Denise-Pelletier
Création de :
Denys Michaud

Récipiendaire

Lepage, Robert

Prix Denise-Pelletier 2003
Catégorie : Culturelle

Né le 12 décembre 1957
Québec

Robert Lepage - lauréat
Photo : Marc-André Grenier
Entrevue

Tout sans doute a été dit sur Robert Lepage. Homme de théâtre dans la pleine acception du mot, Robert Lepage, comédien, auteur, metteur en scène, réalisateur de cinéma, est un créateur polyvalent dont les talents exceptionnels sont reconnus partout dans le monde. A-t-il un don d’ubiquité? On le pense à Québec, il est à Londres, on le croit à Paris, il arrive d’Australie, sans cesse entre deux avions, entre deux productions, jouant, dirigeant, préparant un nouveau spectacle, tournant un film ; il parle cinq langues, en comprend sept et ne cesse d’étonner son entourage par son énergie et sa créativité débordantes.

Robert Lepage est un véritable phénomène, certains diront un génie. Pourtant rien ne semblait prédestiner à un fabuleux destin ce petit garçon né à Québec en 1957. Le père est chauffeur de taxi, la mère s’occupe de sa famille ; deux enfants adoptés précèdent Robert Lepage qui sera suivi d’une sœur, Lynda, son inséparable, son ange gardien. La maison héberge aussi les grands-parents et même un oncle ; la famille est heureuse malgré les épreuves et si elle ne nage pas dans l’argent, l’amour et le sens de la dérision sont omniprésents. Une enfance qui aurait pu être sans histoire. Mais Robert Lepage a sept ans quand l’alopécie fait de lui un enfant chauve. Dès lors, il doit affronter les quolibets et la cruauté enfantine. Mais le petit garçon est inventif et sait s’amuser avec une simple boîte de carton. Son adolescence sera marquée d’une désastreuse expérience de drogue qui le mène aux antidépresseurs. Heureusement, sa sœur Lynda veille. C’est elle qui pousse Lepage à jouer dans une pièce de Félix Leclerc, Le Petit Bonheur ; son personnage a du succès et il découvre que le théâtre est un art qui permet de se déguiser. C’est encore elle qui l’invite à voir pour la première fois du théâtre professionnel ; il s’agit de La Nuit des rois, dans une mise en scène d’André Brassard ; l’éblouissement est au rendez-vous, Robert Lepage découvre la mise en scène. Il rêvait d’être géographe, il sera comédien et le monde sera son royaume.

En 1975, il s’inscrit au Conservatoire d’art dramatique de Québec. À sa sortie du Conservatoire, Lepage part à Paris afin de faire un stage à l’école de théâtre dirigée par Alain Knapp. De retour à Québec, il participe à plusieurs créations comme comédien, metteur en scène ou auteur.

En 1980, il se joint au Théâtre Repère et s’impose rapidement comme un créateur exceptionnel. En 1984, il reçoit le Prix de la meilleure production canadienne à la Quinzaine internationale de théâtre de Québec pour le spectacle Circulations présenté « off festival ». Ce prix, le premier d’une très longue série, est totalement inattendu, offert dans le cadre d’un festival prestigieux, ce qui remplit l’auteur de fierté et lui donne confiance.

C’est en 1985 que Robert Lepage présente l’inoubliable spectacle La Trilogie des dragons qui lui vaut une reconnaissance nationale et internationale et une avalanche de prix : pour la meilleure mise en scène, il recevra le Prix du Festival de la Ciudad à Mexico, le Dora Mavor Moore Award décerné par la Toronto Theater Alliance ainsi que le Prix de la Fondation du Trident ; La Trilogie des dragons méritera aussi le Prix du meilleur spectacle de l’année offert par le Cercle des critiques de la capitale à Ottawa et celui offert par l’Association québécoise des critiques de théâtre ; on lui décernera également le Grand Prix du Festival de théâtre des Amériques à Montréal.

La personnalité de créateur de Robert Lepage est déjà bien affirmée, sa maîtrise des nouvelles technologies, sa passion pour la forme et la dimension esthétique de son travail séduisent et font de lui un précurseur qui ne cesse de surprendre les critiques et le public. Sa démarche est poétique et il privilégie la création collective et l’improvisation. Robert Lepage, par tous les aspects de son travail et de sa recherche, contribue à la redéfinition de la dramaturgie scénique, et ce, aussi bien à l’étranger qu’au Québec.

En 1986, il crée Vinci, son premier spectacle solo ; l’année suivante, c’est Le Polygraphe et, en 1988, Les Plaques tectoniques. Toujours il fait preuve de la même inventivité.

En 1989, le jeune créateur accepte le poste de directeur artistique du Théâtre français du Centre national des arts à Ottawa, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre son exploration personnelle. Cette expérience l’amène également à préciser ses besoins de créateur. Il retourne vivre à Québec, où sont ses racines, et retrouve ses complices, sa sœur Lynda Beaulieu et Michel Bernatchez. Robert Lepage affirme qu’il ne planifie pas sa carrière et qu’il préfère laisser les portes ouvertes, mais il doit s’appuyer sur une base très forte : « La clé de la création c’est le chaos, il faut semer le chaos et avancer dans le noir, ce qui demande une organisation très solide. » Cette organisation est assurée par son entourage et Lepage a désormais la liberté de consacrer tout son temps à la création.

En 1991, le public peut assister aux représentations d’un nouveau spectacle solo de Robert Lepage, Les Aiguilles et l’Opium, dont il est l’auteur, le metteur en scène et le comédien.

En 1992, Lepage, qui n’a pas peur des risques, s’attaque au théâtre de Shakespeare ; il fait la mise en scène du Songe d’une nuit d’été, devenant ainsi le premier Nord-Américain à diriger une pièce de Shakespeare au Royal National Theatre de Londres. Il proposera ensuite le Cycle Shakespeare, présenté avec succès au Canada, en Europe et au Japon. Son incroyable énergie le pousse en outre à faire les mises en scène des opéras Le Château de Barbe Bleue de Béla Bartok et Erwartung d’Arnold Schoenberg et, en 1993, il signe la mise en scène de Secret World de Peter Gabriel.

Si Lepage vit à 200 kilomètres à l’heure et exige le meilleur de lui-même, il en attend tout autant des comédiens et des équipes qui collaborent avec lui, et quand il demande l’impossible, il l’obtient toujours. C’est ce qui explique que le nom de Robert Lepage soit sur toutes les lèvres et qu’il brille sur les affiches partout dans le monde, que ce soit au Japon, en Suède, en Angleterre ou en France. Robert Lepage avoue qu’il ne craint pas de se mettre en danger devant le public, car cela lui permet d’aller plus loin et de transformer le pire en meilleur.

Pour se donner des moyens à la hauteur de ses aspirations, et surtout les moyens de la liberté, il a fondé en 1994 le groupe Ex Machina, compagnie de création multidisciplinaire dont il est le directeur artistique. Trois ans plus tard, en 1997, afin de favoriser la recherche et aussi les échanges avec les compagnies étrangères, il fonde La Caserne Dalhousie, un lieu magnifique où s’élaborent désormais tous ses projets et ses explorations et qui est ouvert aux observateurs étrangers.

En 1995, Robert Lepage scénarise et réalise son premier long métrage Le Confessionnal, présenté pour l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes ; une fois encore la récolte de prix sera impressionnante. Cette même année, il crée un nouveau spectacle solo, Elseneur, constitué d’extraits d’œuvres de Shakespeare.

Décidé à poursuivre sa démarche cinématographique, il crée sa compagnie de production, In Extremis Images ; tout en continuant son travail au théâtre, il signe l’adaptation de sa pièce Le Polygraphe, scénarise et réalise ainsi que son premier long métrage en anglais, Possible Worlds. Il présente La Damnation de Faust une première fois au Japon en 1999, puis à l’Opéra Bastille à Paris en 2001.

En 2000, son nouveau spectacle solo, La Face cachée de la lune, reçoit tous les hommages, les applaudissements et les prix ; ce succès se prolonge jusqu’en 2003 alors que le comédien Yves Jacques reprend le rôle de l’auteur; cinq prix Gascon-Roux récompensent cette production en septembre 2003. La pièce est aussi devenue un film, produit, réalisé et joué par Robert Lepage qui une fois encore reçoit les éloges des critiques. Outre les prix, Lepage est le récipiendaire d’un nombre impressionnant de décorations et de doctorats honorifiques, tant au Québec qu’au Canada et en France.

Robert Lepage se dit très flatté de recevoir le prix Denise-Pelletier parce que le Québec est un creuset exceptionnel de développement du théâtre et du spectacle, que la culture y est d’une importance capitale et que les créateurs et les artisans y sont d'un très haut niveau.


Denise Pelletier
Qui était Denise Pelletier ?
 

Date de remise du prix :
18 novembre 2003

Membres du jury :
Bernard Gilbert (président)
Louise Bail
Jean Beauchesne
Monique Hubert



Texte :
Janette Biondi