Denise-Pelletier
Création de :
François Dallegret

Récipiendaire

Lock, Édouard

Prix Denise-Pelletier 2002
Catégorie : Culturelle

Né le 3 mars 1954
Casablanca, Maroc

Édouard Lock - lauréat
Photo : Alain Désilets

Repousser les limites du mystère tout en préservant le mystère, voilà le défi d'Édouard Lock, chorégraphe, danseur, explorateur fasciné du temps, de l'espace, du corps.

Né à Casablanca d'une mère espagnole et d'un père marocain, Édouard Lock n'a pas encore 3 ans quand ses parents décident de s'installer au Québec en 1957. Ils sont tous deux comptables, mais bohèmes et sensibles à la culture. Ils sont attirés à Montréal par la possibilité de vivre en français ; ils devront pourtant inscrire leur fils unique à l'école anglaise parce qu'il n'est pas de religion catholique. Enfant solitaire, Édouard Lock se réfugie dans les livres, s'intéresse à l'art et, le moment venu, choisit les études littéraires. Il suit un cours de théâtre et parce qu'il veut comprendre ce qu'est « cette forme de mouvement non fonctionnel », il s'intéresse à la danse. C'est alors que ce surdoué de la chorégraphie et de la danse va découvrir son langage privilégié.

Un professeur qui sait transmettre sa passion et l'émotion de Martine Époque découvrant en lui des qualités exceptionnelles de chorégraphe signent le destin d'Édouard Lock qui, très vite, sent la relation qui existe entre la structure de la langue et la structure chorégraphique. Dès 1975, il présente sa première œuvre, Temps volé, suivie en 1977 de La maison de ma mère et de Remous et, en 1978, du Nageur ; il est invité en 1978 et 1979 à réaliser des œuvres pour le Musée des beaux-arts de Montréal ainsi que pour les Grands Ballets Canadiens de Montréal.

Mais derrière l'apparente facilité, derrière la notoriété internationale et les louanges des connaisseurs, il y a des heures et des heures de travail dans des conditions matérielles souvent difficiles et le courage de suivre sa voie. Il a tout juste 26 ans quand il fonde Lock-Danseurs qui deviendra quelques années plus tard La La La Human Steps. Édouard Lock a aussi trouvé sa muse et complice, Louise Lecavalier ; ils travailleront ensemble pendant 18 ans et de cette entente intime naîtront des créations inoubliables qui éblouiront les spectateurs et les critiques du monde entier.

En 1980, Édouard Lock présente à The Kitchen, à New York, Lily Marlène dans la jungle et en 1981, Oranges au Performing Garage ; cette création lui vaudra le prix Jean A. Chalmers en chorégraphie. La carrière d'Édouard Lock est désormais bien engagée et la présence de La La La Human Steps sur la scène internationale est de plus en plus affirmée. Pour mieux immortaliser les instants de beauté éphémère, Édouard Lock se fera même photographe. Le maître de la danse parvient ainsi à arrêter les corps dans leurs mouvements les plus émouvants et à construire peu à peu un corpus d'œuvres photographiques d'une poésie unique.

En 1985, Human Sex, œuvre à la fois séduisante et choquante, établit Édouard Lock parmi les grands chorégraphes de réputation internationale et marque d'une pierre blanche l'histoire de la danse, et la carrière de Lock, qui reçoit en 1986 un Bessie Award décerné par des professionnels du milieu de la danse contemporaine de New York. Désormais, on ne peut mentionner le nom du chorégraphe sans souligner sa formidable énergie, son langage nouveau, très direct et singulier, en parfaite adéquation avec le temps présent.

Partout acclamée, la troupe multiplie les tournées mondiales entre deux retours au pays. Lock collabore à de nombreux projets ; il est invité à Amsterdam où il crée Bread Dances (1988) sur le Concerto en ré majeur de Tchaïkovski, puis David Bowie, séduit par l'aspect à la fois féminin et masculin de l'expression de Louise Lecavalier et d'Édouard Lock, demande à ce dernier de créer une chorégraphie sur la chanson Look Back in Anger. David Bowie et Louise Lecavalier interpréteront ce duo lors d'un concert bénéfice au profit de l'Institute of Contemporary Arts de Londres ainsi qu'au spectacle Wrap around the World qui sera diffusé simultanément dans plusieurs pays. Cette collaboration se prolongera et David Bowie confiera au chorégraphe la direction artistique de son spectacle Sound and Vision. Édouard Lock et La La La Human Steps participeront également en 1992 au concert The Yellow Shark, composé par Frank Zappa pour l'Ensemble Moderne d'Allemagne et présenté à l'Alte Oper de Francfort, à la Philarmonie de Berlin et au Konzerthaus de Vienne.

Édouard Lock pousse toujours plus loin son exploration des limites physiques des interprètes et il tente de retrouver la perception corporelle qu'ont les enfants car « avec le temps, le corps devient plus défini, on le juge et on perd l'entité magique. La vitesse des mouvements, le travail de la lumière et des ombres rendent le corps plus plastique, plus spirituel et permet de retrouver ces impressions d'enfance. »

Avec la création d'Infante c'est destroy, Édouard Lock atteint l'apogée de son expression. L'œuvre est impressionnante ; présentée pour la première fois en avril 1991, au Théâtre de la Ville à Paris, elle conquiert le public et les critiques. Cette pièce, qualifiée par le journal Voir de « physique et mystique, vertigineuse et amoureuse », atteindra plus de 120 000 spectateurs en Europe, en Amérique du Sud et du Nord, en Asie et au Moyen-Orient. C'est au même endroit que sera créée 2 avant le départ de la troupe en tournée mondiale. Si le langage d'Infante c'est destroy était acrobatique, périlleux et sauvage, évoque de manière plus sombre et plus subtile l'illusion de la durée et la finitude de l'être.

En 1996, Édouard Lock entre dans un cycle d'expression plus lyrique ; la création d'Étude, pour les Grands Ballets Canadiens de Montréal, l'amène à utiliser les pointes pour les danseuses et donne à son travail un ton nouveau. En 1998, La La La Human Steps présente, en grande première au Japon, Exaucé/Salt, pièce dans laquelle le chorégraphe propose de nouveaux défis aux danseuses qui, chaussées de pointes, oscillent entre la délicatesse et l'expression sauvage. Exaucé/Salt, reçoit tous les hommages. Le Spectator de Londres écrit : « Salt s'appuie sur une subversion rigoureusement calculée des principes posés par d'éminents maîtres de ballet à différentes périodes […] la chorégraphie d'Édouard Lock se déploie dans une série de sections, extrêmement rapides et visuellement excitantes, dans lesquelles les interprètes semblent aller au-delà des limites de l'endurance. »

Les commandes d'œuvres affluent de partout, entre autres du Nederlands Dans Theater, du Ballet national du Canada, de la Batsheva Dance Company et de l'Opéra de Paris. Édouard Lock est choisi l'un des meilleurs chorégraphes au monde par les réputés Dance Magazine de Tokyo et Ballet-danz de Berlin. Mais rien n'arrête la quête de cet homme étonnant qui affirme : « le corps n'est pas une entité que je connais bien » et qui cherche sans cesse par la danse « à établir un dialogue, à développer une idée, à communiquer les choses essentielles à la condition humaine, parce que la relation avec l'autre est ainsi plus directe ».

La La La Human Steps a célébré en l'année 2000 le 20anniversaire de sa fondation ; du petit théâtre de l'Eskabel, où les danseurs devaient tout faire eux-mêmes, aux tournées mondiales, Édouard Lock, chorégraphe avant d'être danseur, est parvenu à construire une œuvre et à développer un langage qui imprègnent la danse et le monde de la scène de mouvements, de rythmes et d'images indissociables de son nom.

Après plus de 25 ans de travail toujours aussi passionné, il atteint une maturité qui donne à l'ensemble de son œuvre une profondeur et une universalité qui ne laissent aucun spectateur indifférent. Et c'est cette contribution artistique exceptionnelle que soulignent les plus récentes distinctions qui lui ont été décernées, notamment ce prix Denise-Pelletier qui lui est aujourd'hui attribué. Nommé chevalier de l'Ordre national du Québec en 2001, Édouard Lock a reçu la même année le Prix du Centre national des arts d'Ottawa. Il est aussi officier de l'Ordre du Canada depuis peu.

Dans l'atmosphère recueillie de la salle de répétition, le chorégraphe dirige les danseurs avec calme et douceur ; il avoue que ce qui l'intéresse surtout, c'est « la route, le processus de création, plutôt que les résultats » et il ajoute : « Je suis certain que les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent. Je ne pourrai jamais trouver ce que je cherche, mais l'art amène la question, l'incertitude et le plaisir. »


Denise Pelletier
Qui était Denise Pelletier ?
 

Date de remise du prix :
5 novembre 2002

Membres du jury :
Alain Chartrand (président)
Pierre Des Marais
Bernard Gilbert
Agnès Grossmann



Texte :
Janette Biondi