Guy Rouleau

Guy Rouleau se décrit lui-même comme « un obsédé ». Mais rassurez-vous, c’est pour une bonne cause. « J’ai une véritable obsession pour les maladies neurologiques et psychiatriques, ce qui me pousse à essayer de les comprendre pour mieux les traiter », explique-t-il.

Ce combat contre les maladies du cerveau, le généticien, qualifié de « chercheur exceptionnel » par ses pairs, le mène avec courage et détermination depuis plus de vingt ans. Son arme de prédilection dans cette lutte à finir : les gènes.

En 1993, moins de quatre ans après avoir terminé son doctorat en génétique, il fait ses premières grandes découvertes. Cette année-là, il parvient à identifier le gène responsable de la neurofibromatose de type 2, une maladie qui frappe des jeunes dans la fleur de l’âge. « C’est une maladie horrible qui se déclare dans la vingtaine et durant laquelle les personnes atteintes développent de multiples tumeurs du cerveau. La mort survient très souvent dans la trentaine. »

Le gène, que le professeur titulaire au Département de médecine de l’Université de Montréal et son équipe ont isolé, est celui directement responsable du développement de tous les shwannomes, un groupe de tumeurs neuronales touchant en particulier les nerfs crâniens, spinaux et périphériques. « C’était vraiment une grande découverte à l’époque, car on venait d’isoler d’un coup le gène responsable de plus du tiers des tumeurs du cerveau », insiste le Dr Rouleau.

L’importance du diagnostic
En 1993, Guy Rouleau réussit un autre grand coup en identifiant l’un des gènes causant la sclérose latérale amyotrophique (SLA), une maladie dégénérative mieux connue sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et dont le diagnostic est des plus sombres. « Pour le moment, il n’existe qu’un médicament qui prolonge la vie des malades de quelques mois. »

Ces pronostics ne découragent pas l’éminent généticien, qui continue de travailler sans relâche afin de percer les mystères génétiques de la SLA dans l’espoir qu’un jour peut-être, on parvienne à la contrer. « Nous continuons d’avancer. À preuve, depuis 1993, nous avons trouvé trois autres gènes causant cette maladie. »

Les recherches de ce médecin de renommée internationale, dont la science s’appuie sur la génomique, la biologie cellulaire et la nano-imagerie, ne s’arrêtent pas là. En 1998, il découvre cette fois le gène responsable de la dystrophie musculaire oculopharyngée, une maladie rare qui touche une personne sur un million dans le monde, mais qui est particulièrement fréquente au Québec, où l’on dénombre un cas sur 1 000 habitants.

En 2002, celui qui dirige le Centre de recherche de l’Hôpital Sainte-Justine depuis 2006, fait de nouveau progresser la science. Cette fois, il parvient à isoler le gène responsable de la neuropathie sensitivo-motrice héréditaire avec agénésie du corps calleux. « Cette maladie entraîne chez les gens atteints une déficience intellectuelle, des problèmes psychiatriques et une grande difficulté à marcher. Le mal se déclare dans la petite enfance et les gens décèdent très souvent dans la trentaine. »

Avant la découverte de ce gène, des dizaines de nouveaux cas de cette maladie apparaissaient tous les ans au Québec. Aujourd’hui, elle est en voie de disparaître, explique le Dr Rouleau, car les couples qui sont à risque d’avoir un enfant malade à cause de leur hérédité peuvent avoir recours au conseil génétique et au diagnostic prénatal. « Cela nous permet de bien conseiller les gens. Il ne faut pas sous-estimer l’importance du diagnostic. »

Ce grand généticien a aussi identifié plusieurs gènes jouant un rôle dans le développement de l’autisme, en plus d’avoir insufflé de l’espoir à la lutte contre la schizophrénie en prouvant que le gène Shank3 était muté chez certains patients atteints de cette maladie.

Depuis le début de sa carrière, Guy Rouleau a découvert à lui seul une vingtaine de gènes responsables de maladies neurologiques et psychiatriques. Plusieurs étaient des maladies dites « orphelines », car délaissées par l’industrie de la recherche en raison du petit nombre de gens atteints.

Celui qui a été fait officier de l’Ordre national du Québec en 2007 est reconnu comme l’un des premiers chercheurs à avoir implanté les méthodes de génétique modernes à l’étude et à la caractérisation des maladies neurologiques.

Œuvrer au Québec
Originaire de Vanier, dans la région d’Ottawa, ce franco-ontarien a pris conscience très jeune des souffrances causées par la maladie. « Mon père était omnipraticien et j’ai rapidement développé un intérêt pour la biologie et le domaine biomédical. »

Après avoir obtenu son diplôme en médecine à l’Université d’Ottawa, Guy Rouleau débarque à Montréal au début des années 1980. À l’Université McGill, son chemin croise celui du neurologue Dr Albert J. Aguayo. Cette rencontre est déterminante. « C’est à ce moment que j’ai choisi la neurologie. »

De 1982 à 1985, il effectue une spécialisation dans cette discipline à l’Université McGill avant de s’exiler aux États-Unis pour faire des études doctorales en génétique à la prestigieuse Université Harvard.

En 1989, son doctorat en poche, il tourne le dos à une carrière au pays de l’Oncle Sam pour revenir à Montréal. Pour ce francophone, il était hors de question d’exercer la médecine à l’extérieur du Québec. « Je voulais que mes enfants soient francophones. J’aurais pu faire une belle carrière aux États-Unis, mais on m’a donné ici toutes les occasions de progresser. »

Un survol du curriculum vitæ de cette sommité mondiale en génétique suffit à nous en convaincre. En une vingtaine d’années, ce titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génétique du système nerveux a obtenu plus de 50 millions de dollars en subventions de recherche.

Guy Rouleau a rédigé une quarantaine de chapitres de livres et publié plus de 500 articles scientifiques dans les meilleures revues, comme The Lancet, New England Journal of Medicine, Science, Cell, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (PNAS) et Nature. Il a aussi donné plus de 120 conférences dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, en France, au Japon, en Arabie saoudite, en Inde, au Mexique et en Angleterre.

Jamais à court d’initiatives, Guy Rouleau a aussi fondé le Centre d’excellence en neurosciences de l’Université de Montréal (CENUM) en 2007.

En deux décennies, celui que l’on qualifie de « pédagogue naturel » a supervisé les travaux de plus de 40 étudiants au doctorat et de 38 chercheurs postdoctoraux. En incluant les étudiants à la maîtrise, ce sont plus de 100 jeunes scientifiques qui ont jusqu’à maintenant bénéficié de son esprit d’initiative et de son expertise.

La maladie comme un casse-tête
Au fil des ans, le médecin généticien à la tête du Réseau de médecine génétique appliquée a récolté plusieurs honneurs, dont le prix Léo-Pariseau (Acfas 1999), le Prix de la recherche en santé Michael-Smith (IRSC 2000), le prix Henry‑Friesen, remis par le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada (2007), le prix Genesis – Biotechnologie de demain (2011) et le Prix de carrière de la Fondation des étoiles (2010).

Pour Guy Rouleau, la génétique est une grande source d’espoir afin de réduire la souffrance causée par les maladies neurologiques et psychiatriques. Mais cela demande de la patience et beaucoup de persévérance. « Il faut voir la maladie comme un casse-tête dont chaque gène que l’on parvient à isoler est une pièce. Bien sûr, on n’a pas un portrait global avec un seul gène, mais notre vue d’ensemble devient plus claire chaque fois que l’on découvre un nouveau gène. Je fais un travail difficile, qui comporte de gros défis, mais en bout de ligne, c’est très gratifiant », conclut-il.

Louis-Philippe Vézina

Si l’on parvient un jour à contrer un virus pandémique mortel, ce sera peut-être grâce à Louis-Philippe Vézina. Car il n’est pas prématuré d’affirmer que le cofondateur de Medicago inc., une société biopharmaceutique spécialisée dans la mise au point de nouveaux vaccins et de protéines thérapeutiques, et son équipe, ont littéralement bouleversé l’industrie du vaccin au cours des dernières années.

Depuis près de 50 ans, on a recours aux œufs pour faire croître les virus destinés à produire les vaccins. Une fois le virus arrivé à maturité, on en retire la charge infectieuse pour ne conserver que la coquille contenant la protéine nécessaire au déclenchement d’une réaction immunitaire. « Le problème avec cette technologie, c’est qu’il lui faut plusieurs mois pour produire des doses en grandes quantités et qu’elle ne s’applique qu’à la production de quelques types de vaccins. Quant aux technologies de remplacement actuelles, elles sont très coûteuses », explique Louis-Philippe Vézina, qui est aussi chef des opérations scientifiques au sein de la compagnie.

Le coup de génie de Louis-Philippe Vézina est d’avoir misé sur les plantes pour produire des vaccins à des coûts beaucoup plus bas et dans des délais beaucoup plus courts. De plus, en 2007, lui et son équipe ont mis au point la technologie de production de nanoparticules pseudovirales à enveloppe (PPVE). Première technologie de production de PPVE à partir des plantes, elle permet de produire des vaccins aux caractéristiques structurales et antigéniques uniques.

La peur du virus mortel
Quand le virus H1N1 a frappé en 2009, suscitant les plus grandes craintes, il a fallu attendre sept mois pour qu’un vaccin soit disponible, et ce, malgré les sommes colossales investies par l’industrie. « La première vague d’infections était déjà passée quand le vaccin est devenu disponible en quantités suffisantes mais, heureusement, dans ce cas, le virus était peu pathogénique. Ce dont nous avons besoin, c’est la capacité de répondre rapidement à l’apparition d’une souche mutante pandémique virulente et létale », affirme cet expert de la science des plantes.

Or, grâce à sa technologie novatrice, Medicago avait réussi à produire un vaccin H1N1 en seulement 19 jours, bien avant que la pandémie prenne de l’ampleur. Une rapidité de production qui pourrait faire toute la différence dans le cas de l’apparition d’un virus pandémique meurtrier. Ce qui fait la force de la technologie à PPVE, c’est qu’il suffit d’obtenir le code génétique de la protéine à la surface du virus pour mettre au point un vaccin. Il n’est plus nécessaire de faire croître le virus en entier.

En 2009, la compagnie n’avait pu participer aux campagnes de vaccination, parce qu’elle n’avait pas encore atteint le niveau de développement clinique requis pour la production de vaccins commerciaux.

Aujourd’hui, la société Medicago est beaucoup plus avancée en ce qui a trait à son développement clinique et pourrait être bientôt impliquée dans la constitution de réserves de vaccins contre l’influenza saisonniers et pandémiques grâce à ses faibles coûts et à sa grande capacité de production. La mise au point clinique et commerciale de cette technologie révolutionnaire et de ses applications est régulièrement présentée sous invitation aux plus grands organismes de santé publique et humanitaires du monde (c’est-à-dire l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les National Institutes of Health (NIH) et la Fondation Bill et Melinda Gates).

La technologie à PPVE permet de produire des particules qui suscitent une forte réaction immunitaire à faible dose. « La force de notre vaccin est d’imiter le virus presque parfaitement », affirme M. Vézina.

Un solide sens pratique
Son intérêt et sa passion pour la biologie et les plantes, Louis‑P. Vézina le tient de son grand-oncle Jean‑Louis Tremblay, le fondateur du Département de biologie de l’Université Laval, et de mentors comme le professeur Sackston de l’Université McGill et Kenneth Joy de l’Université Carleton.

Au fil du temps, cette curiosité pour les plantes a grandi jusqu’à prendre beaucoup de place dans sa vie, au point où il a choisi de leur consacrer sa vie professionnelle. « Je sentais qu’il était possible de créer quelque chose d’utile et de durable à partir de ce monde extraordinaire, riche et fascinant. »

Après un baccalauréat en sciences des plantes à l’Université McGill et une maîtrise en physiologie végétale à l’Université Laval, le chercheur termine en 1987 un doctorat en biochimie et biologie moléculaire végétale, dont la portion expérimentale sera effectuée à l’Université Carleton, et un stage postdoctoral à l’Université de Warwick, au Royaume‑Uni.

Il est engagé comme chercheur au ministère fédéral de l’Agriculture avant la fin de son doctorat et s’implique en plus dans la formation de diplômés comme professeur associé à l’Université Laval, mais constate rapidement que la vie de chercheur universitaire n’est pas faite pour lui. « Je ne voyais pas suffisamment d’applications pratiques à mes travaux. »

Le jeune scientifique au sens pratique aiguisé rêve plutôt de fonder son entreprise. Il renoue avec un ami d’enfance, François Arcand, un homme d’affaires aguerri, et lui propose de s’associer pour faire fructifier leurs talents respectifs. Les deux hommes fondent Medicago en 1997.

Aujourd’hui, Medicago possède deux usines de production de vaccins et emploie 135 personnes à son siège social de Québec et 65 à son usine située en Caroline du Nord.

Grâce à ses technologies novatrices, Medicago est en mesure de traiter plus de 300 kilogrammes de matériel végétal par jour à son usine de Caroline du Nord, où elle purifie plus d’un million de doses de vaccins. La technologie mise au point par Louis-Philippe Vézina permet de produire plus de 10 millions de doses de vaccins par mois dans une usine qui aura coûté 36 millions de dollars. Par comparaison, il en coûte environ 800 millions de dollars pour construire une usine qui produit le même nombre de doses avec la technologie basée sur les œufs. Une avancée majeure qui a été saluée par Novartis et Frost & Sullivan, une prestigieuse firme américaine spécialisée en gestion de la croissance.

Cette remarquable capacité de production rapide et à faibles coûts a incité le ministère américain de la Défense à accorder une subvention de 21 millions de dollars pour l’implantation de Medicago en Caroline du Nord. L’intérêt du gouvernement américain vient aussi du fait que l’équipe de Louis-Philippe Vézina a conçu ce qui pourrait être la seule technologie capable de répondre à la fois rapidement et efficacement à une attaque bioterroriste.

Simple et peu coûteuse, la technologie de Medicago intéresse aussi vivement les pays étrangers désireux d’acquérir une autonomie dans la production de vaccins, comme la Chine et l’Indonésie.

L’entreprise cofondée par Louis-Philippe Vézina détient 21 familles de brevets d’invention (plus de 300 brevets obtenus ou à l’étude). Ce chercheur et entrepreneur est aussi l’auteur de plus de 70 publications scientifiques avec révision. Il a publié plus de 150 communications scientifiques, en plus de présenter des conférences techniques devant les principales entreprises pharmaceutiques et les grands de la biotechnologie et de la santé publique mondiale, comme l’Institut Pasteur, la Biotechnology Industry Organization (BIO) et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Il a aussi formé plus de 100 scientifiques.

Medicago a reçu pas moins de 16 prix d’excellence, dont 6 en 2011. L’an dernier, elle s’est vu remettre, entre autres, le Prix d’excellence de l’industrie des vaccins, commandité par Novartis, le Prix santé de la Fondation Armand‑Frappier et le prix Genesis, catégorie entrepreneurship.

Ce scientifique et entrepreneur continue de travailler d’arrache-pied à la mise au point de nouveaux vaccins plus efficaces et moins coûteux que les vaccins actuels. Son grand espoir scientifique : réussir à créer des vaccins contre des infections non traitées qui continuent à faire des ravages, comme la malaria. « Plusieurs de ces infections sont causées par des parasites qui ont plusieurs formes durant leur cycle de vie, et qui réussissent à passer outre la barrière immunitaire créée par les vaccins qui ont été testés jusqu’à maintenant. La technologie à PPVE pourra peut-être nous permettre de mettre au point une nouvelle approche vaccinale plus efficace. Il est permis de croire que dans un avenir rapproché, on assistera non seulement à l’arrivée de nouveaux vaccins qui remplaceront plusieurs des vaccins actuels, trop chers et trop longs à produire, mais aussi à l’arrivée de vaccins contre des infections endémiques jusqu’à maintenant élusives. Ce sera un progrès majeur pour la santé publique mondiale. »

Paul-André Linteau

N’allez pas dire à Paul-André Linteau que l’histoire du Québec est banale ou monocorde. Bousculant les idées reçues, l’historien, formé à l’Université de Montréal, s’est efforcé tout au long de sa carrière de mettre en lumière la complexité et la diversité des trajectoires historiques qui ont forgé la société québécoise. « Plusieurs analystes ont longtemps décrit le Québec comme une Folk Society, une société traditionnelle. Dans les années 1960, des interprétations voulaient que le Québec ne soit composé que d’une immense classe ethnique, les francophones, sans distinction. Ces analyses m’ont toujours parues assez réductrices », précise-t-il.

Paul-André Linteau, qui se définit lui-même comme « historien du contexte », soutient que pour bien comprendre comment le Québec a évolué, il faut éviter de le réduire à sa dimension catholique et francophone. « Ce qui est au cœur de ma démarche, c’est l’idée de complexité. Cela implique qu’on ne peut pas expliquer tous les phénomènes historiques et sociaux qui ont traversé le Québec par un seul facteur, une ligne directrice unique. »

Certes, pour une large part de l’histoire du Québec, et ce, jusqu’à la fin des années 1950, le monde rural et agricole a été une composante essentielle de l’identité québécoise. N’empêche, pour celui dont les travaux se sont articulés autour des deux grands axes de recherche que sont la ville (Montréal en particulier) et le Québec contemporain, on aurait tort d’insister trop fortement sur la tradition et la ruralité pour comprendre l’origine de l’identité québécoise. « Le Québec est né dans les villes. Ce n’est qu’après le développement de Québec et de Montréal qu’il y a eu colonisation agricole. Cela a donné ici une façon d’occuper le territoire qui est bien différente d’autres endroits en Amérique du Nord. »

Une fascination précoce pour l’histoire
Paul-André Linteau voit le jour à Montréal en 1946. Il passe les premières années de son enfance sur la rue Laurier, au cœur du Plateau-Mont-Royal, avant que la famille déménage à Ahuntsic.

Dès le collège classique, le jeune étudiant développe un intérêt pour l’histoire. « Comme beaucoup de jeunes garçons de mon âge, j’étais déjà fasciné par l’histoire. »

À l’automne 1965, en pleine Révolution tranquille, Paul-André Linteau entre au Département d’histoire de l’Université de Montréal. Il a 19 ans. Le Québec de l’époque vit une période de profonds bouleversements sociaux, culturels et politiques. Une nouvelle identité québécoise est en gestation, mais on connaît encore mal notre passé, se remémore l’historien. « On n’enseignait pas beaucoup l’histoire du Québec contemporain, que l’on connaissait très peu à cette époque. Jusqu’aux années 1960, les historiens s’étaient surtout intéressés à la Nouvelle-France et un peu au Canada français d’après la Conquête, jusqu’aux rébellions de 1837 et de 1838. »

Si de grands pans de notre histoire demeuraient jusque-là méconnus, les choses allaient rapidement évoluer. Portés par l’air du temps, de plus en plus de professeurs allaient dès lors placer le Québec contemporain au cœur de leur enseignement.

Paul-André Linteau se souvient d’une période de grande ébullition intellectuelle au cours de laquelle la carrière de nombreux autres jeunes historiens, tels Fernand Harvey, Jacques Rouillard, Normand Séguin et René Hardy, prendra son envol. « Tout était à faire. »

Celui qui rédigera sa thèse de doctorat sur la Ville de Maisonneuve s’intéresse tout particulièrement à l’histoire économique du Québec. « Il y avait vraiment un vide à ce chapitre, c’était un aspect particulièrement mal connu. »

Selon lui, étudier l’histoire économique du Québec, c’était aussi examiner les rapports interethniques. « Parce que dès que l’on parlait de l’économie québécoise, on se demandait pourquoi les anglophones la dominaient. Or les recherches ont montré qu’il y avait eu, de tout temps, des entrepreneurs francophones, mais qu’on ne les avait pas étudiés, car souvent ils travaillaient dans des moyennes entreprises basées en région. Leur contribution au développement économique du Québec n’en fut pas moins importante. »

Une production intellectuelle majeure
La carrière de professeur de Paul-André Linteau à l’Université du Québec à Montréal débute dès sa fondation, en 1969. Plus de 40 ans plus tard, il y enseigne toujours. Au fil des décennies, ce brillant professeur a formé une relève de haut niveau dans le champ des études historiques. La production intellectuelle de Paul-André Linteau est aujourd’hui considérable : une trentaine de livres et plus de 80 articles scientifiques publiés, auxquels s’ajoutent une centaine de communications.

Le professeur Linteau n’a eu de cesse d’approfondir ses analyses sur la ville et les conditions de développement de l’espace urbain, les processus d’aménagement du territoire et les multiples caractéristiques des populations qui l’habitent. Sans oublier son grand intérêt pour la riche et complexe histoire du Québec d’après la Confédération de 1867.

Parmi ses ouvrages les plus connus, notons son remarquable Histoire du Québec contemporain en deux tomes (1979-1986), écrit en collaboration avec René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, qui a nécessité plus 15 ans de travail. Cette œuvre colossale est reconnue comme la première à rompre avec une certaine vision monolithique du Québec en tant que Folk Society ou société essentiellement francophone et traditionnelle. Dans ce livre, les auteurs s’affairent à exposer toute la diversité d’une société sur le plan de la population, du territoire, des groupes sociaux, des courants idéologiques et des mouvements politiques.

On doit aussi au professeur Linteau Histoire de Montréal depuis la Confédération (1992), Histoire du Canada (1994), La rue Sainte-Catherine, Au cœur de la vie montréalaise (2010), Maisonneuve ou comment des promoteurs fabriquent une ville, 1883-1918 (1981) et Nouvelle histoire du Québec et du Canada (1985).

Paul-André Linteau a reçu plus d’une dizaine de récompenses soulignant sa contribution exceptionnelle à l’historiographie québécoise contemporaine, dont le prix Sir John A. Macdonald,le Prix de l’Assemblée nationale du Québec, remis par l’Institut d’histoire de l’Amérique française, le prix Lionel-Groulx, le prix André‑Laurendeau et le Prix international d’excellence en études canadiennes.

L’historien de renom, membre élu de la Société royale du Canada depuis 1991, a contribué à la formation d’une solide relève en dirigeant 13 thèses de doctorat et 66 mémoires de maîtrise. Sous sa gouverne, comme directeur de collection chez Boréal, une centaine d’ouvrages historiques ont également été publiés, contribuant ainsi à faire connaître des historiens comme Lucia Ferretti, Robert Gagnon ou Yves Gingras.

La notoriété de Paul-André Linteau n’est plus à faire et dépasse largement les frontières québécoises. Outre les liens étroits qu’il a tissés au fil des ans avec des collègues des provinces canadiennes au moyen d’ouvrages collectifs, il a contribué à jeter des ponts entre le Québec et de nombreux pays sur presque tous les continents. Ainsi, avec le réseau d’études canadiennes, il a mené des projets d’études comparées avec des collègues en Inde, au Japon, en Italie, en France, en Espagne, en Belgique et aux États‑Unis. « J’y suis allé pour parler du Québec. Pour faire connaître son histoire et les dynamiques qui l’habitent. »

Pour ce passionné, qui a amorcé récemment un nouveau cycle de recherche autour de l’histoire de l’immigration et de la diversité ethnoculturelle au Québec, le rôle de chaque historien est d’interroger le passé à partir du présent. « Les historiens posent au passé des questions qui les préoccupent aujourd’hui. Ils cherchent souvent à comprendre la source des phénomènes actuels. En ce sens, il est normal que chaque génération écrive l’histoire à sa manière. »

Louis Bernatchez

En prenant connaissance des lettres d’appui à la candidature du chercheur et professeur Louis Bernatchez, rédigées par ses pairs, on se rend compte rapidement qu’il s’agit d’un scientifique hors du commun : « Un des meilleurs chercheurs en génétique évolutive au Canada », « Parmi les cinq grands généticiens de la conservation dans le monde », « Considéré par plusieurs comme le chef de file mondial dans l’étude de l’écologie moléculaire », peut-on y lire.

En entrevue, le lauréat du Prix Marie-Victorin 2012 se montre pourtant d’une affabilité et d’une humilité presque déroutantes. Sans doute la marque de ceux qui, malgré leur renommée et l’ampleur de leurs connaissances, prennent aussi toute la mesure du savoir encore à acquérir.

Cette reconnaissance planétaire, Louis Bernatchez la doit beaucoup aux poissons salmonidés (corégone, truite et saumon), son objet d’étude principal depuis plus de 20 ans. Mais il la doit surtout à son flair et à l’originalité de sa démarche scientifique, dont l’approche intégrative est la marque de commerce.

Au milieu des années 1980, il a fait partie du premier groupe de chercheurs au monde ayant appuyé ses travaux sur la génétique afin de faire progresser les connaissances sur la diversité, l’origine et l’évolution des populations de salmonidés. « Toute l’histoire d’une espèce est écrite dans ses gènes », lance‑t‑il avec conviction.

Le champ de recherche de cette sommité mondiale de la biologie des poissons englobe la biologie évolutive, la génomique, la biologie de la conservation et l’aquaculture. Les contributions scientifiques de Louis Bernatchez transcendent aujourd’hui largement l’univers des poissons pour s’étendre à tout le règne animal, qu’il soit question de génétique évolutive, d’écologie moléculaire ou de conservation de la biodiversité.

Cette émule moderne de Darwin est même reconnue pour avoir contribué, au début des années 1990, à la naissance de l’écologie moléculaire, une discipline de la biologie évolutive née de la fusion entre la biologie moléculaire et la génétique appliquée à l’écologie. « Je ne suis associé à aucune grande découverte. Je crois être reconnu pour de nombreuses contributions à la fine pointe, faites au bon moment », précise-t-il humblement.

C’est en 2011 qu’il a apporté une de ses plus impressionnantes contributions à la biologie évolutive. Avec un étudiant au doctorat, Julien April, et des collègues ontariens et américains, Louis Bernatchez a réalisé la plus vaste étude à ce jour de « code-barres ADN » chez les poissons. Cette étude, dont les résultats ont été publiés dans la prestigieuse revue Proceedings of the National Academy of Sciences USA, a permis de mettre au jour que la diversité des poissons d’eau douce en Amérique du Nord avait été sous-estimée de près du tiers (28 %).

En effet, après avoir séquencé l’ADN mitochondrial de 5 674 spécimens appartenant à ce que l’on croyait être 752 espèces, le groupe de chercheurs a découvert que 138 d’entre elles montraient des différences génétiques de plus de 2 %, seuil au-delà duquel la biologie considère qu’il s’agit de deux espèces distinctes. « Dans plusieurs cas, on pensait que les poissons faisaient partie de la même espèce parce qu’ils se ressemblaient, mais en mesurant les différences génétiques accumulées dans leur ADN, on a découvert qu’ils étaient en réalité très différents », explique le chercheur.

Une production scientifique d’une qualité exceptionnelle
Membre élu de la Société royale du Canada en 2011, Louis Bernatchez est aussi membre élu de la très sélecte American Association for the Advancement of Science depuis la même année. Il figure sur le site Web « science.ca » parmi les 250 plus grands scientifiques canadiens, dont font partie 38 Québécois, qui se sont démarqués par l’excellence de leur contribution.

Cet éminent scientifique est l’auteur de 364 publications, incluant 254 articles publiés dans 55 revues parmi les plus prestigieuses comme Nature, Science, Genetics et plusieurs autres. Les publications de Louis Bernatchez ont fait l’objet de plus de 9 000 citations depuis 20 ans. Dans le monde des publications scientifiques, Louis Bernatchez jouit d’un indice h (ou indice de Hirsch) de 55, ce qui est considéré comme exceptionnel (un indice de 15 est suffisant pour se qualifier comme membre de l’American Physical Society).

Autre preuve incontestable de l’ampleur de son rayonnement scientifique, Louis Bernatchez a cofondé en 2008 la revue Evolutionary Applications, dont il est depuis le rédacteur en chef. La publication, spécialisée dans les travaux sur l’évolution appliquée, couvre tous les domaines qui ont un lien avec l’évolution, de la médecine à l’agriculture, en passant par la foresterie ou la conservation de la biodiversité.

En 2009, la revue a remporté le prestigieux prix ALSP Award for Best New Journal 2009, qui couronne la meilleure nouvelle revue scientifique publiée au Royaume‑Uni, toutes disciplines confondues.

Très actif sur la scène internationale, le biologiste de 52 ans a donné plus de 450 conférences avec son équipe de recherche dans plus de 20 pays en Asie, en Europe et aux États-Unis. Il a également écrit deux livres sur les poissons d’eau douce du Québec.

En 2011, le professeur au département de biologie de l’Université Laval depuis 1995 a reçu le prix Summa en recherche, remis par la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval, et, en 2002, le prix
Georges-Préfontaine de l’Association des biologistes du Québec.

Des menés pour les chats du curé
L’intérêt de Louis Bernatchez pour les poissons remonte au début de l’adolescence. À 12 ans, ce n’était toutefois pas les corégones ou les saumons qui l’intriguaient, mais les menés. Quelques fois par semaine, le jeune garçon allait pêcher une centaine de menés destinés à combler l’appétit vorace des 14 chats du curé du village de Lac-Frontière, une localité de 200 habitants d’où il est originaire. « J’ai grandi dans ce petit village, au milieu de la nature, que j’aimais beaucoup. À 12 ans, je savais que je serais biologiste », ajoute le principal intéressé.

Après des études en sciences pures au cégep de Lévis-Lauzon, Louis Bernatchez entre au département de biologie de l’Université Laval en 1979. Il rédige son mémoire de maîtrise sur les variations dans le comportement de migration des populations de corégones de la Baie-James à la suite des grands travaux des années 1970.

Le biologiste amorce son doctorat à l’automne 1986, toujours sur les corégones. Alors qu’à cette époque les travaux en génétique humaine en sont à leurs premiers balbutiements, il fait le pari audacieux d’appliquer cette science aux populations de salmonidés. « Je percevais intuitivement le potentiel de ce que l’on pouvait apprendre sur l’écologie et l’histoire des populations en analysant leur ADN », confie-t-il.

L’utilité sociale de la biologie
Les travaux de ce scientifique de haut vol débordent aujourd’hui largement le monde des poissons et sont d’une aide précieuse pour les autorités dans leur traque contre les braconniers, par exemple. « On se sert maintenant de la génétique pour apporter des éléments de preuve additionnels en établissant des liens entre un morceau de viande retrouvé dans le congélateur d’un suspect et une carcasse retrouvée en forêt », explique-t-il.

Malgré la reconnaissance mondiale dont il fait l’objet grâce à son travail de chercheur, Louis Bernatchez demeure très attaché à l’enseignement et aux relations qu’il entretient avec ses étudiants. « La contribution dont je suis le plus fier, c’est d’avoir formé des biologistes », clame le professeur qui a dirigé et codirigé 45 étudiants au doctorat, 37 étudiants à la maîtrise et 23 stagiaires postdoctoraux.

Pour ce titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génomique et conservation des ressources aquatiques, la biologie a une grande utilité sociale. « Que ce soit dans la lutte contre les changements climatiques, pour la protection de l’environnement ou la conservation de la biodiversité, les biologistes sont souvent au cœur des grandes avancées sociales. Je serais très heureux si ce prix contribuait à en faire prendre conscience », conclut Louis Bernatchez.

Louise Nadeau

Si elle n’avait pas été comédienne dans une « première vie », Louise Nadeau assure qu’elle ne serait pas devenue la psychologue engagée qu’elle est aujourd’hui. « Cela m’a permis d’apprendre à m’exprimer, à être à l’aise devant un public. Quand tu joues, tu apprends aussi à parler pour convaincre », affirme sans détour cette ex-membre de l’Union des artistes, qui a tenu des rôles dans des pièces de théâtre pour enfants au début des années 1970.

Mais il faut remonter encore plus loin pour saisir ce qui a motivé cette scientifique réputée à consacrer sa carrière à améliorer la vie des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale et de dépendance à l’alcool et aux drogues. Son père, un vétérinaire, « parlait une langue châtiée », mais savait moduler son niveau de langage pour se faire comprendre des agriculteurs peu instruits qu’il visitait. « Il n’a jamais exprimé quelque mépris à leur endroit, ni avec eux ni en parlant d’eux », assure Mme Nadeau. Quant à sa mère, une infirmière, elle l’a très jeune conscientisée aux inégalités sociales : « La conscience sociale de mes parents a été déterminante dans mon cheminement professionnel. Au fond, si j’en suis venue à pratiquer la psychologie, c’est parce que mes parents en faisaient tout le temps. »

C’est donc sans surprise que Louise Nadeau choisit le chemin difficile d’un travail clinique auprès de toxicomanes après avoir terminé un baccalauréat et une maîtrise en psychologie à l’Université de Montréal. En 1972, elle devient intervenante au centre de réadaptation Portage, au nord de Saint-Jérôme : « J’aurais pu entrer dans le service de psychologie d’un hôpital, mais j’ai préféré le monde étranger de cette communauté thérapeutique. Pendant cinq ans, j’ai écouté des histoires de toxicomanes. C’est là que j’ai appris mon métier. »

Un travail à Paris, en 1977, à la clinique pour toxicomanes L’Abbaye, lui ouvre de nouveaux horizons. « C’est à Paris que j’ai mis en mots l’importance de prendre en compte plusieurs facteurs – l’éducation, le milieu social et le bagage génétique – pour bien comprendre l’évolution d’une psychopathologie. C’est là aussi que j’ai compris les effets délétères du sexisme dans la santé mentale des femmes. »

Combattre les préjugés
Celle qui est au conseil d’administration d’Éduc’alcool depuis 1992, et qui le préside depuis 2007, s’efforce depuis plus de 30 ans de combattre les préjugés que subissent les femmes en matière de consommation d’alcool et d’autres substances psychoactives. En 1981, alors que le mouvement féministe a le vent en poupe, elle et deux collègues publient Va te faire soigner, t’es malade!, un essai qui dénonce, dans un style pamphlétaire, les préjugés sexistes dont sont victimes les femmes souffrant de troubles mentaux. Le livre connaît un véritable succès en se vendant à 30 000 exemplaires.

Les femmes et l’alcool
L’année 1982 marque un nouveau tournant dans la carrière de celle qui est alors la responsable du certificat en toxicomanies de la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal. Cette année-là, elle obtient des fonds du ministère des Affaires sociales du Québec pour produire un état de la question sur l’alcoolisme chez les femmes en Amérique du Nord.

Lorsque la monographie est publiée aux Presses de l’Université Laval, Louise Nadeau innove encore en devenant l’une des premières au Québec à traiter du syndrome d’alcoolisation fœtale. En 1996, Éduc’alcool fait notamment appel à son expertise pour publier la première édition de la brochure La grossesse et l’alcool. Elle est aujourd’hui présidente de la Fondation canadienne de recherche sur l’alcoolisation fœtale.

La monographie met aussi de l’avant que les chemins qui mènent à l’alcoolisme diffèrent selon le genre. Les facteurs environnementaux qui poussent les femmes à consommer de l’alcool à l’excès sont différents des hommes : « Les hommes boivent ensemble, influencés par leurs pairs, et certains deviennent alcooliques presque par habitude. Pour ce qui est des femmes, dit Mme Nadeau, c’est souvent à la suite d’événements tragiques qu’elles consomment de l’alcool de manière excessive. Et ce sont souvent des femmes très seules, sans soutien social. »

Louise Nadeau entreprend d’aller aux sources concernant cette spécificité des femmes en matière de surconsommation d’alcool. En 1984, inscrite au doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal, elle part en Angleterre pour faire un stage au Bedford College de l’Université de Londres.

Dans le cadre de sa thèse, elle rencontre des femmes qui souffrent de dépression et qui ont commencé à boire à l’excès à la suite d’événements graves, mais aussi de diverses violences subies dans l’enfance. « Dans un monde où la grande consommation d’alcool des femmes est réprouvée, celles qui deviennent alcooliques ont des niveaux de détresse et de taux de troubles mentaux concomitants beaucoup plus élevés que les hommes », observe la psychologue. Par contre, son travail clinique auprès d’hommes dans un pénitencier fédéral lui rappelle que la condition de vie des hommes toxicomanes, même s’ils sont différents, a également été déterminante. « J’ai constaté que la criminalité de ces hommes, leur toxicomanie et les autres troubles mentaux dont ils souffraient étaient inséparables d’abord de la pauvreté et ensuite de leur cheminement de vie, de leur éducation et de leur enfance. »

Chercheure principale au groupe Recherche et intervention sur les substances psychoactives – Québec (RISQ), Louise Nadeau a acquis une solide réputation en matière de traitement des dépendances et des troubles mentaux qui leur sont souvent associés. La monographie Meilleures pratiques : troubles concomitants de santé mentale et d’alcoolisme et de toxicomanie (2002), écrite en collaboration pour Santé Canada, est considérée comme une référence.

En parallèle, et depuis les débuts de sa vie professionnelle, la professeure est toujours engagée dans la vie publique. Elle a notamment été l’une des actrices importantes dans la création des Instituts de recherche en santé du Canada à titre de membre du conseil d’administration provisoire, puis de vice-présidente du CA. Sa nomination au conseil d’administration de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux confirme ses compétences. C’est donc sans surprise qu’en 2010, le ministre des Finances du Québec s’est tourné vers cette professeure pour présider le Groupe de travail sur le jeu en ligne afin de mieux documenter l’évolution de cette pratique en émergence et d’examiner la réglementation de cette activité dans une société numérique.

Comme professeure, Louise Nadeau a supervisé les travaux de quatre stages postdoctoraux et d’une vingtaine d’étudiants au doctorat et à la maîtrise. Elle a publié neuf livres et quarante-sept chapitres de livres, en plus d’une centaine d’articles scientifiques. Ses subventions de recherche totalisent seize millions de dollars. En 2011, Louise Nadeau a gagné le Prix femmes de mérite, catégorie éducation, de la Fondation Y des femmes de Montréal et, en 2006, le prix Marcel‑Vincent de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

Elle se dit très honorée d’être la toute première lauréate du prix Marie‑Andrée Bertrand. Cette grande criminologue libérale, qui militait pour la décriminalisation des drogues, lui avait fait confiance en 1978 pour créer et diriger le certificat en toxicomanies (prévention et réadaptation) de la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal. « C’est une femme qui n’a jamais hésité à mettre sa tête sur le billot pour défendre les causes auxquelles elle croyait. C’est à toute une génération de femmes et d’hommes, dont je suis, à qui elle a donné des leçons de courage », conclut Louise Nadeau.

Leonard Cohen

Le texte biographique du lauréat du prix Denise-Pelletier 2012 ainsi que son entrevue ne sont pas disponibles.

Benoît Melançon

Le lauréat du prix Georges-Émile-Lapalme 2012 a pressenti, dès son adolescence en banlieue de Montréal, qu’il voulait faire de sa vie une histoire de mots, de langue, de recherche et d’écriture. « Au secondaire, se souvient Benoît Melançon, ce fut un coup de cœur, sans véritable réflexion. Après mon baccalauréat en études françaises à l’Université de Montréal en 1980, la langue et la littérature sont devenues des choix et des passions qui m’ont tout de suite comblé. »

Maîtrise et doctorat à l’Université de Montréal, études postdoctorales à l’Université Laval et à celle de Paris X-Nanterre, Benoît Melançon a gravi tous les échelons universitaires avant de devenir, en 1992, professeur et, quinze ans plus tard, directeur de département. Déjà, à l’aube de sa carrière, de 1985 à 1987, il est jeune directeur du programme Colby-in-Caen qui offre des cours de français et de littérature à des étudiants américains qui séjournent en France, pour le compte du Colby College (États-Unis).

Intellectuel polyvalent et parfaitement bilingue, Benoît Melançon cumule plusieurs vies professionnelles. Directeur du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal de 2007 à 2011, il y entreprend en 2012 un deuxième mandat. Caractéristique peu fréquente à ce poste, c’est un mordu avoué des nouvelles technologies… depuis trois décennies. Il est ou a été webmestre de plusieurs sites, dont celui du Centre d’études québécoises du Département d’études françaises de l’Université de Montréal. Il est également auteur, éditeur, chercheur, conférencier, blogueur et microblogueur émérite.

Une curiosité sans limites, une solide capacité de travail et une volonté claire de contribuer à sa société lui ont, sans nul doute, permis de diversifier… ses amours. À 54 ans, il les juxtapose avec talent et audace. Cela converge autour de cette joie, palpable chez lui, à faire rayonner, comprendre et décoder la langue française, dans ses multiples déclinaisons et… sur toutes les plateformes. « La littérature contemporaine, ce n’est pas que le numérique, mais c’est aussi le numérique. »

Au cours d’une même semaine et parfois de la même journée, Benoît Melançon fait de la gestion universitaire, enseigne à des étudiants au doctorat, met son chapeau d’éditeur aux Presses de l’Université de Montréal dont il est directeur scientifique depuis 2002. Il y publie, entre autres, la collection de vulgarisation Profession qui fait connaître la trajectoire, le rôle et l’engagement de grands intellectuels dans la Cité. Dans son travail de recherche comme dans celui d’éditeur ou d’auteur, Benoît Melançon défend une approche interdisciplinaire. Il tient constamment à dialoguer avec ses collègues des autres disciplines. Mais surtout, il défend l’idée que les intellectuels participent au débat social, non pas pour dire ce qui est bien ou mal, mais pour y apporter plus de profondeur et ouvrir les horizons.

Auteur et bibliographe prolifique (il publie sur le net une bibliographie du XVIIIe siècle depuis plus de vingt ans), il a écrit des centaines d’articles dans les plus prestigieuses revues et pas moins de neuf ouvrages depuis 1982. Quelques-uns sont réédités (Sevigne@Internet. Remarques sur le courrier électronique et la lettre) et l’un d’eux est traduit : son célèbre essai Les yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, qui lui a valu un déluge de critiques louangeuses, le prix Richard-Arès (2006) et le prix Marcel-Couture (2007). En décembre 2009, La Presse le retenait « comme l’un des cinq meilleurs essais québécois des années 2000 ». « Ça me stimule de travailler sur des éléments qui, a priori, paraissent antinomiques. Ça m’impose des rythmes différents. J’accumule des informations pendant des années avant de me lancer dans l’écriture d’un livre. Pour Maurice Richard, je colligeais des éléments depuis 25 ans! »

Ses champs d’intérêt sont variés, détonnants pour un universitaire de sa trempe. Il cherche avant tout à multiplier les interactions, à nourrir la pensée collective autour de la langue et de la communication. En collaboration avec Pierre Popovic, il a écrit en 2001 Le village québécois d’aujourd’hui. Glossaire, devenu trois ans plus tard le Dictionnaire québécois instantané, deux ouvrages instructifs, rigoureux et parfaitement décoiffants. Chroniqueur percutant, c’est de bonne grâce qu’il accepte de commenter l’actualité linguistique, en plus de nourrir, chaque jour depuis 2009, un blogue très suivi (L’Oreille tendue) qui cause lettres et langue populaire. Il scrute la langue de la publicité comme celle de la politique ou des médias, celle du XVIIIe siècle comme celle de ses contemporains. Il signale les expressions qui montent, les dérives étonnantes et les inventions les plus redoutables.

En conférence, dans les médias ou sur la toile, on applaudit son art de conjuguer finement la rigueur et l’humour et de rester allergique aux propos moralisateurs. Il adore secouer les idées reçues, reprises ad nauseam comme autant de faits incontournables. Il ne veut pas provoquer indûment, mais plutôt susciter la réflexion pour faire jaillir du sens là où on l’attend le moins. « C’est utile, je crois, pour cesser de répéter des choses non fondées. Et puis, ça m’amuse ! »

On écrit de plus en plus mal depuis l’arrivée d’Internet? La réforme de l’orthographe est impossible? Il n’y a qu’au Québec qu’on ait des lois linguistiques? La défense de la langue est toujours une affaire de nationalisme? Le niveau du français au Québec baisse? L’anglais est la langue universelle parce qu’elle est plus facile que les autres? Voyons donc! À l’étranger comme ici, Benoît Melançon se plaît à retourner les idées qu’on galvaude, notamment celles, nombreuses, concernant le français qu’on aime et malmène avec la même vigueur au Québec.

« J’aime calibrer ma langue en fonction des publics, choisir mes mots, trouver ceux qui vont convaincre. Je veux par-dessus tout montrer que le français est vivant. »

Membre de la Société royale du Canada depuis 2008, Benoît Melançon recevait en septembre dernier les insignes de l’Ordre des francophones d’Amérique. Sur le pas de la porte de sa maison de Montréal, il ajoute à l’intention de la journaliste : « Je suis heureux quand j’écris. Ça me met de bonne humeur! Même des rapports administratifs… » Il sourit en disant que cette année aura été faste pour lui. La remise du prix Georges-Émile-Lapalme y contribue sûrement. « Vous savez, constate-t-il, Georges-Émile Lapalme était un esprit libre, un homme d’action et un écrivain. Mon souvenir de cet homme reste celui d’un intellectuel de conviction d’une grande fermeté face à Duplessis. Lui être associé m’honore et me touche. »

France Théoret

En 1976 est créée à Montréal, au Théâtre du Nouveau Monde, la pièce La nef des sorcières, fruit de la collaboration de sept écrivaines, chacune signataire d’un monologue signifiant un aspect clé de la condition des femmes. C’est par sa participation à ce collectif percutant, avec le monologue « L’échantillon » qui porte sur le travail en usine, que France Théoret, professeure au cégep depuis 1968 – elle le sera jusqu’en 1987 –, est officiellement née en tant que voix littéraire. Vite devenue l’une des voix les plus puissantes de l’écriture au féminin, elle s’est aussi imposée comme l’une des voix incontournables de la littérature québécoise.

Née en 1942, élevée dans « une maison sans livres », France Théoret appartient à la première génération de Québécoises qui ont eu véritablement accès aux études supérieures. C’est ainsi que dans les années soixante, elle est à l’Université de Montréal où elle participe à l’aventure de La Barre du jour, revue d’« avant-garde » fondée par des étudiantes et étudiants qui remettent en question les codes littéraires. L’époque est aux recherches formelles, aux tentatives de produire « une littérature purement abstraite, de laquelle seraient évacués tout contenu et toute notion d’auteur », rappelle l’écrivaine. Or sa grande préoccupation intellectuelle est d’ordre inverse : « Qui parle dans l’écriture? Qui est le sujet de l’écriture? »

Ces questions, France Théoret les posera souventes fois à ses collègues plus formalistes. Elles seront encore au centre de la démarche de l’écrivaine lorsque celle-ci participe à la fondation de Spirale en 1979, une revue culturelle devenue une référence qu’elle dirige de 1981 à 1984 et dont elle sera pendant longtemps une collaboratrice émérite.

Au début de ses études qu’elle termine à l’Université de Sherbrooke avec l’obtention d’un doctorat en études françaises, France Théoret découvre Claude Gauvreau et Antonin Artaud : « deux écrivains extrêmement exigeants qui ont été mes illuminations et mes modèles littéraires », dit-elle. Mais c’est Virginia Woolf qui l’a fait « passer à l’acte de l’écriture ». Virginia Woolf qui, dans Une chambre à soi, défend l’idée que l’esprit de tout grand écrivain est androgyne. « J’ai au contraire fait le pari d’une écriture au féminin », souligne France Théoret.

En 1977, après avoir cofondé l’année précédente le journal féministe Les têtes de pioche, qui aura une vie aussi brève – trois ans – que marquante, France Théoret publie dans la revue Les Herbes rouges son premier texte solo. Écrit sous forme de fragments, Bloody Mary tient en une mince plaquette. Mais qu’on ne s’y trompe pas : c’est à une prose poétique coup de poing, qui met en scène « une masse informe nommée Bloody Mary », qu’elle nous convie là. De 1978 à 1980 suivront, dans la même veine, Une voix pour Odile, Vertiges et Nécessairement putain. En quatre textes considérés comme canoniques, largement étudiés dans les programmes d’études féministes aux États-Unis et en Europe, France Théoret appartient à ces quelques auteures qui ont jeté les fondements de l’écriture au féminin.

Ce concept est souvent confondu avec celui de littérature féministe, et l’écrivaine le déplore. « Le féminisme est un mouvement riche d’idées, mais le terme “littérature féministe”, à connotation militante, est ambigu. » Par ailleurs, « la littérature est constamment à redéfinir », poursuit-elle. Selon la poète, romancière et essayiste qui, de 1972 à 1974, a étudié la sémiologie et la psychanalyse à l’École pratique des hautes études, à Paris, « l’écriture au féminin place le sujet et l’auteure femme au cœur du texte et s’appuie sur les réflexions théoriques ». Et celle-ci d’ajouter : « Que fait la littérature des femmes, sinon soulever la masse amorphe des clichés discursifs, des lieux communs, des mythologies abrutissantes? »

Avec la question du sexe, le savoir est au cœur de l’œuvre de France Théoret. « J’ai toujours approché l’écriture comme un mouvement de la pensée », dit-elle d’ailleurs. On le constate dès la publication de son premier roman, Nous parlerons comme on écrit – le titre annoncerait plutôt un essai –, paru en 1982 aux Herbes rouges. On le verra davantage encore dans Laurence (Les Herbes rouges, 1996), roman « historique » où sont détournés les codes du genre. Aux antipodes de la saga, ce roman écrit avec une plume acérée met en scène une femme dans le Québec des années 1928 à 1945. Pas de féministe avant la lettre ici, mais une infirmière qui tente de se dégager de conditionnements familiaux et sociaux. « Le dégoût lui venait des mœurs hypocrites d’une société catholique et civilisée », lira-t-on par exemple. Son voyage vers l’émancipation sera long et douloureux.

Dix ans après Laurence, France Théoret propose, avec Une belle éducation (Boréal), ce qu’elle appelle « un roman d’inspiration autobiographique ». Nous voilà cette fois à la fin des années cinquante. Sa narratrice, une adolescente de 14 ans vivant dans le quartier Saint-Henri à Montréal, a soudainement la révélation qu’elle ne sait rien, que l’acquisition de connaissances sera pour elle la seule façon de s’en sortir. Avec ce roman dur qui se veut « une dénonciation de l’ignorance sous toutes ses formes », France Théoret dit « être enfin arrivée à une grande liberté d’écriture ».

Une belle éducation, que France Théoret considère comme l’un de ses livres fétiches, trouve écho et complément dans Hôtel des quatre chemins (Pleine Lune, 2011), son plus récent opus. Les deux héroïnes ont le même prénom, Évelyne, et partagent la même avidité de savoir. Il s’agit d’un autre récit de dénonciation, cette fois de « l’éducation noire », de « l’éducation à la servilité ». Sous la plume de France Théoret, la famille est dépeinte sans aménité. La mère jette les livres aux ordures pendant que le père multiplie les discours anti-intellectuels d’arrière-garde. Subissant l’aliénation, l’oppression, Évelyne se confine au mutisme. Au final, on peut voir Hôtel des quatre chemins comme la tentative d’accéder à la liberté de parole : un thème cher à l’écrivaine. « Une langue ne se parle pas qui n’arrive pas à s’énoncer », nous prévenait-elle dès Nécessairement putain. Et arrivée au seuil de la quarantaine, l’Évelyne d’Une bonne éducation dira : « La parole de ma mère m’a manqué, l’inscription de sa subjectivité, de sa perception à elle. »

France Théoret, pour qui écrire signifie sortir de soi, a souvent été qualifiée d’écrivaine de la « négativité » : une épithète que la principale intéressée prise complètement. Ce qu’elle nous donne, c’est une écriture sans afféterie, sans illusions, tout en lucidité et en précision, aux accents presque cliniques. Les quelque vingt-cinq livres qui composent à ce jour son œuvre puisent à l’économie, à la rigueur, et comportent une charge sociologique qui pourrait s’appeler « engagement ». La critique a du reste reconnu depuis longtemps cette convergence, chez l’écrivaine, de la subjectivité, de l’histoire et du social, et une conception de la littérature soutenue par les exigences de la pensée. Et récemment, en 2009, France Théoret s’est elle-même expliquée sur son esthétique dans le recueil d’essais Écrits au noir (Éditions du remue-ménage), où elle expose notamment son refus de l’intimisme – à ne pas confondre avec subjectivité et individualité – et son parti pris de l’engagement.

L’œuvre de France Théoret rayonne aussi sur la scène internationale. La majorité de ses livres sont traduits en anglais; ses poèmes sont de plus traduits en italien et en espagnol, et publiés dans plusieurs anthologies. L’écrivaine est en outre une conférencière fort sollicitée : on l’entend au Canada, aux États-Unis, en Europe et en Nouvelle-Zélande. Cela sans oublier les nombreuses lectures publiques de poésie, ici comme ailleurs.

L’œuvre féconde de celle qui dit être « devenue féministe à ma table de travail, en silence et à l’écart » se double d’un engagement tant dans le milieu collégial, où elle a mis sur pied un programme de littérature au féminin (avec l’écrivaine Suzanne Lamy), qu’au sein du comité Solidarité Québec-Bosnie! À cette époque, France Théoret a codirigé l’ouvrage collectif La Bosnie nous regarde (Les Publications du Quartier libre, 1995) : une autre preuve, si besoin était, de la cohérence absolue d’une écrivaine chez qui cohabitent continûment l’individualité et la réflexion sociologique.

John Heward

À la fois peintre, sculpteur, performeur et virtuose de la batterie, John Heward s’impose au Québec, depuis plus de quarante ans, comme un acteur de premier plan, tant sur la scène des arts visuels que dans le domaine de la musique improvisée, plus particulièrement, du free-jazz. Il fait étroitement partie de cette génération d’artistes exceptionnels qui, dès les années soixante, début soixante-dix, ont largement contribué à redéfinir l’œuvre d’art à travers ses modes de représentation et de réception. À cet égard, John Heward emprunte très tôt dans sa pratique une voie qui le distinguera toujours. À travers les formes librement esquissées et les traces qu’il impose à la matière brute (vinyle, rayonne, toile, papier, bronze, acier ou aluminium), il accomplit, depuis toutes ces années, un œuvre de rigueur, sans concession aucune à la complaisance, constamment tributaire de sa volonté fondamentale d’éprouver les limites du conscient et de l’inconscient, et ce, sous autant de formes d’expression variées s’inscrivant toutes dans un même et continuel processus de mutation.

Né à Montréal en 1934, John Heward évolue au sein d’une famille où l’art, plus particulièrement la peinture, interagit au cœur des activités quotidiennes. Se rendant régulièrement à la maison de ses grands-parents, il y visite à loisir l’atelier de sa tante Prudence Heward, membre fondatrice du Canadian Group of Painters, un lieu fréquenté par des artistes renommés tels que Lawren Harris, A.Y. Jackson, Ann Savage et le peintre abstrait Gordon Webber. Ayant acquis, par la suite, une formation universitaire en histoire et en littérature, John Heward s’installe à Londres de 1957 à 1963, où il travaille à titre d’éditeur chez Penguin Books. De retour à Montréal, il occupe différents emplois et il entame parallèlement sa carrière en art, s’engageant dans une démarche singulière, du domaine de l’expérimentation, à la limite de la figuration et de l’abstraction, et qui d’emblée transgresse les genres et les pratiques, défiant l’ordre et la classification.

Qu’il s’agisse de peinture, de sculpture, de dessin ou de photographie de performance, l’art spontané, direct et profondément humaniste de John Heward souscrit manifestement à un besoin fondamental de communication, d’échange entre les êtres par l’intermédiaire de la forme signée, de celle dissimulée dans les replis de la matière accrochée, taquée au mur, suspendue ou déposée pêle-mêle au sol, du tracé, de la manipulation, de la tache et du geste, un peu à la manière dont cette nécessité s’est manifestée à l’origine, dans les peintures pariétales de Lascaux. Cependant, que la forme nous apparaisse identifiable ou à tout le moins associable à un fragment de réalité, elle ne s’inscrit pas moins dans un rituel permanent de transformation tributaire de la qualité de l’expérience que l’œuvre commande au spectateur, suivant un mode de présentation variable, puisque très rarement figé dans le temps et l’espace.

Elle n’est pas/elle est. Tel est le leitmotiv dualiste qui sous-tend l’ensemble de cette production. Et, en ce sens, une large part des titres des œuvres de Heward expriment ce principe dichotomique, négation/affirmation, alors que l’appellation Sans titre s’y trouve le plus souvent associée à un terme potentiellement évocateur ou emprunté au vocabulaire formel d’usage, comme pour en nier le sens et ramener l’essentiel du propos à l’expérience de l’œuvre elle-même : Sans titre (structure de paysage), Sans titre (triangle), Sans titre (marge), Sans titre (en formation), Sans titre (autoportrait), Sans titre (abstraction), etc.

En 1976 et 1977, John Heward réalise, en collaboration avec Alex Neumann, deux suites de photographies le présentant dans des rapports formels associatifs d’abord avec sa sculpture, puis avec sa peinture, soulignant de ce fait la nature performative de son travail. En posant ainsi son propre corps en référence à l’objet sculpté ou peint, l’artiste met clairement en exergue le caractère symbiotique de la relation qu’il entretient avec l’objet créé.

John Heward conserve aussi un lien étroit avec le domaine littéraire, et plus particulièrement avec le livre en tant qu’outil privilégié de transmission de la réflexion et de la création. Il produit notamment deux livres d’artiste, instructions (1987) et on (2009). Mais encore, il se réapproprie en toute légitimité l’objet livresque (catalogues d’exposition ou monographies qui lui sont consacrés), lorsqu’il le scelle à l’aide d’attaches ou d’agrafes, le transmuant en un support justifiant de nouvelles interventions de sa part. Ce faisant, Heward soustrait le document à l’emprise du temps. La notion de repentir n’existe pas dans sa pratique. Ici, comme dans sa peinture, l’objet « re-cyclé » redevient en quelque sorte la sentence initiale d’un propos en constante réaffirmation.

Ceci dit, John Heward improvise à l’essentiel. Dans le catalogue de l’exposition organisée en 2008 à Québec, Éric Lewis affirme que « La peinture de John Heward et sa pratique musicale sont extrêmement complémentaires, explorant toutes deux un même territoire artistique. Heward a choisi de poursuivre une seule vision artistique à travers deux médiums fort différents. En fait, il a choisi d’improviser – c’est-à-dire de puiser dans le potentiel de l’improvisation à la fois comme méthode et comme fin – dans ces deux médiums distincts ». Reconnu internationalement dans le cercle du free-jazz comme un percussionniste émérite, John Heward a participé à plus de 200 concerts publics, ici et à l’étranger, de même qu’à une douzaine d’enregistrements.

Représenté aujourd’hui par la Galerie Roger Bellemare à Montréal, John Heward a à son actif plus d’une quarantaine d’expositions individuelles, notamment à Paris, Londres, Atlanta, Chicago, New York, San Diego, Toronto et Montréal. Il a aussi exposé en duo à plusieurs reprises avec sa conjointe, l’artiste Sylvia Safdie, entre autres à New York, Copenhague et Beijing. Parmi les principales expositions collectives auxquelles il a participé, mentionnons Traffic : Conceptual Art in Canada c. 1965 to 1980 (2010-2012), Québec/New York (2001), Peinture, Peinture (1998), La Biennale de Montréal (1998) et Stations (1987).

Les œuvres de John Heward se trouvent aujourd’hui dans de nombreuses collections privées et publiques à travers le Québec et le Canada. C’est au Musée national des beaux-arts du Québec que l’on conserve le plus important corpus de ses œuvres, soit plus d’une centaine, à la faveur d’un généreux projet de donation de la part de l’artiste. C’est d’ailleurs dans cette foulée qu’en 2008 le Musée national organise et présente John Heward. Un parcours/Une collection, la plus grande exposition à caractère rétrospectif jamais consacrée à l’œuvre de l’artiste.

Le caractère singulier, voire avant-gardiste, de sa démarche, de même que la cohérence et la diversité de son activité créatrice font que John Heward occupe une place unique dans notre histoire de l’art contemporain. En lui remettant le prix Paul-Émile-Borduas, la société québécoise reconnaît la qualité et la profondeur de son œuvre qui demeure, dans l’actualité des arts visuels, une inspiration et une référence.

Jacques Languirand

À Paris, au début des années cinquante, alors qu’il poursuit ses études en art dramatique, Jacques Languirand se fait dire qu’il pourrait jouer de grands rôles à partir de sa… soixante-cinquième année. « J’avais 20 ans à l’époque, rappelle-t-il, alors ça m’a sonné. »

Mais comme la prophétie provient du grand metteur en scène Michel Vitold et que Jacques Languirand a toujours respecté les avis de ses mentors, il accepte de placer ses rêves de comédien en veilleuse. Aujourd’hui, je peux vous affirmer que les paroles de Vitold ont été le moteur de toute ma vie. »

De retour au Québec à l’aube de la Révolution tranquille, alors que la plupart de ses collègues amorcent leur carrière sur des chapeaux de roues, Jacques Languirand prend son temps. « Ça m’a conduit à la radio », résume-t-il. Mais également dans les coulisses du théâtre et de la télévision où il participe aux grandes émissions d’affaires publiques de son temps aux côtés des René Lévesque, Judith Jasmin, Michèle Tisseyre et autres vedettes du petit écran.

À Terre des Hommes où il agit comme designer-concepteur dans de nombreux pavillons, il assiste à la naissance de la société des communications et se frotte aux technologies du futur. Dès lors, il ne se contente pas de figurer parmi les pionniers d’une culture médiatique sur le point d’exploser : il contribue ici même à la développer.

En 1971, la radio de Radio-Canada lui offre une plage horaire, quatre soirs par semaine, pour faire ce qu’on appelle alors de la radio d’accompagnement. Il est prévu que Par 4 chemins et son animateur tireraient leur révérence au bout de trois mois. Mais le style de Languirand, sa passion pour le savoir, son intérêt pour les sciences, son anticonformisme séduisent une jeunesse en quête de sens et à la recherche de nouveaux repères.

Dans un climat de fièvre et de remises en question, le nouveau gourou des ondes propose des voies parallèles, des solutions audacieuses, des visions élargies susceptibles de renouveler notre rapport au monde. Derrière son micro, il présente un contenu axé sur l’interdisciplinarité et le partage des connaissances. Sa pensée mosaïque annonce Internet. Son approche conviviale préfigure les médias sociaux. Porté par son goût pour les choses de l’esprit, il revient à l’antenne bon an, mal an si bien qu’à l’automne 2012, à l’âge de 81 ans, il entame sa quarante-deuxième saison derrière le micro de Par 4 chemins, un record de longévité.

Né à Montréal en 1931, Jacques Languirand se sera donc affirmé comme un éveilleur de conscience et un vulgarisateur, à l’enseigne de la modernité. Contre tous les obscurantismes, cet apôtre de la vie intellectuelle a inscrit sa pensée vagabonde dans la culture populaire, pour amener son public à s’ouvrir, au moyen d’un art exceptionnel de l’animation radiophonique. « Je n’invente rien, je transmets », déclare-t-il modestement. Cette simple formule lui a permis d’accomplir une mission pédagogique aux accents hédonistes et à fidéliser trois générations d’auditeurs et auditrices.

Lecteur impénitent, auteur de plusieurs essais et pièces de théâtre, il a dirigé de nombreuses entreprises culturelles (notamment le Théâtre du Nouveau Monde avec Jean Gascon), enseigné la communication sous toutes ses formes, une contribution que l’Université McGill a salué en lui remettant un doctorat honoris causa en 2002.

Jacques Languirand a conçu et réalisé plusieurs spectacles multimédias, notamment en collaboration avec le duo formé de Michel Lemieux et Victor Pilon. Il a coproduit avec la Société Radio-Canada un site Internet à partir de son émission encyclopédique. Il anime également sa propre webtélé, accessible gratuitement et sans publicité sur le Net. Porte-parole pour le Québec du Jour de la Terre depuis 2000, journaliste et conférencier, il continue d’accueillir les défis avec enthousiasme et n’a jamais cessé de se renouveler.

En 1993, à 72 ans, se souvenant des paroles de son maître parisien, il acceptait d’interpréter de multiples personnages dans trois pièces de Shakespeare. À l’invitation du metteur en scène Robert Lepage, il a ensuite accompagné la troupe du théâtre Repère en tournée en Europe et en Asie. Et ce retour à la scène du vieux lion a été couronné de succès.

Plus récemment, lorsque le jeune metteur en scène Martin Villeneuve lui a téléphoné pour lui proposer le rôle de Jacob Obus dans son film Mars et Avril, il a accepté la proposition, ravi de participer à une production résolument tournée vers l’avenir. Avec l’aide de Nicole Dumais, son épouse et « inspiration » à la radio depuis 15 ans, il a mis au point de nouvelles techniques pour mémoriser son texte. « J’ai une réelle admiration pour Nicole, s’enthousiasme-t-il, elle possède une souplesse et une habileté considérables. »

On le prétend sage, érudit, philosophe, il est parvenu à « vieillir sans devenir un vieux ». À l’âge où plusieurs pontifient, il préfère se tourner vers les moins de 25 ans pour sentir venir le vent. « Les choses évoluent à un tel rythme, prédit-il, qu’il est difficile pour la plupart d’entre nous d’y voir clair. Si j’ai un conseil à donner, c’est de consulter les jeunes. Ils sont plus aptes que nous à saisir les nouvelles réalités. »

Fait officier de l’Ordre du Canada en 2003 et chevalier de l’Ordre national du Québec en 2004, Jacques Languirand a reçu de nombreux hommages et distinctions au cours de sa prolifique carrière. Après lui avoir accordé le prix Georges-Émile-Lapalme 2004 pour la qualité et le rayonnement de la langue française, le gouvernement du Québec lui attribue pour une deuxième fois sa plus haute distinction dans le domaine culturel, en lui décernant le prix Guy-Mauffette consacré à la radio et à la télévision. Il s’agit d’une récompense particulièrement appropriée puisque Jacques Languirand est reconnu comme le successeur et le disciple le plus notoire de l’animateur du Cabaret du soir qui penche. Reste son parcours unique, sa façon originale de s’adresser à l’auditoire, sa volonté sincère d’aider les gens. Dans un monde axé sur la performance et les possessions matérielles, il demeure l’une des rares personnalités publiques à tabler sur les valeurs spirituelles, et cela, en dehors de tout dogme ou de toute religion. Pour cela et pour mille et une autres choses, sa contribution est gigantesque.

Dinu Bumbaru

Dinu Bumbaru est né à Vancouver, son nom est d’origine roumaine et ses racines normandes, « mais pratiquement, je ne connais que Montréal », dit-il. Et, pourrait-on ajouter, les amoureux du patrimoine montréalais ne connaissent quasiment que lui! C’est que depuis un bon quart de siècle, Dinu Bumbaru est LA voix d’Héritage Montréal, organisme sans but lucratif né en 1975 et voué principalement à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine architectural et paysager de la métropole. Voix qui dépasse largement les frontières métropolitaines, et même nationales, puisqu’elle est entendue un peu partout dans le monde. Ainsi en juin 2012, Dinu Bumbaru se trouvait au Japon à titre d’expert, pour les besoins d’un comité consultatif du cabinet du premier ministre sur les sites industriels.

« Je m’intéresse à l’architecture depuis l’enfance », dit celui que d’aucuns surnomment « monsieur Patrimoine ». C’est donc tout naturellement qu’il s’inscrit à l’École d’architecture de l’Université de Montréal à la fin des années soixante-dix et trouve ses premiers mentors dans les réputés professeurs Laszlo Demeter, Pierre-Richard Bisson et peut-être surtout Melvin Charney, connu pour son approche bien peu conventionnelle de l’architecture et de l’urbain. Celui-ci avait pratiquement déménagé sa classe dans la ville afin de « forcer ses étudiants à ouvrir les yeux sur l’environnement bâti, de les mettre en contact avec plusieurs univers », se rappelle Dinu Bumbaru.

Le jeune bachelier entre à Héritage Montréal en 1982 à titre de recherchiste-rédacteur (son créneau : les guides techniques) et y occupe tour à tour les fonctions de responsable de l’éducation, directeur général, directeur des programmes puis, de 2005 à aujourd’hui, directeur des politiques. Au nom de l’organisme, Dinu Bumbaru rédige des mémoires, participe à des comités, à des tables de concertation et à des consultations publiques, organise des activités éducatives, favorise la mobilisation citoyenne et collective à l’égard du patrimoine. En somme, dès qu’il est question d’aménagement urbain à Montréal, on le voit bientôt sur tous les fronts, ici talonnant l’administration municipale pour qu’elle adopte un « calendrier patrimonial », là dénonçant les démolitions de bâtiments qui viennent trop souvent avec la réalisation des grands projets (ou d’aucun projet du tout), ailleurs forgeant des alliances avec les acteurs communautaires et économiques.

Animé de la conviction que « le patrimoine, c’est non seulement les édifices et les monuments, mais aussi le sol, et les paysages autour », Dinu Bumbaru participe, en 1987, à la création du programme de maîtrise en rénovation-restauration-recyclage de l’Université de Montréal, rebaptisé aujourd’hui Conservation de l’environnement bâti. Ce programme interdisciplinaire misant sur l’expertise d’architectes, d’urbanistes, d’archéologues ou encore de restaurateurs de vitraux a été le premier dans le domaine du patrimoine bâti au Canada. « Nous avions le désir de former des spécialistes dans le contexte québécois. Or nous avons constaté à l’époque que le programme était l’un des seuls du genre dans toute la Francophonie », récapitule Dinu Bumbaru non sans une certaine fierté.

Du savoir-faire acquis ici grâce à des formations innovantes, Dinu Bumbaru se fera lui-même l’un des grands ambassadeurs. C’est ainsi que tout en poursuivant inlassablement son travail au sein d’Héritage Montréal, il s’engage de façon soutenue dans le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), organisme non gouvernemental conseiller de l’UNESCO en matière de patrimoine culturel. D’abord secrétaire d’ICOMOS Canada de 1990 à 2000, il en est le président depuis 2009 et a été le secrétaire général de toute l’organisation internationale de 2002 à 2008.

Cet engagement a amené ce diplômé en architecture à participer à moult colloques, délégations et comités internationaux : toutes tribunes qui lui permettent de contribuer aux avancées québécoises en matière de patrimoine culturel – par exemple, la rédaction de la Déclaration de 2000 sur le sujet – et à leur diffusion à travers le monde. À cet égard, celui qui se définit comme « un commerçant d’idées » rappelle que le Québec est le seul endroit au monde à avoir promulgué une loi sur le développement durable dans laquelle la protection du patrimoine culturel est décrite comme principe de ce modèle de développement. Il sera aussi de plusieurs missions expertes dont l’une, effectuée en 1992 pour l’UNESCO, porte sur l’évaluation des dommages de guerre infligés à la partie vieille de la ville de Dubrovnik (Croatie), celle-ci étant classée parmi les sites du patrimoine mondial. Est-ce durant cette mission qu’il comprend toute l’importance de la présence des « gens du patrimoine » dans les situations de crise? Reste que deux ans plus tard, Dinu Bumbaru obtient une maîtrise en architecture de l’Université York (Royaume-Uni) avec un mémoire sur les mesures d’urgence applicables au patrimoine architectural.

L’ICOMOS sollicitera cette expertise fine de Dinu Bumbaru entre autres pour des missions à Kobe (Japon), à Bam (Iran) ainsi qu’à Jacmel et Port-au-Prince (Haïti) après le tristement célèbre séisme de 2010. Ses connaissances en matière de mesures d’urgence ne sont pas lettre morte sur la scène locale : en plus d’avoir été mises à contribution lors de la crise du verglas de 1998, elles servent notamment au Centre de sécurité civile de la Ville de Montréal et au ministère québécois de la Sécurité publique. Le travail de Dinu Bumbaru sur les mesures d’urgence aura conduit à une meilleure prise en compte du patrimoine dans les situations extrêmes – accident technologique, conflit ou catastrophe naturelle – tant au chapitre de la prévention au moment d’un sinistre annoncé qu’à l’étape de la reconstruction des bâtiments, des sites, des villes ou des paysages patrimoniaux touchés. Cela constitue sans nul doute une de ses contributions les plus originales à l’évolution des pratiques en matière de sauvegarde et de conservation du patrimoine, ce qui lui a valu la reconnaissance internationale de l’Institut international de conservation qui lui attribue son Advocate Award en 2012.

Il faut ajouter que l’originalité de l’action de Dinu Bumbaru tient beaucoup, aussi, à ces constants allers-retours entre le local et l’international, d’une part, entre le milieu universitaire et le milieu associatif, d’autre part. On ne s’étonnera donc pas que l’un des maîtres mots de celui qui est également professeur associé à l’École d’architecture de l’Université de Montréal soit « décloisonnement ». Cette pratique du décloisonnement fait qu’on le retrouve par exemple à des tables de concertation et à des comités se rapportant au mont Royal, au canal de Lachine, au réaménagement des abords du pont Jacques-Cartier ou encore aux processus consultatifs. Elle fait en outre qu’en 2009, Dinu Bumbaru compte parmi les fondateurs de l’Institut des politiques alternatives de Montréal (IPAM), un organisme sans but lucratif ayant comme objectif de contribuer à la planification urbaine de Montréal et à la démocratie locale.

« Nous sommes dans une ère qui met en dialogue l’individuel et l’universel, le local et l’international », affirme Dinu Bumbaru. Cette philosophie trouve écho jusque… dans les récompenses reçues! À titre d’exemple, l’association Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec lui a décerné son prix Lionel-Séguin en 2000 alors qu’en 2004, la Chaire UNESCO en patrimoine de l’Université Laval lui remettait sa médaille. L’Ordre des urbanistes du Québec et l’Ordre des architectes du Québec l’ont aussi honoré en 2003 et en 2008 respectivement. Cette même année 2008, Dinu Bumbaru recevait le Prix du lieutenant-gouverneur de la fondation Héritage Canada et était fait membre de l’Ordre du Canada.

« Notre grand défi [en tant que société], c’est l’usage et l’enrichissement du patrimoine, afin qu’il soit pour nous comme pour les générations suivantes une source de fierté, d’inspiration et de plaisir », estime Dinu Bumbaru. Et s’il en est un qui mérite notre attention comme source de fierté et enjeu ici et maintenant, c’est le patrimoine de nos grandes institutions, notamment religieuses. « Un très grand patrimoine, fascinant parce qu’on y a réuni tous nos arts, parce qu’il traverse le temps et que ses clochers, toponymes ou domaines façonnent notre paysage identitaire en raison de l’investissement collectif qui y a été consenti », dit le nouveau lauréat du prix Gérard-Morisset. Dinu Bumbaru, à la fois Montréalais et universel, œuvre sur ce front-là aussi. Et nul doute que son action aidera sa société à « faire le point sur ce bien commun et à envisager son avenir avec confiance et intelligence ».

André Melançon

Réalisateur, acteur, scénariste. Ainsi est défini André Melançon dans Le dictionnaire du cinéma québécois de Michel Coulombe et Marcel Jean. Mais il est bien plus que cela. Non seulement il a été – et il est toujours – réalisateur pour le petit et le grand écran, mais il a fait de la mise en scène pour le théâtre, a été entraîneur pour la Ligue nationale d’improvisation (LNI), en plus de s’être impliqué dans le milieu culturel et social. Résumer sa vie est presque impossible tant les talents se sont multipliés et diversifiés chez cet homme né à Rouyn-Noranda.

« C’était une ville qui dans les années cinquante, avait sept salles de cinéma pour une population de 36 000 habitants. Je n’ai donc pas été, nous dit-il, un enfant de la télévision. » Le jeune André assiste à beaucoup de films tant à l’école primaire que dans ces salles. Il a un véritable coup de foudre pour cet art quand, à l’âge de 14 ans, il voit La Strada de Federico Fellini. « Ce film a été mon chemin de Damas, précise-t-il. J’ai compris que le cinéma ne racontait pas seulement des histoires, mais qu’il y avait une façon de les raconter. J’ai découvert ainsi le langage cinématographique. »

C’est douze ans plus tard, ayant déjà derrière lui quelques années d’intervention sociale et quelques films amateurs en 8 mm, qu’il tourne sa première œuvre, Le camp de Boscovillle (1967). Son travail a toujours été marqué par un engagement social qui a débuté avant qu’il ne termine ses études classiques, quand il a rejoint les « Disciples d’Emmaüs ». Après une année au Pérou, qui sera le premier de nombreux pays qu’aura visités ce grand voyageur, il devient « professionnel à la rééducation des jeunes délinquants ». Pour ces adolescents en difficulté, il mettra sur pied des ateliers de cinéma et de théâtre.

En 1969, André Melançon se voit offrir le poste d’animateur des tournées de diffusion de films québécois en région par Robert Daudelin, directeur du Conseil québécois pour la diffusion du cinéma. « On ne pouvait pas rêver de meilleur emploi, comme passer une semaine au Lac-Saint-Jean avec Arthur Lamothe ou en Abitibi avec Pierre Perrault. Je rencontrais des gens de cinéma et cela m’a permis de déposer un projet à l’Office national du film (ONF), Des armes et les hommes (1973), qui mêlait le documentaire et la fiction. » Jacques Bobet, producteur à l’ONF, le remarque. Sachant qu’il a été psychoéducateur, il lui propose de tourner des courts métrages de 20 minutes destinés aux enfants pour une série appelée « Tout le monde parle français ». Après ces productions (Les tacots, « Les oreilles » mène l’enquête et Le violon de Gaston) résolument axées sur le monde urbain, il signe Les vrais perdants, qui feront couler beaucoup d’encre et dont on parle encore aujourd’hui tant le sujet sur des parents qui veulent voir leurs enfants réussir absolument dans le sport ou une discipline artistique demeure actuel.

Il continue de travailler avec les enfants qu’il met en scène, pour Les Productions Prisma, dans Comme les six doigts de la main (1978), son premier long métrage de fiction qui sera divisé, toutefois, en trois épisodes pour la télévision. Cette comédie captivante sur les épreuves qu’une bande de trois garçons et deux filles font passer à un jeune garçon qui veut se joindre à eux remporte le Prix du meilleur long métrage québécois de l’Association québécoise des critiques de cinéma.

On ne sera pas surpris que six ans plus tard – après quelques courts métrages documentaires – André Melançon s’aventure de nouveau dans le cinéma pour enfants avec La guerre des tuques (1984), une commande de Rock Demers qui démarre ainsi sa série « Contes pour tous ». Scénarisée par Roger Cantin et Danyèle Patenaude, cette production qui évoque la relation d’amitié, de rivalité et de solidarité entre deux bandes d’enfants qui se bataillent pour un grand château de neige et de glace est distribuée dans 125 pays. Frais et vibrant d’authenticité, ce long métrage couvert de prix sera suivi en 1986 par Bach et Bottine, appartenant à la même série. Cela paraît incroyable, mais le film sera exploité dans 3000 salles en ex-URSS; il récoltera lui aussi plusieurs prix. Et le cinéaste continuera d’amasser les honneurs avec Fierro… L’été des secrets (1989), tourné en Argentine pour la même série de contes, et Daniel et les superdogs (2004).

Au cours de ces mêmes années, André Melançon signe 16 autres productions, en particulier pour la télévision, dont Cher Olivier, Albertine, en cinq temps, Asbestos, la suite de Ces enfants venus d’ailleurs et Printemps fragiles, qui, cela va sans dire, seront couronnées de plusieurs prix. C’est durant ces années qu’il lui arrive, comme il dit, un accident : il devient comédien, et ce, grâce à Clément Perron qui cherchait un acteur pour interpréter un homme au physique de géant et légèrement débile pour Taureau (1973). N’ayant aucune expérience de comédien, il passe quand même un bout d’essai à la demande des producteurs et obtient ce rôle, qui sera suivi par 13 autres, notamment dans Partis pour la gloire (1975) toujours de Clément Perron, Onzième spéciale (1988), un téléfilm de Micheline Lanctôt, Les matins infidèles (1989) de Jean Beaudry et François Bouvier, Le côté obscur du cœur (1992), co-produit par Roger Frappier et tourné en espagnol par l’Argentin Eliseo Subiela, et Joyeux calvaire (1996) de Denys Arcand.

Ce métier d’acteur appris sur le tas sera complété par sa participation pendant dix ans à la Ligue nationale d’improvisation, qui sera pour lui une école importante pour comprendre le jeu d’acteur et l’élaboration d’un récit. C’est après une joute à la LNI, autour d’une bière avec Denis Bouchard et Marcel Lebœuf, que naît l’envie d’écrire un scénario dramatique à trois. Le tournage de Rafales a été, selon le cinéaste, à la fois très beau et très difficile. « L’histoire, précise-t-il, se déroulait la veille de Noël pendant une tempête de neige et, comme par hasard, durant le tournage de la mi-janvier à la fin de février il n’y a pas eu de tempête de neige ! Il a fallu durant 17 jours créer les conditions d’une tempête de neige. Et l’équipe était merveilleuse grâce à la complicité de tous ses membres. »

André Melançon signe ensuite Nénette (1991), avec comme coscénariste Andrée Pelletier qu’il avait dirigée dans Bach et Bottine, et coréalise avec Geneviève Lefebvre Le ciel sur la tête (2001). Signalons qu’il a également réalisé en 1995 un téléfilm pour une série française, Le boulard.

André Melançon se compte parmi les privilégiés d’avoir pu travailler continûment durant plus de quarante ans et faire ce qu’il a toujours eu envie de faire. « J’ai eu des propositions magnifiques, comme La guerre des tuques ou Cher Olivier, explique-t-il. Parfois, c’est moi qui proposais, comme cela s’est produit pour le théâtre. Depuis mon enfance, j’ai toujours aimé le théâtre. » Ce qui l’amènera à adapter pour la scène La promesse de l’aube, le roman autobiographique de Romain Gary, présentée en 2006 à L’Espace GO et qui a été considérée comme l’une des meilleures pièces de théâtre de l’année. Il mettra également en scène en 2008 Les justes d’Albert Camus au Théâtre Denise-Pelletier.

Quand on lui demande s’il existe à ses yeux une différence fondamentale entre le cinéma et le théâtre, il nous répond : « Que ce soit pour des films en salles et pour la télévision ou pour des pièces de théâtre, il y a un commun dénominateur qui est de raconter une histoire. Je reviens toujours à mon enfance, à cette fascination quand ma grand-mère me racontait des histoires. »

La simplicité et l’empathie qui se dégagent de notre rencontre avec le cinéaste sont justement les qualités toujours soulignées par les critiques. S’intéressant aux rapports entre les humains, qu’ils soient adultes ou enfants, André Melançon met le doigt avec bienveillance et souvent avec humour sur des sujets graves comme la violence dans les relations interpersonnelles, la compétitivité, l’indignité, la perversité sexuelle, les choix incontournables. Sur fond de discordance et d’opposition, de vivacité et de fantaisie, son univers demeure intense et touchant, car il est enraciné dans un monde que nous pouvons reconnaître et faire nôtre.

Jean-Claude Tardif

Quand on regarde l’impressionnante liste de découvertes et de réalisations du docteur Jean-Claude Tardif, cardiologue et directeur du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal, on ne peut s’empêcher de se demander si on a affaire à un homme ou à un super-héros.

Enfant, celui qui ne se doutait pas encore qu’il deviendrait une sommité internationale dans le domaine de la santé cardiovasculaire est témoin du décès de plusieurs membres de sa famille atteints de maladies cardiaques. Il n’en faut pas plus à cet être doué et déterminé pour qu’un déclic survienne, déclic qui donnera naissance à une passion : la médecine. Pour ce qui est de la suite, vaut mieux être bien assis, car ce qui débuta comme une petite étincelle prit avec le temps des allures de brasier.

Voyage au cœur des artères
Chercheur chevronné, le docteur Tardif est reconnu mondialement pour ses travaux sur l’athérosclérose. Cette maladie inflammatoire de la paroi artérielle, qui est d’ailleurs la plus meurtrière au monde, est responsable de la plupart des maladies cardiovasculaires. Souvent asymptomatique, l’athérosclérose peut en effet faire des ravages en provoquant une mort subite, un infarctus, des crises d’angine ou des accidents vasculaires cérébraux.

Visionnaire, ce diplômé en médecine de l’Université de Montréal, qui a complété sa formation en cardiologie et en recherche à Montréal et à Boston au milieu des années 1990, est le premier à décrire, avec l’imagerie, les effets des thérapies fondées sur le HDL normal (ou « bon cholestérol ») sur la progression de l’athérosclérose chez l’humain. Déjà en 1997, il faisait mention des antioxydants pour traiter le blocage récurrent des artères. « Il y a beaucoup d’avancées dans ce domaine », déclare aujourd’hui avec espoir le brillant médecin, qui n’a pas peur d’explorer plusieurs pistes pour le traitement de la maladie. « Un jour viendra où nous verrons peut-être l’athérosclérose disparaître », ajoute-t-il. Parions que la technique d’imagerie avant-gardiste qu’il a mise au point, appelée ultrasonographie intravasculaire, qui permet de visualiser avec précision la paroi interne des artères, y sera pour quelque chose. Le docteur Tardif est également chef de file dans le domaine des biomarqueurs, de la pharmacogénomique et de la médecine personnalisée, tous des outils qui permettent de soigner les gens plus intelligemment. Par exemple, selon le terrain génétique d’une personne, il serait possible de trouver les bons médicaments ainsi que la bonne dose et le bon moment pour l’administrer. Science-fiction, dites-vous? Pas du tout : c’est le concept derrière la pharmacogénomique, un concept qui permet d’espérer une future médecine adaptée aux besoins de chacun des patients.

Des réalisations d’envergure
Mais ce n’est pas tout. À son bagage très étoffé de médecin, de cardiologue et de chercheur en sciences biomédicales et en recherche clinique s’ajoute celui de fondateur. Bâtisseur infatigable, il se démarque par la mise en place d’une suite impressionnante d’infrastructures de recherche majeures : le réseau pancanadien d’imagerie de l’athérosclérose CAIN (Canadian Atherosclerosis Imaging Network), le Centre de pharmacogénomique Beaulieu-Saucier de l’Université de Montréal, le CMOD (The International Partnership for Critical Markers of Diseases), le Centre d’excellence en médecine personnalisée (CEPMed) et le réseau international GAIN (Global Atherothrombotic Investigative Network).

Grâce à son leadership et à son étonnante ardeur au travail, le docteur Tardif a su mettre en place des organisations qui s’inscrivent dans une stratégie d’ensemble où le bien-être du patient est au centre des préoccupations. Toutefois, sa contribution la plus marquante demeure sans contredit la mise en place du Centre de coordination des essais cliniques de l’Institut de cardiologie de Montréal (MHICC). À la base des autres initiatives organisationnelles, le MHICC est l’organisme pilier de la stratégie instaurée par le docteur Tardif. Il en est le fondateur, le concepteur ainsi que le directeur scientifique, et il y dirige de nombreuses grandes études cliniques internationales. En une décennie, il a hissé cette organisation au rang d’intervenant de classe internationale dans le domaine du développement et de la coordination des grands essais cliniques de pointe. Aujourd’hui, le MHICC compte 200 personnes et un réseau de 2 000 sites cliniques dans plus de 20 pays couvrant l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie. Impressionnant, vous dites?

En 2007, il a également lancé une deuxième grande initiative : la conception et la mise en place d’une biobanque (constituée de matériel biologique et de données) formée à partir d’une cohorte hospitalière de 30 000 patients de l’Institut de cardiologie de Montréal. Il n’existe actuellement aucune autre cohorte hospitalière de cette envergure dans le monde. En plus d’attirer des partenaires industriels majeurs, cet outil unique en son genre permet notamment l’avancement des connaissances portant sur les bases génétiques des maladies cardiovasculaires.

Malgré cette étonnante feuille de route, cet homme d’action fait preuve d’une grande humilité en ne s’attribuant pas tout le mérite de ses réussites. « Je ne suis qu’une personne parmi une équipe de plus de 70 collaborateurs puis de 600 personnes travaillant avec assiduité au centre de recherche de l’Université de Montréal », précise-t-il.

Jusqu’à ce jour, le docteur Tardif a signé ou cosigné plus de 600 articles et abrégés dans de prestigieuses revues scientifiques : New England Journal of Medicine, The Lancet, Journal of the American Medical Association, Journal of the American College of Cardiology, European Heart Journal, British Journal of Pharmacology, Circulation et Nature Genetics. À cela s’ajoutent l’édition de nombreux ouvrages, la rédaction d’au moins 30 chapitres de livres et la tenue de plus de 400 conférences au Canada et à l’étranger.

L’ampleur de sa production scientifique et son engagement de tous les instants lui valent une réputation internationale bien méritée ainsi qu’un nombre important de distinctions. Titulaire de la Chaire Pfizer en athérosclérose de l’Université de Montréal, il a aussi été nommé Fellow de l’Académie canadienne des sciences de la santé. Durant l’année 2008, il s’est vu décerner le Prix d’excellence en recherche de la Société canadienne de cardiologie de même que le titre de Personnalité de l’année du journal La Presse. Puis, en avril 2002, l’édition canadienne de Times le présentait comme l’un des chercheurs les plus prometteurs de sa génération.

Au-delà d’une contribution scientifique remarquable, de percées médicales exceptionnelles et de création d’organisations qui positionnent le Québec à l’avant-scène dans le monde, ce qui motive le docteur Tardif avant tout, c’est de contribuer au mieux-être des patients en faisant des découvertes qui vont changer, voire sauver, leur vie et révolutionner les traitements. « Je pense que grâce aux travaux et aux recherches effectués, nous avons réussi à réduire la mortalité associée aux maladies cardiaques et à leurs complications », ajoute-t-il sans forfanterie.

Le cœur du chercheur
Mordu de recherche et de tout se qui se rapporte au domaine cardiovasculaire, le docteur Tardif avoue ressentir cette même ferveur quand il est question de hockey. Comme bien des Québécois, il est un ardent partisan des Canadiens de Montréal et confie avoir gardé son côté enfantin quand il est question de son équipe. Quant à son autre passion, elle loge au sein du noyau familial, son unité de base. Marié depuis 23 ans à Michèle Giguère et père de deux enfants (Jean-Daniel et Pier-Luc), celui qui travaille sans relâche déclare avoir « la plus belle pensée » pour sa famille, qui a fait beaucoup de sacrifices pour lui permettre de travailler d’arrache-pied et de continuer ses recherches.

Il n’y aucun doute, en 20 ans d’efforts soutenus et de réussites continues, le docteur Tardif a accompli un travail colossal. Quant à savoir si ses prouesses sont dues à des gènes d’humain ou de super-héros, il y a fort à parier que c’est la deuxième option qui l’emporte!

Serge Payette

Un voyage imprévu en Arctique est à l’origine de l’impressionnante carrière de Serge Payette, carrière qu’il a essentiellement consacrée à la connaissance des environnements nordiques. Après avoir obtenu son baccalauréat en agronomie, il décide d’élargir ses horizons en entamant un baccalauréat en géographie. Nous sommes en 1966. Le Centre d’études nordiques (CEN), qui venait tout juste d’être créé, recherche alors une personne spécialisée dans l’étude des sols. Tous les professionnels dans ce domaine étant déjà engagés par le gouvernement, on approche le jeune étudiant, qui est formé en la matière. C’est ainsi que Serge Payette passera les quelques mois suivants à travailler et à camper en milieu sauvage, dans la région du cours d’eau qui porte maintenant le nom de rivière Arnaud. « Ce fut une révélation pour moi », confie celui qui faisait ses premiers pas dans ce qui deviendrait plus tard l’équivalent de sa seconde maison ou, pour être plus juste, de sa cour arrière. « À partir de ce moment-là, j’ai travaillé dans le Nord-du-Québec plusieurs mois par année, été comme hiver, ajoute-t-il. J’y ai aussi emmené ma femme, mon fils et ma fille en camping presque chaque été. » Depuis cette époque, il poursuit sans relâche et avec enthousiasme une carrière entamée un peu par hasard, durant laquelle il complète également une maîtrise en biologie végétale à l’Université Laval et un doctorat d’État en sciences naturelles de l’Université de Montpellier, en France.

Sur le chemin du Nord
Géographe, agronome, professeur titulaire d’écologie végétale au Département de biologie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche nordique en écologie des perturbations, ce chercheur actif cumule plus de 40 ans d’expérience dans le décodage des écosystèmes du Nord-du-Québec. Doyen de la recherche nordique au pays, il a, durant toutes ces années, parcouru cette région éloignée jusque dans ses confins les moins accessibles afin de mieux saisir les changements profonds qui y avaient lieu. Il étudie d’ailleurs l’impact des changements climatiques sur la végétation depuis la fin des années 1970, soit bien avant que cette problématique ne fasse les manchettes. Ses découvertes figurent parmi les cas les mieux documentés (et les plus cités) et s’inscrivent au cœur des grands débats qui animent aujourd’hui la communauté scientifique. De plus, ses travaux sur la dynamique de la limite des forêts ainsi que sur la réponse des écosystèmes nordiques aux perturbations et au climat ont le mérite d’être reconnus partout dans le monde et d’avoir influencé un grand nombre de scientifiques de premier plan.

Auteur prolifique, ce professeur curieux et polyvalent a touché, durant sa carrière, à une multitude de sujets diversifiés, mais complémentaires, tous à la base d’une meilleure compréhension des phénomènes centraux à l’origine des paysages nordiques. Difficile de passer sous silence les travaux qui ont fait les manchettes dans les médias, notamment dans la presse internationale, et qui concernent la fonte du pergélisol, un sol qui se maintient constamment à une température égale ou inférieure à 0 °C durant au moins deux ans. Le dégel d’une partie de ces types de sol a pour résultats de déstabiliser les surfaces et de menacer l’intégrité des terrains et des infrastructures routières et aéroportuaires du Nord-du-Québec. C’est donc la croissance harmonieuse des communautés nordiques qui est en jeu, ce qui préoccupe grandement notre chercheur. De plus, près des deux tiers du pergélisol risquent de disparaître d’ici 2200, avec pour conséquence la libération d’une immense quantité de méthane dans l’atmosphère. Le réchauffement du climat demeure la plus probable des explications à ce phénomène criant d’actualité.

Un parcours réussi
L’œuvre du professeur Payette, d’une grande richesse, est loin de s’arrêter là. Chef de file en écologie végétale, historique et des perturbations, ce scientifique accompli possède un curriculum vitæ qui témoigne d’une productivité exceptionnelle. Jusqu’à ce jour, il compte environ 200 publications scientifiques, dont quatre articles parus en moins de cinq ans dans la très prestigieuse revue Nature (une performance enviable et égalée par très peu de chercheurs!). Et malgré cet agenda déjà très chargé, il a tenu le rôle de rédacteur principal pour des ouvrages collectifs et celui de rédacteur en chef ou adjoint pour quelques revues, en plus d’avoir fondé la revue scientifique internationale Ecoscience.   

Épris de la botanique, il est aussi conservateur de l’Herbier Louis-Marie de l’Université Laval. Il publiera d’ailleurs sous peu, de concert avec plusieurs collègues, le premier des quatre volumes de la Flore du Québec-Labrador nordique, un ouvrage très attendu par les gens du milieu. Ce projet à long terme, dirigé conjointement par le Centre d’études nordiques et l’Herbier Louis-Marie, a été entamé par le professeur Payette lui-même au cours des années 1980. « Cette réalisation, qui me tient énormément à cœur depuis plus de 30 ans, est probablement la plus importante de ma carrière », explique ce grand passionné et travailleur infatigable.

Outre sa production scientifique abondante, soutenue et remarquable à de nombreux égards, le professeur Payette a dirigé le Centre d’études nordiques (CEN) pendant 12 ans et en est membre depuis maintenant 40 ans. Ce centre d’excellence interuniversitaire regroupe plusieurs universités et instituts ainsi que quelque 200 chercheurs, étudiants, stagiaires et professionnels venant de diverses disciplines. Avec son leadership scientifique hors du commun, le professeur Payette a en effet su réunir une grande équipe multidisciplinaire au sein du CEN, qui fête cette année ses 50 ans d’existence. Pas mal du tout pour un organisme dont l’avenir semblait plus qu’incertain au début des années 1980. « J’ai travaillé très fort pour éviter sa disparition, en relation étroite avec le gouvernement du Québec et l’Université Laval. C’est un des rares centres de recherche qui peut se vanter d’avoir atteint cet âge vénérable! », précise le professeur, qui a tout mis en œuvre pour en faire un centre de recherche d’envergure nationale et internationale.

La transmission du savoir : une vocation
On ne peut parler de la carrière de cet éminent chercheur sans souligner sa contribution en tant qu’enseignant. Depuis plus de 40 ans, le professeur Payette consacre sa vie à ce qui le passionne le plus, soit la recherche et la formation de chercheurs. Très attaché à sa mission d’enseignement, il prend plaisir à transmettre à ses étudiants son amour pour le Nord et les grands espaces. Depuis ses débuts, il a formé très exactement 81 étudiants aux cycles supérieurs. De nombreuses générations de chercheurs ont donc eu la chance de bénéficier de son enthousiasme légendaire, de sa passion contagieuse pour l’écologie et de sa vaste expérience en recherche. De quoi assurer une relève scientifique compétente et recherchée. « Enseigner, pour moi, c’est former des professionnels de grande qualité pour notre société. C’est ce que j’ai fait et j’en suis particulièrement fier », rapporte ce pédagogue extrêmement apprécié. D’ailleurs, pour lui prouver leur reconnaissance, ses étudiants lui ont décerné le titre de « professeur étoile de la Faculté des sciences et de génie » à deux reprises ainsi que le Prix d’excellence en enseignement au premier cycle. 

La qualité de ses travaux de recherche a également été reconnue à de nombreuses occasions. Nommé boursier Killam par le Conseil des Arts du Canada entre 1989 et 1991, le professeur Payette est notamment titulaire de l’une des six prestigieuses chaires du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada depuis 2003, une reconnaissance nationale de ses accomplissements scientifiques. De plus, il est le premier lauréat du prix de la famille Weston, la plus importante récompense décernée à un chercheur en sciences naturelles actif en recherches nordiques au Canada.

Les maintes réalisations de Serge Payette et son parcours riche en expériences ont quelque chose de vertigineux. Pas étonnant qu’il trouve du réconfort dans la musique ainsi que dans la contemplation de la nature et du cosmos. Quoi qu’il en soit, on ne peut faire autrement que d’admirer le cheminement de ce grand professeur en symbiose avec les éléments, qui a su bâtir sa vie sur les bases solides de la passion et de la détermination

En janvier 2014, Radio-Canada a nommé M. Payette « Scientifique de l’année 2013 ».

Nabil G. Seidah

Il n’y a aucun doute : derrière le regard chaleureux et compatissant du docteur Nabil G. Seidah se cache un cerveau brillant, avide de connaissances. En plus d’avoir codécouvert la ß-endorphine, ce spécialiste en biochimie des protéines, en enzymologie ainsi qu’en biologie moléculaire et cellulaire est reconnu comme un chef de file mondial pour ses travaux liés au domaine des pro-protéines convertases, enzymes impliquées dans le découpage des protéines en plus petites molécules actives.

Parcours d’une fructueuse carrière
Scientifique de renommée internationale, Nabil G. Seidah est professeur titulaire au Département de médecine de l’Université de Montréal et directeur du Laboratoire de biochimie neuroendocrinienne de l’Institut de recherches cliniques de Montréal. Depuis sa tendre enfance, il est fasciné par le mécanisme de cette incroyable machine qu’est le corps humain. Dès l’âge de cinq ans, sitôt ses devoirs faits à son retour de l’école, il passe des heures à feuilleter les pages des dictionnaires Larousse médicaux illustrés de 1900-1950. C’est là, aux abords du Caire en Égypte, qu’il se découvre une forte préférence pour les sciences biomédicales et la médecine. Cette véritable passion deviendra plus tard une vocation. La rencontre de sa grand-mère paternelle alors qu’il a environ sept ans y est également pour quelque chose. Souffrant de schizophrénie, elle a un air hagard qui ébranle l’être empathique qu’est déjà Nabil G. Seidah. À ce moment précis, celui qui consacrera sa vie à la recherche se jure qu’il fera quelque chose pour participer à la guérison des maladies en essayant de comprendre ce monde médical plein de mystères.

Sa fascination pour les sciences le pousse à s’inscrire au baccalauréat en sciences à l’Université du Caire. Il a alors 18 ans et toute la vie devant lui, une vie qu’il consacrera à la recherche et à la compréhension du monde qui l’entoure. S’ensuit alors un voyage qui le mènera de l’autre côté de l’Atlantique, à Washington DC plus précisément, afin de poursuivre une thèse en biophysique et en chimie physique. C’est avec en trame de fond la guerre au Viêtnam qu’il plonge encore plus profondément dans le monde des sciences, se consacrant totalement à sa vie de futur chercheur.

Après cette incursion aux États-Unis, il entreprend un stage postdoctoral comme physiochimiste à l’Université de Montréal et se joint à l’Institut de recherches cliniques de Montréal. Ce sera le début d’une fulgurante carrière en recherche, jalonnée d’efforts et couronnée de succès. En 1976, sa codécouverte de la ß-endorphine, une hormone qui contrôle la douleur et le bien-être chez les mammifères, le propulse dans l’arène internationale et influence la suite de sa carrière scientifique.

Puis, poussé par son désir insatiable de savoir, de connaître et de découvrir, cet éminent chercheur devient bien vite directeur de son propre laboratoire de biochimie neuroendocrinienne. Nous sommes en 1983. Son équipe et lui travaillent dès lors d’arrache-pied pour déterminer la nature des convertases, enzymes qu’on pourrait comparer à des ciseaux moléculaires qui façonnent la forme active des hormones et de nombreuses autres protéines.

Bien que difficiles pour le docteur Seidah et son groupe, ces années d’acharnement et de labeur finissent par porter leurs fruits en 1990. Durant cette année charnière, il découvre les pro-protéines convertases (PC) et procède à leur caractérisation moléculaire. Cette découverte majeure demeure le point central de sa carrière. Au fil des années, ces travaux lui permettront de trouver sept des neuf convertases. « On a dû se battre pendant de nombreuses années et essuyer plusieurs échecs et déceptions avant d’arriver à découvrir les convertases, l’une après l’autre », se rappelle-t-il.

Cette aptitude à ne jamais baisser les bras, il la doit en grande partie à son père, qui lui répétait ces phrases dès son plus jeune âge : « Travaille fort, ne cherche pas à t’enrichir au dépend des autres, mais fais de ton mieux pour aider la société. Ce que tu as dans la tête, cette richesse de connaissances et de découvertes, partage-la; personne ne peut te l’enlever ».

Ce travail colossal donne les résultats escomptés : le docteur Seidah réussit à démontrer l’importance des PC dans des maladies aussi répandues que le cancer, le sida, les pathologies cardiovasculaires, l’Alzheimer et les maladies liées au syndrome métabolique, telles que le diabète, l’obésité et l’hypercholestérolémie. C’est donc dire que de nombreuses pathologies dépendent du fonctionnement des PC. Par exemple, le sida ne pourrait pas pénétrer dans nos cellules s’il n’était pas coupé auparavant par des convertases. « La découverte de la ß-endorphine et celle des convertases sont mes plus chères réalisations. Elles ont eu des retombées fabuleuses dans le domaine de la science et sur la santé de notre société », confie le docteur Seidah.

Cette avancée remarquable en biomédecine a tôt fait d’attirer l’attention des scientifiques travaillant dans des domaines aussi variés que l’oncologie, la lipidologie ou la virologie, pour ne nommer que ceux-là. C’est en 2003 que le groupe du docteur Seidah découvre le dernier membre de la famille des PC, la protéine PCSK9, qui joue notamment un rôle déterminant dans l’hypercholestérolémie et le syndrome métabolique, deux maladies d’actualité. La découverte de cette enzyme et de son rôle fondamental dans la régulation des niveaux de cholestérol crée une émulation mondiale dans l’industrie pharmaceutique.

Depuis, et après 23 années d’efforts, ce scientifique doué et astucieux est devenu un acteur clé du nouveau domaine des convertases. Son expertise fait en sorte qu’il est en demande tant du côté des chercheurs étrangers que du côté des laboratoires pharmaceutiques majeurs, qui le consultent activement. Ainsi, grâce au docteur Seidah et à son équipe, le Québec peut se vanter d’être le berceau des convertases et de bénéficier d’un rayonnement international sur ce plan, attirant par le fait même bon nombre de scientifiques internationaux.

Des distinctions de prestige
Le docteur Seidah a été élu membre de la Société royale du Canada et de l’Ordre du Canada ainsi qu’officier de l’Ordre national du Québec. Son travail est reconnu dans son domaine et au-delà. La qualité et l’envergure de sa production scientifique (il a à son actif plus de 600 publications dans des revues scientifiques de haut calibre), ses talents de chercheur, les nouveaux horizons de recherche engendrés par son travail, son rayonnement international et la formation qu’il a offerte à de jeunes chercheurs actifs à travers le monde (il a assuré la supervision de plus de 100 étudiants et stagiaires postdoctoraux) lui ont assuré de nombreuses et prestigieuses distinctions. Il a notamment partagé le Manning Award of Distinction et la médaille d’or de recherche et développement de l’Association canadienne de l’industrie du médicament, avec le docteur Michel Chrétien (cette médaille n’a été accordée que 15 fois depuis 1945). Actuellement, il se place en tête du classement PubMed au Canada et figure parmi les 20 meilleurs scientifiques au monde reconnus pour leurs travaux sur les PC. Sa renommée fait également de lui un conférencier très convoité.

Malgré cet emploi du temps chargé, le docteur Seidah réussit tout de même à se consacrer à ses autres passions. Sa famille et ses amis prennent une place importante dans sa vie, tout comme les voyages, le vélo et la plongée sous-marine. Il parle de ces deux sports comme une façon de découvrir la Terre « du dessus comme du dessous, et de réaliser comme tout est intimement interconnecté ».

De nouvelles avancées concernant les propriétés des convertases permettront très probablement l’élaboration de nouveaux traitements pour un grand nombre de maladies. « La joie qui accompagne une découverte qui a des retombées importantes sur la santé de notre société est incommensurable », rapporte avec enthousiasme le prestigieux chercheur. Une brise d’espoir flotte dans la pièce lorsqu’il prononce ces paroles. Difficile de trouver mieux en matière d’inspiration.

Jean Grondin

Il y a de ces êtres qui garderont éternellement leur côté enfantin, avec tout l’émerveillement et les questionnements que cela suppose. Chez ces gens, le mot « pourquoi » ne fait pas du 9 à 5 : il les habite constamment, non pas sans causer quelques tourments. C’est notamment le cas des philosophes. Professeur titulaire au Département de philosophie de l’Université de Montréal, penseur authentique et exigeant, Jean Grondin n’échappe pas à cette règle : « La philosophie, c’est quelque chose qui vous prend comme ça, confie-t-il. Même si on en souffre, on ne peut pas faire autrement… Comme les marathoniens, qui doivent fournir un effort et faire preuve d’une grande endurance pour continuer. Mais ils ne peuvent s’empêcher de faire autrement, c’est plus fort qu’eux. »

La philo dans la peau
L’air espiègle et l’œil brillant, cette sommité mondiale de la philosophie ajoute que ce ne sont surtout pas les perspectives d’emploi qui l’ont attiré dans ce domaine. Mais pourquoi avoir choisi la philosophie dans ce cas? « La vérité pure et simple est que j’aime la philosophie. Je suis devenu étudiant de philosophie, je n’oserais jamais dire philosophe, par pure passion », confie celui qui a le feu sacré.

Selon le professeur Grondin, chacun d’entre nous est philosophe. Chaque être a soif de sagesse et de connaissances et se questionne tant sur sa place dans le cosmos que sur le sens des choses. Même les gestes quotidiens (promener son chien, lire un roman, visiter une exposition) peuvent amener leur lot de réflexions philosophiques. « Les philosophes sont ceux qui sont pris par ces questions et qui ne peuvent s’empêcher de les poser, de se laisser habiter par elles et de tenter d’y répondre », explique-t-il.

Encore faut-il de la discipline, un amour du savoir ainsi qu’une connaissance de l’histoire, des langues et du prodigieux corpus des œuvres philosophiques. Un esprit critique aiguisé est également de mise, car la bien-pensance « est l’ennemie de la vraie philosophie », comme le dit si bien le principal intéressé. En étudiant auprès de grands maîtres et en se rendant en Allemagne pour y faire son doctorat, c’est précisément dans cette culture philosophique que Jean Grondin a choisi d’évoluer.

Un rayonnement international
Aujourd’hui lui-même considéré comme un philosophe de grande renommée internationale, ce docteur en philosophie de l’Université de Tübingen se distingue par ses travaux exceptionnels. L’envergure et la haute qualité de sa production scientifique a d’ailleurs transformé de façon substantielle les trois domaines suivants : la philosophie allemande (indispensable, selon lui, pour comprendre notre monde et notre modernité), la métaphysique (qui cherche à répondre aux quêtes essentielles de la raison humaine et d’abord à les poser) et la pensée herméneutique contemporaine (qui nous enseigne que nous sommes des êtres d’interprétation, qui interprètent sans cesse le monde et qui vivent eux-mêmes d’interprétations).

S’il est l’un des spécialistes de la philosophie allemande les plus éminents à l’échelle internationale, c’est surtout par ses recherches tout à fait originales sur l’herméneutique (son « Introduction à l’herméneutique philosophique » a été traduite en quatorze langues; il est également reconnu par ses pairs comme le plus grand spécialiste de la pensée du philosophe allemand Gadamer, dont il a été à la fois l’élève, l’interprète le plus autorisé, le traducteur et le biographe) et sur la métaphysique qu’il s’est fait connaître d’un plus large public.

Pédagogue hors pair très apprécié de ses étudiants, Jean Grondin se considère d’abord comme un professeur, ensuite comme un chercheur. Professeur titulaire à l’Université de Montréal depuis 1991, il a auparavant enseigné à l’Université Laval et à l’Université d’Ottawa, en plus d’être professeur invité au sein de plusieurs universités de par le monde. Ses étudiants ont de quoi se réjouir : son œuvre prestigieuse – 234 conférences prononcées en cinq langues, 20 ouvrages traduits dans une quinzaine de langues, 160 articles publiés dans des revues et 83 comptes rendus parus dans les meilleures revues – a la capacité d’alimenter de nombreux cours! Il a également traduit cinq livres de l’allemand au français, dirigé la publication de quatre autres ouvrages et publié des travaux qui ont fait date, notamment sur les grands philosophes que sont Kant, Heidegger et Gadamer. D’un point de vue tant qualitatif que quantitatif, difficile de trouver mieux.

Si ses livres ont fait rayonner le Québec, c’est en grande partie parce qu’il a publié dans des collections prestigieuses en Europe, notamment en France et en Allemagne, où les philosophes d’ici n’avaient pas l’habitude d’être représentés. C’est d’ailleurs au sein de cet espace international qu’il faut situer la contribution d’envergure de Jean Grondin pour en saisir la véritable mesure. Ambassadeur de la culture du Québec et reconnu comme l’un des meilleurs philosophes ici et au Canada, il fait, sans l’ombre d’un doute, partie de ceux qui bénéficient de la plus large diffusion internationale. Mais ça, il ne l’avouera jamais d’emblée, car il déteste parler de lui-même. Il faut donc creuser un peu plus loin pour découvrir ce qui se cache derrière sa grande modestie. En plus d’une œuvre originale universellement reconnue et d’un don certain pour la transmission de connaissances, on y découvre une rigueur intellectuelle exemplaire.

La portée de ses travaux lui a d’ailleurs valu plusieurs distinctions. Élu membre de la Société royale du Canada en 1998, il devient récipiendaire d’une bourse Killam en 1994 alors qu’il n’a que 39 ans. L’année 2010 est celle où la Fondation Humboldt lui décerne le prix Konrad-Adenauer, l’un des prix les plus prestigieux d’Allemagne. En janvier 2013, ce grand professeur sera également titulaire de la Chaire de métaphysique Étienne Gilson de Paris. Cette nomination vient s’ajouter à ses nombreuses distinctions internationales, telles que les doctorats honorifiques qu’il s’est vu décerner par l’Universidad del Norte Santo Tomás de Aquino et l’Universidad Nacional de Santiago del Estero, deux universités situées en Argentine. Autre fait notable, s’il en est un, il a bénéficié d’une reconnaissance soutenue de la part des plus grands penseurs du monde contemporain, dont Ricoeur, Gadamer, Habermas et Vattimo.

Un engagement de tous les instants
La philosophie l’accompagne partout où il va, certes, mais qu’en est-il de ses autres passions? À cette question, le professeur Grondin lance non sans un brin d’humour : « La philosophie me suit partout et jusque dans mon sommeil, quand elle ne m’empêche pas de dormir. Mais bon, il m’arrive de faire autre chose ». Il est captivé par l’apprentissage de langues qui, dit-il, recèlent des trésors de philosophie. Les voyages, quant à eux, lui permettent d’élargir ses horizons et, bien entendu, d’observer quelles sont les questions philosophiques des autres cultures, notamment des pays défavorisés, où il a souvent été professeur invité (Haïti, le Salvador, le Venezuela, la Colombie, l’Argentine et la Biélorussie pour ne nommer que ceux-là). Même le sport a une saveur philosophique à ses yeux : « Je fais du sport tous les jours. Non seulement y a-t-il de la philosophie dans le sport, mais la philosophie comporte elle-même un côté sportif, casse-cou, exténuant, imprévisible, exaltant, où l’on peut assister à des performances spectaculaires, mais aussi s’ennuyer terriblement (on se demande parfois "qu’est-ce que je fais ici?" quand on ne comprend rien à un débat pointu ou à un duel de lanceurs) et où on lutte non seulement avec d’autres, mais avec soi-même ».

Bien plus qu’une simple discipline, la philosophie constitue sa compagne de vie. Il la porte en lui ou se laisse porter par elle, peu importe où il va, ce qu’il fait ou à quoi il pense. Si la philosophie était une chanson, Jean Grondin, qui adore la musique tout en prétendant ne pas être doué pour elle, en serait probablement l’auteur.

Janette Bertrand

Auteure prolifique et femme de cœur, Janette Bertrand a profondément marqué le monde de la radio et de la télévision au Québec. Journaliste, comédienne, animatrice, conceptrice, elle a su insuffler sur les ondes et au petit écran son audace et sa générosité. Et si la télévision québécoise est aujourd’hui reconnue pour sa pertinence et son originalité, c’est en partie grâce à ses talents de communicatrice et à son esprit visionnaire.

Née à Montréal, celle qu’on appellera la psychologue du peuple a grandi au coin des rues Frontenac et Ontario, dans l’est de Montréal. « Quand j’ai terminé mon primaire à l’école Gédéon-Ouimet, se souvient-elle, j’étais l’une des seules à poursuivre mon éducation. Les petites filles de ma classe, pour la plupart, sont parties travailler à l’usine MacDonald Tobacco, en face de chez nous. »

En 1950, après avoir fait des études en lettres à l’Université de Montréal, Janette Bertrand amorce une carrière dans la presse écrite. Responsable du courrier du cœur au Petit Journal, elle conservera ce poste pendant 17 ans. « Le courrier du cœur, observe-t-elle, c’est l’ancêtre des médias sociaux. »

Son intérêt pour l’intime et le quotidien lui attire des sarcasmes. Les intellectuels la snobent, les journalistes « sérieux » la traitent avec hauteur. « J’ai débuté dans ce métier à la fin de la grande noirceur. L’obscurantisme religieux cédait la place à l’individualisme moderne. De mon côté, j’étais scandalisée par notre ignorance comme peuple. Je ne pouvais pas fermer les yeux sur les injustices, l’inceste, la violence faite aux femmes. Il fallait que ça cesse. Mon engagement est né de la révolte et de la colère. Je  voulais être utile. »

Janette Bertrand s’est tout de suite gagné la confiance du public. « Peut-être parce que je m’épanouissais en même temps que lui, suggère-t-elle. Dans le milieu artistique durant mes jeunes années, je côtoyais des homosexuels alors que je ne savais pas ce qu’était l’homosexualité la veille. Je n’ai jamais cherché à dire aux gens comment se comporter du haut d’une chaire. Il y a peut-être une certaine naïveté dans mon cheminement. Si j’ai eu un don, ce fut celui de me rendre compte que j’avais tout à apprendre. »

Parallèlement à sa carrière dans la presse écrite, Janette Bertrand débute à la radio où elle tient le micro et écrit des textes conjointement avec son mari Jean Lajeunesse. Quand Radio-Canada les invite à adapter leur émission Toi et moi pour la télévision en 1952, ils acceptent de tabler sur l’énorme potentiel de ce nouvel outil de communication. « Mon patron à CKAC n’était pas convaincu. Vous avez tort de partir, m’a-t-il confié. Des images dans une petite boîte. Personne ne va regarder ça. »

Les Québécois et les Québécoises la regarderont énormément la petite boîte, les chiffres sont là pour en témoigner. À elle seule, Janette détient plusieurs records dans sa catégorie. Après avoir animé quantité de jeux-questionnaires et d’interviews-variétés à Télé-Métropole, elle invente le téléroman québécois moderne avec la série Quelle famille! à Radio-Canada, une aventure qui confirme son talent d’auteure et de comédienne. Après une dizaine de saisons à l’enseigne du succès avec cette émission qui sera diffusée en France sous le titre Les Tremblay, elle enchaîne avec un autre portrait type de la famille québécoise, Grand-Papa, dont la cote d’écoute atteint 2,73 millions de téléspectateurs durant la soirée du 6 mars 1979, du jamais vu depuis pour un téléroman.

Dans un registre plus intimiste et ambitieux, Janette Bertrand atteint le sommet de son art en signant les 52 épisodes de la série dramatique Avec un grand A, un projet d’écriture sans équivalent dans l’histoire de la télévision québécoise. Nous sommes en 1985. Misant sur sa polyvalence et ses multiples talents, Télé-Québec lui confie également la conception et l’animation de Parler pour parler, une heure de débats où elle reçoit les gens du public pour une discussion sur des sujets osés, d’une brûlante actualité, sujets dont on n’avait jamais parlé en ondes.

Première à parler crûment et sans détour des questions délicates comme l’inceste, le sida, le suicide, la prostitution, l’obésité, la transsexualité, Janette Bertrand a travaillé pour les trois principales chaînes généralistes, sans jamais se trahir ou renoncer à ses valeurs. Sa connaissance profonde de la nature humaine a fait d’elle une formidable éducatrice populaire. Elle a pavé la voie vers une société plus tolérante face à la différence, plus généreuse à l’égard des exclus, plus juste aussi. Elle a été une inspiration pour les femmes, en particulier à l’époque du féminisme naissant. Elle fait partie de ceux et celles qui ont permis au Québec d’accéder à la modernité.

Première lauréate du prix Guy-Mauffette, consacré à la radio et à la télévision, elle accepte cet honneur avec reconnaissance et humilité, « étonnée et comblée » que l’on ait songé à elle. Elle a beaucoup écouté M. Mauffette à la radio de Radio-Canada à l’époque du Cabaret du soir qui penche. « J’admirais sa fantaisie, mais comme femme, j’avais trop à prouver. Il ne pouvait être un modèle pour moi. »

En 60 ans, elle a signé plus de 800 textes pour la radio et la télévision, publié deux romans, des succès de librairie, vendu 200 000 copies de son autobiographie publiée en 2004 sous le titre Ma vie en trois actes. Depuis 15 ans, comme formatrice à l’Institut national de l’image et du son (INIS), elle partage son enthousiasme et son immense savoir avec la relève.

Au fil des ans, Janette Bertrand a su gagner le respect et l’admiration de ses pairs, et ses qualités humaines et intellectuelles ont été maintes fois reconnues. Nommée femme du siècle en 1990 par le Salon de la femme de Montréal, puis chevalière de l’Ordre national du Québec (1992) et officier de l’Ordre du Canada (2002), celle qui avait été couronnée Miss Radio-Télévision lors du Gala Artis en 1964 a obtenu une dizaine de prix Gémeaux pour ses dramatiques, ainsi que le prestigieux Prix du Gouverneur général du Canada pour les arts de la scène en 2000 et le Prix du grand public du Salon du livre de Montréal en 2005. La Cinémathèque québécoise et l’association Femmes du cinéma, de la télévision et des nouveaux médias lui ont rendu hommage respectivement, en 2001 et 2005. De plus, elle figure au palmarès des grandes femmes du Québec aux côtés de Madeleine Parent et de Thérèse Casgrain. À 86 ans, déterminée à ne jamais prendre sa retraite, Mme Bertrand s’apprête à publier son troisième roman, Lits doubles.

Gilles Mihalcean

Gilles Mihalcean est un sculpteur au sens le plus complet du terme. Un artiste qui sait explorer la matière, sa séduction, ses ambiguïtés, sa force et ses subtilités. Il a misé sur la capacité des matériaux et des objets à générer des images inattendues pour faire surgir de ses assemblages des paysages ouverts où chacun peut installer son propre paysage.

Cet autodidacte a su affirmer ses convictions. À la fin des années 1960, il nous montre des sculptures poétiques construites comme des récits fragmentés, alors que la tendance est plutôt au minimalisme et à l’art conceptuel. Dans une exposition solo organisée par le Centre international d’art contemporain de Montréal (1992), intitulée La sculpture narrative, il reprend une démarche très ancienne de la sculpture, qu’il charge d’allégories inquiètes, déconstruites à l’image des sociétés contemporaines. Ses sculptures donnent à raconter, avec des figures imprécises, le plus souvent cachées, sous couvert, allusives. Les bribes de récit, lorsque réunies, donnent à chacun des pistes pour se faire une histoire, pour inventer la sculpture. L’artiste le dit lui-même, il « essaie de ne pas dire quelque chose » avec cet humour ironique qui le caractérise.

Dès 1969, la première réalisation de Mihalcean est primée aux Concours artistiques du Québec et exposée au musée Rodin, à Paris. Au fil des ans, ses œuvres sont soutenues à Montréal par les galeries France Morin, René Blouin, Chantal Boulanger, Jean-Claude Rochefort et, plus récemment, Roger Bellemare. Une rétrospective majeure lui est consacrée au Musée d’art contemporain de Montréal en 1995. Le Centre international d’art contemporain de Montréal l’intègre à plusieurs de ses événements. D’autres manifestations nationales viennent souligner l’importance de son œuvre, dont la Biennale canadienne d’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada (1989). Les sculptures de Mihalcean font partie d’expositions internationales tant en Europe qu’aux États-Unis, notamment en solo au 49e Parallèle, à New York, en 1985. Elles illuminent plusieurs collections publiques et privées. Depuis 1971, Mihalcean a aussi reçu de nombreux prix et bourses, dont la bourse Jean-Paul-Riopelle en 2005.

Mihalcean écrit discrètement de la poésie et rédige des textes de réflexion autour de la sculpture. Pour lui, écrire est aussi une manière de commencer la sculpture, de saisir le moment poétique qui l’animera tout au long de sa fabrication. Dans ses sculptures, la forme et la nature des éléments réunis, joints au titre, font surgir les moments de sa poésie. La mise en place des éléments se fait donc par juxtaposition métaphorique. Dans L’averse (1987), des clous sur le plancher et des cordes suspendues rappelleront les expressions « il tombe des clous » et « il pleut des cordes ». Le lien entre l’écriture et la sculpture se révèle : la métaphore est toujours présente, par l’intermédiaire de l’analogie visuelle. Cette sculpture, d’ailleurs, donne la mesure de la méthode de l’artiste, basée sur l’assemblage libre : les éléments, construits ou trouvés, simplement déposés les uns à côté des autres sont manipulés pendant quatorze mois avant de trouver leur juste place. Le temps est pour Mihalcean l’outil de sculpture par excellence.

L’assemblage libre d’objets fabriqués et d’objets trouvés a ses avantages : on peut multiplier les matériaux et les textures, choisir l’échelle appropriée, associer ce qui apparaît le plus dissemblable, dissocier l’objet de son matériau habituel, tout cela pour provoquer une déstabilisation des habitudes visuelles et permettre l’allongement des sens et des interprétations.

Tout en faisant appel à la puissance de l’imagination et aux associations libres, les œuvres de Mihalcean nous maintiennent dans l’intimité de son identité québécoise. Elles cherchent à entretenir un lien qu’il estime nécessaire avec sa culture. Tantôt les titres, tantôt les associations comiques, tantôt les objets fabriqués ou trouvés la rappellent : les statues religieuses, les croix – témoins de la présence prégnante du catholicisme –, les éléments de mobilier, les articles de vaisselle, une dent, un sou écrasé sur un rail de bois… Ce peut être aussi des composants de la nature : une branche ou un tronc d’arbre, un insecte, un épi de maïs. Il y a toujours une transformation ou une refabrication de ces objets : le « faire » est une donnée importante pour le sculpteur. Pour lui, les concepts et les sens qui s’installent lentement dans la sculpture passent d’abord par les mains et dérivent de tous les troubles qui surgissent des matières. Le sens de la sculpture repose sur une multitude d’inventions.

Formellement, les sculptures de Mihalcean explorent tous les registres du vertical et de l’horizontal. On y trouve souvent une alliance des contraires : l’organique et le géométrique s’affrontent, se défient, se côtoient. Si traditionnellement il était impensable que ces deux façons de voir les formes coexistent, ici, ce n’est plus le cas.

Souvent tripartites, les sculptures juxtaposent des figures ou des portions de figure, une structure avec une forme organique ou abstraite. Ainsi, La forêt (1995) est composée de trois éléments superposés qui forment une colonne de cinq mètres de hauteur : un pêcheur à la ligne, des os et un meuble de noyer. Si le meuble rappelle le bois par son matériau, les os de plâtre blanc ont quelque chose du tronc d’arbre et le pêcheur peint aux motifs d’un habit de camouflage prend l’allure d’un massif feuillu. Suite de renvois, de métonymies, de métaphores qui s’entrelacent pour donner une chaîne de significations multiples et énigmatiques du sentiment de forêt. Parfois, le sujet se développe sous l’apparence d’une masse monolithique, statue ouverte où l’intérieur et la surface entretiennent des rapports spirituels : Autoportrait de Dieu pour mon père (1998) ou Trou de ver (2009).

Mihalcean réalise sa première œuvre d’art public en 1993 : La peur, qui était à l’époque dans la cour arrière du Centre d’histoire de Montréal, fait maintenant partie intégrante de la place D’Youville. Elle est composée d’une croix truquée, un clin d’œil à celle du mont Royal, mais aussi aux antennes de communication qui le dominent. Une pierre peinte et un bloc de pierre joignant le marbre, le calcaire et le grès se trouvent à sa base, de même qu’un disque de métal perforé comme un couvercle levé qui laisserait sortir les artéfacts du sol ancien de nos peurs.

Son œuvre d’art public la plus spectaculaire à ce jour, Monument à la Pointe (2001), se dresse au milieu du rond-point Centre-Atwater. Cette œuvre de grande envergure, qui s’aperçoit de loin depuis la rue Centre, est un hommage senti à l’histoire et aux habitants de Pointe-Saint-Charles. Les matériaux et les formes des maisons de la Pointe, des navires, des usines y sont évoqués – béton coloré, brique et aluminium révèlent, tel un carottage, la petite histoire du canal Lachine.

Pour le dire en une phrase, le travail de Gilles Mihalcean propose, par l’exploration surprenante des matériaux et par les juxtapositions paradoxales et polysémiques des formes, des objets élaborés à la lumière de ce qu’il croit nous ressembler et qu’on pourrait résumer en trois mots : l’invention, l’humour et l’ambiguïté.

En cette époque de communications virtuelles, il importe qu’une œuvre aussi sensible soit estimée à sa juste mesure et reconnue par le prix Paul-Émile-Borduas.

Marcel Carrière

Donner le prix Albert-Tessier à Marcel Carrière, c’est reconnaître officiellement le rôle majeur qu’il a joué dans la véritable naissance du cinéma québécois à la fin des années 1950, en particulier dans l’aventure du cinéma direct. Si on cite souvent le rôle des Michel Brault, Gilles Groulx, Claude Jutra et Pierre Perrault dans cette éclosion, on oublie trop souvent que celle-ci ne serait pas advenue s’il n’y avait pas eu également des pionniers, à la fois techniciens et créateurs, comme Marcel Carrière. Au centre de cette aventure, devenue une véritable avant-garde en matière cinématographique, il y a eu ce preneur de son remarquable, un vrai inventeur qui a réussi à repousser les limites de la prise de son direct. Le travail sur le son de Marcel Carrière justifierait à lui seul le prix prestigieux qu’il reçoit du Québec. Mais il fut plus que cela : il devint non seulement un cinéaste à la carrière soutenue dans le documentaire et la fiction, mais un homme s’investissant dans le développement de la communauté cinématographique en assumant des tâches d’administrateur au sein de l’Office national du film (ONF). Une carrière en trois temps qui démontre une polyvalence exceptionnelle et rend précieuse et incontournable sa contribution au développement de la cinématographie québécoise.

Marcel Carrière nous a raconté avec beaucoup d’humour et d’anecdotes savoureuses les étapes de sa carrière, une carrière tout à fait exceptionnelle. Il est né en 1935 à Bouchette, une petite municipalité de la Vallée de la Gatineau, et a déménagé avec sa famille à Hull (fusionnée depuis à Gatineau). Il a étudié quatre ans en électronique à l’Institut technologique. Pour un travail d’été, il pose sa candidature à la suite d’une annonce de l’ONF (qui était alors établi à Ottawa) dans le quotidien Le Droit. On lui offre un travail au département du son avec Joseph Champagne, qui le prend sous son aile et à qui il doit toute sa formation. On l’envoie en Acadie. Lui qui n’a jamais voyagé hors de l’Outaouais est tellement impressionné par le tournage dans ce bout de pays qu’il décide de ne pas retourner aux études. Il a définitivement la piqûre du cinéma. Et il restera 40 ans à l’Office, de 1954 à 1994.

L’hiver suivant, en 1955, on l’envoie cette fois dans l’Ouest canadien, où il apprend l’anglais sur le tas, car tous les techniciens – excellents, reconnaît-il – étaient de langue anglaise, venus pour la plupart d’Angleterre. Le son direct n’existait pas à l’époque. On ne peut pas imaginer combien l’équipement était pesant et la production sonore compliquée. « Une époque de dinosaures, mais qui permettait d’expérimenter », confie Marcel Carrière. C’est grâce aux ingénieurs de l’ONF que le matériel et la pratique sonores ont suivi une évolution rapide.

L’Office déménage à Montréal en septembre 1956. La section Production française n’existe pas encore (elle sera créée en 1964), mais déjà l’institution se remplit de francophones. Sera tourné en 1958 le documentaire qui marquera d’une pierre blanche la cinématographie québécoise, Les Raquetteurs, de Michel Brault et Gilles Groulx, film fondateur du cinéma direct. « Le son n’était pas synchrone, mais on l’enregistrait quand même et on faisait après une fausse synchronie! », souligne en riant Marcel Carrière. D’excellente qualité, l’équipement était encore lourd et il fallait le brancher à un secteur électrique pour son fonctionnement. Les essais étaient une méthode de travail; ainsi, du côté de l’éclairage et de l’enregistrement photographique, c’était avec Michel Brault; du côté du son, c’était avec Marcel Carrière qui tripatouillait, comme il dit, les appareils et les adaptait selon le type de tournage du film.

Marcel Carrière fera partie de presque toutes les équipes du mouvement du cinéma direct, dont la plus célèbre est celle de Pour la suite du monde (1963), de Michel Brault et Pierre Perrault. Il est au poste de commandement sonore de films aussi importants que La lutte (1961) de Michel Brault, Claude Jutra et Claude Fournier, À tout prendre (1963) de Claude Jutra, Le Chat dans le sac (1964) de Gilles Groulx et Stravinski (1966) de Wolf Koenig et Roman Kroitor. Des œuvres exceptionnelles pour leur qualité d’enregistrement sonore. Signalons aussi que Marcel Carrière a collaboré au premier long métrage de fiction du jeune cinéma québécois en 1962, Seul ou avec d’autres, de Denys Arcand, Denis Héroux et Stéphane Venne, tourné alors en son direct et avec une caméra légère.

Un nouveau jalon marquera la carrière de ce grand artisan de la révolution sonore du cinéma au Québec. Marcel Carrière devient réalisateur en 1964. « Je trouvais moins de motivation qu’avant, avoue-t-il. Il me fallait un défi. » Quoique collaborant au son sur d’autres films, il fait ses premiers pas d’auteur dans le documentaire avec Villeneuve, peintre-barbier (1964), un film qui joue toujours en boucle à La Pulperie de Chicoutimi où a été déplacée la maison d’Arthur Villeneuve, peintre inconnu à l’époque, qui demeure encore fascinant grâce à l’art du réalisateur de capter toute l’originalité de l’artiste dans sa vie quotidienne. Après Bois-Francs (1966) et L’Indien parle (1967), c’est grâce à Avec tambours et trompettes (1967) que le cinéaste fera beaucoup parler de lui. Ce dernier jette en effet un regard à la fois humoristique et chaleureux sur les zouaves pontificaux en congrès (on ne pensait plus qu’ils existaient encore!). Ensuite, il tourne Hôtel-Château (1970) sur le Château Frontenac de Québec, puis Chez nous, c’est chez nous (1972), regard intense et démystifiant sur la démolition de onze villages du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Marcel Carrière se révèle à travers ses documentaires un auteur engagé.

Ce cinéaste-citoyen, on le retrouve également dans une nouvelle étape de son travail : la fiction. Marcel Carrière a déjà abordé la fiction en tant qu’auteur en 1968 dans un moyen métrage, Épisode, et en 1969 avec Saint-Denis dans le temps…, un long métrage ayant pour sujet la Rébellion de 1837-1838. Mais c’est OK… Laliberté (1973), qui aura d’ailleurs beaucoup de succès, qui confirmera son grand talent de réalisateur. Son approche de la vie urbaine en milieu populaire, faite de tendresse et de drôlerie, approche qu’il répétera avec Ti-Mine, Bernie pis la gang (1976), montre un créateur de comédies au ton spontané et naturel.

En 1978, Marcel Carrière accepte le poste de directeur du Comité du programme français à l’ONF, un emploi qui s’avérera parfois difficile quand, par exemple, il s’agira d’annoncer à un cinéaste le refus de produire son scénario. Il retourne après deux ans à la réalisation et travaille à un long métrage dont le scénario est écrit par Victor-Lévy Beaulieu. Le film ne sera pas réalisé, car Carrière est nommé en 1980 directeur des Services techniques et artistiques, ce qui l’amènera à être responsable des fêtes du 50e anniversaire de l’institution à Montréal, fêtes couronnées de succès. Il sera par la suite directeur général de ces services (qui ont changé de dénomination) avant d’être nommé délégué à la formation cinématographique en 1993. Il prendra un an plus tard sa retraite de l’ONF. La Society of Motion Picture and Television Engineers (SMPTE) lui remet en 1994 l’International Grierson Award Gold Medal. La retraite ne l’éloignera pas pour autant du cinéma : il contribuera activement à la mise sur pied de l’Institut national de l’image et du son (INIS) et de la Phonothèque québécoise.

Par ses activités de technicien du son comme celles de réalisateur et d’administrateur, Marcel Carrière a été aux premières loges de l’évolution du cinéma québécois. Comme membre de l’équipe française de l’ONF, il a été surtout l’un des principaux acteurs d’une révolution à la fois technologique et esthétique. En même temps, ces activités lui ont permis non seulement d’être observateur de la société québécoise, mais d’intervenir à sa manière – c’est-à-dire comme artiste – dans une transformation du Québec qui tient à la fois de la tradition et de la modernité. Une démarche passionnante.

Yannick Nézet-Séguin

Yannick Nézet-Séguin est assurément l’une des personnalités artistiques dont le Québec a toutes les raisons d’être fier : à 36 ans, comptant à son actif plus de 880 concerts, 190 représentations d’opéras et 26 disques (en date de septembre 2011), il a atteint des sommets auxquels aspirent bien des chefs d’orchestre du monde entier.

Né à Montréal le 6 mars 1975, Yannick Nézet-Séguin commence l’apprentissage du piano à l’âge de 5 ans. À 10 ans, nous apprend sa mère, Claudine Nézet, « après avoir assisté à quelques concerts symphoniques, il s’est mis à dessiner des orchestres. Un jour, il a dit s’être vu lui-même sur le podium. Sa décision était prise. » Trois ans plus tard, sans perdre de vue son objectif, Yannick Nézet-Séguin entre par concours au Conservatoire de musique de Montréal, dans la classe de piano d’Anisia Campos. Il en sort en 1997 après avoir décroché cinq premiers Prix avec grande distinction. Pendant ses études, il suit une session de direction d’orchestre au Conservatoire ainsi que des stages d’été avec des chefs de chœur et d’orchestre. En 1997 et en 1998, grand admirateur de Carlo Maria Giulini, il a le privilège de le suivre en répétitions et en concerts et d’avoir avec lui des rencontres privées sur les œuvres et leur interprétation.

C’est essentiellement auprès de chanteurs qu’à 19 ans, Yannick Nézet-Séguin fait ses débuts professionnels, à titre de maître de chapelle de la Cathédrale Marie-Reine-du-Monde et de directeur artistique et musical du Chœur polyphonique de Montréal. Un an plus tard s’ajoutent La Chapelle de Montréal, ensemble vocal et instrumental qu’il fonde, assisté de deux autres étudiants en musique, et le Chœur de Laval; avec ces trois ensembles, il aborde le grand répertoire symphonique avec chœur, dont le magistral Requiem de Verdi. Pour couronner cette première étape, Yannick Nézet-Séguin se voit confier les fonctions de chef de chœur et de chef d’orchestre assistant à l’Opéra de Montréal, de 1998 à 2001, puis de conseiller musical au sein de cette compagnie durant la saison 2001-2002. Ce parcours prometteur lui vaut, à l’âge de 24 ans, de recevoir du Conseil québécois de la musique le prix Opus dans la catégorie « Découverte de l’année ».

En 2000, Yannick Nézet-Séguin franchit une étape importante, puisqu’il succède à Joseph Rescigno à la tête de l’Orchestre Métropolitain. Commence alors une ère nouvelle pour cet ensemble, tant par le répertoire que choisit le jeune chef que par les liens qu’il tisse avec son public. Depuis son arrivée, onze disques ont été lancés sous l’étiquette Atma classique et témoignent du niveau remarquable atteint par l’Orchestre Métropolitain sous la direction de son chef. Pour l’année 2005, le Conseil québécois de la musique décerne trois prix Opus à l’orchestre et un à son chef.

Avant ses 30 ans, Yannick Nézet-Séguin a dirigé la plupart des orchestres québécois et canadiens. En 2004, il fait ses débuts européens avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse et poursuit son ascension outre-Atlantique, notamment à Vienne, à Berlin, à Dresde et à Paris. Entre 2006 et 2009, c’est au tour des États-Unis de le découvrir sur le podium de plusieurs orchestres d’envergure, dont celui de Boston.

En 2008 – il a 33 ans –, Yannick Nézet-Séguin prend le relais du chef russe Valery Gergiev au pupitre de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, se partageant dès lors entre les Pays-Bas et Montréal, et effectuant avec sa nouvelle formation des tournées en Amérique, en Europe et en Asie. La même année, il est nommé chef invité principal de l’Orchestre philharmonique de Londres. Devant sa brillante ascension, la Société philharmonique royale de Londres lui remet en 2009 un prix dans la catégorie « Jeunes artistes ».

À lui seul, ce parcours est amplement digne de mention. Or, depuis 2008, la carrière de Yannick Nézet-Séguin se poursuit à un rythme à couper le souffle : acclamé au Festival d’opéra de Salzbourg dans Roméo et Juliette de Gounod, il triomphe en 2009 au Metropolitan Opera de New York dans l’éblouissante production Carmen de Bizet et, les années suivantes, dans Don Carlos de Verdi (2010) et dans Faust de Gounod (2011). La Scala de Milan lui ouvre ses portes en juin 2011 (Roméo et Juliette de Gounod), Salzbourg le réinvite en août 2010 (Roméo et Juliette de Gounod et Don Giovanni de Mozart) et 2011 (Don Giovanni de Mozart).

Durant la saison 2011-2012, Yannick Nézet-Séguin dirigera près d’une centaine de concerts ou représentations d’opéras au Canada, aux États-Unis et en Europe, offrant des programmes d’une grande diversité, alliant le « confort » d’un répertoire cher au grand public et des pages audacieuses à découvrir. Il fera entre autres ses débuts à Covent Garden de Londres dans Rusalka de Dvořák. Et, pour couronner le tout, s’ajoute sa collaboration avec le légendaire Orchestre de Philadelphie, un des cinq grands (« big five ») des États-Unis, où il entrera officiellement en fonction à titre de directeur musical en 2012, succédant notamment aux prestigieux Leopold Stokowski, Eugene Ormandy, Riccardo Muti et à sa première inspiration d’enfant, Charles Dutoit.

Le rêve de tout chef d’orchestre se concrétise lorsqu’en octobre 2010, Yannick Nézet-Séguin donne trois concerts avec l’Orchestre philharmonique de Berlin, reconnu pour son exigence redoutable. Salués par une ovation monstre, ces moments intenses lui valent d’être réinvité en juin 2012 : sa direction « est si forte et si claire que les musiciens du Berliner Philharmoniker ne peuvent ni ne veulent se passer de lui », souligne Matthias Nöther (Berliner Zeitung, traduit de l’allemand par Morf-Bouchard). Il poursuit aussi une extraordinaire relation avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, avec lequel il vient de triompher aux prestigieux festivals de Lucerne et de Montreux, avant de le diriger à nouveau à Vienne même, en mars 2012.

Partout où il passe, Yannick Nézet-Séguin fait l’unanimité : sa « force intérieure quasi palpable »  (Claude Gingras, La Presse, Montréal), son charisme, son énergie, sa façon d’aborder chaque partition, de la communiquer  à ceux qu’il dirige comme à ceux qui l’écoutent, sont internationalement reconnus. Ce cheminement artistique est jalonné de nombreuses distinctions, parmi lesquelles figurent le Prix Virginia-Parker du Conseil des Arts du Canada (2000), le Prix du Gouverneur général du Canada pour les arts de la scène (2010) et un doctorat honoris causa de l’Université du Québec à Montréal (2011).

Malgré tous ces honneurs, Yannick Nézet-Séguin conserve la même simplicité, la même passion à communiquer qu’à ses débuts, car pour lui, la musique est « l’expression de l’âme. Tout être humain peut l’accueillir. L’interprétation, toute personnelle soit-elle, est universelle en ce sens qu’elle touche et transcende, sans barrière. Le concert suscite cette fusion. »

Le prix Denise-Pelletier le touche particulièrement : « Il y a la reconnaissance immédiate, les larmes, les frissons, toute la gamme des émotions vécues par le public en salle, voilà la plus grande récompense de l’artiste. Il y a aussi la reconnaissance internationale, celle qui apporte avec elle la célébrité; celle-ci repose sur la première et la confirme en quelque sorte. Mais la reconnaissance chez soi, voilà celle qui donne confiance et propulse l’artiste vers le dépassement de soi sans lequel l’art ne peut s’actualiser. C’est avec beaucoup d’humilité que j’accepte cette reconnaissance de ma province; en effet, s’inscrire dans la lignée des Denise Pelletier, Lionel Daunais, Félix Leclerc, Monique Mercure, Robert Lepage et plusieurs autres personnalités notoires, oblige à en être digne. »