Georges-Émile-Lapalme
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

de Villers, Marie-Éva

Prix Georges-Émile-Lapalme 2006
Catégorie : Culturelle

Née le 14 décembre 1945
Montréal

Marie-Éva de Villers - lauréate
Photo : Alain Désilets
Entrevue

Peu de ressources sont aussi nécessaires à la culture, surtout pour une collectivité exposée à tous les vents et à bien des modes, qu'un repère linguistique lumineux et fiable. Rien, toutefois, de plus crispant que le comportement du pion qui prend plaisir à rendre honteuse la moindre faute. Le délicat équilibre entre la vigilance et l'accompagnement, tel que le réussit Marie-Éva de Villers depuis son « entrée en vocation linguistique », comble donc une double attente : celle d'un diagnostic pénétrant et celle d'une pédagogie chaleureuse. Avec elle, les repères sont nets, constants, de haut niveau, tandis que surabondent les exemples, que se diversifient les éclairages et que s'épanouissent l'autonomie et la fierté de ceux et celles qui savourent ses conseils.

Pareil mérite ne tombe pas du ciel. Ses années comme terminologue à l'Office de la langue française ont familiarisé Marie-Éva de Villers avec les besoins langagiers de multiples univers professionnels, en plus de lui donner une vue générale de la situation linguistique québécoise. Quand viendra le temps d'affronter les difficultés propres au secteur de la gestion, elle investira dans sa contribution la connaissance approfondie du domaine, mais aussi l'ample vision qui intègre l'avancée pointue dans l'offensive générale. Tout en fournissant aux entreprises les vocabulaires utiles à leurs activités quotidiennes, Marie-Éva de Villers savait les traiter en partenaires de l'effort collectif. La minutie du lexique renforçait le tissu social.

Ce double souci transparaît dans les innombrables écrits de Marie-Éva de Villers. La langue importe, mais aussi la prise en compte des exigences sectorielles. La forêt, mais aussi chacun des arbres. La langue exige le respect, mais la réciproque lui incombe : à elle de refléter fidèlement les particularités et les aspirations de tous les mondes qu'elle irrigue. Marie-Éva de Villers n'hésite d'ailleurs pas à payer de sa personne pour assurer la cohérence du tout avec ses parties. Ainsi, appelée à aider l'univers de la gestion à vivre en français, elle affina son intelligence de ce monde en s'inscrivant à la maîtrise en administration des affaires (M.B.A.) à l'École des HEC de Montréal, grade qu'elle obtient en 1982.

Du coup, s'expliquent le respect que vouent ses pairs à Marie-Éva de Villers et l'écho que suscitent ses oeuvres dans le grand public et chez les groupes spécialisés. Car les prix et les distinctions s'accumulent dans sa gibecière. Elle reçoit en 1990 le Mercure de l'innovation pour son Multidictionnaire de la langue française. En 1998, la Médaille de l'Académie des lettres du Québec la récompense pour l'ensemble de son oeuvre et sa « défense et illustration » de la langue française. Elle devient, l'année suivante, chevalière de l'Ordre national du Québec. Déferlent ensuite les témoignages convergents et cumulatifs des milieux professionnels. En 2001, elle devient la première lauréate du Mérite de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec; en 2002, l'Union des écrivaines et des écrivains québécois, l'Union des artistes et la Société des auteurs, recherchistes, documentalistes et compositeurs joignent leurs voix à celle de l'Office québécois de la langue française pour lui décerner le Mérite du français dans la culture; en 2004, Marie-Éva de Villers reçoit de l'Office québécois de la langue française le prix Camille-Laurin pour sa contribution exceptionnelle à la qualité de la langue au Québec.

Le public ne lésine pas non plus sur l'empathie. Réédité à plusieurs reprises, le Multidictionnaire de la langue française dépasse le demi-million d'exemplaires. Grâce à lui, spécialistes et humbles plumes trouvent en un seul lieu réponse aux questions éparses que posent la grammaire, l'orthographe, la prononciation, la ponctuation, etc. De leur côté, les médias se plaisent à amplifier la voix de Marie-Éva de Villers, tant ils apprécient son aptitude à insuffler vie, enthousiasme et humour dans les débats à teneur linguistique.

L'importance accordée par Marie-Éva de Villers aux concepts et aux termes de la gestion montre à quel point la langue peut et doit vivifier toute la vie sociale, y compris celles de ses composantes qui se croyaient peut-être dispensées de la préoccupation. Les moeurs du monde des affaires, dont le rapport Gendron fit à l'époque une assez abrupte description, lui étaient déjà connues quand parut le document. Elle y trouva un défi plutôt qu'une révélation et en fit l'une des sources de la détermination qui anime sa féconde carrière. De 1972 à 1985, l'Office de la langue française publia une quinzaine d'ouvrages visant à fournir aux entreprises et aux ordres professionnels les outils qu'exige le maniement d'un français articulé; la main de Marie-Éva de Villers y est presque toujours clairement identifiable. Ainsi disparaissait l'excuse de l' « intraduisible » dont certains milieux avaient tendance à abuser.

Par deux autres versants encore, le travail de Marie-Éva de Villers mérite l'attention et les éloges. Dans un cas, c'est le Québec qui est à l'avant-scène; dans l'autre, c'est la féminisation des titres et des métiers. Sur les deux fronts, la polémique ne devenait féconde qu'à condition de cultiver l'art de la nuance et la rigueur. Heureusement, les deux qualités sont logées depuis belle lurette dans le carquois de Marie-Éva de Villers.

De ses années comme terminologue jusqu'à sa thèse de doctorat au Département de linguistique et de traduction de l'Université de Montréal, jamais ne s'est affadi en Marie-Éva de Villers l'intérêt pour « la norme réelle du français québécois ». Elle défendra avec une égale ferveur le droit du Québec aux audaces langagières que réclament son histoire, son décor et sa tessiture sociale et la nécessité pour le Québec de se rattacher fermement au tronc linguistique de la francophonie. Puisqu'il faut « en toutes choses savoir raison garder », bon nombre de faits lexicaux propres au français du Québec ont droit de cité, sans que soient jamais justifiés le repli ou l'isolement.

Même sens de la mesure à propos de la féminisation des titres et des métiers. Depuis longtemps, les montantes aspirations féminines bénéficient de l'analyse équilibrée et courageuse de Marie-Éva de Villers. Vingt-cinq ans déjà se sont écoulés depuis la parution, grâce à elle, d'un avis de recommandation officielle préconisant la féminisation des titres par l'Office de la langue française. Depuis, au rythme de leur accès à des fonctions naguère exclusivement masculines, les Québécoises optent majoritairement pour des titres féminins, des titres qui respectent la logique de la langue.

La rigueur, mais sans sécheresse de coeur ou d'attitude. L'ouverture d'oreille et d'esprit, mais sans populisme de mauvais aloi. Le Vif Désir de durer, tel qu'il s'affirme dans un très beau titre, mais sans les susceptibilités de l'immobilisme. L'empathie avec l'effort des enfants, des humbles, des cultures tardives, mais aussi l'aiguillon dans la chair de ceux qui influent sur la vie collective. Pour toutes ces manifestations d'équilibre et d'intelligence, Marie-Éva de Villers devait recevoir du Québec qu'elle aime le prix Georges-Émile-Lapalme.


Georges-Émile Lapalme
Qui était Georges-Émile Lapalme ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Renée Hudon, présidente
Jean-Marc Carpentier
Ariane Émond
Claude Germain



Texte :
Laurent Laplante