Athanase-David
Création de :
Marie-Ève Martin

Récipiendaire

Desautels, Denise

Prix Athanase-David 2009
Catégorie : Culturelle

Née le 4 avril 1945
Montréal

Denise Desautels - lauréate
Photo : Rémy Boily
Entrevue

« Archéologue de l’intime », comme elle se définit elle-même, et « écrivaine de la douleur », Denise Desautels utilise les mots pour en découdre continûment avec la mort, le deuil, l’absence et leurs conséquences sur la suite des choses. De cette pérégrination en terres noires où s’entremêlent recueils de poèmes, livres d’artiste, récits, correspondances et dramatiques radiophoniques a surgi une œuvre d’une cohérence, d’une intensité et, paradoxalement, d’une luminosité rares.

Le moment fondateur de cette œuvre poétique aujourd’hui considérée comme majeure se situe le 6 mai 1950. Denise Desautels a 5 ans. « Cette nuit-là, une seconde insensée a marqué pour toujours la vie de ma mère, celle de mon frère et la mienne », écrira-t-elle presque quarante ans plus tard dans le récit Ce fauve, le Bonheur. La mort du père, fauché par une crise cardiaque, sera suivie de plusieurs autres. Or dans l’appartement du plateau Mont-Royal, il n’en faut pas parler. « Les disparitions, le silence, les deuils empêchés auraient pu finir par provoquer une vraie catastrophe si je les avais laissés à eux-mêmes dans l’ombre, si je ne leur avais pas donné forme en écriture », dit aujourd’hui Denise Desautels.E

Elle considère La promeneuse et l’oiseau, publié en 1980, comme son premier texte, celui où elle a trouvé sa voix propre. Ce livre d’où sourd une conscience de la condition des femmes placera son auteure parmi les figures emblématiques de l’écriture au féminin. Et en 2009, Denise Desautels continue de se situer comme « une femme qui écrit », d’affirmer dans son écriture un je féminin. « Notre désir, notre sexualité, notre façon d’être au monde, tout cela n’est pas neutre! Alors pourquoi voudrait-on que l’écriture, qui prend naissance dans le lieu de l’intime, le soit? »

C’est dans La promeneuse et l’oiseau qu’est pour la première fois convoquée la mort du père à titre de moteur de l’écriture, de souvenir à partir duquel se tisser une mémoire. L’événement fut de nouveau amené à l’avant-plan dans Ce fauve, le Bonheur, donc, et aussi dans Le cœur et autres mélancolies, écrit en 2005 pendant un séjour en résidence à Rennes (et publié en 2007). On peut voir là la nécessité de réinterroger, à la faveur des années écoulées et par la médiation d’un langage devenu forcément autre, ce qui est à l’origine de la douleur. « Il faut prendre en charge la douleur, la sienne propre et celle du monde », croit Denise Desautels. Et toujours recommencer, parce que « le sens se dérobe sans cesse ». Nul n’est plus révélateur de sa démarche que Sisyphe, dont elle fait un porteur « de désespoir et d’utopie ».

À Ce fauve, le Bonheur succéderont Tombeau de Lou, publié en 2000, et Pendant la mort, publié en 2002. Le premier se présente comme une suite de textes inspirés de Lou, la « sœur de sang » qui vient de mourir d’un cancer; le second peut être vu comme une longue lettre à la mère mourante. Livres cathartiques mais très forts, ils comptent parmi les plus beaux exemples d’une démarche en vertu de laquelle l’autobiographique n’est légitime que s’il mène à quelque chose d’universel. Ainsi des textes sur la mort de Lou ou sur celle de la mère ne trouvent une pertinence que s’ils sont, au final, des textes sur la mort, ou encore sur la mère.

La démarche de la poète se caractérise aussi par un dialogue fécond avec les artistes visuels, par exemple Jocelyne Alloucherie, Betty Goodwin, Francine Simonin, Françoise Sullivan ou Irene F. Whittome. Il est vrai qu’au Noroît, son éditeur habituel, la pratique est d’associer arts visuels et poésie. Mais souvent Denise Desautels, elle, écrit « autour » des œuvres, et démontre qu’il est alors possible de produire un texte original et fort. Ainsi Leçons de Venise (autour de trois sculptures de Michel Goulet) sera lauréat du Grand Prix de poésie de la fondation Les Forges en 1991; Le saut de l’ange (autour d’objets de Martha Townsend) sera récompensé du prix du Gouverneur général du Canada en 1993; Tombeau de Lou (autour des Visions domestiques d’Alain Laframboise) sera primé par la Société des écrivains canadiens et la Société Radio-Canada… « Aller vers le travail de quelqu’un d’autre me permet de déplacer mon imaginaire, de le secouer, dit-elle. De revenir vers mon propre travail avec de nouvelles questions. » Elle a en outre collaboré à nombre de livres d’artistes et de catalogues d’exposition, et plusieurs de ces textes à peu près inaccessibles ont été fort heureusement regroupés en 2007 dans le recueil L’œil au ralenti.

Denise Desautels dira qu’ultimement, c’est peut-être la peur de se répéter, de reprendre tranquillement ses obsessions d’un livre à l’autre qui l’a fait s’approcher des arts visuels. Il reste que cet aspect de son travail est depuis longtemps reconnu. Ainsi en 1986, elle avait été responsable, avec le critique d’art Gilles Daigneault, d’un numéro spécial de la revue La nouvelle barre du jour dans lequel étaient jumelés 23 artistes visuels et 23 poètes, dont Betty Goodwin, Michel Goulet, Raymonde April, Louise Robert, Nicole Brossard, Hugues Corriveau, Louise Dupré et Paul Chanel Malenfant. En 1988, elle était invitée à participer à l’exposition multidisciplinaire et internationale Territoires d’artistes/Paysages verticaux organisée par le Musée national des beaux-arts du Québec. Et hors frontières, on la sollicite régulièrement comme conférencière à l’occasion d’événements sur les rapports entre l’écriture et les arts visuels.

De même, la poésie vibrante de Denise Desautels n’est pas sans résonner hors Québec. En 1999, alors que le Québec était l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris, elle recevait la médaille « Échelon Vermeil », la plus haute récompense décernée par la Ville lumière. Et en 2002, le poète Michel Deguy l’invitait, avec quelques écrivains, à répondre à la question « Que vaut le poème en ce début de troisième millénaire? », à la Bibliothèque nationale de France.

Elle dont les textes sont traduits notamment en anglais, en espagnol et en allemand a participé à des lectures publiques, rencontres et festivals à Paris, Berlin, Barcelone, Oslo, Damas, Beyrouth… Ce qui ne l’empêche pas, non plus, d’aller au Festival international de poésie de Trois-Rivières, et aussi à Rimouski, Rouyn-Noranda ou Caraquet. En fait pour Denise Desautels, les événements publics sont tous importants, car ils permettent aux poètes de rejoindre, « ceux qui ont peur du poème installé dans un livre et de tout le blanc qui l’encercle ». Et d’ajouter : « La poésie est encore là. Dans la marge le plus souvent, mais elle est là. »

Cet engagement envers la poésie même se double, chez Denise Desautels, d’un engagement dans le milieu. Membre de l’Académie des lettres du Québec depuis une quinzaine d’années, elle est aussi membre du comité organisateur de la Rencontre québécoise internationale des écrivains, événement annuel chapeauté par l’Académie, et responsable de plusieurs récitals de poésie. Tant son œuvre, composée d’une trentaine de titres, que sa présence active dans le milieu littéraire d’ici et son rayonnement à l’étranger ont valu à la poète, en 2005-2006, la bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec, destinée à souligner l’apport exceptionnel d’artistes chevronnés.

Toujours en processus d’écriture, Denise Desautels devrait publier deux recueils en 2010. « J’écris pour affronter mon propre cri, si semblable à tant d’autres, afin d’éviter qu’il se propage dans le monde, un monde qu’il ne faut surtout pas abandonner à lui-même; j’écris pour vivre mieux, pour que tout grandisse en moi et tout autour », dit-elle. Réciproquement, lire Denise Desautels, c’est lire grand.


Athanase David
Qui était Athanase David ?
 

Date de remise du prix :
3 novembre 2009

Membres du jury :
Rachel Leclerc
(présidente)
Hélène Beauchamp
Pierre Morency
Jacques Paquin



Texte :
Francine Bordeleau