Gérard-Morisset
Création de :
Denys Michaud

Récipiendaire

Junius, Marcel

Prix Gérard-Morisset 2003
Catégorie : Culturelle

Né le 23 janvier 1925
Verviers, Belgique

Marcel Junius - lauréat
Photo : Marc-André Grenier
Entrevue

Le patrimoine culturel québécois résume pour Marcel Junius la grandeur dans la création des outils premiers des hommes, l’habitat, les objets, les traditions puis, dans la modernité toujours active, il l’étend jusqu’à l’avant-garde en architecture et dans les arts. L’humanisme est au cœur de l’œuvre de Marcel Junius comme en témoigne son credo « l’homme avant la pierre ». Le bien-être auquel toute personne a droit par l’équilibre et l’harmonie entre son habitation, sa ville, son milieu de vie, cela fait partie d’un idéal à atteindre.

D’origine belge, né à Verviers en 1925, Marcel Junius, architecte et urbaniste, émigre avec sa famille au Québec en 1961, au moment où se lève le vent de la Révolution tranquille. Lui, que rien ne préparait à devenir fonctionnaire, est pourtant enthousiasmé par le dynamisme de la fonction publique mais surtout par la grande effervescence qui caractérise le Québec des années 1960 et 1970.

En peu de temps, il s’imprègne de nos valeurs, de notre culture, de notre identité, de notre histoire, de notre mode de vie pour les partager et les faire siens au point d’être, lui, Québécois de fraîche date, désigné en 1973 pour occuper la prestigieuse, mais combien périlleuse, fonction de directeur général du patrimoine, administrateur de la Loi sur les biens culturels récemment adoptée par l’Assemblée nationale.

Marcel Junius rassemble alors un corps d’élite de fonctionnaires de la culture, une force de frappe intellectuelle et concrète à la fois, respectée par tous les autres ministères. Lui et son équipe entendent opposer à l’effervescence de la croissance économique à tout prix une ferveur et une ardeur tout aussi grandes à protéger et à mettre en valeur les monuments, sites et paysages qui font partie de notre héritage. La tâche est colossale. Il faut établir des inventaires exhaustifs des biens mobiliers et immobiliers, clarifier certaines définitions de la Loi sur les biens culturels comme celle de « l’arrondissement naturel ». Ainsi naît, à son initiative, P.A.I.S.A.G.E. ou Projet d’analyse et d’inventaire des sites et arrondissements géographiques. Il s’agit d’une recherche systématique basée sur des critères scientifiques entreprise avec les départements de géographie et d’histoire de l’art de l’Université Laval et plusieurs chercheurs de diverses spécialités.

Auparavant la culture, le patrimoine culturel étaient des denrées précieuses flottant, pourrait-on dire, dans les cercles gouvernementaux pour le plaisir de quelques esthètes perdus dans la fonction publique. On doit à Marcel Junius d’avoir porté les biens culturels dans les plus hautes sphères de l’administration publique ainsi qu’auprès des groupes sociaux.

Cet idéal et la qualité des moyens empruntés, il les maintiendra à la Commission des biens culturels du Québec comme conseiller auprès de Georges-Émile Lapalme. Il passe de la gestion administrative, combattante et quotidienne, à la vice-présidence et ensuite à la présidence de la Commission. Il fait sa marque, là encore, par son approche citoyenne en multipliant les audiences publiques au cours desquelles il instaure un climat de confiance réciproque. Sous sa présidence, la Commission s’engage dans la recherche des meilleures conditions de protection des biens culturels. Elle recommande de convoquer des États généraux sur l’avenir du patrimoine, propose des mesures fiscales pour stopper les démolitions d’immeubles anciens et des incitatifs pour encourager leur restauration, leur réhabilitation et leur recyclage, et insiste pour que l’on tienne compte des patrimoines divers, agricole, marin, subaquatique, mais surtout que le territoire soit considéré comme le premier bien culturel en partage avec notre langue.

Cette ardeur pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine québécois, il la puise dans son amour et dans son admiration pour le Québec, pour ses gens, pour leur ténacité, leur fidélité aux racines et aux traditions. Sans doute doit-il sa sensibilité à son nouveau milieu de vie, à sa formation professionnelle et aux valeurs fondamentales héritées de son éducation familiale.

Marcel Junius aborde un nouveau chapitre de sa carrière en 1985 quand le gouvernement lui confie la présidence du Conseil consultatif de l’environnement. Il met en route un processus d’intervention porteur d’un message sur le développement durable en préparant une vaste consultation qui englobe toutes les régions du Québec.

Marcel Junius a occupé des fonctions qui lui donnaient comme champ d’action le Québec dans son entier. De ce fait, sa vision a propagé l’idée du patrimoine culturel et naturel comme ancrage sur le territoire. Pour lui, léguer aux générations futures le respect du patrimoine constitue le meilleur rempart à l’indifférence généralisée qui mène à la banalisation et à la dégradation de notre héritage.

Poursuivant son action à une autre échelle, Marcel Junius va mener à bien deux entreprises d’envergure internationale dont les retombées vont être considérables, tant pour la capitale que pour le Québec tout entier. Nommé directeur général de la XVIe Conférence générale du Conseil international des musées en 1989, Marcel Junius a trois ans pour attirer les muséologues du monde entier, pour les convaincre que cette ville est un haut lieu d'histoire et de culture qui se doit d’être visité. La Conférence sera un succès sur les plans intellectuel, scientifique et financier, en laissant un surplus qui sera alloué aux grandes associations des musées du Canada et du Québec pour l’établissement de bourses d’études.

Un autre exploit restait à venir ; ce sera une réalisation d’une dimension exceptionnelle qui fera désormais de la ville de Québec et du Québec un centre de rayonnement international. Dès la fin de 1992, Marcel Junius met en place et dirige, à titre de secrétaire général, l’Organisation des villes du patrimoine mondial. Créer des liens entre les villes inscrites sur la liste du patrimoine de l’humanité de l’UNESCO et favoriser la solidarité entre elles vont être pour lui une source d’inspiration intarissable et une occasion unique pour donner à sa ville d’adoption une visibilité de grande ampleur. Le maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, saluera cette réalisation en lui décernant en 2001 la première Médaille de la Ville de Québec.

En 1998, considérant que l’édifice est construit, qu’il remplit sa fonction et qu’il irradie dans le monde entier depuis Québec, Marcel Junius, fondateur et premier secrétaire général de l’Organisation, tourne une autre page, mais ne referme pas encore le livre. Si, pour la plupart d’entre nous, une quarantaine d’années d’activité professionnelle suffisent pour donner le goût de la retraite, ce n’est pas le cas pour Marcel Junius.

C’est ainsi qu’il crée avec d’autres personnalités la fondation Patrimoine historique international (Canada) dont il est le vice-président. En 2000, il est l’initiateur d’une première rencontre entre la Commission des biens culturels du Québec et le Conseil de l’Europe. Un an plus tard, il fonde et préside l’Institut Québec-Europe : un patrimoine commun, qui a pour vocation le resserrement des relations avec l’Europe par l’entremise des repères et des traces historiques. Ainsi, avec l’Institut européen des itinéraires culturels et la Commission franco-québécoise des lieux de mémoire communs, il prépare un itinéraire culturel entre l’Europe et le Québec qui s’étendra à ce qui fut l’Amérique française.

Depuis son institution, le prix Gérard-Morisset n’a jamais honoré un administrateur de l’État du Québec. Marcel Junius déclare le recevoir au nom de l’ensemble des ouvriers, des fonctionnaires, des professionnels et des gestionnaires du patrimoine qui ont partagé avec lui ses idéaux.


Gérard Morisset
Qui était Gérard Morisset ?
 

Date de remise du prix :
18 novembre 2003

Membres du jury :
Paul Trépanier (président)
Anne Carrier
Michel Faubert
Jacqueline Faucher-Asselin
Francine Lelièvre