Denise-Pelletier
Création de :
Christine Larochelle

Récipiendaire

Loiselle, Hélène

Prix Denise-Pelletier 2006
Catégorie : Culturelle

Née le 17 mars 1928
Montréal
Décédée le 7 août 2013


Hélène Loiselle - lauréate
Photo : Alain Désilets
Entrevue

En considérant la carrière d'Hélène Loiselle, on est frappé par la constance avec laquelle cette comédienne a été présente sur la scène culturelle québécoise depuis 1945. L'audace et la diversité des spectacles auxquels elle a participé sont également remarquables : productions interdisciplinaires, spectacles expérimentaux, oeuvres classiques et créations, on la retrouve partout. Elle figure d'ailleurs à la distribution des oeuvres marquantes de la dramaturgie québécoise : Bousille et les justes de Gratien Gélinas, Les Belles-Soeurs de Michel Tremblay, Médium saignant de Françoise Loranger, Le Cid maghané de Réjean Ducharme, Zone de Marcel Dubé, etc.

Dès l'adolescence, Hélène Loiselle puise aux deux sources théâtrales qui contribuent à la richesse du théâtre d'ici : la source populaire, qui s'alimente à même les accents et le langage vernaculaires, et la source classique, nourrie d'une langue plus châtiée. La fierté qu'elle éprouve en découvrant les créations de Gratien Gélinas ne l'empêche pas d'apprécier les oeuvres de répertoire que montait, par exemple, le jeune Pierre Dagenais avec sa compagnie L'Équipe.

Mais cette pionnière du théâtre au Québec avait eu la révélation du pouvoir de l'interprétation bien avant. Pensionnaire dans un couvent à l'âge de 7 ans, la petite fille timide et effacée avait alors connu une expérience qui allait déterminer sa vie : « Soudain, j'avais l'impression d'exister, de compter, d'être écoutée et entendue; sur scène, je ne sentais plus la solitude », se rappelle-t-elle. Dès lors, monter sur scène constitue son rêve le plus cher. Aussi considère-t-elle comme un moment clé de sa vie sa rencontre fortuite avec Charlotte Boisjoli alors qu'à 15 ans, elle travaillait au bureau de l'association Jeunesse étudiante catholique à Montréal.

Hélène Loiselle reçoit ses premiers cours de Charlotte Boisjoli qui la guide dans la préparation de fables de La Fontaine en vue d'une audition chez François Rozet, comédien français immigré au Québec. À cette époque, on ne trouvait pas d'écoles de théâtre ici; si l'on voulait apprendre ce métier, il fallait inventer soi-même le chemin pour y parvenir.

Vers 1945, une autre audition allait permettre à Hélène Loiselle d'entrer chez les Compagnons de saint Laurent, la troupe fondée et dirigée par le père Émile Legault. « Cette sensation de briser la solitude en entrant en communication avec les spectateurs que j'avais éprouvée à 7 ans est rapidement devenue indispensable à ma vie. » En 1952, elle et son mari, le regretté Lionel Villeneuve, éprouvent le désir d'élargir leur conception du théâtre; ils s'embarquent donc pour Paris où ils fréquenteront deux ans les Cours Bernard Bimont, à l'instar d'autres jeunes artistes comme Guy Provost, Denise Vachon, Georges Groulx, Lucille Cousineau.

L'appui de Charlotte Boisjoli tout au début de son apprentissage et les expériences vécues pendant huit saisons chez les Compagnons représentent, selon Hélène Loiselle, des tournants dans sa carrière; de même, sa participation à la création des Belles-Soeurs (1968) : « La langue employée par Tremblay m'était d'emblée familière. Il ne faut surtout pas croire, cependant, que l'interprétation soit plus aisée ou plus juste parce qu'on joue en québécois; elle requiert autant de travail. »

Après plus de 50 ans de présence sur diverses scènes, Hélène Loiselle résume ainsi ce qui caractérise pour elle un véritable interprète : « Les interprètes authentiques savent des choses sans en avoir nécessairement fait l'expérience. Inconsciemment, ils sentent qu'ils savent, et ce savoir dépasse l'intuition du personnage. Quand on les voit sur scène, au théâtre, il nous arrive quelque chose; nous aussi, on sait et on sent qu'ils savent. »

À plusieurs titres, on peut considérer cette artiste engagée comme faisant partie des pionniers du développement du théâtre au Québec. Ses apports sont innombrables; il semble que rien de ce qui touche l'interprétation ne lui soit étranger. Son nom figure à la distribution des premiers radioromans et radiothéâtres, ainsi que dans plusieurs lectures radiophoniques de textes littéraires. Des rôles de premier plan lui ont été confiés dans de nombreux téléromans et séries télévisées, et elle fut également de l'aventure des premières émissions jeunesse à la télévision québécoise. À l'âge d'or des téléthéâtres diffusés par Radio-Canada, elle joue dans nombre d'oeuvres classiques et contemporaines. Il n'y a guère de scènes, modestes ou prestigieuses, qu'elle n'ait foulées à Montréal et en région, puisqu'elle n'a pas boudé les théâtres d'été. Elle inaugurait, d'ailleurs, celui de Beaumont - Saint-Michel en 1975, en compagnie de Lionel Villeneuve.

En plus d'avoir pris part à plusieurs créations majeures de la dramaturgie d'ici comme À toi pour toujours, ta Marie-Lou, de Michel Tremblay, où elle incarnait la bouleversante Marie-Louise, elle a joué tous les auteurs français d'importance (Corneille, Racine, Molière, Ionesco, Duras, etc.), la tragédie grecque (Sophocle), ainsi que les dramaturges américains contemporains (Tennessee Williams, Arthur Miller, Neil Simon) et européens (Tchekhov, Ibsen, Pirandello, Gorki, Dario Fo, Oscar Wilde). Hélène Loiselle a également signé des mises en scène et des traductions-adaptations.

Sa personnalité constituée d'un précieux amalgame de puissance et de fragilité, de subtilité et de rigueur, de réserve et d'intensité, a marqué le cinéma québécois. Depuis l'essor de celui-ci dans les années 1970, on a pu apprécier l'ampleur de son registre dans Mon Oncle Antoine de Claude Jutra, Les Ordres de Michel Brault, Réjane Padovani de Denys Arcand et plus récemment, dans Post Mortem de Louis Bélanger, Romain et Juliette de Frédéric Lapierre et Mariages de Catherine Martin, entre autres.

Plusieurs acteurs et actrices auront eu le privilège de bénéficier de ses dons de pédagogue, puisque Hélène Loiselle a enseigné l'interprétation au cégep Lionel-Groulx ainsi qu'à l'École nationale de théâtre à Montréal. « J'ai essayé de communiquer aux étudiants que la curiosité est l'une des choses les plus importantes dans ce métier; elle vient de l'intérêt qui émane de l'amour du théâtre. Les élèves ont maintenant la chance de pouvoir développer certaines disciplines complémentaires au jeu, ce qui n'était pas notre cas. » La curiosité, Hélène Loiselle l'a toujours éprouvée : « Mon art de comédienne s'est nourri de cette curiosité et des différents rôles que j'ai joués; car les rôles laissent des traces en nous, ils nous enrichissent. Je fréquente assidûment les théâtres et je lis beaucoup de pièces. Mon amour de cet art et de tout ce qui le concerne est charnel et passionnel. »

Les metteurs en scène ont perçu chez elle son ouverture à des expériences éclectiques. Peut-être retrouve-t-elle dans les spectacles novateurs mêlant plusieurs disciplines artistiques qu'ils lui proposent l'effervescence créatrice qui animait les Compagnons, « ...un milieu très stimulant où convergeaient musiciens, sculpteurs, décorateurs, peintres et danseurs, en plus des comédiens ». Récemment, Hélène Loiselle prêtait son vaste talent à des productions expérimentales chorégraphiées, comme Rêves de Wajdi Mouawad et De Julia à Émile d'Estelle Clareton. « Le passage s'est fait naturellement; on a peut-être pensé à moi à cause des choses risquées que j'avais faites sous la direction de Paul Buissonneau et d'Yvan Canuel. Je suis partante pour varier les approches, même si elles semblent étranges au début, pourvu que j'y trouve un sens qui ne me semble pas trop obscur. »

Dégager un sens et sentir une marge de liberté dans la création, voilà les deux conditions qui permettent à cette interprète de haut vol de s'épanouir pleinement, « ...car l'acteur est bien davantage qu'un matériau dans l'entreprise du théâtre ».


Denise Pelletier
Qui était Denise Pelletier ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Chantal Masson-Bourque, présidente
Marie-Thérèse Fortin
Blaise Gagnon
Pierre Vachon



Texte :
Solange Lévesque