Esteban Chornet, récipiendaire

Ingénieur industriel

Naissance le 3 mars 1949 à Palma de Mallorca, Espagne, décès le à 

Prix remis le 9 novembre 2004

Entrevue

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Biographie

Esteban Chornet ne se prend jamais au sérieux. Préférant
accorder le crédit de ses réussites à ses proches, l’ingénieur
entrepreneur parle de lui simplement, avec un sourire aux lèvres, comme
si chacune de ses actions n’était que le fruit de la chance ou
de la conjoncture. Pourtant, ce spécialiste du génie chimique
vert, notion qui englobe la conversion de la biomasse en bioénergie
(un des vecteurs des énergies renouvelables) et en produits chimiques
verts, a su conjuguer avec un talent rare des carrières de chercheur
universitaire hors pair, de professeur très apprécié et
d’entrepreneur prospère.

La source de la grande vitalité d’Esteban Chornet se trouve
peut-être à Majorque,
sa ville natale. Après la guerre civile espagnole (1936-1939) et sous
les premières années de la dictature, la vie est dure dans la
plus grande île des Baléares. Pour subvenir aux besoins de la
famille, le père d’Esteban Chornet exploite deux scieries,
dans une desquelles il génère de l’électricité avec
le gaz produit à partir des résidus de bois. Cette électricité,
outre qu’elle est utilisée pour les opérations de la scierie,
sert aussi à faciliter la vie de quelques maisons voisines. L’expérience
marque Esteban Chornet qui, plus tard, deviendra l’un des meilleurs
spécialistes
mondiaux de ce type de procédé, la gazéification. À l’école,
le garçon est fort en maths et en langues. Après l’Université polytechnique
de Barcelone, où il obtient son diplôme de génie industriel
en 1966, Esteban Chornet franchit l’Atlantique en compagnie de sa conjointe
Mercedes et s’inscrit à des études de troisième cycle à l’Université Lehigh, en Pennsylvanie. C’est
là que naît leur premier fils, Nicolas, lui aussi devenu ingénieur chimiste.

Lorsque les Chornet découvrent le Québec en 1970, c’est
le coup de foudre. Bernard Coupal, lauréat du prix Lionel-Boulet
en 2000, offre à l’ingénieur catalan un poste de professeur
au Département de génie chimique de l’Université de
Sherbrooke qui vient d’être créé. Le sujet central
du groupe dirigé par Coupal – la valorisation de la tourbe – attire
Esteban Chornet autant que la jeunesse et le dynamisme de l’institution.
La famille s’installe définitivement à Sherbrooke où naissent
deux autres fils : Vincent (finance et commerce international) et Michel (ingénieur chimiste).

Alors que le premier choc pétrolier de 1973 se prépare, Esteban Chornet
mesure l’ampleur de notre dépendance à l’égard
d’une ressource qui, inévitablement, finira par s’épuiser.
Sans une solution de rechange durable au pétrole et au gaz naturel,
affirme-t-il, le progrès social et économique de la planète
est compromis. À l’image de son père, l’ingénieur
cherche alors à mettre au point des procédés pour produire
de l’énergie à partir de la biomasse, particulièrement
abondante au Québec. De la tourbe, il passe aux résidus de l’industrie
forestière, puis aux déchets urbains, « vraie ressource »,
selon ses propres termes. Soucieux d’asseoir la mise au point de ces
techniques sur une base scientifique solide, il définit les concepts
et élabore, avec ses étudiants et collaborateurs, des modèles
théoriques et des preuves de concept en laboratoire et à l’échelle
pilote. Au cours des années 70 et 80, il jette les bases fondamentales
de plusieurs technologies, telles que la pyrolyse sous vide, la gazéification
et le fractionnement eau-vapeur, qui aujourd’hui se trouvent en plein
développement industriel.

Les travaux d’Esteban Chornet lui valent rapidement une reconnaissance
internationale. Auteur de plus de 180 publications scientifiques, de 3 ouvrages à titre
de coauteur ou de coéditeur, de 15 chapitres de livres et de nombreuses
conférences, Esteban Chornet est titulaire de 21 brevets.
En 1983, il devient le premier ingénieur chimiste à recevoir
la prestigieuse bourse Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles
et génie
du Canada. Depuis 1993, il est également professeur invité affilié au
National Renewable Energy Laboratory, au Colorado, où il participe à l’élaboration
de nouvelles stratégies pour la production d’hydrogène
par voie de la biomasse. Malgré ses succès en recherche, le professeur
ne néglige pas ses autres responsabilités. Il prend part à la
vie de l’université, participe à toutes sortes de comités
internes, enseigne à tous les cycles et est appelé à siéger à des
comités et conseils provinciaux, fédéraux et internationaux.
Considéré comme un excellent pédagogue, il aime à partager
son expérience avec les jeunes du premier cycle et agit en mentor auprès
des étudiants diplômés.

Au tournant des années 90, Esteban Chornet est un professeur
admiré et
un chercheur accompli. Cependant, l’aventure industrielle le tente. Certes,
il est depuis toujours proche du secteur privé, surtout comme consultant.
De 1979 à 1983, il est ainsi directeur technique de la compagnie torontoise
Sandwell-Beak Research Group. L’ingénieur siège aussi au
conseil d’administration de plusieurs compagnies, comme ITEC Mineral,
spécialisée dans le traitement des résidus miniers. Fera-t-il
un bon entrepreneur? Comme en toutes choses, Esteban Chornet consulte d’abord
ses proches. Sans leurs encouragements et leur soutien, il ne se serait pas
lancé. À l’approche de la cinquantaine, il mise aussi sur
une santé de fer, conservée par des années de pratique
sportive régulière. En mars 1992, Esteban Chornet franchit
le pas et fonde, avec l’aide de l’Université de Sherbrooke,
du Centre québécois de valorisation de la biomasse et de ses
plus proches collaborateurs, Kemestrie, entreprise chargée du transfert
industriel des technologies mises au point dans son laboratoire, et ce, tout
en continuant d’exercer à temps plein ses fonctions de professeur.
Son esprit d’initiative et sa pugnacité sont vite récompensés.
De Kemestrie naissent trois sociétés, soit Kemfor, Gelkem et
Enerkem : cette dernière deviendra la société étoile
du groupe. En 2003, grâce à une licence accordée par Enerkem,
la première usine au monde produisant de l’électricité à partir
de déchets plastiques ouvre ses portes en Espagne. D’autres projets
de gazéification de déchets urbains sont en cours de réalisation
en Europe et en Amérique du Nord. Kemestrie est aussi actionnaire de
Bioxel, qui produit des médicaments contre le cancer.

Aujourd’hui, Esteban Chornet dirige Enerkem, avec l’aide précieuse
de son fils Vincent, vice-président de l’entreprise, et il préside
le conseil d’administration de Kemestrie. Il siège aussi au conseil
scientifique du Fonds québécois de la recherche sur la nature
et les technologies (FQRNT). À l’aube d’une retraite universitaire
bien méritée, l’ingénieur se donne encore quelques
années pour consolider ses activités industrielles en mettant
l’accent sur le créneau de l’« énergie-environnement »,
convergence essentielle pour assurer le développement durable de la
planète et où ses compagnies sont en train d’assumer le
rôle de leader à l’échelle internationale.

Information complémentaire

Date de remise du prix :
9 novembre 2004

Membres du jury :
Monique Charbonneau (présidente)
Maher I. Boulos
Jacques G. Martel
Jacek Mlynarek
Leslie Ann Rusch

Crédit photo :
Denis Chalifour

Texte :
Valérie Borde