Jean-Claude Corbeil, récipiendaire

Naissance le 3 avril 1932 à Montréal, décès le à 

Prix remis le 5 novembre 2002

Biographie

Suivre le déroulement de la carrière de Jean-Claude Corbeil,
c’est vivre ou revivre l’histoire politique du Québec des quatre dernières
décennies à travers l’évolution de sa langue et de son
statut. Jean-Claude Corbeil est l’un des principaux artisans des grandes
législations linguistiques qui ont marqué la Révolution
tranquille. Sa théorie de l’aménagement linguistique élaborée
à partir de cette expérience et de sa réflexion a servi
de modèle à une mise à niveau de la langue arabe en Tunisie
et à la rédaction d’une loi sur la langue en Catalogne. Le dictionnaire
Le Visuel dont il est le concepteur et le coauteur avec Ariane Archambault
est maintenant diffusé en dix-sept langues et à près de
quatre millions d’exemplaires dans le monde, fait sans précédent
dans l’édition québécoise. Par la richesse et la profondeur
de sa pensée, mais aussi grâce à son pragmatisme, Jean-Claude Corbeil
est aujourd’hui l’un des grands linguistes québécois dont le rôle
dans l’aménagement linguistique du Québec a été
déterminant. De plus, son travail sur le plan international aura largement
contribué à l’image du Québec comme partenaire actif et
original au sein de la francophonie.

Jean-Claude Corbeil se voue d’abord à une carrière dans
l’enseignement. À la fin des années 50, il enseigne le français
et le latin au Collège Sainte-Croix de Montréal, institution où
il a lui-même étudié quelques années auparavant.
C’est à la suite de questions répétées de ses élèves
concernant, par exemple, l’origine d’une règle de grammaire, la raison
de tel accord – « ça m’humiliait de ne pas pouvoir répondre
à des questions aussi simples » – que vont naître
les deux interrogations fondamentales qui vont scander sa vie professionnelle
et la moduler au gré de « hasards magnifiques » :
comment fonctionne une langue, un système linguistique et quel est le
rôle de la langue dans une société ? Il s’inscrit donc
au nouveau Département de linguistique de l’Université de Montréal
et y fait une maîtrise, tout en continuant à enseigner. Congédié
de son alma mater pour activités syndicales, il est embauché à
l’École normale Jacques-Cartier comme formateur de professeurs de français,
langue maternelle. Puis il devient directeur du Département de français
de l’École normale Ville-Marie. En 1966, il obtient un doctorat
en linguistique de l’Université de Strasbourg en France. En 1968,
ne pensant rien de bon de la recommandation du rapport Parent (1963) d’abolir
les écoles normales au profit de facultés des Sciences de l’éducation,
il entre au Département de linguistique de l’Université de Montréal.
Il y donne des cours d’introduction à la linguistique et s’attache plus
particulièrement à la description du système linguistique
québécois et à la situation sociolinguistique des Français
du Québec.

Durant la même période, il accepte de faire partie du comité
de référence de l’Office de la langue française, un groupe
d’experts à qui l’on demande d’examiner et d’évaluer la production
de l’Office et de servir de conseillers. En 1968, le président de
la Commission d’enquête sur la situation de la langue française
et sur les droits linguistiques au Québec, le linguiste Jean-Denis Gendron,
lui confie l’étude du volet sociolinguistique. C’est une première
occasion de constater que la notion de qualité de la langue est intimement
liée à celle de son statut. Et de 1968 à 1971,
il participera à titre de recherchiste et d’animateur à l’émission
radiophonique quotidienne Langage de mon pays à Radio-Canada,
avec Henri Bergeron et Raymond Laplante.

Nul n’était mieux placé que lui, en 1971, pour occuper le
tout nouveau poste de directeur linguistique de l’Office de la langue française
chargé de la supervision des travaux de linguistique et, surtout, de
l’implantation du français langue de travail dont le premier ministre
Robert Bourassa avait fait son cheval de bataille. L’expérience
s’avère stimulante mais décevante. Si les chefs d’entreprise acceptent
assez volontiers de faire l’analyse linguistique de leur lieu de travail, ils
se montrent par contre réfractaires à tout changement en profondeur.
« On était prêt à montrer le français
aux cadres anglophones mais non à les francophoniser » comme
le préconisait la commission Gendron. Le gouvernement Bourassa se rend
à l’évidence : « jamais le français ne
deviendra la langue du travail en comptant sur la bonne foi des entreprises ».
C’est ainsi que Jean-Claude Corbeil participe à la préparation
et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (1974),
la loi 22, et de la Charte de la langue française (1977),
la loi 101, après l’élection du Parti Québécois
en 1976.

Il quitte l’Office de la langue française en 1977 et profite d’une
année sabbatique pour écrire L’aménagement linguistique
du Québec
qui paraît en 1980. En 1978-1979, il sera
chargé de mission auprès de l’Association des universités
partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) et de
l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, aujourd’hui Agence
de la francophonie) afin d’étudier l’éventualité et les
modalités de la création d’un centre international de recherches
en linguistique fondamentale et appliquée. Son rapport propose la mise
sur pied d’un programme de coordination des centres de linguistique des pays
de langue française ou tout au moins où la langue française
est présente pour établir des modalités de coopération
entre eux. Deux ans plus tard, il sera chargé de mettre en application
les conclusions du rapport issu de cette étude à titre de secrétaire
du Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale
et appliquée.

Entre-temps, l’occasion lui est fournie de mettre à l’épreuve
sa théorie de l’aménagement linguistique en rapport avec une langue
autre que l’anglais. C’est ainsi qu’il est invité comme conseiller scientifique
auprès de l’Institut Bourguiba des Langues vivantes, à Tunis,
pour un projet de mise à niveau de la langue arabe qui souffre d’un déficit
terminologique pour des fonctions autres qu’islamiques, par exemple pour la
gestion d’entreprise ou la comptabilité. Un cours de terminologie naîtra
de cette expérience. La Catalogne présentait une problématique
si différente que l’expérience du Québec et la Charte de
la langue française ne pouvaient être pour le législateur
catalan qu’une source d’inspiration. Jean-Claude Corbeil a été
mêlé, comme consultant, à la préparation de la législation
linguistique de la Catalogne et à l’organisation administrative de sa
mise en place.

En 1996, bien qu’il soit à la retraite en tant que fonctionnaire depuis 1991,
Jean-Claude Corbeil reprend du service auprès de Louise Beaudoin,
ministre responsable de la Charte de la langue française. Il participe
à la rédaction d’une proposition de politique linguistique intitulée
Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité
du français, langue officielle et langue commune du Québec
.
L’année suivante, il est nommé sous-ministre associé, responsable
de la politique linguistique du Québec. À la fin de son mandat,
en 2000, il est nommé membre et secrétaire de la Commission
des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue
française au Québec qui remettra son rapport en 2001.

Rien n’illustre mieux le souci de la qualité de la langue et le sens
pratique de Jean-Claude Corbeil que l’utilisation judicieuse qu’il a faite
de la somme d’informations linguistiques que recelaient les dossiers de l’Office
de la langue française et des entreprises du Québec. Cette initiative
conduit à la publication du Dictionnaire thématique visuel,
maintenant Le Visuel, qui connaît le succès que l’on
sait à travers le monde et du Multidictionnaire des difficultés
de la langue française
de Marie-Éva de Villers dont
il est le directeur linguistique. Dès son lancement, le Visuel multimédia
reçoit à Paris le Grand Prix Möbius 1995 du meilleur
cédérom et le CD-ROM d’or du Marché international du multimédia
(MIM) en 1996.

Jean-Claude Corbeil est membre fondateur de nombreuses associations vouées
au rayonnement du français sur les plans national et international. En 1998,
il reçoit le prix Vaugelas (Suisse) pour souligner sa contribution à
l’affirmation de la langue française. Et, en 2000, il est fait officier
dans l’Ordre des Arts et des Lettres par la ministre de la Culture et de la
Communication de la République française.

Information complémentaire

Date de remise du prix :
5 novembre 2002

Membres du jury :
Hélène Pedneault (présidente)
Roland Arpin
Gilles Bibeau
Johanne Boucher

Crédit photo :
Alain Désilets

Texte :
Gaëtan Lemay