Georges-Émile-Lapalme
Création de :
Daniel Moisan

Récipiendaire

Crépeau, Paul-André

Prix Georges-Émile-Lapalme 2008
Catégorie : Culturelle

Né le 20 mai 1926
Gravelbourg (Saskatchewan)
Décédé le 7 juillet 2011
Montréal

Paul-André Crépeau - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

Quand on a une passion pour une langue, on veut faire en sorte qu’on puisse d’abord l’exprimer soi-même de la meilleure façon, puis qu’elle soit mise au service de nos concitoyens. » Cette profession de foi, révélatrice de l’œuvre de toute une vie, Paul-André Crépeau en a fait le fondement de sa carrière de juriste et de pédagogue, une carrière si féconde et si admirable qu’elle lui a valu le prix Léon-Gérin en 2002.

Élevé à Gravelbourg en Saskatchewan par une mère institutrice, québécoise francophone, et un père avocat, américain anglophone, le lauréat 2008 du prix Georges-Émile-Lapalme apprend très tôt à suivre cette consigne maternelle : « on parle anglais à papa et français à maman, et surtout on ne mélange pas les deux langues! » Ce sillon tracé dans un esprit rigoureux et méthodique vaudra aux compatriotes de sa province d’adoption, le Québec, le plus ardent défenseur de la qualité et de la précision de la langue dans l’exercice du droit privé.

En 1959, après des études supérieures récompensées par des bourses prestigieuses qui lui ont permis de parfaire ses connaissances tant en Grande-Bretagne qu’en France, Paul-André Crépeau se joint au corps professoral de l’Université McGill. Il y enseigne, d’abord en anglais, le droit civil. « C’était pour moi une façon de traverser le mont Royal pour enseigner un droit d’inspiration française, mais en langue anglaise, dans une langue civiliste et non dans une langue de common law. » Il saisit à ce moment-là l’occasion de partager, avec ses classes, sa fine connaissance des tiraillements entre les principes du code civil et les règles de la common law qui sont, comme chacun le sait, les deux sources du droit au Québec.

Paul-André Crépeau se pose très tôt cette question quasi prémonitoire, sans doute inspirée par l’âge vénérable du code civil en vigueur, daté de 1866 : est-ce possible de « voir le droit civil du Québec s’épanouir et devenir un corps de lois vivant, moderne, sensible aux préoccupations, accordé aux exigences, répondant aux besoins de cette société québécoise en pleine mutation, à la recherche d’un équilibre nouveau? »

Comment s’étonner, alors, qu’en 1965 le ministre de la Justice de l’époque demande à ce brillant juriste, théoricien du droit privé, de devenir président de l’Office de révision du Code civil. À ce titre, il coordonne les travaux des divers comités qui mènent une réflexion collective sur les institutions fondamentales du droit civil concernant la personne humaine, la famille, les successions, la propriété, les sûretés, le contrat, la responsabilité civile et le droit international privé. Douze ans plus tard, le 15 octobre 1977, Paul-André Crépeau dépose le Projet de Code civil, rédigé en français et en anglais, les deux langues législatives du Québec. Dans le respect de la grande tradition d’inspiration française, concision et cohérence forment la trame de cet écrit qui inspirera largement le nouveau Code civil du Québec de 1994.

Les projets d’envergure qui sollicitent la science et la ténacité de Me Crépeau ne manquent pas. Alors qu’il travaille à la refonte du Code civil, et toujours à la demande des plus hautes autorités, il livre, avec la précieuse collaboration de son collègue constitutionnaliste Frank R. Scott, le Rapport sur un projet de loi concernant les droits et libertés de la personne auquel puisera le législateur pour élaborer la Charte québécoise des droits et libertés de la personne adoptée en 1975. Un an plus tard, Paul-André Crépeau, nouveau titulaire de la prestigieuse Chaire Arnold Wainwright, fonde au sein de l’Institut de droit comparé de l’Université McGill le Centre de recherche en droit privé et comparé du Québec, qu’il a dirigé de 1975 à 1996. Le Centre a pour mission de promouvoir des travaux destinés à faciliter et à assurer l’intelligence, l’application et l’interprétation du nouveau droit civil. On y lance, en 1978, le grand projet du Dictionnaire de droit privé et lexiques bilingues, un travail titanesque dont l’objectif ultime est de définir environ 10 000 termes, tant de source provinciale que de source fédérale, traduisant la réalité juridique du droit civil canadien applicable au Québec. Paul-André Crépeau, instigateur attentif et dévoué de ce projet hors norme, traduit en ces mots ses propres appréhensions : « Je vous avoue qu’à ce moment-là, je savais que j’étais téméraire… ». Trente ans plus tard, les juristes et les linguistes qui ont contribué à ce grand chantier jurilinguistique ont établi les définitions de plus de 6 000 termes, en français et en anglais, et le travail se poursuit.

En préface de la première édition publiée en 1985, Paul-André Crépeau conclut sa présentation en citant La langue de chez nous d’Yves Duteil, « C’est une langue belle à qui sait la défendre…». Ce vers est inscrit en filigrane de chacun des articles de l’indispensable ouvrage de référence qui a vu le jour grâce à la volonté sans faille de Me Crépeau et, comme il aime le préciser, grâce à la contribution scientifique de linguistes de l’Office québécois de la langue française et de l’Université de Montréal qui ont assuré, dès le départ, la justesse de la démarche lexicographique et la normalisation linguistique.

La troisième édition du Dictionnaire, publiée en tomes distincts, Famille (1999), Obligations (2003) et Biens (attendu en 2009), offre aux juges, aux divers praticiens, aux rédacteurs législatifs, aux professeurs et aux étudiants un outil essentiel dans un contexte où la maîtrise de la langue est une condition sine qua non de l’application juste et équitable des lois.

Au fil du temps, les honneurs et les hommages se sont faits toujours plus prestigieux et plus nombreux pour saluer l’apport de Me Crépeau à l’avancement des connaissances en droit privé et au rayonnement de la culture juridique d’inspiration française. Le lauréat du prix Georges-Émile-Lapalme 2008 est, notamment, titulaire de huit doctorats honorifiques d’universités canadiennes et françaises. Il est membre de la Société royale du Canada depuis 1980; il a reçu le prix Robert-Dennery de la Faculté de droit de Paris en 1956, la bourse Killam du Conseil des arts du Canada en 1984 et 1985, le Prix du Gouverneur général pour le droit en 1993 et le prix Léon-Gérin en 2002. Il a été fait compagnon de l’Ordre du Canada en 1992, officier de l’Ordre national du Québec en 2000, chevalier de l’Ordre national du Mérite de France en 1984, et commandeur de l’Ordre national des Arts et des Lettres de France en 2004. Il a été nommé conseiller de la Reine en 1969 et Advocatus emeritus du Barreau du Québec. L’Association du Barreau canadien a d’ailleurs créé, en son honneur, le prix Paul-André-Crépeau qui récompense des travaux de recherche relatifs au droit du commerce international.

Professeur émérite de la Faculté de droit de l’Université McGill, Paul-André Crépeau se range auprès des pionniers québécois de la jurilinguistique, en plus d’être considéré comme le père spirituel du Code civil du Québec. Son amour pour la langue française a façonné chaque pièce du legs inestimable qu’il a fait à la société québécoise et dont la nomenclature souffrira toujours quelques oublis. Retenons que s’il reçoit un deuxième Prix du Québec, cette fois pour sa contribution à la qualité et au rayonnement de la langue civiliste québécoise, c’est parce qu’il a permis à notre système juridique de se réapproprier son identité par la justesse, la rigueur et la beauté de sa langue.


Georges-Émile Lapalme
Qui était Georges-Émile Lapalme ?
 

Date de remise du prix :
19 novembre 2008

Membres du jury :
Armande Saint-Jean
(présidente)
Denis Bouchard
Francine Tremblay



Texte :
Sophie Magnan