Gérard-Morisset
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

Martin, Paul-Louis

Prix Gérard-Morisset 2006
Catégorie : Culturelle

Né le 13 janvier 1944
Trois-Rivières

Paul-Louis Martin - lauréat
Photo : Alain Désilets
Entrevue

Chez Paul-Louis Martin, l'homme de terrain et le citoyen engagé sont indissociables du chercheur et théoricien. C'est au nom de sa grande cause, celle de la sauvegarde du patrimoine, qu'il a brigué les suffrages de la mairie de la municipalité de Saint-André-de-Kamouraska, où il vit depuis plus de 30 ans. Et cet ardent défenseur du patrimoine rural a lui-même mis en valeur son propre verger, devenu l'un des fleurons du circuit agrotouristique du Bas-Saint-Laurent.

Spécialiste de la culture matérielle populaire et, plus largement, des rapports sociaux avec la nature, Paul-Louis Martin est un chercheur qui ne manque pas d'audace. Ainsi, son mémoire de maîtrise, La Berçante québécoise (publié au Boréal Express en 1973), se présente comme la première monographie consacrée exclusivement à un élément du mobilier populaire. À un moment où les meubles et autres objets du quotidien n'ont pas trop la cote auprès des universitaires! Quant à sa thèse de doctorat publiée en 1980, Histoire de la chasse, elle débroussaille un terrain jusqu'alors laissé vierge par les historiens québécois.

« La chasse est l'un des grands révélateurs de notre rapport particulier à la nature sauvage : une caractéristique de notre culture qu'il faut préserver », dit l'ethnologue et historien pour expliquer ce choix d'étude. Réédité en 1990, dans une version revue et augmentée, sous le titre de La Chasse au Québec, l'ouvrage s'attire tous les éloges. Dont ceux des chasseurs qui ont une fibre historienne!

Douze ans plus tard, il publie un presque best-seller : Les Fruits du Québec. Histoire et traditions des douceurs de la table, lauréat du prix Clio-Québec 2002, décerné par la Société historique du Canada pour le meilleur ouvrage d'histoire paru au Québec cette année-là. L'ouvrage nous lance sur la piste « des variétés anciennes, des saveurs oubliées » et s'attache à la mise en valeur du patrimoine alimentaire.

« La diversité culturale est aussi intéressante que la diversité culturelle », estime Paul-Louis Martin. De cette diversité, il est devenu l'un des chantres les plus convaincus... et convaincants. Par hasard, précise lui-même le chercheur. « Mais ma vie est une foule de hasards où s'entremêlent intérêts personnels et professionnels », se plaît-il à dire.

À cet égard, l'année 1973 s'avère déterminante. Chargé de cours à l'Université Laval depuis 1970 (il restera rattaché à l'alma mater jusqu'en 1984), Paul-Louis Martin accepte alors de relever un défi de taille : le démarrage, à Rivière-du-Loup, du Musée d'archéologie de l'Est du Québec, devenu le Musée du Bas-Saint-Laurent. Le projet est ambitieux car lui et son équipe entreprennent d'en faire un musée ultraspécialisé, qui sera dédié à la fouille de sites préhistoriques tout en rassemblant des artefacts d'origine préhistorique et historique. À la suite de ce passage de quatre années à la tête de l'institution, il participera à la création ou à l'essor de nombreux organismes et institutions à caractère muséal, dont la Cité de l'énergie (à Shawinigan), considérée comme la plus importante réussite en matière de mise en valeur du patrimoine industriel au Québec.

Cette étape professionnelle marque l'installation permanente de Paul-Louis Martin dans le Bas-Saint-Laurent. Avec sa conjointe Marie de Blois, il achète en 1974, à Saint-André, un domaine ancestral doté d'un verger laissé à l'abandon. Dont les quelque 200 arbres rescapés produisent encore, contre toute attente, des prunes! Des prunes de Damas, en l'occurrence : une variété deux fois millénaire, presque en voie de disparition, introduite ici par les Récollets et Samuel de Champlain. Paul-Louis Martin se découvre dès lors une passion durable pour les produits du terroir. La famille mettra 15 ans à rétablir le verger qui compte aujourd'hui 1 400 pruniers. La Maison de la prune voit le jour en 1992. Elle fera partie, un temps, du réseau des économusées, et continue encore aujourd'hui d'accueillir des visiteurs.

« L'agrotourisme, c'est véritablement la mise en valeur concrète d'un patrimoine, et une contribution au développement économique rural », dit Paul-Louis Martin. En fait, le développement régional lui tient hautement à coeur, comme en témoigne son engagement en faveur de « l'occupation polyvalente du territoire », du tourisme régional culturel et de la mise en valeur des ensembles agricoles.

C'est ainsi qu'il met sur pied, en 1977, le Groupe de recherches en histoire du Québec rural (GRHQR) : la première firme privée de consultants en patrimoine à voir le jour au Québec. De 1977 à 1979, l'équipe pluridisciplinaire remplira au total une quinzaine de mandats d'envergure, dont la réalisation d'itinéraires culturels sur les « pays de l'est du Québec » : quatre guides de tourisme fondés sur les interrelations nature-culture. Ces guides touristiques en inspireront bien d'autres, dont les Promenades montérégiennes... 25 ans plus tard! Ils servent aussi de référence pour la formation en tourisme et la rédaction de guides de voyage pour les pays européens.

Toujours en 1977, Paul-Louis Martin participe à la création du Conseil régional de la culture de l'Est du Québec. De là, il portera la cause du patrimoine au sein de multiples organismes, coalitions et groupes régionaux et locaux, jusqu'au Comité consultatif d'urbanisme de Saint-André et à la mairie. Prenant fait et cause pour les régions et la ruralité, il jouera en outre un rôle important au sein du Comité du patrimoine de la Coalition Solidarité rurale, comité chargé d'élaborer une politique de développement des collectivités rurales à la demande des gouvernements provincial et fédéral. Enfin, il suscitera la création, en 2003, du Centre d'expertise et d'animation du patrimoine rural Ruralys, dont la mission ultime est l'étude, la mise en valeur et la diffusion de toutes les dimensions du patrimoine rural.

Résolument « pluridisciplinaire », de fait, Paul-Louis Martin sera comme un poisson dans l'eau à la Commission des biens culturels du Québec, qui le nomme commissaire en 1978. Il préside l'organisme de 1983 à 1988. « C'est un poste privilégié, unique, dans la mesure où il donne accès à une vision élargie et englobante du patrimoine », souligne-t-il. Homme d'action encore et toujours, il amène la Commission des biens culturels du Québec à participer plus activement aux débats de l'heure et à entreprendre des tournées de consultations dans les différentes régions du Québec. Mais l'historien qu'il demeure est également l'instigateur de nombreuses publications sur le patrimoine maritime, agricole, horticole, industriel, et d'une somme majeure sur les monuments classés : Les Chemins de la mémoire, dont les deux premiers tomes seront publiés sous son mandat.

Ces publications s'inscrivent dans une perspective dynamique, à l'instar de la façon dont Paul-Louis Martin conçoit le patrimoine. « Les cultures sont capables d'emprunter, d'adopter, d'adapter, de réinterpréter », dit-il. C'est déjà ce que montraient La Berçante québécoise et, par la suite, À la façon du temps présent. Trois siècles d'architecture populaire au Québec, qu'il considère comme son oeuvre majeure parmi la douzaine d'ouvrages et la cinquantaine d'articles scientifiques qu'il a publiés.

L'ouvrage, couronné en 2001 de la médaille Luc-Lacourcière remise par le CELAT de l'Université Laval (meilleur ouvrage d'ethnologie de l'Amérique française), met ainsi en évidence que les changements architecturaux doivent à une multitude de facteurs : les modes étrangères, les conditions socioéconomiques, les styles de vie, l'alimentation, et d'autres encore.

Même si, en 2005, il a pris sa retraite de l'Université du Québec à Trois-Rivières où il enseignait depuis 1990, Paul-Louis Martin demeure un chercheur actif, notamment à titre de membre associé au Centre interuniversitaire d'études québécoises. Il n'a donc pas fini d'écrire cette histoire culturelle que racontent les objets et les traditions. « La tradition, c'est une innovation qui a duré un peu plus longtemps qu'une autre », affirme celui qui n'aura eu de cesse de redonner leur lustre aux objets, pratiques et savoir-faire populaires.

Entre autres prix et distinctions, Paul-Louis Martin s'est vu remettre en 1993 le Prix Carrière Pratt & Whitney de la Société des musées québécois, qui se veut une reconnaissance pour une carrière et une contribution remarquables à la muséologie québécoise. Il a également reçu le prix Robert-Lionel-Séguin de l'Association des propriétaires de maisons anciennes du Québec, en 1996, et le Certificat d'honneur du Conseil des monuments et sites du Québec, carrière et implication, en 2002.


Gérard Morisset
Qui était Gérard Morisset ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Sophie-Laurence Lamontagne, présidente
Dinu Bumbaru
Danielle Pigeon
Henriette Thériault



Texte :
Francine Bordeleau