Jocelyne Alloucherie, récipiendaire

Naissance le 8 février 1947 à , décès le à 

Prix remis le 5 novembre 2002

Biographie

« Je suis venu du Nord. Des grands paysages sauvages. La ville,
au premier abord, me sembla étroite et carcérale. Que des cloisons
et des murailles. Mais le temps passant, la forêt mythifiée reprit
peu à peu les proportions de l’entendement. La cité alors s’ouvrit
horizontalement vers l’infinitude 1. »
Les textes de Jocelyne Alloucherie sont des fictions qui accompagnent les œuvres.
Ils en sont l’écho métaphorique parlant à un autre niveau
d’expériences de temps et d’espace. L’artiste refuse toute identification
à un médium, toute définition. Elle écrit :
« Je veux ignorer ce que sont la peinture, la sculpture, la photographie
ou l’installation. Il m’importe plutôt d’interroger certaines particularités
de l’image, de l’objet et du lieu, à travers des configurations complexes
d’éléments suggérant un parcours imaginaire redoublé
d’une expérience sensible 2. »

Nous regardons et interrogeons alors ces éléments architecturaux,
ces photographies, ces ombres. Maisons, mobiliers, édifices, arbres ?
Nous entrons à pas de loup dans le monde de l’artiste. Nous la découvrons
nomade, tout entière occupée à saisir au vol les images
éphémères, à explorer la fluidité, à
poser le sable sur la surface polie de l’objet, à s’attarder aux ombres
qui prennent alors une densité troublante. Sur les rapports multiples
et contrastés qu’elle explore entre la fixité et la mouvance,
la solidité et l’éphémère, elle écrit de
nombreuses observations. À propos de l’architecture, entre autres :
« Aucune masse […] ne résiste aux métamorphoses
imposées par les variations lumineuses ni aux états changeants
du regard porté qui la jauge, l’ajustant, la réévaluant
sous tous les cieux et climats en quête d’une solidité qui n’a
de cesse que de se défaire, la masse échappant sans cesse à
sa fixité 3. »

Cette artiste étonnante possède la capacité de transcender
les genres et les définitions rigides ; elle parvient à élaborer
une œuvre d’une originalité singulière faisant coexister
la sculpture et les objets avec des éléments volumétriques
et photographiques, tout en utilisant également le dessin et la présence
de matières fluides et mouvantes, tel le sable et parfois l’eau. Jocelyne
Alloucherie voyage, regarde, questionne, privilégiant une ouverture qui
la guide vers d’incessantes transformations ; elle construit une œuvre
d’une cohérence et d’une force remarquables et pousse toujours plus loin
la redéfinition des lieux qu’elle explore.

Dès les années 1980, les critiques et les analystes soulignent
la présence de références à une architecture du
quotidien et de l’espace privé dans le travail de l’artiste ainsi que
le passage à l’espace public, car les sculptures, « tables »
et autres objets aux formes précises et douces surplombées de
photographies invitent à parcourir, à entrer, à visiter
l’œuvre. Les configurations et parcours que l’artiste présente au
public comportent de nombreuses évocations à des éléments
architecturaux ou à des éléments de mobilier. « Ce
sont des références plus indéterminées que précises,
elles jouent dans l’œuvre comme structures d’accueil et de distance, comme
des clefs d’accès à un sens ouvert. » Les allusions
au mobilier s’inscrivent dans une exploration de l’espace privé qui évoluera
au cours des années vers une attention particulière donnée
à la ville et à l’architecture urbaine. Ces préoccupations
culminent dans une œuvre synthèse, White hole, montrée lors
de la première Biennale de Montréal en 1998. L’œuvre,
une architecture ceinturée d’une frise photographique, était donnée
avec un texte fictif où on note encore : « De mon poste
d’attente de tous les trains, je relève la tête pour bien voir
si les contours des villes, en hauteur, diffèrent ou s’équivalent.
Et ils diffèrent et s’équivalent, devenant une seule et même
ville occidentale qui s’étend à recouvrir toutes les autres 4. »

Cette réflexion, cette exploration de l’espace privé et public,
Jocelyne Alloucherie s’y est engagée dès le début de sa
carrière. Dans son atelier, installé dans un quartier du nord-est
de Montréal, elle prépare des maquettes à diverses échelles,
étudie les formes, joue avec les courbes, cherche les dimensions justes
qui permettront de réconcilier la mémoire lointaine de certains
lieux et les données immédiates d’une exploration sensible autre.

Jocelyne Alloucherie est née au Québec en 1947, elle est
diplômée de l’École des arts visuels de l’Université
Laval à Québec et de l’Université Concordia à Montréal,
elle enseigne à l’École des arts visuels de l’Université
Laval : « J’ai étudié les arts en 1970. C’était
le début de la fondation de l’École des arts visuels de l’Université
Laval. Ce fut un moment privilégié, la création d’un milieu
effervescent et d’une qualité intellectuelle exceptionnelle grâce
à des éducateurs d’envergure. Plusieurs artistes réputés
y enseignaient. Nous recevions des artistes et des conférenciers de tous
les coins du monde. » C’est sans doute cet amour de l’art et de sa
nécessité pour assumer sa liberté intérieure qui
pousse l’artiste à déplorer le virage vers la rentabilité
pris par certaines de nos grandes écoles d’art aux dépens de l’éducation
donnée.

La haute qualité esthétique et la profondeur de la réflexion
de Jocelyne Alloucherie ont été récompensées par
une quinzaine de bourses québécoises, canadiennes et allemande
ainsi que par de prestigieux prix. Elle est en effet la lauréate du prix
Victor-Martyn-Lynch-Staunton du Conseil des arts du Canada, du prix Louis-Philippe
Hébert, offert par la Société Saint-Jean-Baptiste et du
Prix du Gouverneur général du Canada dans la section arts visuels.

Jocelyne Alloucherie a présenté plus de 25 expositions personnelles
dans les grandes villes du Québec et du Canada ainsi qu’à Paris
et à Albi en France, à Turin en Italie, à Brême en
Allemagne, à Tokyo au Japon et à New York. Elle a également
participé à un grand nombre d’expositions collectives, tant en
Amérique du Nord qu’au Mexique et en Europe. On retrouve son nom et ses
œuvres dans les grandes collections publiques des musées, au Québec,
au Canada ainsi qu’à l’étranger, soit à la Maison du Québec
à Los Angeles, au Fonds national d’art contemporain à Paris, au
Musée d’art moderne et contemporain à Genève, en Suisse,
et au Centre d’art contemporain de Vassivières en France.

On peut également admirer trois réalisations de Jocelyne Alloucherie
dans l’espace public : Noire, Basse, Solaire (1993), une sculpture
en béton et granit noir à la York University à Toronto,
une fontaine en granit, Table de jour 1, installée à l’hôpital
Notre-Dame, à Montréal (1996), et une autre fontaine en granit,
Œuvre de jour (2000), installée au Collège Gérald-Godin,
à Sainte-Geneviève.

Jocelyne Alloucherie fait remarquer que la création artistique exige
beaucoup de concentration, de temps, de connaissances et d’énergie :
« La tâche d’un bon artiste est très difficile :
elle le devient davantage dans un milieu comme le nôtre qui supporte peu
les arts visuels ou, du moins, les pratiques qui comportent une importante dimension
spéculative. » Elle se dit émue de recevoir le prix
Paul-Émile-Borduas. Elle admire l’œuvre du peintre : « Un
grand créateur, un artiste intègre et un intellectuel éclairé
qui a su affirmer de fortes positions contre un milieu provincial étroit
et fermé. »

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1. Conversations et œuvres choisies (1993-1999),
Montréal, Les éditions Parachute, p. 33.
2. Ibid., p. 41.
3. Ibid., p. 53.
4. Ibid., p. 33.

Information complémentaire

Date de remise du prix :
5 novembre 2002

Membres du jury :
Louise Dusseault Letocha (présidente)
Dominique Blain
Pierre Dorion

Crédit photo :
Alain Désilets