Léon-Gérin
Création de :
Antoine D. Lamarche

Récipiendaire

Lock, Margaret

Prix Léon-Gérin 1997
Catégorie : Scientifique

Anthropologue

Née le 25 février 1936
Angleterre

Margaret Lock - lauréate
Photo : Marc-André Grenier

Une passion pour l'anthropologie médicale

Kônenki, tel est le mot par lequel les Japonaises désignent la période qui marque le milieu de leur vie. Pour elles, contrairement à la plupart des femmes d'Europe et d'Amérique du Nord, la fin des règles n'est qu'un événement banal qui prend place au cours de la phase de maturité de leur existence. De plus, elle ne s'accompagne pas des mêmes effets. Voilà ce qu'observe Margaret Lock, professeure d'anthropologie au Département d'études sociales de la Faculté de médecine de l'Université McGill, au cours de l'une de ses plus brillantes études comparées.

« La Kônenki englobe une étape de la vie qui peut s'étendre sur vingt ans, sinon davantage », précise l'anthropologue qui constate que la plupart des Japonaises ignorent les bouffées de chaleur si courantes chez les Nord-Américaines. En revanche, une certaine proportion d'entre elles se plaignent de katakori, soit de raideur des épaules, une douleur qui affecte également les hommes. Ce phénomène serait-il exclusif au Japon?

Le grand mérite de Margaret Lock est de savoir repérer et expliquer de tels écarts de perception et de comportement. Un véritable travail de déconstruction du discours médical standard et de ses échos dans les médias parcourt toute son œuvre. Elle éclaire sans cesse les lignes de rupture et les oppositions qui séparent l'expression des subjectivités de ce que l'on considère comme des objectifs acquis. Aux différences classiques liées aux conceptions socioculturelles particulières de l'adolescence, du vieillissement, de l'intégration sociale et de la mort, elle ajoute une série d'observations déterminantes qui l'amènent à établir la notion subtile de biologie locale, dont tiennent compte aujourd'hui de plus en plus de chercheurs en sciences humaines et sociales.

De la biochimie à l'anthropologie

Bachelière en biochimie de l'Université de Leeds en Angleterre, Margaret Lock travaille d'abord dans des laboratoires de recherche à Toronto puis à Berkeley. Au bout de quelques années, elle quitte l'univers des molécules, trop éloigné à son goût des enjeux de la vie sociale qui l'intéressent davantage. Elle profite d'un séjour de quelques années au Japon pour se familiariser avec la culture de ce pays et en maîtriser la langue. De retour en Amérique du Nord, elle entreprend un doctorat en anthropologie à l'Université de Californie à Berkeley et des études postdoctorales à San Francisco. Un an plus tard, en 1977, elle accepte le poste de professeure d'anthropologie médicale à l'Université McGill.

Pionnière d'une discipline hybride, Margaret Lock saura implanter un programme d'enseignement de l'anthropologie médicale qui est aujourd'hui considéré comme l'un des trois meilleurs en Amérique du Nord avec ceux de Harvard et de l'Université de Californie.

Une auteure prolifique

Les travaux de Margaret Lock traitent de questions essentielles relatives à la vie, à la santé, à la maladie et à la mort. Ils se fondent aussi sur des analyses comparées soit à une échelle restreinte (médecins, communautés ethniques minoritaires, etc.), soit à l'échelle de groupes sociodémographiques (adolescents, femmes, personnes âgées, etc.) et de communautés nationales, principalement celles du Japon et du Canada.

Son ouvrage intitulé : Encounters with Aging : Mythologies of Menopause in Japan and North America (1993) constitue un modèle d'étude sociale et humaine. L'auteure, tout en s'appuyant sur des données statistiques, enrichit ses analyses de témoignages de femmes qui dévoilent la singularité culturelle de leur condition. Arthur Kleinman, directeur du Département de médecine sociale à la Harvard Medical School, considère que ce livre fait partie des dix meilleurs publiés au cours des dernières années dans le domaine de l'anthropologie médicale. Il a été couronné de prix prestigieux, dont celui de l'American Anthropological Association.

Depuis 30 ans, Margaret Lock plaide en faveur de l'instauration d'une médecine qui tient davantage compte des perceptions et des attitudes tant des personnes bien portantes que des patients à l'égard de leur état de santé. À propos de l'intégration de la médecine traditionnelle à la médecine scientifique, le modèle japonais, que présente Margaret Lock dans son ouvrage ayant pour titre : East Asian Medicine in Urban Japan : Varieties of Medical Experiences (1980), ouvre des pistes dont pourraient s'inspirer les administrateurs de la santé ainsi que les praticiens occidentaux. La reconnaissance relativement récente au Canada des propriétés de l'acupuncture et de son enseignement dans les facultés de médecine est un exemple d'ouverture sur cette médecine pluraliste.

Les travaux actuels de Margaret Lock portent sur les technologies biomédicales (greffes d'organes, procréation assistée, etc.) et leurs effets. Elle intervient aussi auprès d'instances publiques dont les recommandations et les décisions revêtent une portée non seulement morale mais également politique. Elle fait partie du comité des questions médicales, éthiques, juridiques et sociales du projet canadien sur le génome humain, du comité du ministère de la Santé du Canada chargé d'établir des directives concernant la recherche sur l'embryon humain et du comité du gouvernement du Québec qui doit rédiger un rapport sur la santé mentale des réfugiés et immigrants au Québec. À l'étranger, elle est membre du Culture, Health and Human Development Committee du Social Science Research Council (États-Unis) et du Forum international sur l'éthique des greffes (Organisation mondiale de la santé).


Résumé de carrière

1976
Doctorat en anthropologie médicale de l'Université de Californie à Berkeley

1977-
Professeure d'anthropologie médicale à l'Université McGill

1992
Bourse Killam du Conseil des arts du Canada

1994
Membre de la Société royale du Canada

1997
Prix Léon-Gérin

1997
Médaille Wellcome du Royal Anthropological Institute of Great Britain

Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 

Date de remise du prix :
6 décembre 1997

Membres du jury :
Jennifer Stoddart (présidente)
Colin H. Davidson
Guy Lachapelle
Sylvie Montreuil
Lydia White


Texte :
Bernard Lévy

Mise à jour :
Nathalie Dyke