Félix Leclerc

Félix Leclerc est sans doute notre première fierté de
Canadiens français. Celui qui portera notre identité outre-mer,
qui chantera notre langue et mettra à mal nos complexes devant les « 
cousins de France ».
De son enfance à La Tuque, au sein d’une famille de onze enfants, il
tire tout le suc du bonheur, un amour de la musique, une inspiration venue de
la nature, des saisons, du pays qu’il porte en lui, et qu’il saura si bien traduire
en mots.

Découvert par la France avant d’être reconnu poète en son
pays, Félix Leclerc, d’abord annonceur et scripteur à la radio,
comédien, auteur, sut séduire, par sa voix et son accent, l’imprésario
français Jacques Canetti. À l’heure où le Québec
se débat toujours dans la pénombre, au cœur de cette époque
si souvent nommée « la grande noirceur », Félix Leclerc,
en 1950, part pour Paris. Il chante des fables dans lesquelles il est question
de l’eau, de la terre et du feu, de bals et de châteaux, de femmes amoureuses
et d’hommes travailleurs. Sa voix nostalgique envoûte, sa poésie
tragique parle au cœur. Son succès est foudroyant et, en 1951, il
reçoit « Le Grand Prix du disque français » avec la
chanson Moi, mes souliers.

Félix Leclerc devient un personnage mythique ; ancêtre de tous
les chansonniers-poètes québécois, il est aussi l’inspiration
de grands auteurs-compositeurs-interprètes qui, comme Brassens et Brel,
proclamèrent lui devoir le courage d’avoir osé se faire entendre.
Tous reconnaissent sa liberté, sa force tranquille, sa parole vraie et
juste. Sensible aux douleurs humaines, philosophe et moraliste, il manie un
humour ironique et raffiné pour pointer du doigt nos faiblesses, nos
lâchetés et nos mesquineries.

Entre 1943 et 1978, Félix Leclerc publie pièces de théâtre,
fables, romans et recueils dont Pieds nus dans l’aube (1946), Moi,
mes souliers
(1955) et Le Petit Livre bleu de Félix (1978).
Récipiendaire de nombreux prix et décorations, géant de
notre histoire collective récente, portant haut le drapeau d’un pays
qu’il veut libre, il exprimera sans ambages sa colère d’après
le référendum.

Malgré la célébrité, l’homme, tel que dépeint
par Doris Lussier, garde sa simplicité : « Il y avait deux Félix.
L’homme public était plein d’une discrète humilité. […]
Sa gloire le gênait. Mais dans l’intimité, loin des feux de la
rampe, il était d’une exubérance, d’une gaieté contagieuse,
d’une poésie délirante. »

La mémoire de Félix Leclerc, assurée par son œuvre,
reste vivante grâce à deux prix Félix-Leclerc (chanson et
poésie) et à la Fondation Félix-Leclerc.

Jacques Ferron

Le docteur Ferron occupe une partie du ciel de notre littérature. Par
l’ampleur de son œuvre et de son engagement social comme médecin,
éveilleur de conscience et militant, il a imprimé sa marque sur
les liens que tisse la littérature avec le réel d’un peuple. Plusieurs
personnages de son univers romanesque, Tinamer de Portanqueu (L’Amélanchier,
1970), Baron (Les Roses sauvages, 1971), Frank (La Nuit, 1965),
sont devenus des archétypes de son « pays incertain », portés
par les mots des traditions orale et écrite.

Mythifié et légendaire de son vivant, Jacques Ferron a fouillé
avec un instinct sûr et retors les mythologies connues et inconnues des
provinces du Québec, ces lieux physiques comme la Gaspésie tout
autant que ces lieux psychiques que sont les névroses des gens aux apparences
ordinaires tout autant que celles des nombreux malades qu’il a soignés.
Ses romans et ses escarmouches multiples, son théâtre (Les Grands
Soleils
, 1958), il les a écrits pour révéler les Québécois
à eux-mêmes, en cautionnant les blessures et les folies de leur
imaginaire, qu’il a cartographié avec une finesse parfois cynique, souvent
voltairienne. Avec ses personnages typés, mi-historiques et mi-inventés,
il a su plaire et déplaire, sans laisser personne indifférent,
avec un style évocateur, ici tendre et compatissant, là baroque
et délirant, ailleurs incisif, provocateur, dénonciateur, pourfendeur.

Médecin-écrivain comme Rabelais, Céline et Breton, Jacques
Ferron a pratiqué tous les genres qui pouvaient servir son propos et
son plaisir : théâtre, récits, historiettes, romans, soties,
pamphlets, épîtres, etc. Observateur efficace, il a conjugué
ses activités professionnelles à celles d’homme de lettres, portant
sur la nature humaine un regard perçant, d’une lucidité implacable.
Son cynisme et son ironie mordante ne sont pas sans cacher les grands doutes
qu’il entretenait pourtant sur l’avenir du Québec, sur sa langue, sur
lui-même et son œuvre, et sur le sort des minorités francophones
menacées en sol d’Amérique.

Victor-Lévy Beaulieu lui a consacré un essai-pèlerinage
: « Jacques Ferron est le seul romancier qui ait tenté, tout au
long d’une œuvre maintenant essentielle, de nous donner une mythologie.
Son écriture d’ailleurs hésite toujours entre le mythe et le réel,
entre l’imaginaire, le rêve québécois et le quotidien. »
Jacques Ferron croyait au pouvoir de la littérature pour changer le monde,
lui qui porta aussi sa parole en action politique, fondant en 1963 le Parti
Rhinocéros, « parti de guérilla intellectuelle ».

Pierre Vadeboncoeur

Bachelier en droit, conseiller syndical à la Confédération des syndicats nationaux (CSN) de l950 à l975, Pierre Vadeboncœur a participé activement à plusieurs grandes luttes ouvrières du Québec industriel. Penseur doté d’une plume d’essayiste inspirée et percutante, volontiers polémiste et toujours prospective, Pierre Vadeboncœur a publié des articles dans les revues intellectuelles Cité Libre, Liberté, Maintenant, ainsi que dans les journaux Le Jour et Le Devoir, auquel il collabore toujours. Lauréat du prix Liberté en 1970, il a reçu le prix Athanase-David quelques jours après l’élection du Parti québécois le 15 novembre 1976.

Son premier essai, La Ligne du risque, est inaugural à plusieurs titres : d’abord par le propos qu’il défendait en 1963, celui d’un antiaméricanisme et d’un engagement déclaré envers un syndicalisme national et politique. D’autre part se trouve déjà articulé, dans cet essai devenu un classique du genre, le volet plus littéraire de son univers, qui se développera davantage après la défaite référendaire de 1980 : celui d’un questionnement constant de l’acte créateur lui-même, dans une quête du détachement souverain que permettent les pratiques littéraire et artistique.

Cette dimension à la fois philosophique et esthétique est surtout soulignée dans les œuvres comme Trois essais sur l’insignifiance (1983), L’Absence (1985), Le Bonheur excessif (1992), Vivement un autre siècle (1996) et insuffle à ses écrits un ton de plus en plus personnel, inspiré par la liberté créatrice comme moteur de changement de conscience, parallèlement à l’action politique comme lieu privilégié d’affirmation et d’évolution collective. Militant de la première heure pour une construction d’un pouvoir populaire, ce discret mais influent maître à penser de toute une génération de libres nationalistes a toujours défendu sur la place publique la démocratisation des idées et pourfendu les grands mandarins du pouvoir économique.

Écrivain public qui interroge sans relâche l’état actuel de la culture dans ses rapports piégés au politique et à l’esthétique, Pierre Vadeboncœur mène depuis près de 50 ans une réflexion personnelle sur la conscience critique de notre temps, poursuivant les quêtes fondamentales de la liberté de parole et du bonheur de l’homme. Traversée d’expériences personnelles et chargée d’une discrète poésie de l’esprit, son œuvre s’impose comme un lieu essentiel de pensée en mouvement, livrée dans une prose de superbe maîtrise, souple et vibrante, d’une portée souvent prophétique.

Fernand Dumont

Poète, psychologue et sociologue formé à la Sorbonne, théologien et professeur à l’Université Laval, Fernand Dumont a étroitement collaboré, avec le ministre Camille Laurin et le sociologue Guy Rocher, à l’élaboration de la Charte de la langue française, qui établit le français langue officielle du Québec (loi 101). Récipiendaire notamment des prix Leon-Gérin, Esdras-Mainville, Rousseau et France-Canada, détenteur de plusieurs doctorats honoris causa, il fut directeur de l’Institut québécois de la recherche sur la culture (IQRC). Il a laissé une œuvre féconde et visionnaire dont la portée littéraire, sociologique et anthropologique a permis au Québec moderne de réfléchir sur les enjeux de son héritage culturel et spirituel et sur le lieu incertain de sa trajectoire historique.

Réunie dans la rétrospective La Part de l’ombre, l’œuvre poétique de Fernand Dumont a été occultée par l’ampleur de sa démarche d’essayiste et de penseur de la modernité québécoise. Les recueils qui s’y trouvent réunis, L’Ange du matin (1952) et Parler de septembre (1970), ont déjà un ton philosophique qui se tourne vers une quête de l’âme, une nostalgie de l’éternel et un sens de l’instabilité dans l’instant. Ces préoccupations littéraires, il les approfondira bien davantage dans ses enseignements et ses essais sur la théorie et l’histoire de la sociologie, sur la sociologie de la connaissance, sur l’épistémologie et la théologie de la culture.

Parmi une suite d’essais percutants et qui ont largement contribué à former la réflexion intellectuelle sur l’être québécois, notamment Pour la conversion de la pensée chrétienne (1964), Les Idéologies (1974), L’Anthropologie en l’absence de l’homme (1981), ce sont surtout deux œuvres qui ont marqué son parcours de penseur. Son essai majeur, Le Lieu de l’homme (1968), évalue la culture dans les perspectives du langage, des sciences et des sciences humaines. Distinguant « culture première » et « culture seconde », il interprète la réalité culturelle comme dédoublement de la signification du monde : l’homme vit à la fois dans le monde érosif du changement et dans celui de la culture, ce dernier visant à rétablir les lieux de sa continuité sociohistorique. Dans Genèse de la pensée québécoise (1993), il propose une synthèse
de toute une vie de réflexion sur la formation de la culture au Québec, au moment où les interrogations sur l’identité collective reviennent en scène et où les pièges de la mondialisation commencent à montrer leurs méfaits sur les lieux de formation et d’affirmation de la culture.

Rina Lasnier

L’œuvre de Rina Lasnier est considérée comme l’un des plus hauts chants de notre poésie. L’auteure a signé des recueils qui sont devenus les fondements de l’art poétique québécois moderne : Présence de l’absence (1956), Mémoire sans jours (1960) et L’Arbre blanc (1966).

Un temps occultée par sa dimension catholique et même mystique qui aujourd’hui ne fait plus écran à la véritable fondation esthétique de sa poésie, l’œuvre de Rina Lasnier est traversée par un profond cri d’amour qui fait écho aux angoisses fondamentales et aux déroutes millénaires de la condition humaine. Au cœur de ce puissant cri inaugural, poésie et démarche spirituelle vont de pair pour cette écrivaine de l’absolu, dans une intense recherche amoureuse et religieuse du sens. Sens de la vie et des êtres, sens du visible, sens du sang des guerres, des fléaux et des injustices qui affligent la terre, sens des enfants de la lumière qui souffrent, sens du sacré qui traverse le réel, parfois au sein d’une tension et d’une douleur insupportables. Cette « aventurière des abîmes » mène sa plume avec une pureté et une transparence qui viennent souligner la cruelle opacité du monde.

À travers un vocabulaire luxuriant, un lexique qui joue des nuances de la langue, une musicalité d’artiste, un dialogue constant et audacieux avec l’invisible, Rina Lasnier a montré son attachement pour les poètes orientaux et soufis, près des grands textes fondateurs de la spiritualité universelle par leur attachement à retrouver les sources mystiques de la connaissance. « La voix de Rina Lasnier dépasse, avec son chœur multiple, la voix de tout enfermement, c’est une voix universelle qui nous vient du fond de l’âme… », écrit Marie-Claire Blais.

À travers le chant superbe de sa poésie, la poète illustre que les forces qui animent son écriture peuvent éveiller la conscience du monde et guérir sa souffrance originelle. L’acte poétique apporte son soutien à cette entreprise d’une souveraine solitude. « Achever un poème, c’est toujours rupturer la poésie ; c’est, après avoir choisi une forme et un ton, renvoyer la substance poétique à l’informe. » La poésie de Rina Lasnier, solidaire de la chair et de l’esprit de l’homme, investit sa nature pour en parfaire le rapport avec l’essence du divin. Son poème fétiche, La Malemer, qui inaugure le recueil Mémoire sans jours, est une illustration fulgurante des thèmes majeurs qui sous-tendent son art poétique : au cœur du poème naît le monde comme la lumière au cœur d’une nuit vorace.

Marcel Dubé

Dramaturge prolifique, Marcel Dubé a signé plusieurs centaines de textes pour la scène, la radio, la télévision et différents journaux et magazines auxquels il a collaboré en 50 ans de carrière d’écrivain. Ses téléromans La Côte de sable et De 9 à 5 ont occupé à eux seuls le petit écran pendant de nombreuses années, donnant forme, avec son répertoire de scène, à ce qui est devenu « Le Monde de Marcel Dubé », une grande famille de personnages qui nous ressemblent. Lauréat de nombreux prix littéraires, il est un des témoins privilégiés des transformations profondes qui ont secoué le Québec depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’aux tragiques événements d’octobre 1970, en passant à travers les heures sombres du duplessisme et celles, euphoriques, de la Révolution tranquille.

Avec ses pièces Zone (1956), Florence (1960), Bilan (1968), Les Beaux Dimanches (1968), Au retour des oies blanches (1969), Un simple soldat (1967), Marcel Dubé a campé des personnages qui sont devenus des archétypes de la modernité théâtrale québécoise, incarnés par des comédiens passionnés comme Jean Duceppe, Denise Pelletier, Andrée Lachapelle, Monique Miller, Jean Gascon, Gilles Pelletier… Qui ne connaît pas Tarzan de Zone, Victor et Hélène des Beaux Dimanches, Florence de la pièce éponyme, et Joseph Latour, ce Simple soldat démobilisé que rien ne peut arracher à son pauvre destin de Canadien français ? Marcel Dubé a exploré le premier les misères différentes du prolétariat montréalais, étouffé entre ses rêves d’enfance et ses espoirs déçus, et de la petite bourgeoisie de Montréal et de Québec qui a émergé au cours de la Révolution tranquille, celle qui, politisée, voulait prendre en main l’avenir d’un petit peuple. Issu de la période de la crise économique, Marcel Dubé a grandi dans un Québec qui a dû s’affranchir de la main du clergé et clamer haut et fort son droit à la liberté
politique et économique. Son œuvre rend compte de cette libéralisation et de cette aspiration légitime.

Sous la plume de Marcel Dubé coulent les mots d’un poète de l’enfance et de la compassion, de la fraternité, dont témoigne somptueusement son recueil Poèmes de sable (1974). D’une extrême sensibilité, son écriture a fait vibrer des générations de spectateurs et d’auditeurs par la finesse de son style et la clairvoyance de son regard sur le monde d’ici, berceau d’une civilisation qui, de son propre aveu, n’a jamais atteint sa pleine maturité politique.

Hubert Aquin

Au cœur de la Révolution tranquille qui a secoué le Québec durant les années soixante, la parution du premier roman d’Hubert Aquin, Prochain Épisode, a été un événement marquant, un écho en quelque sorte au Refus global publié sous la signature de Paul-Émile Borduas en 1948. Avec cette œuvre baroque écrite en quelques mois de réclusion à l’institut psychiatrique Albert-Prévost, le romancier se révèle un écrivain flamboyant, aussi dangereux pour la société québécoise que pour lui-même. Ce roman annonce l’engagement d’un écrivain dans une action révolutionnaire que le politique ne viendra pas compléter et qui aboutira, après une série de textes subversifs et d’une grande modernité – L’Antiphonaire (1969), Point de fuite (1971), Neige noire (1974) –, au suicide de l’auteur.

Articulée autour de l’œuvre qui se construit dans l’espace même de sa déconstruction, l’écriture d’Hubert Aquin se veut une réflexion percutante sur le rôle et la place de l’auteur dans la société qui lui donne à la fois sa culture et sa référence existentielle, sur le renouvellement quasi perpétuel de la connaissance qu’a l’être humain de lui-même à travers les âges (Moyen Âge, Renaissance, Réforme), et sur sa place dans l’univers de cette connaissance qui n’apporte jamais de réponse définitive. Son art poétique, dirait-on, est celui d’un écrivain de la liberté à tout prix qui pousse son action littéraire jusqu’au vertige, dans un sursis de vivre qui semble compté. Tension extrême entre les êtres sexués qui naissent et meurent, qui dans ses romans de facture plurielle s’activent et s’épuisent en violence, en trompe-l’œil, en double sens, en jeux de miroir impitoyables, en émotions pures et en quêtes d’impossibles absolus.

Révolutionnaire de l’action, Hubert Aquin deviendra l’agent double d’une écriture de la révolution, dans laquelle il ne pourra sauver son propre projet de vie. Au moment où il met fin à ses jours, en mars 1977, le Parti Québécois, artisan politique du projet d’indépendance du Québec, l’a peut-être oublié dans les coulisses de l’Histoire. La parole de Hubert Aquin, fortement connotée et mystifiée, où des échos de toute la culture occidentale se laissent deviner – Joyce, Nabokov, Borges… –, fait entendre toujours sa voix troublante et prophétique. « Je suis le symbole fracturé de la révolution du Québec, mais aussi son reflet désordonné et son incarnation suicidaire. » Plus qu’un témoin de son époque, il en aura été un des acteurs les plus tragiques, d’une lucidité impitoyable.

Paul-Marie Lapointe

Considéré comme l’un des poètes les plus accomplis de sa génération, Paul-Marie Lapointe a fait son entrée en littérature par des textes fracassants. La même année que paraît le manifeste Refus global (1948), il publie Le Vierge incendié, recueil incandescent qui ouvre la voie royale d’une œuvre en mode majeur. Avec ce texte fétiche, Paul-Marie Lapointe imposait au jeune paysage littéraire québécois un langage qui, en France, s’était déployé dans les arcanes du surréalisme. La poésie, ici, affirmait qu’elle pouvait inventer son propre langage et faire de ce lieu les conditions mêmes de sa révélation. Dans cette affirmation de la liberté première du langage, le poète a charge de communiquer avec le monde et d’inventer le rapport qu’il désire, à ses conditions, sans se soumettre aux obligations de sens et de formes qui caractérisent les structures du discours réaliste. Le mode inaugural de la poésie est d’affirmer sa totale indépendance par rapport aux lois mêmes du langage qui ont structuré jusqu’à aujourd’hui la conscience qu’il croit avoir de lui-même.

Pour le poète, dont la fonction première est de « changer le monde », il s’agit donc de chercher une langue « avant l’imposition du discours de sujétion de l’homme ». Pour lui, il est impossible que la pensée s’articule dans un processus d’évolution éclairé sans qu’une attention très grande soit accordée aux mots qui, mis en rapport de force vibratoire entre eux, permettent de faire sens. La critique a montré, après la publication de recueils importants, notamment Pour les âmes (1965) et surtout la rétrospective Le Réel absolu (1971), que le poète entretenait des rapports « polémiques avec le réel », ce qui a tôt orienté sa démarche poétique vers une dimension politique évidente, qui partage dans sa révolte langagière celle d’Éluard, de Desnos, de Guillevic.

Paul-Marie Lapointe est un poète intégral. Il pratique encore aujourd’hui une poésie qui déjoue les pièges du poétique et du politique, et surtout ceux du réel qui s’y camoufle. Il laisse surgir au sein de son langage les règnes fondamentaux de l’homme, de l’amour à l’animal, du végétal à l’éternel, de l’anecdotique à l’historique. Par la précision de son verbe, la définition de ses acquis langagiers, il a produit une œuvre exemplaire, à la limite des mots de Novalis : « La poésie est le réel absolu. »

Pour l’ensemble de sa production, qui comprend aussi les recueils Tableaux de l’amoureuse (1974), Bouche rouge (1976), Arbres (1978), écRiturEs (1980), Le Sacre (1998), Paul-Marie Lapointe a reçu le prix Francophonie Leopold Sedar Senghor en 1998 et le prix Gilles-Corbeil en 1999.

Gabrielle Roy

L’œuvre de Gabrielle Roy occupe une place de choix au sein de la littérature québécoise, certes au sommet de la république des lettres d’ici, mais tiraillée entre ses appartenances franco-manitobaine, canadienne et québécoise. Son œuvre, heureusement, se situe bien au-delà de ces questions puisqu’elle repose sur des qualités littéraires d’une puissance exceptionnelle, reconnues dès le départ par l’attribution du prestigieux prix Fémina en 1947 pour son premier roman, Bonheur d’occasion. Le succès est immédiat et dépasse nos frontières, il propulse l’auteure au rang d’écrivaine internationale et lui assure une célébrité dont profitent ses personnages attachants et universels de Saint-Henri, quartier populaire de Montréal où la guerre, malgré ses horreurs, permet à quelques êtres de modifier les lignes de leur destin.

Gabrielle Roy a su imprégner à ses romans, à ses nouvelles et à ses quelques ouvrages pour la jeunesse les qualités essentielles de sa propre vie : au sein des êtres de chair et de papier se cachent les secrets les plus étonnants, les plus tragiques parfois, qui font de chaque vie sur terre une aventure unique et fragile, circonstancielle et impénétrable. C’est justement dans ce lieu de secret de chaque âme que se loge la force tranquille de l’écriture de Gabrielle Roy. Avec la suprême discrétion qui la caractérisait, son esprit avant-gardiste, féministe et écologiste avant l’heure, sa superbe maîtrise de la langue française, la romancière a produit une œuvre d’une profonde humanité, chargée d’espoir et de fierté de vivre malgré les épreuves qui apportent souffrance et douleur aux êtres chers : si ces souffrances grandissent les âmes et fortifient les destins, elles ne sont traversées qu’au prix d’efforts surhumains.

Non sans quelque ambivalence, son œuvre, profondément marquée par la mort de sa mère, témoigne d’un effort constant de réconciliation entre des forces opposées : les personnages fétiches de ses romans Bonheur d’occasion (1945), La Petite Poule d’eau (1950), Alexandre
Chenevert
(1954), Rue Deschambault (1955), La Montagne secrète (1961) – Florentine Lacasse, Jean Lévesque, Alexandre Chenevert, Pierre Cadorai – cherchent désespérément une paix intérieure que la condition humaine ne donne jamais facilement. Car ces personnages inoubliables sont, comme l’auteure, déchirés entre l’ici et l’ailleurs, le passé et le présent, le devoir et la liberté, le couple et la famille. Ambivalence jamais résolue, parce qu’impossible à résoudre, même en littérature, car les mots, si puissants puissent-ils devenir, ne peuvent arrêter la roue du destin.

Alain Grandbois

Alain Grandbois a longtemps parcouru le vaste monde et a rapporté de toute cette itinérance intrépide un mode d’écriture vertigineux qui a transformé la littérature québécoise dans son rapport avec le réel. Après avoir publié Né à Québec (1933), Les Voyages de Marco Polo (1941) et des nouvelles qui allaient paraître en 1945 sous le titre énigmatique d’Avant le chaos, Alain Grandbois allait « exercer sur la poésie québécoise une influence décisive et durable », selon les mots de Jacques Brault.

Avec seulement deux recueils d’une splendeur inégalée, Les Iles de la nuit (1944) et Rivages de l’homme (1948), Alain Grandbois allait déployer tout son art poétique. Ce poète discret, qui n’avait l’intention de faire ni carrière ni œuvre, avait déjà épuré les sources premières de l’écriture quand il rendit publics les 28 poèmes qui composent Les Iles de la nuit. Les thèmes qui y prenaient leur envol n’étaient déjà plus ceux qui inaugurent un univers poétique : voilà qu’Alain Grandbois y exprimait une lecture grave et ontologique du monde et des conditions hostiles de l’existence humaine.

Nourri des spectacles de la vie sur tous les continents, dans ses profondeurs et ses échappées clairvoyantes mais aussi dans ses rapports conflictuels avec ses origines, l’univers chaotique et menacé qui deviendra le sien sera une fin du monde plutôt qu’une quête sereine de la paix de l’âme. Désenchantement, désespérance, désillusion, désamour feront naître sous sa plume des images d’abîmes et de gouffres, de cyclones, d’astres et de volcans, de corps fragile, de beauté fugace, d’amour évanescent et de tendresse mortelle. L’Amour est-il encore possible sur Terre lorsque les rivages d’une si cruelle lucidité sont atteints ?

Alain Grandbois, ce voyageur dilettante et pourtant d’une sévère exigence envers sa prose et sa poésie, n’aura porté aucun masque ; il sera allé au bout de l’aventure, sans attendrissement pour lui-même et l’amour de l’autre. « Avec lui, écrira Fernand Ouellette, le vivant, le poème et l’esprit devenaient au Québec ce qu’ils étaient partout ailleurs, des domaines infinis. » Avec lui donc commence la réelle modernité de l’écriture poétique au Québec, qu’allait poursuivre d’une façon tout aussi impitoyable Paul-Émile Borduas, le puissant maître-d’œuvre du Refus global, manifeste qui mit fin au long silence dans lequel sommeillait l’affirmation québécoise de l’art et de la libre pensée. Citoyen du monde, Alain Grandbois a apporté un souffle neuf à l’imaginaire québécois.

Félix-Antoine Savard

L’œuvre de Félix-Antoine Savard est tributaire de son époque, dont elle a stigmatisé les inquiétudes et les espoirs. Dans le sillage des mouvements nationalistes qui ont marqué le début du XXe siècle, l’œuvre de ce prêtre colonisateur, qui a d’abord exercé son ministère au Saguenay, en Abitibi, puis au pays de Charlevoix qu’il considérait comme « le comté le plus métaphysique du Québec », a exercé une grande influence sur toute une génération de lecteurs et de penseurs d’un Québec lié au double héritage de la langue et de la foi, ce pays humilié dans sa chair et dans son économie par la domination anglo-saxonne, toujours menaçante.

Son livre-culte, Menaud, maître-draveur, véritable appel à la race publié en 1937 et devenu rapidement un classique de la littérature canadienne-française, est né de la rencontre d’un homme réel, du patriotisme avoué de l’auteur et de sa culture enracinée dans les forces profondes de la survivance française en Amérique. Qualifiée par la critique d’œuvre épopée, de poème en prose, de roman à thèse, c’est aussi l’œuvre d’un échec pathétique. Même en s’attachant avec force aux traditions d’un Québec fermé sur lui-même, ainsi protégé contre l’assimilation anglaise, rien ne peut figer le temps et faire en sorte que rien ne change. Si le projet de célébrer le peuple forestier et paysan de Charlevoix, en exaltant l’idéologie nationale, tient en lui-même une grande partie du projet littéraire de monseigneur Savard, le temps n’a pas épargné les idées qui soutenaient son projet littéraire.

L’écriture de monseigneur Savard est avant tout poétique, c’est-à-dire « une élévation du réel par l’architecture du langage », écrivait André Major. Dans ses deux romans – Menaud, maître-draveur et La Minuit (1948) –, dans ses souvenirs – L’Abatis (1943) et Le Barachois (1959) –, dans son théâtre – La Dalle-des-Morts (1965) et La Folle (1960) –, c’est toujours la fulgurance du poète qui l’emporte. Avec un style d’une somptueuse amplitude, épique, chargé des parfums de la nature, il a su imprimer à son univers les sources vives de son expérience avec le monde et sa connaissance des littératures française, grecque et latine. Langue et foi ont subi au cours de sa carrière d’écrivain et de professeur à l’Université Laval des chocs et des attaques qui n’ont pas fini d’ébranler les structures profondes de la psyché québécoise, ce dont son écriture témoigne avec une majesté que d’aucuns jugent prophétique.