Léon-Gérin
Création de :
Denys Michaud

Récipiendaire

Lajoie, Andrée

Prix Léon-Gérin 2003
Catégorie : Scientifique

Juriste

Née le 23 octobre 1933
Montréal

Andrée Lajoie - lauréate
Photo : Marc-André Grenier
Entrevue

Andrée Lajoie est non seulement une passionnée, mais aussi une femme engagée. Professeure et membre du Centre de recherche en droit public (CRDP) de l’Université de Montréal depuis plus de 35 ans, elle fait partie du petit noyau de juristes québécois voués à l'analyse des rapports droit-société. Au fil des années, elle s’est penchée sur des sujets cruciaux, tels le rôle du droit comme instrument des politiques en matière d’aménagement du territoire, de santé ou d’enseignement supérieur et les facteurs politiques qui orientent le droit, notamment en ce qui concerne le pouvoir judiciaire et les droits des minorités, ce qui illustre son expertise dans le domaine de la théorie du droit.

Pourtant, au départ, Andrée Lajoie n’a jamais été attirée par les professions juridiques. Sa passion, c’était l’écriture. Née en 1933 à Montréal, dans un milieu plutôt aisé, où l'on valorise l'indépendance des femmes, elle commence très tôt à gagner sa vie. À 15 ans, alors qu’elle fréquente le collège, elle devient journaliste à Vie étudiante et veut s’inscrire en lettres à l’université, afin de poursuivre dans cette voie, mais sur les conseils d’un directeur de journal, ami de son père, elle choisit le droit, pour ne pas risquer de rester cantonnée aux pages féminines des journaux de l’époque.

Après son baccalauréat en droit à l’Université de Montréal, Andrée Lajoie s'inscrit en sciences politiques à Oxford, tout en étant correspondante à Londres pour Radio-Canada. À la fin de ses études, elle doit pourtant abandonner l’idée d’une carrière en journalisme politique, pour éviter tout conflit d’intérêts avec son mari diplomate, en poste à l'Organisation des Nations Unies (ONU) à New York où le couple s’installe en 1961. Andrée Lajoie est enceinte de sa fille lorsqu’elle rencontre un de ses anciens professeurs, Jean Beetz, qui lui propose de faire partie du CRDP, récemment créé à l’Université de Montréal. Être chercheuse lui permettra de continuer d’écrire. Elle accepte aussitôt. Pendant trois ans, elle travaille à partir de la bibliothèque de l’Université Columbia et se rend une semaine par mois à Montréal. En 1968, elle devient professeure agrégée à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, tout en restant détachée à temps plein à la recherche au CRDP. Elle dirigera ce centre de 1976 à 1980.

Dès ses débuts, Andrée Lajoie s’attache à comprendre les facteurs politiques qui orientent le droit. Elle profite de la liberté de choisir leurs sujets de recherche dont disposaient alors les chercheurs, et qu'ils tentent toujours de défendre, pour élaborer ses projets en fonction de leur intérêt intellectuel et de leur pertinence sociale et les aborder, dès cette époque, avec des équipes multidisciplinaires. Ses écrits, au nombre desquels on compte quinze livres, ont contribué à l'avancement de la discipline juridique et même à l'organisation du système de santé. Son premier ouvrage, Les structures administratives régionales, a servi de base à la régionalisation dans ce secteur, avant d'alimenter la formation de générations d'étudiants, notamment en science politique et en géographie. Par la suite, ses travaux sur le droit de la santé, notamment le Traité du droit de la santé et des services sociaux, a introduit une dimension publiciste, jusqu'alors absente, dans la formation des juristes spécialisés dans ce domaine du droit au Québec.

C'est en étudiant l'usage que l'État fait des contrats administratifs, dans le contexte des politiques de santé, que la juriste amorce, dans Contrats administratifs, jalons pour une théorie, une réflexion sur le rôle idéologique du droit dans la société qui la conduira dans le domaine de la théorie du droit. Ses deux ouvrages d’importance dans ce domaine, Jugements de valeurs et Quand les minorités font la loi, publiés aux Presses universitaires de France, lui ont valu une reconnaissance de premier plan à l’étranger. En Europe, notamment, ces textes font figure de référence.

Ajoutés à ses qualités intellectuelles, son franc-parler, son humour et sa convivialité font d’Andrée Lajoie une conférencière très recherchée. Au cours des dernières années, elle a notamment été professeure invitée aux universités de Paris, Padoue, Trieste, Athènes, Toronto, Victoria, Louvain et Bruxelles ! La juriste, qui est plutôt sédentaire de nature, en profite alors souvent pour découvrir des œuvres d’art contemporain, sa seconde passion.

Membre du Barreau du Québec, de l'Association droit et société, de l'Association française d'anthropologie du droit et de la Société royale du Canada, Andrée Lajoie est une travailleuse infatigable. Elle s’intéresse à une multitude de phénomènes sociaux et n’hésite jamais à se prononcer publiquement sur les questions qui lui tiennent à cœur. Ses travaux lui ont déjà valu le prix Walter Owen du Barreau canadien, le prix André-Laurendeau de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) et celui de l'Association des professeurs de droit du Canada et de la Commission de réforme du droit du Canada, pour une contribution exceptionnelle à la recherche juridique et à la réforme du droit.

Membre du conseil consultatif de la Commission du droit du Canada (1997-2002) et de la commission Séguin sur le déséquilibre fiscal (2001-2002), Andrée Lajoie a collaboré aux travaux de plusieurs autres commissions d'enquête, dont les commissions Castonguay (1968-1970) et Rochon (1985-1987) sur les services de santé et les services sociaux, la commission Angers sur les universités (1978-1980), la commission MacDonald sur l'union économique et les perspectives de développement au Canada (1983-1985) et la Commission royale sur les peuples autochtones en 1993.

À 70 ans, Andrée Lajoie ne songe pas vraiment à la retraite, elle qui n’a jamais fait la différence entre les vacances et le travail. Dans la suite de ses travaux récents sur les minorités, dont elle a montré comment leurs valeurs ne sont intégrées dans le droit que lorsqu’elles sont conformes à celles du groupe dominant, elle se concentre maintenant sur les droits ancestraux des Autochtones, assumant pour les trois prochaines années la direction d’un vaste projet de recherche intitulé « Autochtonie et gouvernance ». Ce projet réunit une quinzaine de chercheurs de diverses disciplines et des représentants d’organisations des Premières Nations.


Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 

Date de remise du prix :
18 novembre 2003

Membres du jury
Marie-Andrée Bertrand (présidente)
Jean-Thomas Bernard
René Côté
Céline St-Pierre
Michael Smith



Texte :
Valérie Borde