Angela Grauerholz, récipiendaire

Naissance le 10 janvier 1952 à Hambourg, Allemagne, décès le à 

Prix remis le 8 novembre 2006

Entrevue

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Biographie

Lorsqu’en 1976 Angela Grauerholz s’installe à Montréal,
elle possède déjà une formation et une expérience
en design graphique. Elle aura également poursuivi à Hambourg,
sa ville d’origine, des études en linguistique et en littérature.
L’écrit, le texte, la typographie, le livre la suivront jusqu’à aujourd’hui
par d’autres biais.

C’est au Québec qu’Angela Grauerholz amorcera sa carrière
de photographe. On se souviendra d’une de ses toutes premières
expositions individuelles où elle présentait, avec une simplicité désarmante,
une suite de portraits de femmes réalisée en 1984-1985. Ces portraits
en noir et blanc marqueront pourtant notre imaginaire par leur sobriété et
leur caractère d’étrangeté. Toutes les protagonistes
de ces portraits sont dûment nommées : Heather Wallace, Marie
Potvin, Lesley Johnstone… Elles fument, prennent un verre, sourient… rares
sont celles qui nous regardent et l’on sent que ces images témoignent
de moments intimes dont on aurait surpris le cours. Ces femmes font partie
de la vie d’Angela Grauerholz, elle nous en donne l’indice. Et
c’est peut-être là que réside notre trouble, de cette
mise en espace qui nous invite et nous pose du même souffle en étranger.
Mais il y a autre chose, il y a cette absence de netteté des images,
un voile, une opacité qui rappelle l’effacement que font subir
aux choses et aux êtres les effets de la mémoire. Ce trouble,
cette ambiguïté, cet effet de mémoire et de temps qui fuit,
voilà autant de traits qui marquent encore aujourd’hui le travail
de l’artiste, une recherche qui, au fil des ans, a conservé toute
sa cohérence.

Toute la recherche d’Angela Grauerholz réside, semble-t-il,
au coeur de cette rencontre de l’évidence et du trouble,
ce passage en alternance du presque rien à l’effet poétique.
Depuis vingt ans, paysages, scènes d’intérieurs, personnages,
fenêtres et nuages se sont succédé dans cette lumière
toujours tremblante. Le grain de l’image affirme sa matérialité et
semble nous rappeler la fragilité du souvenir. Puis, peu à peu,
une multiplicité de sources vont nourrir le travail, documents trouvés
de toutes sortes, cartes postales, illustrations anciennes, reproductions d’oeuvres
d’art. Les images trouvées, empruntées, côtoient
les clichés originaux dans un ensemble toujours plus vaste de références
et de possibles. La profusion des images nous révèle d’abord
et avant tout la couleur d’un regard, celui du sujet photographe. Comme
si, plutôt que de nous inviter à parcourir avec elle le monde
extérieur et à en rendre le récit, l’artiste osait,
bien au contraire, nous confier les mouvements intimes de sa pensée.

Certes, la noirceur toujours présente permet au parcours photographique
de mettre en doute le statut documentaire des images, de souligner le travail
du regard. Certes, aussi, le grain de l’image, ce « flou » dont
on a tant et tant parlé à propos de cette oeuvre, affirme
un mouvement de résistance par rapport à la fonction usuelle
de la photographie, celle de fixer une fois pour toutes les images du monde.
Toujours, cette mouvance, ce trouble, ces ondes de lumière. Ainsi, plus
que de simples instants captés sur le vif, les images photographiques
d’Angela Grauerholz prennent l’ampleur de moments, moments qui,
malgré qu’ils soient fragmentaires et épars, provoquent
chez le regardeur un sentiment de plénitude certain. On tente ainsi
de retenir ces images qui défilent. Et par cette profusion, par cet
excès, Angela Grauerholz évoque pour nous la monumentalité du
monde et, conséquemment, notre vulnérabilité aussi.

La mélancolie est bien sûr constamment au rendez-vous. Les images
interpellent souvent l’univers des photographies anciennes. Le passé et
le présent se rejoignent au profit de la construction de réseaux
visuels qui, tels autant de labyrinthes, nous enveloppent, nous engouffrent
et affirment la multiplicité de la vie. Il n’est donc pas étonnant
de voir poindre bientôt les thèmes de l’archivage et de
la collection, comme autant d’itinéraires dans l’univers
personnel de l’artiste, une construction de soi.

En 1993, Angela Grauerholz est en résidence d’artiste en France,
au domaine de Kerguéhennec. Elle prend des images du domaine puis invente
le récit d’une femme, une photographe. Ce serait elle qui, au
siècle dernier, aurait créé ces images. Angela Grauerholz
invite alors les visiteurs à fouiller dans les tiroirs de la bibliothèque
du château afin de prendre connaissance du corpus photographique. Secrets,
a Gothic Tale
voit ainsi l’amorce d’un questionnement sur
le contexte de réception de l’image, de la lecture à la
consultation. En 1995, l’artiste, qui expose au Musée d’art
contemporain de Montréal, poursuit dans cette veine par la présentation
en salle d’un classeur d’images auquel les visiteurs ont accès.
Par son titre, Églogue ou Filling the Landscape, l’oeuvre
souligne la notion de « choix », la subjectivité qui
prévaut dans la construction de cette collection amoureusement classée
et préservée.

L’oeuvre d’Angela Grauerholz se nourrit donc de cette soif
insatiable des images, de leur collection, de l’interrogation dont elles
font l’objet. De son amour des livres aussi, qu’elle construit
et qu’elle invente. Et si les oeuvres de la dernière décennie
témoignent d’un choix déterminant en faveur de l’archive
et de ses enjeux, l’installation photographique Salle de lecture
de l’artiste au travail /
Reading Room for the Working Artist (2003-2004)
constitue l’apogée de cette recherche. L’oeuvre est
inspirée d’un projet de l’artiste russe Aleksandr Rodtchenko, Salle
de lecture du club ouvrier de l’URSS
, conçu pour l’exposition
internationale des arts décoratifs et industriels de Paris en 1925.
Il s’agit d’un lieu de lecture, où le visiteur est invité à venir
consulter de nombreux livres d’images. Angela Grauerholz donne ainsi
accès à son monde d’images créées et colligées, à ce
qui la constitue. Les images qui s’accumulent rappellent le processus
du rêve, le travail de condensation, de fragmentation, une logique non
linéaire, une syntaxe par voie d’associations. Reviennent les
thèmes de la lumière, de l’amour et du paysage, mais aussi
ceux de la guerre, du manque et de la perte. L’organisation du temps
et de l’espace n’est pas sans évoquer la structure arborescente,
et c’est sans étonnement qu’on apprendra que l’artiste
travaille actuellement à un projet d’art réseau où,
sous la forme des palais de mémoire, une architecture virtuelle accueillera
une multitude d’images de l’artiste, mais également de collaborateurs
appelés à participer à ce grand oeuvre. Des images à l’infini,
un excès, un tumulte, mais toujours ce je-ne-sais-quoi qui teinte le
réseau visuel inextricable, toujours cette couleur qui donne au travail
d’Angela Grauerholz la richesse d’une oeuvre à la fois
ouverte, insaisissable et obsédante.

L’oeuvre d’Angela Grauerholz se retrouve dans plusieurs
collections privées et publiques au Québec, au Canada, en Europe
et aux États-Unis. L’artiste a participé à de nombreuses
expositions collectives, notamment au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa
(2004), au Museum of Contemporary Photography à Chicago (2000), au Stockholm
Foto Festival (1998), au Centre Georges Pompidou (1997) et au Carnegie Museum
of Art, à Pittsburgh (1995). Signalons également son passage
important à la Documenta de Kassel en 1992 et à la 8e Biennale
de Sydney en 1991. Et c’est sans compter plusieurs expositions individuelles,
ici et à l’étranger : la Galerie Vox à Montréal
(2006), la Blaffer Gallery de l’Université de Houston (2003),
la Contemporary Art Gallery, à Vancouver (2002), la Albright-Knox Art
Gallery, à Buffalo (1999), le Power Plant, à Toronto (1999), le
Musée des beaux-arts, à Dole (1996) et la galerie du Musée
du Québec (1989). Cofondatrice d’Artexte dont elle fut codirectrice
de 1980 à 1986, Angela Grauerholz enseigne à l’École
de design de l’Université du Québec à Montréal
depuis 1988.

Information complémentaire

Date de remise du prix :
8 novembre 2006

Membres du jury :
Roland Poulin, président
Holly King
Édith-Anne Pageot
Richard Purdy
Françoise Sullivan

Crédit photo :
Alain Désilets

Crédit vidéo :
Production : Donald Charest, Les Productions Donald Charest inc.
Réalisation : Donald Charest
Caméra, direction photo : Daniel Desrosiers
Prise de son extérieure : Thierri Frankel
Prise de son studio  : Jean-Pierre Limoges, Studio JPL
Montage : Donald Charest / Sylvain Rioux
Compression numérique : Joël Bertrand
Infographie : Alain Dubois
Musique originale : Alexis Le May
Musiciens : Katia Durette, Yana Ouellet, Stéphane Fontaine, Annie Morier, Caroline Béchard, Suzanne Villeneuve, Benoît Cormier, Jean Robitaille, André Villeneuve, Daniel Tardif, Alexis Le May, Éric Pfalzgraf.
Narrateurs : Stéphane Garneau, Suzanne Laberge
Entrevues : Suzanne Laberge
Mixage son  : Jean-Pierre Limoges, Studio JPL
Photos supplémentaires : les archives personnelles de Madame Grauerholz.

Texte :
Lisanne Nadeau