Michel L. Tremblay

Michel L. Tremblay est reconnu mondialement pour ses travaux sur le cancer et d’autres maladies impliquant les protéines tyrosine phosphatases.

Menant ses recherches à l’Université McGill depuis 1992, il a été l’un des premiers à identifier plusieurs de ces protéines, à démontrer leur importance dans les modèles animaux et à valider leurs valeurs comme cibles possibles dans le traitement de plusieurs maladies comme le cancer, le diabète et la maladie d’Alzheimer.

Au cours de sa carrière, il a fondé le Centre de recherche sur le cancer Rosalind-et-Morris-Goodman, qu’il a dirigé jusqu’en 2012. Titulaire de la Chaire de recherche Jeanne-et-Jean-Louis-Lévesque, il a mis sur pied de solides réseaux de recherche. Il a aussi contribué à la signature d’ententes interuniversitaires qui ont ouvert la porte à de nouveaux échanges à l’international.

Michel L. Tremblay fait preuve d’une grande humilité. En dépit de ses réalisations, il attribue sa carrière exceptionnelle en partie au destin. Il se dit notamment fortuné d’avoir rencontré de formidables collègues et étudiants, des assistants et associés de recherche d’excellence, et grâce à toutes ces collaborations, d’avoir remporté le prix Armand-Frappier en 2013.

C’est toutefois un triste événement qui a orienté sa spécialité. Tandis qu’il étudie à la maîtrise en virologie à l’Université de Sherbrooke, sa mère décède d’un cancer du sein. Il décide alors de poursuivre ses études de doctorat à l’Université McMaster, à Hamilton, où il étudie le rôle de l’adénovirus dans le cancer.

Par la suite, grâce à ses travaux sur les cellules souches embryonnaires, menés lors de son postdoctorat aux National Institutes of Health (NIH) des États-Unis, il a généré le premier modèle d’une souris par recombinaison homologue reproduisant une maladie humaine, la maladie de Gaucher.

Michel L. Tremblay a publié dans les plus grandes revues scientifiques. On lui doit plus de 240 articles et chapitres de livres, en grande majorité dans le domaine des protéines phosphatases. Son laboratoire a été le premier à publier le rôle modulateur de l’une de ces protéines, la PTP1B, sur le récepteur de l’insuline, dans la revue Science.

Les travaux du professeur Tremblay sur la PTP1B ont amené des compagnies pharmaceutiques à développer des inhibiteurs de cette phosphatase, notamment pour le traitement du diabète. Certains de ces traitements sont actuellement en phase clinique.

« J’ai été bien appuyé durant toute ma carrière. Mon laboratoire va bien, je suis très fier d’avoir reçu des subventions tout au long de ces années de recherche », exprime-t-il, reconnaissant. Une quinzaine d’étudiants et d’étudiantes originaires de différents pays travaillent aujourd’hui dans son laboratoire, où les locaux offrent une jolie vue sur les environs; une gracieuseté de Michel L. Tremblay, qui a chapeauté l’aménagement du centre.

En plus de ses activités de recherche, Michel L. Tremblay a démarré trois entreprises durant sa carrière, dont Mispro Biotech, qui propose des installations de recherche et des laboratoires collaboratifs pour les compagnies de biotechnologies. Implantée au Canada et aux États-Unis, l’entreprise connaît une croissance importante. Le chercheur a également cofondé Kanyr Pharma pour pouvoir convertir les connaissances sur les protéines tyrosine phosphatases en de nouvelles applications cliniques. L’entreprise travaille à développer des technologies pour des traitements novateurs visant à améliorer le système immunitaire contre le cancer.

Ce père de quatre enfants et grand-père de trois petits-enfants reçoit le prix Wilder-Penfield avec un sens des responsabilités. « Il y a tellement de problèmes de société où les sciences peuvent contribuer à la solution, souligne-t-il. Nous avons comme scientifiques un devoir d’être présents et de nous engager pour vaincre les maladies, pour améliorer le climat, dans la promotion d’une société juste et dans d’autres causes où l’on peut faire une différence positive. »

Michel L. Tremblay s’implique dans une multitude de comités et d’organisations, dont l’Académie des sciences de la Société royale du Canada, le comité consultatif de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences et plusieurs comités scientifiques, notamment à la Société de recherche sur le cancer et à la Société canadienne du cancer.

Il continue d’enseigner la génétique et la biologie moléculaire, entre autres, et participe activement aux processus de transfert technologique des centres de recherche aux secteurs privés. Il consacre aussi ses énergies au Réseau de médecine régénérative de l’Université McGill, un organisme qu’il dirige depuis 2017 et qui vise à faire avancer les connaissances sur les cellules souches et autres thérapies cellulaires. « C’est le futur de la médecine », lance-t-il, heureux de contribuer à former une nouvelle génération de chercheurs dans ce domaine.

Patrice J. Mangin

Professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) au Département de génie chimique, et désormais au Département de management, Patrice J. Mangin mène une brillante carrière en sciences et en affaires.

À l’UQTR, il dirige l’Institut d’innovations en écomatériaux, écoproduits et écoénergies (I2E3) à base de biomasse, en plus d’être titulaire de la Chaire de recherche sur la bioéconomie/bioénergie régionale.

Patrice J. Mangin est également le fondateur et directeur général de Bioénergie La Tuque. C’est en voyant les résidus forestiers laissés dans les environs qu’il a eu l’idée d’en faire de la matière première pour produire des diesels, des essences et des kérosènes renouvelables.

Le projet de bioraffinerie prévoit la production de près de 250 millions de litres de carburants renouvelables à partir de cette matière. Le siège social de l’entreprise est situé à Wemotaci, en territoire Atikamekw.

En parallèle, Patrice J. Mangin travaille comme conseiller scientifique pour l’entreprise H2V Énergies, qui vise à implanter à Bécancour la première usine canadienne d’hydrogène à base de biomasse.

L’intérêt de Patrice J. Mangin pour la forêt remonte à son enfance en Alsace (France). Dès l’âge de 5 ans, celui-ci s’adonne à la pêche, à la cueillette des champignons et à la coupe du bois de chauffage en compagnie de son père. « J’adore la nature! J’ai besoin de me promener en forêt pour me ressourcer », confie-t-il.

Après avoir obtenu un diplôme d’ingénieur de l’École française de papeterie de Grenoble, Patrice J. Mangin émigre au Québec en 1976, où il amorce sa carrière de chercheur à l’UQTR. Il travaille aussi durant 17 ans à l’Institut canadien de recherches sur les pâtes et papiers (PAPRICAN), où il développe une expertise dans la résolution des problèmes d’impression en misant sur des approches innovantes et des essais basés sur la compréhension scientifique approfondie des phénomènes impliqués.

En 1995, il devient titulaire de la Chaire industrielle de recherche de l’Institut royal de technologie de Stockholm, en Suède. Puis, en 1997, le Centre technique du papier (CTP) de Grenoble lui confie son redressement; un mandat que, comme directeur général, il relève haut la main.

Il revient au Québec en 2005 pour se joindre à l’équipe du Département de génie chimique de l’UQTR, où sa carrière de professeur-chercheur prend un nouvel envol. Il y travaillera pendant 15 ans. Patrice J. Mangin devient titulaire de la Chaire de recherche Québecor en impression et en communication graphique (2005-2008) et il est nommé directeur général du Centre intégré en pâtes et papiers (CIPP), un poste qu’il occupera jusqu’en 2012. Il gère de main de maître la construction du centre, un chantier de 90 millions de dollars, et lui donne ses orientations de recherche.

Patrice J. Mangin contribue ainsi à l’évolution des technologies du papier, notamment dans le domaine des papiers bioactifs et des papiers à base de filaments de nanocellulose. Il participe aussi au développement des technologies de transformation de la biomasse forestière au Québec, en favorisant la croissance d’une industrie verte tirant parti des résultats de la recherche.

Dans une lettre d’appui à sa candidature au prix Lionel-Boulet, le grand chef et président du Conseil de la Nation Atikamekw, Constant Awashish, dit partager ses valeurs tant en matière d’environnement que d’amour de la forêt : « Il est un modèle à suivre pour toute personne qui croit que l’avenir est aux énergies renouvelables dans la lutte aux changements climatiques. Un grand visionnaire, un entrepreneur qui fait de la lutte aux changements climatiques et du progrès social sa ligne de vie. »

Le professeur Mangin considère que la recherche doit être mise en œuvre dans l’industrie pour faire avancer la société. Cette vision l’amène à communiquer publiquement les résultats de ses recherches, sans déposer de demande de brevet. Son but : que les résultats de recherche soient appliqués rapidement et sans limitation.

Auteur ou coauteur de 340 publications et présentations, et de très nombreux séminaires industriels, Patrice J. Mangin se dit habile pour réunir des équipes et les motiver. Reconnu pour sa transparence, il veille à aller chercher le meilleur en chaque personne. Des qualités qu’il reconnaît devoir à ses mentors.

Le prix Lionel-Boulet vient souligner sa carrière remarquable en recherche dans le domaine industriel. « Quand j’ai eu la nouvelle, j’étais bouche bée! Je n’y croyais pas, car il y a énormément de gens qui le méritent. Je suis très honoré que les membres du jury m’aient sélectionné cette année. »

Morag Park

Les nombreux travaux de Morag Park, chercheuse et professeure à l’Université McGill, ont contribué à étoffer la compréhension du cancer. La professeure Park a développé une spécialité dans le métabolisme cellulaire de la formation des cancers et la compréhension des modifications génétiques. Son implication remarquable dans divers regroupements de recherche contre le cancer a aussi permis d’améliorer les infrastructures, d’établir de nouveaux programmes et de créer de nouveaux instituts de recherche tant au Québec qu’au Canada et ailleurs dans le monde.

« Du point de vue de la recherche, le cancer est à la fois stimulant et intéressant. L’avancement de la recherche nous permet de comprendre la physiologie des cellules normales du corps humain et comment certaines cellules deviennent cancéreuses », souligne la professeure-chercheuse. D’ailleurs, grâce aux recherches de celle qui détient un doctorat en virologie de l’Université de Glasgow et de ses collègues, les médecins peuvent dorénavant traiter le patient selon son propre cancer. En effet, selon les réponses du système immunitaire du patient à différents soins oncologiques, ils peuvent lui proposer un traitement adapté à ses réponses physiologiques.

Le prochain défi dans la recherche est de comprendre ce qui cause le cancer. À ce sujet, Morag Park est catégorique : « Personne ne pourra y arriver seul. Nous devons travailler ensemble, autant les centres de recherche que les universités, pour arriver à notre but commun. » Au cours de sa prolifique carrière, elle a su par son leadership rassembler des collaborateurs de diverses spécialités. Ces collaborations ont notamment mené à la création, en 1999, de la première banque de tumeurs cancéreuses du sein au Québec, une initiative qui aide à construire un écosystème de recherche et de collaboration pour les chercheurs en oncologie. « Avec cette banque, nous pouvons, par exemple, faire croître les tumeurs afin de mesurer leur évolution dans le temps. Ultimement, les recherches menées avec cette banque changeront la manière dont nous traiterons les patients », explique la chercheuse.

L’une des avancées majeures à laquelle Morag Park a contribué est la recherche dans le domaine des mécanismes oncogéniques d’activation des récepteurs tyrosine kinases (RTK). Elle a notamment cloné et séquencé le récepteur tyrosine kinase MET, ce qui a rendu possible l’identification de mécanismes moléculaires critiques dans l’activation des RTK, à l’origine de nombreux cancers courants. Cette découverte a permis d’établir que le récepteur tyrosine kinase MET constitue une cible thérapeutique importante dans le traitement de plusieurs cancers. À ce jour, la scientifique a publié plus de 230 articles dans plusieurs revues prestigieuses et a présenté plus de 250 conférences tant au Canada qu’à l’international.

En plus de son implication dans l’administration et la gestion de la recherche, Morag Park enseigne à l’Université McGill. « L’enseignement forme la prochaine génération de chercheurs, mais aussi la prochaine génération à œuvrer dans nos communautés. Par l’éducation, on peut responsabiliser et stimuler les étudiants. On leur apprend comment devenir des penseurs critiques sur une foule de sujets, pas seulement sur leur domaine d’étude. C’est un luxe d’enseigner », souligne-t-elle. Une autre cause qui lui tient à cœur est l’avancement des femmes en sciences. Comme mentor de plusieurs femmes scientifiques, elle souhaite stimuler l’intérêt des femmes pour la science. « Nous devons recruter des femmes et développer un écosystème où les chercheuses sont reconnues et incluses », affirme-t-elle.

Pas de doute, en plus d’être une scientifique de renom et mentor pour plusieurs, Morag Park est également chef de file dans l’administration et la gestion de la recherche, comme en témoigne son engagement dans plusieurs organismes et centres de recherche pour le cancer. Qui plus est, plusieurs de ses découvertes sont devenues des concepts majeurs en oncologie qui ont mené au développement de techniques de dépistage ainsi que de nouvelles thérapies dans le traitement du cancer.

André Blais

Chercheur expérimenté aux idées novatrices, André Blais est l’un des politicologues les plus reconnus dans le monde dans l’étude des élections. Professeur titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche en études électorales, il s’intéresse particulièrement aux comportements politiques, à l’opinion publique, aux systèmes électoraux et à la participation politique des citoyens.

Sa passion pour la science politique est sentie et profonde. « Je suis fasciné par les comportements sociaux! », dit-il. « J’ai la conviction que l’on doit s’intéresser aux comportements des individus qui composent la société pour bien la comprendre. » C’est exactement ce que le professeur Blais a fait tout au long de sa carrière.

Son apport à l’avancement de la recherche en science politique est impressionnant. Il compte à son actif 22 livres, 9 collections d’essais, 226 articles de revues scientifiques avec comité de lecture et 109 chapitres de livres, qui ont suscité plusieurs dizaines de milliers de citations. Ses réalisations sont selon lui le fruit d’un travail d’équipe : « Je conçois la recherche comme une entreprise collective. Je suis fier de mes réalisations et je veux bien prendre une part de crédit, mais je suis parfaitement conscient que la contribution de mes coauteurs et coautrices a été aussi importante que la mienne. »

Nonobstant sa quantité phénoménale de publications, André Blais se démarque par une démarche scientifique créative et originale, laquelle lui a permis de faire des découvertes importantes en matière de compréhension des comportements des électeurs. Sa curiosité intellectuelle et son inspiration sont alimentées d’échanges et de rencontres : « Je trouve une inspiration dans les recherches que je lis et que je trouve formidables, et à travers des discussions passionnantes que j’ai avec des collègues », affirme-t-il. Il ajoute que « c’est en étant confronté dans nos idées que naît le désir de comprendre… et en plus, ça permet de nouer des amitiés ».

André Blais a participé activement à la révolution expérimentale qui a marqué la science politique au tournant des années 1990. « Cette méthodologie permet de tester des hypothèses causales à l’aide de groupes expérimentaux et témoins, et de mesurer les effets de manière précise », explique-t-il.

En matière de recherche, le professeur André Blais est une sommité dans les études portant sur les comportements électoraux, les systèmes électoraux et la décision des électeurs de voter ou non. Ces recherches visent à comprendre les facteurs individuels et contextuels, notamment les règles électorales, qui influencent la décision d’un électeur de voter ou de s’abstenir ainsi que celle de voter de façon sincère ou stratégique. Fait à noter, plusieurs des ouvrages d’André Blais ont un titre court qui se termine par un point d’interrogation. « J’ai une prédilection pour les titres se terminant avec un point d’interrogation, ce qui reflète ma conception de la recherche, qui consiste à donner les réponses les plus claires possible aux questions les plus simples possible », mentionne-t-il.

D’ailleurs, l’une des recherches d’André Blais qui a eu le plus de retentissement dans l’étude de la science politique est celle qui a mené à son livre To vote or not to vote?. Cet ouvrage de référence repose sur une question en apparence simple : qu’est-ce qui pousse les électeurs à voter ou à ne pas voter lors d’élections? La réponse n’est toutefois pas si simple! « La théorie du choix rationnel est utile et explique certaines choses. Mais cette théorie a ses limites et n’explique pas tout. La décision de voter ou de ne pas voter ne repose pas uniquement sur une analyse des coûts et bénéfices qu’apporte le vote. C’est beaucoup plus complexe. »

La contribution d’André Blais à son domaine de prédilection comprend également la formation d’une nouvelle génération, à la maîtrise, au doctorat et au postdoctorat. « Je retire un très grand plaisir à travailler avec les étudiants. Les jeunes sont brillants. C’est enrichissant de dialoguer avec eux et de comprendre les questions politiques que les jeunes se posent. C’est un luxe de pouvoir échanger avec eux. » Le professeur Blais a contribué à l’avancement de la connaissance en science politique grâce à sa passion pour ce champ d’expertise, mais aussi grâce à sa curiosité insatiable à l’égard de ce qui motive l’être humain.  

Charles Morin

Grâce à Charles Morin, des millions de personnes à travers le monde ont retrouvé le sommeil perdu. La méthode de traitement qu’il a mise au point se révèle hautement efficace!

L’un des bonheurs de Charles Morin, c’est d’entendre dire par un lecteur que Vaincre les ennemis du sommeil lui a été d’un grand secours pour apaiser ses nuits. « C’est très valorisant de savoir que j’ai réussi à vulgariser les connaissances et que ç’a eu un impact sur la qualité de vie de certaines personnes », dit celui qui a révolutionné le traitement de l’insomnie.

Voilà 40 ans, il n’y avait que les médicaments contre les nuits blanches. Les choses ont changé : les médecins disposent aujourd’hui des outils de la thérapie cognitive comportementale. Grâce aux études du professeur Morin, ils savent que l’approche psychologique donne d’aussi bons résultats à court terme que la médication, et produit des effets plus durables à long terme.

Comment le psychologue, issu d’une famille modeste de Saint-Prosper-de-Beauce, est-il devenu ce leader mondial de la recherche sur l’insomnie?

Son succès, il le doit à l’originalité et à l’impact de ses travaux, puis à son engagement envers les étudiants, la communauté scientifique et la population en général. Ce conférencier recherché par les institutions les plus prestigieuses fréquente aussi les groupes populaires : il a livré plus de 200 allocutions grand public et donné quantité d’ateliers de formation dans des pays en développement.

Sa feuille de route impressionne. Charles Morin a parcouru le monde, formé d’autres experts, joué un rôle actif au sein d’associations internationales. Il a publié 10 livres et des centaines d’articles, qui ont suscité 40 000 citations selon Google Scholar. Le prix Léon-Gérin, couronnement d’une carrière remarquable en sciences humaines et sociales, s’ajoute maintenant à la liste de ses distinctions. Il l’accueille « avec grande fierté et beaucoup d’humilité », en partageant l’honneur avec collègues, stagiaires, étudiants et participants à ses nombreuses études. « On n’atteint jamais un tel niveau en solo », dit-il.

En 1982, il entame en Floride ses études de doctorat en psychologie. Il s’y découvre un intérêt pour le sommeil. Quatre ans plus tard, il se spécialise en médecine du sommeil à la Virginia Commonwealth University. Il reçoit des patients, les écoute. Ce qu’il entend le fait sourciller. Les dormeurs inquiets adhèrent à des conceptions erronées qui semblent exacerber leurs problèmes. Et si on les entraînait à détecter les pensées négatives et à modifier leur attitude? Il crée une grille d’évaluation des croyances et un index de sévérité de l’insomnie, des outils aujourd’hui disponibles en plusieurs langues. En 1993, il publie Insomnia: Psychological Assessment and Management, ouvrage fondamental qui devient la référence pour les années à venir.

Au Medical College of Virginia, il prend vite la direction du Sleep Disorders Center, un centre d’étude des troubles du sommeil. Sa carrière progresse brillamment. Mais voici que la naissance de ses deux enfants, qu’il veut élever en français, le rappelle à ses origines.

Après 12 ans passés aux États-Unis, Charles Morin retrouve l’Université Laval en 1994. Il prend la tête du programme de doctorat en psychologie clinique, qui obtient l’agrément de la Société canadienne de psychologie, une première au Québec. Puis, il fonde le Centre d’étude des troubles du sommeil, laboratoire d’avant-garde qui devient un lieu très couru de partage de la connaissance. C’est que Charles Morin est un mentor aussi réputé que généreux. À ce jour, il a supervisé les thèses d’une soixantaine de doctorants et d’étudiants à la maîtrise, et guidé de jeunes chercheurs d’Amérique, d’Europe et d’Asie, contribuant ainsi à la formation de professionnels de haut niveau.

Ses travaux ont mis en lumière les impacts de l’insomnie sur la santé physique et mentale des individus ainsi que leurs conséquences sociales. Sa grande enquête épidémiologique – 4 000 Canadiens suivis entre 2008 et 2018 – n’a pas encore livré tous ses secrets, mais elle a révélé le prix caché des mauvaises nuits. Les coûts indirects sont nombreux : absentéisme au bureau, baisse de productivité, accidents de la route.

La retraite? À 63 ans, il a trop à faire pour y songer : cinq doctorants à guider, un livre à terminer avec des collègues anglais et américains, la réédition de Vaincre les ennemis du sommeil à peaufiner, un programme virtuel à mettre au point, des articles à rédiger. Et le prochain congrès mondial de la World Sleep Society à organiser.

Et puis il y a ce million de dollars à récolter. Car avant de quitter son alma mater, Charles Morin veut créer une chaire de recherche québécoise sur les troubles du sommeil. Son legs, affirme-t-il. Un de plus!

William Foulkes

En identifiant les facteurs héréditaires qui favorisent l’apparition de cancers particuliers, William Foulkes a ouvert la voie à un meilleur traitement pour de nombreux patients.

Dans son cabinet de l’Hôpital général juif de Montréal, William Foulkes est perplexe. Le médecin chercheur vient de rencontrer une dame qui combat un cancer du sein pour la deuxième fois. Comme sa mère avant elle. Et sa grand-mère… Pourtant, son génome ne révèle aucune des mutations reconnues pour causer ce type de maladie héréditaire. Que se passe-t-il donc? La réponse se trouve dans l’échantillon sanguin que la patiente apporte au laboratoire. L’équipe y détectera une anomalie du gène PALB2 qu’elle associera à la genèse de tumeurs, une avancée publiée en 2007 dans la prestigieuse revue Proceedings of the National Academy of Sciences.

Des découvertes semblables, le directeur du Programme de génétique du cancer à l’Université McGill en a fait plusieurs. Tel un enquêteur, il suit les indices laissés dans l’ADN par un mal meurtrier. À partir de cas réels, il élucide le mécanisme de maladies héréditaires, ouvrant ainsi des avenues pour améliorer les thérapies. Un travail qui aide à traiter une diversité de problèmes de santé rares touchant surtout les femmes et les enfants.

Cet auteur de près de 600 articles scientifiques est reconnu pour poser sur sa discipline un regard aussi érudit que novateur. Dans les lettres soutenant sa candidature au prix Wilder-Penfield, ses pairs louangent sa faculté à combiner jugement clinique et créativité en laboratoire. Et, surtout, à communiquer sa vaste expertise sur le sujet.

C’est la quête du gène BRCA1, qu’on soupçonne alors d’être impliqué dans le cancer du sein, qui persuade William Foulkes de quitter Londres pour Montréal en 1994. Le postdoctorant souhaite explorer cette mutation auprès du spécialiste Steven Narod, à l’Université McGill. Il débarque avec sa famille juste avant la naissance de son troisième enfant. Six ans plus tard, il obtient la licence de spécialiste en génétique médicale requise pour la pleine poursuite de ses recherches.

En s’établissant à Montréal, le Dr Foulkes fait un choix décisif pour sa carrière. Le Québec est en effet un lieu d’exception pour étudier la génétique. Quand une nation descend d’un nombre restreint de pionniers, elle présente des particularités dans son ADN; c’est le cas des gens de souche canadienne-française. Cet « effet fondateur » facilite la compréhension des processus en jeu dans l’hérédité du cancer.

Dans cet environnement favorable à la recherche, le médecin développe une approche intuitive qui repose sur l’expérience clinique, le jugement et le hasard. « Les patients deviennent des sources directes de découvertes, et les résultats de nos travaux leur sont rapidement transférés. Être sur le terrain s’avère très utile! », explique-t-il.

En 2003, sa méthode mène à une première percée importante. En étudiant une série de cas, l’équipe constate que les mutations du gène BRCA1 sont liées à une forme atypique de cancer du sein, fondamentalement différente des autres. Celle-ci s’attaque de manière agressive aux jeunes femmes. Mieux comprendre sa nature particulière permet de traiter les patientes de façon plus ciblée. La découverte fera l’objet d’un article scientifique qui sera cité plus de 1 000 fois par les pairs.

Fin 2010, le laboratoire est propulsé sur la scène internationale. Le Dr Foulkes publie dans le New England Journal of Medicine un article relatant comment une anomalie du gène BUB1B a engendré de multiples tumeurs chez un seul homme. « Partir de l’histoire d’une famille pour examiner un phénomène médical, je trouvais ça passionnant, mais je n’étais pas sûr que les autres partageaient mon enthousiasme! Qu’un grand journal s’y intéresse a validé mon approche », raconte le spécialiste.

Depuis 15 ans, le professeur Foulkes tient le Symposium international sur le cancer héréditaire du sein et de l’ovaire. Cofondé avec un collègue, l’événement regroupe à Montréal tous les deux ans les experts mondiaux du domaine. Il propose aussi des conférences populaires qui éclairent les patientes sur les récentes recherches et leurs applications cliniques.

Son prochain projet de taille? Le développement du Réseau d’information sur le syndrome DICER1. Cette mutation, d’abord repérée chez des familles québécoises souffrant d’une forme héréditaire de goitre, engendre une panoplie de troubles que l’équipe étudie depuis une décennie. Le registre consignera les variantes du gène associées à des maladies tout en collectant des informations diverses : l’historique des patients, les facteurs de risque, les échantillons biologiques… À terme, l’outil permettra d’offrir de meilleurs conseils aux personnes touchées.

Malgré les distinctions qui couronnent sa carrière, William Foulkes envisage l’avenir avec humilité. Cet amateur d’art applique la stratégie de Bill Frisell, un guitariste qu’il admire : simplement suivre la musique. « En science, je n’ai pas de certitude sur ma destination, fait-il. Seulement une vague idée du chemin à emprunter. »

Anne de Vernal

Pionnière en paléocéanographie, Anne de Vernal lit dans les sédiments marins les soubresauts du climat au cours des âges. Un travail indispensable à la compréhension des changements climatiques.

Dès que la température descend en deçà de 25 °C, Anne de Vernal a froid. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les zones polaires et les mers arctiques depuis 40 ans pour y traquer les sédiments. Ces dépôts renferment en effet des micro-organismes fossilisés qui permettent de remonter le temps jusqu’à des millions d’années. « Il s’agit de données précieuses pour évaluer et comprendre les changements climatiques », explique la professeure au Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Un exemple? La calotte glaciaire du Groenland, qui s’est développée voilà plus de deux millions d’années, pourrait disparaître d’ici un millier d’années en réponse au réchauffement en cours. Sa fonte inquiète notamment parce qu’elle rehaussera le niveau moyen de la mer de plus de six mètres. En examinant le pollen fossilisé dans les sédiments, la chercheuse a démontré que le sud du Groenland avait déjà été libre de glace, il y a environ 400 000 ans, et même couvert par des forêts d’épinettes. Une découverte publiée dans la revue Science en 2008.

Au début de sa carrière, à l’été 1980, alors qu’elle commence une maîtrise à l’Université de Montréal, sa soif de découverte la conduit en mission dans les monts Torngat, au Labrador. La vaste région qui s’étend de la terre de Baffin à la côte du Groenland, en couvrant la mer du Labrador et l’océan Arctique, demeurera son terrain de jeu pour les prochaines décennies.

La jeune chercheuse se passionne d’abord pour l’étude des microfossiles organiques, parmi lesquels les grains de pollen, qui révèle une image de la végétation et du climat à partir d’une pincée de sédiments. Puis, son intérêt se porte sur les kystes de dinoflagellés, des fossiles d’organismes unicellulaires faisant partie du plancton.

La pionnière ouvre alors un nouveau champ de recherche grâce à l’étude des assemblages de ces microfossiles. Ces témoins du passé renferment des informations sur les changements de conditions environnementales dans les océans, comme la température, la salinité et la productivité, permettant ainsi de retracer les variations du couvert de glace de mer. Patiemment, la chercheuse monte une base de données de référence répertoriant les populations de dinoflagellés dans les sédiments, non seulement dans l’Arctique, mais aussi dans l’Atlantique Nord, le Pacifique et, maintenant, les milieux tropicaux. L’outil comprend près de 2 000 points qui dénotent les modifications du climat et de l’océan à l’échelle des millénaires.

Grâce à de telles informations, les modélisateurs peuvent mieux tester les prévisions d’évolution du climat et des grandes calottes glaciaires. « Les chercheurs disposent actuellement de séries de données instrumentales très courtes pour élaborer et valider des modèles mathématiques extrêmement complexes, explique la paléocéanographe. Les observations recueillies par satellite sont récentes. Il faut donc remonter dans le temps pour connaître les variations climatiques de forte amplitude. » Cet apport lui a valu des publications dans des revues aussi prestigieuses que Nature ou Science ainsi que plusieurs distinctions, comme la nomination à la Société royale du Canada en 2013.

Figure de proue du Centre de recherche sur la dynamique du système Terre à l’UQAM, Anne de Vernal fait partie des spécialistes les plus cités dans sa discipline au Canada. Elle contribue aux travaux d’un organisme mondial qui coordonne la recherche sur les paléoclimats ainsi qu’à ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Près d’une centaine de professionnels doivent une part de leur éducation aux cycles supérieurs à cette chercheuse qui a participé à de nombreuses expéditions internationales d’envergure, notamment celle du Polarstern, en 2014.

Au moment où sont écrites ces lignes, la scientifique espérait d’ailleurs avoir la chance de naviguer sur le JOIDES Resolution, navire de l’International Ocean Discovery, pour longer les côtes groenlandaises dans la mer du Labrador et la baie de Baffin. Le but? Réaliser des forages de plusieurs centaines de mètres dans les sédiments pour reconstituer l’histoire de la calotte glaciaire du Groenland, dont la fonte ne cesse de s’accélérer.

Anne de Vernal souligne que ce déclin n’entraîne pas seulement une augmentation des niveaux des mers. Elle joue aussi un rôle de premier plan dans la circulation océanique et dans les bilans d’énergie, puisque la glace réfléchit la lumière. Toute information permettant de prévoir le devenir de la calotte groenlandaise s’avère donc extrêmement utile. Même s’il ne s’agit que de microscopiques fossiles enfouis depuis des milliers ou millions d’années…

Mireille Cyr

Mireille Cyr, professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal depuis plus de 30 ans, se distingue par l’ampleur de ses réalisations ainsi que par la pertinence scientifique et sociale de ses contributions. En effet, ses recherches et ses activités de transfert de connaissances ont permis l’avancement du savoir et des pratiques en matière d’agressions sexuelles envers les enfants.

Mireille Cyr est née à Laval, dans une famille de cinq filles. Ses parents étaient très engagés au sein de leur communauté. « Ils nous ont toujours soutenues pour que nous fassions ce que l’on souhaitait dans la vie », dit-elle. Sa curiosité, sa soif d’apprendre et son dévouement, transmis par ses parents, lui ont certainement été utiles dans sa carrière.

À l’occasion de son premier cours de psychologie au cégep, la jeune femme se découvre un intérêt pour le domaine. « On pouvait comprendre et prédire les comportements des personnes dans certaines circonstances, et donc essayer de faire en sorte qu’elles se sentent bien et soient plus heureuses », se souvient Mme Cyr. Ce fut une révélation pour elle.

Après ses études, alors qu’elle travaille comme superviseure de stages cliniques à l’Université de Montréal, Mme Cyr côtoie plusieurs femmes qui rapportent avoir été agressées sexuellement au sein de leur famille. Elle se joint alors à un partenariat de recherche portant sur les agressions sexuelles envers les enfants. Au fil du temps, son intérêt pour cette question est toujours demeuré vif.

Depuis 2010, Mireille Cyr est cotitulaire de la Chaire de recherche interuniversitaire Marie-Vincent sur les agressions sexuelles envers les enfants. Elle est également directrice scientifique du CRIPCAS, le Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles, et ce, depuis 2011. Ce centre, établi à l’Université de Montréal, regroupe 31 chercheurs réguliers, 57 chercheurs collaborateurs, une soixantaine d’organismes partenaires et plus de 250 étudiants, tous rassemblés par le leadership, la détermination et la discipline de la chercheuse.

Les travaux de Mme Cyr comportent deux grands volets. Le premier consiste à mieux comprendre qui sont les mères et les pères des enfants agressés sexuellement pour déterminer les conséquences que le dévoilement de cette agression peut avoir sur eux. La chercheuse insiste sur l’importance et l’impact du soutien offert aux victimes. Le deuxième volet porte sur l’entrevue d’enquête menée auprès des enfants victimes, et ce, en vue d’augmenter la crédibilité du témoignage de l’enfant par la qualité et la quantité des détails donnés.

Grâce à ses travaux, des paramètres pour améliorer la crédibilité du témoignage des enfants en contexte judiciaire ont été conçus. Le protocole du NICHD (National Institute of Child Health and Human Development), dont elle a fait l’adaptation en français et qu’elle a contribué à diffuser, est devenu une référence au Québec et dans plusieurs pays francophones. L’École nationale de police du Québec l’a d’ailleurs adopté comme guide d’entrevue d’enquête. Indéniablement, les recherches de Mme Cyr ont eu un effet concret non seulement sur la formation des policiers et des enquêteurs québécois, mais aussi sur plusieurs organisations policières de la francophonie, notamment en Belgique, en France et en Suisse.

Mireille Cyr est l’auteure de plusieurs publications : 110 articles scientifiques, 5 livres, 30 chapitres de livres et plus de 200 documents divers tels que des rapports et des actes de congrès. Ses articles scientifiques ont été publiés dans les meilleures revues du domaine, notamment dans Child Abuse & Neglect, Applied Cognitive Psychology et Journal of Nervous and Mental Disease. Ce nombre élevé de publications témoigne de l’importance de ses travaux.

La renommée de la chercheuse dépasse nos frontières. Elle a été invitée à titre de conférencière par des organismes comme l’UNESCO. Elle a accepté de former des pédopsychiatres et des médecins légistes à Paris et à Rennes, en plus de donner des formations et des conférences sur invitation dans de nombreux pays.

Ses apports dans le domaine ont été reconnus par le prix Femme de mérite 2016, volet Éducation, de la Fondation Y des femmes de Montréal, par un doctorat honoris causa de l’Université de Liège en 2017 ainsi que par son élection à la Société royale du Canada en 2019.

Alors qu’elle figure parmi les chercheurs les plus prolifiques au monde par ses travaux sur les mères des enfants victimes d’agressions sexuelles et le protocole du NICHD pour les victimes, Mme Cyr est la candidate par excellence pour recevoir, cette année, le prix Marie-Andrée Bertrand. Si cet honneur signifie beaucoup pour elle, elle persiste à dire que ce prix revient aussi à toutes les personnes qu’elle a côtoyées au fil des ans et qui l’ont aidée à mener ses recherches.

Valérie Langlois

Valérie Langlois étudie les effets sur les vertébrés des contaminants qui polluent les cours d’eau du Québec, un travail destiné à protéger aussi bien la santé publique que l’environnement.

Elle bâtit avec une rapidité inouïe sa jeune carrière de chercheuse en environnement. La recette de son succès? Une vision inspirée de l’équilibre de la nature. « Je me suis entourée d’étudiantes et d’étudiants qui proviennent de différents milieux et qui sont tous passionnés par le sujet, précise-t-elle. Seul, on va vite; ensemble, on va loin. Les membres de mon équipe se complètent. Exactement comme dans un écosystème! »

En moins d’une décennie, l’ambitieuse professionnelle a récolté plus de 23 millions de dollars en subventions avec ses collègues, encadré environ 95 étudiantes et étudiants et publié quelque 60 articles dans des revues de premier plan. En 2010, elle remporte le prix de la meilleure thèse de doctorat interdisciplinaire défendue à l’Université d’Ottawa, puis devient professeure au Collège militaire royal du Canada l’année suivante. Après avoir reçu une première chaire de recherche du Canada, la voilà qui accepte, en 2017, un poste au Centre Eau Terre Environnement de l’Institut national de la recherche scientifique. Elle obtient au passage des honneurs à foison, dont le Prix d’excellence de la relève de l’Université du Québec et la distinction Gorbman-Bern en endocrinologie comparée. À sa liste s’ajoute désormais le Prix du Québec dans la catégorie Relève scientifique.

Titulaire pour la seconde fois de la Chaire de recherche du Canada en écotoxicogénomique et perturbation endocrinienne, Valérie Langlois étudie les effets de divers polluants sur les vertébrés. Elle adopte la même approche que les contaminants qu’elle analyse : l’interconnexion. En effet, les substances toxiques d’origine humaine ne restent pas sagement captives dans les lacs et rivières. Elles finissent par se retrouver dans les cellules des poissons, des grenouilles, des oiseaux, des ours polaires! C’est ce que la professeure examine par une méthode qui allie biologie moléculaire, biochimie, chimie et toxicologie environnementale.

En mai 2020, cette fonceuse a ainsi obtenu du financement pour mettre sur pied le Centre intersectoriel d’analyse des perturbateurs endocriniens. Cet organisme regroupe des chercheurs des deux sexes, issus aussi bien de la médecine que du traitement des eaux ou du journalisme. Sa mission? Informer la population canadienne sur ces polluants qui altèrent les hormones et contribuer aux efforts pour les identifier et mieux les gérer.

« Cela fait près de 60 ans qu’on sait que certains contaminants perturbent le système endocrinien, qui fabrique les hormones des êtres vivants, notamment des humains », remarque la spécialiste. Son équipe a repéré des dizaines de substances qui dérangent la sécrétion de la dihydrotestostérone, une hormone essentielle à la reproduction chez les mâles. « Pourtant, encore très peu de ces contaminants sont réglementés. »

La chercheuse se distingue aussi mondialement par ses découvertes sur la toxicité du bitume dilué, la forme de pétrole qui transite dans les oléoducs. Dans un lac expérimental de l’Institut international du développement durable, elle a effectué avec ses collègues de petits déversements contrôlés sur les rives. L’équipe tente ainsi de déterminer le meilleur moyen de remédier à un éventuel épanchement de cette substance dans une étendue d’eau douce, sans nuire davantage aux organismes aquatiques s’y abritant. Ce nouveau champ d’expertise est d’autant plus crucial que certains hydrocarbures deviennent encore plus dommageables pour l’environnement en vieillissant. Un phénomène que la spécialiste a mis en lumière en identifiant plusieurs composés oxydés toxiques générés avec le temps.

Même s’il faut du temps pour modifier les réglementations sur les contaminants, cette optimiste dans l’âme garde espoir. La société peut changer, comme en témoigne le bannissement de produits tels les biphényles polychlorés (BPC). La professeure collabore donc avec les autorités, les organismes à but non lucratif et les entreprises pour maximiser la portée de ses découvertes. Déjà, le gouvernement du Québec a choisi son laboratoire pour développer des outils ultrasensibles capables de détecter les perturbateurs endocriniens dans les rejets municipaux et industriels.

Par ailleurs, Valérie Langlois étudie une longue liste de molécules encore non réglementées par le Canada; par exemple, les colorants qui imprègnent nos vêtements. Les données générées vont étoffer le Plan de gestion des produits chimiques du Canada, qui vise la réduction des risques. Le rêve de cette mère de deux fillettes? Que les humains utilisent des substances et des matériaux qui s’intègrent dans un cycle durable, pour que plus jamais on ne retrouve de traces de contaminants dans les cellules d’une grenouille.

Isabelle Peretz

Il y a quelques années seulement, la musique appartenait au domaine des arts. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, avec l’essor de la neuroscience de la musique, et c’est à Isabelle Peretz que le mérite en revient. Au tournant des années 1980, alors que peu de recherches sont menées sur le sujet, la chercheuse nourrit la conviction que les compétences musicales, tout comme le langage, sont acquises naturellement et spontanément chez tous les êtres humains. Elle crée alors cette discipline scientifique qu’est la neuroscience de la musique, communément appelée l’étude du cerveau musical. Elle établit les bases empiriques de ce champ de recherche et le développe dans plusieurs directions.

Après avoir terminé son baccalauréat, sa maîtrise et son doctorat en sciences psychologiques à l’Université libre de Bruxelles, en 1984, Mme Peretz décide de s’installer à Montréal. Dès son arrivée à l’Université de Montréal, elle obtient l’une des rares bourses de chercheur universitaire auprès du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), pour explorer les circuits corticaux spécialisés sur lesquels pourrait reposer la cognition musicale. Ce faisant, elle remet en question l’idée généralement admise qui conçoit la musique comme le résultat d’un jeu de l’esprit sans enracinement biologique.

Par son approche, Mme Peretz démontre que la musique et le langage occupent bel et bien des modules différents du cerveau. Elle défend le fait que la musique est une fonction cognitive distincte de toutes les autres, y compris celle du langage. Par exemple, elle prouve que la musicalité peut atteindre des sommets inégalés chez l’autiste, lequel peut par ailleurs avoir un important retard du langage. Inversement, un accident vasculaire cérébral ou une maladie congénitale peut compromettre la musicalité sans toucher le langage. Ces découvertes ont eu un impact immédiat et considérable dans la communauté scientifique. La chercheuse a su fournir la preuve que la musique est ancrée dans la biologie.

Depuis 1986, Isabelle Peretz est professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurocognition de la musique. Elle a également fondé le Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son (BRAMS) en 2005 et l’a codirigé jusqu’en 2018. Le BRAMS, affilié à l’Université de Montréal et à l’Université McGill, est le plus important centre mondial spécialisé dans la recherche en neuroscience de la musique.

En plus de son parcours universitaire enviable, Mme Peretz compte à son actif 265 articles scientifiques, cités plus de 30 000 fois. La chercheuse a publié ses travaux dans des revues renommées comme Nature, Neuron, American Journal of Human Genetics et Journal of Neuroscience. Depuis le début de sa carrière, elle cumule les contributions remarquables telles que la mise sur pied de deux centres québécois de réputation mondiale et la création d’une revue savante open science et du congrès international Neurosciences and Music. Celui-ci a lieu tous les trois ans depuis plus de vingt ans; ses actes sont publiés dans les Annals of New York Academy of Sciences. Ces vecteurs, revue savante et congrès, auront été essentiels à la structuration du domaine à l’échelle internationale.

La professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal a d’ailleurs implanté en 2016 un cheminement en neurocognition de la musique au sein du baccalauréat en neuroscience cognitive. Cette formation québécoise est unique dans la francophonie.

Mme Peretz accorde une grande importance au transfert de connaissances et y consacre beaucoup de temps. À ce jour, elle a supervisé 29 stagiaires postdoctoraux, 36 étudiants au doctorat, 42 étudiants à la maîtrise et près de 90 stagiaires de recherche. En 2018, elle a publié à la très sérieuse maison d’édition Odile Jacob (Paris) un livre grand public, Apprendre la musique. Nouvelles des neurosciences, paru depuis peu en anglais et déjà traduit en espagnol. Membre de l’American Psychological Association et de la Société royale du Canada, la chercheuse a reçu plusieurs distinctions. Divers prix ont souligné plus particulièrement l’alliance audacieuse qu’elle a réussi à établir par-delà les disciplines : le prix Acfas Jacques-Rousseau (2009), le prestigieux prix Plasticité neuronale de la Fondation Ipsen et le Prix d’excellence du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies. En 2018, elle a été nommée membre de l’Ordre du Canada et officière de l’Ordre national du Québec.

Le Prix Armand-Frappier vient souligner les réalisations et le travail d’Isabelle Peretz, qui a fait du Québec le centre mondial de l’étude du cerveau musical. La neuroscience de la musique étant aujourd’hui un champ disciplinaire reconnu, effervescent et bien établi à l’échelle internationale, il est important de récompenser la chercheuse, qui en est la fondatrice et la figure de proue.

Claire Deschênes

En étudiant les phénomènes hydrauliques qui régissent les turbines, Claire Deschênes a énergisé l’industrie hydroélectrique du Québec et, au passage, ouvert la voie aux ingénieures de demain.

Étudiante chez les Ursulines à Shawinigan au début des années 1970, Claire Deschênes excelle en physique et en mathématiques. Toutefois, une carrière en génie ne s’envisage pas pour les filles à l’époque. L’idée lui vient… par le théâtre, lorsqu’elle interprète le pilote dans une adaptation du Petit Prince de Saint-Exupéry. « L’aviateur est comme un ingénieur mécanique, relate-t-elle. Je me suis dit : je me vois dans ce rôle-là. Ça rejoint mes champs d’intérêt, c’est original. »

Lorsqu’elle obtient son baccalauréat en génie mécanique à l’Université Laval, en 1977, Claire Deschênes est la seule femme de sa cohorte! Après un doctorat à l’Institut national polytechnique de Grenoble, elle revient à Québec, cette fois en tant que professeure. En 1989, elle devient donc la première femme à occuper un tel poste à la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval, tout comme elle est aujourd’hui la première lauréate féminine à remporter le prix Lionel-Boulet pour sa contribution en recherche dans le domaine industriel.

Cinq ans plus tard, la jeune chercheuse fonde le Laboratoire de machines hydrauliques. À l’aide de modèles réduits de turbines, son équipe acquiert des connaissances sur les écoulements qui actionnent les appareils de production hydroélectrique. En 2007, Claire Deschênes encourage la collaboration entre les acteurs de ce domaine en créant le Consortium en machines hydrauliques. La nouvelle organisation regroupe des chercheurs d’universités québécoises, des fabricants canadiens de turbines et des producteurs d’énergie actifs en Amérique du Nord ou en Europe. Grâce à ses talents de leader, maintes fois soulignés par ses partenaires, elle mobilise ainsi autour d’objectifs communs des établissements aux missions variées, dont certains se font concurrence.

Doté d’appareils de pointe, le Consortium s’attaque aux comportements hydrauliques dommageables lors du démarrage des turbines et à la baisse de performance liée à l’introduction d’équipement moderne dans d’anciennes installations. L’équipe de la professeure Deschênes développe de précieux instruments, comme un laser couplé à un endoscope, pour mesurer l’écoulement de l’eau à l’intérieur d’un système. Les informations sur les vitesses et les pressions dans les turbines alimentent des bases de données qui permettent de valider les codes de calculs industriels servant à analyser le comportement de ces machines. Une meilleure compréhension des phénomènes en jeu aide à concevoir des dispositifs plus efficaces et durables.

Les connaissances acquises ont une grande valeur, autant pour les fabricants exportateurs de turbines que pour les producteurs d’énergie. « Le Consortium a contribué au dynamisme de l’industrie hydroélectrique du Québec afin qu’elle demeure à l’avant-garde internationale », dit avec fierté celle qui a été décorée de l’Ordre du Canada en 2019. Elle voit dans cette distinction un succès d’équipe, fruit du soutien de l’Université, des chercheurs, des étudiants et des entreprises.

Auteure d’innombrables articles et rapports, l’infatigable ingénieure s’engage à fond pour sa discipline et son industrie, mais également pour la société. Elle a dû travailler dur pour se tailler une place dans un milieu masculin. Son expérience l’amène à occuper, de 1997 à 2005, la Chaire CRSNG/Alcan pour les femmes en sciences et en génie au Québec, qui promeut des professions non traditionnelles et participe à des recherches sociales sur le sujet. La titulaire contribue de plus à fonder trois organismes à but non lucratif : l’Association de la francophonie à propos des femmes en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques, l’International Network of Women in Engineering and Sciences et l’actuel Institut canadien pour les femmes en ingénierie et en sciences. « Je voyais que plus de femmes pourraient être aussi heureuses que moi en carrière, dit-elle. Aujourd’hui, l’industrie a compris que la diversité des points de vue est porteuse d’idées et payante. »

Après trois décennies, la professeure prend sa retraite en 2019, mais ne chôme pas pour autant. Elle collabore notamment à la création d’archives au sujet des femmes en sciences et en génie à la bibliothèque de l’Université d’Ottawa. « Des femmes ont réalisé des choses intéressantes et sont oubliées. C’est important que leur histoire soit connue, mentionne-t-elle. On doit montrer plus de modèles féminins dans les livres de classe. »

La scientifique dirige aussi la publication Recherches féministes à l’Université Laval, une revue savante qui diffuse des articles révisés par les pairs. Elle découvre avec plaisir de nouveaux univers, ceux de l’édition et des études multidisciplinaires. Maintenant que son rythme est moins effréné, elle s’adonne aux activités sportives et à l’aquarelle. Le choix de la peinture à l’eau est-il une suite logique à ses travaux en hydraulique? Claire Deschênes hésite, puis acquiesce fièrement : « Ma vie, ma carrière, est bâtie sur l’eau. »

Pierre Bourgault

Le fleuve Saint-Laurent, la nature, l’immensité du territoire, voilà où puise l’essentiel de l’œuvre de Pierre Bourgault, qui transpose leur poésie dans ses installations artistiques depuis plus de 50 ans. Plus que des sources d’inspiration, ces partenaires de création auront aussi façonné sa vie. Artiste navigateur et engagé, fortement enraciné dans sa communauté de Saint-Jean-Port-Joli, où il est né et vit toujours, le sculpteur célèbre l’importance de l’ancrage au territoire, dont découle une œuvre singulière, qui porte à la fois sa signature et celle de la nature qui l’entoure. Néanmoins, chez Pierre Bourgault, ancrage ne signifie pas fermeture au monde et repli sur soi, bien au contraire. Selon lui, l’art n’a pas à être contraint par des frontières, « la culture et la poésie sont pour tous ».

Lorsqu’on lui demande ce que représente pour lui d’obtenir le prix Paul-Émile-Borduas 2020, c’est d’ailleurs spontanément le poète qui répond : « Je n’ai jamais imaginé, éveillé ni même en rêve, associer ouvertement mes révoltes à celles de Borduas. Depuis cette annonce, ma famille étant disparue, les frères Bourgault sont venus me border. »

C’est notamment avec le concept de l’horizontalité, qu’il développe dans le cadre de sa maîtrise, obtenue de l’Université Laval en 1997, que Pierre Bourgault fait sa marque. Pierre angulaire de son œuvre, l’horizontalité impose un rapport d’égalité entre la culture et la nature. Non moins novateurs, les matériaux qu’il favorise, soit le bois, la vase, le savon du pays, le sel ou encore l’eau, témoignent de son attachement à la terre et au fleuve qui l’ont vu grandir. Pierre Bourgault va même jusqu’à user de moyens inusités pour créer des œuvres performatives, comme des embarcations, des cartes, le radar ou le GPS. Parmi ces œuvres, notons sa série Les Grands Grands dessins qui représente, sur des cartes marines, des dessins réalisés sur l’eau avec un bateau pneumatique.

Cet artiste anticonformiste se démarque également par une production en art public imposante, composée d’une trentaine d’œuvres permanentes installées aux quatre coins du Québec. Acteur majeur du développement de l’art public québécois, Pierre Bourgault modèle le bois, l’acier et l’aluminium pour créer des installations sculpturales accessibles aux citoyens, les invitant ainsi à faire partie du territoire et à s’imprégner de la nature et de leur environnement. Que ce soit la sculpture en acier Latitude 51° 27’ 50’’ – Longitude 57° 16’ 12’’ (1995), sur la promenade Samuel-De Champlain, ou encore Les jeux de ficelles (2013), en aluminium, devant le Centre hospitalier universitaire de Montréal, chacune des œuvres d’art public de Pierre Bourgault vise la réaction ou l’interaction.

Ses accomplissements professionnels dont il est le plus fier à ce jour? « D’avoir, au tout début de ma carrière, vécu et partagé l’approche du monde des artisans, si différente et distante des enjeux de la pratique individuelle du monde des arts; d’avoir partagé avec générosité mes connaissances auprès des artisans et, même, des artistes du visuel; puis d’avoir réalisé une très grande œuvre compilée de petites œuvres racontées », énumère-t-il.

La démarche artistique de Pierre Bourgault ne s’arrête toutefois pas à sa propre production. Elle s’étend jusqu’à son engagement dans l’écosystème artistique qui s’est créé à Saint-Jean-Port-Joli avec l’École de sculpture, fondée par ses oncles et son père et dont il a été le dernier directeur de 1971 à 1986, et le centre Est‐Nord‐Est, dont il est le fondateur, qui reçoit des artistes de partout dans le monde et constitue une référence internationale dans le développement de l’art actuel en région. Celui qui a également participé à de nombreuses expositions, ici comme à l’étranger, entretient ainsi une culture de partage et de transmission des savoir‐faire et des connaissances, au cœur de son implication dans la communauté artistique québécoise. Sans aucun doute, ce grand héritier d’une famille de sculpteurs aura contribué à faire de Saint-Jean-Port-Joli, autrefois associée à la sculpture et à l’art populaire, un lieu incontournable de création et de rencontre pour les différentes disciplines de l’art actuel. Il mentionne d’ailleurs aspirer à « ouvrir [son] atelier à des artistes de tous les mondes; pour offrir un lieu, du temps et des connaissances, afin de révolter l’imaginaire par la poésie ».

Créateur d’une œuvre surprenante et chargée d’une immense force poétique, Pierre Bourgault demeure cependant humble devant les éléments de la nature auxquels il est profondément attaché. Il s’en est ainsi fait des alliés qui lui auront permis à la fois de repenser le monde de l’art et de préserver son authenticité d’artiste, de marin et de citoyen.

Mohamed Lotfi

À la première rencontre de Mohamed Lotfi en 1989 avec les personnes incarcérées de l’Établissement de détention de Montréal, celui-ci leur a demandé : « Qu’auriez-vous à dire devant un micro de radio? » Assurément beaucoup de choses, puisque pendant plus de 30 ans, quelque 30 000 détenus ont défilé dans le studio de Souverains anonymes pour faire résonner leurs aspirations au-delà des murs de la prison. Par la création de cette émission radiophonique unique au monde, Mohamed Lotfi a offert plus qu’une tribune aux hommes de « Bordeaux » : il leur a érigé un trône, faisant reine leur parole. Il est le premier lauréat à recevoir le prix Guy-Mauffette pour sa contribution remarquable à l’excellence de la radio communautaire.

« Le prix Guy-Mauffette représente pour moi une reconnaissance qui dépasse ma petite personne. En m’accordant ce prix, c’est à une façon différente de communiquer qu’on rend hommage. Je n’aurais jamais pu produire pendant plus de 30 ans l’émission Souverains anonymes dans une radio privée ou même à la radio publique. À la radio communautaire, j’ai pu jouir d’une liberté de création que je n’aurais pas eue ailleurs », affirme-t-il.

Né à Settat, au Maroc, Mohammed Lotfi Laraki, de son nom de naissance, y obtient un baccalauréat en littérature avant de poursuivre ses études universitaires à Québec et à Montréal en cinéma et en arts plastiques. Ancien comédien et danseur de ballet, il cumule plusieurs professions et passions, étant à la fois peintre, cinéaste, journaliste, réalisateur, producteur, animateur et chroniqueur. Si c’est d’abord par intérêt journalistique qu’il crée Souverains anonymes à la fin des années 1980, celui-ci se mute rapidement en action humaniste. L’émission, qui poursuit un objectif de réinsertion sociale par la créativité et l’expression, et son animateur ont une influence significative sur les détenus. Peut-être est-ce parce que Mohamed Lotfi accorde une plus grande importance à leurs rêves et à leur façon d’envisager l’avenir qu’aux raisons qui ont mené à leur incarcération. Chose certaine, comme en témoigne le documentaire Des hommes de passage (2002), celui qui se décrit comme un artiste d’abord démontre un respect, un engagement et une sensibilité admirables à l’égard de chacun de ces êtres humains auxquels il donne la parole. Il sait mettre en lumière leur potentiel qui ne demande qu’à éclore, par le chant, la poésie, la prose ou encore le théâtre.

Il n’est donc pas étonnant que Souverains anonymes, de même que son créateur, ait obtenu de nombreuses distinctions, dont la médaille de l’Assemblée nationale (2014), et attiré plus de 1 000 invités d’envergure – des artistes et des politiciens, entre autres –, donnant lieu à de véritables échanges, et ce, dans une relation d’égalité. Plus qu’une oreille à l’intérieur des murs, Mohamed Lotfi se révèle ainsi un promoteur de la culture et un éveilleur de conscience sociale.

Devenue une institution, Souverains anonymes a été diffusée par une trentaine de radios communautaires au Québec, au Canada et en France. Même si, aujourd’hui, l’émission radiophonique n’est plus en ondes, celle-ci s’est trouvé un nouvel écrin en un site Web dans lequel sont conservées ses archives. Mais les « souverains » ne se sont pas tus pour autant. Depuis 2013, ils expriment leur créativité et exposent leur talent dans des capsules vidéo et des courts-métrages, notamment, également accessibles sur le site Web, qui a ainsi pris le relais de plus de 30 ans de travail reconnu et encensé. Mohamed Lotfi entend poursuivre dans cette voie pour les prochaines années, en réalisant toutes sortes de projets artistiques avec les détenus.

« Dans ma carrière, ce dont je suis le plus satisfait, c’est d’avoir été libre », dit-il. Plus particulièrement à propos de l’expérience Souverains anonymes, il ajoute : « Il est très difficile de ne pas être fier d’être libre dans une prison! Quand je rentre à Bordeaux, je me sens chez moi. Il n’y a pas d’endroit où l’on peut se sentir plus libre que chez soi, n’est-ce pas? »

Sans contredit, Mohamed Lotfi doit la longévité et la portée de Souverains anonymes à sa volonté constante de mettre au jour le meilleur des détenus par le pouvoir des mots – de leurs mots – en leur donnant accès, à eux aussi, à un espace de liberté. S’il a fait de ce projet novateur l’œuvre de sa vie, en contrepartie, ce projet a fait de lui un être d’exception, le « souverain des souverains ».

Claude Dubé

Pour Claude Dubé, le « patrimoine est l’affaire de tous ». Cette conception démocratique lui a servi de guide tout au long de sa carrière. Architecte, de même qu’urbaniste et professeur émérites, il s’est consacré pendant plus de 40 ans à la préservation, à la mise en valeur et au rayonnement du patrimoine québécois, qu’il considère comme un moteur de développement des communautés. S’appliquant ainsi à faire du patrimoine un objet de fierté et d’appropriation, tant dans le cadre de son enseignement que dans ses actions parallèles, Claude Dubé a semé nombre de projets, qui se sont mués en réalisations durables.

« De recevoir le prix Gérard-Morisset est bien sûr très valorisant pour moi, mais cette reconnaissance, je la partage avec toutes les organisations et les autres groupes, sans qui je n’aurais pu réaliser ces projets. Je me considère surtout comme un “accélérateur”, un soutien, qui a aidé les gens à accéder à leur autonomie », dit Claude Dubé.

De son premier engagement dans les années 1980 au sein du comité consultatif d’urbanisme de Sainte-Pétronille, son village d’adoption, jusqu’à l’obtention du titre de titulaire de la Chaire UNESCO en patrimoine culturel à l’Université Laval en 2005, qu’il conservera jusqu’à sa retraite en 2016, celui auquel on doit la création de plusieurs établissements et organismes a fait preuve d’un intérêt constant et indéfectible pour le patrimoine québécois.

Cofondateur de la Fondation Rues principales et de la Société du patrimoine urbain de Québec, Claude Dubé signe d’autres réalisations marquantes, dont l’École internationale d’été de Percé, découlant de la mise sur pied de la Chaire multifacultaire de recherche et d’intervention sur la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, ainsi que le réseau des Économusées, qui s’étend du Canada jusqu’au continent européen. Son travail acharné pour le déploiement de ce dernier a contribué significativement à la mise en valeur et à la transmission des savoir-faire traditionnels en métiers d’art et en agroalimentaire. Aujourd’hui, plus de 100 entreprises sont regroupées au sein de la Société du réseau Économusée.

En 1998, à la demande du ministère des Affaires culturelles et des Communications (aujourd’hui le ministère de la Culture et des Communications), alors qu’il occupe un poste de commissaire à la Commission des biens culturels du Québec, Claude Dubé met en place le réseau Villes et villages d’art et de patrimoine. Devenu une référence et un acteur incontournable pour le développement culturel dans les communautés, ce réseau offre une grande visibilité aux lieux patrimoniaux et aux activités des localités, favorise leur fréquentation par la population ainsi que les touristes, en plus de soutenir l’amélioration et la stabilité des emplois en animation dans les régions du Québec.

« Villes et villages d’art et de patrimoine est l’une des réalisations dont je suis le plus fier. D’une part, ce réseau a contribué au développement d’une fierté régionale; d’autre part, il a permis la réintégration de diplômés dans le marché du travail. La formule pédagogique que nous avons trouvée les a aidés à reprendre confiance en eux et s’est révélée un grand succès », se réjouit Claude Dubé.

Établir des ponts entre l’université et les communautés, amener le savoir vers les gens, élus comme citoyens, voilà ce sur quoi reposent les programmes d’enseignement et les projets novateurs en urbanisme et en patrimoine conçus par Claude Dubé. Ceux-ci poursuivent tous le même objectif : faire prendre conscience aux collectivités de la valeur de leur patrimoine et leur donner les moyens de devenir des incubateurs ou des agents de changement.

La contribution du professeur Dubé au milieu universitaire est tout aussi exceptionnelle que celle qu’il a apportée à la mise en valeur du patrimoine québécois. Il a non seulement dirigé l’École d’architecture et les programmes dans le domaine de l’aménagement du territoire et du développement régional, mais aussi fondé la Faculté d’aménagement, d’architecture, d’art et de design, le Département d’aménagement et l’École de design de l’Université Laval. Parallèlement, il a fait profiter différentes organisations de sa grande expertise en s’y engageant, dont les Éditions Continuité du Conseil des monuments et sites du Québec et la Fondation Héritage Canada.

Tout au long de son parcours professionnel, Claude Dubé a mis la vaste étendue de ses intérêts et de ses interventions au service du patrimoine pour le valoriser et le faire rayonner. Il a partagé sa passion avec ses étudiants, ses collègues, les professionnels œuvrant à la préservation du patrimoine et les différents acteurs municipaux pour que ce patrimoine québécois, si riche et précieux, devienne source de fierté pour tous.

Solange Chalvin

Par moments menée sous les projecteurs, à d’autres dans les coulisses, toute la carrière de Solange Chalvin converge néanmoins vers une seule grande passion : la promotion de la langue française. L’apport de cette femme engagée à la francisation des milieux de travail, couplé à une rigueur et à une détermination sans faille, lui vaut, en 2020, le titre de lauréate du prix Georges-Émile-Lapalme.

« Je suis particulièrement touchée par cette reconnaissance du nom de Georges-Émile Lapalme, premier titulaire des Affaires culturelles du Québec, qui, avec Paul Gérin-Lajoie et Guy Rocher, représente pour moi la Révolution tranquille au Québec, ce moment charnière de notre histoire. Cette génération de précurseurs m’a inspirée », dit-elle.

Dès ses débuts dans les années 1960 comme jeune journaliste au quotidien Le Devoir, Solange Chalvin manifeste un intérêt marqué pour la langue française. Parmi les premières femmes à exercer cette profession dans une grande entreprise de presse, elle y sera nommée responsable d’une page destinée au lectorat féminin. Grâce à sa plume, toujours à l’affût du mot juste, et à son aplomb, elle aura inspiré de nombreuses jeunes femmes qui amorceront une carrière en journalisme.

En 1962, Solange Chalvin exprime ses préoccupations à l’égard de la qualité de la langue française dans les manuels scolaires de l’époque dans Comment on abrutit nos enfants, un essai pamphlétaire coécrit avec son mari, Michel Chalvin. Ce livre-choc aura une influence sur la réforme de l’éducation et la commission Parent, un jalon déterminant de la Révolution tranquille.

Plus tard, elle poursuit sa carrière dans la haute fonction publique québécoise, où elle laissera sa marque par sa contribution exceptionnelle à la promotion et à la qualité de la langue française. D’abord directrice des bureaux régionaux, puis de la francisation des entreprises, de l’administration et des ordres professionnels, et par la suite des services linguistiques à l’Office québécois de la langue française (OQLF), Solange Chalvin a assuré la mise en place de la Charte de la langue française, dans toutes les régions et une majorité d’entreprises.

« Je suis particulièrement fière de ma contribution au débat public, aussi bien comme journaliste au Devoir durant près de 20 ans que comme gestionnaire à l’Office de la langue française, aujourd’hui l’OQLF. J’adore les défis. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours travaillé dans des organismes jeunes ou en pleine croissance, comme le Comité pour la protection de la jeunesse, l’Office des services de garde à l’enfance et l’Office de la langue française », précise-t-elle.

L’action et le leadership de Solange Chalvin ont grandement contribué à ce que la Charte de la langue française atteigne son but fondamental, soit de faire du Québec une société francophone. Celle-ci a ainsi participé à la francisation des entreprises et des ordres professionnels, dans les directives, la langue de travail, les manuels techniques et les rapports officiels. Pour ce faire, elle s’est investie pour convaincre les plus récalcitrants, en privilégiant la pédagogie et l’accompagnement auprès de ses différents interlocuteurs, plutôt que l’aspect coercitif de la loi.

Par effet collatéral, ces réussites pour la défense et la promotion de la langue française ont mené à la création de multiples outils terminologiques pour populariser l’emploi du français en remplacement de la langue anglaise, autrefois couramment utilisée dans certains domaines. Pour Solange Chalvin, la préservation de la langue française passe par le désir de l’écrire et de la parler correctement. Ainsi, elle n’est pas étrangère au fait qu’aujourd’hui, de nombreux secteurs, dont ceux de l’automobile, de la mécanique, de la construction ou encore du transport, utilisent essentiellement une terminologie française.

« J’aspire toujours à convaincre le personnel enseignant, les membres des ordres professionnels, les syndicats et les différentes associations culturelles de leur rôle déterminant dans le maintien et l’amélioration de la qualité de la langue française au Québec. La sauvegarde du français est l’affaire de tous, non seulement celle du législateur », est-elle convaincue.

Sans contredit, le travail de l’ombre de cette femme au parcours exemplaire mérite d’être exposé à la lumière. Solange Chalvin a joué un rôle crucial dans la francisation de la société québécoise par la promotion du statut et de la qualité de la langue française. En outre, sa contribution remarquable a servi à confirmer la légitimité et l’autorité de l’OQLF autant dans les milieux de travail et l’administration publique qu’auprès de la population.

Vincent Asselin et Malaka Ackaoui

Malaka Ackaoui et Vincent Asselin collaborent dans les domaines de l’architecture de paysage, du design urbain et de l’urbanisme depuis les années 1980. Références éminentes, ils présentent un portfolio d’œuvres paysagères remarquables qui ont façonné nos villes et celles d’ailleurs. La promenade Samuel-De Champlain, à Québec, réalisée en consortium, ou encore le parc Yanan Zhong Lu, en Chine, surnommé le « poumon vert de Shanghai », portent la signature de WAA, la firme dont ils sont cofondateurs. Leur contribution exceptionnelle au développement et à la qualité de vie des milieux urbains leur vaut le prix Ernest-Cormier 2020, qui récompense pour une première fois l’architecture de paysage.

« On ne travaille pas pour recevoir des prix, mais lorsqu’on en reçoit, ils confirment que nous travaillons sur de bonnes bases, affirme Vincent Asselin. Nous avons dès le début abordé chaque projet comme un nouveau défi, autant les petits projets résidentiels que ceux de grande envergure. Nous sommes fiers d’avoir toujours été fidèles à nos valeurs, tout en offrant des services professionnels de premier niveau. » Malaka Ackaoui, en plus de se réjouir de voir ses efforts professionnels et paraprofessionnels récompensés par un Prix du Québec, ajoute : « Ce prix sera assurément un argument de poids pour faire avancer les causes qui me sont chères, particulièrement celles touchant la jeunesse en ville. »

Malaka Ackaoui et Vincent Asselin cofondent avec Ron et Sachi Williams la firme Williams, Asselin, Ackaoui et associés en 1988, devenue depuis WAA Montréal. Spécialisée en architecture de paysage, en design urbain et en urbanisme, WAA jouit aujourd’hui d’une reconnaissance internationale, notamment en Asie, où elle possède des bureaux à Shanghai et à Kuala Lumpur. La renommée que s’est bâti le duo d’architectes paysagistes, aussi couple dans la vie, tant par ses réalisations novatrices et durables que par ses actions bénévoles dans plus de 10 pays, lui a permis de se démarquer dans le domaine de l’aménagement des espaces urbains.

Ainsi précurseurs dans le développement et le maintien d’une pratique internationale et ambassadeurs de l’expertise québécoise, Malaka Ackaoui et Vincent Asselin ont vu leurs travaux reconnus partout dans le monde. Parmi leurs projets emblématiques, la colline Parlementaire, réalisée en consortium, et le jardin Jean-Paul-L’Allier, à Québec, de même que les habitats naturels du Biodôme et le jardin des Premières Nations du Jardin botanique de Montréal exposent leur habileté extraordinaire à accomplir des mandats complexes et de grande ampleur. À l’étranger, en plus du parc Yanan Zhong Lu, WAA a réalisé l’aménagement du parc Xujiahui, en plein cœur de Shanghai, devenu un modèle partout en Chine.

« Durant toute ma carrière, j’ai voulu donner un sens à mes projets, au-delà de l’esthétique. Faire de beaux et de bons projets, cela va de soi. Transmettre des valeurs invisibles dans nos réalisations exige des efforts supplémentaires et des recherches poussées pour traduire ces informations dans un espace physique », explique Malaka Ackaoui.

Le travail des deux architectes paysagistes est appuyé par une approche scientifique et guidé par des préoccupations environnementales. Leurs projets contribuent à rendre les villes plus saines, durables et écoresponsables. Pionniers dans l’intégration des phytotechnologies, ils ont réalisé en 1990 l’aménagement de la plage du parc Jean-Drapeau (la plage Doré) à Montréal en utilisant des bassins filtrants naturels, une façon de faire novatrice à l’époque. Leur notoriété prend en outre sa source dans leur sensibilité à l’égard de la culture dans laquelle ils réalisent leurs projets, mettant leur imagination et leur créativité au service du bien-être de la communauté et de la réappropriation du territoire par celle-ci.

Bénévoles, conférenciers, chargés de cours, mentors et conseillers, Malaka Ackaoui et Vincent Asselin se distinguent également par leur générosité dans le partage de leur savoir et de leur expérience. Leur engagement en ce sens est exemplaire. En plus de vouloir continuer à siéger à des conseils d’administration d’organismes professionnels, Vincent Asselin souhaite contribuer à l’initiation des jeunes générations au domaine de l’aménagement et faire auprès d’eux un travail de vulgarisation. « Au temps des changements climatiques, et maintenant de la COVID-19, je crois que le paysage demeure une clé d’interprétation, d’appréciation et d’action pour enrichir nos milieux de vie et faire face aux nouveaux enjeux de société. S’impliquer auprès des jeunes semble le meilleur moyen d’arriver à de meilleurs résultats », pense-t-il. Dans le même ordre d’idées, Malaka Ackaoui conclut : « J’aimerais rendre nos villes, rues et quartiers plus sécuritaires, verts et agréables pour tous, particulièrement pour les jeunes. Je souhaite surtout que ceux-ci puissent participer réellement aux réflexions et aux prises de décision concernant notre environnement. »

Yvon Deschamps

« C’est l’intensité de son regard qui m’avait frappé. Toute la profondeur, toute la peine du monde, il l’avait dans ses yeux. » C’est dans ces mots qu’Yvon Deschamps décrit celui qu’il considère comme son maître, Charlie Chaplin, dans une entrevue à Radio-Canada en mars 2020. On distingue une intensité comparable dans la présence sur scène de ce monument de la culture québécoise, ponctuée par des éclats de rire, sincères et reconnaissables entre tous. Ce rire qui lui permet de se distancier des mots durs qu’il emploie pour exposer les travers de notre société, comme un clin d’œil complice à son public pour lui signifier qu’il pense le contraire de ce que son personnage exprime. Grâce à son style décapant et provocant, qui pousse à la réflexion et révèle son grand humanisme, Yvon Deschamps s’est taillé une place de choix dans le cœur des Québécoises et des Québécois. S’il a fait de Chaplin son maître, il est à son tour devenu une inspiration pour des générations d’humoristes et d’auteurs. Le prix Denise-Pelletier 2020 reconnaît sa contribution admirable aux arts d’interprétation, tout autant qu’à l’évolution de la société québécoise.

« Recevoir un tel prix est pour moi une expérience d’humilité. En fait, ça suscite des émotions contradictoires, entre l’humilité et la fierté. Je me dis : finalement, je dois être bon! » s’esclaffe-t-il.

Né dans le quartier populaire et ouvrier de Saint-Henri, à Montréal, en 1935, Yvon Deschamps sera profondément marqué par la pauvreté, les inégalités et l’injustice qui y ont cours, conditions qui éveilleront son engagement social et façonneront ses monologues. C’est en 1968, avec Les unions, qu’ossa donne?, présenté dans L’osstidcho, spectacle devenu mythique dans l’histoire du Québec contemporain, qu’il amorcera véritablement sa carrière d’humoriste. Une carrière scénique qui se déclinera en 11 spectacles solos, présentés plus de 3 000 fois et composés de plus de 75 monologues et d’une quarantaine de chansons.

« Ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir participé à la fondation du Théâtre de Quat’Sous, toujours en activité après plus de 50 ans, d’avoir fait partie de cette formidable équipe. On a donné une voix aux jeunes auteurs, dont à un certain Michel Tremblay (rires). Le Quat’Sous a été déterminant dans ma carrière, c’est là que tout a commencé. C’est là qu’on a créé L’osstidcho. Ce spectacle a changé ma vie », dit-il.

Dans ses monologues, Yvon Deschamps aborde des sujets sensibles, comme la vieillesse et l’immigration, et dénonce entre autres le racisme et l’intolérance, avec un accent souvent philosophique. Il y a également beaucoup parlé des femmes, exposant sous le couvert d’énormités un sexisme enraciné. Bien que ses textes mettent en lumière les préoccupations et les angoisses d’une époque révolue, ils ont toujours une résonance aujourd’hui. Les nombreuses distinctions qui lui ont été attribuées reconnaissent ainsi la portée de ses monologues et confirment son statut d’icône de la scène humoristique québécoise. Celui que l’on qualifie de « père de l’humour québécois » détient notamment le titre de chevalier de l’Ordre national du Québec (2001) et est titulaire de la médaille de l’Assemblée nationale (2018), ce à quoi vient s’ajouter le prix Denise-Pelletier.

Reconnu et encensé pour sa maîtrise de l’humour, Yvon Deschamps l’est tout autant pour son engagement social, auquel il se consacre en parallèle de sa carrière depuis ses débuts, faisant preuve d’une fidélité exemplaire à l’endroit des causes qu’il épouse. En plus d’avoir participé à la fondation d’Oxfam-Québec en 1973, il a été porte-parole pendant 30 ans du Chaînon, un organisme qui vient en aide aux femmes en difficulté, et est engagé à l’Association sportive et communautaire de Centre-Sud depuis plus de 35 ans.

« Avec le recul, je me dis : que j’ai travaillé! J’ai tellement travaillé! Et je suis très heureux d’avoir duré. Ce à quoi j’aspire le plus maintenant, c’est de bien finir ma vie, de continuer de vivre en santé le plus longtemps possible et, évidemment, de pouvoir continuer à m’impliquer », conclut-il.

Si la carrière d’Yvon Deschamps devait se résumer en un seul message, ce serait « Aimons-nous »… quand même. À l’image de cette chanson phare de son répertoire, celui qui sait faire émerger la tendresse de ses monologues incisifs aura invité son public au respect, à l’ouverture à l’autre et à l’entraide, valeurs qui chapeautent l’ensemble d’une carrière exceptionnelle de plus de 50 ans d’humour et de bienveillance.

André Laliberté

André Laliberté s’est consacré aux arts de la marionnette pendant plus de 50 ans. Grâce à son talent et à sa vision, il a grandement contribué à leur reconnaissance et à leur essor au Québec, de même qu’à leur renommée à l’étranger. Pionnier à ce titre, il est également le tout premier créateur issu des arts de la marionnette à être récompensé d’un Prix du Québec.

« Je suis très honoré de recevoir le prix Albert-Tessier, mais je suis également très surpris. Pour quelqu’un qui fait un travail de l’ombre, en plus dans le domaine du théâtre pour enfants, considéré par certains comme un art mineur, cette reconnaissance est réjouissante. J’espère que cela aura une portée pour le milieu de la marionnette et le théâtre jeune public », souhaite-t-il.

C’est lors d’un séjour à l’hôpital à l’âge de 13 ans, où était présenté un spectacle des Marionnettes de Montréal, qu’André Laliberté se découvre une passion pour les arts de la marionnette. Il se formera par la suite auprès de cette compagnie pendant une dizaine d’années, avant de cofonder le Théâtre de l’Œil, en 1973. Il est aussi le président-fondateur de la Maison Théâtre, une institution dans le domaine du théâtre jeune public depuis 1984.

À la direction artistique du Théâtre de l’Œil depuis sa fondation, et ce, jusqu’en 2020, André Laliberté a assumé parallèlement les rôles d’auteur, de marionnettiste et de metteur en scène. Grand ambassadeur de la culture québécoise à l’étranger, il a contribué à construire l’excellente réputation de sa compagnie et, plus largement, de l’ensemble des marionnettistes québécois auprès du public et des professionnels d’ici et d’ailleurs. Les productions de celle-ci ont été présentées aux États-Unis, en Europe et en Asie. La compagnie est d’ailleurs la première québécoise à s’être produite en Chine. En outre, le répertoire qu’elle a bâti lui a valu plusieurs distinctions.

Parmi les nombreuses créations du Théâtre de l’Œil, le conte initiatique Le Porteur, créé en 1997, a connu un retentissant succès : le spectacle a fait le tour du monde et été présenté plus de 800 fois depuis sa création. Cette immense réussite a contribué à ouvrir la voie aux compagnies québécoises vers les réseaux de diffusion, notamment les festivals internationaux de théâtre pour les jeunes publics et les arts de la marionnette.

Quand on lui demande l’accomplissement dont il est le plus fier, André Laliberté hésite, puis répond : « C’est certain que je suis très fier d’avoir cocréé le spectacle Le Porteur, qui s’est révélé une très grande réussite, et tout un défi : créer un spectacle théâtral qui renonce à la parole, c’est audacieux! Mais je suis aussi fier d’avoir participé à la fondation de la Maison Théâtre, tout comme d’avoir su communiquer, par la marionnette et le théâtre, avec les jeunes. Même les plus petits spectacles, moins connus, ont une grande valeur pour moi. Chaque spectacle a son importance. J’ai de plus fait des rencontres professionnelles exceptionnelles, je me considère comme très, très choyé », dit-il.

La passion d’André Laliberté pour la marionnette, couplée à sa volonté constante de décloisonner les genres, l’a conduit à s’entourer d’artistes issus de différentes disciplines. Grâce à lui, de nombreux metteurs en scène, scénographes, chorégraphes, auteurs, artistes visuels, compositeurs et musiciens ont été initiés aux arts de la marionnette et en ont nourri leurs parcours respectifs. Avec le même souci de transmission de son savoir, cet expert en techniques de manipulation a aussi formé plusieurs générations de marionnettistes et d’artisans. Il a notamment enseigné à l’Université du Québec à Montréal et soutenu de jeunes compagnies en leur donnant accès à l’atelier et à la salle de répétition du Théâtre de l’Œil, puis en organisant des stages, des auditions ainsi que des rencontres.

« À l’aube de la retraite, je mesure l’influence que j’ai eue sur le parcours professionnel de plusieurs jeunes créateurs qui ont développé, eux aussi, une passion pour la marionnette et le théâtre jeune public. Je souhaite pouvoir encore apporter ma contribution au rayonnement de ces disciplines », conclut-il.

L’apport d’André Laliberté à la connaissance et au développement de l’art marionnettique et du théâtre jeune public est magistral. Les techniques novatrices de ce maître, qui amalgament plusieurs types de manipulation, lui ont permis de déployer une œuvre d’une remarquable poésie et d’une grande sensibilité. En plus d’avoir créé un théâtre exigeant et raffiné, cet artiste engagé et dévoué a donné à la marionnette ses lettres de noblesse, en révélant son pouvoir évocateur.

Carole David

L’œuvre de Carole David, exigeante, singulière et rassembleuse, s’attire les éloges depuis la toute première publication de l’écrivaine, en 1986. Non seulement celle-ci a-t-elle obtenu le prix Émile-Nelligan pour son recueil de poésie Terroristes d’amour, mais chacun des 18 autres livres qui ont suivi lui a également valu un prix ou, à tout le moins, d’en être finaliste. Menant ainsi une fructueuse carrière littéraire depuis plus de 30 ans, la poète, nouvelliste et romancière Carole David s’impose comme une figure importante de la littérature québécoise contemporaine.

« Obtenir le prix Athanase-David est bien sûr une consécration, mais c’est surtout pour moi une reconnaissance de mes pairs, un témoignage de leur respect pour l’ensemble de mon œuvre, ce qui a une grande valeur à mes yeux. Je dirais même qu’au-delà de la reconnaissance de mon travail littéraire et du caractère novateur de mon œuvre, c’est un geste fort pour la littérature, puisqu’il porte un travail de l’ombre vers la lumière », se réjouit-elle.

Jeune intellectuelle féministe à la fin des années 1970, Carole David travaille comme chroniqueuse des revues littéraires au quotidien Le Devoir et critique au magazine Spirale, entre autres, avant d’entreprendre une carrière d’enseignante de littérature et de création littéraire au Cégep du Vieux Montréal en 1980. Également titulaire d’un doctorat de l’Université de Sherbrooke, obtenu en 1994, elle se distingue par sa connaissance approfondie des littératures québécoise, américaine et internationale. Elle enseignera jusqu’en 2009, pour se consacrer à l’écriture par la suite.

Carole David est aussi reconnue pour son engagement dans le milieu littéraire. Elle a siégé à plusieurs conseils d’administration, été déléguée dans divers comités de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois, et assumé la présidence de la Commission du droit de prêt public, de la Maison de la poésie, puis du comité Littérature au Conseil des arts de Montréal. Elle est aujourd’hui secrétaire du Festival international de littérature. En outre, ses nombreuses présences à des manifestations littéraires à l’étranger témoignent de ses qualités d’ambassadrice de la poésie québécoise. Elle dira que ce qui la rend le plus fière de son foisonnant parcours, « c’est d’avoir réussi à écrire contre vents et marées, à mener de front maternité, écriture, enseignement à plein temps et engagement ».

L’œuvre de Carole David évoque une américanité ancrée dans la pauvreté et la dépossession. Ses sujets, ses figures et son imaginaire puisent dans la culture populaire et la pensée féministe. Certains qualifient Carole David d’écrivaine punk, en raison de sa démarche poétique révoltée, mais aussi pour son écriture hybride et hors norme, entre la prose et la versification. La narration est de plus affirmée, précise et tranchante. De toute évidence, le grand intérêt que l’œuvre de Carole David suscite auprès des plus jeunes générations n’est pas étranger à la fascination de celles-ci pour les thèmes de la contre-culture.

Sylvia et Ann boivent des martinis dans le bar
d’un hôtel à Boston. Leurs robes aux motifs soyeux
s’enroulent autour de leurs doigts; elles se demandent
s’il faut être hantées par la vaisselle et les draps
pour écrire des poèmes dans lesquels les objets volent
entre vers et prose, atterrissent sur les murs
de la cuisine et se fracassent au cœur des images
ou des phrases déclinées durant leurs années
d’apprentissage. […]

Extrait d’un poème de Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles, 2010

Lorsqu’on lui demande comment elle envisage la poursuite de sa carrière d’écrivaine, Carole David répond sans hésitation : « Comme tout créateur, je souhaite pouvoir continuer à me renouveler, ne jamais me répéter. Je veux également demeurer en contact avec la jeune génération et rester active dans le milieu littéraire. Le travail d’écrivain est un acte solitaire, dans cette “chambre à soi”. C’est pourquoi il importe de sortir dans le monde, de s’engager, pour rester en lien avec les autres. Néanmoins, ce que je souhaite par-dessus tout, c’est que mes œuvres continuent à circuler. »

Il ne fait pas de doute que Carole David a érigé une œuvre magistrale, qui établit des ponts entre l’intime et le social, où se rencontrent femmes au foyer, marginaux et désœuvrés, tout en y honorant au passage ses origines italiennes. Si on la décrit comme une personne plutôt discrète, c’est assurément à une autrice fougueuse à laquelle on a affaire, dont l’écriture se révèle sans compromis.

Maxime Descoteaux

Très jeune, Maxime Descoteaux avait déjà le cerveau « allumé ». Il avait notamment analysé la synchronisation des feux de circulation et en avait conclu que son père ne prenait pas le chemin optimal pour le conduire à l’école. « Dès mon enfance, je tentais de résoudre des problèmes, se rappelle le professeur-chercheur au Département d’informatique de la Faculté des sciences l’Université de Sherbrooke. Pourtant, je n’étais pas un geek des sciences. J’étais plutôt un sportif qui aimait également le théâtre. »

Comme il avait d’excellentes notes à l’école, tout le monde poussait le jeune homme à se diriger vers la médecine à l’université. N’écoutant que son instinct et son intérêt pour la résolution de problèmes, Maxime Descoteaux a plutôt choisi un double baccalauréat mathématiques-informatique. Autour de lui, plusieurs ne voyaient pas l’utilité, ni les débouchés, de ces matières. Disons qu’il aura confondu les sceptiques!

Les algorithmes informatiques et les modèles mathématiques qu’il a développés lui ont permis de convertir une technique d’imagerie médicale existante en un véritable Google Street View du cerveau. « J’ai développé des outils astucieux pour analyser les images de l’IRM de diffusion qui suit le mouvement des molécules d’eau le long des fibres nerveuses. On peut ainsi voir le cerveau dans tous ses détails, ou presque », explique le chercheur, dont les travaux ont fait partie des 10 découvertes scientifiques de l’année de la revue Québec Science en 2009. Vulgarisateur dans l’âme, il aime bien comparer sa technique d’imagerie à un satellite qui prend des photos de milliers de véhicules (les molécules d’eau) circulant sur les routes (les fibres neuronales).

Avec les années, le chercheur du Centre de recherche du CHUS a raffiné ses outils pour rendre l’acquisition et le traitement d’images plus rapides et plus précis. L’examen initial, qui prenait entre 45 minutes et 2 heures, a ainsi été réduit à 5 minutes! L’astuce : prendre un minimum de clichés bien précis dans plusieurs directions pour les combiner ensuite en une image 3D révélant une véritable carte du cerveau. Des photos magnifiques issues de ses travaux ont notamment illustré l’édition spéciale du National Geographic sur le cerveau en 2014.

Quand on regarde ces images colorées montrant les fibres neuronales, on saisit toute la contribution de l’informaticien. Une image vaut mille mots, et des images, Maxime Descoteaux en a plusieurs! Pourtant, il n’est parti de rien. Il se souvient que tout était à faire dans le domaine de l’imagerie de diffusion lorsqu’il en est tombé amoureux pendant la maîtrise en informatique qu’il a faite conjointement à McGill et à l’Institut et hôpital neurologique de Montréal (Le Neuro). Pour pousser ses connaissances, il s’est envolé faire son doctorat et son postdoctorat en France, où il a raflé le prix de la meilleure thèse de doctorat en technologies de l’informatique. Il a ensuite rapporté son expertise à l’Université de Sherbrooke, où il a été engagé comme professeur en 2009. Il était alors l’un des seuls spécialistes en imagerie de diffusion au Canada.

La technologie développée par le professeur Descoteaux fait aujourd’hui partie des protocoles de recherche pour l’alzheimer, le parkinson ou la sclérose en plaques. « Nos images montrent en effet l’état des routes neuronales, ce qui en fait un outil pour repérer les fibres endommagées du cerveau, un signe avant-coureur de plusieurs maladies neurodégénératives », explique-t-il. Elle a aussi changé la pratique du neurochirurgien David Fortin, également professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke, qui l’utilise régulièrement. Par exemple, il y a eu recours afin de retirer chez une patiente l’intégralité d’une tumeur délicate, sans toucher aux voies importantes des fonctions essentielles comme la mémoire, le langage ou le mouvement.

Conscient du potentiel de ses travaux, Maxime Descoteaux a fondé en 2012 la compagnie Imeka Solutions inc., une startup qui offre les outils d’imagerie de diffusion et d’intelligence artificielle à l’industrie pharmaceutique pour le développement de médicaments traitant les maladies neurodégénératives. Il est le directeur scientifique de cette entreprise, qui emploie aujourd’hui 13 personnes.

Actuellement, ce père de deux jeunes enfants pilote un projet de recherche fondamentale sur la modélisation des commotions cérébrales avec l’équipe de football Vert & Or de l’Université de Sherbrooke. En tant que joueur de tennis et de hockey, ce sujet lui tient à cœur. « On ne distingue pas grand-chose sur les images médicales traditionnelles, précise-t-il. Avec nos outils d’imagerie, on tente de mieux détecter les coups à la tête. »

Il souligne qu’on ne connaît pas encore toutes les routes de notre cerveau. Sa quête? Arriver à cartographier tout le réseau routier de notre matière grise et blanche. Il aimerait ainsi analyser comment le cerveau se développe dès la naissance et comment il change en vieillissant. Maxime Descoteaux n’a peut-être pas étudié en médecine, comme lui suggérait son entourage, mais il utilise sa formation pour résoudre des problèmes médicaux! Il fait d’ailleurs régulièrement la tournée des cégeps et des écoles secondaires pour parler des applications des mathématiques et de l’informatique dans le domaine médical.