Athanase-David
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

Gallant, Mavis

Prix Athanase-David 2006
Catégorie : Culturelle

Née le 11 août 1922
Montréal
Décédée le 18 février 2014
Paris

Mavis Gallant - lauréate
Photo : Frédéric Raevens © Contact TV inc.
Entrevue

« J'écris en anglais, vous le saviez, non? », s'amuse Mavis Gallant.

Et comment! Les plus grandes plumes anglo-saxonnes contemporaines la comparent au monument littéraire américain Henry James. Elle fut parmi les premiers auteurs canadiens, il y a plus d'un demi-siècle, à faire paraître une fiction dans le prestigieux magazine littéraire The New Yorker. Une collaboration qui se poursuit encore aujourd'hui.

Et voici qu'elle devient le premier écrivain anglophone à recevoir la plus haute distinction littéraire du Québec. Il y a près de vingt ans déjà, elle confiait : « Le chien aboie, le chat fait miou, moi j'écris en anglais. » Aujourd'hui, elle précise : « L'écriture de fiction est du domaine de l'imagination. Ça fait ce que ça veut, ça vous arrive. Et moi, ça m'arrive en anglais. »

Anglophone, oui, et Québécoise, Mavis Gallant, et francophile. Née à Montréal en 1922, bilingue dès l'âge de 4 ans. Quatre ans : c'est l'âge qu'elle avait quand ses parents, des anglo-protestants de classe moyenne, l'ont envoyée dans un pensionnat francophone catholique. Le couvent Saint-Louis-de-Gonzague, à Montréal. Plutôt inusité à l'époque, non?

Pourquoi sa mère d'origine américaine et son père britannique ont-ils pris cette décision? Mavis Gallant s'interroge encore aujourd'hui. Chose sûre, le passage entre les cultures anglophone et francophone, mais aussi protestante et catholique, qui a marqué son enfance, a créé en elle une dualité. Une dualité telle, qu'elle n'hésite pas à écrire, dans la postface de son livre Laisse couler : « L'origine exacte de ma vocation d'écrivain est peut-être un point de cette dualité. » Elle note aussi ceci : « Depuis l'enfance, je n'ai pas cessé d'écrire ou de penser à ce que je pourrais écrire. »

Orpheline de père à 10 ans, elle vivra un temps à New York avec sa mère remariée, avant de revenir s'installer à Montréal, seule, à l'âge de 18 ans. Elle propose alors ses services comme journaliste au Montreal Standard, où on la juge trop immature. Après quelques années à Ottawa, où elle travaille pour l'Office national du film, elle revient cogner à la porte du prestigieux journal, où, rare femme dans un monde d'hommes, elle restera six ans.

Parmi les sujets de ses reportages, la culture francophone prédomine. Gabrielle Roy, Roger Lemelin... elle n'hésite pas à faire découvrir à ses lecteurs anglophones les écrivains qu'elle affectionne. Elle va jusqu'à interviewer Jean-Paul Sartre, lors d'une conférence de presse à Montréal. Elle avait lu La Nausée, acheté à New York, mis à l'index au Québec. « Je me disais : Enfin quelque chose de neuf! » L'existentialisme, elle en rêvait. Paris aussi. Une fois partie la meute, seule avec « Monsieur Sartre », elle s'en est donné à coeur joie. « Après ma rencontre avec lui, je me suis dit : Un jour on viendra m'interviewer moi aussi . J'avais du culot, non? »

Elle adorait son métier, mais l'écriture la tenaillait. « J'avais peur de devenir une journaliste qui n'écrit de la fiction que le dimanche après-midi. » À 28 ans, advienne que pourra, elle poste sa première nouvelle au New Yorker et donne sa démission au journal. Direction : Paris. « J'ai découvert une ville sombre, sale, dévastée par la guerre. »

Quand elle quitte Montréal, en 1950, elle est divorcée depuis peu, seule au monde. « Je ne voulais plus d'attache, je voulais commencer une autre vie, ailleurs. Je me suis donné deux ans pour devenir écrivain, être publiée. » Pari tenu. Elle ne vit pas richement, au contraire, mais fait ce qu'elle aime. Écrire. Et voyager. « J'avais une machine à écrire d'une main et une valise de l'autre. »

C'est dans le sud de la France, par l'intermédiaire du peintre Jean-Paul Lemieux et de sa femme Madeleine, qu'elle rencontre la romancière Anne Hébert, fraîchement débarquée. Coup de foudre d'amitié. Amitié qui durera toute la vie. « Nous avions tellement de choses en commun, Anne et moi. Nous n'écrivions pas dans la même langue, c'est tout. »

Si Mavis Gallant a situé plusieurs de ses histoires en Europe, le Canada, tout comme chez Anne Hébert, occupe néanmoins une place importante dans son oeuvre. Montréal, pour commencer. La guerre et ses conséquences, ici comme là-bas, reviennent aussi très souvent. Pas étonnant. « C'est une question de génération. Les jeunes oublient comment c'était à l'époque. Pour moi, la mémoire demeure fondamentale. »

Par-dessus tout, l'éloignement, le déplacement hors du pays d'origine, l'apprentissage de nouveaux codes sociaux, et ce que cela implique de difficultés quotidiennes, de fragilité éprouvée, font partie de ses sujets de prédilection. On comprend pourquoi. Mais de là à dire qu'elle écrit sur l'exil, il y a une marge... à laquelle tient mordicus Mavis Gallant. « Je ne suis pas une exilée, mes personnages non plus. L'exil, c'est quand on est banni, interdit de séjour dans son pays d'origine. Moi, je suis une Canadienne qui vit à l'étranger. »

Elle ne voit pas le jour où elle quittera Paris. « La vie de bistro, le contact avec mes amis de toutes les générations, je ne saurais pas m'en passer. » Là-bas, on considère qu'elle est « la plus francophone des auteurs canadiens-anglais ». Aux yeux du journal Le Monde, elle est surtout « l'une des plus grandes nouvellistes de langue anglaise ».

Mieux encore, pour le célèbre homme de lettres canadien d'origine sri-lankaise Michael Ondaatje, elle demeure tout simplement « l'une des plus grandes nouvellistes de notre époque ». Il faut dire qu'outre deux romans, quelques essais et textes dramatiques, l'oeuvre de Mavis Gallant se compose essentiellement de nouvelles.

Pourquoi des nouvelles? « Pourquoi personne ne demande aux romanciers pour quelles raisons ils écrivent des romans et aux auteurs dramatiques pourquoi ils écrivent des pièces de théâtre? », s'interrogeait-elle dans un journal montréalais il y a quelques années. Elle ajoutait : « J'écris des nouvelles pour les mêmes raisons que les poètes écrivent de la poésie. Les idées pour mes nouvelles me viennent dans la forme qui leur convient, chacune impose son propre mode narratif, sa propre structure temporelle et sa longueur. Je ne fais que suivre le mouvement. »

Combien en a-t-elle publié au juste, des nouvelles? Elle-même peine à le dire. Mais si l'on devait mettre bout à bout celles qu'elle a écrites depuis ses débuts, on aurait sous les yeux l'équivalent d'au moins vingt romans. C'est du moins ce qu'estimait, peu de temps avant sa mort, en 1995, le grand écrivain ontarien Robertson Davies, qui ne tarissait pas d'éloges à l'endroit de Mavis Gallant.

Chose certaine, une douzaine de ses livres sont traduits en français, dont un, Vers le rivage, est publié au Québec. Ses recueils sont aussi lus en néerlandais, en allemand, en italien et en espagnol. Sans compter que plusieurs de ses nouvelles paraissent dans divers magazines et revues à travers le monde, au Japon, notamment.

Au moins dix doctorats honoris causa lui ont été décernés. Et on ne compte plus les récompenses qu'elle a reçues au fil des ans : Prix du Gouverneur général, prix Molson du Conseil des Arts du Canada, Grand Prix du Festival Metropolis Bleu, PEN/Nabokov Prize... Un prix littéraire, remis chaque année à un auteur anglophone du Québec, porte même son nom.

Quoi qu'il en soit, jamais, au grand jamais, assure Mavis Gallant, elle n'aurait pu imaginer obtenir un jour le prix Athanase-David. Étonnée, et émue, la dame de 84 ans. « Rien ne saurait me rendre plus heureuse aujourd'hui que cet honneur. Je vais certainement terminer ma vie d'écrivaine là-dessus. »

C'est en tout cas le souvenir qu'elle aimerait laisser derrière elle : celui d'une écrivaine canadienne née au Québec. « Ce prix fait en sorte que je me sens acceptée comme anglophone », glisse-t-elle, de sa voix étonnamment jeune. On dirait une petite fille au pays des merveilles. Long silence. Puis : « Cela me touche... du plus profond de mon enfance... »


Athanase David
Qui était Athanase David ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Michel Biron, président
Ann Charney
Suzanne Giguère
Hélène Monette



Texte :
Danielle Laurin