Paul-Émile-Borduas
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

Grauerholz, Angela

Prix Paul-Émile-Borduas 2006
Catégorie : Culturelle

Née le 10 janvier 1952
Hambourg, Allemagne

Angela Grauerholz - lauréate
Photo : Alain Désilets
Entrevue

Lorsqu'en 1976 Angela Grauerholz s'installe à Montréal, elle possède déjà une formation et une expérience en design graphique. Elle aura également poursuivi à Hambourg, sa ville d'origine, des études en linguistique et en littérature. L'écrit, le texte, la typographie, le livre la suivront jusqu'à aujourd'hui par d'autres biais.

C'est au Québec qu'Angela Grauerholz amorcera sa carrière de photographe. On se souviendra d'une de ses toutes premières expositions individuelles où elle présentait, avec une simplicité désarmante, une suite de portraits de femmes réalisée en 1984-1985. Ces portraits en noir et blanc marqueront pourtant notre imaginaire par leur sobriété et leur caractère d'étrangeté. Toutes les protagonistes de ces portraits sont dûment nommées : Heather Wallace, Marie Potvin, Lesley Johnstone... Elles fument, prennent un verre, sourient... rares sont celles qui nous regardent et l'on sent que ces images témoignent de moments intimes dont on aurait surpris le cours. Ces femmes font partie de la vie d'Angela Grauerholz, elle nous en donne l'indice. Et c'est peut-être là que réside notre trouble, de cette mise en espace qui nous invite et nous pose du même souffle en étranger. Mais il y a autre chose, il y a cette absence de netteté des images, un voile, une opacité qui rappelle l'effacement que font subir aux choses et aux êtres les effets de la mémoire. Ce trouble, cette ambiguïté, cet effet de mémoire et de temps qui fuit, voilà autant de traits qui marquent encore aujourd'hui le travail de l'artiste, une recherche qui, au fil des ans, a conservé toute sa cohérence.

Toute la recherche d'Angela Grauerholz réside, semble-t-il, au coeur de cette rencontre de l'évidence et du trouble, ce passage en alternance du presque rien à l'effet poétique. Depuis vingt ans, paysages, scènes d'intérieurs, personnages, fenêtres et nuages se sont succédé dans cette lumière toujours tremblante. Le grain de l'image affirme sa matérialité et semble nous rappeler la fragilité du souvenir. Puis, peu à peu, une multiplicité de sources vont nourrir le travail, documents trouvés de toutes sortes, cartes postales, illustrations anciennes, reproductions d'oeuvres d'art. Les images trouvées, empruntées, côtoient les clichés originaux dans un ensemble toujours plus vaste de références et de possibles. La profusion des images nous révèle d'abord et avant tout la couleur d'un regard, celui du sujet photographe. Comme si, plutôt que de nous inviter à parcourir avec elle le monde extérieur et à en rendre le récit, l'artiste osait, bien au contraire, nous confier les mouvements intimes de sa pensée.

Certes, la noirceur toujours présente permet au parcours photographique de mettre en doute le statut documentaire des images, de souligner le travail du regard. Certes, aussi, le grain de l'image, ce « flou » dont on a tant et tant parlé à propos de cette oeuvre, affirme un mouvement de résistance par rapport à la fonction usuelle de la photographie, celle de fixer une fois pour toutes les images du monde. Toujours, cette mouvance, ce trouble, ces ondes de lumière. Ainsi, plus que de simples instants captés sur le vif, les images photographiques d'Angela Grauerholz prennent l'ampleur de moments, moments qui, malgré qu'ils soient fragmentaires et épars, provoquent chez le regardeur un sentiment de plénitude certain. On tente ainsi de retenir ces images qui défilent. Et par cette profusion, par cet excès, Angela Grauerholz évoque pour nous la monumentalité du monde et, conséquemment, notre vulnérabilité aussi.

La mélancolie est bien sûr constamment au rendez-vous. Les images interpellent souvent l'univers des photographies anciennes. Le passé et le présent se rejoignent au profit de la construction de réseaux visuels qui, tels autant de labyrinthes, nous enveloppent, nous engouffrent et affirment la multiplicité de la vie. Il n'est donc pas étonnant de voir poindre bientôt les thèmes de l'archivage et de la collection, comme autant d'itinéraires dans l'univers personnel de l'artiste, une construction de soi.

En 1993, Angela Grauerholz est en résidence d'artiste en France, au domaine de Kerguéhennec. Elle prend des images du domaine puis invente le récit d'une femme, une photographe. Ce serait elle qui, au siècle dernier, aurait créé ces images. Angela Grauerholz invite alors les visiteurs à fouiller dans les tiroirs de la bibliothèque du château afin de prendre connaissance du corpus photographique. Secrets, a Gothic Tale voit ainsi l'amorce d'un questionnement sur le contexte de réception de l'image, de la lecture à la consultation. En 1995, l'artiste, qui expose au Musée d'art contemporain de Montréal, poursuit dans cette veine par la présentation en salle d'un classeur d'images auquel les visiteurs ont accès. Par son titre, Églogue ou Filling the Landscape, l'oeuvre souligne la notion de « choix », la subjectivité qui prévaut dans la construction de cette collection amoureusement classée et préservée.

L'oeuvre d'Angela Grauerholz se nourrit donc de cette soif insatiable des images, de leur collection, de l'interrogation dont elles font l'objet. De son amour des livres aussi, qu'elle construit et qu'elle invente. Et si les oeuvres de la dernière décennie témoignent d'un choix déterminant en faveur de l'archive et de ses enjeux, l'installation photographique Salle de lecture de l'artiste au travail /Reading Room for the Working Artist (2003-2004) constitue l'apogée de cette recherche. L'oeuvre est inspirée d'un projet de l'artiste russe Aleksandr Rodtchenko, Salle de lecture du club ouvrier de l'URSS, conçu pour l'exposition internationale des arts décoratifs et industriels de Paris en 1925. Il s'agit d'un lieu de lecture, où le visiteur est invité à venir consulter de nombreux livres d'images. Angela Grauerholz donne ainsi accès à son monde d'images créées et colligées, à ce qui la constitue. Les images qui s'accumulent rappellent le processus du rêve, le travail de condensation, de fragmentation, une logique non linéaire, une syntaxe par voie d'associations. Reviennent les thèmes de la lumière, de l'amour et du paysage, mais aussi ceux de la guerre, du manque et de la perte. L'organisation du temps et de l'espace n'est pas sans évoquer la structure arborescente, et c'est sans étonnement qu'on apprendra que l'artiste travaille actuellement à un projet d'art réseau où, sous la forme des palais de mémoire, une architecture virtuelle accueillera une multitude d'images de l'artiste, mais également de collaborateurs appelés à participer à ce grand oeuvre. Des images à l'infini, un excès, un tumulte, mais toujours ce je-ne-sais-quoi qui teinte le réseau visuel inextricable, toujours cette couleur qui donne au travail d'Angela Grauerholz la richesse d'une oeuvre à la fois ouverte, insaisissable et obsédante.

L'oeuvre d'Angela Grauerholz se retrouve dans plusieurs collections privées et publiques au Québec, au Canada, en Europe et aux États-Unis. L'artiste a participé à de nombreuses expositions collectives, notamment au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa (2004), au Museum of Contemporary Photography à Chicago (2000), au Stockholm Foto Festival (1998), au Centre Georges Pompidou (1997) et au Carnegie Museum of Art, à Pittsburgh (1995). Signalons également son passage important à la Documenta de Kassel en 1992 et à la 8e Biennale de Sydney en 1991. Et c'est sans compter plusieurs expositions individuelles, ici et à l'étranger : la Galerie Vox à Montréal (2006), la Blaffer Gallery de l'Université de Houston (2003), la Contemporary Art Gallery, à Vancouver (2002), la Albright-Knox Art Gallery, à Buffalo (1999), le Power Plant, à Toronto (1999), le Musée des beaux-arts, à Dole (1996) et la galerie du Musée du Québec (1989). Cofondatrice d'Artexte dont elle fut codirectrice de 1980 à 1986, Angela Grauerholz enseigne à l'École de design de l'Université du Québec à Montréal depuis 1988.


Paul-Émile Borduas
Qui était Paul-Émile Borduas ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Roland Poulin, président
Holly King
Édith-Anne Pageot
Richard Purdy
Françoise Sullivan



Texte :
Lisanne Nadeau