Léon-Gérin
Création de :
Danielle Thibeault

Récipiendaire

Falardeau, Jean-Charles

Prix Léon-Gérin 1984
Catégorie : Scientifique

Sociologue

Né le 19 juin 1914
Québec
Décédé le 24 avril 1989
Québec

Jean-Charles Falardeau - lauréat
Photo : Daniel Lessard

La pensée scientifique dans le discours
sociologique québécois

Le nom de Jean-Charles Falardeau est un véritable symbole de l'accès du Québec à la modernité. Premier sociologue québécois à exercer officiellement sa profession, il introduit, en quelque sorte, le mode de pensée scientifique chez les intellectuels canadiens-français, dont il se démarque, dès 1943, affirmant qu'il faut désormais penser la société « en deça de la théologie et au-delà du nationalisme ».

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Jean-Charles Falardeau revient de Chicago, où il a poursuivi des études de sociologie, débutées à l'Université Laval. Contrairement à plusieurs de ses contemporains, il considère que le « vrai drame » de la société québécoise ne se situe pas sur le plan des relations constitutionnelles avec le gouvernement fédéral, mais plutôt sur celui de la contradiction entre la civilisation urbaine américaine et l'identité religieuse et culturelle du Canada français. Dès lors, la recherche devient la clé de voûte de son travail.

Aidé de ses étudiants de la toute nouvelle Faculté des sciences sociales de l'Université Laval, Jean-Charles Falardeau entreprend une vaste étude de la société urbaine de Québec et met en place une tradition de pensée sociologique du type clinique. Morphologie sociale, logements, migrations, revenus, paroisses et regroupements ouvriers, tout l'intéresse. Les caractéristiques sociales de plus de 7 000 foyers sont disséquées et analysées. Animé d'un nouvel esprit scientifique, le jeune professeur propose une approche objective pour observer l'essence de la société et suggérer des changements.

À cette époque-là, le scientifique a une vision fédéraliste du Québec. Pourtant, Nicole Gagnon, professeur de sociologie à l'Université Laval, considère que sa recherche sociologique, «  au ras du sol », solidaire des gens d'ici, alimente à certains égards la réflexion sur le nationalisme.

L'enseignement et l'engagement

« Enseigner les sciences sociales à cette époque, c'était aussi se prolonger en acteurs sociaux politiquement engagés », écrit un jour le sociologue, et ce type d'engagement, plutôt inusité au Québec, n'est pas sans heurter. « Les sciences sociales, répète-t-on alors, c'est du socialisme… Vous êtes une pépinière de communistes… » À deux reprises, au cours de ses premières années d'enseignement, Jean-Charles Falardeau termine des sessions avec seulement deux sortants en sociologie! Pourtant, le vent tourne. Dès 1950, « le Département se remet en marche à pleines voiles et manque d'emporter le cap Diamant dans son sillage », se rappelle le sociologue.

En 1952, Jean-Charles Falardeau organise un colloque interdisciplinaire qui donne lieu à de multiples réflexions et recherches sur la société canadienne-française. Une étude magistrale, Essai sur le Québec contemporain, dont le professeur Falardeau est maître d'œuvre, poursuit la réflexion amorcée à ce colloque et établit le premier diagnostic concernant les répercussions de l'industrialisation dans la province de Québec et l'américanisation de la société.

Plusieurs autres observations judicieuses du sociologue sur la société québécoise donnent lieu à des concepts, dont celui de «  dualité ». Ainsi, en 1964, Jean-Charles Falardeau souligne le fait que « notre société est dominée par deux constellations de planificateurs et de technocrates qui s'opposent, au moins partiellement, par leurs objectifs et leurs idéologies. L'une est issue de l'université, l'autre, de la grande entreprise industrielle et financière. L'une et l'autre cherchent à contrôler l'État. » En parallèle, se dégagent la dualité du système des classes sociales et la dualité culturelle du Québec, préfigurant ainsi une réflexion toujours actuelle.

Jean-Charles Falardeau revient en outre à plusieurs reprises sur le fait « que la société est passée sans transition de l'heure des clochers à l'heure de la technobureaucratie, en court-circuitant la phase libérale de la réflexion, de la discussion, de l'apprentissage authentiquement démocratique de la responsabilité ». Ce décalage est la source de nombreuses réflexions pour le professeur et les étudiants qu'il formera pendant ses 38 années d'enseignement.

L'imaginaire social et la culture

Au début des années 60, Jean-Charles Falardeau se tourne vers l'imaginaire social et la littérature, et il offre une contribution originale à la sociologie du roman. Plusieurs de ses travaux retracent l'histoire des origines de la pensée sociologique, en particulier chez Étienne Parent, Arthur Buies et Leon Gérin. Ces ouvrages sont aujourd'hui une référence dans l'histoire des idées au Québec. Attentif et exigeant, notamment sur le plan de la qualité de la langue, le sociologue vise toujours la perfection. Roger Duhamel écrit à son sujet en 1982 : « Ce n'est pas faire injure aux sociologues que de noter que leur souci essentiel n'est pas l'élégance du propos […] Falardeau commet cette excentricité de se distinguer par la maîtrise d'une langue rompue aux plus hautes exigences combinées de la justesse et de l'harmonie. »

En faisant du discours sociologique une « conscience sociale », Jean-Charles Falardeau figure incontestablement parmi ceux qui sont à l'origine de la réconciliation de la tradition canadienne-française et du devenir québécois.


Résumé de carrière

1941-1943
Études universitaires spécialisées en sociologie à l'Université de Chicago

1943-1981
Professeur à la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval

1951-1961
Directeur adjoint du Centre de recherches sociales de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval

1972
Doctorat en sociologie de l'Université Laval

1973
Médaille Innis-Gérin de la Société royale du Canada

1980
Membre de l'Académie canadienne-française

1981
Prix Esdras-Minville de la Société Saint-Jean-Baptiste

1983
Membre de la Société royale du Canada

1984
Prix Léon-Gérin

Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 

Date de remise du prix :
23 octobre 1984

Membres du jury :
John E. C. Brierley
Nicole Gagnon
Valérien Harvey
Anne Méar
Albert Wilhelmy


Texte :
Élaine Hémond

Mise à jour :
Nathalie Dyke