Paul-Émile-Borduas
Création de :
Marie-Ève Martin

Récipiendaire

Szilasi, Gabor

Prix Paul-Émile-Borduas 2009
Catégorie : Culturelle

Né le 3 février 1928
Budapest

Gabor Szilasi - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

L’appareil photo, pour Gabor Szilasi, est plus qu’un instrument. Il est son lien avec le monde; il permet de dialoguer avec lui. De même, la photographie est pour lui, globalement, ce qui autorise ce contact, le garde en mémoire et en offre le témoignage. Elle donne visage à cette expérience humaine que l’observation des autres et de leur entourage amène à approfondir.

Né à Budapest en Hongrie, en 1928, Gabor Szilasi se destine d’abord à la médecine. Mais il est forcé, en 1949, d’interrompre ses études après une première tentative, ratée, de s’enfuir de son pays et ainsi d’échapper au régime communiste. Il y est donc toujours quand éclate la Révolution hongroise de 1956, sursaut national vers une déstalinisation du pays et de l’économie. Il prend même, des événements de novembre, quelques photos qui ne seront montrées que bien plus tard. Sa deuxième tentative de départ est un succès et il arrive au Canada en 1957 alors qu’il a 29 ans. C’est à Halifax que lui et son père ont un premier contact avec le Canada. Il y demeure deux ans, soigné pour une tuberculose. Après un passage par Québec, il s’installe en 1959 à Montréal où il travaille jusqu'en 1971 pour l’Office du film du Québec. C’est dans cette institution, au gré des différentes fonctions qu’il a occupées au cours de ces années, que sa croyance dans les possibilités documentaires du médium photographique se développe et vient s’ajouter aux influences de sa jeunesse à Budapest, plutôt marquée par le style européen d’une photographie picturale. C’est d’ailleurs à la confluence de ces deux sources d’inspiration qu’on doit apprécier toute son œuvre.

L’enseignement devient ensuite sa nouvelle vocation. À partir de 1972, il enseigne la photographie au Cégep du Vieux-Montréal puis à l’Université Concordia. Ce nouvel engagement durera 25 ans.

Son premier grand projet photographique date de 1970. Il fait alors une véritable étude, aux accents ethnographiques, des communautés vivant à L’Isle-aux-Coudres et dans le comté de Charlevoix. Cette série retient l’attention de la critique au niveau national. Le projet s’étend bientôt à d’autres régions. Il explore et rend compte des gens et des lieux de la Beauce, de Lotbinière, de l’Abitibi-Témiscamingue et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Parallèlement à ces travaux, il continue une autre série, amorcée dans les années 60, de portraits informels d’artistes montréalais, offrant là un témoignage visuel de la faune culturelle de la ville. Au cours de l’été 1980, ce sont les particularités architecturales des commerces de la rue Sainte-Catherine, artère importante de Montréal, qui retiennent son attention. Il change même alors de format d’appareil photo en 1981 pour réaliser des vues panoramiques d’intersections de la ville. Puis, de 1982 à 1984, il croque les enseignes lumineuses des commerces de Montréal, construisant une sorte de grammaire des formes vernaculaires de la ville, collection de photos qui n’est pas aujourd’hui sans éveiller une nostalgie chez tout spectateur montréalais.

Entre 1977 et 1979, il crée ses diptyques intitulés Portraits/Intérieurs, qui constituent une suite aux portraits d’artistes des années 60-70. En ceux-ci, il associe, au portrait en noir et blanc d’un sujet, l’image couleur de la pièce où fut saisi le portrait. On retrouve là le condensé de ses intérêts, selon une ligne de conduite qui ne s’est jamais modifiée. Tout en l’image, lorsqu’elle saisit avec éloquence et attention, peut être signe d’humanité. Les hommes et les signes de leur occupation des lieux qu’ils ont faits à leur image, voilà ce dont Gabor Szilasi n’a cessé de se et de nous nourrir, ce dont il n’a cessé de nous offrir le témoignage attentionné. Toutes ces entreprises de saisie photographique témoignent d’une présence inquiète des hommes, des signes évanescents de leur présence dont il faut conserver les traces. La prise même des images de Gabor est l’occasion d’un travail d’approche des sujets sollicités. Tout ce ballet que suppose le fait de présenter l’appareil, l’armer, préparer les sujets, faire les réglages nécessaires demande une empathie et un respect des autres dont les œuvres de Gabor Szilasi portent certes la marque.

Au cours des années 80, la démarche de Szilasi se transforme quelque peu. En 1985, il revoit ses négatifs des années de jeunesse en Hongrie et y découvre les fondements documentaires de ses travaux ultérieurs. Des commandes architecturales lui permettent de voyager de façon plus régulière. Il promène ses appareils aux États-Unis, en France, en Italie et en Pologne. Il a d’ailleurs l’occasion de revoir Budapest où il réussit à retrouver d’anciennes connaissances. Il revoit de même certains des lieux connus de la ville. Une exposition en témoigne en 1999, simplement intitulée Retour à Budapest.

En 1995, il prend sa retraite de l’enseignement universitaire. Il peut dès lors se consacrer à des projets personnels. Le Musée des beaux-arts de Montréal, en 1998-1999, lui offre de mettre en images, à sa manière propre, les jardins de Monet à Giverny. Vers le milieu de cette décennie, il réalise une série de portraits Polaroid à laquelle les sujets saisis sont invités à collaborer de manière plus active. De même, il s’implique activement, entre 2004 et 2006, dans un projet avec Les Impatients, un groupe de personnes affligées de problèmes psychiatriques passés et présents. Là aussi, la collaboration des sujets est requise pour la création d’images. Il va même jusqu’à réussir à créer avec eux les conditions propices pour qu’ils se photographient eux-mêmes et se photographient entre eux. Cet engagement, autant que tout le reste, est révélateur de ce que peut, pour Gabor Szilasi, la photographie. Elle est l’occasion d’un contact humain, d’un échange entre des personnes souffrantes. Elle est sans doute, d’une certaine façon, thérapeutique. Elle aide à réformer l’image que ces gens se font d’eux-mêmes, dans une certaine complicité avec l’autre. Par cet engagement, Gabor Szilasi, pédagogue et photographe, ou peut-être même bien pédagogue parce que photographe, persiste à défendre une photographie médiatrice et occasion de partage et de méditation sur notre humanité.

Parmi ses plus récentes expositions, il faut compter L’Éloquence du quotidien, produite conjointement par le Musée canadien de la photographie contemporaine et par le Musée d'art de Joliette où elle a d'abord été présentée au cours de l’été 2009. Cette rétrospective, placée sous le commissariat de David Harris, est accueillie jusqu'en janvier 2010 par le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa avant d'être présentée au Musée McCord de Montréal et à la Kelowna Art Gallery. Famille, composée de 38 images de famille prises à travers les années, est une exploration plus personnelle et plus intimiste. L’exposition, sous le commissariat d’Hedwidge Asselin, est une initiative de la galerie McClure du Centre des arts visuels, où elle a d'abord été présentée avant d'amorcer une tournée de huit centres d'exposition de la métropole jusqu'en février 2011.

Gabor Szilasi reçoit le prix Paul-Émile-Borduas avec surprise et humilité. Lui qui, comme professeur et photographe, a tant su donner aux autres, semble trouver difficile de recevoir. « Mon but, dit-il, n’a été que d’offrir des images du monde ordinaire. Ce prix m’apporte un énorme plaisir. Il représente pour moi une reconnaissance de mes pairs. »


Paul-Émile Borduas
Qui était Paul-Émile Borduas ?
 

Date de remise du prix :
3 novembre 2009

Membres du jury :
Chantal Gilbert
(présidente)
Louise Robert
Serge Allaire
Claude Cossette
Jean-Pierre Morin



Texte :
Sylvain Campeau