Jean Paul Riopelle

Notre peintre le plus « international » ne reçoit le prix Paul-Émile-Borduas qu’en 1981 et, comme cela se produira pour Pellan trois ans plus tard, on s’étonne du temps que les jurys successifs mettent à reconnaître son apport exceptionnel à l’histoire de la peinture moderne. En effet, Jean Paul Riopelle est un géant, et on admet aujourd’hui que ses grandes toiles des années cinquante écrivaient littéralement l’histoire de l’art, en même temps que celles d’autres peintres américains (car il est de plus en plus évident que la France de l’après-guerre qui adopte « le Canadien » pressent aussi chez lui toute la démesure et l’innovation de l’École de New York).

Riopelle sera aussi le premier signataire du Refus global à recevoir le prix. Comme plusieurs des automatistes, il aura connu Borduas à l’École du meuble où il s’était retrouvé à la suite d’un bref – et décevant ! – passage par l’École des beaux-arts. Il commence à exposer avec le groupe en 1946, la même année où il s’embarque pour Paris, comme palefrenier sur un navire chargé de chevaux, et où il fait un séjour à New York. Dès l’année suivante, il s’installe à Paris où il s’impose rapidement, contrairement à ce qui se passe pour les autres automatistes
dont il était un peu chargé de promouvoir le travail.

Riopelle y tient sa première exposition personnelle en 1948 et, au début des années cinquante, le réputé galeriste Pierre Loeb achète la totalité de sa production, en plus de lui faire rencontrer Breton. Comme l’avait fait Pellan une vingtaine d’années plus tôt – et grâce à son amitié avec l’historien d’art Georges Duthuit –, il fait connaissance avec tout ce qui compte à Paris en peinture (Sam Francis, Mathieu, Nicolas de Staël…) et, parfois aussi, en littérature (Artaud, Beckett, Aimé Césaire…). Il est bientôt représenté par les galeries Maeght, à Paris, et Pierre Matisse, à New York, et considéré comme l’un des ténors de l’École de Paris : il exposera une bonne centaine de fois dans les plus prestigieuses galeries européennes et ses œuvres figurent dans les collections de pratiquement tous les grands musées du monde.

En 1955, Jean Paul Riopelle reçoit une mention honorable à la Biennale de Sao Paolo et, en 1962, un prix à la Biennale de Venise. Les rétrospectives consacrées à son travail ne se comptent plus, la plus importante ayant été organisée par le Centre Georges-Pompidou, en 1981, et ayant transité par Mexico, Caracas et Québec avant d’arriver, l’année suivante, au Musée d’art contemporain de Montréal.

Guido Molinari

« L’enfant terrible de la peinture québécoise »,
titrait La Presse le jour de l’attribution du prix Paul-Émile-Borduas
à Guido Molinari. En fait, il importe ici de bien distinguer la couleur
du personnage de celle de ses tableaux. Il faut voir comment les boutades –
et, parfois, les invectives – de « Moli » manifestent
un engagement très sérieux et très généreux
dans le combat pour la reconnaissance d’un statut honorable de l’artiste visuel
dans la société québécoise ; et ce, depuis une bonne
cinquantaine d’années !

Quant à l’exploration de la couleur pure dans ses tableaux, elle affirme
son parti pris en faveur d’une peinture résolument abstraite, qui en
finit avec le romantisme, le symbolisme et le paysagisme. Elle explique sa distance
par rapport à l’esthétique des post-automatistes : « Je
trouvais, a-t-il toujours répété, que leurs peintures restaient
dans une évaluation-lumière, qu’elles demeuraient tonale… ».
Pour sa part, il se passionnait pour le radicalisme des drippings de
Pollock et du dernier Mondrian.

Molinari n’aura suivi que quelques cours, au tournant des années cinquante,
à l’École des beaux-arts, puis à l’École d’art et
de dessin du Musée des beaux-arts de Montréal. Très tôt,
il exacerbe la notion d’automatisme, en réalisant des tableaux dans l’obscurité.
En 1953, il participe à l’exposition Place des artistes, où
il se lie avec Claude Gauvreau, et, deux ans plus tard, à l’importante
manifestation Espace 55, qui marque la fin de l’automatisme. Il mène
son combat sur plusieurs fronts : en 1955, il fonde sa propre galerie, L’Actuelle,
la première galerie montréalaise vouée exclusivement à
la diffusion de l’art non figuratif, qui présentera, au cours de ses
deux années d’existence, plusieurs des expositions les plus significatives
qu’aura connues le Québec des années cinquante ; en 1956, il participe
très activement à la création de l’Association des artistes
non figuratifs de Montréal.

Bien sûr, les expositions de Guido Molinari ne se comptent plus. Mentionnons,
parmi les plus importantes, sa participation à The Responsive Eye,
au Museum of Modern Art de New York en 1965, et à la XXXIVe
Biennale de Venise, où il remporte le Prix de la « David E.
Bright Foundation » ; une grande rétrospective organisée
par la Galerie nationale du Canada, en 1976, et une deuxième, tout récemment,
par le Musée d’art contemporain de Montréal. Depuis 1997, Molinari
est retraité du Département d’arts plastiques de l’Université
Concordia.

Claude Fortier

« Je me suis orienté vers la recherche biomédicale parce
que c’est la plus merveilleuse aventure intellectuelle dans laquelle je pouvais
m’engager. Pour moi, s’attaquer à la solution d’une parcelle du mystère
de la vie est une quête fascinante. Car la complexité d’une seule
cellule vivante est, sans conteste, plus grande que celle de l’ensemble du cosmos
 », déclare Claude Fortier. Celui à qui l’on doit l’essor
de l’endocrinologie au Québec exprime ainsi tout son émerveillement
à l’égard de la recherche. Sa curiosité scientifique trouve
son expression dans l’étude des interactions entre les émotions,
le fonctionnement du cerveau et les contrôles hormonaux. Ses travaux ouvriront
la voie à la découverte du secteur de pointe de la physiologie
moderne qu’est la neuroendocrinologie. Jacques Genest précise d’ailleurs
à son sujet que l’on peut « résumer toute la vie de Claude
Fortier en disant qu’il était littéralement un géant sur
le plan scientifique, médical et intellectuel et qu’il a donné
toute son énergie au progrès de la science ».

L’exploration de la physiologie moderne

Étudiant en médecine, Claude Fortier perçoit déjà
dans les années 40, l’importance du contrôle exercé par
le système nerveux sur les glandes endocrines, un domaine inexploré
à l’époque. L’orientation de recherche du professeur se précise
lors de son séjour au laboratoire d’Hans Selye, chercheur de l’Université
de Montréal devenu chef de file dans l’étude du stress. Ce stage
permet au docteur Fortier de lancer véritablement sa carrière.
Il élabore, avec ses collègues (dont le docteur Roger Guillemin,
prix Nobel de physiologie et de médecine en 1977), des principes biologiques
qui conduisent à la création de la neuroendocrinologie. En fait,
il est l’un des tout premiers chercheurs, à l’échelle mondiale,
à démontrer clairement l’influence des stimuli sensoriels (le
son, la lumière) et des stimuli émotionnels (la colère,
la peur, la frustration) sur la sécrétion d’ACTH, communément
appelée l’« hormone du stress ».

Claude Fortier cherche dès lors à mettre en évidence le
mécanisme sous-jacent à de telles réactions, ce qui l’amène
à travailler à l’Université de Londres, en collaboration
avec le professeur Geoffrey W. Harris, l’un des rares spécialistes de
la neuroendocrinologie. Les travaux des deux chercheurs, qui portent sur les
hormones du cerveau, sont aujourd’hui considérés comme des classiques
constituant la base d’une meilleure compréhension des systèmes
endocriniens.

La renommée sans cesse croissante du docteur Fortier attire l’attention
des milieux de la recherche. On l’invite ainsi à diriger le premier laboratoire
de neuroendocrinologie en Amérique à l’Université de Baylor,
au Texas, où il est également professeur. Il y retrouve son collègue,
Roger Guillemin, avec qui il élabore, entre autres, ce qui est reconnu
alors comme le meilleur essai biologique permettant de mesurer l’hormone du
stress.

La recherche en endocrinologie

Le docteur Fortier joue un rôle de première importance dans les
débuts de la neuroendocrinologie à l’échelle internationale
: « Claude Fortier a éveillé chez les jeunes chercheurs
la flamme de la recherche biomédicale dans plusieurs domaines, en plus
de celui de l’endocrinologie qui est devenu aujourd’hui un secteur d’excellence
de la recherche au Québec », reconnaît le docteur Maurice
Normand, du Département de physiologie de l’Université Laval.
C’est d’ailleurs l’un des objectifs du professeur, à son retour au Québec
en 1960, de combler les sérieuses lacunes de la recherche biomédicale.
Pour y arriver, il met sur pied le Laboratoire d’endocrinologie de la Faculté
de médecine de l’Université Laval. Il assume également
pendant vingt années la direction du Département de physiologie,
poste occupé depuis 1990 par le docteur Fernand Labrie, fondateur et
directeur actuel depuis 1982 du Centre de recherche du Centre hospitalier de
l’Université Laval (CHUL) et un des plus brillants élèves
de Claude Fortier.

Le laboratoire de Claude Fortier, en raison de sa renommée grandissante,
accueille rapidement des chercheurs de toutes origines. Cette période
est sans doute la plus fertile de la carrière du chercheur. Ses travaux,
tournés vers les grands problèmes de l’endocrinologie, fournissent
de nouvelles interprétations des relations entre les systèmes
nerveux central et endocrinien. Ces observations permettent d’élucider
plusieurs aspects importants des mécanismes régulateurs des fonctions
endocrines ainsi que des interactions entre ces glandes. En outre, il démontre
les influences hormonales sur le comportement et sur l’aptitude à l’apprentissage,
attirant ainsi l’attention sur le plan mondial.

Passionné de recherche fondamentale, Claude Fortier s’intéresse
avant tout à l’acquisition des connaissances. Les principes physiologiques
fondamentaux qu’il dégage par l’expérimentation trouvent néanmoins
plusieurs applications. Ainsi, certains aspects de ses travaux sur le rôle
des protéines liantes du plasma, notamment la transcortine, dans les
ajustements hormonaux, constituent des jalons non négligeables des récents
progrès accomplis dans le traitement hormonal du cancer de la prostate.

Le rôle de l’informatique dans le domaine
de la recherche biomédicale

L’esprit inventif caractérisant Claude Fortier se révèle
tout particulièrement au milieu des années 60, lorsqu’il introduit
l’informatique au sein de la recherche biomédicale, notamment en physiologie
moderne. Il l’utilise non seulement pour l’analyse des données expérimentales,
mais aussi pour l’élaboration de modèles mathématiques
de la dynamique de la sécrétion de diverses hormones et pour la
simulation de mécanismes de régulation endocrinienne. À
l’époque, cette approche fait preuve d’une grande originalité.

Scientifique engagé et profondément préoccupé par
la place de la recherche dans la société, le docteur Fortier,
parallèlement à ses travaux scientifiques, contribue aux politiques
et aux orientations de la recherche médicale au pays par l’entremise
des nombreuses responsabilités qu’il assume dans les plus grands organismes
scientifiques provinciaux et nationaux. Au cours de toutes ces années
d’activités scientifiques marquées au sceau du dynamisme et de
l’émerveillement, il transmet à ses successeurs le goût
de la recherche fondamentale. Même après son décès
survenu le 22 avril 1986, son influence se perpétue dans la reconnaissance
internationale du secteur d’excellence qu’est devenue l’endocrinologie québécoise.

François-Albert Angers

Approfondir l’économie appliquée

« Fondamentalement, je conçois la science économique comme
liée au milieu et conduisant à des politiques » , explique
François-Albert Angers, professeur, chercheur, homme public et écrivain
prolifique. Il sera le premier scientifique à se pencher sur le développement
économique du Québec dans une perspective appliquée, prolongeant
ainsi les idéaux des précurseurs tels Esdras Minville, Édouard
Montpetit, Henri Bourassa et Lionel Groulx. Pierre Harvey, de l’École
des hautes études commerciales (HEC), présente ainsi la contribution
du scientifique, qui s’étend sur près de 50 ans : « François-Albert
Angers est l’un des premiers économistes authentiques du Québec,
à la fois comme pionnier de l’économie appliquée et comme
homme de science de classe internationale. »

Les débuts de la science économique québécoise

Au début des années 30, François-Albert Angers choisit de
faire carrière en économie au moment où l’enseignement de
cette science est quasi inexistant au Québec. Il étudie à
l’École libre des sciences politiques de Paris et est le premier Canadien
français à recevoir la médaille d’or de cet établissement.
Sa carrière prend ensuite tout son essor lorsqu’il devient professeur et
chercheur aux HEC de Montréal.

Comme pionnier, François-Albert Angers exerce sa profession dans
des conditions difficiles à une époque où la démarche
scientifique en sciences sociales laisse grandement à désirer au
Québec. Son arrivée marque une période d’innovation, car
il fait avancer les théories économiques en mettant particulièrement
l’accent sur le domaine monétaire, étant alors le seul économiste
québécois spécialisé en la matière. Il écrit
Initiation à l’économie politique, l’un des premiers ouvrages d’enseignement
de l’économie, qui compte 600 pages et sera réédité
quatre fois de 1948 à 1971.

Ensuite, François-Albert Angers défriche le champ de l’économie
d’entreprise et de l’analyse industrielle. Il porte un intérêt
marqué à l’économie du mouvement coopératif, ce
qui représente, sans doute, sa contribution la plus originale. Ses nombreuses
recherches sur la question démontrent que la coopération est une
façon moderne, au même titre que les innovations technologiques,
« de faire soi-même son propre développement » . La
perspicacité de son analyse en ce domaine traverse rapidement les frontières.
Son ouvrage, La coopération : de la réalité à
la théorie économique
, s’impose comme référence,
lui gagnant ainsi l’attention des experts étrangers. Jusqu’en 1948, il
publie également de nombreux articles, notamment dans la revue L’Actualité
économique
et, de 1959 à 1968, dans L’Action nationale.

En 1942, François-Albert Angers fonde puis dirige le Service de recherche
économique des HEC, qui devient l’Institut d’économie appliquée.
À ses yeux, ce dernier représente un instrument essentiel à
l’avancement de la recherche et à la formation des chercheurs. En tant
que directeur, il structure l’enseignement de l’économie et réunit
une équipe de jeunes économistes formés dans les écoles
américaines et européennes. Dès sa fondation, l’Institut
joue un rôle de premier plan et acquiert une réputation internationale.

L’économie et l’engagement social

L’œuvre de cet intellectuel et homme d’action est définitivement
empreinte de nationalisme. Fernand Dumont souligne en ces termes cette double
vocation : « On sait quelle contribution décisive François-Albert
Angers a apportée au développement de la recherche et de l’enseignement
de la science économique en notre pays. Ses publications techniques, les
initiatives diverses qu’il a suscitées auraient suffi à bien remplir
la carrière d’un savant laborieux. Pourtant, il a poursuivi en parallèle
une autre carrière aussi chargée que la première, vouée
à l’engagement social et national. »

Sollicité par les médias ou comme expert-conseil dans différents
domaines, le professeur Angers s’engage personnellement. Ainsi, il agit à
titre d’arbitre dans nombre de conflits ouvriers qui feront époque et
se fait le défenseur de la destinée québécoise,
ce qui lui confère une autorité particulière. Dans les
années 50, il est, entre autres, la cheville ouvrière de la commission
Tremblay sur les problèmes constitutionnels, qui marque l’entrée
du Québec dans l’ère contemporaine. Ensuite, il participe à
la commission Glassco sur la réorganisation des services gouvernementaux,
à la commission Parent sur la réforme de l’enseignement et à
la Commission royale d’enquête sur les transports au Canada.

Le professeur Angers encourage aussi l’adoption de lois sur la langue au Québec
et défend une fiscalité plus avantageuse pour la province. Cette
action sur le plan des idées représente la continuation du thème
mis en avant par Édouard Montpetit, l’un de ses maîtres à
qui il voue un grand respect : « La question nationale est une question
économique. » En éveillant ses concitoyens au sens de l’économique
dans l’accomplissement de la nation et en participant aux premiers efforts de
développement de cette science, il contribue, sans aucun doute, à
l’évolution de la société québécoise.

Au cours des années 70, François-Albert Angers entreprend l’édition
des Œuvres complètes d’Esdras Minville, publiées par
les HEC et Fides : douze volumes ont paru de 1979 à 1994 et un treizième
est en préparation (Propos sur l’éducation).

Ludmilla Chiriaeff

La grâce et la résistance du roseau de la fable, une détermination
n’ayant d’égal que le calme courage de qui a vu la mort de près
: telle était Ludmilla Chiriaeff. Femme exemplaire, elle reste, au-delà
de la mort, une inspiration pour ceux et celles qui l’ont approchée ou
qui connaissent son œuvre.

Qui aurait pu prévoir que la petite Ludmilla de six ans, qui dansait
pour les amis de ses parents dans le Berlin d’avant-guerre, allait devenir celle
que l’on nomme, à juste titre, la mère de la danse au Québec
?
Ludmilla Otzup est née à Riga en Lettonie de parents russes. Son
père, Alexander Gorny, est écrivain et la famille, exilée
à Berlin, au cœur d’une petite colonie russe, accueille les artistes
et organise des spectacles à la maison. Dès l’adolescence, Ludmilla
montre une grande force de caractère et s’engage dans le monde de la
danse avec passion. Apprentie aux Ballets russes, elle devient soliste à
l’Opéra de Berlin. Quand elle découvre la danse moderne allemande,
elle envisage sérieusement d’y consacrer sa carrière.

Mais le destin va la pousser sur des chemins qu’elle n’aurait jamais imaginés.
En 1941, elle a 17 ans, elle est internée dans un camp de travail nazi
; séparée de sa famille jusqu’à la fin de la guerre, elle
retrouve son père par un de ces miracles dont sa vie sera jalonnée.
En janvier 1952, Ludmilla Chiriaeff, enceinte de huit mois, arrive à
Montréal. Devant l’inconnu, la jeune femme, qui a appris « à
voir la petite fleur qui pousse dans les décombres, le mince rayon de
soleil qui traverse les ruines », s’émerveille des beautés
qui s’offrent à elle. Celle qui affirmera que « la vie, c’est en
avant » trouve du travail, fonde une école de ballet, commence
à chorégraphier et à danser pour la télévision
de Radio-Canada. Elle participe à plus de 300 émissions de L’Heure
du concert
, fonde Les Ballets Chiriaeff qui deviendront Les Grands Ballets
canadiens, la première troupe professionnelle au Québec.

Pourtant, rien n’est facile ; quand la société québécoise
juge immorale « cette mère de famille qui ose montrer ses jambes
», Ludmilla Chiriaeff répond par une campagne de sensibilisation
sur l’histoire de la danse. Pour elle, l’essentiel est d’assurer l’enseignement
de la danse, alors elle crée ce qui est désormais l’École
supérieure de danse du Québec, devient l’instigatrice du premier
programme d’enseignement intégrant la danse aux études et fonde
le Jeune Ballet du Québec.

Récipiendaire d’importantes distinctions reconnaissant sa contribution
exceptionnelle à la vie culturelle, Ludmilla Chiriaeff laisse derrière
elle une œuvre dont elle a su assurer la survie.

Gérard Bessette

Écrivain, critique et professeur de littérature, Gérard
Bessette a signé une œuvre dense et remarquée par son double
volet de fiction et de critique. Les livres fétiches de ce romancier
psychologique demeurent Le Libraire (1960), L’Incubation (1965)
et Le Cycle (1971).

À travers une dizaine de romans aux structures narratives audacieuses,
ce fin observateur de la nature humaine a développé une voix souvent
cynique, attachée à une perception personnelle des désordres
de l’univers qu’il se plaît à grossir à dessein et à
explorer sans ménagement. Influencé par ses études perspicaces
sur l’inconscient, il a apporté à son œuvre les affects de
cette réflexion analytique sur la névrose du Québec moderne
qu’il a vu prendre forme sous ses yeux, urbain, industriel, au regard d’une
fin de monde rural et d’un passé catholique aliénant dont il était
issu.

Écriture protéiforme souvent prise à partie par la critique
et l’institution littéraire qu’elle a maintes fois malmenées,
sa création traverse le temps avec une force qui impose la justesse de
son regard et la profondeur de son investigation. Jules Lebeuf (La Bagarre,
1958), Jodoin (Le Libraire), Gordon (L’Incubation) sont des êtres
tourmentés, non conformistes, de doux révoltés qui n’en
font qu’à leur tête, défiant tabous et interdits. Gérard
Bessette fouille les entrailles de ses personnages comme les siennes, insidieusement
et sans censure. Névroses, refoulements, complexes d’Œdipe, douces
perversions, pulsions primitives, voilà le monde intérieur où
évoluent ses créatures, au demeurant plus réalistes que
nature. Leurs centres vitaux sont rongés par le virus des instincts et
des forces ambivalentes de l’amour immature, qui tourmente et obsède.
Ces travers et ces richesses de l’être humain, Bessette ira les débusquer
à l’origine même de l’humanité dans Les Anthropoïdes
(1977) tout en célébrant le pouvoir libérateur de la parole
et du récit.

Si le deuxième volet de l’œuvre de Gérard Bessette, Une
littérature en ébullition
(1968) et Trois romanciers québécois
(1973), permet d’apprécier ses fines analyses de la psyché québécoise,
cette réflexion critique culmine dans un exercice d’autoanalyse inusité
: l’essai qu’il consacre à ses propres romans, Mes romans et moi (1979),
apporte un éclairage audacieux, largement autobiographique, sur sa vie
et son œuvre. Et la critique littéraire se fera même partie
intégrante de la création dans Le Semestre (1979) et dans
Les Dires d’Omer Marin (1985).

L’entreprise générale de cet univers riche et douloureux, à
l’humour caustique, tient sans doute plus à une volontaire esthétique
du langage qu’à une froide sociologie de l’acte d’écrire.

Arthur Lamothe

L’œuvre d’Arthur Lamothe est dominée par un monument, soit sa Chronique
des Indiens du Nord-Est du Québec
, une série de 13 longs et
moyens métrages réalisés entre 1973 et 1983. Dans cette
série, qui trouve son prolongement et son aboutissement dans Mémoire
battante
(1983), Lamothe impose une conception du cinéma entièrement
soumise à une éthique stricte et à une honnêteté
morale sans faille qui lui permettent d’approcher la culture amérindienne
en évitant les pièges de la mauvaise conscience et du manichéisme.

Arrivé au Québec en 1953, Lamothe étudie l’économie
politique à l’Université de Montréal et tient des chroniques
sur le cinéma dans plusieurs publications (Cité Libre, Liberté)
avant de devenir recherchiste et scénariste à l’Office national
du film (ONF). Bûcherons de la Manouane (1962), pour lequel il
met à profit une expérience de bûcheron acquise en Abitibi,
marque ses débuts de cinéaste. Ce court métrage, devenu
un classique de la cinématographie québécoise, démontre
que Lamothe considère que le cinéma est un outil d’engagement
social. À ce propos, Yvan Patry écrit : « (Le cinéma
direct de Lamothe) témoigne de la présence du regard d’un homme
sur d’autres, d’un regard engagé, viril et non point compatissant. »
Le Mépris n’aura qu’un temps (1969), commandité par la
Centrale des syndicats nationaux (CSN), illustrera de façon éloquente
la qualité de ce regard. Le cinéaste y prend comme point de départ
la mort de sept ouvriers pour parler de l’exploitation des travailleurs sous
toutes ses formes.

On peut donc affirmer que cette conception sociale du cinéma de même
que cette « simplicité qui lui tient lieu d’esthétique »
(selon la séduisante formule de Robert Daudelin) sont à l’origine
de la réussite du travail d’Arthur Lamothe auprès des Amérindiens.
C’est ainsi qu’avec Maurice Bulbulian – mais bien avant ce dernier –
Lamothe a été l’observateur et l’analyste le plus attentif de
la société et de la culture amérindiennes. Rien d’étonnant,
donc, à ce que le cinéaste ait consacré son quatrième
long métrage de fiction, Le Silence des fusils, à un incident
tragique impliquant de jeunes Montagnais.

Arthur Lamothe est un homme de passion capable d’émouvoir autant que
de convaincre. Son cinéma est un enseignement, un exemple pour quiconque
tourne sa caméra vers une culture qui n’est pas la sienne. Alain Resnais
disait qu’un « travelling est affaire de morale. » La phrase a depuis
été abondamment citée, mais bien peu de gens l’ont comprise,
et encore moins nombreux sont ceux qui l’ont vécue. Arthur Lamothe compte
parmi ceux-là.

Julien Hébert

Cette année-là, le jury qui choisit Julien Hébert vient
opportunément rappeler l’ampleur du territoire couvert par le lauréat
du prix Paul-Émile-Borduas : il s’aventure à l’extérieur
de la peinture et de la sculpture, des « beaux-arts »
au sens strict, et il faudra attendre une douzaine d’années avant que
la chose ne se reproduise.

De toute manière, le lauréat de 1979 est passé par l’École
des beaux-arts de Montréal, il a même étudié la sculpture,
au cours de l’année 1947-1948, à l’atelier d’Ossip Zadkine, à
Paris. Par ailleurs, il est titulaire d’une licence en philosophie, d’où
peut-être une sagesse toute médiévale dans sa pensée
: « L’utilité d’un objet ne diminuait pas sa qualité
d’œuvre d’art à mes yeux, tandis que la forme de l’objet utile me
semblait mériter sa splendeur. » Cela dit, Julien Hébert
fut surtout un pionnier de la pratique et de l’enseignement du design industriel,
et sa carrière, comme l’écrit Jean-Claude Marsan, « se
confond avec le développement de cette discipline au Québec, auquel
il contribua plus que tout autre, même s’il se refuse par modestie à
l’admettre ».

Hébert a d’abord enseigné l’histoire de l’art et la sculpture
à l’École des beaux-arts, puis l’aménagement et le design
à l’École du meuble, avant de devenir professeur agrégé
à l’École de design industriel de l’Université de Montréal,
qu’il avait largement contribué à faire naître. Autant de
fonctions qui ne l’ont jamais empêché de poursuivre ses recherches
personnelles et d’accumuler prix et distinctions, tant au pays qu’à l’étranger.

L’activité de Julien Hébert s’est exercée dans toutes
les directions, ce qui est dans l’ordre des choses puisque, comme l’écrit
encore Jean-Claude Marsan, le designer « n’est pas un artiste comme
les autres. Sa discipline n’a rien à voir avec l’ego et les états
d’âme ; il n’exprime pas son moi et cherche ni à se libérer
ni à convaincre. Il répond essentiellement aux besoins des autres. »
De là, le fait que la plupart des gens ont vu des œuvres de Julien
Hébert sans le savoir ; qu’il s’agisse des symboles pour Expo 67 ou pour
le Collège du Vieux-Montréal, du revêtement des murs de
la salle Wilfrid-Pelletier ou du plafond de la salle d’opéra du Centre
national des arts, d’un timbre pour le ministère des Postes ou d’un orgue
pour la firme Casavant, des modèles de vaisselle pour les restaurants
d’Expo 67 ou de l’aménagement des pavillons du Québec et du Canada
pour l’exposition d’Osaka, en 1970…

Armand Frappier

Armand Frappier est une grande figure à la fois du Canada et de la
microbiologie mondiale, ayant mené cette science vers les sommets les
plus élevés.

Docteur Cordier, doyen, Faculté de médecine de Paris, 1964.

« La volonté de prévenir la maladie n’a pas pour seul objet
l’individu et son milieu immédiat. La santé n’a pas de frontière
nationale », explique Armand Frappier, l’homme ayant fourni les assises
de la microbiologie québécoise. Il décrit ainsi sa vision
universelle de la médecine, sous-jacente à son œuvre scientifique.
Ce microbiologiste exercera une influence capitale sur la médecine préventive,
de même que sur le mouvement de la santé publique, non seulement
au Canada mais à l’échelle mondiale, par la lutte incessante qu’il
livrera pendant plus de 50 ans aux maladies infectieuses. Au Québec,
Armand Frappier rend possible, par son action, l’établissement de disciplines
telles que la virologie, l’épidémiologie et l’immunologie.

Un combat contre la tuberculose

La mort de sa mère, emportée par la tuberculose (cette maladie
frappe durement le Québec au début du XXe siècle), et l’impuissance
de la science de l’époque à contrer la maladie poussent Armand
Frappier vers la recherche en médecine préventive. Cependant,
ses aspirations, plus fortes, l’emportent et l’incitent à se diriger
vers une nouvelle discipline qui, à ses yeux, a de l’avenir dans la prévention
des maladies infectieuses : la microbiologie. Cet engagement sera déterminant
en ce qui a trait à l’amélioration de la santé publique
et, plus particulièrement, au traitement de la tuberculose, une constante
préoccupation du microbiologiste.

Après plusieurs séjours d’étude dans des laboratoires
américains et européens, Armand Frappier, de retour au pays, amorce
sa contribution unique à la prévention de la tuberculose. Dès
le début de sa carrière, en 1934, il est maître d’œuvre
des travaux de recherche expérimentale portant sur le fameux vaccin antituberculeux,
le BCG, découvert à Paris par les chercheurs Calmette et Guérin.
C’est d’ailleurs à l’Institut Pasteur, dirigé par ces deux grands
maîtres de la bactériologie, qu’Armand Frappier s’initie à
la fabrication du vaccin.

À l’époque, le BCG représente une nouveauté controversée,
l’idée d’un vaccin vivant, quoique atténué, rebutant les
scientifiques. Armand Frappier s’acharne, convaincu de la valeur du vaccin.
Il livre une rude bataille afin de soulever l’intérêt à
l’égard de ce moyen de prévention. Ses recherches, d’une importance
primordiale, auront de considérables répercussions. On reconnaît
d’ailleurs rapidement en Armand Frappier une autorité internationale
dans le domaine de la lutte contre la tuberculose.

Au cours des années 50, l’influence du chercheur grandit; il s’impose
dans le dépistage et le contrôle de la tuberculose, en devenant
l’instigateur de l’application rationnelle et universelle de la vaccination
par le BCG au Canada et dans le monde. Cette mission est précédée
de nombreuses recherches en vue de la standardisation du vaccin, recherches
se trouvant à l’origine de la création du plus important laboratoire
de production de BCG en Amérique du Nord.

L’Institut Armand-Frappier, fleuron de la recherche médicale

Armand Frappier n’a pas que des préoccupations scientifiques; il s’intéresse
aussi à l’institutionnalisation de la recherche médicale au Québec.
En 1938, il joue un rôle des plus déterminants à cet égard
en fondant le premier centre de recherche médicale du Canada français,
l’Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal, devenu en
1975 l’Institut Armand-Frappier. Cette œuvre maîtresse de la carrière
du chercheur sera à la fois un centre d’enseignement reconnu pour son
excellence et un foyer bio-industriel rendant le Québec autosuffisant
en matière de développement et de production de vaccins et de
services diagnostiques. Plus de 50 années après sa fondation,
l’Institut Armand-Frappier demeure un haut lieu de la recherche en microbiologie,
dont la liste des créations, en plus d’une vingtaine de vaccins et sérums,
compte, entre autres, un des rares laboratoires s’intéressant à
la lèpre dans le monde.

Armand Frappier demeure près de 40 années à la gouverne
du célèbre Institut. Il lui fait prendre un essor remarquable,
lui ouvrant les portes de la recherche scientifique internationale. Dès
ses débuts, outre qu’il est un lieu de diffusion et de production du
BCG, l’Institut fournit des vaccins contre la diphtérie, la variole,
la typhoïde et le tétanos, destinés aux champs de bataille
européens. À la même époque, Armand Frappier procède
aux premières tentatives de lyophilisation du sérum humain.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans un souci constant d’innovation,
l’Institut se penche sur l’étude expérimentale et épidémiologique
de la grippe et devient ainsi l’un des premiers producteurs de vaccins antigrippaux
au Canada. Plus tard, vers les années 60, Armand Frappier dirige ses
équipes vers la production de vaccins contre la rougeole ainsi que les
fameux vaccins Salk et Sabin contre la poliomyélite, qui fait alors d’importants
ravages au Québec.

Bien plus encore, l’œuvre d’Armand Frappier comprend une contribution
fondamentale à l’organisation de l’enseignement de la microbiologie.
Il participe à la formation de spécialistes par l’entremise de
sa fonction de directeur du Département de microbiologie et d’immunologie
de l’Université de Montréal et, surtout, par son rôle de
fondateur et de directeur de l’École d’hygiène de Montréal,
maintenant intégrée à la Faculté de médecine
de la même université. À l’origine d’un tel accomplissement
se trouve une constante motivation qu’Armand Frappier décrit ainsi :
« Ce que je désirais, c’était de nous donner les moyens
d’avoir chez nous une véritable vie scientifique. » Défi
de taille, certes, mais si l’on en croit les nombreux prix et distinctions,
dont six doctorats honoris causa reçus d’un peu partout dans le monde,
un défi admirablement relevé.

Noël Mailloux

Fort heureusement, Noël Mailloux appartenait à cette catégorie
de savants qui ne refusent aucune des sources pouvant alimenter leur connaissance
de l’humain.

Gilles Gendreau, psychoéducateur et professeur émérite
de l’Université de Montréal.

Une conception de l’être humain

Philosophe, moraliste et théologien, le dominicain Noël Mailloux
est avant tout de nos jours un « monument » de la psychologie au
Québec. Profondément humaniste et convaincu de l’importance de
créer des liens entre la philosophie thomiste et la psychologie psychodynamique,
il réussit à faire une synthèse féconde entre ces
deux courants. Premier à implanter l’enseignement de la psychanalyse
freudienne à l’Université de Montréal, il contribuera aussi
à l’évolution de la psychoéducation et de la criminologie.

Décochant des flèches aux administrateurs des établissements
de réhabilitation, Noël Mailloux aide à changer les mentalités
en proposant de prendre en considération les besoins profonds des enfants
délinquants et des criminels, qu’il respecte malgré leurs déviations
et faiblesses. Son objectif est clair : rétablir leur dignité
afin de leur permettre de donner un sens à leur existence. Intraitable
sur certains principes d’éducation, il sera un mentor pour plusieurs
générations d’intervenants.

La psychologie : une science

À la fin des années 30, après de longues études
en Italie et en Allemagne, le dominicain de 32 ans rentre au pays. Alors que
le contexte sociopolitique est plutôt réfractaire aux idées
nouvelles, il fonde, en 1942, au sein de la Faculté de philosophie de
l’Université de Montréal, l’Institut de psychologie qu’il dirige
pendant vingt ans. Le père Mailloux s’engage dès lors dans une
démarche d’exploration de l’humain, inédite jusque-là au
Québec. Il opte pour une approche pédagogique ouverte aux grands
courants européens et américains de la psychologie contemporaine
et il fait connaître aussi bien Freud et Dumas que Piaget ou Lewin. Le
nouvel établissement donne un enseignement rigoureux de la psychologie
scientifique et, rapidement, sa réputation atteint l’Europe. De nombreux
étrangers, surtout des Italiens, viennent y étudier, encadrés,
entre autres, par Adrien Pinard et Gérard Barbeau, alors jeunes enseignants.

Véritable bourreau de travail, servi par un rare esprit de synthèse,
Noël Mailloux applique sa réflexion à d’autres projets. En
1943, attiré par le problème de la délinquance, il met
sur pied le Centre d’orientation pour la rééducation des enfants
difficiles, afin de leur offrir du soutien psychologique, et s’engage profondément
dans l’œuvre de Boscoville, encore toute neuve. Pendant de nombreuses années,
il se penche sur les besoins psychologiques criants de ces jeunes et offre aux
futurs cliniciens, formés à l’Institut de psychologie de l’Université
de Montréal, une occasion unique d’acquérir une expérience
pratique dans leur domaine. Mondialement connue pour sa contribution à
l’avancement de la criminologie, sa méthode psychothérapeutique
pour la réhabilitation des jeunes délinquants fait école.

La réhabilitation, la foi et la psychanalyse

Le père Mailloux demeure préoccupé par les rapports entre
la foi et la psychopathologie. Il entraîne, dans sa réflexion avant-gardiste,
des psychologues et des psychiatres du monde entier. En 1948, il se retrouve
devant un auditoire américain de 1 200 professionnels qui s’intéressent
à cette épineuse question encore peu documentée. Ensuite,
il anime pendant dix ans les ateliers pastoraux organisés chaque été
par les bénédictins de la Saint John’s University au Minnesota.
En 1984, le prix William James de l’American Psychological Association souligne
son apport exceptionnel à la fructueuse association de la psychologie
aux sciences religieuses.

Se révélant très actif sur tous les fronts, Noël
Mailloux fonde en 1951 le Centre de recherches en relations humaines, destiné
à la recherche dans le domaine de la psychologie des groupes et de l’anthropologie
culturelle, et en assume la direction. La revue Contributions à l’étude
des sciences de l’Homme
voit le jour à la même époque.
Elle réunit au sein du comité de rédaction une brochette
de noms prestigieux, dont le fameux psychiatre américain Gregory Zilboorg.
Au total, l’œuvre écrite de Noël Mailloux compte une quinzaine
de livres, rédigés seul ou en collaboration, et près de
150 articles publiés dans diverses revues scientifiques.

Noël Mailloux fonde aussi avec le docteur Miguel Prados, psychiatre espagnol
attaché à l’Université McGill, le controversé Club
psychanalytique de Montréal. Ce groupe s’est réuni à Montréal
pendant 22 ans et est devenu, par la suite, la Société canadienne
de psychanalyse.

Professeur durant près de 40 ans à l’Université de Montréal,
Noël Mailloux sera également vice-doyen de la Faculté de
philosophie pendant 12 ans. Sans cesse, il exprime sa foi en l’être humain.
Interrogé un jour sur le leitmotiv de sa vie, il répond : « 
Je vais vous dire… C’est assez simple, voyez-vous… Toute ma vie n’a
été guidée que par un seul motif : répondre aux
besoins. »

Jean Duceppe

Jean Duceppe fut l’une des personnalités les plus polyvalentes du milieu
artistique québécois. Comédien au théâtre,
à la télévision et au cinéma, il fut aussi metteur
en scène, animateur à la radio et à la télévision,
journaliste et même syndicaliste puisqu’il a été président
de l’Union des artistes durant quelques années à la fin de la
décennie 1950. C’était un homme résolument engagé
dans son métier, dans toutes ses formes d’expression, ainsi que dans
la quête identitaire de la société québécoise
de l’après-duplessisme. Il était de toutes les tribunes d’où
s’exprimait le désir de faire du Québec un pays souverain. Au
moment d’évaluer son héritage, on n’a pas hésité
à écrire que Jean Duceppe a été au théâtre
québécois ce que Félix Leclerc et René Lévesque
ont été à la chanson et à la politique.

Jean Duceppe était un « comédien du peuple ». C’est
sans doute l’un des plus beaux compliments que l’on puisse faire à un
artiste. Au théâtre, il savait établir avec la salle «
une connivence extrêmement généreuse et puissante »,
dira à sa mort le comédien Paul Hébert. Puis il ajoutera
que si Duceppe s’est si naturellement imposé à lui comme le Willie
Loman de La Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, c’est parce qu’il possédait
cette « force d’incarnation des rêves, des espoirs et même
des revendications de l’homme nord-américain moyen ». Ce sont ces
rêves, ces espoirs et ces revendications de l’homme québécois
moyen qu’il a su si bien incarner tant sur la scène que dans sa vie publique
de tous les jours. Les Québécois et leur télévision
ont lentement vieilli avec lui et à travers lui au rythme de ces personnages
remplis d’humanité qu’il a interprétés au petit écran.
On peut penser au chauffeur de taxi Stan Labrie de La Famille Plouffe,
à Émery Lafeuille de Rue des Pignons et à «
pépère » de Terre humaine. Son interprétation
sensible d’un croque-mort et commerçant de village dans le très
beau film de Claude Jutra, Mon oncle Antoine, n’est pas étrangère
au fait que le film soit considéré encore aujourd’hui par certains
cinéphiles comme l’un des plus grands films québécois,
sinon le plus grand.

Il ne faut pas oublier pour autant que durant sa riche carrière de 50
ans, Jean Duceppe a joué sur scène et à la télévision
tous les grands auteurs québécois. C’est d’ailleurs au théâtre
qu’il fera son legs le plus important pour l’avenir de la vie culturelle québécoise
avec la création, en 1973, de la Compagnie Jean-Duceppe qui est d’ailleurs
toujours considérée par le milieu comme « l’œuvre de
sa vie ».

Yves Thériault

Homme de radio, scripteur, journaliste, chauffeur de camion, trappeur, boxeur,
chanteur western, auteur de romans policiers à deux sous, courriériste
du cœur, dramaturge, Yves Thériault a donné une œuvre
multiple et considérable, fortement imprégnée des dures
lois de la nature, dont la plus diffusée demeure Agaguk (1958),
roman esquimau traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma.

À travers ses contes et ses romans, ses livres pour la jeunesse, ses
dramatiques, Yves Thériault a campé des personnages aux prises
avec les comportements bouillants de leur vérité instinctive.
Les drames qui bouleversent ses héros proviennent des sources mêmes
de leur être et ce sont les forces de leurs profondeurs qui les entraînent
au bout de leur destin, souvent tragique. Poussés par un besoin irrésistible
de puissance et de domination, ces hommes et ces femmes ne peuvent affirmer
complètement leurs pulsions originelles qu’en affrontant aveuglément
tout sur leur passage, au risque de leur propre vie.

Ses personnages intrépides, aux comportements fougueux, soutenus par
un style enlevé et réaliste, sont des marginaux, des minoritaires,
des non-conformistes qui défient sans peur et sans reproche les lois
sociales et la bonne morale. En réaction contre leur milieu originel,
ses héros rêvent de liberté à travers une violence
qui les pousse à bout, assoiffés d’absolu, incapables de se satisfaire
de demi-mesures ou de bonheurs avortés. Dans des scènes souvent
épiques où l’amour et la mort se côtoient, Yves Thériault
campe les grands esprits du Nord, ceux qui habitent la nature et l’espace et
qui entraînent avec eux des destinées qui suivent la route des
instincts originels, là où la femme incarne le paradis perdu et
le goût du bonheur. Ce groupe de personnages écoute la nature et
enseigne le retour aux valeurs de l’amour originel et de l’harmonie des sens,
ce sont des guides et des prophètes, généralement des Indiens
: Ashini, N’Tsuk, Ikoué et Mahigan…

Écrivain reconnu tardivement par l’institution et écrivain populaire,
Yves Thériault a développé un imaginaire nordique d’une
puissance exceptionnelle, qui n’est pas sans rappeler celui de Melville, Twain,
London… Ses Contes pour un homme seul (1944), ses romans La Fille
laide
(1950), Le Dompteur d’ours (1951), Les Commettants de Caridad
(1961), ses dizaines d’ouvrages pour la jeunesse contiennent des pages qui
comptent parmi les plus héroïques de la littérature québécoise.

Ulysse Comtois

Pour sa deuxième édition, le prix Paul-Émile-Borduas se
paye une cure de jouvence en couronnant l’inclassable Ulysse Comtois qui, avec
tous ses aller-retour stylistiques, n’en fit toujours qu’à sa tête,
avec le sérieux d’un chercheur scientifique : « Ce qui m’intéresse
le plus, c’est la méthodologie des langages artistiques. L’art est aussi
une science humaine… Il n’est rien qui soit définitivement acquis
ou arrêté, il y a toujours place pour revoir, reprendre et même
corriger. Je travaille en spirale : quand une question me semble épuisée,
je la mets sur la tablette, je passe à un autre mode ; puis, plus tard,
si j’y vois autrement, j’y reviens. »

Comme beaucoup de créateurs fringants de son époque, Ulysse Comtois
ne fait que passer par l’École des beaux-arts à laquelle il préfère
la fréquentation des automatistes. Il sera d’ailleurs invité à
participer aux deux dernières manifestations significatives du groupe
: La Matière chante, en 1954, et Espace 55, l’année
suivante. Il est attiré dans l’orbite des amis de Borduas, d’une part,
par les aspects socialement émancipateurs de leur esthétique et,
d’autre part, par leur désir de comprendre, dans la foulée du
meilleur surréalisme, le fonctionnement des comportements humains, et
notamment du continent mystérieux, et à peu près inexploré,
que constitue le cerveau.

Dans l’histoire de nos arts visuels, Ulysse Comtois s’inscrit comme un artiste
résolument hybride, et bien malin qui pourrait dire si le jury a été
plus sensible à ses sculptures qu’à ses tableaux. Chose certaine,
il aura été un des représentants les plus stimulants de
ce qu’on a appelé le « post-automatisme », tandis
que sa carrière a connu une sorte de période magique en 1968,
au moment où il a représenté le Canada à la XXXIVe
Biennale de Venise. Il y proposait ses fameuses « colonnes »
d’aluminium articulées (dans tous les sens du mot !), qui prenaient magnifiquement
en compte toutes ses réflexions sur les relations entre le dynamisme
et le statisme, l’ordre et le désordre, la liberté et les contraintes,
la beauté et la « laideur », dans un étourdissant
dialogue entre l’œuvre et le spectateur qui pouvait la recréer constamment…
au gré de ses propres automatismes.

Bernard Belleau

La créativité et la pensée originale du docteur Bernard
Belleau se sont développées sur deux plans à la fois. Tout
en cherchant à découvrir les principes fondamentaux des processus
biochimiques, il s’est préoccupé de l’aspect pratique de ses découvertes.
C’est ainsi qu’il a été le père d’un puissant analgésique
non narcotique et le créateur d’une molécule antisida.

George Just, Département de chimie, Université McGill.

Une réputation au-delà des frontières

Chimiste de réputation internationale, Bernard Belleau a travaillé
pendant plus de 40 ans au développement de la chimie médicale.
Ses recherches menant à l’élaboration et à la synthèse
de nouveaux types de molécules en vue de leur utilisation comme médicaments
contribueront à l’implantation d’une industrie pharmaceutique canadienne.

Une contribution à la chimie médicale

Au début des années 50, le docteur Belleau s’engage dans la recherche
en chimie médicale alors que la discipline n’existe encore qu’à
l’état embryonnaire au Québec. Il approfondit sa formation de
chercheur en effectuant des stages d’étude aux États-Unis, notamment
à la compagnie de produits pharmaceutiques Reed and Cormick de Jersey
City. De retour au pays, dans les laboratoires de l’Université Laval
puis de l’Université d’Ottawa et de l’Université McGill, où
il est professeur, il élabore les théories novatrices qui le feront
connaître des milieux scientifiques étrangers et qui marqueront
le développement de la chimie médicale moderne.

Ainsi, les recherches de Bernard Belleau sur l’action des médicaments
dans le domaine moléculaire mènent à une publication, en
1964, qui laissera sa marque. Son article intitulé : « A Molecular
Theory of Drug Action Based on Induced Conformational Perturbations of Receptors
 » souligne la nécessité de considérer les médicaments
comme des ligands agissant sur des récepteurs particuliers, un concept
aujourd’hui à la base de la pharmacologie moléculaire. À
la même époque, une autre innovation du docteur Belleau consistant
à proposer un nouveau mécanisme des récepteurs du système
nerveux, qui s’est par la suite imposé en neuropharmacologie, illustre
bien son apport scientifique original.

Une découverte déterminante : un analgésique non narcotique

La renommée de Bernard Belleau s’accroît sans contredit lorsque
ses recherches fondamentales débouchent sur des applications médicales
nouvelles. Ainsi, vers la fin des années 70, sa découverte d’un
puissant analgésique sans effets secondaires nocifs, le butorphanol,
en fait un scientifique d’envergure internationale. Utilisé pour soulager
les douleurs intenses, par exemple celles des patients atteints d’un cancer,
ce médicament est considéré à l’heure actuelle par
les plus éminents cliniciens comme le meilleur analgésique jamais
créé. Commercialisé de nos jours sous le nom de « 
Stadol », le butorphanol supplée avantageusement la morphine, qui
entraîne des effets secondaires et cause une dépendance.

La conception, la synthèse et le développement de la structure
moléculaire de cet analgésique sont le résultat de près
de 30 années de constantes et laborieuses recherches. En fait, Bernard
Belleau s’intéresse à l’action chimique de la morphine dès
le début des années 50, tandis qu’il étudie à l’Université
McGill. C’est toutefois lorsqu’il devient directeur de recherche des Bristol-Myers
Research Laboratories of Canada, à Candiac, un centre de recherche qu’il
fonde au début des années 60, qu’il concentre toute son énergie
à l’élaboration du butorphanol. Il réussit cet exploit
aidé de son équipe de spécialistes venant du Canada et
des États-Unis. L’influence du docteur Belleau sur ce centre de recherche
de renommée internationale sera déterminante. On y fera notamment
la synthèse de nombreux autres agents pharmacologiques qui marqueront
à leur tour la chimie médicale appliquée. Ainsi, on doit
à Bernard Belleau la conception de la structure et la synthèse
originale d’une nouvelle gamme d’antibiotiques, de même que des tranquillisants
et des antidépresseurs.

Le traitement du sida

Le rôle avant-gardiste de Bernard Belleau se confirme à nouveau
par ses travaux portant sur le traitement du sida. Créateur d’une molécule
antisida, le 3TC (ou lamivudine), il suscite l’intérêt des milieux
scientifiques du monde entier en présentant sa découverte pour
la première fois à l’occasion de la Cinquième Conférence
internationale sur le sida, tenue à Montréal en 1989. Classée
à l’époque par le National Cancer Institute des États-Unis
comme l’une des substances les plus prometteuses, le 3TC se révélera
par la suite particulièrement efficace lorsqu’il sera utilisé
en combinaison avec d’autres médicaments, comme l’AZT. Il est actuellement
inclus dans la plupart des mélanges de trois médicaments qui forment
la trithérapie employée pour traiter les personnes infectées
par le VIH. Ce type de traitement combiné s’avère beaucoup plus
efficace que l’utilisation d’un seul médicament et offre l’avantage de
retarder l’apparition de virus résistant aux médicaments. Tandis
que l’AZT entraîne des effets toxiques importants, le 3TC présente
moins d’effets secondaires tout en ayant des caractéristiques antivirales
très puissantes. C’est présentement l’agent anti-VIH le plus employé
dans le traitement du sida.

Cette contribution scientifique se concrétisera d’ailleurs au sein d’une
jeune entreprise pharmaceutique, IAF-Biochem, dont Bernard Belleau sera l’un
des principaux fondateurs au milieu des années 80. La société
pharmaceutique montréalaise, vouée à la recherche, à
la fabrication et à la commercialisation de produits destinés
au diagnostic, au traitement et à la prévention de maladies du
système immunitaire, connaît, au fil du temps, une croissance impressionnante
grâce au mouvement de dynamisme insufflé par le chercheur.

Décédé le 4 septembre 1989, Bernard Belleau n’a pu assister
au développement de son médicament antisida. Le docteur Francesco
Bellini, président et chef de la direction de l’IAF-Biochem, reconnaît
que Bernard Belleau « a laissé un héritage qu’il n’a pu
connaître de son vivant, de la même façon que son action
scientifique continue de s’exercer par l’influence qu’il a eue auprès
des jeunes chercheurs et sur le développement de la chimie médicale
 ».

Marcel Rioux

Tout vise à dissimuler aux individus que l’organisation sociale elle-même
est arbitraire et que ce sont les hommes qui créent leurs institutions
et qui font leur histoire.

Marcel Rioux, Une saison à la Renardière, 1988.

Le regard critique d’un sociologue de la culture

Marcel Rioux, sociologue critique, est l’un des principaux responsables de
la prise de conscience de l’identité québécoise et l’un
de ses grands promoteurs sur la scène internationale. Son discours est
radical : ouvertement agnostique et indépendantiste, il convie les Québécois
à créer de toutes pièces une société égalitaire
et autogérée. En fait, la sociologie de Marcel Rioux s’est démarquée
du lot par sa notion de « pratiques émancipatoires ».

« La transformation du Québec traditionnel a constitué
la toile de fond de la carrière universitaire de celui qui a initié
au marxisme des générations d’étudiants », rappelle
Paul-André Comeau. Marcel Rioux a su toutefois nuancer les théories
marxistes et interpréter la pensée du fondateur du socialisme
scientifique dans une perspective axée sur la culture, véritable
constante de son œuvre. En 1990, il écrit : « Quand l’économie
est désencastrée de la culture, elle fait crouler le mur, et les
autres pans de la société sont en miettes. »

Un parcours et des convictions

Né en 1919, Marcel Rioux étudie au Séminaire de Rimouski
et ensuite à l’Université de Paris en sciences politiques et sociales
où il y découvre Durkheim, Mauss et Leon Blum. À
son retour au Canada, en 1948, il opte pour l’ethnologie et se consacre à
des études très fouillées, dont la Description de la
culture à l’Île-Verte et Belle-Anse
, et vit pendant plusieurs
années en étroit contact avec les paysans de sociétés
traditionnelles. Il décrit ce qu’il voit et élabore une pensée
originale concernant la culture et les idéologies québécoises.

En 1956, âgé de 36 ans, il reçoit la médaille Pariseau
de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.
Il délaisse alors son œuvre d’anthropologue et décide de
s’engager politiquement en présidant pendant quatre ans l’Institut canadien
des affaires publiques qui, à l’époque, s’oppose au régime
duplessiste. Au cours de ces années, il sympathise avec les signataires
du Refus global, s’associe à la revue Cité libre et affine la
pensée sociologique et indépendantiste qu’il mûrit depuis
près de quinze ans.

À partir des années 60, Marcel Rioux est omniprésent tant
dans les milieux universitaires, où il enseigne au Département
de sociologie de l’Université de Montréal, que dans les milieux
populaires, où il sait frapper les esprits au moyen d’un discours imagé
et savoureux, ainsi que chez les politiciens à l’écoute de son
opinion. Professeur jusqu’au milieu des années 80, cet intellectuel a
inspiré plusieurs générations d’étudiants en proposant,
entre autres, d’associer l’action à la théorie.

Une sociologie de l’émancipation

Véritable précurseur, Marcel Rioux préfigure dans sa leçon
inaugurale, Jeunesse et société contemporaine (1969), le
constat des sociologues actuels en parlant du remplacement de la dichotomie
marxienne des classes sociales par celle des générations. Il y
annonce alors la sous-culture que représente la jeunesse, dénoncée
maintenant par de nombreux chercheurs en sciences humaines.

De 1966 à 1968, il préside la Commission sur l’enseignement des
arts au Québec. Dans son rapport, il invite le gouvernement à
donner à l’enseignement des arts la place que son importance requiert
et, encore aujourd’hui, l’idéal véhiculé dans ce discours
hante toujours le milieu des artistes. Sociologue engagé dans la démocratisation
de la créativité, il vise un nouvel esprit d’indépendance
et de recherche, qu’affiche son ouvrage intitulé : La question du
Québec
, pour lequel il obtint le prix Montcalm en 1970.

Les années 70 marquent un autre tournant pour le sociologue. Son ouvrage
ayant pour titre : Les Québécois (Seuil, 1974) fait découvrir
aux Français l’existence de la « québécité
 ». Tiré à 100 000 exemplaires, cet ouvrage montre un homo
quebecensis
en pleine transformation et propose une interprétation
de l’identité québécoise. Marcel Rioux publie aussi Essai
de sociologie critique
(1978) qui dresse un bilan de ses partis pris théoriques
et de ses engagements politiques. S’y retrouve une théorie et une sociologie
de l’émancipation, de la critique du contemporain et, surtout, la mise
en valeur de ce que le sociologue appelle dorénavant « les possibles
 ». Ces options, axées sur le développement d’une société
autogestionnaire, ont été défendues dans la revue Possibles,
lancée en 1976 avec Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles
Hénault, Gaston Miron et Gabriel Gagnon.

À l’âge de la retraite, Marcel Rioux dresse, aux premières
heures de la mondialisation, un portrait sans fard du Québec, de la culture
et de la sociologie critique qui traduit un certain scepticisme. Dans son ouvrage
intitulé : Un peuple dans le siècle (1990), le sociologue
prend encore parti, cette fois contre l’amnésie générale.
Au sujet de cet ouvrage, Paul-André Comeau commente : « Le métier
de sociologue, le regard de l’ethnologue, Marcel Rioux n’a rien oublié…
 »

Bernard Lagacé

Bernard Lagacé est sans contredit l’un des organistes actuels les plus importants sur le plan international. Durant sa longue carrière, il a donné de nombreux récitals et a participé à des concours internationaux au Canada, aux États-Unis et en Europe. Il a gagné plusieurs prix. On a fait appel à lui en tant que juge lors de compétitions internationales d’orgue chez nous et à l’étranger. Ses qualités de pédagogue ainsi que son engagement dans le mouvement de renaissance de l’orgue classique au Canada lui ont conféré une influence considérable dans le milieu musical au pays et à l’étranger.

En 2000, à l’âge de 70 ans, Bernard Lagacé a fait preuve d’une belle vitalité et d’un esprit de continuité en présentant sur 22 disques (Analekta fleur de lys) l’Intégrale de l’œuvre pour orgue et autres œuvres pour clavier de Jean-Sébastien Bach. Cette somme, contribution magistrale à l’hommage marquant, cette année-là, le 250e anniversaire de la mort du grand compositeur, venait couronner une carrière de plus de 50 ans consacrée au grand répertoire d’orgue, et à Bach et à la musique baroque en particulier.

« Pas d’artifice sous ses doigts et ses pieds. La registration tente – et y arrive toujours – de servir l’art du compositeur, pas de se faire démonstration des capacités de l’interprète qui prend alors goût à un certain pouvoir », commente le critique du Devoir à la sortie du coffret. Cet ensemble consacre en quelque sorte la relation privilégiée que Bernard Lagacé entretient depuis de si nombreuses années avec l’église Immaculée-Conception de Montréal et surtout avec l’orgue Rudolf von Beckerath qu’elle abrite. Il y avait donné cette intégrale à deux reprises au cours des années soixante-dix et quatre-vingts sur une période de deux ans. Ces récitals furent chaque fois considérés autant par la critique que par le public amateur comme des événements marquants de l’histoire musicale de Montréal.

Dès son enfance, la musique prend une place importante dans la vie de Bernard Lagacé. Il commence ses études musicales à Saint-Hyacinthe pour les poursuivre à Montréal. À l’âge de 20 ans, il est déjà titulaire à l’église Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Depuis son premier récital officiel en juin 1956, on peut dire que sa vie entière est rythmée par la musique. Musique qu’il pratique lui-même à l’orgue, musique qu’il enseigne d’abord au Conservatoire de musique de Montréal, puis à l’Université Concordia où il est professeur agrégé et titulaire, et musique qui rythme la vie familiale. Sa femme, Mireille Lagacé, également organiste et claveciniste, a été son élève et elle enseigne toujours au Conservatoire de musique de Montréal que dirige par ailleurs sa fille, Isolde Lagacé. Et les trois autres enfants de Bernard Lagacé, Geneviève Soly, Éric et Olivier, sont aussi musiciens professionnels.

Anne Hébert

Poète, romancière et dramaturge, Anne Hébert a marqué
la littérature québécoise par une œuvre d’une grande
amplitude symbolique. Sa carrière d’écrivaine a été
ponctuée de prix et de reconnaissances qui témoignent de la qualité
et de la puissance d’un univers chargé de songes et porteur de drames
humains provoqués par les implacables lois de l’existence. Avec Les
Chambres de bois
, elle méritait en 1958 le prix France-Canada et
le prix Duvernay, avec Kamouraska le Prix des libraires en 1971, avec
Les Fous de Bassan le prix Femina en 1982.

Ses héros, anges ou démons, parfois les deux, sont des êtres
enchaînés dans les lignes de l’existence en même temps que
des exilés de la condition humaine, à la frontière trouble
où la vie et le rêve se côtoient dangereusement. Les enfants
de son monde, depuis Le Torrent (1950) jusqu’aux dernières œuvres,
naissent dans de cruelles ambivalences : en eux luttent sans merci, jusqu’à
les mener à des névroses tragiques, les forces du bien et du mal.
Fortement teintée des valeurs chrétiennes dans lesquelles a grandi
Anne Hébert, cousine du mythique poète Saint-Denys Garneau, son
œuvre a poussé au paroxysme les pulsions primitives qui entraînent
ses personnages au cœur de leurs passions obsessionnelles.

Dans Kamouraska (1970), roman porté à l’écran par
Claude Jutra, Anne Hébert met en scène le personnage du docteur
Nelson aux prises avec l’idée de tuer le mari de sa maîtresse Élisabeth
Rolland. À travers une folle équipée de 400 milles aller-retour
en traîneau dans la neige, elle atteint des sommets d’écriture
épique qui comptent parmi ses pages les plus saisissantes : le froid,
la neige, le sang, la mort, la transgression des interdits, le meurtre, le dépassement
de soi, l’ivresse de la chair et le bonheur de tout détruire se conjuguent
pour retrouver un paradis perdu aux couleurs d’une enfance du monde avant le
péché originel. Sortis d’un château mensonger qui s’appelle
le chaos, ces personnages y retournent malgré eux car la fureur qui les
fait agir est trop grande pour les lois de la terre, qui referment toujours
leur étreinte éprouvante sur eux : solitude, culpabilité,
misère de vivre à l’intérieur d’un destin compromis.

Enfant d’un Québec fortement marqué par les valeurs du christianisme,
Anne Hébert a su porter en elle les destins de personnages mus davantage
par les lois de leur chair que celle de leur raison.

Léon Bellefleur

Paradoxalement, le premier lauréat du prix Paul-Émile-Borduas
est un signataire de Prisme d’yeux, le manifeste du groupe d’amis d’Alfred Pellan,
de ceux que le chef des automatistes appelait péremptoirement « la
DROITE du mouvement contemporain ».

Léon Bellefleur est d’abord, pendant 25 ans, un modeste instituteur
à l’emploi de la Commission des écoles catholiques de Montréal,
qui fréquente les cours du soir en dessin de l’École des beaux-arts.
Ce n’est qu’en 1940, à l’occasion de la grande rétrospective de
Pellan au Musée des beaux-arts, qu’il reçoit la révélation
de ce qu’on appelle à l’époque l’« art vivant ».
Il sera l’ami de plusieurs poètes québécois, notamment
de Roland Giguère et de Gilles Hénault, et son écriture
plastique aura toujours partie liée avec l’œuvre des grands auteurs
de la génération de L’Hexagone.

En 1954, il s’embarque pour Paris où il fera de longs et fréquents
séjours pendant une dizaine d’années. Il y rencontre André
Breton à quelques reprises, mais il ne se laisse pas embrigader : « J’ai
toujours été d’accord avec les grandes données du surréalisme,
répète-t-il, mais je ne suis pas un vrai surréaliste. »

Dès 1950, l’œuvre de Bellefleur commence à faire l’objet
de présentations remarquées dans les meilleures galeries montréalaises
(entre autres, chez Agnès Lefort, à L’Actuelle, chez Denyse Delrue,
chez Dresdnere, à la Galerie du Siècle) et, en 1968, la Galerie
nationale du Canada lui consacre une importante rétrospective. Le peintre
aura peut-être connu sa plus belle heure de gloire au Musée Guggenheim
de New York, en 1960, alors qu’il fait partie – avec Alleyn, Borduas, Riopelle
et Town – de la délégation canadienne qui obtient le prix
Guggenheim pour la meilleure présentation nationale.

Chez cet admirateur précoce de Paul Klee, le dessin et la peinture n’ont
jamais cessé de poursuivre un dialogue d’une vivacité et d’une
virtuosité extrêmes, tout en gardant un profond respect de leur
spécificité et en faisant cohabiter en bonne intelligence des
éléments empruntés au cubisme et au surréalisme.
Par ailleurs, il était inévitable que cet ami d’Albert Dumouchel
en vînt un jour à exprimer ses visions par le biais de l’estampe
; des eaux-fortes et des lithographies, qui rendent encore plus sensuel son
travail de dessinateur et de coloriste, comptent parmi les réalisations
les plus achevées de Léon Bellefleur.

Léon Dion

Un penseur et un politicologue dynamique

« L’observation des hommes tout autant que l’examen des mécanismes
sociaux instruisent les spécialistes des sciences sociales sur la façon
dont ils peuvent s’acquitter de leur double mission : fournir les signaux avertisseurs
du danger et indiquer les moyens propres à tenir la société
dans l’étroit chenal de la bonne vie pour tous », affirme Leon
Dion, un des politologues ayant le plus profondément marqué l’histoire
récente du Québec, qui définit ainsi son rôle dans
la société. Il fait partie de la première vague de professionnels
dont le métier est d’étudier les rouages de la société,
une tâche dont il s’acquitte bien, comme en témoignent ses analyses
inspirées des changements sociaux et politiques qui vont imprégner
les quatre dernières décennies. Raymond Hudon, coéditeur
avec Réjean Pelletier de L’engagement intellectuel. Mélanges
en l’honneur de Leon Dion
(1991), écrit : « C’est tout
le milieu intellectuel québécois et canadien que Leon Dion
a dynamisé, contribuant à l’orientation des sociétés
tout entières. »

De la sociologie à la science politique

Leon Dion obtient son doctorat en science politique de l’Université
Laval en 1954 au moment même où les sciences sociales, sous la
direction du père Georges-Henri Lévesque, se taillent une place
dans le milieu universitaire et dans la société. Sa thèse
de doctorat, L’univers totalitaire : l’idéologie politique du national-socialisme,
révèle en Leon Dion un spécialiste perspicace de
l’évolution des idéologies du monde contemporain.

La publication de ses importants travaux sur les cultures politiques témoigne
de ses qualités d’observateur attentif, bien qu’il ait déjà
fait sa marque comme premier politologue québécois à s’intéresser
à l’étude des groupes de pression. Ses premières publications,
Opinions publiques et systèmes idéologiques (1962) et Les
groupes et le pouvoir politique aux États-Unis
(1965), ouvrage couronné
par l’Académie française et traduit en espagnol et en italien,
étendent sa renommée au-delà des frontières canadiennes.
Cela l’amène à enseigner et à donner des conférences
dans de nombreuses universités canadiennes et étrangères
(États-Unis, Haïti, Angleterre, France, Pologne, Japon).

Dans Le bill 60 et la société québécoise
(1967), ouvrage de référence essentiel sur l’histoire du système
de l’enseignement, l’auteur décrit les mécanismes de négociation
entre les différents acteurs lors de l’adoption de cette célèbre
loi à l’origine de la création du ministère de l’Éducation.
Il reprend le thème de l’action des groupes dans une œuvre majeure
publiée en deux tomes au début des années 70 : Société
et politique, la vie des groupes
(tome 1 : « Fondements de la société
libérale » et tome 2 : « Dynamique de la société
libérale »).

Un engagement social et lucide

Le spécialiste de l’étude des dynamiques sociales et politiques
rejoint, chez Leon Dion, l’intellectuel profondément engagé
dans la démarche collective des sociétés québécoise
et canadienne. D’après le professeur Louis Balthazar, du Département
de science politique de l’Université Laval, « Leon Dion
offre un exemple unique de l’amalgame réussi entre l’universitaire et
l’intellectuel préoccupé de la société dans laquelle
son enseignement et sa recherche prennent place ».

L’œuvre du politologue dépasse, sans conteste, les activités
d’enseignement et de recherche. Elle représente un éclair de lucidité
sur les débats d’actualité, devenant de ce fait une référence
non seulement pour les dirigeants de la société, mais aussi pour
les citoyens. Au début des années 70, Leon Dion, tout en
continuant son enseignement et en dirigeant le Département de science
politique de l’Université Laval, devient conseiller spécial de
la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Les travaux
de cette commission influeront sur le cours des débats constitutionnels
et mèneront à l’adoption de la Loi sur les langues officielles.

Ce premier engagement pratique sera suivi de plusieurs autres, car Leon
Dion estime que le rôle de l’intellectuel est de prendre une part active
à l’évolution de la société. Par ses prises de position
dans des articles de journaux, par les conférences qu’il donne à
tous les partis politiques et à de nombreux syndicats ou groupes de pression,
il influence la société québécoise. Ses interventions
sur des questions aussi controversées que la réforme de l’éducation,
la réforme constitutionnelle ou la crise d’identité nationale
éclairent l’opinion publique par leur perspicacité.

Après avoir fondé le Département de science politique
de l’Université Laval et y avoir enseigné durant près de
40 ans, Leon Dion, nommé professeur émérite en 1989,
entreprend à la retraite la rédaction d’un ouvrage d’envergure
: Québec, 1945-2000. Le premier tome, « À la recherche
du Québec », a été publié en 1987. Il sera
suivi du second tome, « Les intellectuels et le temps de Duplessis »,
en 1993.

Jacques Genest

Une remarquable contribution
à la recherche biomédicale

Le témoignage du docteur James C. Hunt, de la célèbre
Clinique Mayo, reflète la considérable envergure des activités
de recherche et d’enseignement de Jacques Genest. Ce dernier est d’ailleurs
unanimement considéré par les membres de la communauté
scientifique, tant québécoise qu’étrangère, comme
le Québécois ayant le plus contribué à l’avancement
de la recherche biomédicale au cours des 40 dernières années.
Pièce maîtresse d’une carrière jalonnée de succès
scientifiques, l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM)
représente l’œuvre à laquelle Jacques Genest demeure le plus
attaché. Il l’imagine, le conçoit et le fonde en y consacrant
quinze années d’efforts (1951-1967), puis il le dirigera jusqu’en 1984.

Faire fleurir la médecine

Parallèlement à ses démarches pour créer l’IRCM,
Jacques Genest obtient ses premières lettres de noblesse avec son équipe
du Département de recherche de l’Hôtel-Dieu de Montréal,
au début des années 50, dans le domaine de l’hypertension artérielle.
Ses succès font naître chez lui l’idée d’accroître
les communications et les échanges d’idées entre les chercheurs.
C’est ainsi que le Club de recherches cliniques (1959) voit le jour, organisme
qui rassemble les chercheurs cliniciens du Québec de toutes les disciplines
de la santé.

En 1951, le gouvernement du Québec invite Jacques Genest à faire
une enquête sur les grands centres médicaux et de recherche en
Europe. Le jeune médecin constate ainsi le retard scientifique et médical
du Québec. Entre autres, la Faculté de médecine de l’Université
de Montréal est menacée de perdre son accréditation. Le
conseil des gouverneurs de l’Université de Montréal demande alors
à Jacques Genest de présider un comité spécial des
affaires médicales. Des réformes sont faites et, trois ans plus
tard, la Faculté est sauvée. Cependant, à plus long terme,
il faut également assurer le développement de la recherche. Le
docteur Genest donne l’exemple en créant le Département de recherche
de l’Hôtel-Dieu en 1952 et en devenant le premier chercheur clinicien
salarié à temps plein.

Certes, Jacques Genest plaide la cause des chercheurs québécois
au Conseil de recherches médicales du Canada, principal organisme de
subventions dont il fait partie dès 1953 (jusqu’en 1976). Il fonde ainsi,
en 1963, le Conseil de la recherche en santé du Québec (qui deviendra
le Fonds de la recherche en santé du Québec en 1981). Le docteur
Genest anime une vaste opération de rattrapage. Il élabore un
concept original qui marie la recherche fondamentale et clinique, afin de hisser
la recherche biomédicale vers les sommets. C’est précisément
ce que parviennent à faire les équipes de l’IRCM. Celui-ci regroupe
actuellement plus de 400 chercheurs fondamentalistes et cliniciens, étudiants
et techniciens. Il constitue l’un des plus importants centres de recherche biomédicale
au Québec et au Canada. Ses liens, d’une part avec l’Université
de Montréal et l’Université McGill, d’autre part, avec l’Hôtel-Dieu
de Montréal, expliquent son caractère de carrefour scientifique
multidisciplinaire et de centre de santé.

Contrôler l’hypertension

Les résultats des études effectuées à l’IRCM et
leurs applications sont aussi importants que variés. Le docteur Genest
lui-même a réalisé des découvertes décisives
dans le domaine de l’hypertension artérielle, mettant notamment en lumière
les perturbations du sodium et de l’aldostérone, le rôle de l’angiotensine
II dans le contrôle de la sécrétion d’aldostérone,
la mesure de l’activité de rénine dans le plasma et son importance
dans le diagnostic de l’hypertension rénovasculaire ainsi que la nature
et le rôle du facteur natriurétique des oreillettes. De mortelle
qu’elle était, l’hypertension artérielle peut être maîtrisée
chez tous les patients, grâce aux nouveaux médicaments antihypertenseurs.

Cependant, Jacques Genest ne se contente pas de favoriser son domaine de recherche
: il invite des chercheurs d’autres disciplines à constituer des groupes
qui, à leur tour, acquièrent une renommée mondiale dans
des domaines comme l’artériosclérose, le cancer, le sida, la biologie
et la génétique moléculaire. Dès 1976, il intègre
à l’IRCM un centre de bioéthique dont le responsable est membre
à part entière du comité scientifique. Cette initiative
est absolument unique. Aujourd’hui, l’IRCM brille par la renommée de
ses chercheurs, mais surtout il fait figure de modèle d’organisation
moderne de recherche biomédicale dans le monde.

Fort de nombreux prix et distinctions, dont 12 doctorats honoris causa, et
des 700 articles et trois ouvrages qu’il a écrits, Jacques Genest s’inscrit
de plain-pied dans l’histoire des sciences et sans doute aussi dans l’Histoire,
avec un grand H, du Québec moderne. La formule qu’exprime à son
sujet le docteur Irvine Page, chercheur américain attaché à
la Cleveland Clinic et père de la recherche en hypertension artérielle,
s’applique bien à sa personnalité : « Jacques Genest, one
of our great. » C’est tout dire.