Paul-Émile-Borduas
Création de :
François Dallegret

Récipiendaire

Alloucherie, Jocelyne

Prix Paul-Émile-Borduas 2002
Catégorie : Culturelle

Née le 8 février 1947


Jocelyne Alloucherie - lauréate
Photo : Alain Désilets

« Je suis venu du Nord. Des grands paysages sauvages. La ville, au premier abord, me sembla étroite et carcérale. Que des cloisons et des murailles. Mais le temps passant, la forêt mythifiée reprit peu à peu les proportions de l'entendement. La cité alors s'ouvrit horizontalement vers l'infinitude 1. » Les textes de Jocelyne Alloucherie sont des fictions qui accompagnent les œuvres. Ils en sont l'écho métaphorique parlant à un autre niveau d'expériences de temps et d'espace. L'artiste refuse toute identification à un médium, toute définition. Elle écrit : « Je veux ignorer ce que sont la peinture, la sculpture, la photographie ou l'installation. Il m'importe plutôt d'interroger certaines particularités de l'image, de l'objet et du lieu, à travers des configurations complexes d'éléments suggérant un parcours imaginaire redoublé d'une expérience sensible 2. »

Nous regardons et interrogeons alors ces éléments architecturaux, ces photographies, ces ombres. Maisons, mobiliers, édifices, arbres ? Nous entrons à pas de loup dans le monde de l'artiste. Nous la découvrons nomade, tout entière occupée à saisir au vol les images éphémères, à explorer la fluidité, à poser le sable sur la surface polie de l'objet, à s'attarder aux ombres qui prennent alors une densité troublante. Sur les rapports multiples et contrastés qu'elle explore entre la fixité et la mouvance, la solidité et l'éphémère, elle écrit de nombreuses observations. À propos de l'architecture, entre autres : « Aucune masse […] ne résiste aux métamorphoses imposées par les variations lumineuses ni aux états changeants du regard porté qui la jauge, l'ajustant, la réévaluant sous tous les cieux et climats en quête d'une solidité qui n'a de cesse que de se défaire, la masse échappant sans cesse à sa fixité 3. »

Cette artiste étonnante possède la capacité de transcender les genres et les définitions rigides ; elle parvient à élaborer une œuvre d'une originalité singulière faisant coexister la sculpture et les objets avec des éléments volumétriques et photographiques, tout en utilisant également le dessin et la présence de matières fluides et mouvantes, tel le sable et parfois l'eau. Jocelyne Alloucherie voyage, regarde, questionne, privilégiant une ouverture qui la guide vers d'incessantes transformations ; elle construit une œuvre d'une cohérence et d'une force remarquables et pousse toujours plus loin la redéfinition des lieux qu'elle explore.

Dès les années 1980, les critiques et les analystes soulignent la présence de références à une architecture du quotidien et de l'espace privé dans le travail de l'artiste ainsi que le passage à l'espace public, car les sculptures, « tables » et autres objets aux formes précises et douces surplombées de photographies invitent à parcourir, à entrer, à visiter l'œuvre. Les configurations et parcours que l'artiste présente au public comportent de nombreuses évocations à des éléments architecturaux ou à des éléments de mobilier. « Ce sont des références plus indéterminées que précises, elles jouent dans l'œuvre comme structures d'accueil et de distance, comme des clefs d'accès à un sens ouvert. » Les allusions au mobilier s'inscrivent dans une exploration de l'espace privé qui évoluera au cours des années vers une attention particulière donnée à la ville et à l'architecture urbaine. Ces préoccupations culminent dans une œuvre synthèse, White hole, montrée lors de la première Biennale de Montréal en 1998. L'œuvre, une architecture ceinturée d'une frise photographique, était donnée avec un texte fictif où on note encore : « De mon poste d'attente de tous les trains, je relève la tête pour bien voir si les contours des villes, en hauteur, diffèrent ou s'équivalent. Et ils diffèrent et s'équivalent, devenant une seule et même ville occidentale qui s'étend à recouvrir toutes les autres 4. »

Cette réflexion, cette exploration de l'espace privé et public, Jocelyne Alloucherie s'y est engagée dès le début de sa carrière. Dans son atelier, installé dans un quartier du nord-est de Montréal, elle prépare des maquettes à diverses échelles, étudie les formes, joue avec les courbes, cherche les dimensions justes qui permettront de réconcilier la mémoire lointaine de certains lieux et les données immédiates d'une exploration sensible autre.

Jocelyne Alloucherie est née au Québec en 1947, elle est diplômée de l'École des arts visuels de l'Université Laval à Québec et de l'Université Concordia à Montréal, elle enseigne à l'École des arts visuels de l'Université Laval : « J'ai étudié les arts en 1970. C'était le début de la fondation de l'École des arts visuels de l'Université Laval. Ce fut un moment privilégié, la création d'un milieu effervescent et d'une qualité intellectuelle exceptionnelle grâce à des éducateurs d'envergure. Plusieurs artistes réputés y enseignaient. Nous recevions des artistes et des conférenciers de tous les coins du monde. » C'est sans doute cet amour de l'art et de sa nécessité pour assumer sa liberté intérieure qui pousse l'artiste à déplorer le virage vers la rentabilité pris par certaines de nos grandes écoles d'art aux dépens de l'éducation donnée.

La haute qualité esthétique et la profondeur de la réflexion de Jocelyne Alloucherie ont été récompensées par une quinzaine de bourses québécoises, canadiennes et allemande ainsi que par de prestigieux prix. Elle est en effet la lauréate du prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton du Conseil des arts du Canada, du prix Louis-Philippe Hébert, offert par la Société Saint-Jean-Baptiste et du Prix du Gouverneur général du Canada dans la section arts visuels.

Jocelyne Alloucherie a présenté plus de 25 expositions personnelles dans les grandes villes du Québec et du Canada ainsi qu'à Paris et à Albi en France, à Turin en Italie, à Brême en Allemagne, à Tokyo au Japon et à New York. Elle a également participé à un grand nombre d'expositions collectives, tant en Amérique du Nord qu'au Mexique et en Europe. On retrouve son nom et ses œuvres dans les grandes collections publiques des musées, au Québec, au Canada ainsi qu'à l'étranger, soit à la Maison du Québec à Los Angeles, au Fonds national d'art contemporain à Paris, au Musée d'art moderne et contemporain à Genève, en Suisse, et au Centre d'art contemporain de Vassivières en France.

On peut également admirer trois réalisations de Jocelyne Alloucherie dans l'espace public : Noire, Basse, Solaire (1993), une sculpture en béton et granit noir à la York University à Toronto, une fontaine en granit, Table de jour 1, installée à l'hôpital Notre-Dame, à Montréal (1996), et une autre fontaine en granit, Œuvre de jour (2000), installée au Collège Gérald-Godin, à Sainte-Geneviève.

Jocelyne Alloucherie fait remarquer que la création artistique exige beaucoup de concentration, de temps, de connaissances et d'énergie : « La tâche d'un bon artiste est très difficile : elle le devient davantage dans un milieu comme le nôtre qui supporte peu les arts visuels ou, du moins, les pratiques qui comportent une importante dimension spéculative. » Elle se dit émue de recevoir le prix Paul-Émile-Borduas. Elle admire l'œuvre du peintre : « Un grand créateur, un artiste intègre et un intellectuel éclairé qui a su affirmer de fortes positions contre un milieu provincial étroit et fermé. »

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1. Conversations et œuvres choisies (1993-1999), Montréal, Les éditions Parachute, p. 33.
2. Ibid., p. 41.
3. Ibid., p. 53.
4. Ibid., p. 33.


Paul-Émile Borduas
Qui était Paul-Émile Borduas ?
 

Date de remise du prix :
5 novembre 2002

Membres du jury :
Louise Dusseault Letocha (présidente)
Dominique Blain
Pierre Dorion