Albert-Tessier
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

Pool, Léa

Prix Albert-Tessier 2006
Catégorie : Culturelle

Née le 8 septembre 1950
Genève, Suisse

Léa Pool - lauréate
Photo : Alain Désilets
Entrevue

Le prix Albert-Tessier récompense chaque année une personne ayant apporté une contribution importante au cinéma québécois. Il prend pour beaucoup de lauréats la forme d'un bilan, ce que ne refuse pas Léa Pool, qui le reçoit cette année. « C'est un prix qui met l'accent sur la carrière, souligne-t-elle. Il est vrai que j'ai le sentiment aujourd'hui d'avoir bâti une oeuvre. L'accumulation des films t'oblige à faire un bilan. » Et elle ajoute : « J'ai cinquante-cinq ans, mais j'ai encore l'impression d'avoir du temps pour réaliser des films même si je suis actuellement perplexe face à ce que pourrait être mon futur cinématographique. Je garde toujours un désir d'expérimentation dès que j'ai une idée de film. »

La démarche de Léa Pool a été constamment marquée par une exigence formelle, ce qui confère à son oeuvre une place d'exception dans l'histoire du cinéma québécois. Peut-être a-t-elle rapporté d'Europe ses préoccupations esthétiques qui caractérisent son parcours et l'ont imposé autant au public québécois qu'étranger (ses films ont été présentés dans plus de 40 festivals dans le monde).

Et pourtant... Née en Suisse, d'un père d'origine juive polonaise et d'une mère suisse alémano-italienne et protestante, elle se destine à l'enseignement. C'est en vivant dans une commune, comme le faisaient beaucoup de jeunes à l'époque, qu'elle a la piqûre du cinéma puisqu'elle est entourée d'amis qui travaillent dans l'audiovisuel. Elle quitte en 1975 une Suisse qu'elle sent sclérosante et vient étudier à Montréal, en communication. Quelques mois après avoir obtenu son baccalauréat, elle se lance dans la réalisation de Strass Café, tourné en noir et blanc. « J'étais dans une liberté créatrice immense à ce moment-là, dit-elle. Ce qu'un spectateur demande, ce que tu as le droit de faire et de ne pas faire, ce qu'exigent les institutions, le box-office, la critique, je ne connaissais pas. Je n'avais aucune idée des problèmes et des obstacles que je rencontrerai plus tard. » Léa Pool rit maintenant de l'accueil à la première de son film à Montréal en 1980 : la moitié de la salle s'est vidée! Le film ira pourtant dans quatre festivals qui reconnaissent la nouveauté narrative et visuelle qu'apporte la cinéaste, avec ses thèmes sur la solitude et l'exil et son organisation filmique (longs travellings, cadrages particuliers, dialogues syncopés, rythme incantatoire de la voix).

Mais c'est La Femme de l'hôtel (1984) qui la fait connaître à un plus grand nombre. Le film est accueilli avec enthousiasme par la critique et le public, en particulier par le public féminin, voire féministe, qui le considère comme un film-phare. Ce deuxième long métrage est construit autour de trois femmes : une cinéaste se lie d'amitié avec une femme en proie à l'errance et s'inspire de sa vie pour mettre en scène son personnage d'artiste chanteuse en pleine crise existentielle. Au centre de l'oeuvre, l'incertitude, les relations difficiles avec les autres, le ratage de l'amour.

Comme les deux précédents films, Anne Trister, qui sort en 1986, est balisé par les thèmes de l'errance et de la recherche d'identité, auxquels s'ajoute celui de la judéité. En partie autobiographique, comme le sera Emporte-moi en 1999, le film aborde ouvertement, mais avec pudeur et profondeur, sur fond de mélancolie, un sujet peu traité dans le cinéma d'alors, le lesbianisme (Anne, peintre, tombe amoureuse d'Alix, une femme médecin). Le monde y est moins évanescent, le social se fait plus palpable, ce que confirmera l'oeuvre suivante, À corps perdu (1988).

« Je sentais le besoin d'aller ailleurs, de séparer ma vie personnelle et ma vie artistique. Je me suis tournée alors vers l'adaptation », nous confie la cinéaste. Même si elle adapte fidèlement le roman d'Yves Navarre, Kurwenal, elle ne trahit pas l'univers qu'elle a mis en place depuis presque dix ans. L'introspection, la quête douloureuse de soi à travers les autres (c'est l'histoire d'une relation à trois qui se désagrège), la demande d'affection et le désir homosexuel sont soutenus de manière obsédante par la richesse et la poésie des images.

Avant de retrouver la Suisse avec le tournage de La Demoiselle sauvage (1991), qui est tout autant retour aux origines, quête de l'absolu, impossibilité amoureuse que lutte contre les pulsions de vie et de mort, Léa Pool part sur les routes des États-Unis avec Hotel Chronicles (1990). « C'est une lettre sur une déception de l'Amérique vue à travers une rupture, nous dit-elle. Même si c'est un documentaire, c'est un film aussi particulier que mes fictions, avec un personnage qui explore ce qui se passe ailleurs pour tenter de se retrouver, car il est en déséquilibre constant. »

Ce déséquilibre travaillera fortement le couple, dans La Demoiselle sauvage, sa fusion inaccomplie, son aliénation. Le monde de la réalisatrice se fait plus dur, plus sombre, comme l'avait annoncé Rispondetemi, le sketch qu'elle a signé dans Montréal vu par... en 1991, juste avant ce nouveau long métrage. La souffrance et la mort sont dorénavant présentes, imbibent des images qui, par leur grande beauté formelle, dynamisent une narration où la contemplation prend dorénavant une large part. Mais les rêves, les fantasmes, les pulsions dessinent des personnages souvent autodestructeurs, comme dans Mouvements du désir, qui date de 1994.

Frôlant la performance par son défi lancé à la narration avec son unité de temps et de lieu (un voyage de trois jours en train d'une femme et d'un homme qui s'y rencontrent), Mouvements du désir est bâti sur une idée purement cinématographique, soit de mettre trois films en un : le trajet en train avec les vitres comme toile blanche, l'histoire du couple à montrer et le cinéma que se fait chaque personnage en se projetant, jusqu'à la névrose, dans l'Autre.

Après avoir tourné quatre documentaires, qui sont autant de récits, Échos du futur, Le Tango des sexes,Lettre à ma fille (tous trois de 1996) et Gabrielle Roy (1998), Léa Pool sent le besoin de se retrouver dans une fiction. On ne sera pas alors surpris que Emporte-moi soit si autobiographique avec son histoire d'une jeune fille de 13 ans, curieuse et inquiète, avec le Québec dans le rôle de la Suisse. « Jamais un film n'a été aussi proche de moi, avoue la réalisatrice. Né du sketch de Montréal vu par..., il résume en quelque sorte tous mes films. C'est aussi ma dernière oeuvre aussi personnelle. »

En effet, après cette fiction complexe et fluide, elle accepte des contrats, avec des scénarios clés en main qui seront tournés en anglais : Lost and Delirious (2001) et The Blue Butterfly (2004). Ces deux longs métrages qui ont du succès, et pas seulement au Québec, assurent-ils la poursuite d'une carrière si bien remplie? Léa Pool hésite à répondre et se demande si les critères mis en place par les organismes gouvernementaux favorisent des films où la vision singulière d'un auteur l'emporte sur la course au « box-office ». Elle n'a pas encore réussi à mener jusqu'à la réalisation Pilgrim, adapté du roman de Timothy Findley. Elle travaille avec Gil Courtemanche à l'adaptation de son roman, Une belle mort, ainsi que sur Cantique des plaines, de Nancy Huston. « Je dois, comme beaucoup de cinéastes, trouver un dénominateur commun entre ce que les institutions et le milieu ordonnent et ce que je désire faire », insiste cette cinéaste dont l'oeuvre rigoureuse et passionnée est reconnue dans le monde entier.


M<sup>gr</sup> Albert Tessier
Qui était Mgr Albert Tessier ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Lucille Veilleux, présidente
François Gill
Marcel Jean
Rita Lafontaine



Texte :
André Roy