Léon-Gérin
Création de :
Marie-Ève Martin

Récipiendaire

Bibeau, Gilles

Prix Léon-Gérin 2009
Catégorie : Scientifique

Anthropologue

Né le 30 avril 1940
Sorel-Tracy

Gilles Bibeau - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

L'industrie de la génétique. Les gangs de rue. La médecine traditionnelle africaine. La pédiatrie multiculturelle… En se penchant sur toutes ces questions, l'anthropologue Gilles Bibeau a su décrypter les grands enjeux des sociétés contemporaines et poursuivre une réflexion de fond sur la nature humaine. Il a mis en évidence la richesse qu’engendre la différence et a dénoncé les tentatives d’uniformisation destructrices du potentiel de créativité des sociétés humaines. Ses écrits sont parcourus par une même vision de l'humain, à la jonction de ses dimensions biologique, sociale et culturelle.

Gilles Bibeau naît à Sorel-Tracy le 30 avril 1940. Grandir avec neuf petits frères et une grande sœur l’a certainement sensibilisé à la solidarité et à la singularité de chaque individu. Son père, ouvrier d’usine, a à cœur de léguer à chacun de ses enfants ouverture d’esprit et éveil intellectuel. Sa mère lui transmet joie de vivre et sens de l’accueil. Avant même de terminer ses études au Séminaire de Saint-Hyacinthe, Gilles Bibeau a déjà le désir d’aider les autres et de partir à la découverte du monde. Son ambition : marcher sur les traces des médecins missionnaires, de préférence en Afrique. Après un baccalauréat en biochimie à l’Université de Montréal, le jeune homme fait un séjour d’étude en Belgique, en lien avec l’Université catholique de Louvain, avant d’obtenir une licence en religions comparées à l’Université pontificale grégorienne de Rome, en Italie.

Très sportif, il passe beaucoup de temps sur les patinoires, jouant même quelques matches avec l’équipe nationale de hockey de Belgique. Mais l’Afrique fait toujours partie de ses rêves. En 1970, il complète son doctorat en religions comparées à l’Université Lovanium de Kinshasa, capitale du Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo), où il étudie aussi l’anthropologie et la linguistique africaine. Même si la pratique médicale continue de le tenter, il préfère réfléchir aux fondements des traditions thérapeutiques.

Gilles Bibeau publie ses premiers articles scientifiques sur les savoirs médicaux africains. Puis, il cherche notamment à comprendre comment, selon les régions du monde, l’être humain se représente son propre corps et les maladies qui peuvent l'affliger. Ce qui l’intéresse, c’est de donner un sens aux similitudes et aux différences qu’il observe, pour mieux saisir l’être humain dans sa complexité et dans sa diversité.

En Afrique comme ailleurs plus tard, Gilles Bibeau entretisse les questions qui l’animent à celles qu’explore sa conjointe, Ellen Corin, anthropologue et psychanalyste d’origine belge, qui consacre l’essentiel de ses propres recherches aux rapports entre subjectivité et dynamiques culturelles.

Lorsque le couple s’établit au Québec en 1979, Gilles Bibeau se sent décalé par rapport au monde qui l'a vu naître, après avoir passé près de 20 ans sur d’autres continents. Il enseigne d’abord l’anthropologie de la santé à l’Université Laval, après y avoir reçu son doctorat en anthropologie. Puis en 1981, il prend la tête du Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, où il anime le Groupe interuniversitaire de recherche en anthropologie médicale et en ethnopsychiatrie.

Au Québec, une partie importante de ses travaux porte sur l’univers culturel des jeunes et sur leurs problèmes de santé. En 1986, il est cofondateur de la revue Psychotropes, consacrée à l'analyse des conduites addictives de tout genre. Comme anthropologue, il est nommé responsable d'un groupe de travail gouvernemental sur les problèmes de santé mentale des néo-Québécois, dont il relate les réflexions dans un livre intitulé La santé mentale et ses visages, un Québec pluriethnique au quotidien.

En 2003, Gilles Bibeau publie La gang, une chimère à apprivoiser, un ouvrage sur les gangs de rues. Il y adopte une position critique à l’égard de la philosophie sociale dominante, centrée sur le maintien de l’ordre. L’anthropologue s’implique aussi concrètement dans la pratique. Pour prévenir le suicide chez les jeunes Atikamekws, par exemple, il a récemment contribué à mettre en place un programme de philosophie pour enfants, qui vise à redonner aux jeunes autochtones fierté et sentiment d'identité.

Gilles Bibeau est également un acteur clé dans le développement de la pédiatrie interculturelle au Québec. En 2001, il participe à la mise sur pied, à l’hôpital Sainte-Justine, d’un regroupement d’anthropologues et de pédiatres qui travaillent à humaniser une médecine très technique, en tenant compte de la diversité culturelle des enfants malades et de leur famille. L’unité de pédiatrie interculturelle de Sainte-Justine est aujourd’hui considérée comme un modèle du genre à l’échelle internationale.

Durant toute sa carrière, Gilles Bibeau n’a jamais cessé de collaborer avec plusieurs institutions des pays du Sud. À l'heure actuelle, par exemple, il préside le conseil scientifique international du Centre de recherche en santé de Nouna, au Burkina Faso, pays dans lequel il codirige un important programme d'amélioration de la couverture vaccinale des enfants. Depuis quinze ans, il a aussi tissé de nombreux liens avec l'Inde et avec l’Amérique latine, et a notamment contribué à créer un réseau international sur les déterminants sociaux de la santé.

Gilles Bibeau a publié treize ouvrages, 64 chapitres de livres et plus de 100 articles dans des revues savantes. Ses écrits, comme les conférences qu’il prononce régulièrement, révèlent une rigueur et une précision de pensée exceptionnelles. En 2004, son ouvrage intitulé Le Québec transgénique: science, marché, humanité lui a valule prix Jean-Charles-Falardeau de la Fédération canadienne des sciences sociales. Il a dirigé les recherches de plus d’une centaine d’étudiants de deuxième et troisième cycles et a enseigné au Brésil, en Espagne, en France, au Costa Rica, en Colombie, au Pérou, au Burkina Faso, au Nicaragua et aux États-Unis.

Parlant neuf langues, dont le lingala et le ngbandi, Gilles Bibeau a commencé à étudier l’hindi à l’âge de 60 ans. Ouvert et avenant, il noue facilement des liens avec des personnes de toutes origines et garde une grande curiosité qui le rend disponible à la découverte. Passionné comme au premier jour, l’anthropologue a toujours travaillé soirs et fins de semaine. Chaque année, il fait une à deux fois le tour de la planète, profitant de ses voyages pour prendre contact avec les milieux intellectuels, littéraires et populaires des régions qui l'intéressent. Avant de retourner bien vite à ses réflexions et à sa famille.


Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 

Membres du jury :
Carole Lévesque
(présidente)
Céline Le Bourdais
Louise Langevin
Jean-Herman Guay
Réal Jacob



Texte :
Valérie Borde