Tony Falco

Dès son plus jeune âge, Tony Falco cultive son intérêt pour les sciences physiques et la biologie en s’inspirant de livres et d’émissions sur les animaux. Aiguillé par ses professeurs au cégep, il franchit les portes de l’Université McGill en 1990 et entreprend des études en physique avec spécialisations en imagerie, en physique des solides et en physique atmosphérique. Après l’obtention d’une maîtrise en physique avec une spécialisation en médecine, il décide de combiner ses deux passions et obtient en 1998 un doctorat en physique médicale.

L’homme se dirige vers une double carrière de chercheur et de clinicien. Il devient résident en physique médicale au département d’oncologie du Centre universitaire de santé McGill, où il travaille avec une équipe de spécialistes à mettre au point et à prescrire les meilleurs traitements aux personnes atteintes de cancer. Parallèlement, il enseigne aux cycles supérieurs la physique médicale appliquée et supervise, en tant que chercheur en chef, des étudiants à la maîtrise et au doctorat.

Améliorer de façon tangible les soins aux patients

À la fin des années 90, l’imagerie par rayons X constitue la méthode privilégiée pour le traitement du cancer, mais son imprécision génère des doses inutiles de radiation. Le Dr Falco est, entre autres, particulièrement sensible à la situation des enfants et à celle des femmes atteintes du cancer du sein, car toutes les les doses de rayons Xaugmentent le risque ultérieur de cancer chez les jeunes patients et sont particulièrement risquées pour les tissus mammaires environnants.

Côtoyer jour après jour les malades le pousse à mettre au point une nouvelle technique d’imagerie qui permet de concevoir de meilleures façons d’obtenir des images du cancer, d’améliorer le ciblage du traitement et d’éviter ainsi de toucher les tissus sains adjacents.

Ses travaux le font opter pour une approche révolutionnaire ouvrant la voie à des méthodes non ionisantes. Il réalise que l’imagerie classique par ultrasons peut être adaptée pour obtenir une imagerie évoluée en 3D et même en 4D. Les avantages de cette technique sont tangibles par rapport aux rayons X, car elle est mieux appropriée pour les tissus mous, attaqués par la plupart des cancers, en plus de permettre d’économiser du temps et d’éviter la radiation excessive.

Le Dr Falco crée également une interface utilisateur ainsi que des outils automatisés capables de localiser le cancer afin non seulement d’accélérer le processus, mais aussi d’en simplifier l’utilisation pour le personnel. Cette technique représente une percée scientifique majeure dans les soins aux malades.

Un sens aigu des affaires et un leadership fort

Le lauréat 2015 du prix Lionel-Boulet a non seulement les qualités d’un grand chercheur, mais aussi celles d’un entrepreneur aguerri. Il souhaite d’abord matérialiser ses idées et fonde Resonant Medical Inc. (RMI) en 2000, avec pour objectif de commercialiser ses produits à l’international. Grâce au potentiel de ses inventions, jumelé à la vision commerciale et technologique du chercheur, l’entreprise amasse plus de 50 millions de dollars en fonds de démarrage et de développement.

En 2009, il propose une méthode de surveillance du mouvement des tumeurs cancéreuses pendant le traitement de radiothérapie qui utilise un système d’ultrasons 4D. Cette innovation assure un suivi en temps réel, même si la localisation du cancer dans le corps subit des changements soudains, causés par exemple par la respiration ou d’autres mouvements physiologiques. Le système Clarity demeure d’ailleurs la seule technologie 4D qui permet l’obtention d’images pour détecter cette maladie à la fois avant et pendant le traitement.

L’année suivante, souhaitant accélérer l’expansion mondiale de sa découverte, le brillant scientifique négocie l’acquisition de RMI par Elekta. Présente dans plus de 5 000 hôpitaux et centres dans le monde, cette multinationale suédoise est l’un des plus grands acteurs de l’industrie de la radio-oncologie.

Nommé vice-président principal d’Elekta et président d’Elekta Canada et d’Elekta Montréal, il réussit, grâce à son influence, à transférer de Toronto à Montréal le siège social canadien. À ce jour, l’entreprise de Tony Falco détient plus de 120 brevets individuels relevant de 20 familles de brevets (dont 16 publiques) et de nombreuses autorisations réglementaires à travers le monde. Ses idées et les produits de la marque fabriqués au Québec et vendus dans plus de 24 pays jouissent d’une forte reconnaissance.

« Resonant Medical Inc. est devenue la pierre d’assise de la présence d’Elekta au Canada et elle maintient toujours l’ensemble de l’expertise de recherche et de développement ici même, à Montréal », mentionne le Dr Falco avec une grande fierté. D’ailleurs, il se fait régulièrement demander comment le Québec a pu créer une telle entreprise. Et lui de répondre avec une pointe d’humour que la vraie question est « pourquoi n’y en a-t-il pas plus, parce que nous avons ici le savoir-faire ».

L’homme d’affaires réussit également à réunir des spécialistes de haut calibre de partout dans le monde. Avec eux il fonde la société Clarity, qui a pour but d’éduquer les fournisseurs de soins oncologiques quant à l’importance de l’imagerie non effractive dans le guidage de la radiothérapie du cancer.

Il contribue aussi à la création d’une chaire de recherche industrielle en technologies de pointe en radiothérapie et a récemment mis sur pied le Groupe de recherche sur la gestion des mouvements. C’est sans compter les 25 partenariats de recherche clinique industrie-université qu’il a scellés avec des centres hospitaliers et des chefs de file de l’industrie au Canada et à l’international, notamment aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Une découverte aux répercussions majeures

Ardent défenseur de la médecine personnalisée, le Dr Falco est un visionnaire. Ses inventions sur les ultrasons ont permis de déceler les cellules cancéreuses cachées par les faisceaux des rayons, augmentant ainsi la confiance des médecins et des patients. Aujourd’hui, plus d’un million de traitements cliniques ont été effectués sur la base de cette technologie par des établissements de santé majeurs à travers le monde, et ce nombre augmente constamment. Considérant que 14 millions de personnes reçoivent un diagnostic de cancer chaque année et que 50 % d’entre elles sont traitées en radiothérapie, les travaux de ce pionnier de l’imagerie par ultrasons 3D et 4D auront dans un futur proche une portée considérable dans le combat contre ce fléau.

Inventeur de plus de 60 brevets, le Dr Falco a rédigé 35 publications scientifiques dans des domaines tels que la physique atmosphérique, l’imagerie médicale et non effractive ainsi que la médecine personnalisée. Son expertise lui a valu plusieurs bourses d’excellence et plusieurs subventions de recherche. Par ailleurs, il est devenu en 2003 le plus jeune physicien médical de l’histoire du Collège canadien des physiciens en médecine à obtenir le statut de fellow. En 2006, l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec lui a remis le Prix Innovation.

Sa contribution essentielle à l’évolution de la radio-oncologie et son rôle déterminant dans la reconnaissance du Québec au sein des communautés de la recherche médicale à l’international sont indéniables. Le Dr Falco est conscient que malgré les grands progrès réalisés au cours des dernières années, un nombre important de cancers récidivent encore aujourd’hui. Résolument optimiste, il demeure très confiant en l’avenir et travaille actuellement au développement d’une nouvelle génération de produits et d’un brevet pour détecter les cancers résiduels par ultrasons en utilisant l’imagerie radiofréquence. Son objectif pour les cinq prochaines années : mettre au point des traitements encore plus personnalisés et plus sécuritaires pour chaque personne souffrant du cancer. Le bien-être du patient restera toujours pour lui un incontournable.

Michel Chrétien

Dernier d’une famille de dix-neuf enfants, Michel Chrétien est né à Shawinigan en 1936. Pionnier de la théorie des prohormones, ce médecin et endocrinologue a consacré sa carrière aux sciences biomédicales. Il a jeté les bases d’un chapitre moderne de la biologie et apporté une lumière nouvelle sur les causes de plusieurs maladies, permettant à des thérapies révolutionnaires de voir le jour.

Un exemple de sérendipité

Début des années 60. Lors de ses études en médecine et en recherche clinique aux universités de Montréal et McGill, le lauréat 2015 du prix Wilder-Penfield a l’intuition qu’une meilleure connaissance de la chimie des hormones ferait de lui un endocrinologue plus compétent. Il entreprend donc une formation postdoctorale aux universités Harvard (Boston) et de Berkeley (Californie), études qu’il complétera plus tard par des stages sabbatiques à l’Université de Cambridge (Angleterre) et au Salk Institute (Californie). C’est en 1967, alors qu’il est assistant de recherche à Berkeley, qu’il propose la théorie des prohormones, selon laquelle certains types d’hormones (par exemple l’endorphine et l’insuline) proviennent de plus grands précurseurs hormonaux. Quarante-huit ans plus tard, sa théorie continue d’atteindre de nouveaux sommets.

« Ce nouveau paradigme est devenu le thème central de mes recherches et m’a dirigé vers des horizons inattendus en sciences de base et cliniques », résume le principal intéressé. Son intuition de départ n’aurait pu être plus juste.

En 1967, il revient à Montréal et crée le Laboratoire de neuroendocrinologie moléculaire à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), un établissement de renommée internationale, où il passera la majorité de sa carrière.

La nouvelle recrue de l’IRCM ne tarde pas à confirmer la véracité de sa théorie. En 1976, il découvre la béta-endorphine humaine et réalise que l’objet de ses travaux depuis Berkeley, soit la béta-lipotropine, est en fait le précurseur biologique de celle-ci. « En somme, je travaillais depuis 1964 sur la béta endorphine sans le savoir, un peu comme le Bourgeois gentilhomme de Molière utilisait la prose sans s’en rendre compte », explique de façon imagée le volubile chercheur.

Emballé par cette percée dans la compréhension de la chimie du cerveau – qui le catapulte sur la scène mondiale – il accélère la cadence pour identifier les insaisissables convertases. Ces enzymes, dont on soupçonnait l’existence depuis 1967, participent au découpage des prohormones et à un grand nombre de fonctions biologiques.

« C’est seulement en 1990, après plusieurs échecs et de nombreuses déceptions, que nous avons finalement découvert, mes collègues Nabil G. Seidah, Majambu Mbikay et moi, avec l’aide de nombreux et dévoués assistants et étudiants, les deux premières convertases. Une odyssée qui aura duré vingt-trois ans! » raconte celui qui, pendant ce long périple, a dû appliquer la leçon fondamentale apprise de ses parents : la persévérance et la confiance en l’avenir. S’ensuivra la découverte de sept autres convertases, pour un total de neuf enzymes aux applications dans des domaines aussi variés que le diabète, l’obésité, le cancer, les infections et le métabolisme du cholestérol.

Sa plus récente découverte concerne d’ailleurs l’identification d’une mutation unique de la neuvième convertase chez trois familles québécoises. Présente seulement au Québec, cette forme mutée abaisse le cholestérol à des niveaux tellement bas que les porteurs ont 90 % moins de risque de subir des accidents cardiovasculaires. « Nous tentons de comprendre pourquoi elle n’existe nulle part ailleurs au monde », déclare le lauréat. « Peut-être que mimer cette mutation nous conduira un jour à de nouvelles thérapies. »

Survol d’un parcours impressionnant

Sans négliger ses activités de recherche, le Dr Chrétien s’implique dans la vie universitaire québécoise, canadienne et internationale. Il occupe notamment le poste de directeur scientifique à l’IRCM pendant dix ans, puis exerce les mêmes fonctions à l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa. Entretemps, il cofonde l’Institut de la biologie des systèmes de l’Université d’Ottawa. Comme enseignant, il crée, en 1972, le cours de biologie cellulaire et moléculaire des universités de Montréal et McGill, lequel est toujours offert à l’heure actuelle, et forme une relève scientifique de haut niveau composée de plus de 70 jeunes chercheurs, dont plusieurs sont eux-mêmes devenus des chefs de file du monde scientifique.

Rassembleur par excellence, il suscite des partenariats internationaux en tissant des liens avec les instituts, les chercheurs et les pays, et en bâtissant des ponts entre eux. Ici aussi, les exemples abondent : à la suite de l’épidémie du syndrome respiratoire aigu grave en 2003, il cofonde le Consortium international sur les thérapies antivirales, un réseau composé de 250 scientifiques de 40 pays. Au fil des ans, il noue des relations avec plusieurs instituts chinois, travail de longue haleine qui lui a valu une nomination à titre de professeur émérite de l’Académie chinoise des sciences médicales. S’ajoute également une étroite et loyale collaboration scientifique avec de nombreux centres de recherche en France, particulièrement avec l’Institut Pasteur de Paris.

Un ambassadeur de la science québécoise et canadienne

Chercheur estimé, Michel Chrétien est invité à prononcer des conférences à plus de 300 occasions aux quatre coins du monde, du Canada aux États-Unis, en passant par l’Asie et l’Europe.

Sa production scientifique a également de quoi surprendre le commun des mortels : 7e canadien le plus cité dans toute la littérature scientifique mondiale de 1981 à 1990, il compte à son actif près de 600 publications parues dans des revues savantes.

Et sur le plan national? « J’ai défendu bec et ongles la liberté académique et j’ai été un promoteur têtu du financement de la recherche au Québec et au Canada », déclare celui pour qui « les arts et les sciences font partie de l’intelligence d’un pays, de ce qu’on retiendra de lui plus tard ».

Vers le milieu des années 1970, en tant que président du comité scientifique de l’Association des médecins de langue française du Canada, il prépare pour le ministre de la Santé du Québec un mémoire qui prône la création, par le Fonds de recherche du Québec en santé, d’un programme de chercheurs boursiers. Aujourd’hui, ce programme phare accueille près de 400 récipiendaires annuellement.

Puis, en 1986, en réponse à l’invitation de la Société royale du Canada, il accepte la présidence d’une commission pour évaluer les ravages de l’épidémie du sida. Secondé par une trentaine d’experts de diverses disciplines, il produit un rapport contenant 48 recommandations, lesquelles ont progressivement été adoptées par les différents ordres de gouvernement.

Aux premières loges de l’excellence

La qualité et la portée de ses travaux lui ont valu de nombreux honneurs scientifiques. Élu officier de l’Ordre national du Québec et de celui du Canada, il a récemment été promu au rang d’officier de l’ordre national de la Légion d’honneur de la République française. À ces nominations s’ajoutent de multiples distinctions et cinq doctorats honorifiques, dont un lui a été attribué par la prestigieuse Université Paris Descartes. Fait notable, il est aussi le premier médecin canadien français à être élu Fellow de la Société royale de Londres, un des plus grands honneurs pour un scientifique, toutes disciplines confondues.

La contribution scientifique du meneur à l’esprit visionnaire

Encore très actif à l’aube de ses 80 ans, le clinicien-chercheur, dont le processus de réflexion ne s’interrompt jamais, codirige une petite équipe à l’IRCM. Celle-ci concentre ses recherches sur des domaines d’intérêt, comme la génétique humaine, les maladies cardiovasculaires, la maladie d’Alzheimer, la malaria et le virus Ebola.

C’est dire à quel point Michel Chrétien, modèle de persévérance dont l’œuvre engagée suscite l’admiration, continue à jouer un rôle important dans le paysage canadien et québécois de la recherche, exerçant une influence internationale qui se conjugue aisément au passé, au présent et au futur.

Marcel Boyer

À l’aube de ses études classiques, le jeune Marcel Boyer envisageait de devenir missionnaire. Au fil de ses études, il se découvre un intérêt pour la littérature, puis la philosophie. À l’âge de vingt ans, un cours d’économie du développement lui permet de s’initier à une discipline qui incarne ses passions : la science économique. Il y voit une avenue pour comprendre les comportements humains ainsi que les équilibres sociaux et pouvoir engager des actions par la suite.

Après avoir obtenu une maîtrise en sciences économiques de l’Université de Montréal, Marcel Boyer poursuit ses études à l’Université Carnegie-Mellon, où il obtiendra un doctorat. Il devient par la suite professeur au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal en 1974. Il y sera directeur de 1983 à 1989 et militera ardemment pour l’excellence en enseignement et en recherche. Le département figurera à ce moment parmi les plus importants du Canada et se hissera au tout premier rang mondial des départements de langue française.

Marcel Boyer a été titulaire de la Chaire Jarislowsky-CRSH-CRSNG en technologie et concurrence internationale de l’École polytechnique de Montréal de 1993 à 2000 et titulaire de la Chaire Bell Canada en économie industrielle de l’Université de Montréal de 2003 à 2008.

Des contributions exceptionnelles aux sciences économiques

Marcel Boyer définit lui-même l’économique comme la science sociale qui étudie le développement des mécanismes de coordination, de motivation, de spécialisation, de réglementation, de gestion et d’échange qui conditionnent et concrétisent le développement de notre intelligence collective.

Sa remarquable carrière de chercheur s’articule autour de contributions d’envergure sur des thèmes aussi multiples que variés, tels que la théorie de la croissance, les comportements stratégiques, l’incertain et l’information, l’analyse économique du droit et autres sujets comme la théorie des organisations ainsi que le partage des coûts et la tarification des infrastructures.

Il est parmi les premiers à modéliser, dans les années 1970, la formation d’habitudes de consommation (dépendance) en théories de la demande et de la croissance économique; il s’agit d’une contribution fondamentale à une préoccupation omniprésente aujourd’hui. Ses analyses des comportements stratégiques revêtent également une importance majeure. Il démontre entre autres qu’en matière de choix technologiques et organisationnels, une trop grande flexibilité peut ne pas être profitable, car elle invite à une intensification de la concurrence. Il contribue aussi à la théorie des options réelles et à ses applications en évaluation des investissements et des politiques publiques.

Bâtisseur et rassembleur

L’économiste est le cofondateur du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), dont il sera le premier directeur scientifique et le second président-directeur général. Le CIRANO deviendra rapidement un centre de recherche scientifique de grande visibilité internationale et un institut de référence mondiale en matière de liaison et de transfert interuniversitaire, multidisciplinaire et plurisectoriel.

Les talents de bâtisseur et de rassembleur de M. Boyer en ont fait une figure de proue du monde universitaire au Québec et au Canada, et ce, depuis plus de quarante ans. « Par son exemple et son rôle de leader, Marcel Boyer a eu une influence déterminante sur la carrière de nombreux économistes et chercheurs québécois, dont moi-même », mentionne Jean-Marie Dufour, lauréat du prix Léon-Gérin 2008.

Il agira également comme économiste expert auprès d’entreprises et d’organismes gouvernementaux, tant au Canada qu’à l’étranger. De surcroît, il apportera une collaboration essentielle aux débats sur les politiques publiques au Québec et témoignera à maintes reprises devant divers comités, commissions, régies et tribunaux. On lui reconnaîtra une grande patience et un talent certain pour expliquer en termes simples des théories économiques parfois complexes, ainsi qu’un désir évident de transmettre ses connaissances à ses interlocuteurs.

Depuis plus de quinze ans, l’homme contribue à la valorisation des droits d’auteur devant la Commission du droit d’auteur du Canada. Son apport à la juste rémunération des créateurs se solde aujourd’hui par des ajouts de plusieurs dizaines de millions de dollars annuellement pour les auteurs, les compositeurs, les interprètes et les producteurs d’enregistrements sonores.

Une production scientifique reconnue internationalement

Marcel Boyer est l’auteur ou le coauteur de plus de 275 publications, dont des articles, des cahiers scientifiques et des rapports publics et privés, en plus d’avoir donné près de 370 conférences à travers le monde. Plusieurs de ses publications universitaires, parues dans des revues internationales, ont non seulement amélioré la compréhension d’un éventail de phénomènes économiques et sociaux, mais ont également été traduites en outils d’aide à la décision pour les milieux de pratique. À cet égard, quatre lauréats du prix Nobel d’économie (Gary Becker, Robert E. Lucas, Edward Prescott et Jean Tirole) citent avantageusement ses travaux.

L’économiste a également codirigé Bayesian Models in Economic Theory, Frontiers in the Economics of Environmental Regulation and Liability et Intellectual Property and Competition Law. Il a coécrit Partage des coûts et tarification des infrastructures et Réinventer le Québec – Douze chantiers à entreprendre (finaliste 2015 au prestigieux Prix de la Fondation canadienne Donner). De plus, il est l’auteur de Manifeste pour une social-démocratie concurrentielle.
L’excellence de sa carrière scientifique est également soulignée à maintes reprises : la Société canadienne de science économique lui attribue en 1985 le prix Marcel-Dagenais, l’Université d’Alberta lui décerne en 1988 l’Endowment-for-the-Future Distinguished Scholar Award et l’Association francophone pour le savoir lui attribue en 2002 le prix Marcel Vincent. Il est élu fellow de la Société royale du Canada en 1992, membre honoraire (fellow) de l’Association canadienne d’économique en 2013 et membre honoraire de l’Association française des économistes de l’environnement et des ressources naturelles en 2014. De 1992 à 2000, il est appelé à siéger au Board of Directors du National Bureau of Economic Research, le centre de recherche économique le plus important et éminent du monde.

La renommée internationale de Marcel Boyer est confirmée par le prestigieux classement RePEc (Research Papers in Economics), qui le classe dans le premier 3 % des économistes universitaires à travers le monde sur le plan de la production et du rayonnement scientifiques ainsi qu’au tout premier rang au Québec pour le rayonnement de ses étudiants de doctorat.

Un retraité énergique et fort affairé

Professeur émérite de sciences économiques à l’Université de Montréal depuis 2009, ses récents articles, ouvrages et conférences témoignent d’une vitalité scientifique hors du commun.

En plus d’agir comme président de la Society for Economic Research on Copyright Issues, il est membre associé de la Toulouse School of Economics et membre du Comité d’orientation scientifique des Chaires en finance durable et en investissement responsable de l’Association française de la gestion financière à l’École polytechnique de Paris et à l’Université de Toulouse. À cela s’ajoute la préparation de trois ouvrages, soit Méthodes avancées d’évaluation d’investissement, Water on Wall Street et la version 2 de Manifeste pour une social-démocratie concurrentielle.

Au-delà de ses compétences et de ses réalisations, ceux qui connaissent Marcel Boyer sont unanimes à reconnaître sa grande générosité, sa chaleur humaine, sa joie de vivre et son sens de l’humour. Son plus grand bonheur demeure de pouvoir partager des moments privilégiés avec ses amis, sa famille élargie et ses huit petits enfants.

Cozic

Pour cette année 2015, le prix Paul-Émile-Borduas récompense la persévérance de Cozic, deux soixante-huitards avant la lettre qui, depuis leur sortie de l’École des beaux-arts de Montréal en1967, n’ont jamais désarmé dans leur utopique et décisif combat : hisser l’imagination au pouvoir, seul moyen de changer la vie.

Le parcours de Monic Brassard et Yvon Cozic a débuté à l’époque du pop art, de la contre-culture et de l’underground pur et dur. De ces années effervescentes Cozic a su tirer l’essentiel pour tisser une œuvre inclassable.

Cozic, c’est plus de 300 expositions, quelque 30 œuvres d’art public, une présence remarquée dans les grands musées d’Europe et d’Amérique et un nombre impressionnant de prix et reconnaissances.

Cozic, c’est 45 ans de présence irradiante dans le monde des arts; autant d’années à interroger les formes, les matériaux, les couleurs et la lumière elle-même pour leur soutirer une sémantique inédite et pourtant éclatante d’évidence.

Cozic, c’est une œuvre de référence empreinte d’une authenticité essentielle et d’une profonde cohérence.

Cozic, c’est une suite de rencontres où l’on peut tutoyer l’ange de l’étrange et contempler un art se riant des chapelles – fussent-elles modernes, conceptuelles, actuelles…

Et c’est aussi, une vraie générosité artistique; un atelier grand ouvert aux artistes de la relève.

Dans la vaste famille de l’art dit contemporain, Cozic est respecté pour sa capacité à faire flèche de tout bois, pour sa joie féroce à défier les poncifs et pour sa capacité à mélanger, telles les couleurs sur la palette, les matières, les sources d’inspiration et les disciplines.

La facture inimitable qui en résulte donne toute sa mesure dans les œuvres d’art public. Fluides et rayonnants, les Cozic ornant les immeubles et espaces ouverts emportent l’adhésion immédiate du néophyte autant que du critique. C’est le cas notamment de l’espace Harmonia se déployant à l’entrée de l’école Harmony de Châteauguay : dans le hall aux brillantes couleurs primaires, une vaste main offre sa protection aux enfants à la façon des khamsas, ces « mains de Dieu » placées sur le seuil des demeures des pieux musulmans. Idem pour Espace d’un instant, les vitraux ludiques situés dans l’école l’Envolée de Granby ou encore pour Au cœur de la pierre, de l’école secondaire de Saint-Rémi. Toutes sont des créations dont la fraîcheur joyeuse franchit les fossés culturels, nulle mode ou idéologie ne venant troubler le coup d’œil.

En couronnant Cozic, le jury du prix Paul-Émile-Borduas accomplit pleinement sa mission à plus d’un titre. D’une part, il reconnaît la valeur d’une œuvre audacieuse, parsemée de propositions éclatées, habitées d’une poésie intrinsèque et d’un humour transcendant. Cependant, il y a plus encore. Contempler, toucher, se frotter à Cozic, c’est constater à quel point l’art peut s’avérer jubilatoire.

L’ajout de Cozic à la liste prestigieuse des Prix du Québec signifie la reconnaissance d’une carrière cohérente et insolemment diverse. Une carrière? Si fait, mais aussi deux artistes unis dans le talent, dans l’amour et au cœur d’un chapitre unique et atypique de l’histoire de l’art au Québec. Profondément dissemblable et unissant néanmoins deux regards et quatre mains, cette identité imbriquée est tout sauf anodine, en une époque éprise de reconnaissance individuelle. Néanmoins, Cozic persiste et signe, revendiquant une œuvre lumineuse et intriquée tel un objet quantique qui refuse la séparation originelle avec la dernière des énergies créatrices.

Serge Bouchard

« L’histoire a son envers, l’histoire a ses revers, il y aura toujours une autre façon de voir. » Sur ces mots s’amorçait chaque émission de la série radiophonique De remarquables oubliés, diffusée de 2005 à 2011 sur les ondes de Radio-Canada et animée par Serge Bouchard, anthropologue, homme de radio, conférencier et auteur. Une courte phrase qui traduit l’essence de sa pratique inédite.

Dès les années 1970, alors que la plupart des anthropologues québécois s’intéressent aux sociétés éloignées, Serge Bouchard porte un regard clairvoyant sur « notre monde ». Il effectue alors ses premières études de terrain chez les Innus de la Côte-Nord et du Labrador. Son doctorat confirme son désir constant d’explorer des chemins de traverse : sa thèse porte sur la culture des camionneurs au long cours dans le Nord québécois.

Sur les territoires de prédilection de Serge Bouchard, l’anthropologie trouve un ancrage nouveau. Nordicité, amérindianité et diversité culturelle : autant de thèmes qui empruntent à l’ethnologie, à l’ethnohistoire et à la sociologie; autant de thèmes qui nous redéfinissent comme collectivité.

« J’ai travaillé hors des murs de l’enseignement. J’ai pratiqué mon métier dans le monde concret. En fait, l’anthropologie a été une révélation, une passion, un choix, une vocation dans le sens pur de la chose. J’ai eu cette chance inouïe de devenir ce que je suis. »

Homme de terrain féru d’archives, Serge Bouchard travaille de façon passionnée, presque obsessive, avec la mémoire comme matière première. En fait, il s’acharne à redresser les torts. Avec constance, il prend immanquablement le parti des mal-aimés : les Amérindiens, les Métis, les coureurs des bois, les pionniers francophones, tous – et toutes! – occultés dans l’histoire officielle.

« Je suis toujours à remonter le courant des préjugés pour trouver des philosophes et des poètes chez les camionneurs, des génies et des savants chez les Amérindiens. Comme je suis issu de la classe populaire, j’ai ressenti une indignation devant le sort réservé aux oubliés de ce monde. Le fait d’être indigné a probablement été le meilleur carburant pour me faire fonctionner. »

Communicateur né et maître à penser, Serge Bouchard s’adresse à mille publics aux quatre coins de la province – policiers et forestiers, élus et fonctionnaires, communautés autochtones et groupes sociaux –, sans jamais compter les kilomètres ni faire l’économie de son enthousiasme.

Dans les débats de société, l’anthropologue émerge du lot par son regard lucide et sa voix qui perce la mêlée. À l’écrit, Serge Bouchard apporte un éclairage nouveau et convaincant sur l’existence, une lumière qui se manifeste dans le monologue intérieur de l’un de ses derniers ouvrages : C’était au temps des mammouths laineux.

Parmi sa vingtaine de publications, l’auteur exprime une affection particulière pour ses Confessions animales – Bestiaire I et II, qu’il appelle ses « joyaux ». Dans ces deux livres, l’anthropologue se fait poète et emprunte les sentiers de la mythologie et du rêve pour témoigner de son amour profond de la nature. « Des fois, je regarde ces livres et je me dis : mais qui a fait ça? C’est ma fierté absolue. Ce sont mes ouvrages les plus achevés. »

À la radio, c’est la série De remarquables oubliés qui lui procure la plus grande satisfaction. De ses nombreuses conférences, il retient celles prononcées en milieu amérindien; là où des villages entiers se rassemblent afin de l’écouter raconter leur propre histoire.

Certes, il y a la manière des anthropologues et il y a « la manière Serge Bouchard ». Après plus de 40 ans de travail de fond, il demeure le même homme indigné, le même libre penseur, avec sa parole franche et sa conscience ouverte sur le monde, sur tous les mondes.

Pierre Ouellet

Pierre Ouellet possède cette qualité rare qui consiste à aérer d’une facture déliée et lyrique toutes les formes littéraires qu’il pratique : les essais autant que les romans, les ouvrages analytiques autant que les œuvres poétiques.

Pierre Ouellet est un poète et romancier né à Québec – région qu’il chérit et qu’il aborde souvent dans son œuvre. Sa prolifique carrière et sa remarquable érudition l’ont aussi entraîné vers les métiers d’essayiste, d’éditeur, de professeur, de chercheur, de conférencier, de directeur de revue, de traducteur et, enfin, de titulaire de la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique. L’homme préfère se dire écrivain surtout, avant tout, en tout. En cette qualité, il signe une œuvre remarquée pour sa densité et son inépuisable variété, tant dans la forme que sur le fond.

Auteur à la plume inventive et à la pensée empreinte d’humanisme, parfois provocatrice et toujours limpide, Pierre Ouellet se décrirait volontiers comme un créateur d’images littéraires ou un dessinateur d’idées. Pour ce maître de la nuance et du concept, écrire demeure un acte concret, solidement incarné. « Mon premier mode d’expression a été la peinture que, jeune, j’ai pratiquée assidûment. J’en ai gardé un attachement étroit à la gestuelle, ce coup de pinceau, ou ce trait de stylo, qui est unique à tout artiste et décide ultimement du destin d’une œuvre. »

En considérant ainsi la création comme un geste du corps autant que de l’esprit, Pierre Ouellet laisse pour ainsi dire parler sa plume plutôt que de « pratiquer un style ». De ce point de vue, à la fois observateur et acteur, il « ne parle pas tant pour l’autre que par l’autre ». Cet autre, c’est l’un ou l’autre protagoniste, c’est la somme d’expériences, d’événements, de pensées qui sont dans le texte et même au-delà, dans ce que les mots disent sans dire. Ainsi, même rédigés à la première personne, les écrits de Pierre Ouellet échappent à l’ego de leur créateur pour vivre leur vie propre. « Les œuvres sont des personnes […] avec un sens et du non-sens, un nom, parfois, un vrai visage, qui rayonne de toutes parts. On ne va pas voir une œuvre; on lui rend visite. Ou c’est par elle qu’on est visité. »

Les livres de Pierre Ouellet nous convient donc tour à tour à visiter et à être visités par un univers de tous les possibles, ce lieu riche de ce qu’on peut rapporter de l’existence et aussi de ce qui appartient à l’indicible. Car l’auteur nous a prévenus. Il faut parfois « avancer seul dans l’insensé. »

Fréquenter l’œuvre de Pierre Ouellet, c’est en somme constater véritablement que, si une communication est possible entre les êtres, elle ne peut s’accomplir que par l’art, lequel, dans toute sa subjectivité, nous fait plonger dans la conscience humaine universelle.

La carrière de Pierre Ouellet a été jalonnée de nombreuses marques de reconnaissance. Ses écrits poétiques lui ont valu le Signet d’or de Télé-Québec et le Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières. À titre de romancier, il a été couronné par le prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec. Enfin, son travail d’essayiste a été reconnu à deux reprises par un Prix du Gouverneur général ainsi que par le prix Spirale. Pierre Ouellet est également membre de la Société royale du Canada et de l’Académie des lettres du Québec. En marge de ses activités littéraires, scientifiques et pédagogiques, il a à son actif une vaste production comme éditeur, sa contribution à cet égard se comptant en plusieurs dizaines de livres, de collections, d’anthologies, d’ouvrages collectifs et de revues littéraires. Conférencier très apprécié, analyste inspiré et inspirant, il est régulièrement sollicité comme participant à des œuvres collectives et à des séminaires prestigieux ou encore comme professeur invité ou écrivain en résidence.

Martin Duckworth

De l’enseignement de l’histoire, il est possible de bifurquer vers le cinéma par désir de raconter autrement. Martin Duckworth le sait.

C’est le visionnement du film Golden gloves de Gilles Groulx qui lui inspire ce virage. Alors enseignant en histoire, il saisit la possibilité de mettre la pratique artistique au service d’une idéologie sociologique et politique. « Faire des films devenait plus valable que tout mon travail accompli comme historien. »

En 1963, Martin Duckworth joint l’Office national du film (ONF), où il apprend son métier. « J’ai vécu l’âge d’or de l’ONF. Avec Jean-Claude Labrecque, j’ai découvert la caméra à l’épaule. De Gilles Groulx, j’ai appris la liberté de faire un bon montage en salle, sans l’obligation de suivre un scénario établi en tournage. De Fernand Dansereau, j’ai retenu l’idée de créer de bons films en collaboration avec les communautés d’activistes au lieu de rester seul dans son coin comme artiste. D’Arthur Lamothe, j’ai appris la place de l’humour dans le contact avec les gens. »

Après sept ans, le documentariste quitte l’ONF. Il craint de se fondre dans l’ordre établi et le confort de l’emploi permanent. Il souhaite rester ancré dans la réalité de la majorité, celle des personnes qui se battent pour gagner leur vie. « En restant à l’ONF, j’avais peur de perdre ma sensibilité d’artiste et d’activiste. »

Le cinéma indépendant ouvre la voie à l’expression de sa pensée artistique, aussi insoumise que réfléchie. Ainsi, guidé par des valeurs éternelles, il développe une filmographie singulière. Dans son idéal, chaque film peut transformer la vie des gens qu’il porte à l’écran. Pour Martin Duckworth, le cinéma se révèle clairement un agent de changement social. « C’est seulement l’art qui peut faire avancer la condition humaine, à mon avis »

Avec une caméra attentive, le cinéaste regarde le monde par le filtre de la vie ouvrière, de la justice sociale, de l’expression dans les arts et de la résolution de conflit dans la paix. Pour ce fils de pacifistes, chaque documentaire mise sur l’authenticité en sondant l’âme humaine et la ferveur militante. Bref, le citoyen engagé n’est jamais bien loin du cinéaste. C’est pourquoi il sait repérer les personnages marquants qui forment l’échine de sa production artistique.

Avec de la retenue et en autant de mots et de silences qu’il en faut pour donner corps à une œuvre sensible, Martin Duckworth met en lumière une frange trop souvent invisible de la société. Ses documentaires introduisent un nouvel angle de vue par une parfaite adéquation entre l’objectivité du cinéma direct et la rencontre intime avec ses personnages.

« Je suis assez fier des deux tiers de la trentaine de films que j’ai réalisés. Parce qu’ils révèlent l’intériorité de personnes qui doivent faire face à des défis très durs, mais qui trouvent les moyens de les surmonter. J’aime les films qui aident les personnes à atteindre leur but. »

Dans toute sa filmographie, Martin Duckworth avoue avoir un faible pour Nos derniers jours à Moscou, Cher Père-Noël, Les yeux du cœur ainsi que pour sa trilogie sur Hiroshima, Dresden et la première guerre du Golfe. Du même souffle, il ajoute Au pays de Riel, Le rêve de Fouad et son tout récent film Fennario persiste et signe.

Le nom de Martin Duckworth apparaît aussi comme caméraman au générique de quelque 80 films d’autres cinéastes, dont plusieurs de la relève. De plus, son sens de l’engagement se reflète depuis 25 ans dans son enseignement aux étudiantes et étudiants de l’École de cinéma Mel Hoppenheim de l’Université Concordia. « J’ai toujours adoré les jeunes en raison de mon vécu. Je suis père de sept enfants et grand-père onze fois. Il faut toujours aider les jeunes à trouver leur propre chemin. »

Somme toute, ce documentariste atypique – membre émérite de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec – cumule les documentaires, tournés partout dans le monde au cours des cinq dernières décennies, sans que la valeur artistique et sociale de son œuvre s’altère.

Avec son credo, l’amour peut sauver la vie et l’art peut sauver le monde, Martin Duckworth se révèle un humaniste convaincu, un pacifiste et un artiste qui porte sa caméra tout près du cœur pour faire vibrer les êtres humains à l’écran.

Marie-Hélène Falcon

Depuis 30 ans, et même plus, Marie-Hélène Falcon quadrille la planète en quête du versant lumineux de la création scénique contemporaine. D’un festival international à l’autre, elle reçoit les spectacles comme des électrochocs et trouve ses points de repère dans l’authenticité des artistes.

« Au début des années 1980, à Montréal, la vie artistique était incontestablement passionnante et diversifiée, mais il nous manquait une ouverture sur le monde. Dans mes voyages à l’étranger, je découvrais des artistes et des œuvres qui me bouleversaient et renforçaient ma conviction de l’urgence de créer chez nous ce formidable appel d’air qu’est un festival international. »

Son désir est alors de mettre sur pied un festival qui accueille des artistes majeurs du théâtre contemporain. Des artistes dont la parole est provocante et assumée. Des artistes qui émergent du lot par l’audace de leurs propositions artistiques et par le regard singulier qu’ils portent sur le monde et sur leur société.

En 1985, Marie-Hélène Falcon fonde avec Jacques Vézina le Festival de théâtre des Amériques (FTA), qui placera d’emblée Montréal dans le circuit des grands festivals internationaux. Devenu le Festival TransAmériques en 2007, cet événement phare propose des pratiques de pointe en théâtre, danse, performance et autres formes hybrides, inclassables et « indisciplinées ».

Âme dirigeante et artistique de son festival, Marie-Hélène Falcon en fait un espace de dialogue entre artistes de toutes générations et des quatre coins du monde. « Aller plus loin. Aller ailleurs. Chercher à côté. Dans la marge. J’ai toujours eu cette pulsion. Cela doit être dans ma nature. »

Puis, son travail suscite un écho démultiplié en amenant (entre autres!) les Robert Lepage, Gilles Maheu, Denis Marleau, Brigitte Haentjens, Marie Chouinard, Marie Brassard, Wajdi Mouawad, Daniel Léveillé, Christian Lapointe et Frédérick Gravel à entrer dans la lumière. Marie-Hélène Falcon parle avec humilité d’un simple élan à leur carrière. Robert Lepage, lui, la qualifie de « sage-femme de la création québécoise pour la scène ».

Toujours, elle demeure à bonne distance de la facilité et des lieux communs. À l’instinct et avec résolution, elle repère les pratiques les plus innovantes qui, aux yeux d’autres personnes, auraient pu rester dans l’angle mort. Le fil conducteur de ses choix : faire confiance à l’intelligence du public et inviter ce dernier à prendre le pouls de la planète du point de vue des artistes. Et le temps lui donne raison, puisque le sceau de Marie-Hélène Falcon a une valeur d’endossement pour un spectacle ou pour un artiste.

Esprit fin et anticonformiste, la directrice artistique se dit fière d’avoir offert aux spectateurs d’ici les œuvres mémorables des Ariane Mnouchkine, The Wooster Group, Romeo Castellucci, Alain Platel, Krzysztof Warlikowski, Mariano Pensotti, Israel Galván, Ivo van Hove et tant d’autres. « Il y a des artistes dont on ne peut épuiser l’imaginaire! »

On pourrait croire qu’elle a tout vu de la création scénique actuelle. C’est presque vrai. D’ailleurs, son vaste savoir artistique fait d’elle une référence dans le monde lors de rencontres de réflexion sur les enjeux du théâtre contemporain.

Bien avant le FTA — dans les années 1970, au Festival du théâtre étudiant du Québec et à l’Association québécoise du jeune théâtre —, Marie-Hélène Falcon portait en elle cette vision et cette façon de ne pas faire comme les autres. Dans sa vie professionnelle, elle situe donc toujours sa zone de confort dans la prise de risques, sans déroger de sa ligne directrice.

« Un festival n’est pas qu’une accumulation de bons spectacles. C’est une prise de position en faveur de la parole essentielle des artistes d’aujourd’hui. C’est le désir de la faire entendre. Et, c’est fondamental, c’est une quête du sens et de la beauté. »

Avec 435 spectacles présentés et 46 pays accueillis, Marie-Hélène Falcon lègue à son équipe et au public un FTA en phase avec son époque, toujours avec la même pertinence, la même verve et la même impétuosité. Pour la fondatrice, tout ce parcours n’aura jamais été un boulot. Il s’inscrit plutôt dans un mode de vie, dans un état d’être.

« À l’origine, c’était un rêve. Je n’ai jamais pensé y consacrer 30 ans de ma vie, mais l’univers de la création artistique est inépuisable. Impossible d’en faire le tour. Et, fort heureusement, le festival continue sur sa lancée. »

Jean Bissonnette

Réalisateur de la première heure à Radio-Canada, Jean Bissonnette donne forme à une large part des variétés de notre univers télévisuel. Son métier, il l’invente en même temps que les concepts habitant encore notre imaginaire collectif : Les Couche-Tard, Moi et l’autre, Appelez-moi Lise, Les Lundis des Ha! Ha!, sans oublier le premier Bye Bye!, devenu une tradition de fin d’année.

« J’ai eu ce grand privilège de travailler à Radio-Canada, un véhicule extrêmement important. Mes patrons m’ont accordé une grande liberté. Je ne regrette pas une seule journée. Quand je partais travailler, j’avais l’impression de partir en vacances. Je n’ai jamais mis mon bleu de travail. »

Si tout est alors à faire au petit écran, il fallait un Jean Bissonnette pour en structurer et en fignoler le contenu. Avec son indéniable talent, doublé d’un flair infaillible pour déceler celui des autres, son esprit alerte et son énergie créatrice inépuisable, il multiplie les perles d’humour sur les ondes. « J’étais bon public et je le suis encore. »

L’incontournable sketch du soldat incarné par Olivier Guimond dans le Bye Bye! de 1970 demeure une pièce d’anthologie, quelque 50 ans plus tard. « Cette scène, nous l’avons faite à 7 h 30 le matin, sans répétition et en une seule prise. Travailler avec Olivier, c’était le bonheur! »

En plus de se trouver à la barre de nombreuses spéciales, dont Rêves à vendre de Félix Leclerc, il devient producteur délégué à la télévision française. Il y produit notamment Champs-Élysées, une émission animée par Michel Drucker, et Le Grand Échiquier, de Jacques Chancel.

Or, l’apport de Jean Bissonnette à la télé moderne ne représente qu’une fraction de son mérite, puisqu’il façonne aussi notre monde du spectacle. Son parcours de metteur en scène et de directeur artistique est constellé de noms de vedettes adulées par le public. Gilles Vigneault, Jean Lapointe, Claude Dubois, Jean-Pierre Ferland, Diane Dufresne, Yvon Deschamps, Céline Dion, Roch Voisine, Dominique Michel et Denise Filiatrault en sont, entre autres.

Le « star-system » qu’il contribue à édifier constitue d’ailleurs la clé de voûte du succès de notre télé des variétés. L’un sert donc l’autre pour porter à l’avant et toujours plus loin le talent de nos artistes.

« J’ai beaucoup, beaucoup, beaucoup d’admiration pour les gens avec qui j’ai travaillé. Être seul devant Vigneault qui me faisait les chansons qu’il créait pour les spectacles que l’on montait ensemble, ça a été de grands moments pour moi. Je me considère privilégié d’avoir été le premier public de ces artistes. »

Parmi toutes les mises en scène de Jean Bissonnette figurent quelques spectacles mythiques, notamment les inoubliables Fêtes de la Saint-Jean de 1975 sur le Mont-Royal, présidées par Lise Payette. Puis, lorsqu’il met au point les premiers galas Juste pour rire à la demande de Gilbert Rozon, il agit comme un accélérateur majeur de la carrière de nombreux humoristes.

De réalisateur et metteur en scène, il se mue en producteur et fonde Avanti Ciné Vidéo, avec Jean-Claude Lespérance. Cette maison de production se trouve à l’origine de bien des émissions à multiples vies, dont Les Détecteurs de mensonges, Piment Fort, La Petite Vie de Claude Meunier, Un gars, une fille de Guy A. Lepage et Cher Olivier.

Père spirituel des uns et père des variétés pour les autres, tout ce que Jean Bissonnette touche se transforme en succès. Son secret : il ne se prend jamais au sérieux tout en travaillant sérieusement. On imagine sans peine un quotidien avec des rires en fond sonore. « J’étais là pour amuser le public. Si j’y arrivais, mon travail était fait, et j’étais l’homme le plus heureux du monde. »

Gisèle Lamoureux

C’est parfois dans les parcours atypiques que se dévoilent les passions. Et c’est sur la frontière mouvante entre la science et la culture que se révèle celle de Gisèle Lamoureux, figure incontournable de la botanique.

Avec constance, avec intelligence et avec l’énergie que dicte une volonté déterminée, Gisèle Lamoureux met au point une imposante nomenclature et une description encyclopédique des plantes sauvages d’ici dans un français accessible, de qualité et teinté de poésie. Des centaines de plantes font ainsi leur entrée dans le monde officiel. Un travail de fond à l’origine d’une quinzaine de publications, dont les réputés guides Fleurbec devenus succès de librairie et compagnons fidèles des amateurs de la flore locale.

« Selon moi, c’était un non-sens que les gens nomment la girafe et l’antilope sans connaître les plantes qui nous entourent. Je voulais qu’ils apprennent à nommer ces plantes pour pouvoir en parler entre eux. La culture commence là, par les échanges entre les gens. La vie qu’ils ont en commun. »

Si le travail du frère Marie-Victorin dans son œuvre maîtresse, Flore laurentienne, est admirable, le vocabulaire technique demeure hors de portée des néophytes. Préoccupée par la vulgarisation, Gisèle Lamoureux emprunte une tangente autre. Son approche : allier la rigueur scientifique à une langue claire et vivante pour proposer en quelque sorte une introduction à la Flore laurentienne.

Durant son parcours, elle choisit d’agir hors des cadres institutionnels et rassemble des amis botanistes pour préparer un premier manuscrit. Au fil des ans, l’auteure devient aussi éditrice. Au cœur de son œuvre où s’entremêlent tradition et innovation, ses guides terrain enrichissent le regard et la pensée de la société québécoise. Soutenu par un travail de recherche terminologique remarquable, le concept fait école.

Avec ses collègues, elle répertorie tous les noms utilisés au Québec pour une même plante. « Par exemple, il y avait 29 façons de nommer la bardane ou la toque. Il fallait en privilégier un, une décision émotive. Finalement, on a retenu l’appellation la plus répandue. » On imagine sans peine l’exigence de l’exercice pour l’ensemble des plantes!

Il faut remonter à l’enfance pour voir jaillir l’étincelle de cette carrière prolifique. « Ma grand-mère m’envoyait cueillir du trèfle-d’odeur dans les terrains vagues de Montréal, ce fut mon premier contact avec l’utilisation des plantes. » Puis, en encourageant son goût pour l’herborisation, sa cheftaine chez les Guides souffle sur la flamme. Après quoi les camps de formation des Cercles des Jeunes Naturalistes dirigés par sœur Marie-Jean-Eudes et le frère Rolland-Germain, mentor de Marie-Victorin, attisent sa passion.

« À l’Université de Montréal, j’ai eu cinq professeurs de l’équipe du frère Marie-Victorin. Ma formation relevait quasi en droite ligne avec lui et me permettait de m’affirmer comme botaniste. Sous l’influence de ces spécialistes, mes études m’ont donné confiance en moi pour aller plus loin. »

Sa rencontre avec le réputé professeur Miroslav Grandtner amène Gisèle Lamoureux à l’Université Laval où elle poursuit une maîtrise en écologie végétale. Tout au long de ses 40 ans de carrière, elle maintient des liens avec cette institution qui lui ouvre ses bibliothèques et ses collections de l’Herbier Louis-Marie, en plus de lui permettre des contacts profitables avec des experts devenus ses conseillers.

Dans les années 1990, son approche inédite incite le ministère de l’Environnement du Québec à lui confier la tâche colossale de nommer environ 400 plantes visées par la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, la plupart étant dépourvues de noms français. Sa méthodologie sert de socle à la rédaction d’un document à portée internationale intitulé Guide de nomenclature des noms normalisés en français pour les plantes Trachéophytes de France métropolitaine.

Inspirée par son attachement au territoire, la botaniste mène plusieurs campagnes de sensibilisation, notamment celle pour la protection de l’ail des bois et celle pour l’adoption d’une fleur indigène, l’iris versicolore, comme emblème floral du Québec.

Présence dans les médias, articles, conférences, excursions en milieu naturel tracent autant de voies à sa volonté de vulgarisation. Chemin faisant, son engagement étoffe la langue française d’un généreux lexique, favorisant ainsi l’appropriation sociale de la flore québécoise.

Avec plus de 3 000 pages publiées et quelque 500 plantes sauvages nommées et présentées sous toutes leurs facettes en français, il convient d’affirmer que l’œuvre de Gisèle Lamoureux est faite de patience, de minutie et de créativité, tel un ouvrage fin cousu à la main.

Pierre Demers

Pierre Demers voit le jour au Royaume-Uni en 1914 pendant le périple de ses parents vers la France, interrompu par le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Ainsi commence la trajectoire singulière de ce coloré physicien de 101 ans . Reconnu pour son travail novateur, il a su poser les premiers jalons du développement de la physique, notamment nucléaire, sur le plan national et ouvrir la voie à la recherche scientifique québécoise de diverses façons.

Dès son jeune âge, Pierre Demers est inspiré par les savants français et par ses professeurs de sciences; il s’engage alors dans cette voie. Licences en physique et en mathématiques de l’Université de Montréal, maîtrise en chimie du même établissement, doctorat d’État de l’Université de Paris, stages de formation au Massachusetts Institute of Technology et à l’Université Cornell, aux États-Unis : non seulement il fréquente de prestigieux centres de recherche, mais il côtoie également de grands scientifiques de l’entre-deux-guerres. Il fait équipe, notamment, au Collège de France avec Irène et Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel de physique. C’est à leur demande qu’il met au point la « méthode photographique » pour caractériser l’activité des neutrons et qu’il découvre sept nouveaux isotopes radioactifs du neptunium. Il étudie aussi la botanique avec le frère Marie-Victorin, qui venait de fonder le Jardin botanique de Montréal. Il est d’autant plus fier de recevoir le prix qui porte le nom de son maître botaniste.

Le seul physicien canadien-français du projet Manhattan

Après des études à l’École normale supérieure de Paris, où il a été le premier étranger à obtenir le titre d’agrégé, et alors qu’il était en stage au Laboratoire de synthèse atomique avec les Joliot-Curie et Hans von Halban, Pierre Demers fuit l’Hexagone en 1940 devant l’arrivée des nazis. En 1943 à Montréal, il rejoint une équipe de chercheurs internationale à l’invitation de von Halban. Dirigés et financés par les Américains et les Anglais, leurs travaux, réalisés dans un laboratoire secret de l’Université de Montréal, font partie du projet Manhattan. L’objectif : mettre au point un réacteur utilisant de l’uranium naturel comme combustible. Ce projet mènera à la production de ZEEP, la première pile atomique fonctionnelle conçue hors des États-Unis, et, ultimement, à l’invention de la bombe atomique. « Je ne savais nullement que mes travaux serviraient à réaliser une bombe : on ne m’en avait rien dit! » s’exclame celui qui s’est senti trahi d’avoir involontairement contribué au développement de la bombe.

Une contribution majeure à l’avancement des sciences

C’est pendant le projet Manhattan qu’il perfectionne, par des avancées cruciales, la principale méthode d’observation des particules à haute énergie, dont il sera la sommité mondiale durant trois décennies.

Cette méthode, qu’il rebaptise « ionographie », produit des images des particules chargées selon des procédés photographiques. Elle demeura dans le monde le principal moyen d’observation en physique nucléaire et du rayonnement cosmique pendant trois décennies. Elle permettra tous les progrès subséquents dans ces domaines, comme la découverte de la dualité du méson cosmique. Cette découverte et ses applications techniques ont valu le prix Nobel de physique de 1950 à Cecil Frank Powell, seul concurrent de Pierre Demers dans ce domaine.

Des idées à profusion

Après la guerre, Pierre Demers devient professeur à l’Université de Montréal. Il y poursuit ses recherches sur l’ionographie, à laquelle il ajoutera la couleur grâce au bromure d’argent. Toujours à l’affût de procédés originaux, il lance dans l’atmosphère des plaques ionographiques de son invention à l’aide de ballons à l’hélium faits des premières feuilles à base de ce qu’on appellera communément le « polythène ».

L’œuvre centrale de ses publications scientifiques, parue en 1958, s’intitule Ionographie : les émulsions nucléaires, principes et applications. Largement diffusée et citée une cinquantaine de fois dans des articles internationaux, elle constitue une référence fondamentale. Pierre Demers organise également, à titre de président du comité canadien, le 2e Colloque international de photographie corpusculaire à Montréal en 1959. Cet événement rassemble de nombreux physiciens étrangers et contribue au rayonnement international du Québec. Il multiplie aussi les directions de thèses, les collaborations et les conférences, signes d’un bouillonnement intellectuel incessant.

Professeur, fondateur et précurseur

De 1946 à 1980, il enseigne la physique à des milliers d’étudiants, dont plusieurs auront des carrières impressionnantes, tels que l’astrophysicien Hubert Reeves, qui cite son professeur en ces mots : « La science, ce n’est pas seulement “voilà ce qu’on connaît” à un certain moment donné, c’est aussi “qu’est-ce qu’il reste à savoir et comment le fait-on?” Et ça, c’est ce que j’ai rencontré la première fois chez Pierre Demers. »

Tous diront qu’il avait une approche à la fois plaisante et rigoureuse, pleine d’inventivité et parée de sa vision profondément originale.

Dans les années 50 et 60, Pierre Demers acquiert une notoriété importante et fait plusieurs apparitions dans les médias. Quand il participe à la création du Laboratoire de physique nucléaire de l’Université de Montréal, son nom est mis de l’avant pour l’obtention d’un financement, témoignant de son influence prépondérante. Ce laboratoire, inauguré en 1967, est l’un des premiers d’envergure mondiale. Il contribue au rayonnement de l’Université de Montréal et du Québec.

Depuis 1995, il élabore une « théorie unitaire » fondée sur son « système du Québécium », qui constitue un nouveau classement des éléments fondamentalement différent des divers tableaux réalisés depuis celui de Mendeleïev. Allié à la biomathématique, ce système révèle des symétries remarquables entre la matière vivante et celle non vivante. « Plus j’avance et plus je m’aperçois de l’ampleur de la voie où je me suis engagé », affirme ce savant curieux.

Un intellectuel polyvalent, défenseur du Québec et de sa langue

Son impressionnante feuille de route touche aussi l’art et l’engagement social. Il publie deux recueils de poésie et réalise plusieurs tableaux et sculptures. Fervent nationaliste et défenseur du français, il met sur pied, en 1979, la Ligue internationale des scientifiques pour l’usage de la langue française et contribue activement à la vie politique québécoise.

Visionnaire, il rassemble dans les années 60 et 70 de grands esprits québécois, dont Jacques-Yvan Morin, Guido Molinari, Cozic (Yvon Cozic et Monic Brassard), Rock Demers et Clermont Pépin, au sein de groupes de recherche multidisciplinaires sur le bruit et la couleur.

Il a reçu de nombreuses distinctions. En 1946, à seulement 34 ans, il reçoit le premier prix du Concours scientifique et littéraire du Québec, volet scientifique, qu’on surnommait alors le prix David. Il se voit maintenant décerner le prix Marie-Victorin, qu’il considère notamment comme « un encouragement à continuer ».

Érudit, passionné et engagé, Pierre Demers semble avoir vécu trois vies en une tant son œuvre est abondante. On peut le décrire comme un battant audacieux qui, comme un de ses pairs le dit si bien, n’a pas été blessé mortellement par les combats que la science et l’innovation lui ont présentés. Au contraire : ce créateur à l’esprit anticonformiste se plaît sur les chemins épineux de l’innovation, qu’il parcourt encore d’un pas déterminé.

André Perrotte

Le nom de la firme Saucier + Perrotte architectes est indissociable de l’Usine C, siège de la compagnie de théâtre montréalaise Carbone 14. En 1995, l’ancienne usine Raymond, fabrique de confitures de fruits établie en 1913, était convertie en centre de création et de diffusion pluridisciplinaire. Pièce maîtresse de la régénération du quartier Centre-Sud, le complexe a acquis une renommée internationale tant en raison de sa programmation que de la qualité de ses installations physiques.

Gilles Saucier et André Perrotte, les premiers lauréats du prix Ernest-Cormier, ont toujours cheminé de concert. Tous deux étudiants à l’École d’architecture de l’Université Laval, où ils obtiennent leur diplôme en 1982, ils fondent leur propre cabinet en 1988, à Montréal. Ils se classent rapidement à l’avant-garde de la profession.

Les deux architectes s’illustrent d’abord dans des projets à caractère culturel, comme la rénovation du Théâtre du Rideau Vert et du Théâtre d’Aujourd’hui, en 1991. Mais de fait, c’est l’Usine C, complexe de 51 000 pi2 réalisé au coût de 5,6 millions de dollars, qui cristallise le caractère innovant de leur pratique. Ce concept très élaboré, qui obtient plusieurs récompenses, dont le Prix du mérite du Gouverneur général en 1997, repose sur la mise en valeur de la nature industrielle de l’édifice en béton et sur son inscription dans le tissu urbain. Certains éléments ont été juxtaposés au bâtiment existant, lequel a pratiquement été laissé à l’état d’origine.

Modèle d’épuration et d’intégration dans l’environnement physique, l’Usine C consacre une nouvelle façon de faire qui se prolonge lors de l’agrandissement de la Cinémathèque québécoise, complété en 1997. Pour cette dernière, la firme joue sur la vocation cinématographique du bâtiment, grâce à des effets de lumière, de transparence et de volumes induits notamment par des murs en verre, du béton à découvert et la déclinaison de noir, blanc et gris qui est l’un des éléments caractéristiques de la signature des architectes.

« Avant d’être une fonction, un bâtiment est un lieu qui évoque des sentiments, une mémoire. L’architecture a cette mission de stratifier, de déployer des lieux, de faire émerger des objets d’une mémoire inventée », estime Gilles Saucier. « L’architecture doit être pensée dans une perspective de pérennité : les bâtiments restent, ils modifient l’environnement et façonnent les villes », ajoute son complice André Perrotte.

Animés de cette vision, les deux architectes ne cessent de se questionner, d’inventer et de réinventer leur discipline, qui est aussi un art. Leurs réalisations sont intimement ancrées dans le territoire et le paysage qu’elles habitent et qualifient, que ceux-ci soient urbains ou ruraux. À cet égard, elles témoignent d’une extraordinaire faculté de saisir l’esprit, l’essence de ces espaces; des espaces qu’en quelque sorte elles « habillent » tout en leur donnant une signification et en les transcendant.

Partisans d’environnements fluides, ouverts, lumineux et épurés, Gilles Saucier et André Perrotte s’inscrivent dans un courant d’architecture contemporaine qu’ils ont eux-mêmes contribué à définir. Leur démarche s’appuie sur la recherche fondamentale au regard du processus de conception, de l’interprétation des sites et du rôle même de l’architecture. C’est d’ailleurs ce qui explique en partie leur participation à plusieurs concours, qui exigent un investissement financier considérable de leur part sans aucune garantie de retour. Fort heureusement, dans ce contexte, la sélection de l’architecte ne se fait pas sur la base du prix demandé, mais sur celle du concept proposé. « Les concours permettent d’alimenter une recherche qui nous apparaît essentielle », dit en substance le duo.

Pour Gilles Saucier et André Perrotte, les concours sont en somme des moments d’expérimentation et de dépassement de soi, des occasions privilégiées d’exprimer pleinement leur créativité, leur esthétique. Ils constituent une valeur qualitative ajoutée que le système du plus bas soumissionnaire oblige trop souvent à sacrifier. Ironiquement, quelques-unes de leurs propositions jamais concrétisées, dont celles de la Grande Bibliothèque (Montréal) et du Musée canadien des droits de la personne (Winnipeg), respectivement finalistes en 2000 et en 2004, ont fait l’objet de dithyrambes et ont accru leur renommée. Ils ont aussi été finalistes à des concours internationaux, tels ceux du Bogota International Center (2011) et du Monument national de l’Holocauste (Ottawa, 2014).

La feuille de route de Gilles Saucier et d’André Perrotte témoigne d’une polyvalence rare, qui va du pavillon du jardin des Premières Nations (Montréal, 2001) à de grands édifices institutionnels, comme le Perimeter Institute for Theorical Physics (Waterloo, 2004), en passant par des équipements de loisir, comme le complexe de soccer du Centre environnemental de Saint-Michel (2014, en collaboration avec la firme HCMA), et des résidences privées. Ils ont aussi à leur actif des expositions, comme 1973 : Désolé, plus d’essence (Centre canadien d’architecture, 2007) ou encore Objets trouvés, avec laquelle ils représentent le Canada à la Biennale de Venise en architecture en 2004.

« L’art alimente l’architecture », croit fortement Gilles Saucier. Ce principe cher aux deux hommes vient peut-être du fait qu’à l’époque de leurs études, les aspirants architectes devaient savoir dessiner, alors qu’aujourd’hui, les logiciels sont omniprésents. « Le baccalauréat durait quatre ans et comportait un aspect créatif qui en déboussolait plus d’un », se rappelle un André Perrotte fasciné, lui, par « la conjonction art et science » qu’offrait la discipline. C’est ainsi que la firme va jusqu’à mettre certains de ses locaux à la disposition d’artistes contemporains, afin qu’ils puissent y créer en toute quiétude!

Comme le montrent une foule de leurs réalisations, Gilles Saucier et André Perrotte sont animés par le souci d’inscrire leurs projets dans la continuité de leur environnement physique et des activités humaines qui s’y greffent. À cet égard, il convient d’évoquer le spa urbain Scandinave Les Bains Vieux-Montréal (2009), un établissement issu de la conversion d’anciens entrepôts de marchandises et récompensé de nombreux prix, dont un premier prix d’excellence en aménagement intérieur commercial décerné par l’Ordre des architectes du Québec (OAQ).

Gilles Saucier et André Perrotte ont eux-mêmes prêché par l’exemple en installant les bureaux de leur firme dans une usine désaffectée de « la Petite Italie ». Audace, pureté et élégance de la forme y sont au rendez-vous. Par sa présence, l’édifice, dont la transformation est récompensée d’un prix Intérieurs Ferdie en 2008, contribue aussi, à l’instar d’autres réalisations urbaines du tandem, à la revitalisation d’un quartier.

Travailler en duo est pour eux une seconde nature, et ils y voient une véritable force, parce que l’architecture est une discipline d’équipe. Gilles Saucier et André Perrotte insistent sur le fait qu’ils sont à la tête d’une PME constituée d’une vingtaine de professionnels. Une PME dont « on veut préserver le caractère d’atelier de création », dit le premier, et « que l’on veut pérenne », insiste le second. « La pratique technique et les outils changent, mais tout ça doit être au service d’une idée, d’une vision créatrice », ajoute-t-il.

La vision de Gilles Saucier et d’André Perrotte rayonne depuis un bon moment déjà, tant ici qu’à l’échelle internationale, comme l’attestent les nombreuses récompenses qui leur ont été attribuées. En plus de celles déjà évoquées, il importe de mentionner le prix d’excellence en architecture institutionnelle de l’OAQ pour la Cinémathèque québécoise, en 1998; le Prix d’excellence de l’Institut royal d’architecture du Canada, en 2009; la Médaille du Gouverneur général en architecture pour le pavillon de pharmacie de l’Université de la Colombie-Britannique (réalisé en collaboration avec HCMA), en 2014. En raison de leurs activités d’enseignement dans plusieurs universités canadiennes et américaines, ils reçoivent, aussi en 2014, la médaille du Mérite de l’OAQ, un prix de carrière qui souligne leur contribution à la formation des architectes.

« Il y a beaucoup de bâtiments, mais pas beaucoup d’architecture », déplore Gilles Saucier. En tout cas, nul doute : avec Gilles Saucier et André Perrotte, l’architecture a trouvé deux de ses praticiens, voire deux de ses artistes, parmi les plus inspirés et inspirants.

Michael Meaney

« L’an prochain, je serai meilleur chercheur que cette année », se répète annuellement le professeur Michael Meaney. Cette maxime, adoptée en début de carrière, demeure toujours aussi importante pour le scientifique de 62 ans. Ce grand rassembleur, qualifié de sommité mondiale dans le domaine de l’épigénétique, continue ainsi à faire rayonner la science au Québec et dans le monde entier. Au moment d’écrire cette biographie, M. Meaney se rendait à Singapour, où il a été recruté en 2008 par le Singapour Institute for Clinical Sciences pour diriger des études sur la neurocroissance et partager son expertise de pointe sur l’interaction entre l’environnement et la biologie.

Les recherches du professeur Meaney se concentrent sur les interactions entre parents et enfants. Comment les soins parentaux influencent-ils le développement des enfants? S’inscrivent-ils biologiquement? Le chercheur est l’un des premiers à expliquer et à démontrer que l’environnement influence l’expression de certains de nos gènes. « Ce signal épigénétique fait qu’une expérience précoce, comme la qualité du contexte périnatal, peut altérer les fonctions biologiques et la santé », précise le scientifique.

Il a d’abord exposé ces mécanismes chez les rats. Selon ses travaux, un rat adulte léché souvent par sa mère dès sa naissance montre des réponses plus modérées au stress. Meaney et son collègue Moshe Szyf ont aussi démontré que les bonnes mères peuvent changer la façon dont les gènes de leurs rejetons s’expriment, élevant ainsi des jeunes qui deviendront des adultes plus calmes. Il semble que le type de soins dispensés par une mère à sa progéniture modifie la chimie de l’ADN de certains gènes impliqués dans les réactions au stress. Les rats léchés et toilettés fréquemment produisent beaucoup moins d’hormones de stress dans une situation éprouvante ou stressante que ceux ayant reçu moins de soins. Et ces effets persistent à l’âge adulte. « Intéressant quand on sait que la production excessive et persistante des hormones de stress sur une longue période augmente le risque de problèmes chroniques comme les maladies cardiaques et le diabète », fait remarquer le professeur Meaney.

Dès lors, la science a la confirmation que les mauvaises habitudes, comme les bonnes, peuvent changer de façon permanente la manière dont les gènes agissent dans l’organisme humain et, plus encore, avoir une incidence sur la qualité de vie de la descendance. Une mauvaise ou une bonne parentalité peut donc influencer la santé mentale des enfants.

Avec son collègue Gustavo Turecki, Michael Meaney a alors procédé à la conversion des études portant sur l’épigénétique des rongeurs en réalité humaine. Les chercheurs ont clairement démontré que l’environnement conditionne et modifie l’expression génétique dans le cerveau humain. « Les mauvais traitements ou la négligence peuvent laisser une empreinte dans le cerveau d’un enfant, autant que la fumée de tabac peut abîmer les poumons d’un adulte », explique le neuroscientifique. Par exemple, dans le cerveau d’hommes maltraités durant leur enfance, les chercheurs ont observé des marques qui n’apparaissent pas chez les hommes non violentés en bas âge. Ces modifications dites épigénétiques sont la façon dont l’organisme ajuste avec précision l’expression de son code génétique. Les scientifiques se sont alors demandé si les maladies mentales, tout comme plusieurs troubles de la santé, ne seraient pas de mauvaises adaptations génétiques.

Le professeur Meaney poursuit actuellement cette réflexion en tant qu’investigateur principal d’un projet de recherche financé par les Instituts de recherche en santé du Canada et portant sur l’adversité maternelle, la vulnérabilité et le neurodéveloppement. Ce projet, mené dans plus de 30 laboratoires individuels, évalue le développement des enfants à haut risque de psychopathologie. Il s’agit de la première étude à combiner la génomique, la neuro-imagerie, la détermination du phénotype étendu et des mesures de la santé maternelle et de l’interaction mère-bébé. L’hypothèse, qui découle des travaux sur les rongeurs, suggère que le neurodéveloppement de l’enfant est influencé par la qualité de la vie familiale postnatale.

D’étudiant moyen à chercheur renommé

Et dire qu’il y a cinquante ans, le jeune Meaney ne s’intéressait pas tellement aux études. « Au secondaire, je n’étais pas un élève remarquable », raconte-t-il. Il entreprend tout de même des études universitaires au Collège Loyola (aujourd’hui l’Université Concordia), mais se passionne plus pour les sports que pour les apprentissages. Il décide donc de prendre deux années sabbatiques pour tester le marché du travail. C’est durant cette période que la flamme de l’apprentissage scolaire s’allume chez le jeune homme, le poussant à retourner sur les bancs d’école. Il trouve enfin sa voie au détour d’un cours de biologie développementale. « Je me suis alors questionné sur les différences individuelles entre les membres d’une même espèce, se rappelle le professeur Meaney. De là est né mon intérêt pour les techniques de biologie et le questionnement psychologique qui me suivent depuis ce temps. »

Au cours de ses études pour obtenir un baccalauréat en biologie et en psychologie, il se questionne sur les facteurs environnementaux. Est-ce qu’ils peuvent altérer le développement d’une maladie et notre vulnérabilité au stress? Comment influencent-ils la biologie de l’individu? Comment le contexte et les effets familiaux se perpétuent-ils? Ces interrogations guideront ses études de maîtrise en psychologie clinique et de doctorat en psychobiologie à l’Université Concordia. Aujourd’hui encore, ces questions influencent ses travaux de grand spécialiste en neurosciences, en psychologie et en endocrinologie.

Son passage à l’Université Rockefeller, située à New York, a aussi été déterminant pour sa formation et la suite de sa carrière. « J’ai passé trois années postdoctorales dans un des laboratoires les plus réputés en neurosciences et en biologie, raconte le professeur Meaney. Les techniques que j’y ai apprises et les perspectives que j’y ai développées ont modulé le reste de ma carrière, sans oublier la confiance que j’y ai acquise. »

L’excellence de la recherche québécoise

Son amour pour le Québec ramène cet anglophone d’origine, né d’un père irlandais, à Montréal, sa ville natale. En 1985, il accepte un poste de professeur à la Faculté de médecine de l’Université McGill.À la tête du programme de recherche sur le comportement, les gènes et l’environnement, c’est à cette université qu’il fera sa marque. « Montréal est fabuleuse et très compétitive sur le plan scientifique, particulièrement en neurosciences, rapporte le chercheur. De plus, je préfère le contexte de recherche plus social et collaboratif du Québec à l’ambiance de type entrepreneurial de New York. »

Également chercheur à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, il est vite devenu l’un des neuroscientifiques les plus cités au monde. Son laboratoire a également publié trois des dix articles les plus cités dans l’histoire de Nature Neuroscience, une publication de premier rang dans le domaine de la neuroscience. L’un de ces articles a d’ailleurs été décrit comme la publication ayant inspiré la fusion de la neuroscience et de l’épigénétique, donnant ainsi naissance à une nouvelle discipline : l’épigénétique comportementale.

La reconnaissance mondiale ne se fait pas attendre. Le professeur Meaney reçoit notamment la médaille transatlantique de la Society for Endocrinology de Grande‑Bretagne, la médaille Thomas W. Salmon de la New York Academy of Medicine, un prix de la American Psychological Association pour sa contribution distinctive à la recherche et le titre du chercheur-boursier par excellence de la part du président de l’Université de la Californie à San Francisco. Il est également reçu chevalier de l’Ordre national du Québec en 2007, devient membre de la Société royale du Canada en 2011 et ajoute à sa liste d’honneurs l’insigne de l’Ordre du Canada en 2012. En octobre 2014, il reçoit le prix Klaus J. Jacobs de la Fondation Jacobs, située en Suisse.

En 2013 il fonde le Centre Ludmer en neuro-informatique et santé mentale. L’établissement, dont M. Meaney est le chercheur principal et le directeur scientifique, se spécialise dans le rassemblement, le traitement et l’analyse des masses de données complexes touchant à la neuro-imagerie, à la génétique, à l’épigénétique et au phénotype. Sa mission est critique pour le domaine de la psychiatrie. Le Centre s’est d’ailleurs vu attribuer une subvention de Brain Canada pour son travail en épigénétique et en santé mentale.

Quand on le questionne sur ce qui le rend le plus fier depuis ses débuts comme scientifique, le professeur Meaney n’hésite pas : « C’est la reconnaissance de mes pairs, de mon pays, comme en témoigne le fait de recevoir le prix Wilder-Penfield. Tout un honneur quand on sait que nul n’est prophète en son pays. »

Dominique Blain

Artiste politique, Dominique Blain? On l’estime ainsi depuis une trentaine d’années. Au centre de son œuvre se trouvent en effet des références récurrentes à la guerre, à l’inégalité, aux rapports de pouvoir, à la censure ou encore au colonialisme. Par ses créations, principalement des installations, elle pose un regard sur les dérives et les excès humains, sur le devenir du monde.

À la genèse de chaque création, il y a cette nécessité de donner corps à une idée, à une réflexion sur des sujets qui l’interpellent et sur lesquels elle ressent le besoin de s’arrêter. Lieu de questionnement et d’indignation, ses installations la dévoilent comme « un témoin impatienté par l’inertie, par le confort et par l’indifférence ».

« Lâcher le politique? J’en serais incapable. En même temps, je trouve ce terme réducteur, parce que j’estime qu’il y a aussi de la poésie, de la retenue et rien de très sensationnaliste dans mon travail », affirme l’artiste en arts visuels. Certes, le message politique emprunte au langage poétique pour émaner. N’empêche, ses œuvres culturellement parlantes portent une charge critique contre certaines réalités de notre époque, sous l’angle du rapport à l’autre.

Cet art engagé, Dominique Blain le pratique depuis ses études aux beaux-arts à l’Université Concordia (1976-1979). À la fin des années 1980, l’artiste québécoise établie à Los Angeles voit sa renommée émettre ses premières ondes. « Le hasard a fait que j’ai rencontré les bonnes personnes, dont Mary Jane Jacob, conservatrice au Museum of Contemporary Art de Los Angeles, qui m’a recommandée à la Meyers/Bloom Gallery de Santa Monica. Cela a changé le cours des choses, considère-t-elle. L’un de mes premiers vernissages a attiré 2 000 personnes. Ensuite, des conservateurs de différentes villes américaines et européennes ont vu mes œuvres et m’ont proposé des expositions. »

À la même période, Louise Déry, conservatrice de l’art contemporain au Musée du Québec – aujourd’hui le Musée national des beaux-arts du Québec –, se rend à Los Angeles pour lui proposer l’exposition Paysages verticaux. « Louise Déry a joué un rôle déterminant dans ma carrière, comme elle le fait encore pour beaucoup de jeunes artistes », poursuit Dominique Blain.

De retour au Québec en 1992, à l’occasion des Cent jours d’art contemporain à Montréal, Dominique Blain imagine Missa, qui marque un coup retentissant dans son parcours. Cette installation, conçue à partir d’une centaine de bottes militaires d’apparence en mouvement, rappelle l’existence immémoriale des armées, l’emprise d’idéologies destructrices, la violence, le fascisme et les dictatures.

Évidemment, une telle œuvre ne peut rester sans lendemain. De Rome à Belfast, en passant par Copenhague et Amsterdam, selon le contexte et le public, Missa trouve une résonance différente. Alors que personne ne s’étonne de la voir tourner dans le monde depuis plus de 20 ans, toujours avec la même pertinence, certains s’interrogent encore sur cette prise de position de l’artiste.

« On me demande souvent : de quoi je me mêle, moi, femme blanche d’Amérique du Nord, qui n’a jamais connu la guerre? C’est toujours une question qui me surprend, car je suis en position de pouvoir dire des choses, estime-t-elle. Je n’oublie jamais ma chance d’être née ici, autant comme artiste que comme femme. » Pour l’artiste, la liberté d’expression, si essentielle à sa création, autorise la liberté d’éveiller les consciences.

Si ses œuvres atteignent le public, c’est aussi parce que Dominique Blain possède un sens inné de l’esthétisme et une finesse intellectuelle qui mènent à des représentations visuelles ayant un fort pouvoir évocateur. Son approche, alliant force plastique et force symbolique, découle sur des œuvres comme Japan Apologizes (1993), créée à la mémoire des 200 000 femmes coréennes réduites à l’état d’esclaves sexuelles par l’armée japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Fait déplorable : personne n’avait parlé de ces femmes, et le Japon ne s’est jamais excusé. Son œuvre consiste en une reproduction d’un « Han Bok », une robe coréenne traditionnelle, dont l’intérieur porte l’inscription Japan Apologizes étampée plusieurs fois à l’encre rouge, à la manière d’un motif.

« En temps de guerre, le corps de la femme devient un champ de bataille, s’indigne-t-elle. J’ai fait cette œuvre pendant que la guerre éclatait en ex-Yougoslavie, là où le viol était systématiquement une arme de guerre. La situation de la violence faite aux femmes et aux enfants se poursuit encore dans les conflits actuels. »

À la croisée des impératifs de l’esthétisme et du sens profond du sujet se révèle donc l’œuvre de Dominique Blain. À voir ses créations, on comprend également qu’elle est passée maître dans l’art de détourner des objets familiers de leur vocation première et qu’elle scrute le rapport au réel et à la perception. La pièce Rug (2001) en est un exemple probant. Semblable en tous points à un tapis persan, cette œuvre déstabilise l’observateur au moment où il prend conscience que les motifs géométriques sont en fait des représentations de différents types de mines antipersonnel. Idem pour Stars and Stripes (1985-1989), où l’artiste conceptualise une réinterprétation du drapeau américain en l’ornant d’une succession d’images de reines de beauté et de bombardiers.

Il faut aussi savoir que son œuvre est servie par une iconographie percutante constituée de photographies et de documents d’archives qu’elle glane depuis qu’elle est étudiante, dans les journaux, les livres et les banques d’images, notamment celle des Nations Unies à New York.

Au fil du temps, l’ensemble de son œuvre a pris du coffre pour devenir prisé par de nombreux commissaires d’exposition, conservateurs de musées et collectionneurs. Au bas mot, une vingtaine de collections de musées et de grandes organisations proposent du Dominique Blain.

Artiste majeure au Québec et estimée à l’international, elle expose dans plusieurs grandes villes nord-américaines, européennes et australiennes. Ses installations sont notamment présentées à la Biennale de Sydney (1992), à la Kunstverein de Francfort, au Stedelijk Museum d’Amsterdam ou encore au Musée d’art moderne Louisiana de Copenhague. De plus, en 1997-1998, le Centre d’art contemporain Arnolfini de Bristol organise une exposition itinérante de ses œuvres dans cinq établissements muséaux du Royaume-Uni.

De 1984 à 2013, elle participe aussi à près d’une cinquantaine d’expositions solos. Puis, insigne marque de reconnaissance, c’est la seule artiste québécoise à être choisie pour faire partie de l’équipe de spécialistes vouée à la création d’un Musée de l’Europe et à la préparation de l’exposition C’est notre histoire, portant sur la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. « De 2004 à 2007, je me suis rendue plusieurs fois à Bruxelles pour collaborer avec cette équipe, une expérience passionnante, relate-t-elle. Je sais que ma participation comme artiste nord-américaine et mon approche engagée ont influencé le trajet de cette exposition. »

Au même moment, en 2004, le Musée d’art contemporain de Montréal lui consacre une exposition. Il s’agit d’un deuxième bilan substantiel de son travail, après la grande exposition déjà proposée par le Musée du Québec, en 1998.

Aujourd’hui, le Québec peut se réjouir d’afficher la signature indélébile de cette artiste sur des installations permanentes intégrées à l’architecture. Ainsi, ses œuvres figurent au Théâtre du Nouveau Monde, à la Maison symphonique de Montréal, au pavillon Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal, au Théâtre d’Aujourd’hui et à l’Hôpital général juif de Montréal.

En février 2014, Dominique Blain obtient un prix hommage Artiste pour la paix, en reconnaissance de toute son œuvre et de son parti pris pour les thèmes qui dominent son art. Et maintenant, le prix Paul-Émile-Borduas vient récompenser encore une fois sa carrière. Ce prix, elle le dédie à ses parents. « C’est grâce à mes parents qui ont été sensibles à mes intérêts dès l’enfance, témoigne la lauréate. À l’âge de 5 ans, ils m’ont inscrite à un cours de dessin à l’École des beaux-arts de Montréal. Ils m’ont toujours encouragée. Ils ont toujours cru en moi et suivi de près mon parcours. »

Un parcours peu commun pendant lequel l’artiste a observé avec acuité notre époque afin de proposer une œuvre qui, sans nul doute, amènera les générations futures à mieux saisir ce qu’était l’humanité à cette étape de son évolution. Artiste politique, Dominique Blain? Certes. Mais parlons aussi d’artiste éthique, d’artiste féministe, et surtout d’artiste humaniste.

Ke Wu

Et si les batteries de nos téléphones cellulaires ne tombaient plus jamais à plat? C’est ce qu’anticipe Ke Wu dans un avenir rapproché, soit d’ici six ans. Selon ce scientifique, professeur titulaire au Département de génie électrique de l’École Polytechnique de Montréal depuis 1992, il serait possible de recharger ou d’alimenter nos appareils mobiles par l’énergie de l’air ambiant, laquelle se propage sous forme d’ondes électromagnétiques. Si ce concept de transmission de l’énergie sans l’aide d’un fil prend effectivement vie, ce ne sera pas la première innovation signée Ke Wu. Fidèle à sa philosophie de mener des recherches originales dans l’objectif de susciter un effet marqué dans les milieux scientifiques et sociaux, le chercheur se trouve à l’origine de plus de 30 inventions majeures!

L’une d’elles s’est d’ailleurs classée en 2011 comme la plus prometteuse parmi une liste de dix technologies d’avenir dressée par le Microwave Journal, un prestigieux journal industriel du domaine des technologies radiofréquences et micro-ondes. « Je n’en revenais pas de me trouver sur la page couverture de la publication en compagnie des Einstein et Faraday de ce monde », se souvient Ke Wu. Un honneur mérité puisqu’il est considéré comme le pionnier de la technologie révolutionnaire du circuit intégré au substrat pour les systèmes sans fil de l’avenir et les applications d’ondes électromagnétiques. Cette nouvelle génération de puces intégrées électroniques haute fréquence est en effet plus performante et consomme moins d’énergie que les circuits intégrés électroniques et photoniques qui se trouvent, par exemple, dans les ordinateurs actuels. « On pourra concevoir des appareils plus puissants et plus mobiles, qui seront à nos machines actuelles ce que les ordinateurs des années 1950 sont actuellement à ceux d’aujourd’hui », révèle le chercheur.

Ke Wu détient un baccalauréat en génie électrique de la Nanjing Institute of Technology (aujourd’hui la Southeast University), située en Chine, un diplôme d’études approfondies en génie électrique de l’Institut national polytechnique de Grenoble et un doctorat en génie électrique de l’Université de Grenoble et de l’Institut national polytechnique de Grenoble. Depuis presque trente ans, il cherche à révolutionner aussi bien la conduite automobile, la sécurité, le biomédical et l’aérospatiale que le domaine des technologies de l’information et des communications et le fonctionnement de nos appareils électroniques et photoniques. Ses travaux actuels portent sur une bande de fréquence peu ou rarement utilisée : les ondes millimétriques et les térahertz. Cette bande se situe entre l’infrarouge (optique) et les micro-ondes (radioélectricité). « Les ondes millimétriques et les térahertz permettent de multiplier par au moins 1 000 la quantité d’information qui est aujourd’hui transportée par les gigahertz », précise l’inventeur.

Il a également inventé le premier système unifié de radio-radar en régime temporel-fréquentiel au monde. Ce récepteur-émetteur, qui fonctionne à la fois comme une radio et un radar, rendra plus intelligents et sécuritaires nos modes de transport en permettant aux véhicules de « communiquer ». Par exemple, deux automobiles sauront détecter leurs vitesses et positionnements respectifs. Si l’une freine, l’autre pourra ajuster automatiquement sa vitesse en conséquence. Ke Wu travaille actuellement à intégrer la transmission d’énergie sans fil à ce système, qui pourra alors réaliser les trois fonctionnements de base de tous les systèmes avec ou sans fil : transmission de données, télédétection paramétrique et transfert d’énergie. C’est d’ailleurs lui et deux de ses collaborateurs qui se trouvent à l’origine de la mise au point, il y a plus de vingt ans, de la technologie sous-jacente à ce radio-radar, soit l’interféromètre numérique radio multiport (six ports) pour les systèmes de communication sans fil et la télédétection. Cette invention leur vaut le Prix de l’application micro-ondes de l’Institute of Electrical and Electronics Engineers/Microwave Theory and Techniques Society (IEEE/MTT-S), remporté cette année.

Qualifié de brillant chercheur et innovateur par ses pairs ainsi que d’auteur et d’enseignant dont l’apport est incontournable dans le domaine des radiofréquences, des technologies sans fil, des micro-ondes, des ondes millimétriques et de l’optoélectronique, Ke Wu a élaboré une série de programmes de recherche très pointus et a dirigé ou codirigé avec succès un grand nombre de projets financés par l’industrie ou le gouvernement, lesquels totalisent plus de 70 millions de dollars. L’une de ses plus grandes réalisations, à titre de collaborateur, concerne la planification, l’acquisition et la création du laboratoire de micro et nanofabrication de l’INRS − Centre Énergie Matériaux et Télécommunications à Varennes, qui a nécessité des investissements de plus de 30 millions de dollars. « Cette plateforme de fabrication de composants électroniques et photoniques permet de sonder et d’exploiter l’infiniment petit, explique t-il. On y fait notamment la synthèse de nanomatériaux pour la réalisation de prototypes. »

De la Chine au Canada

On peut dire de Ke Wu qu’il a littéralement fait du chemin depuis le début de ses études en Chine. Il a en effet visité pas moins de 80 pays! Son périple débute lorsqu’il reçoit une bourse du gouvernement chinois pour faire des études à l’étranger. Il choisit alors la France pour suivre sa formation de deuxième et troisième cycle. « J’en ai profité pour visiter l’Europe et apprendre à connaître la culture européenne », raconte le scientifique. Quand vient le temps de s’établir professionnellement, Ke Wu et sa famille prennent l’avion pour la Colombie-Britannique. Il intègre le Département de génie électrique et informatique de l’Université de Victoria pour quatre ans, où il collabore à la création d’une équipe de recherche dans le domaine des radiofréquences.

Il prend ensuite le chemin de l’École Polytechnique de Montréal, où il accepte un poste de professeur adjoint au Département de génie électrique et par la suite de titulaire de la Chaire de recherche du Canada en ingénierie des radiofréquences et des ondes millimétriques. Mais il ne pose pas pour autant définitivement ses valises! « Je travaille souvent à l’étranger en tant que professeur invité, mentionne le scientifique. J’ai notamment séjourné plusieurs mois en Suisse, en Italie, en France, en Belgique, au Japon, à Hong Kong et à Singapour. » Toutes ces allées et venues ne l’empêchent pas d’être père de cinq enfants et de procéder, en collaboration avec ses collègues, à une remarquable expansion du centre de recherche Poly-Grames de l’École Polytechnique grâce à deux investissements majeurs, totalisant plus de 17 millions de dollars, de la Fondation canadienne pour l’innovation: le laboratoire FAME (Facility for Advanced Millimetre-wave Engineering), ensuite étendu à e-FAME. Sous sa direction, cette infrastructure est devenue un institut de premier plan à l’échelle mondiale dans le domaine des radiofréquences, des micro-ondes et des ondes millimétriques. Le chercheur trouve également le temps de fonder et de diriger le Centre de recherche en électronique radiofréquence, un regroupement stratégique d’excellence du Québec. Celui-ci fournit une plateforme unique de calibre international pour mutualiser les équipements de recherche, favoriser le développement de collaborations, améliorer les programmes d’enseignement, échanger de l’information technique et servir la communauté professionnelle.

Une reconnaissance mondiale

Toutes ces réalisations ont valu au professeur Wu un grand nombre de récompenses et de prix prestigieux. Premier lauréat, en 1998, du Prix Poly 1873 pour l’excellence en recherche de l’École Polytechnique, il reçoit par la suite, en 1999, le prix Urgel-Archambault, la plus haute distinction dans le domaine des sciences physiques, des mathématiques et de l’ingénierie, remis par l’Association francophone pour le savoir. Élu fellow de l’IEEE en 2001, il est également le premier lauréat, en 2002, de l’IEEE   MTT-S Outstanding Young Engineer Award. Le docteur Wu devient membre de l’Académie canadienne du génie en 2002 et de la Société royale du Canada en 2005. Il reçoit la médaille Thomas W. Eadie de la Société royale du Canada en 2009 et la médaille Queen Elizabeth II Diamond en 2013.

Ayant dirigé un grand nombre de projets de recherche internationaux auxquels ont participé des universités des cinq continents, Ke Wu a contribué de façon déterminante au développement et à l’innovation de la théorie des champs électromagnétiques, des méthodes de conception de circuits, des éléments rayonnants, des composants intégrés, des techniques de conception assistée par ordinateur, des architectures de système et des applications radiofréquences. Il a publié près de 1 000 articles techniques dans des journaux de renommée mondiale, des comptes rendus de conférences ainsi que plusieurs livres et chapitres de livres. Il figure d’ailleurs parmi les chercheurs les plus cités de sa spécialité, avec plus de 15 700 citations!

Grâce à ses nombreuses contributions internationales et à ses travaux pionniers, il a acquis une remarquable réputation, lui permettant entre autres d’organiser et d’accueillir à Montréal, en 2012, la célèbre conférence IEEE MTT-S International Microwave Symposium, laquelle a rassemblé près de 10 000 participants et plus de 900 entreprises exposantes du domaine. Cet événement, consacré aux micro-ondes, a engendré d’importantes répercussions techniques, sociales et économiques à Montréal et au Québec. Ke Wu a d’ailleurs récemment été élu président de l’IEEE MTT-S pour l’année 2015-2016. Fait rare, il est seulement la troisième personne hors des États-Unis à obtenir ce titre depuis la fondation de l’organisme en 1952.

Enseignant passionné, le professeur Wu a supervisé plus de 150 ingénieurs en herbe, plus de 130 étudiants à la maîtrise et au doctorat ainsi que plus de 30 stagiaires postdoctoraux. Il se dit très fier de voir que plusieurs d’entre eux remportent énormément de succès dans leurs carrières professionnelles : certains sont devenus des chefs de file de l’industrie ou des vedettes du milieu académique, alors que d’autres ont été élevés au rang de fellow de l’IEEE ou de l’Académie canadienne du génie.

Mais ce qui rend Ke Wu le plus fier, c’est de voir la portée que ses travaux ont dans plusieurs domaines de la science et de la vie courante. Pour cet inventeur dans l’âme, il n’y a pas de plus belles récompenses que de contribuer au développement de la société du futur, un futur pas si lointain où il espère voir quelques-unes de ses réalisations entrer dans tous les foyers.

Camil Bouchard

Camil Bouchard, lauréat du prix Marie-Andrée-Bertrand 2014, construit depuis quarante ans une œuvre scientifique novatrice et diversifiée autour de l’écologie du développement humain, un concept qu’il a su vulgariser et qui a fait école ici et ailleurs dans le monde. « Les dérapages des relations parents-enfants m’ont mobilisé très tôt dans ma carrière, et la nécessité de regarder l’ensemble des causes qui les alimentent a changé mon regard pour de bon », affirme l’homme politique et psychologue québécois. Rapidement, l’idée d’une lutte à la pauvreté, orchestrée par l’ensemble des acteurs sociaux et qui passerait par le mieux-être des tout-petits, est devenue son cheval de bataille.

Trois éléments résument la trajectoire scientifique de Camil Bouchard : la nouveauté des analyses proposées, les initiatives percutantes et originales mises en œuvre et un profond engagement envers sa société. L’auteur du célèbre rapport Un Québec fou de ses enfants, paru en 1991, a marqué le cours des politiques sociales et a contribué à faire du Québec l’un des États les plus progressistes au monde en matière de politiques pour les familles.

L’homme est doté d’un caractère d’entrepreneur social et politique doublé d’une grande capacité de mobilisation et de communication, ce qui lui a permis de rayonner aussi bien dans des milieux universitaires que politiques et communautaires, tout en se faisant connaître du grand public.

« Je viens d’un milieu populaire. Mon père était journalier dans les pâtes et papier et, malgré sa timidité, il s’est engagé comme bénévole dans sa caisse populaire et dans sa coop alimentaire. Mes grands-pères étaient entrepreneurs, l’un ferblantier de chantier, l’autre horloger-bijoutier… Il y a beaucoup d’eux en moi j’imagine », raconte-t-il. À treize ans, il s’improvise cireur de chaussures et embauche son cousin les jours d’affluence. À vingt ans, il fonde une boîte à chansons et donne des récitals en interprétant entre autres des œuvres de Léveillé, de Vigneault, de Ferland et de Nougaro. « J’avais un répertoire de 18 chansons et quatre autres pour les rappels. D’ailleurs je les faisais toutes, que le public en redemande ou pas! »

Dans sa famille, la valeur suprême est l’éducation, laquelle est réputée pour ouvrir toutes les portes. En 1970, il obtient sa maîtrise en psychologie expérimentale à l’Université Laval. « J’ai ensuite décroché une bourse pour faire un doctorat. J’ai décidé d’aller à l’étranger, j’ai choisi McGill ! », dit-il en rigolant. Il y obtient son doctorat en psychologie en 1974. C’est donc à Montréal que Camil Bouchard trouve sa voie et prend son envol.

M. Bouchard devient professeur et chercheur au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où il travaillera de 1975 à 2010. Co-fondateur de la section communautaire du Département de psychologie de l’UQAM, il en devient le responsable de 2001 à 2002. Il est également  directeur de l’Alliance de recherche pour le développement des enfants dans leur communauté de 2001 à 2003.

Travailler au mieux-être des tout-petits

En 1979, peu après son embauche à l’UQAM, il fonde, avec des collègues, le Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale, qu’il dirige en poursuivant des recherches sur l’écologie des relations entre parents et enfants. Pendant des années, ses travaux porteront plus précisément sur les milieux vulnérables et l’incidence des mauvais traitements envers les enfants. Ses recherches, menées avec des étudiantes et étudiants au doctorat, démontreront quant à elles les effets désastreux « de la défavorisation économique et sociale » sur les relations familiales.

En 1990 et 1991, il préside, à la demande du ministre de la Santé et des Services sociaux de l’époque, le Groupe de travail pour les jeunes, et publie à ce titre le rapport Un Québec fou de ses enfants, proposant 53 recommandations pour prévenir la détresse et les problèmes d’adaptation sévère chez les enfants et les jeunes. Le regard de ce rapport jeté sur la société et l’analyse des contextes dans lesquels évoluent les enfants et leur famille ont constitué, et constituent encore, une référence dans la prise de décision en matière de prévention, de politiques sociales et de services. À la suite de ce rapport, le gouvernement du Québec mettra en place un système national et universel de services de garde à contribution parentale réduite, et ce, afin d’améliorer l’accessibilité au marché du travail pour les mères et d’offrir des environnements bienveillants et stimulants capables de contribuer au développement de tous les jeunes enfants. Dans la foulée de ce rapport, le professeur Bouchard agira également, de 1992 à 2003, à titre de responsable scientifique du Groupe de recherche et d’action sur la victimisation des enfants.

Au cours de cette même période, il participe à l’implantation et à l’évaluation scientifique du programme communautaire de prévention primaire 1, 2, 3 Go! Pour un bon départ dans la vie, un projet pilote mis sur pied en collaboration avec Centraide du Grand Montréal et de nombreux partenaires.

Puis, en mars 1996, à la demande du gouvernement du Québec, qui veut proposer une réforme de l’aide sociale, il signe, avec Alain Noël et Vivian Labrie et à titre de coprésident du Comité externe de réforme de la sécurité du revenu, le rapport Chacun sa part. La redistribution de la richesse collective devient une notion amplement débattue sur la scène publique.

De 1997 à 2001, il préside le Conseil québécois de la recherche sociale, devenu depuis le Fonds de recherche du Québec – Société et culture. En 2001, il codirige d’importants travaux de recherche dans le cadre de la stratégie gouvernementale en matière de lutte à la pauvreté et à l’exclusion.

La notoriété du chercheur dépasse, grâce à la publication de ses nombreux rapports, les frontières du Québec. Il publie un grand nombre d’articles et prononce des conférences en français comme en anglais dans des congrès scientifiques en France, aux États-Unis et au Canada. Ses travaux ont même inspiré l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé dans la mise en œuvre d’une approche de psychologie communautaire pour les questions de parentalité en France. Récemment, le réseau PBS diffusait un documentaire, The Raising of America, dans lequel la contribution de Camil Bouchard à l’adoption de politiques familiales inspirées de la recherche sociale contemporaine est longuement citée en exemple.

La Fondation Lucie et André Chagnon s’est grandement inspirée des travaux du chercheur depuis sa création. En 2010, elle lui confie la mission de concevoir un observatoire de la petite enfance. Il y travaille encore.

Camil Bouchard a réussi, par ses recherches et son action, à dépasser le cadre d’analyse habituel relatif à la dispensation de services de santé et de services sociaux pour proposer une nouvelle approche axée sur la prévention, laquelle a interpellé tous les ministères et la communauté.

Au-delà de l’importance des publications scientifiques et de la qualité de l’encadrement des étudiants de maîtrise et de doctorat, le professeur Bouchard a marqué son époque en introduisant dans l’environnement des sciences sociales du Québec le paradigme de l’écologie du développement des enfants et des familles. Au Québec, Camil Bouchard a été un pionnier dans la diffusion de cette approche biosociale du développement et l’un des premiers à mener des recherches de haut calibre sur la base de ce paradigme.

Toujours porté par cette valeur de l’éducation, Camil Bouchard publie aussi, en 2000, un ouvrage illustré, Tirer le diable par la queue!, destiné aux élèves de la fin du primaire et du début du secondaire. Il leur explique les causes et les conséquences de la pauvreté. Ce livret est abondamment utilisé dans le réseau des Établissements verts Brundtland au Québec.

Un communicateur né

Petit à petit, les milieux politiques reconnaissent le rôle de la recherche dans l’innovation sociale. La contribution scientifique de Camil Bouchard et, surtout, son grand talent de vulgarisateur ne sont pas étrangers à cette prise de conscience. « Je pense avoir été un diffuseur d’innovations bien plus qu’un créateur », dit-il. En 1999, alors qu’il présidait le Conseil québécois de la recherche sociale, Camil Bouchard a eu à proposer une définition de l’innovation sociale, qu’il résume ainsi aujourd’hui : « On doit innover avec le souci constant d’ajouter une couche d’humanité. » Il parle de nouvelles pratiques qui résolvent un problème de société, dans le respect de l’équité et de la dignité humaine. « Mais une nouvelle approche, aussi brillante soit-elle, n’est rien si elle ne trouve pas preneur auprès des institutions, des organisations, des communautés qu’elle vise, ajoute-t-il. Autrement, ce n’est pas de l’innovation sociale : cela demeure une simple conviction qui n’est pas suffisamment partagée pour arriver à changer le cours des choses. »

L’engagement social de Camil Bouchard s’est poursuivi sur la scène politique. D’avril 2003 à janvier 2010, pendant un congé sans solde de l’UQAM, il siège à titre de député du Parti Québécois à l’Assemblée nationale du Québec. Aujourd’hui retraité de la politique et de l’université, il est désormais consultant, conférencier, analyste et chroniqueur. Et, depuis peu, la peinture le comble de joie.

De quoi se sent-il le plus fier? « J’ai réussi, je crois, à conjuguer rigueur et chaleur dans ma démarche scientifique, confie-t-il. C’est le défi que je me suis lancé tôt dans mon parcours professionnel. Je restais près des faits et des données, mais je souhaitais que les gens les reçoivent émotivement. Avec le recul, ce qui fait ma fierté, c’est d’avoir introduit la chaleur dans ma communication scientifique, tout en protégeant la rigueur… »

François Soumis

Une bonne étoile guide le chemin de François Soumis, qui, déjà à l’école primaire, excelle en mathématiques. Un peu grâce à la réforme scolaire instaurée au début des années 60 par le ministre de l’Éducation de l’époque, M. Paul Gérin-Lajoie, il entre à l’école secondaire, au cours général, et s’inscrit à un club scientifique mis en place par un professeur de mathématiques. Ce dernier remarque son potentiel et lui offre la possibilité de suivre le cours de sciences mathématiques. C’est ce qui mènera le jeune Soumis vers les portes de l’université.

Diplômé en mathématiques, en informatique et en recherche opérationnelle de l’Université de Montréal, le lauréat du prix Lionel-Boulet est nommé professeur titulaire au Département de mathématiques et de génie industriel de l’École Polytechnique de Montréal en 1987. Il y enseigne la recherche opérationnelle et y est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en optimisation des grands réseaux de transport.

Il contribue grandement à faire de l’École Polytechnique et du Groupe d’études et de recherche en analyse des décisions, dont il a été le directeur de 1992 à 1996, des acteurs clés de la recherche opérationnelle à l’échelle mondiale. La riche carrière du professeur Soumis conjugue à la fois la recherche, l’entrepreneuriat et le développement économique.

François Soumis est étroitement associé à l’essor des méthodes de décomposition mathématique telles que la génération de colonnes, la décomposition de Dantzig-Wolfe, la décomposition de Benders et l’agrégation de contraintes. Il explique : « Les grands problèmes d’optimisation qui utilisent des millions de variables et des dizaines de milliers de contraintes excèdent la mémoire d’un ordinateur. Les méthodes de décomposition résolvent une suite de plus petits problèmes contenant un sous-ensemble de variables et de contraintes. Des méthodes mathématiques permettent d’établir comment modifier graduellement ces sous-ensembles pour arriver à inclure tous les éléments nécessaires en vue d’obtenir une solution optimale. »

Vers la fin des années 80, François Soumis joue également le rôle de précurseur en ce qui a trait à la résolution de problèmes industriels majeurs. Il s’intéresse au secteur du transport, alors en pleine croissance. La planification des horaires des grands réseaux de transport, qui comptent des centaines de véhicules et des milliers d’employés, est une décision stratégique très importante, car elle détermine les services offerts aux clients, la qualité de vie des employés et les coûts d’opération. Elle a donc une influence déterminante sur la position concurrentielle des entreprises.

De chercheur à entrepreneur

En 1985, il fonde la société Technologies AD OPT afin de mettre en pratique le fruit de ses travaux et de financer ses activités de recherche. Avec ses étudiants, il crée et commercialise un système de planification et d’optimisation en temps réel pour les flottes de camions dans les mines à ciel ouvert. Le système est implanté dans six mines au Québec, au Brésil, en Inde et aux États‑Unis.

En parallèle, il poursuit ses recherches universitaires et met au point le logiciel GENCOL, qui utilise la génération de colonnes pour traiter de manière optimale les grands problèmes d’horaires de personnel et de véhicules. Son équipe conçoit aussi une série de modules pour optimiser chacune des étapes de la construction d’horaires de transport par autobus, par avion et par train.

En 1987, l’entreprise montréalaise GIRO, qui fournit des logiciels d’optimisation d’horaires de transport en commun à plus de 250 villes sur les cinq continents, finance l’équipe universitaire de François Soumis pour réaliser une version commerciale de GENCOL de même que des applications pour le transport scolaire et urbain. C’est ainsi que le système CrewOpt voit le jour. Les horaires créés avec CrewOpt sont par la suite implantés dans tous les grands réseaux de transport urbain du Québec. L’application est d’ailleurs devenue une référence mondiale pour ce qui est de la mise en place des horaires des chauffeurs d’autobus.

En 1990, le projet Université Industrie est lancé, avec la participation financière d’AD OPT en ce qui concerne le développement de produits pour le transport aérien. L’avantage technologique offert par AD OPT permet à plusieurs grands transporteurs de passagers et de colis de réaliser des économies de l’ordre de 5 % sur leur masse salariale. Lorsqu’on réalise que celle-ci peut atteindre des milliards de dollars, on comprend mieux la portée de telles économies.

AD OPT conçoit aussi des horaires pour les employés travaillant selon des quarts dans de nombreux domaines comme le commerce de détail, les usines, les hôpitaux et les centres de services, tout en poursuivant la recherche visant à optimiser simultanément plusieurs étapes du processus de décision (logiciels d’aide à la décision). L’optimisation de l’utilisation des véhicules permet non seulement des économies, mais aussi des gains environnementaux, comme la réduction de gaz à effet de serre, qui ne sont pas à négliger.

La croissance d’AD OPT est impressionnante par l’augmentation du nombre tant de ses clients que de ses produits. En 1999, l’entreprise est inscrite en Bourse, se taillant ainsi une place dans un marché déjà occupé par de grandes entreprises telles que IBM, Unisys, Volvo et AT&T.

Mais l’entrepreneur voit encore plus grand pour AD OPT. En 2004, l’entreprise fusionne avec Kronos, chef de file mondial en solutions de gestion des effectifs. « Cette alliance a été bénéfique pour AD OPT et pour le Québec, puisque Kronos a finalement déménagé son bureau de recherche et développement de Boston à Montréal », précise-t-il avec fierté.

Son choix de demeurer professeur à l’université et de poursuivre la recherche sur une grande échelle grâce au financement des entreprises dérivées a fortement contribué au maintien de l’avancée technologique et à la croissance d’AD OPT et de GIRO.

Contribuer à l’essor économique du Québec

Les entreprises de logiciels d’optimisation créées à Montréal connaissent aujourd’hui un succès mondial, en plus d’avoir généré plusieurs emplois au Québec. L’économie québécoise a donc grandement bénéficié de l’essor remarquable de la grappe industrielle en recherche opérationnelle.

Aujourd’hui, toute équipe compétente de recherche, basée ici ou ailleurs dans le monde, qui travaille sur d’importants problèmes d’horaires utilise une méthode de génération de colonnes. Peu de Québécois peuvent se vanter d’avoir eu une telle influence!

Le professeur Soumis s’illustre par la qualité et l’envergure de ses publications, qui comptent plus de 110 articles acceptés ou publiés, plus d’une vingtaine de contributions à des ouvrages collectifs, à des chapitres de livre ou à des actes de colloque, plus d’une trentaine de comptes rendus de conférence et près d’une centaine de rapports d’expertise.

Il n’est donc pas surprenant que de nombreux prix et distinctions viennent couronner le travail de François Soumis. Il obtient notamment le prix de la meilleure contribution scientifique de l’année au Congrès européen de recherche opérationnelle EURO VI à Vienne, en 1983. C’est la consécration internationale pour lui et sa jeune équipe de recherche de Montréal. En 1994 et 1996, il remporte le prix pour la meilleure application en recherche opérationnelle de la Société canadienne de recherche opérationnelle. C’est sans oublier les récompenses qui lui ont été décernées par l’Association pour le développement de la recherche industrielle du Québec et l’Association francophone pour le savoir en 1997.

La reconnaissance incontestable des travaux novateurs du professeur Soumis est confirmée par les nombreuses subventions de recherche lui ayant été accordées dans le domaine de la génération de colonnes, devenue aujourd’hui un axe de recherche incontournable dans la formation de personnel de haut niveau. Son approche de résolution des problèmes industriels est également utilisée dans les domaines des télécommunications, de l’énergie et de la production. Avec dix-sept projets, il est le chercheur canadien le plus subventionné dans le cadre des programmes de partenariats universités-industrie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, toutes disciplines confondues.

Certains de ses collaborateurs disent que son expertise technique n’est qu’une des raisons de son succès. En effet, il est aussi reconnu pour sa facilité à travailler en équipe et dans le respect mutuel, des aptitudes qui démontrent qu’il comprend que chaque personne a une contribution clé à apporter. Ce qui le caractérise plus particulièrement est son pragmatisme, une attitude plutôt rare pour un grand théoricien.

Lise Payette

« L’entrevue, ce n’est pas de poser des questions, c’est d’écouter des réponses. Et à partir de ces réponses, la route se trace petit à petit vers la confiance, la découverte de l’autre, l’acceptation de l’autre, l’interrogation de l’autre. »

Voilà l’approche qui aura fait de Lise Payette une communicatrice d’exception, celle qui voit tout et devine le reste. Animatrice, journaliste, auteure et femme politique, cette grande dame a marqué notre radio et notre télévision avec près de 10 000 entrevues, dont plusieurs de grands noms du XXe siècle. N’empêche, la célébrité n’a jamais terni ses valeurs ni ses convictions.

De sa carrière remarquable, il faut avant tout retenir le chemin parcouru plus que les accomplissements, un chemin guidé par la prise de risques dans un contexte de nécessité pour les femmes. « Que ce soit pour la radio, la télévision ou en politique, on ne m’a jamais rien offert. Je suis toujours allée proposer mes services. […] Je n’ai jamais eu l’occasion de me prendre pour qui que ce soit d’autre, assure Lise Payette. On me remettait à ma place tout de suite. » C’est donc avec cœur et cran qu’elle est devenue une personnalité emblématique de nos médias, une force sociale, une voix du féminisme émergent et un symbole de l’évolution québécoise.

Née Lise Ouimet en 1931 et ayant grandi dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, elle est exposée toute jeune à l’injustice sociale, ce qui façonne sa vision du monde. Elle apprivoise la radio à Trois-Rivières et, plus tard, à Rouyn-Noranda. Depuis Paris, de 1959 à 1965, elle coanime avec Martine de Barcy l’émission Interdit aux hommes, diffusée à Radio-Canada, où elle s’entretient avec de nombreuses personnalités européennes.

De 1965 à 1972, toujours à Radio-Canada, elle devient la voix du magazine féministe Place aux femmes, où elle aborde avec doigté des sujets aussi délicats que la violence conjugale et la maternité non désirée. « Un jour, j’avais fait une entrevue avec une gynécologue de Montréal qui prescrivait des pilules anticonceptionnelles au moment où aucun docteur au Québec ne voulait le faire, se souvient-elle. À la fin de l’émission, le patron m’attendait pour m’expliquer que mon auditoire avait 13 ans d’âge mental. Ma réponse a été : “Si – et je dis bien si – mon auditoire a 13 ans d’âge mental, mon travail est de faire en sorte qu’il en ait 14 l’an prochain. Et c’est ce que je viens de faire aujourd’hui.” »

L’année 1972 achève sa consécration avec l’émission culte Appelez-moi Lise, qu’elle coanime avec son allié Jacques Fauteux. Elle se fait alors le pari impossible (mais plus que tenu!) de présenter une émission de variétés dans une plage horaire inusitée, de vingt-trois heures à minuit. Malgré l’heure tardive, un million de personnes se retrouvent chaque soir rivées à leur téléviseur. « On me disait souvent qu’on me regardait de la chambre à coucher. Alors, je suis probablement la mère spirituelle de pas mal d’enfants au Québec », glisse-t-elle en souriant.

À la droite de Lise Payette, défilent des personnalités politiques, artistiques, scientifiques, et encore. Durant trois ans, sa perspicacité, ses préoccupations et sa grande culture multiplient les rencontres mémorables, révélant l’étendue de son talent et donnant un nouveau ton à l’art du talk-show.

En 1975, elle devient l’artisane des mémorables Fêtes de la Saint-Jean sur le mont Royal, avec ces images mythiques de Ginette Reno et de Jean-Pierre Ferland chantant Un peu plus haut, un peu plus loin, et de Gilles Vigneault entonnant son premier Gens du pays. Inspirée par cet élan, elle lorgne du côté de la politique. « Je disais aux femmes depuis longtemps : “Beaucoup de solutions aux problèmes identifiés se trouvent en politique. Il faut y aller.” À force de le répéter, je me sentais un peu ridicule de ne pas le faire. » C’est ainsi qu’elle va offrir ses services à René Lévesque avec l’idée de se retrouver dans l’opposition.

À son grand étonnement, elle est élue le 15 novembre 1976 au sein d’un gouvernement majoritaire. Pour les femmes du Québec, elle devient la voix des revendications et un idéal d’égalité. Dès son arrivée, elle fait un geste signifiant en féminisant les titres pour devenir « LA » ministre des Consommateurs, Coopératives et Institutions financières (1976-1979). Elle sera aussi nommée ministre responsable du Conseil du statut de la femme (1976-1981), ministre d’État à la Condition féminine (1979-1981) – poste créé pour elle par le premier ministre René Lévesque – et ministre d’État au Développement social (1981).

Investie de son rôle de ministre, elle a piloté des dossiers majeurs comme les amendements à la Loi sur la protection du consommateur, la réforme du Code civil, chapitre de la famille, et la refonte de la Loi sur l’assurance automobile pour introduire le fondement de ce que l’on appelle communément le no-fault. Malgré ses réalisations, la politique ne l’a pas épargnée, mais elle a su rester debout jusqu’au bout.

« Mon passage en politique est un sentiment du devoir accompli, juge-t-elle. […] En fait, il n’y a pas une ligne qui trace ma carrière en radio et télévision et ma carrière en politique. Je n’ai fait qu’une chose dans ma vie : des communications. Pour le faire, j’ai utilisé tous les outils disponibles : l’écriture, la radio, la télévision et les imprimés. La politique en a fait partie parce qu’il s’agit d’un moyen de se faire entendre et de débattre des idées. »

Au lendemain de sa vie politique, elle trouve dans l’écriture télévisuelle un nouveau registre pour faire évoluer les mentalités. De 1982 à 2003, elle signe plus de 900 épisodes de sa trilogie romanesque La bonne aventure, Des dames de cœur et Un signe de feu, qui attire près de deux millions de téléspectateurs.

Les Machos, les Super Mamies et Marilyn, premier feuilleton quotidien au Québec, continuent d’introduire dans notre univers des personnages attachants et proches des gens avec leurs blessures, leurs imperfections et leurs contradictions à l’heure des enjeux concernant les rapports entre les sexes.

« En même temps que j’aidais les femmes à trouver leur voie, je tenais à ce que les hommes se rendent compte du rôle qu’ils avaient à jouer. On ne m’a pas beaucoup reconnu cela, mais il arrive que des hommes me disent que je les ai aidés aussi », observe-t-elle.

Bien entendu, des prix honorent sa carrière : le prix Gémeaux hommage en 1998, la première médaille d’honneur remise tous les dix ans par le Mouvement national des Québécois, le titre d’officière de l’Ordre national du Québec et, aujourd’hui, le prix Guy-Mauffette. « Je suis émue, car j’ai connu Guy Mauffette durant mes années de radio, mentionne la lauréate. Je lui disais toujours que j’avais tout appris de lui. Son émission du dimanche soir était sacrée pour moi. Ce ton de radio, ce ton de confidence, donnait l’impression d’être seule avec lui. »

Si elle a soulevé l’admiration par son talent d’intervieweuse et d’auteure, elle est d’abord admirable par son courage, sa franchise et sa volonté de briser les moules et de secouer le Québec. Son sens à l’action aura été de croire que les femmes et les gens ordinaires pouvaient y arriver aussi, que le bien commun pouvait l’emporter sur la logique individualiste. S’il est deux valeurs en filigrane de la vie de Lise Payette, ce sont l’engagement et l’authenticité.

Propos public, propos privé, ou discours intérieur sont demeurés d’une cohérence évidente. Car voilà où Lise Payette se distingue : en accord implicite avec le fond de sa pensée. D’un bout à l’autre de sa carrière, le geste a suivi la pensée, sans chercher à plaire.

Aujourd’hui, et depuis 2007, elle signe une chronique dans Le Devoir avec la même parole sincère, la même pensée consciente, la même indépendance d’esprit et la même indignation. Elle aura donc vécu sans fléchir et ainsi incarné l’enseignement de sa grand-mère Marie-Louise : « Ce n’est pas plus fatigant de vivre debout que de vivre à genoux. »

Jacques Mathieu

Retraité de l’Université Laval depuis 2010, le professeur émérite Jacques Mathieu est toujours à mûrir quelques projets. Il vient ainsi, tout récemment, de cosigner Curieuses histoires de plantes du Canada (Septentrion), avec Alain Asselin, professeur retraité spécialiste de la phytologie, et Jacques Cayouette, botaniste réputé. Et voilà que cet expert de la Nouvelle-France se tourne vers 2017, année du 400anniversaire de l’installation, à Québec, de la première famille de la colonie, soit celle de l’apothicaire Louis Hébert et de son épouse Marie Rollet.

Jacques Mathieu s’est épris d’histoire dès ses études au Séminaire de Québec, grâce à des éducateurs inspirés qui, dit-il en substance, « avaient à cœur la volonté d’ancrer le passé dans le présent ». Resté fidèle à cet enseignement, pour lui, le patrimoine est « le mariage entre la culture héritée du passé et la culture comme projet de société »; un objet multiforme et varié certes, mais au premier chef constitué « de traces qui ont un sens dans le présent ».

En 1962, Jacques Mathieu entame des études en histoire et en lettres à l’Université Laval, où il deviendra professeur en 1970, après avoir obtenu un certificat en archivistique des Archives nationales de Paris et occupé un poste d’archiviste aux Archives nationales du Québec pendant quatre ans (il y croisera d’ailleurs brièvement Gérard Morisset!). Au sein de son alma mater, il accomplit toutes les tâches, de l’enseignement aux trois cycles, qu’il a « adoré », jusqu’à la gestion. Et il n’est jamais avare de son expertise, qu’il partage avec la communauté en s’engageant dans divers organismes, dont la Commission des biens culturels, la Commission des champs de bataille nationaux et la Société du 400anniversaire de Québec, sans oublier l’Association des archivistes du Québec, qu’il contribue à créer en 1967.

Jacques Mathieu s’intéresse d’abord à l’histoire économique de la Nouvelle-France, sujet de ses thèses de maîtrise et de doctorat, par le truchement du domaine naval. Son premier livre, en 1971, s’intitule La construction navale royale à Québec, 1737-1759 (Société historique de Québec), suivi, sur le même thème, par Le commerce Nouvelle-France ‒ Antilles (Fides, 1982), un ouvrage récompensé par l’Institut d’histoire de l’Amérique française (prix Lionel-Groulx). « Rien n’avait encore été fait là-dessus! », signale l’historien non sans plaisir. Ses maîtres au Séminaire lui avaient aussi inculqué, il est vrai, le désir d’aller hors des sentiers battus. On le verra donc plutôt défricher et explorer, qu’emprunter les chemins balisés.

Les termes « décloisonnement » et « pluridisciplinarité » sont sûrement ceux qui siéent le mieux à Jacques Mathieu, et il peut se targuer de laisser une empreinte durable en histoire comme dans les domaines connexes que sont l’archéologie, l’archivistique, l’ethnologie et la muséologie. La création du baccalauréat intégré en sciences historiques et études patrimoniales, un programme exclusif à l’Université Laval depuis 2000, et celle de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN), vouée depuis 1989 au rayonnement de la francophonie nord-américaine, doivent d’ailleurs beaucoup à sa foi dans les vertus de la pluridisciplinarité.

Rien d’étonnant, donc, à voir ce partisan de la recherche collaborative diriger, de 1982 à 1986, le Centre interuniversitaire de recherche sur les lettres, les arts et les traditions (CÉLAT), un regroupement de chercheurs en sciences humaines et sociales. Ici, Jacques Mathieu mène des travaux invitant à revoir le passé du Québec à la lumière de nouveaux matériaux historiques. Des publications liées à cette période, on retient « L’objet et ses contextes » (Bulletin d’histoire de la culture matérielle, automne 1987), un article clé portant sur les diverses façons d’interpréter l’objet. Écrit en collaboration (avec Georges Pierre Leonidoff et John R. Porter) et diffusé en trois langues, ce texte trouve un prolongement aujourd’hui avec « Journal intime de l’objet », l’un des articles d’À la recherche du savoir : Nouveaux échanges sur les collections du Musée McCord, un collectif à paraître au printemps 2015. Ce collectif a été mis en œuvre dans la foulée d’un colloque du même nom, organisé par l’institut du patrimoine de l’Université du Québec à Montréal et tenu en 2013. Le texte de Jacques Mathieu y a été livré en guise de discours liminaire.

Tout en dirigeant le CÉLAT, où est aussi élaboré le concept de mémoire collective, concept qui « permet d’éviter les pièges de l’idéalisation et des idées reçues », Jacques Mathieu se voit confier la délicate responsabilité de la recherche visant à définir les paramètres de l’exposition inaugurale du Musée de la civilisation à Québec, dont l’ouverture des portes est prévue en 1988. Il propose une approche axée sur les mémoires collectives qui est adoptée d’emblée. Ainsi commence Mémoires, fruit d’une vaste collaboration entre les divers milieux de la recherche scientifique. L’exposition déclinée en six volets détaillant les éléments forts de l’identité québécoise devait durer cinq ans; elle en durera quinze et attirera quelque huit millions de visiteurs!

Réalisation phare de Jacques Mathieu, Mémoires concrétise une conception neuve de l’histoire du Québec dont témoignent Les mémoires québécoises (PUL, 1991), coécrites avec l’historien Jacques Lacoursière.

Grâce à l’expertise acquise alors, Jacques Mathieu arpentera souvent et longtemps les sentiers des lieux de mémoire, ceux franco-québécois en particulier. La recherche sur l’émigration française vers le Canada le conduira notamment à Toulouvre en France. Ce petit village percheron a été l’un des foyers de cette émigration. En 2006, il y participe à la création du Musée de l’émigration française au Canada, un équipement culturel et patrimonial majeur.

Une vingtaine d’années auparavant, soit durant la décennie 1980, l’un des lieux qu’avaient contribué à peupler les valeureux colons tourouvrains fait l’objet d’une intense activité de fouilles archéologiques qui déboucheront, en 1992 – l’année du 350anniversaire de Montréal –, sur la création du musée Pointe-à-Callière. Les recherches auxquelles est convié Jacques Mathieu en 1989 concernent la crypte et la douane, deux des composantes principales du site, ainsi que le cimetière, les fortifications et la place du marché. Ces travaux sont couronnés d’un prix d’histoire régionale (prix Clio) de la réputée Société historique du Canada en 1993.

Tout en participant à l’implantation d’équipements culturels prestigieux, Jacques Mathieu a à cœur la préservation des traces signifiantes qui font la matière première du patrimoine. Un exemple éloquent de cette préoccupation est l’immortalisation de la parole d’anciennes travailleuses de la Dominion Corset, célèbre manufacture de dessous féminins du centre-ville de Québec. Illustration d’un riche patrimoine industriel et humain, Les ouvrières de Dominion Corset à Québec 1886-1988 (en collaboration avec l’ethnologue Jean Du Berger, PUL, 1993) permettront la sauvegarde et la mise en valeur des archives de la manufacture, précieuses gardiennes de la vie quotidienne et de la culture populaire au XXsiècle.

En fait, la parole des citoyens est, pour Jacques Mathieu, constitutive d’un patrimoine immatériel qui lui est cher. Voilà pourquoi il fut l’un des maîtres d’œuvre de Sourires de Québec, une série documentaire de trois vidéos basée sur le témoignage de l’abbé Lucien Godbout, ancien maître de salle au Séminaire de Québec. Cette série produite en 1995, pour laquelle il nourrit une affection particulière, est reconnue pour son caractère novateur en ethnologie. En recréant des espaces de vie domestiques, scolaires et récréatifs, elle a connu une large diffusion locale et sert, encore aujourd’hui, d’outil pédagogique.

De manière plus pointue, Jacques Mathieu fait des « rapports espace-société au xviiie siècle » l’un de ses quatre grands axes de recherche et publie L’occupation des terres dans la vallée du Saint-Laurent (Septentrion, 1991). Fruit d’un travail monacal dans les archives, mené notamment avec son collègue Alain Laberge et une équipe d’étudiants, cette présentation des « aveux et dénombrements » de la période 1723-1745 constitue rien de moins qu’une description terre par terre des exploitations agricoles où vivait alors 80 % de la population de la Nouvelle-France. Cette source inestimable d’information sur les patrimoines et les solidarités de famille est devenue une référence fiable pour les historiens et les généalogistes.

Dans un autre registre, Jacques Mathieu se fait le chef d’orchestre d’un ouvrage collectif intitulé Les Plaines d’Abraham : Le culte de l’idéal (Septentrion, 1993), pour lequel il s’adjoint le photographe Eugen Kedl comme collaborateur principal. À la fois maître-livre et beau livre, cet ouvrage deviendra un succès de librairie et sera même traduit en anglais. L’accueil est dithyrambique. L’historien, lui, reçoit une récompense peu banale pour un livre à caractère historique : le prix littéraire de l’Institut canadien décerné dans le cadre des Prix d’excellence de la culture.

Dans Les Plaines d’Abraham, Jacques Mathieu nous présente le médecin Jacques-Philippe Cornuti, auteur du Canadensium Plantarium Historia publié à Paris en 1635 (et traduit par le latiniste André Daviault en 1967). Dès lors, il s’intéresse vivement à la botanique et axe ses recherches sur « les relations à la nature et la contribution canadienne à la science mondiale au début du xviie siècle ». Il ramène Cornuti dans Le premier livre de plantes du Canada, un ouvrage qu’il cosigne avec André Daviault (PUL, 1998) et qu’il considère comme « un point de départ et d’arrivée », et dans Entre poudrés et pouilleux (Septentrion, 2008), un récit historique jouissif.

L’historien, qui est fait chevalier de l’Ordre des Palmes académiques de la République française en 2003, n’en a très certainement pas fini avec la botanique. Le premier tome Curieuses plantes du Canada sort à peine de l’imprimerie et le second tome est en préparation. De plus, il compte nous faire connaître davantage Louis Hébert en tant qu’apothicaire. Cela, toujours dans la perspective d’« humaniser notre relation au passé » et de favoriser « une appropriation citoyenne de l’environnement et des éléments de patrimoine qui sont en nous, sur nous et autour de nous ».

Denis Vaugeois

Denis Vaugeois se définit comme « un inconditionnel du livre ». Cet amour du livre, titre qu’il a d’ailleurs donné à un petit ouvrage consacré à l’édition, lui vient de son enfance alors qu’il écumait les rayons de la Bibliothèque des jeunes, rue Hart à Trois-Rivières, en compagnie de son ami de toujours, Gérald Godin. « J’y allais presque chaque jour et j’avais parfois l’impression d’avoir tout lu! Après avoir vérifié mon cahier d’abonné, la bibliothécaire me disait en m’indiquant quelques titres : “Ceux-là, il y a longtemps que vous ne les avez pas lus”. Évidemment, elle préférait nous annoncer triomphalement : “Nous avons reçu de nouveaux livres!”. C’était au milieu des années 1940 et, en milieu francophone, les bibliothèques publiques étaient rares et peu garnies. À la maison, il y avait peu de livres. L’amour des mots et de la langue, je l’ai tout de même hérité de ma mère, fille de cultivateur devenue maîtresse d’école, qui m’a appris, tout petit, à réciter des contes ou de la poésie tandis que mon père lisait avec avidité des périodiques de France. Il les tenait de sa grand-mère bretonne qui lui avait appris à lire. Il n’y avait pas d’écoles en Haute-Mauricie. »

La longue carrière de Denis Vaugeois va ainsi tourner autour des mots et des livres qui l’ont mis au monde intellectuellement et lui ont permis de prendre son envol comme enseignant, éditeur, historien et homme politique engagé. La promotion de la langue, des bibliothèques, des musées et d’une culture inclusive sera constamment au cœur de son action.

Ses études classiques complétées à Trois-Rivières, il choisit – au grand désespoir des autorités de son collège – les lettres et l’enseignement, passe par l’école normale Jacques-Cartier et s’inscrit en lettres à l’Université de Montréal (1959), où deux professeurs le marquent tout particulièrement : le latiniste Jan de Groot et l’historien Maurice Séguin. Pour payer ses études, Denis Vaugeois enseigne à Trois-Rivières et à Montréal : il fait de la suppléance. « Honnêtement, de tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est l’enseignement qui m’a donné la plus grande satisfaction. Je me plaisais beaucoup avec mes élèves. Je leur lançais des défis qu’ils adoraient relever pour me défier à leur tour! Je m’amusais autant qu’eux! »

« Ma première et plus grande école de formation a été celle du journal Le Boréal Express à Trois-Rivières, dans les années 1960. Il fallait une bonne dose d’inconscience quand j’y repense! » Avec Jacques Lacoursière, Lévis Martin et Gilles Boulet, il planifie longuement la conception d’un journal à saveur historique mais résolument contemporain, qui aborde tous les sujets de société avec des titres accrocheurs et des caricatures. Et dans une langue qu’il veut belle et vraie. « J’ai tout appris là : à écrire, à m’approprier notre histoire, à ramasser mes idées. Le succès est instantané : 1000 abonnements nouveaux par mois! Nous ne doutions de rien, le premier tirage était de 15 000 exemplaires! » Les journalistes et commentateurs de l’ensemble du Québec ne parlent que de cette aventure novatrice, imaginée par une bande de jeunes de Trois-Rivières qui sont déterminés à jouer un rôle dans leur société en effervescence.

Dans la foulée du journal, une maison d’édition voit le jour. À l’époque, les éditeurs québécois se comptent sur les doigts d’une main. De 1968 jusqu’à son entrée au cabinet de René Lévesque, en 1978, Denis Vaugeois en est l’animateur principal. Après son passage en politique, il répétera l’expérience en créant les éditions du Septentrion, dont le catalogue compte aujourd’hui plus de 700 titres. Si l’on additionne ceux du Boréal, du Centre éducatif et culturel (CEC, 1985-1987) et ceux des Presses de l’Université Laval (1996-1998) – dont il dirigera la réorganisation –, Denis Vaugeois a été associé à la publication de plus d’un millier de titres en langue française au Québec. En préface à L’amour du livre, Bruno Roy écrit : « Denis Vaugeois a obéi au rêve de son enfance : faire de beaux livres en réinventant le métier d’éditeur. »

Pendant vingt-cinq ans (1987-2012), Denis Vaugeois a aussi un jardin secret. Il est d’abord correspondant québécois et ensuite consultant général à la maison Larousse. « En fait, j’y jouais au supermajor pour l’ensemble des publications et des services. » Le Petit Larousse devait être refondé pour continuer à être diffusé au Québec et répondre aux exigences du ministère de l’Éducation. Larousse envisage alors de produire un dictionnaire à l’usage des seuls Québécois. Denis Vaugeois défend la nouvelle mouture d’un dictionnaire unique, commun à tous les francophones (le Petit Larousse illustré). Les mots anglais tant prisés par les Français s’y font plus rares, des expressions et des mots québécois sont acceptés, de même que les nombreuses étymologies amérindiennes, les formes féminines pour divers métiers et professions y font leur apparition, un équilibre homme-femme est recherché dans les représentations visuelles et, dans les exemples, les stéréotypes malheureux sont éliminés. De plus, dans la section des noms propres, on trouve désormais des auteurs, créateurs, personnages et institutions du Canada. Le Cirque du Soleil y côtoie Marie Chouinard et Marie-Nicole Lemieux, par exemple. « Une petite révolution, en un sens », ajoute le lauréat.

Le parcours de Denis Vaugeois est marqué, ici et là, par d’autres aventures dans l’univers des dictionnaires : celui du CEC jeunesse, du Français Plus, du Dictionnaire canadien des noms propres, du Dictionnaire historique du français québécois, sous la direction de Claude Poirier. « Je ne suis pas un expert, mais j’arrive à bien coordonner le travail d’experts », dit-il simplement.

À plusieurs reprises, Denis Vaugeois met son ardeur au service de l’État québécois. À 30 ans, en 1965, il accepte le mandat de premier directeur de l’enseignement de l’histoire dans le nouveau ministère de l’Éducation. « Ça ne fonctionnait pas, c’était le royaume de l’improvisation! » Il prend ses distances et devient le premier responsable d’un centre franco-québécois de développement pédagogique, basé sur un réseau d’échanges de jeunes maîtres qui viennent ici ou vont en France pour exercer leur métier. Les autorités politiques y voient une façon simple de relever le niveau du français parlé dans nos écoles, ce qui rejoint parfaitement ses convictions.

À l’invitation de Marcel Masse, il bifurque vers le secteur international, où il s’emploie à développer le réseau des délégations et maisons du Québec à l’étranger et à intensifier la coopération franco-québécoise.

En 1976, avec son complice Gérald Godin, il décide de se lancer en politique et remporte la circonscription de Trois-Rivières pour le Parti Québécois. En 1978, René Lévesque fait un microremaniement ministériel « et accouche d’une souris », diront les journalistes. « La souris, c’était moi! », rigole M. Vaugeois. Le voilà titulaire du ministère des Affaires culturelles. Il y fait un passage court mais remarqué (1978-1981), en instaurant un plan de développement des bibliothèques publiques qui bouleversera le paysage littéraire québécois. Ce plan fait passer le nombre de bibliothèques publiques au Québec de 129, en 1979, à 849, en 1985. « Sans un apport d’argent massif, notre plan était voué à l’échec. Et il n’en était pas question! Je connaissais les malheurs de mes prédécesseurs et j’avais mis cartes sur table dès le départ. M. Lévesque avait tranché en me proposant de siéger au Conseil du trésor. C’était une course à obstacles invraisemblable, mais j’ai eu l’appui de M. Parizeau pour puiser dans les fonds destinés aux équipements municipaux prévus dans des ententes fédérales-provinciales. En tant que membre du Conseil du trésor, et parce que j’étais passionné par les questions d’aménagement, j’avais vite repéré ces sommes considérables. »

L’implication de Denis Vaugeois dans la création de la Société québécoise de développement des industries culturelles (aujourd’hui la Société de développement des entreprises culturelles) est décisive. C’est dans ce contexte que naîtra la « loi du livre » (Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre) qui a structuré la chaîne du livre et favorisé l’organisation de la distribution et le développement des librairies, particulièrement en région. « Avec moi, la culture, c’était aussi, et vraiment, les affaires culturelles. Cette approche me convenait tout à fait. Je savais où était l’argent, déjà rare à l’époque, et j’y puisais pour financer des programmes comme l’élargissement de la politique du 1 % pour l’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement ou encore le programme OSE pour favoriser la création d’emplois, qui a eu son volet OSE-ARTS. »

« Recevoir le prix Georges-Émile-Lapalme m’émeut au plus haut point. Les mémoires de cet exceptionnel homme politique m’ont grandement inspiré. Leur lecture est un pur délice en même temps qu’un coup de fouet pour affirmer le rôle unique de la culture dans le développement d’une société, surtout si son devenir est une lutte quotidienne. »