Georges-Émile-Lapalme
Création de :
Denys Michaud

Récipiendaire

Gaulin, André

Prix Georges-Émile-Lapalme 2003
Catégorie : Culturelle

Né le 5 juillet 1936
Québec

André Gaulin - lauréat
Photo : Marc-André Grenier
Entrevue

C’est le thème de l’échec dans l’univers romanesque des écrivains québécois au cours des années 1940 à 1960 qui pousse André Gaulin au militantisme puis à la politique active. Une origine modeste jamais reniée, lui fils de boucher devenu professeur d’université, compte aussi pour beaucoup dans son engagement. Plus que quiconque, il se sent apte à concilier les mondes opposés que représentent les environs bourgeois du parlement de Québec et les quartiers populaires qu’il surplombe, et qu’englobe la circonscription de Taschereau qu’il représente à l’Assemblée nationale de 1994 à 1998. Sans doute faut-il y voir aussi le désir de laver cette part de mépris envers les plus humbles dont les élites sont souvent porteuses, et dont le clergé fait preuve à l’égard de ceux qui, comme lui, font partie au tournant de la Révolution tranquille de ces « prolétaires de la Sainte-Église », selon l’expression de Jean-Paul Desbiens, le frère Untel.

À l’Assemblée nationale, André Gaulin poursuit son combat pour la qualité du français; il s’évertuera, avec un succès relatif il faut dire, à épurer le discours des législateurs des nombreux anglicismes qui se sont imposés avec le temps; il ira jusqu’à faire parvenir au président de l’Assemblée nationale un court glossaire des expressions françaises correctes. Il profite de ses interventions en Chambre pour parler de littérature québécoise, de nos grands écrivains et chansonniers. Il veut être de toutes les tribunes, télévisions ou radios publiques, privées et communautaires, colloques ou conférences, ici ou à l’étranger, pour parler de Gaston Miron et de son œuvre, de Félix Leclerc, pour rendre hommage à nos artistes, écrivains et chansonniers, pour les faire valoir. Quand on lui demande de représenter la ministre de la Culture et des Communications, il le fait toujours à sa façon, avec passion. Les organisateurs d’un hommage à Félix-Antoine Savard, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, aimeront à ce point le texte de son allocution qu’ils le feront imprimer à 75 exemplaires sur papier Saint-Gilles.

André Gaulin aurait pu faire le saut en politique active dès 1975-1976. Il choisit pourtant de se consacrer pleinement à l’enseignement, à la recherche et à la publication. Les étudiants se pressent aux cours de ce professeur qui fait aussi de la politique. Avec des collègues comme Maurice Lemire, Gilles Dorion, Alonzo Leblanc et Aurélien Boivin, il consacre une grande part de son temps au travail quasi bénédictin d’édition du monumental Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec. Il est responsable de la poésie pour quatre des sept tomes que compte l’œuvre. Il y écrit des articles inspirés sur L’Homme rapaillé de Gaston Miron, sur Mémoire et suite fraternelle de Jacques Brault, sur L’Afficheur hurle de Paul Chamberland, sur Les Insolences du frère Untel de Jean-Paul Desbiens, sur Balises de Gilles Vigneault et sur Cent chansons de Félix Leclerc. Il y fait le point sur l’œuvre et la langue de Pierre Baillargeon. Plusieurs de ses études mettent en lumière les apports particuliers de poètes, de romanciers, d’essayistes et de chansonniers comme Leclerc et Vigneault, bien sûr, mais aussi comme la Bolduc.

S’intéressant à « La chanson comme discours » (illustration de la poésie orale sonorisée à partir de la chanson Fernand de Jacques Brel), il a été l’un des premiers, sinon le premier, à intégrer l’enseignement et la recherche sur la chanson francophone et québécoise au cursus universitaire. Il publie en 1994 chez Nuit blanche éditeur, avec la collaboration de Roger Chamberland, La Chanson québécoise de la Bolduc à aujourd’hui (anthologie) et, en 1996, chez Nota bene Tout Félix en chansons avec comme coresponsables Roger Chamberland et Aurélien Boivin.

S’il est l’universitaire qu’il est, dit-il, c’est parce qu’il a eu un parcours non conventionnel. Entre 1956 et 1967, il enseigne dans différentes régions du Québec, aussi bien au primaire, au secondaire, au collégial qu’à la formation des maîtres. Parallèlement, il obtiendra de l’Université Laval un baccalauréat en pédagogie (1960), un baccalauréat en catéchèse (1963), une licence lettres/histoire (1965), un diplôme de l’École normale supérieure (1966) et, en 1971, une maîtrise en lettres québécoises ayant pour sujet « Le thème de l’échec dans l’univers romanesque d’André Langevin ». Sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Sherbrooke (1975) sera publiée en 1980 par Les Presses de l’Université Laval sous le titre Entre la neige et le feu, Pierre Baillargeon, écrivain montréalais. Il attribue à l’influence de maîtres à penser comme Clément Lockwell, Jean-Charles Falardeau et Lucien Goldmann sa vision très sociale de la littérature. Il enseignera à la Faculté des lettres de l’Université Laval de 1970 à 1992. Il sera nommé professeur émérite en 2001.

C’est dans le combat pour la survie des écoles d’État qu’il s’initie au militantisme à la fin des années 1960. Il enseigne alors à l’École normale Laval de Québec. Or, souligne André Gaulin, les écoles d’État ont une tradition d’éthique du français qui est séculaire. En décidant de lier la formation des maîtres aux campus universitaires, le gouvernement sonne le glas de ces institutions. André Gaulin entre donc à l’université. Son combat se portera en d’autres lieux. Appelé à se rendre de plus en plus fréquemment à Montréal à titre de président de son syndicat de professeurs affilié à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), il est choqué de la place qu’y occupe l’anglais même dans les quartiers francophones. Il militera alors pour la valorisation d’un Québec français sur les plans national et international.

Devenu président de l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF) en 1970, il fonde la même année, avec des collègues, la revue Québec français qui se veut d’abord un journal pédagogique et de combat destiné à soutenir et à promouvoir la cause du français dans les écoles et la société québécoises. Le premier numéro dont il est le rédacteur principal paraîtra ensuite aux Éditions de l’homme sous le titre Livre noir. De l’impossibilité presque totale d’enseigner le français au Québec. Pendant près de quinze ans, ses éditoriaux, blocs-notes ou points de vue y constituent des réflexions sur la situation linguistico-historique du Québec, sur la détermination à mettre dans le fait de vivre en français sa vie « amériquoise ». C’est sous sa présidence que l’AQPF devient membre de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF).

L’importante tribune que constituent les « Journées de Sèvres », ces rencontres annuelles de la Commission Europe-Québec de la FIPF, offre la chance à André Gaulin et à ses collègues de sensibiliser les Européens au combat linguistique du Québec et aux diverses facettes de la culture d’ici. Sa participation à Littérature de langue française hors de France/Anthologie didactique, livre paru en 1976, est importante tant en ce qui a trait au choix des textes qu’en ce qui concerne la présentation des auteurs. Ces « Journées de Sèvres » marquent le début d’une fructueuse collaboration avec ceux qui, à travers le monde, partagent l’amour de la langue française. Au Brésil, en Argentine, en Finlande et au Danemark, des pays où il s’est rendu pour enseigner, prononcer des conférences ou participer à des colloques, on se montre intéressé, dit-il, à ce que disent et écrivent ces latins nordiques qui parlent français tout contre les États-Unis. André Gaulin aura contribué à faire rayonner le français, la littérature et la chanson d’ici dans des pays d’au moins trois continents. Il entretiendra des relations privilégiées avec la France, la communauté française de Belgique et l’Allemagne où, en 1981, l’Université de Freiburg-im-Breisgau lui décernera la médaille Albert-Ludwigs.

André Gaulin est aussi coprésident-fondateur, avec
François-Albert Angers, Marcel Pepin, Louis Laberge, Yvon Charbonneau, Jacques-Yvan Morin, Mathias Rioux et Albert Alain, du Mouvement Québec français (MQF) où il sera le délégué de l’AQPF pendant près de vingt ans.

André Gaulin est fait chevalier de l’Ordre des Palmes académiques en 1984 puis officier en 1996. Il est fait membre de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1999.


Georges-Émile Lapalme
Qui était Georges-Émile Lapalme ?
 

Date de remise du prix :
18 novembre 2003

Membres du jury :
Roland Arpin (président)
Jean-Claude Boulanger
Fernand Harvey
Arlette Pilote



Texte :
Gaëtan Lemay