Gérard-Morisset
Création de :
Catherine Villeneuve

Récipiendaire

Bumbaru, Dinu

Prix Gérard-Morisset 2012
Catégorie : Culturelle

à Vancouver en 1961

Dinu Bumbaru - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

Dinu Bumbaru est né à Vancouver, son nom est d’origine roumaine et ses racines normandes, « mais pratiquement, je ne connais que Montréal », dit-il. Et, pourrait-on ajouter, les amoureux du patrimoine montréalais ne connaissent quasiment que lui! C’est que depuis un bon quart de siècle, Dinu Bumbaru est LA voix d’Héritage Montréal, organisme sans but lucratif né en 1975 et voué principalement à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine architectural et paysager de la métropole. Voix qui dépasse largement les frontières métropolitaines, et même nationales, puisqu’elle est entendue un peu partout dans le monde. Ainsi en juin 2012, Dinu Bumbaru se trouvait au Japon à titre d’expert, pour les besoins d’un comité consultatif du cabinet du premier ministre sur les sites industriels.

« Je m’intéresse à l’architecture depuis l’enfance », dit celui que d’aucuns surnomment « monsieur Patrimoine ». C’est donc tout naturellement qu’il s’inscrit à l’École d’architecture de l’Université de Montréal à la fin des années soixante-dix et trouve ses premiers mentors dans les réputés professeurs Laszlo Demeter, Pierre-Richard Bisson et peut-être surtout Melvin Charney, connu pour son approche bien peu conventionnelle de l’architecture et de l’urbain. Celui-ci avait pratiquement déménagé sa classe dans la ville afin de « forcer ses étudiants à ouvrir les yeux sur l’environnement bâti, de les mettre en contact avec plusieurs univers », se rappelle Dinu Bumbaru.

Le jeune bachelier entre à Héritage Montréal en 1982 à titre de recherchiste-rédacteur (son créneau : les guides techniques) et y occupe tour à tour les fonctions de responsable de l’éducation, directeur général, directeur des programmes puis, de 2005 à aujourd’hui, directeur des politiques. Au nom de l’organisme, Dinu Bumbaru rédige des mémoires, participe à des comités, à des tables de concertation et à des consultations publiques, organise des activités éducatives, favorise la mobilisation citoyenne et collective à l’égard du patrimoine. En somme, dès qu’il est question d’aménagement urbain à Montréal, on le voit bientôt sur tous les fronts, ici talonnant l’administration municipale pour qu’elle adopte un « calendrier patrimonial », là dénonçant les démolitions de bâtiments qui viennent trop souvent avec la réalisation des grands projets (ou d’aucun projet du tout), ailleurs forgeant des alliances avec les acteurs communautaires et économiques.

Animé de la conviction que « le patrimoine, c’est non seulement les édifices et les monuments, mais aussi le sol, et les paysages autour », Dinu Bumbaru participe, en 1987, à la création du programme de maîtrise en rénovation-restauration-recyclage de l’Université de Montréal, rebaptisé aujourd’hui Conservation de l’environnement bâti. Ce programme interdisciplinaire misant sur l’expertise d’architectes, d’urbanistes, d’archéologues ou encore de restaurateurs de vitraux a été le premier dans le domaine du patrimoine bâti au Canada. « Nous avions le désir de former des spécialistes dans le contexte québécois. Or nous avons constaté à l’époque que le programme était l’un des seuls du genre dans toute la Francophonie », récapitule Dinu Bumbaru non sans une certaine fierté.

Du savoir-faire acquis ici grâce à des formations innovantes, Dinu Bumbaru se fera lui-même l’un des grands ambassadeurs. C’est ainsi que tout en poursuivant inlassablement son travail au sein d’Héritage Montréal, il s’engage de façon soutenue dans le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), organisme non gouvernemental conseiller de l’UNESCO en matière de patrimoine culturel. D’abord secrétaire d’ICOMOS Canada de 1990 à 2000, il en est le président depuis 2009 et a été le secrétaire général de toute l’organisation internationale de 2002 à 2008.

Cet engagement a amené ce diplômé en architecture à participer à moult colloques, délégations et comités internationaux : toutes tribunes qui lui permettent de contribuer aux avancées québécoises en matière de patrimoine culturel – par exemple, la rédaction de la Déclaration de 2000 sur le sujet – et à leur diffusion à travers le monde. À cet égard, celui qui se définit comme « un commerçant d’idées » rappelle que le Québec est le seul endroit au monde à avoir promulgué une loi sur le développement durable dans laquelle la protection du patrimoine culturel est décrite comme principe de ce modèle de développement. Il sera aussi de plusieurs missions expertes dont l’une, effectuée en 1992 pour l’UNESCO, porte sur l’évaluation des dommages de guerre infligés à la partie vieille de la ville de Dubrovnik (Croatie), celle-ci étant classée parmi les sites du patrimoine mondial. Est-ce durant cette mission qu’il comprend toute l’importance de la présence des « gens du patrimoine » dans les situations de crise? Reste que deux ans plus tard, Dinu Bumbaru obtient une maîtrise en architecture de l’Université York (Royaume-Uni) avec un mémoire sur les mesures d’urgence applicables au patrimoine architectural.

L’ICOMOS sollicitera cette expertise fine de Dinu Bumbaru entre autres pour des missions à Kobe (Japon), à Bam (Iran) ainsi qu’à Jacmel et Port-au-Prince (Haïti) après le tristement célèbre séisme de 2010. Ses connaissances en matière de mesures d’urgence ne sont pas lettre morte sur la scène locale : en plus d’avoir été mises à contribution lors de la crise du verglas de 1998, elles servent notamment au Centre de sécurité civile de la Ville de Montréal et au ministère québécois de la Sécurité publique. Le travail de Dinu Bumbaru sur les mesures d’urgence aura conduit à une meilleure prise en compte du patrimoine dans les situations extrêmes – accident technologique, conflit ou catastrophe naturelle – tant au chapitre de la prévention au moment d’un sinistre annoncé qu’à l’étape de la reconstruction des bâtiments, des sites, des villes ou des paysages patrimoniaux touchés. Cela constitue sans nul doute une de ses contributions les plus originales à l’évolution des pratiques en matière de sauvegarde et de conservation du patrimoine, ce qui lui a valu la reconnaissance internationale de l’Institut international de conservation qui lui attribue son Advocate Award en 2012.

Il faut ajouter que l’originalité de l’action de Dinu Bumbaru tient beaucoup, aussi, à ces constants allers-retours entre le local et l’international, d’une part, entre le milieu universitaire et le milieu associatif, d’autre part. On ne s’étonnera donc pas que l’un des maîtres mots de celui qui est également professeur associé à l’École d’architecture de l’Université de Montréal soit « décloisonnement ». Cette pratique du décloisonnement fait qu’on le retrouve par exemple à des tables de concertation et à des comités se rapportant au mont Royal, au canal de Lachine, au réaménagement des abords du pont Jacques-Cartier ou encore aux processus consultatifs. Elle fait en outre qu’en 2009, Dinu Bumbaru compte parmi les fondateurs de l’Institut des politiques alternatives de Montréal (IPAM), un organisme sans but lucratif ayant comme objectif de contribuer à la planification urbaine de Montréal et à la démocratie locale.

« Nous sommes dans une ère qui met en dialogue l’individuel et l’universel, le local et l’international », affirme Dinu Bumbaru. Cette philosophie trouve écho jusque… dans les récompenses reçues! À titre d’exemple, l’association Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec lui a décerné son prix Lionel-Séguin en 2000 alors qu’en 2004, la Chaire UNESCO en patrimoine de l’Université Laval lui remettait sa médaille. L’Ordre des urbanistes du Québec et l’Ordre des architectes du Québec l’ont aussi honoré en 2003 et en 2008 respectivement. Cette même année 2008, Dinu Bumbaru recevait le Prix du lieutenant-gouverneur de la fondation Héritage Canada et était fait membre de l’Ordre du Canada.

« Notre grand défi [en tant que société], c’est l’usage et l’enrichissement du patrimoine, afin qu’il soit pour nous comme pour les générations suivantes une source de fierté, d’inspiration et de plaisir », estime Dinu Bumbaru. Et s’il en est un qui mérite notre attention comme source de fierté et enjeu ici et maintenant, c’est le patrimoine de nos grandes institutions, notamment religieuses. « Un très grand patrimoine, fascinant parce qu’on y a réuni tous nos arts, parce qu’il traverse le temps et que ses clochers, toponymes ou domaines façonnent notre paysage identitaire en raison de l’investissement collectif qui y a été consenti », dit le nouveau lauréat du prix Gérard-Morisset. Dinu Bumbaru, à la fois Montréalais et universel, œuvre sur ce front-là aussi. Et nul doute que son action aidera sa société à « faire le point sur ce bien commun et à envisager son avenir avec confiance et intelligence ».


Gérard Morisset
Qui était Gérard Morisset ?
 

Date de remise du prix :
13 novembre 2012

Membres du jury :
Joanne Burgess (présidente)
Étienne Berthold
David Gagné
Josée Grandmont



Texte :
Francine Bordeleau