Léon-Gérin
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

Glenn, H. Patrick

Prix Léon-Gérin 2006
Catégorie : Scientifique

Juriste

Né le 3 août 1940
Toronto (Ontario)

H. Patrick Glenn - lauréat
Photo : Alain Désilets
Entrevue

La mondialisation est sans conteste l'un des plus importants phénomènes du début de ce XXIe siècle dont l'impact bouleverse plusieurs disciplines universitaires. La prolifération des marchés communs oblige notamment le droit à se redéfinir selon une perspective beaucoup plus large et globalisante. « La réalité de la collaboration qui existe désormais un peu partout entre les pays nous amène à réfléchir à un nouveau discours sur la pratique du droit national et international », affirme H. Patrick Glenn, professeur de droit comparé à l'Université McGill et certainement l'un des premiers juristes à avoir contribué à cette réflexion de fond dans une perspective critique.

H. Patrick Glenn, titulaire également de la Chaire Peter M. Laing, travaille depuis plus de 35 ans à la Faculté de droit de l'Université McGill sise dans une superbe maison appartenant autrefois à la famille Ross dont le patriarche était un riche manufacturier du début du XXe siècle. Classé bien patrimonial, ce lieu de travail de la rue Peel loge l'un des plus réputés juristes au monde en droit comparé. L'oeuvre de cet intellectuel se distingue par son envergure, mais aussi par le regard novateur et inclusif qu'il pose sur le droit et qui est révélateur de l'interdépendance des ordres juridiques contemporains. J'ai beaucoup contesté dans mes écrits les notions de droit comparé qui ont été véhiculées au cours des deux derniers siècles », avance-t-il.

Même s'il est connu que les universitaires accumulent des tonnes de papier, de livres et d'articles, le cas de H. Patrick Glenn dépasse la norme. Il faut carrément enjamber des piles de dossiers sur le plancher de son vaste bureau pour se frayer un chemin vers une chaise. Cela est cependant peu étonnant, compte tenu de la quantité d'ouvrages de référence que cet érudit a lus pour rédiger son volume phare, Legal Traditions of the World, salué par la communauté internationale des juristes et faisant de son auteur le père incontesté d'une nouvelle école en matière de droit comparé.

Les assises théoriques et l'ambition de ce livre sont sans précédent. En effet, H. Patrick Glenn y propose une nouvelle approche dynamique du droit, perçu non plus comme un système juridique fermé, mais davantage comme une tradition puisant ses repères dans une pratique juridique ouverte à de multiples influences tout en étant rattachée aux grandes familles du droit civil ou de la common law. « Le droit comparé a été vu comme un travail dépendant de systèmes nationaux de droit complètement autonomes et isolés les uns des autres, explique le professeur Glenn. J'ai essayé de développer la notion de tradition juridique pour illustrer le phénomène d'influence et de collaboration mutuelles entre les différents droits nationaux et entre les différentes traditions juridiques du monde. »

En plus de cet ouvrage, publié par les prestigieuses Presses de l'Université d'Oxford en 2000 et bientôt traduit en chinois, H. Patrick Glenn a aussi fait paraître en 2005 un second livre, On Common Laws, dans lequel il explore les traditions internationales de droit commun. Compte tenu de l'envergure de ses ouvrages, et de la quantité d'articles publiés tout au long de sa carrière, comment une telle production est-elle possible ? « Ce qui est difficile, ce n'est pas l'étape de la rédaction, précise-t-il. C'est plutôt le nombre de lectures à faire, car les sources sont infinies. Il vient un moment où il faut cesser de lire et passer à l'étape de l'écriture. » Pour écrire, H. Patrick Glenn a profité d'années sabbatiques, notamment au Mexique où il a rédigé son premier livre en quelques mois, et il s'isole à l'occasion à sa ferme de Sutton dans la région de l'Estrie : « Grâce à ce lieu bucolique et encore très paisible, je peux écrire, car la vie universitaire est devenue immensément frénétique. »

Né à Toronto en 1940, H. Patrick Glenn termine d'abord ses études de droit à l'Université Queen's en Ontario avant de s'inscrire à la maîtrise à l'Université Harvard où il est exposé pour la première fois au droit comparé. « J'ai su très rapidement que le droit s'imposait à moi comme discipline, raconte-t-il. La combinaison de la dimension théorique du sujet avec son importance pratique immédiate m'a tout de suite attiré. » Il décide ensuite, pour le plaisir des études à l'étranger, de faire ses études doctorales à l'Université de Strasbourg. « Cela a été un choc de réaliser comment le droit pouvait être différent dans une autre tradition juridique, se souvient H. Patrick Glenn. Le droit n'est pas du tout une discipline aride et technique : c'est fascinant d'examiner les différences juridiques enracinées dans chaque pays et dans chaque tradition. » En 1971, il enseigne à l'Université McGill et donne, aussi depuis, des cours dans plusieurs universités canadiennes et à l'étranger dans des matières allant de la procédure civile au droit international privé et du droit comparé aux traditions juridiques. « Mais Montréal reste la ville la plus intéressante en Amérique du Nord », affirme-t-il en soulignant à quel point le caractère hybride du droit québécois est riche.

Marié à Jane Glenn, née Matthews, professeure à la même faculté, qui travaille cependant sur des problématiques juridiques fort différentes des siennes, H. Patrick Glenn s'amuse aujourd'hui des difficultés éprouvées à l'époque de leur engagement. « Il était mal vu pour des époux universitaires de travailler au même département », raconte-t-il en souriant. « Notre solution était de prétendre que l'autre n'existait pas. »

Père de deux enfants, H. Patrick Glenn se démarque aussi par son attitude de grande ouverture à l'égard des jeunes étudiants qu'il côtoie. « Les jeunes sont d'une telle intelligence et d'une telle rapidité de pensée qu'ils peuvent maîtriser n'importe quoi, c'est un peu ahurissant, constate-t-il. Il s'agit simplement de leur indiquer ce qu'il faut lire et ils comprennent immédiatement. » Le professeur Glenn s'intéresse d'ailleurs beaucoup à la réforme de l'enseignement du droit et considère que les facultés de droit au Québec sont en avance comparativement à d'autres pays. « Cependant, les universités sont plutôt lentes à introduire les réformes qui s'imposent », avance-t-il, sourire en coin.

H. Patrick Glenn a été directeur de l'Institut de droit comparé de l'Université McGill et a aussi, en cette qualité, travaillé sur des projets de réforme du Code civil russe et de formation juridique en Chine. Il est membre de la Société royale du Canada et de l'Académie internationale de droit comparé qui lui a d'ailleurs remis son grand prix pour l'ouvrage Legal Traditions of the World. Le professeur Glenn a été boursier Bora Laskin en droits de la personne, boursier de la Fondation Killam et membre invité (visiting fellow) de l'All Souls College à Oxford. Il est aujourd'hui invité à prononcer les conférences les plus prestigieuses réservées par les universités aux sommités mondiales dans leur discipline.


Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Mario Fortin (président)
Michel Biron
Ginette Legault
Pierre Noreau
Lisa A. Serbin


Texte :
Nathalie Dyke