Albert-Tessier
Création de :
Marie-Ève Martin

Récipiendaire

Baillargeon, Paule

Prix Albert-Tessier 2009
Catégorie : Culturelle

Née le 19 juillet 1945
Val-D'Or

Paule Baillargeon - lauréate
Photo : Rémy Boily
Entrevue

« Radicale? On m’a toujours considérée comme une artiste radicale depuis La cuisine rouge, ce que je ne suis pas, en fait », nous avoue Paule Baillargeon lorsque nous la questionnons sur son image de femme et de créatrice. Nous la retrouvons dans un bureau de l’Office national du film, où s’étalent ses dessins. « C’est la première fois que j’ai un emploi! », nous dit-elle avec un grand sourire. Paule Baillargeon est encore surprise d’avoir été choisie parmi 108 candidats comme cinéaste en résidence à l’ONF pour préparer et tourner un documentaire. Sa joie de pouvoir réaliser un nouveau film se double de celle de recevoir le prix Albert-Tessier qui vient couronner sa carrière de réalisatrice, de scénariste et d’actrice.

Comme actrice, elle habite des rôles importants, qui exigent intensité et énergie. On le constatera en regardant Vie d’ange (1979), une œuvre audacieuse et flamboyante qu’elle coscénarise avec le réalisateur Pierre Harel, ou La femme de l’hôtel (1984), un film phare du cinéma québécois signé Léa Pool. Elle imprime sa forte personnalité à des fictions comme I’ve Heard the Mermaids Singing (1987), un rôle en langue anglaise que lui offre Patricia Rozema et pour lequel elle obtiendra le prix de l’actrice de soutien aux Genie Awards, et Les voisins (1988), de Micheline Guertin, qui lui permettront de gagner le prix Gémeaux de la meilleure actrice.

Son parcours débute au milieu des années soixante lorsqu’elle s’inscrit à l’École nationale de théâtre, institution qu’elle quittera avant la fin de sa troisième année avec ses camarades de classe. Raymond Cloutier l’invite alors, ainsi que Claude Laroche, Suzanne Garceau, Jocelyn Bérubé et Guy Thauvette, à fonder en 1969 Le Grand Cirque Ordinaire, une troupe très engagée politiquement qui marquera l’histoire du théâtre en exploitant une nouvelle forme de dramaturgie, la création collective. C’est là qu’elle apprend tout, le jeu, la mise en scène, l’écriture, tant sa créativité est sollicitée. C’est d’ailleurs entre deux tournées de la troupe qu’un soir elle pense à une histoire de femme qu’on habille de force, « comme si c’était un viol à l'envers ». Le lendemain, elle décide d’en faire un film. Ce sera Anastasie oh ma chérie (1976), un moyen métrage qui aura sa première mondiale au Festival international de la critique québécoise, à Montréal. « Je ne connaissais presque rien à la réalisation, mais j’ai eu une belle équipe, qui a accepté de travailler gratuitement et qui m’a beaucoup aidée. J’ai tourné 63 plans et les 63 se retrouvent dans le film. » Cette œuvre captivante mêle fantaisie et réquisitoire pour parler de la violence de l’environnement social et de l’envahissement destructeur de la vie familiale.

Paule Baillargeon croit que ce sera son seul film. Pourtant, un jour, deux femmes viennent lui proposer un film sur les danseuses topless, un phénomène récent à l’époque. Elle transforme la proposition qui devient La cuisine rouge (1980). Quel film! Décrivant la domination des hommes, le refus par les femmes de leur rôle traditionnel et leur révolte, cette œuvre détonnante et puissante dans la production cinématographique québécoise en choquera plusieurs. Après ce long métrage, considéré comme un jalon important du cinéma d’ici, s’incruste chez Paule Baillargeon le désir de devenir cinéaste à part entière, soit de scénariser et réaliser des longs métrages de fiction.

Ses démarches personnelles ne se concrétisent toutefois pas, mais des propositions arrivent, dont celle sur la maladie d’Alzheimer que lui offre de réaliser Roger Frappier alors producteur à l’ONF. « J’ai dit oui. Ce sera Sonia où j’ai pu intégrer mes propres idées et en faire un film de fiction qui ressemble grosso modo à ce que je voulais faire. » Ainsi, en plus d’être coscénariste et d’y jouer en compagnie de Kim Yaroshevskaya, Paule Baillargeon réalise une œuvre poignante, non seulement sur cette maladie peu connue à l’époque, mais également sur la solitude et le vieillissement. Rappelons que cette fiction de 1986, présentée dans une dizaine de festivals à travers le monde, obtient huit prix, dont le prix André-Leroux aux Rendez-vous du cinéma québécois et le prix Télébec au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue.

Suivra en 1991 un long métrage pour la télévision, Solo, qui porte sur deux êtres solitaires, blessés dans leurs relations amoureuses. « Le scénario de Suzanne Mancini-Gagner était excellent, précise-t-elle, et ce fut plutôt une aventure heureuse. » Puis, un jour, elle rencontre Monique Proulx, qui traîne avec elle depuis quelques années un scénario, Le sexe des étoiles. La cinéaste trouve les dialogues fantastiques, les personnages intéressants, la narration remarquable, mais ne se sent pas proche du sujet, l’histoire d’une adolescente qui voudrait revoir son père exilé à New York et qui a changé de sexe. Elle donne tout de même son accord et tourne ainsi son premier film en 35 mm. Portrait bouleversant d’une génération, Le sexe des étoiles (1993) s’avère une œuvre ambitieuse réussie sur un sujet risqué (un père transsexuel) que Paule Baillargeon traite de manière délicate et subtile en dépassant les conventions psychologiques qui auraient pu le compromettre et le voyeurisme qu’il pouvait appeler. Le film rafle le Prix du meilleur film canadien au Festival des films du monde de Montréal et est retenu dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère dans la sélection des Oscars.

Paule Baillargeon tourne ensuite deux documentaires : Claude Jutra, portrait sur film (2002) et Le petit Jean-Pierre, le grand Perreault (2004). Quand on lui recommande de tourner un film sur l’auteur de Mon oncle Antoine, elle résiste dans un premier temps à la proposition qui vient d’une productrice torontoise. « Mais j’ai été embarquée sans le vouloir dans cette entreprise qui a été une expérience exceptionnelle. » Ainsi, un jour, un 4 novembre, date anniversaire du suicide du cinéaste, elle décide avec Jacques Leduc, caméraman et réalisateur (qui lui a donné un premier rôle dans Trois pommes à côté du sommeil, de 1988), de tourner le trajet que Claude Jutra a peut-être suivi, de sa maison jusqu’au pont Jacques-Cartier. Le déclic se produit alors et elle accepte le contrat de Claude Jutra portrait sur film, qui recevra trois prix Gemini à Toronto. Ces plans ne seront pas intégrés au film, mais la convainquent de se lancer dans un documentaire qui répondra à son amour pour Claude Jutra, « de quitter en quelque sorte sa mort pour entrer entièrement dans sa vie », ajoute-t-elle. À travers des images à la fois objectives et subjectives qui explorent la vie et l’œuvre du cinéaste se distingue de nouveau le talent de Paule Baillargeon.

Après Le petit Jean-Pierre, le grand Perreault, un documentaire beau et émouvant sur le chorégraphe montréalais Jean-Pierre Perreault, qui fait la tournée de nombreux festivals internationaux et obtient une récompense à Toronto et une autre à New York, la cinéaste se remet à l’écriture du scénario de L’amour du cinéma. Le projet, qui a comme point de départ les plans tournés avec Jacques Leduc, s’est métamorphosé plusieurs fois, en documentaire, en autoportrait, en fiction, en autofiction.

Artiste acharnée, Paule Baillargeon souhaite continuer encore longtemps à faire du cinéma, qui est pour elle l’art de l’impossible. « C’est l’art le plus dur, en particulier pour les femmes. J’ai voulu être confrontée à l’inaccessible. » Par ces paroles, on reconnaît la femme libre, la force de l’engagement d’une cinéaste à la fois frondeuse et pudique dont le parcours se révèle riche et moderne, lumineux et sensible. Son œuvre en est une d’incarnation et de compassion. « J’ai tenté de créer ce qui n’existe pas encore », conclut-elle. Comme elle a raison!


M<sup>gr</sup> Albert Tessier
Qui était Mgr Albert Tessier ?
 

Date de remise du prix :
3 novembre 2009

Membre du jury :
Denis Chouinard
(président)
Barbara Shrier
Armand Lafond



Texte :
André Roy