Marcel Trudel est un rebelle. Ă€ 84 ans, il dĂ©fend encore ardemment son point de vue et n’hĂ©site pas Ă affirmer, documents Ă l’appui, que la ConquĂŞte a eu du bon pour le Canada français, quitte Ă se faire – encore – de nombreux ennemis. Adolescent, l’historien rĂŞve de devenir le Balzac du Canada français. Pourtant, rien dans l’entourage de ce fils de menuisier, orphelin Ă 5 ans, ne le prĂ©destine aux belles-lettres. Sa famille adoptive le pousse vers la prĂŞtrise, mais, après cinq mois passĂ©s au Grand SĂ©minaire de Trois-Rivières, il ne peut s’imaginer curĂ©. Dans les annĂ©es 30 et 40, il Ă©tudie donc la philosophie et les langues, dĂ©terminĂ© Ă faire carrière dans l’enseignement et Ă gagner ainsi sa vie tout en s’adonnant Ă l’Ă©criture. Pendant ses Ă©tudes de lettres, Ă l’UniversitĂ© Laval, il Ă©crit un roman, VĂ©zine, qui sera publiĂ© en 1946. Toutefois, c’est en 1945, lorsqu’il explique dans sa thèse de doctorat l’influence de Voltaire au Canada, que Marcel Trudel obtient son premier grand succès. Il y fait montre d’un remarquable talent pour les Ă©tudes historiques qui lui vaut d’ĂŞtre nommĂ© premier professeur d’histoire de l’UniversitĂ© Laval, en 1947. LĂ , il se penche d’abord sur l’Ă©poque du RĂ©gime anglais, mais il constate rapidement que la population quĂ©bĂ©coise connaĂ®t encore mal la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente de son histoire.
« Dans les annĂ©es 40 et 50, explique Marcel Trudel, on enseignait une histoire enjolivĂ©e de l’Ă©poque de la Nouvelle-France, avec ses hĂ©ros mythiques, Jacques Cartier, Champlain, Maisonneuve ou Jean Talon… » La rĂ©alitĂ© historique lui apparaĂ®t dĂ©formĂ©e par la vision idĂ©aliste, nationaliste et dĂ©vote que prĂ©sentent les historiens tels que le chanoine Groulx. Marcel Trudel, lui, veut tout connaĂ®tre de la vraie Nouvelle-France : son histoire politique, militaire, mais surtout sociale. « Je voulais savoir comment les gens vivaient Ă cette Ă©poque, comment ils s’habillaient, ce qu’ils avaient dans leur assiette », raconte-t-il. Inlassablement, l’historien accumule une incroyable quantitĂ© de renseignements, fouillant sans relâche les moindres archives personnelles – alors que d’autres se contentent des grandes archives nationales –, les comptes des fabriques et les inventaires les plus divers, jusqu’Ă ĂŞtre certain qu’aucun document ne lui a Ă©chappĂ©.
Sa manière de travailler, aussi minutieuse que rigoureuse, vaut Ă Marcel Trudel d’ĂŞtre Ă l’origine d’un vĂ©ritable renouveau mĂ©thodologique, qui donne une orientation plus scientifique aux recherches historiques. Le recours systĂ©matique aux sources, leur critique argumentĂ©e, la confrontation des tĂ©moignages lui font dĂ©couvrir une Nouvelle-France plus objective, qu’il racontera dans une Ĺ“uvre colossale, encore inachevĂ©e 50 ans plus tard. De 1963 Ă 1997, Marcel Trudel publie les quatre premiers tomes de son Histoire de la Nouvelle-France, des vaines tentatives d’implantation (1524-1603) Ă la seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales (1663-1674), pour lesquels il recevra plusieurs distinctions prestigieuses dont le Prix du Gouverneur gĂ©nĂ©ral en 1967. L’historien a 82 ans lorsque paraĂ®t le dixième tome, consacrĂ© Ă la disparition de la Nouvelle-France (1759-1764), en 1999. Aux 612 pages de cet ouvrage, on doit ajouter les 434 pages de son livre Les Ă©colières des Ursulines de QuĂ©bec, paru la mĂŞme annĂ©e! Pendant son demi-siècle de carrière, celui que l’on surnomme parfois « Monsieur Nouvelle-France » a aussi Ă©crit de multiples articles ainsi qu’une quarantaine d’autres ouvrages, tels Louis XVI, le Congrès amĂ©ricain et le Canada, avec lequel il obtient, pour la seconde fois, le prix David du gouvernement du QuĂ©bec en 1951, ou Le terrier du Saint-Laurent en 1663, qui rĂ©colte en 1973 le prix Montcalm en France. L’ensemble de son Ĺ“uvre est rĂ©compensĂ©e, notamment par le prix Molson du Conseil des arts du Canada en 1980 et par le prix Macdonald de la SociĂ©tĂ© historique du Canada en 1984. Il est Ă©galement chevalier de l’Ordre national du QuĂ©bec, membre de l’AcadĂ©mie des lettres du QuĂ©bec et officier de l’Ordre du Canada.
Cependant, les travaux de Marcel Trudel attirent aussi sur lui les foudres de ses contemporains, car la vĂ©ritĂ© qu’il dĂ©couvre n’est pas toujours très flatteuse pour les hĂ©ros nationaux. Champlain, montre-t-il par exemple, n’a pas traversĂ© l’Atlantique pour Ă©vangĂ©liser les sauvages et cultiver la terre, mais bien pour tirer profit du commerce des fourrures. Et il Ă©pousa une fillette de 12 ans… pour sa dot! On reproche souvent Ă Marcel Trudel de dĂ©terrer des sujets scabreux, alors qu’il ne fait que pratiquer le scepticisme mĂ©thodologique. En 1960, l’historien choque ses pairs en publiant un essai sur l’esclavage au Canada français, dans lequel il montre, entre autres, que certains Ă©vĂŞques, dont Monseigneur de Saint-Vallier, ont Ă l’Ă©poque leurs propres esclaves. Un Ă un, il recense les 4 000 esclaves que compte alors la Nouvelle-France, sur une population de 60 000 habitants! Ces « rĂ©vĂ©lations », ajoutĂ©es Ă sa nomination en 1962 comme prĂ©sident du Mouvement laĂŻc de langue française Ă QuĂ©bec, lui valent de nombreux ennuis. En 1965, las des querelles, il quitte l’UniversitĂ© Laval et l’Institut d’histoire et de gĂ©ographie qu’il dirigeait depuis neuf ans pour l’UniversitĂ© Carleton, Ă Ottawa, puis rejoint l’UniversitĂ© d’Ottawa l’annĂ©e suivante, oĂą il enseigne l’histoire de la Nouvelle-France jusqu’Ă sa retraite en 1982.
Vulgarisateur et enseignant hors pair, Marcel Trudel forme au cours de sa carrière des dizaines d’Ă©tudiants dont plusieurs figurent aujourd’hui parmi les sommitĂ©s de la recherche en histoire au Canada. Soucieux de rendre sa discipline accessible au plus grand nombre, il produit aussi des manuels et documents destinĂ©s aux jeunes, tels que l’Histoire du Canada par les textes, un classique. Issu d’un milieu modeste, il fonde la bourse ThĂ©odore-Baril – Mary-TrĂ©panier en souvenir de ses parents adoptifs, pour aider chaque annĂ©e un jeune de Saint-Narcisse de Champlain, son village natal, Ă poursuivre des Ă©tudes supĂ©rieures.
Ă€ 84 ans, malgrĂ© des problèmes de vue, l’historien n’abandonne pas la partie. Plus Ă l’aise Ă la tribune qu’en sociĂ©tĂ©, Marcel Trudel avoue prendre un plaisir fou Ă raconter sans relâche l’Ă©popĂ©e de la Nouvelle-France lors des nombreuses confĂ©rences qu’il prĂ©sente chaque annĂ©e Ă l’UniversitĂ© des aĂ®nĂ©s depuis 1993. Et tous les matins Ă 9 heures prĂ©cises, après sa gymnastique, il s’installe devant l’ordinateur, pour Ă©crire inlassablement, grâce Ă un logiciel qui grossit les caractères Ă l’Ă©cran. Trois ouvrages sous presse, un autre en prĂ©paration, Marcel Trudel regrette que le temps lui fasse dĂ©faut pour complĂ©ter son examen mĂ©ticuleux des 235 ans de la Nouvelle-France. Toutefois, l’infatigable historien n’a pas Ă©crit son dernier mot…