Georges-Émile-Lapalme
Création de :
François Dallegret

Récipiendaire

Corbeil, Jean-Claude

Prix Georges-Émile-Lapalme 2002
Catégorie : Culturelle

Né le 3 avril 1932
Montréal

Jean-Claude Corbeil - lauréat
Photo : Alain Désilets

Suivre le déroulement de la carrière de Jean-Claude Corbeil, c'est vivre ou revivre l'histoire politique du Québec des quatre dernières décennies à travers l'évolution de sa langue et de son statut. Jean-Claude Corbeil est l'un des principaux artisans des grandes législations linguistiques qui ont marqué la Révolution tranquille. Sa théorie de l'aménagement linguistique élaborée à partir de cette expérience et de sa réflexion a servi de modèle à une mise à niveau de la langue arabe en Tunisie et à la rédaction d'une loi sur la langue en Catalogne. Le dictionnaire Le Visuel dont il est le concepteur et le coauteur avec Ariane Archambault est maintenant diffusé en dix-sept langues et à près de quatre millions d'exemplaires dans le monde, fait sans précédent dans l'édition québécoise. Par la richesse et la profondeur de sa pensée, mais aussi grâce à son pragmatisme, Jean-Claude Corbeil est aujourd'hui l'un des grands linguistes québécois dont le rôle dans l'aménagement linguistique du Québec a été déterminant. De plus, son travail sur le plan international aura largement contribué à l'image du Québec comme partenaire actif et original au sein de la francophonie.

Jean-Claude Corbeil se voue d'abord à une carrière dans l'enseignement. À la fin des années 50, il enseigne le français et le latin au Collège Sainte-Croix de Montréal, institution où il a lui-même étudié quelques années auparavant. C'est à la suite de questions répétées de ses élèves concernant, par exemple, l'origine d'une règle de grammaire, la raison de tel accord - « ça m'humiliait de ne pas pouvoir répondre à des questions aussi simples » - que vont naître les deux interrogations fondamentales qui vont scander sa vie professionnelle et la moduler au gré de « hasards magnifiques » : comment fonctionne une langue, un système linguistique et quel est le rôle de la langue dans une société ? Il s'inscrit donc au nouveau Département de linguistique de l'Université de Montréal et y fait une maîtrise, tout en continuant à enseigner. Congédié de son alma mater pour activités syndicales, il est embauché à l'École normale Jacques-Cartier comme formateur de professeurs de français, langue maternelle. Puis il devient directeur du Département de français de l'École normale Ville-Marie. En 1966, il obtient un doctorat en linguistique de l'Université de Strasbourg en France. En 1968, ne pensant rien de bon de la recommandation du rapport Parent (1963) d'abolir les écoles normales au profit de facultés des Sciences de l'éducation, il entre au Département de linguistique de l'Université de Montréal. Il y donne des cours d'introduction à la linguistique et s'attache plus particulièrement à la description du système linguistique québécois et à la situation sociolinguistique des Français du Québec.

Durant la même période, il accepte de faire partie du comité de référence de l'Office de la langue française, un groupe d'experts à qui l'on demande d'examiner et d'évaluer la production de l'Office et de servir de conseillers. En 1968, le président de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, le linguiste Jean-Denis Gendron, lui confie l'étude du volet sociolinguistique. C'est une première occasion de constater que la notion de qualité de la langue est intimement liée à celle de son statut. Et de 1968 à 1971, il participera à titre de recherchiste et d'animateur à l'émission radiophonique quotidienne Langage de mon pays à Radio-Canada, avec Henri Bergeron et Raymond Laplante.

Nul n'était mieux placé que lui, en 1971, pour occuper le tout nouveau poste de directeur linguistique de l'Office de la langue française chargé de la supervision des travaux de linguistique et, surtout, de l'implantation du français langue de travail dont le premier ministre Robert Bourassa avait fait son cheval de bataille. L'expérience s'avère stimulante mais décevante. Si les chefs d'entreprise acceptent assez volontiers de faire l'analyse linguistique de leur lieu de travail, ils se montrent par contre réfractaires à tout changement en profondeur. « On était prêt à montrer le français aux cadres anglophones mais non à les francophoniser » comme le préconisait la commission Gendron. Le gouvernement Bourassa se rend à l'évidence : « jamais le français ne deviendra la langue du travail en comptant sur la bonne foi des entreprises ». C'est ainsi que Jean-Claude Corbeil participe à la préparation et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (1974), la loi 22, et de la Charte de la langue française (1977), la loi 101, après l'élection du Parti Québécois en 1976.

Il quitte l'Office de la langue française en 1977 et profite d'une année sabbatique pour écrire L'aménagement linguistique du Québec qui paraît en 1980. En 1978-1979, il sera chargé de mission auprès de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) et de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, aujourd'hui Agence de la francophonie) afin d'étudier l'éventualité et les modalités de la création d'un centre international de recherches en linguistique fondamentale et appliquée. Son rapport propose la mise sur pied d'un programme de coordination des centres de linguistique des pays de langue française ou tout au moins où la langue française est présente pour établir des modalités de coopération entre eux. Deux ans plus tard, il sera chargé de mettre en application les conclusions du rapport issu de cette étude à titre de secrétaire du Conseil international de recherche et d'étude en linguistique fondamentale et appliquée.

Entre-temps, l'occasion lui est fournie de mettre à l'épreuve sa théorie de l'aménagement linguistique en rapport avec une langue autre que l'anglais. C'est ainsi qu'il est invité comme conseiller scientifique auprès de l'Institut Bourguiba des Langues vivantes, à Tunis, pour un projet de mise à niveau de la langue arabe qui souffre d'un déficit terminologique pour des fonctions autres qu'islamiques, par exemple pour la gestion d'entreprise ou la comptabilité. Un cours de terminologie naîtra de cette expérience. La Catalogne présentait une problématique si différente que l'expérience du Québec et la Charte de la langue française ne pouvaient être pour le législateur catalan qu'une source d'inspiration. Jean-Claude Corbeil a été mêlé, comme consultant, à la préparation de la législation linguistique de la Catalogne et à l'organisation administrative de sa mise en place.

En 1996, bien qu'il soit à la retraite en tant que fonctionnaire depuis 1991, Jean-Claude Corbeil reprend du service auprès de Louise Beaudoin, ministre responsable de la Charte de la langue française. Il participe à la rédaction d'une proposition de politique linguistique intitulée Le français, langue commune, Promouvoir l'usage et la qualité du français, langue officielle et langue commune du Québec. L'année suivante, il est nommé sous-ministre associé, responsable de la politique linguistique du Québec. À la fin de son mandat, en 2000, il est nommé membre et secrétaire de la Commission des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec qui remettra son rapport en 2001.

Rien n'illustre mieux le souci de la qualité de la langue et le sens pratique de Jean-Claude Corbeil que l'utilisation judicieuse qu'il a faite de la somme d'informations linguistiques que recelaient les dossiers de l'Office de la langue française et des entreprises du Québec. Cette initiative conduit à la publication du Dictionnaire thématique visuel, maintenant Le Visuel, qui connaît le succès que l'on sait à travers le monde et du Multidictionnaire des difficultés de la langue française de Marie-Éva de Villers dont il est le directeur linguistique. Dès son lancement, le Visuel multimédia reçoit à Paris le Grand Prix Möbius 1995 du meilleur cédérom et le CD-ROM d'or du Marché international du multimédia (MIM) en 1996.

Jean-Claude Corbeil est membre fondateur de nombreuses associations vouées au rayonnement du français sur les plans national et international. En 1998, il reçoit le prix Vaugelas (Suisse) pour souligner sa contribution à l'affirmation de la langue française. Et, en 2000, il est fait officier dans l'Ordre des Arts et des Lettres par la ministre de la Culture et de la Communication de la République française.


Georges-Émile Lapalme
Qui était Georges-Émile Lapalme ?
 

Date de remise du prix :
5 novembre 2002

Membres du jury :
Hélène Pedneault (présidente)
Roland Arpin
Gilles Bibeau
Johanne Boucher



Texte :
Gaëtan Lemay