Figure importante des arts visuels au Québec, Lyne Lapointe crée, depuis 45 ans, des œuvres toutes plus originales les unes que les autres, dans un style résolument inclassable. Qu’il relève de l’installation, du dessin, du collage ou de la peinture, son art reflète une audace sans limites, portée par une extraordinaire inventivité et un savoir-faire remarquable. Les thèmes de prédilection de l’artiste? Le corps humain, l’exclusion, l’histoire, la nature et l’environnement, pour ne nommer que ceux-là. Sans contredit, celle que ses pairs qualifient de rebelle a bâti une œuvre singulière et inspirante, expression de son engagement féministe et de son indéfectible détermination.
Pour Lyne Lapointe, obtenir le prix Paul-Émile-Borduas lui « donne une grande force et un regain d’énergie après les nombreuses années de travail et de recherche artistiques ». Elle ajoute : « Sentir le soutien de mes pairs à travers cette reconnaissance a une valeur inestimable! Je les en remercie! »
Lyne Lapointe s’impose comme une artiste parmi les plus prometteuses de sa génération dès le début des années 1980. Titulaire d’un baccalauréat en beaux-arts de l’Université d’Ottawa, elle fait officiellement son entrée dans le milieu des arts visuels québécois avec l’exposition, en 1981, d’une première installation sculpturale (Sans titre, première et deuxième parties) à la galerie France Morin, à Montréal, avant d’amorcer, l’année suivante, une longue collaboration avec sa partenaire, la critique et artiste Martha Fleming, qui se poursuivra jusqu’au milieu des années 1990. Pendant cette période, les deux complices réalisent ensemble des projets colossaux, repoussant les limites de l’art public. Elles ont notamment déployé des installations dans une caserne de pompiers désaffectée, un ancien bureau de poste et un théâtre de vaudeville fermé à Montréal, ainsi que dans un terminus de traversier à New York et un jardin abandonné d’une demeure historique à São Paulo. Leur travail collaboratif est reconnu comme un chapitre marquant dans l’histoire de l’art alternatif, de la pensée féministe et de l’activisme urbain.
Au terme de cette collaboration qui aura duré près de 15 ans, Lyne Lapointe renoue avec la pratique individuelle de ses débuts. En 1996, le parcours singulier de l’artiste prend toutefois un tournant à la suite d’un grave accident. Installée depuis dans la campagne estrienne, où elle vit et crée toujours, celle qui considère l’art aussi comme une science crée un univers riche d’œuvres picturales et de techniques mixtes, alliant son intérêt pour les sources populaires et historiques à sa fascination pour l’imagerie animale et les figures humaines, lesquels témoignent de la résilience admirable d’une femme dont le corps est resté fragilisé en raison de cet accident et, plus tard, de la maladie.
Du cycle La tache aveugle (1995-2002) à ses plus récents tableaux de l’exposition Becoming Animal, présentée à la Jack Shainman Gallery de New York (2025), en passant par l’installation La Clef (2006), les séries Magasin (2013-présent) ou encore Extinctions (2017-2018), Lyne Lapointe a poursuivi son travail de réflexion sur les injustices et les multiples facettes de l’exclusion, tout en approfondissant son exploration des matériaux, faisant d’eux de puissants vecteurs de sens pour donner forme à sa vision du monde.
Tout au long de sa carrière, l’artiste a porté, à travers ses œuvres, un regard original sur l’art et son influence sur la société, grâce auquel elle a reçu plusieurs distinctions. Par son rôle de pionnière de la pratique collaborative in situ dans des édifices abandonnés, ainsi que l’ampleur et l’importance de son œuvre, Lyne Lapointe représente aujourd’hui un pilier des arts visuels au Québec. Ses réalisations font partie de nombreuses collections publiques et plusieurs d’entre elles ont été exposées non seulement au Québec et au Canada, mais également aux États-Unis, au Brésil et en Europe. Un documentaire sur sa vie et son art, intitulé Lyne Lapointe : l’art et la matière (2024), a été présenté au Québec et en France, puis à New York.
Lorsqu’on demande à l’artiste de quel aspect de son parcours elle est le plus fière, elle répond avec humilité : « Ma plus grande satisfaction est d’avoir persévéré, avec l’amour et l’encouragement de mes proches, ainsi que de mes collaborateurs et collaboratrices. » Nourrie par un désir inépuisable de création, Lyne Lapointe entend continuer son exploration artistique le plus longtemps possible. « Plus je vieillis, plus j’ai des idées. Mon œuvre ne se complétera jamais tant que je serai vivante, car il y a trop à dire et à faire! Ma vie, c’est mon art! », s’enthousiasme-t-elle.