Gérard-Morisset
Création de :
MARC - Marinescu Constantin

Récipiendaire

Provencher, Jean

Prix Gérard-Morisset 2011
Catégorie : Culturelle

Né le 8 février 1943
Trois-Rivières

Jean Provencher - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

Rien n’est plus atypique que le parcours de Jean Provencher qui, voilà plus de 30 ans, endossait les habits précaires du travailleur autonome. Cela explique en partie son exploration de champs aussi divers que la colonisation, le commerce de détail, la toponymie, la vie de quartier, l’agriculture, l’alimentation ou encore les saisons, objet de son célébrissime maître livre Les Quatre Saisons dans la vallée du Saint-Laurent (Boréal, 1988), couronné du Prix littéraire de l’Union des éditeurs de langue française du Québec, de France, de Suisse et de Belgique, et du Prix Sully-Olivier-de-Serres du ministère français de l’Agriculture et de la Forêt. Diversité mais cohérence, ligne de force : Jean Provencher est l’historien par excellence de la vie quotidienne.

Après des études au séminaire de Trois-Rivières durant lesquelles il s’imagine en écrivain, Jean Provencher opte pour l’histoire à l’Université Laval « un peu par défaut », mais trouve en Jean Hamelin, digne héritier de Marcel Trudel, son « maître à penser ». Les trois hommes sont nés en Mauricie, berceau des Jacques Lacoursière et Denis Vaugeois. Affaire d’affinités… territoriales? Reste que le jeune Provencher est convié à la rédaction du troisième tiers d’Histoire 1534-1968 (Éditions du Renouveau pédagogique, 1968), mieux connu, par plusieurs générations d’élèves du secondaire, sous le titre Canada-Québec. Synthèse historique 1534-2000 (Septentrion, 2000) signé par le trio Lacoursière-Provencher-Vaugeois.

Pour son premier livre en solo, publié au Boréal Express en 1971, Jean Provencher revisite la sanglante émeute de Québec – quatre morts et plusieurs dizaines de blessés – du printemps 1918 contre la conscription. Le bel accueil réservé à Québec sous la Loi des mesures de guerre, 1918, le premier de ses très nombreux écrits sur la capitale, n’est certes pas sans lien avec les plaies ouvertes par l’application de cette même loi durant la crise d’Octobre, mais par-delà, l’historien séduit par son style déjà inimitable de conteur qui sait redonner vie vibrante au passé, et se fait un nom. Deux ans après sa parution, l’essai devient pièce de théâtre (Québec, Printemps 1918) sous l’impulsion de Paul Hébert, alors directeur du Trident.

Dans le même temps paraît René Lévesque. Portrait d’un Québécois (Éditions La Presse) : c’est la première biographie consacrée au futur chef d’État. « Je “suivais” Lévesque depuis 1960 », se rappelle Jean Provencher. Politisé à un âge précoce, donc! Au départ, l’entreprise n’enthousiasme guère René Lévesque, mais le jeune historien le convainc de l’importance de parler des vivants aussi, et pas seulement des morts illustres. Nul doute, c’est là un bon coup pour lui qui a toujours voulu vivre de sa plume et qui, pour l’heure, vient de se joindre à l’équipe du Dictionnaire biographique du Canada, à l’Université Laval, à titre de chargé de recherche.

L’utopie contre-culturelle du retour à la terre est déjà sur son déclin lorsqu’en 1976, Jean Provencher s’installe avec femme et enfants à Sainte-Anastasie, dans Lotbinière. Durant cette éphémère aventure bien dans l’air du temps, et dont la fin abrupte marquera profondément le principal intéressé, l’historien ambitionne de mettre au jour le patrimoine rural québécois par le canal des saisons, puisque c’est à leur aune que nos aïeux ont édifié le Québec. En outre, précise-t-il aujourd’hui, « chacun a sa propre expérience de la traversée des saisons; ce thème me semblait donc un vecteur idéal d’identification ». C’était le printemps. La vie rurale traditionnelle dans la vallée du Saint-Laurent (Boréal, 1980) marque le coup d’envoi de ce grand projet finalisé en 1986, unanimement applaudi, et qui connaîtra son point d’orgue logique en 1988 avec le regroupement des quatre saisons en un seul volume.

« L’histoire n’est utile que si elle aide à comprendre le présent et que si elle permet d’éviter la perte des manières de faire, des coutumes, des rites », dit Jean Provencher. Ce leitmotiv, Les Quatre Saisons l’illustre exemplairement grâce à un savoir généreux qu’agrémentent anecdotes, réminiscences, légendes; et au final, les grands cycles de l’année tels que vécus par nos ancêtres deviennent des révélateurs de l’identité québécoise. L’ouvrage est en outre emblématique de « l’approche Provencher » qui consiste à mettre sous la loupe de la science historienne « les petits, les obscurs, les sans-grades » (le mot est d’Edmond Rostand).

Du rêve collectiviste et écologiste qui s’est délité, Jean Provencher a conservé la maison acquise alors. Le voici donc propriétaire à la campagne et, dans le centre-ville de Québec, locataire d’un appartement empruntant peu ou prou à la caverne d’Ali Baba où se disputent les livres, les cédéroms et une insolite collection d’art naïf québécois. L’oxymore, piquant, a conduit à la publication, en 1995, d’Un citadin à la campagne, livre inclassable qui occupe une place à part dans l’abondante bibliographie de l’historien et que celui-ci définit comme « une autre forme, plus personnelle, des Quatre Saisons ».

Dans la maison isolée de Sainte-Anastasie, Jean Provencher vit en phase avec la nature, sa « passion première ». « Le rythme des saisons, le chant de oiseaux, la photo, c’est ma prise au sol, ma prise dans le réel », souligne-t-il d’ailleurs. Il tient chaque jour un journal, florilège d’anecdotes et d’observations sur la faune (généralement ailée) et la flore, sur le quotidien rural et le temps qui passe… Du journal couvrant une quinzaine d’années, son auteur a extrait les 365 « meilleures » journées, qui composent la matière d’Un citadin à la campagne. Et de ce livre fait d’une parole puisant autant à l’intime qu’à d’apparents petits riens s’échappe quelque chose qui atteint à l’universel.

Outre les travaux entrepris de son propre chef, et qui ont donné lieu, encore, à des ouvrages de référence éprouvés tels Brève histoire du Québec (Boréal, 1981, en collaboration avec Jean Hamelin) et Chronologie du Québec (Boréal, 1991, 1997, 2000 et 2008), Jean Provencher a réalisé des mandats pour plusieurs organisations tant locales que nationales. Mais Le patrimoine agricole et horticole du Québec (1984), Le Carnaval de Québec. La grande fête de l’hiver (2003) et L’histoire du Vieux-Québec à travers son patrimoine (2007), par exemple, n’apparaissent guère comme des études de commande tant ils s’inscrivent dans la démarche et les objets de recherche de prédilection de l’historien.

En 2009, Jean Provencher recevait le médaillon commémoratif du 400e anniversaire de la ville de Québec, un honneur en hommage à la contribution de personnalités aux célébrations du 400e et au développement de la capitale. De fait l’auteur des Quatre Saisons, conférencier et animateur recherché notamment en raison de son verbe coloré, fut sollicité comme jamais durant l’année des festivités. Par ailleurs il se trouve que depuis toujours, Jean Provencher est engagé dans la diffusion et la vulgarisation de l’histoire et du patrimoine, et à ces fins il ne néglige aucune tribune, qu’il s’agisse des manifestations à caractère municipal, des périodiques culturels, des revues spécialisées, des radios communautaires ou de la télévision d’État.

Nouvelles technologies de l’information obligent, Jean Provencher a maintenant son blogue. « Tous mes centres d’intérêt s’y rejoignent », dit-il. On y lit donc des chroniques sur l’histoire, la nature, l’alimentation… On y lit toute la ferveur de Jean Provencher, l’ornithologue amateur, l’amoureux de Québec et du Québec, le grand historien qui révèle ces apparents petits riens tellement loquaces sur ce que nous avons été et sur ce que nous sommes.


Gérard Morisset
Qui était Gérard Morisset ?
 

Date de remise du prix :
8 novembre 2011

Membres du jury :
Gaétane Verna (présidente)
Joanne Burgess
Alain Franck



Texte :
Francine Bordeleau