Gilles Bibeau

L’industrie de la génétique. Les gangs de rue. La médecine traditionnelle africaine. La pédiatrie multiculturelle… En se penchant sur toutes ces questions, l’anthropologue Gilles Bibeau a su décrypter les grands enjeux des sociétés contemporaines et poursuivre une réflexion de fond sur la nature humaine. Il a mis en évidence la richesse qu’engendre la différence et a dénoncé les tentatives d’uniformisation destructrices du potentiel de créativité des sociétés humaines. Ses écrits sont parcourus par une même vision de l’humain, à la jonction de ses dimensions biologique, sociale et culturelle.

Gilles Bibeau naît à Sorel-Tracy le 30 avril 1940. Grandir avec neuf petits frères et une grande sœur l’a certainement sensibilisé à la solidarité et à la singularité de chaque individu. Son père, ouvrier d’usine, a à cœur de léguer à chacun de ses enfants ouverture d’esprit et éveil intellectuel. Sa mère lui transmet joie de vivre et sens de l’accueil. Avant même de terminer ses études au Séminaire de Saint-Hyacinthe, Gilles Bibeau a déjà le désir d’aider les autres et de partir à la découverte du monde. Son ambition : marcher sur les traces des médecins missionnaires, de préférence en Afrique. Après un baccalauréat en biochimie à l’Université de Montréal, le jeune homme fait un séjour d’étude en Belgique, en lien avec l’Université catholique de Louvain, avant d’obtenir une licence en religions comparées à l’Université pontificale grégorienne de Rome, en Italie.

Très sportif, il passe beaucoup de temps sur les patinoires, jouant même quelques matches avec l’équipe nationale de hockey de Belgique. Mais l’Afrique fait toujours partie de ses rêves. En 1970, il complète son doctorat en religions comparées à l’Université Lovanium de Kinshasa, capitale du Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo), où il étudie aussi l’anthropologie et la linguistique africaine. Même si la pratique médicale continue de le tenter, il préfère réfléchir aux fondements des traditions thérapeutiques.

Gilles Bibeau publie ses premiers articles scientifiques sur les savoirs médicaux africains. Puis, il cherche notamment à comprendre comment, selon les régions du monde, l’être humain se représente son propre corps et les maladies qui peuvent l’affliger. Ce qui l’intéresse, c’est de donner un sens aux similitudes et aux différences qu’il observe, pour mieux saisir l’être humain dans sa complexité et dans sa diversité.

En Afrique comme ailleurs plus tard, Gilles Bibeau entretisse les questions qui l’animent à celles qu’explore sa conjointe, Ellen Corin, anthropologue et psychanalyste d’origine belge, qui consacre l’essentiel de ses propres recherches aux rapports entre subjectivité et dynamiques culturelles.

Lorsque le couple s’établit au Québec en 1979, Gilles Bibeau se sent décalé par rapport au monde qui l’a vu naître, après avoir passé près de 20 ans sur d’autres continents. Il enseigne d’abord l’anthropologie de la santé à l’Université Laval, après y avoir reçu son doctorat en anthropologie. Puis en 1981, il prend la tête du Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, où il anime le Groupe interuniversitaire de recherche en anthropologie médicale et en ethnopsychiatrie.

Au Québec, une partie importante de ses travaux porte sur l’univers culturel des jeunes et sur leurs problèmes de santé. En 1986, il est cofondateur de la revue Psychotropes, consacrée à l’analyse des conduites addictives de tout genre. Comme anthropologue, il est nommé responsable d’un groupe de travail gouvernemental sur les problèmes de santé mentale des néo-Québécois, dont il relate les réflexions dans un livre intitulé La santé mentale et ses visages, un Québec pluriethnique au quotidien.

En 2003, Gilles Bibeau publie La gang, une chimère à apprivoiser, un ouvrage sur les gangs de rues. Il y adopte une position critique à l’égard de la philosophie sociale dominante, centrée sur le maintien de l’ordre. L’anthropologue s’implique aussi concrètement dans la pratique. Pour prévenir le suicide chez les jeunes Atikamekws, par exemple, il a récemment contribué à mettre en place un programme de philosophie pour enfants, qui vise à redonner aux jeunes autochtones fierté et sentiment d’identité.

Gilles Bibeau est également un acteur clé dans le développement de la pédiatrie interculturelle au Québec. En 2001, il participe à la mise sur pied, à l’hôpital Sainte-Justine, d’un regroupement d’anthropologues et de pédiatres qui travaillent à humaniser une médecine très technique, en tenant compte de la diversité culturelle des enfants malades et de leur famille. L’unité de pédiatrie interculturelle de Sainte-Justine est aujourd’hui considérée comme un modèle du genre à l’échelle internationale.

Durant toute sa carrière, Gilles Bibeau n’a jamais cessé de collaborer avec plusieurs institutions des pays du Sud. À l’heure actuelle, par exemple, il préside le conseil scientifique international du Centre de recherche en santé de Nouna, au Burkina Faso, pays dans lequel il codirige un important programme d’amélioration de la couverture vaccinale des enfants. Depuis quinze ans, il a aussi tissé de nombreux liens avec l’Inde et avec l’Amérique latine, et a notamment contribué à créer un réseau international sur les déterminants sociaux de la santé.

Gilles Bibeau a publié treize ouvrages, 64 chapitres de livres et plus de 100 articles dans des revues savantes. Ses écrits, comme les conférences qu’il prononce régulièrement, révèlent une rigueur et une précision de pensée exceptionnelles. En 2004, son ouvrage intitulé Le Québec transgénique: science, marché, humanité lui a valule prix Jean-Charles-Falardeau de la Fédération canadienne des sciences sociales. Il a dirigé les recherches de plus d’une centaine d’étudiants de deuxième et troisième cycles et a enseigné au Brésil, en Espagne, en France, au Costa Rica, en Colombie, au Pérou, au Burkina Faso, au Nicaragua et aux États-Unis.

Parlant neuf langues, dont le lingala et le ngbandi, Gilles Bibeau a commencé à étudier l’hindi à l’âge de 60 ans. Ouvert et avenant, il noue facilement des liens avec des personnes de toutes origines et garde une grande curiosité qui le rend disponible à la découverte. Passionné comme au premier jour, l’anthropologue a toujours travaillé soirs et fins de semaine. Chaque année, il fait une à deux fois le tour de la planète, profitant de ses voyages pour prendre contact avec les milieux intellectuels, littéraires et populaires des régions qui l’intéressent. Avant de retourner bien vite à ses réflexions et à sa famille.

Paul-André Crépeau

Quand on a une passion pour une langue, on veut faire en sorte qu’on puisse d’abord l’exprimer soi-même de la meilleure façon, puis qu’elle soit mise au service de nos concitoyens. » Cette profession de foi, révélatrice de l’œuvre de toute une vie, Paul-André Crépeau en a fait le fondement de sa carrière de juriste et de pédagogue, une carrière si féconde et si admirable qu’elle lui a valu le prix Léon-Gérin en 2002.

Élevé à Gravelbourg en Saskatchewan par une mère institutrice, québécoise francophone, et un père avocat, américain anglophone, le lauréat 2008 du prix Georges-Émile-Lapalme apprend très tôt à suivre cette consigne maternelle : « on parle anglais à papa et français à maman, et surtout on ne mélange pas les deux langues! » Ce sillon tracé dans un esprit rigoureux et méthodique vaudra aux compatriotes de sa province d’adoption, le Québec, le plus ardent défenseur de la qualité et de la précision de la langue dans l’exercice du droit privé.

En 1959, après des études supérieures récompensées par des bourses prestigieuses qui lui ont permis de parfaire ses connaissances tant en Grande-Bretagne qu’en France, Paul-André Crépeau se joint au corps professoral de l’Université McGill. Il y enseigne, d’abord en anglais, le droit civil. « C’était pour moi une façon de traverser le mont Royal pour enseigner un droit d’inspiration française, mais en langue anglaise, dans une langue civiliste et non dans une langue de common law. » Il saisit à ce moment-là l’occasion de partager, avec ses classes, sa fine connaissance des tiraillements entre les principes du code civil et les règles de la common law qui sont, comme chacun le sait, les deux sources du droit au Québec.

Paul-André Crépeau se pose très tôt cette question quasi prémonitoire, sans doute inspirée par l’âge vénérable du code civil en vigueur, daté de 1866 : est-ce possible de « voir le droit civil du Québec s’épanouir et devenir un corps de lois vivant, moderne, sensible aux préoccupations, accordé aux exigences, répondant aux besoins de cette société québécoise en pleine mutation, à la recherche d’un équilibre nouveau? »

Comment s’étonner, alors, qu’en 1965 le ministre de la Justice de l’époque demande à ce brillant juriste, théoricien du droit privé, de devenir président de l’Office de révision du Code civil. À ce titre, il coordonne les travaux des divers comités qui mènent une réflexion collective sur les institutions fondamentales du droit civil concernant la personne humaine, la famille, les successions, la propriété, les sûretés, le contrat, la responsabilité civile et le droit international privé. Douze ans plus tard, le 15 octobre 1977, Paul-André Crépeau dépose le Projet de Code civil, rédigé en français et en anglais, les deux langues législatives du Québec. Dans le respect de la grande tradition d’inspiration française, concision et cohérence forment la trame de cet écrit qui inspirera largement le nouveau Code civil du Québec de 1994.

Les projets d’envergure qui sollicitent la science et la ténacité de Me Crépeau ne manquent pas. Alors qu’il travaille à la refonte du Code civil, et toujours à la demande des plus hautes autorités, il livre, avec la précieuse collaboration de son collègue constitutionnaliste Frank R. Scott, le Rapport sur un projet de loi concernant les droits et libertés de la personne auquel puisera le législateur pour élaborer la Charte québécoise des droits et libertés de la personne adoptée en 1975. Un an plus tard, Paul-André Crépeau, nouveau titulaire de la prestigieuse Chaire Arnold Wainwright, fonde au sein de l’Institut de droit comparé de l’Université McGill le Centre de recherche en droit privé et comparé du Québec, qu’il a dirigé de 1975 à 1996. Le Centre a pour mission de promouvoir des travaux destinés à faciliter et à assurer l’intelligence, l’application et l’interprétation du nouveau droit civil. On y lance, en 1978, le grand projet du Dictionnaire de droit privé et lexiques bilingues, un travail titanesque dont l’objectif ultime est de définir environ 10 000 termes, tant de source provinciale que de source fédérale, traduisant la réalité juridique du droit civil canadien applicable au Québec. Paul-André Crépeau, instigateur attentif et dévoué de ce projet hors norme, traduit en ces mots ses propres appréhensions : « Je vous avoue qu’à ce moment-là, je savais que j’étais téméraire… ». Trente ans plus tard, les juristes et les linguistes qui ont contribué à ce grand chantier jurilinguistique ont établi les définitions de plus de 6 000 termes, en français et en anglais, et le travail se poursuit.

En préface de la première édition publiée en 1985, Paul-André Crépeau conclut sa présentation en citant La langue de chez nous d’Yves Duteil, « C’est une langue belle à qui sait la défendre…». Ce vers est inscrit en filigrane de chacun des articles de l’indispensable ouvrage de référence qui a vu le jour grâce à la volonté sans faille de Me Crépeau et, comme il aime le préciser, grâce à la contribution scientifique de linguistes de l’Office québécois de la langue française et de l’Université de Montréal qui ont assuré, dès le départ, la justesse de la démarche lexicographique et la normalisation linguistique.

La troisième édition du Dictionnaire, publiée en tomes distincts, Famille (1999), Obligations (2003) et Biens (attendu en 2009), offre aux juges, aux divers praticiens, aux rédacteurs législatifs, aux professeurs et aux étudiants un outil essentiel dans un contexte où la maîtrise de la langue est une condition sine qua non de l’application juste et équitable des lois.

Au fil du temps, les honneurs et les hommages se sont faits toujours plus prestigieux et plus nombreux pour saluer l’apport de Me Crépeau à l’avancement des connaissances en droit privé et au rayonnement de la culture juridique d’inspiration française. Le lauréat du prix Georges-Émile-Lapalme 2008 est, notamment, titulaire de huit doctorats honorifiques d’universités canadiennes et françaises. Il est membre de la Société royale du Canada depuis 1980; il a reçu le prix Robert-Dennery de la Faculté de droit de Paris en 1956, la bourse Killam du Conseil des arts du Canada en 1984 et 1985, le Prix du Gouverneur général pour le droit en 1993 et le prix Léon-Gérin en 2002. Il a été fait compagnon de l’Ordre du Canada en 1992, officier de l’Ordre national du Québec en 2000, chevalier de l’Ordre national du Mérite de France en 1984, et commandeur de l’Ordre national des Arts et des Lettres de France en 2004. Il a été nommé conseiller de la Reine en 1969 et Advocatus emeritus du Barreau du Québec. L’Association du Barreau canadien a d’ailleurs créé, en son honneur, le prix Paul-André-Crépeau qui récompense des travaux de recherche relatifs au droit du commerce international.

Professeur émérite de la Faculté de droit de l’Université McGill, Paul-André Crépeau se range auprès des pionniers québécois de la jurilinguistique, en plus d’être considéré comme le père spirituel du Code civil du Québec. Son amour pour la langue française a façonné chaque pièce du legs inestimable qu’il a fait à la société québécoise et dont la nomenclature souffrira toujours quelques oublis. Retenons que s’il reçoit un deuxième Prix du Québec, cette fois pour sa contribution à la qualité et au rayonnement de la langue civiliste québécoise, c’est parce qu’il a permis à notre système juridique de se réapproprier son identité par la justesse, la rigueur et la beauté de sa langue.

Laurier Lacroix

D’une certaine façon, Laurier Lacroix est né à l’histoire de l’art en 1968. Il étudie alors en psychologie à l’Université Laval, après y avoir obtenu un baccalauréat en pédagogie. Cet été-là, il s’envole pour l’Allemagne : choc culturel, et esthétique! Au retour, Laurier Lacroix change radicalement de voie. L’ardent désir de transmettre la mémoire collective, partout à l’œuvre dans le parcours fécond qui est le sien, s’inscrit dès l’enfance passée à Sainte-Justine, un village au rude climat appalachien situé près de la frontière américaine. Fils de cultivateurs et benjamin de neuf enfants, le futur historien d’art et muséologue a les pieds bien ancrés dans la terre pierreuse et la tête dans le grenier. Le grenier, la cave : « des espaces symboliquement déterminants », dit aujourd’hui Laurier Lacroix.

« Je suis un concret. J’ai besoin d’un contact avec les objets, besoin de m’en imprégner. Cela vient sans doute de mes origines : chez nous il y avait quantité d’instruments aratoires, et le monde matériel a toujours été très important pour moi », ajoute l’historien d’art. C’est ainsi que depuis sa maîtrise sur le peintre Ozias Leduc, obtenue à l’Université de Montréal en 1973, il ne se lasse pas de visiter les ateliers d’artistes, trouvant là des éléments précieux à une compréhension intime des œuvres. Mais comment ne pas voir, aussi, toute la générosité qui sous-tend une telle démarche? Plusieurs jeunes créateurs ont en effet bénéficié de l’attention compétente de Laurier Lacroix, comme en témoignent ses nombreux articles qui se rapportent à l’art contemporain.

Le réputé historien d’art appartient en fait à la catégorie des prodigues, aussi naturellement que d’autres sont avaricieux. Il aime mettre les jeunes créateurs en avant, et associer ses étudiants aux projets qu’il poursuit. Projets souvent de grande ampleur, avec les musées d’État, mais pas toujours : « l’accessibilité de la culture dans les régions, c’est capital », affirme Laurier Lacroix. Il prêche par l’exemple : son engagement auprès des « petits » musées est profond et indéfectible. Au fil des ans, nombre d’entre eux ont ainsi bénéficié de son expertise et de celle de ses étudiants stagiaires, entre autres pour l’élaboration d’outils liés à l’acquisition, au développement et à la conservation des collections. Un travail de l’ombre s’il en est, mais nécessaire à la qualité de l’offre muséale, ô combien!

Son titre de muséologue, Laurier Lacroix l’a acquis en 1974, au terme d’études à la prestigieuse École du Louvre, à Paris. Une fierté pour le garçon de Sainte-Justine, qui s’estime « choyé » d’avoir été de la première génération de la démocratisation de l’enseignement. Cela lui permettra d’être le commissaire d’une vingtaine d’expositions en art historique et en art contemporain, dont au moins deux ont une envergure exceptionnelle : la rétrospective Ozias Leduc (1864-1955), Une œuvre d’amour et de rêve, présentée en 1996-1997 (une collaboration du Musée des beaux-arts de Montréal et du Musée national des beaux-arts du Québec), et Suzor-Côté, Lumière et matière, en 2002-2003.

Leduc et Suzor-Côté (mort en 1937) sont aussi les artistes fétiches de Laurier Lacroix. « Ils représentent deux aspects opposés de la “personnalité”, de la culture québécoise. Leduc est un introverti, un mystique, un méditatif. Suzor-Côté est un extraverti, un mondain, dont la peinture et la sculpture sont très libres. » Lorsque Laurier Lacroix entreprend son mémoire sur Leduc, le peintre n’a pas la cote : trop associé à l’art sacré – il fut un grand décorateur d’églises –, dans une société qui se détourne de la pratique religieuse. Le peintre de Saint-Hilaire est aujourd’hui reconnu à sa juste valeur, en très grande partie grâce aux travaux novateurs de Laurier Lacroix.

Le professeur qu’il est depuis 1976 – d’abord à l’Université Concordia, puis à l’Université du Québec à Montréal depuis 1988 – dit chercher à « amener les étudiants à s’approprier des volets de l’histoire ». Ce désir, Laurier Lacroix le nourrit au fond pour l’ensemble de la société, c’est la constante qui lui permet de pratiquer un éclectisme en somme cohérent. Il se perçoit d’ailleurs moins comme un théoricien que comme un chercheur et un « diffuseur », pour qui les expositions, les conférences, les articles (souvent publiés dans des revues de vulgarisation) sont autant de façons d’amener l’art près de la population.

À sa façon discrète, Laurier Lacroix est un devancier. Ainsi, il a fortement contribué au mouvement de réhabilitation des églises, en montrant qu’elles étaient « des lieux patrimoniaux très importants ». Ce mouvement devait mener à la mise sur pied de la Fondation du patrimoine religieux du Québec en 1995 – devenue depuis 2007 le Conseil du patrimoine religieux du Québec – et, plus globalement, à la réconciliation des Québécois avec cet héritage. Il sera également parmi les pionniers de la conservation préventive. À son instigation, et en collaboration avec des restaurateurs du Centre de conservation du Québec et de l’Institut canadien de conservation, une série de 19 vidéos sera produite sur le sujet entre 1991 et 1994. En plus de servir largement aux spécialistes d’ici, la série a connu un retentissement jusqu’en Afrique et en Asie. Et a eu un prolongement télévisuel avec l’émission Protégez vos collections. Conseils et techniques à suivre diffusée sur le canal Savoir en 1999.

Laurier Lacroix est aussi homme de grands travaux. Par exemple sa thèse de doctorat sur le fonds de tableaux Desjardins fait maintenant autorité. Ce fonds, désigné par Gérard Morisset lui-même, dans les années 1930, comme la « Collection Desjardins », comprend à l’origine 180 tableaux datant des XVIIe et XVIIIe siècles; les prêtres Philippe et Louis-Joseph Desjardins les avaient apportés à Québec en 1817 et 1820, afin de décorer les églises. Laurier Lacroix semble bien le premier à en avoir montré l’influence déterminante sur la production des artistes québécois du XIXe siècle. Actuellement, et depuis 2004, il se consacre à un très ambitieux projet de recherche sur la peinture en Nouvelle-France.

En 2009, après avoir formé quelques générations d’historiens d’art, Laurier Lacroix prendra sa retraite de l’enseignement. Mais de l’enseignement uniquement. Tout juste au seuil de la soixantaine, il a des recherches en cours et une foule de projets en tête – cette tête qui continue d’habiter les greniers de l’histoire et de la mémoire collectives. « Mon cheminement témoigne qu’en trente ans, beaucoup de chemin a été parcouru au Québec en matière d’appropriation du patrimoine culturel. Il reste néanmoins de grands défis. Par exemple, comment transmettre ce patrimoine aux néo-Québécois, comment faire en sorte qu’eux aussi le connaissent et se l’approprient? »

Laurier Lacroix dit en somme que l’inaction n’est pas pour lui. « En plus, lance-t-il, ce n’est pas le travail qui manque! »

Anik Bissonnette

Pour Anik Bissonnette, la danse est non seulement un métier, mais « le plus beau métier du monde ». Quiconque a vu son corps gracile évoluer sur scène comprend ce qu’elle veut dire lorsqu’elle avance que « danser n’est pas qu’un art, c’est aussi une façon de vivre et de s’exprimer : une façon d’être bien ». Tout à la fois athlète et artiste de haut niveau, la danseuse a vu sa renommée grandir au fil des ans grâce à une maîtrise physique et intérieure qui a mystifié plus d’un créateur sur son parcours.

Formée au sein des Ballets Eddy Toussaint, elle amorce sa carrière professionnelle à l’âge de 17 ans et constituera avec le danseur Louis Robitaille un duo sublime qui marquera la mémoire collective. Nommée première danseuse au sein des Grands Ballets Canadiens un an après son arrivée dans la troupe en 1989, Anik Bissonnette y évoluera durant 18 ans avant de prendre, en 2007, une « retraite » des plus actives, après s’être illustrée, tant sur la scène nationale que sur la scène internationale, comme l’une des interprètes les plus talentueuses de sa génération. Si elle chérit avec autant de respect et d’admiration le répertoire classique, c’est qu’elle en connaît aujourd’hui les moindres facettes et sait la rigueur et l’abandon nécessaires au danseur pour en communiquer la profonde richesse. Initiée au ballet classique dès l’âge de 15 ans, elle y trouvera immédiatement un défi à sa mesure : « Donner vie à un chef-d’œuvre s’avère fascinant, mais constitue peut-être le plus difficile des engagements », croit celle pour qui la fidélité aux pièces des grands maîtres est cruciale, voire sacrée.

Aussi la conscience de l’histoire fait-elle partie intégrante, selon Anik Bissonnette, du métier de danseur. Anik Bissonnette a tenu les premiers rôles dans des ballets aussi réputés que Casse-Noisette, Les Sylphides, Giselle, Coppélia ou Le lac des cygnes, la danseuse a su offrir à un public exigeant et connaisseur le plus beau cadeau que puisse livrer une interprète de sa trempe : garder vivant un répertoire légendaire tout en insufflant, par sa grâce inouïe et son impressionnant phrasé corporel, vie et fraîcheur à des chorégraphies mille fois réinterprétées. Celle dont on a souvent souligné la présence à la fois douce et forte sur scène a donc appris à composer magnifiquement avec l’angoisse d’être sans cesse comparée aux interprètes les plus célébrées, pression qu’elle a su apprivoiser avec un indiscutable brio.

Et si elle est arrivée à porter à la scène avec autant d’aisance et de personnalité certains des rôles mythiques qu’offrent les ballets du répertoire classique ainsi que de nombreuses créations contemporaines, c’est également parce qu‘Anik Bissonnette croit plus que tout au travail du temps et à la maturité artistique. Tandis que plusieurs danseurs interrompent désormais leur carrière dans la jeune trentaine, l’étoile québécoise n’a tiré sa révérence qu’à l’âge de 46 ans, une décennie après avoir connu les joies de la maternité. « En début de carrière, le danseur est très concentré sur lui-même et doit s’ajuster à une discipline de fer, remarque la danseuse. Ce n’est qu’en persévérant que l’on trouve cet équilibre si fragile qui nous permet de nous ouvrir au monde extérieur tout en demeurant intensément concentré sur le travail. En devenant mère, avance Anik Bissonnette, je suis persuadée d’être devenue une meilleure danseuse. »

Une certitude qui s’est vue confirmée par tout le milieu de la danse et celui des arts en général, qui unirent sans relâche leurs voix pour célébrer la virtuosité de celle dont Gilles Vigneault évoquait en ces mots la délicatesse : « Sa grâce sans artifices et la pureté de sa gestuelle ont sculpté l’espace des dernières décennies. » Et si Anik Bissonnette recherche sans cesse la perfection pour la mettre au service de l’œuvre qu’elle défend, elle a toujours fait montre de la même déférence envers les autres, sa diplomatie naturelle et son vif talent de communicatrice l’amenant à entretenir avec tous ses collègues des relations fécondes, de profondes alchimies.

Reconnue partout dans le monde, unanimement saluée par la critique, Anik Bissonnette a dansé pour plusieurs chorégraphes de renom et s’est jointe à de prestigieuses compagnies. En 1985, elle se voit décerner le titre de meilleure interprète à l’Internationale de danse Porsche du Canada, honneur qui dirige sur elle d’importants projecteurs, attirant l’attention de nombreux chorégraphes et directeurs artistiques à l’échelle mondiale : dès lors, elle partagera la scène avec les danseurs les plus acclamés, et ce, en Italie, en Australie, en Grèce, en Ukraine, en France et aux États-Unis.

Si elle ressort grandie de ses collaborations avec des géants de la création, tels George Balanchine, William Forsythe, Jiri Kylian, Ohad Naharin, Nacho Duato et James Kudelka qui a créé pour elle nombre de rôles sur mesure, la danseuse est toujours restée fidèle à ses racines et défend avec une intégrité que tous ses collaborateurs disent sans faille la cause de la danse. Que ce soit à titre de présidente du Regroupement québécois de la danse (RQD) ou comme directrice artistique du Festival des Arts de Saint-Sauveur, Anik Bissonnette déploie depuis plusieurs années déjà une énergie colossale afin de contribuer à la reconnaissance de la danse, qu’elle voit comme un art de création autant que de perfection. Mue par un désir sans cesse renouvelé de redonner au milieu qui l’a mise au monde une part de son dynamisme, Anik Bissonnette s’active sans relâche et défend sa discipline sur toutes les tribunes.

Celle qui fut au service des chorégraphes durant près de trente ans entend maintenant défendre l’épanouissement d’une discipline qui s’avère selon elle le plus complet des modes d’expression. « La danse n’est pas simplement la danse, souligne-t-elle, enflammée. C’est aussi la musique, le théâtre; le danseur est un artiste et un athlète, ce qui lui demande un engagement à la fois mental et physique, en plus d’une capacité d’analyse et de réflexion aiguë. » Constamment à l’affût de brillantes astuces qui permettront à la danse de joindre un plus large public, Anik Bissonnette continue de mettre en œuvre sa rigueur et son dévouement légendaires afin de toucher jeunes et moins jeunes, faisant irradier sa passion jusque dans les milieux les plus défavorisés de Montréal. Ainsi a-t-elle mis sur pied pour le Fonds Casse-Noisette pour enfants des Grands Ballets Canadiens de Montréal, des ateliers permettant aux jeunes moins fortunés de connaître les plaisirs de la danse, et peut-être d’y aspirer, eux aussi.

Anik Bissonnette est décrite par ses pairs comme une femme humble et généreuse, loyale et déterminée, et tous ceux qui ont eu la chance de la côtoyer s’entendent pour dire qu’elle a su donner au métier d’interprète ses lettres de noblesse, emportant à ses côtés, dans le firmament des étoiles de la danse, un art pour lequel elle conserve une passion pure et le plus profond respect. Cet engagement et cette quête de l’excellence, mis au service de son art, lui ont valu divers prix et honneurs dont le titre d’officier de l’Ordre du Canada en 1995, celui de chevalier de l’Ordre du Québec en 1996 et le Prix du public au Gala du Ballet de Budapest en 2005 et en 2007.

En lui décernant le prix Denise-Pelletier, la société québécoise reconnaît le talent d’une interprète d’exception doublée d’une femme engagée dont la mission essentielle, faire apprécier la danse à sa juste mesure, a déjà touché de manière indélébile un public qui lui est devenu fidèle, au Québec comme à l’étranger.

Ghyslain Dubé

Parmi les grands noms de la recherche industrielle au Québec, celui de Ghyslain Dubé se distingue sans conteste. Chercheur au Centre de recherche et de développement Arvida (CRDA) de Rio Tinto Alcan depuis plus de trente ans, Ghyslain Dubé a contribué à faire avancer, de façon notoire, l’industrie de l’aluminium. Si l’expertise québécoise dans ce domaine est désormais reconnue à l’échelle internationale, l’esprit visionnaire de ce chercheur industriel y est certainement pour beaucoup.

Les travaux de Ghyslain Dubé ont eu des répercussions sur les plans scientifique, technologique et économique. Parmi ses principales contributions, il a obtenu un grand succès dans le développement et la commercialisation d’équipements industriels innovateurs pour la préparation des alliages. Grâce aux travaux et à la persévérance de ce chef de file, l’industrie de l’aluminium est devenue plus productive et la qualité de ses produits s’est nettement améliorée.

Aujourd’hui, la plupart des alumineries au monde bénéficient du fruit des recherches de Ghyslain Dubé. Le procédé de traitement de l’aluminium en creuset (TAC) qui permet aux producteurs d’éliminer certains métaux dissous indésirables dans l’aluminium en fusion, sans utilisation de chlore, et des appareils de mesure (LiMCA, AlSCAN) permettant de garantir la qualité des produits sont des exemples parmi plusieurs des innovations diffusées à l’échelle mondiale. Les retombées économiques de ces innovations pour le Québec sont estimées à plus de 500 millions de dollars. Près de 200 emplois d’ingénieurs et de techniciens et près de 100 emplois indirects chez divers entrepreneurs ont été créés pour servir les besoins de l’industrie, sans compter la vente de technologies et d’équipements de procédés sous licence par des équipementiers du Québec.

Né en 1949 à l’Isle-Verte, un petit village près de Rivière-du-Loup, Ghyslain Dubé a été attiré très jeune par la chimie et les technologies. Après des études en sciences pures à Québec, il décide d’entreprendre des études universitaires en chimie appliquée à l’Université de Sherbrooke au moment où les premiers programmes coopératifs se mettaient en place. À la fin de sa maîtrise, on l’encourage fortement à poursuivre au doctorat, mais ses expériences de stagiaire chez Alcan l’ont vite convaincu de son vif attrait pour la recherche industrielle, au grand dam de ses professeurs.

Dès ses premières années au CRDA, il a mis sur pied un groupe de chercheurs responsables de tous les aspects de la métallurgie de l’aluminium liquide. Depuis, en trente ans de carrière, Ghyslain Dubé a plusieurs inventions à son actif. Une centaine de publications sont issues de ses travaux et plus de trente familles de brevets ont été déposées. Guidé par une intuition propre aux grands chercheurs, Ghyslain Dubé a su développer des technologies devenues essentielles dans l’industrie de l’aluminium. Ces technologies ont aussi eu un impact sur la protection de l’environnement notamment par la réduction de la consommation d’énergie et des pertes de métal ainsi que par l’élimination du chlore.

Comment un tel succès est-il possible? Se décrivant comme une personne « plutôt pressée », Ghyslain Dubé est avant tout un homme d’équipe et un rassembleur. Il a eu le flair dans les années 1970 d’établir des partenariats entre le milieu industriel et le milieu universitaire, une façon de faire fort peu courante à l’époque. « J’ai toujours dit : il ne faut pas juste vendre du métal, il faut savoir faire de l’aluminium. Ce savoir a une valeur aussi importante que le métal lui-même. » Avec un pouvoir de persuasion peu commun, il a même réussi à recruter au CRDA un de ses anciens professeurs de l’Université de Sherbrooke qui avait souhaité le voir poursuivre une carrière de chercheur universitaire. Au fil des ans, parallèlement aux alliances universitaires, Ghyslain Dubé a créé des partenariats avec des entreprises spécialisées en ingénierie et en conception d’équipements industriels.

Esprit vif et grand lecteur, Ghyslain Dubé aime bien citer George Bernard Shaw, lauréat du prix Nobel de littérature en 1925 : « On voit des choses et on se demande pourquoi elles existent. Moi je rêve de choses qui n’ont jamais existé et je me demande pourquoi pas? » Le chercheur Dubé estime que le succès de toute activité de recherche industrielle repose sur trois principes essentiels : rêver, réaliser et recommencer. « Or, la réalisation des rêves est la partie la plus difficile du processus d’innovation, affirme-t-il. L’esprit entrepreneur doit se conjuguer avec l’esprit scientifique pour déjouer, au besoin, l’inertie des systèmes en place ou l’ordre établi, comme le disait si bien Machiavel. »

Se considérant choyé d’avoir pu réaliser plusieurs de ses rêves pour le bénéfice et le rayonnement de la société, mais aussi pour l’industrie de l’aluminium au Québec, il a toujours perçu la connaissance scientifique non seulement comme une façon de créer de la valeur, mais aussi comme un avantage compétitif. « La science, dit-il, c’est un levier. » Tout en ajoutant qu’il faut aussi avoir le désir de défier le statu quo, de prendre des initiatives et d’être tolérant. « Les erreurs ne sont pas des échecs, mais des éléments de connaissance, croit-il. Un ingrédient fondamental pour progresser, c’est la volonté d’influencer et de changer les choses. »

Outre l’aluminium, Ghyslain Dubé a aussi une passion pour le bois. Ébéniste à ses heures, il a agrandi lui-même son chalet dans la région du Saguenay et construit des meubles, mais à un rythme « beaucoup plus lent ». « J’innove en science, mais je copie des antiquités! », lance-t-il en soulignant à la blague la patience de sa famille à cet égard. Il a toujours accordé aussi une grande place à la lecture notamment d’œuvres biographiques historiques. Les vies de Charles de Gaulle, Darwin, Mao Zedong ou du Cardinal de Richelieu n’ont plus de secret pour lui.

Aujourd’hui, Ghyslain Dubé agit principalement comme conseiller scientifique auprès d’un consortium d’universités québécoises qui réalisent de la recherche de pointe en métallurgie de l’aluminium en lien avec le CRDA et il guide les jeunes spécialistes en recherche industrielle. Bien qu’il ait été souvent approché pour occuper des postes de nature plus politique, il a toujours décliné les offres. « À la base, je suis un scientifique, les postes stratégiques ne m’ont jamais vraiment intéressé. Je n’ai pas voulu m’éloigner du laboratoire, ma motivation est là. »

En revanche, l’enseignement l’attire de plus en plus. « Si la réincarnation existe, je vais réapparaître en professeur dans une école secondaire! », lance-t-il en songeant à ses prochains projets professionnels. Ghyslain Dubé est convaincu que les jeunes ont besoin de modèles positifs et de contact direct avec la réalité. Se souvenant encore du nom de chacun de ses professeurs de chimie au secondaire et au cégep, il considère que ces années sont cruciales pour démystifier certaines peurs et donner confiance aux jeunes.

Au fil de sa carrière, Ghyslain Dubé a remporté plusieurs reconnaissances prestigieuses dont le prix Joseph-Armand-Bombardier de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), le Prix de l’Association de la recherche industrielle du Québec et le prix Canada pour l’excellence en affaires. À trois reprises depuis 1983, il a également reçu le prix J.-Alfred-Dubuc en innovation technologique du Mérite scientifique régional.

« Réussir nécessite beaucoup de persévérance, pense Ghyslain Dubé, mais il faut avoir du plaisir au travail et être honnête avec soi-même. La satisfaction vient de la connaissance que nous avons de nos propres limites et de nos zones de confort. »

Jacques Leduc

Quarante-cinq ans de carrière, trente films, des milliers de photos, des textes sur le cinéma. On peut ainsi résumer la vie et l’œuvre de Jacques Leduc, son parcours à la fois personnel et hybride. Sa carrière a été marquée par des ruptures et des constantes, et si on y regarde de près on découvre un homme profondément engagé, préoccupé par les situations sociales et politiques, n’hésitant pas dans le métier à déjouer les rouages de la réalisation, à être indocile aux règles établies. Il a su être anticonformiste et, par la réflexion, prendre du recul vis-à-vis de ses propres travaux. Quand on l’écoute parler, on a pourtant l’impression qu’il a privilégié le plaisir avant tout, menant avec indépendance sa barque, guidé par une sorte de confiance dans le destin. Et comme il nous le dit en entrevue, la chance a toujours été au rendez-vous.

Tout a commencé de manière classique, comme chez beaucoup de cinéastes de l’époque. Il a fréquenté le ciné-club de son collège et, très rapidement, à 15 ans, l’idée un jour de faire du cinéma s’implante en lui. Ainsi, il se souvient que certains films, comme L’aventure du Kon-Tiki, de Thor Heyerdhal, regardé trois fois la même journée, ont été déterminants pour lui. Il a la chance de vivre en même temps que l’âge d’or du cinéma américain, de voir les John Ford, Alfred Hitchcock, Fritz Lang. « La force des images a emporté ma décision », dit-il. Il devient un cinéphile averti et commence déjà à écrire sur le cinéma : il sera l’un des animateurs de la revue Objectif, fondée en 1960. Il ne cessera pas de prendre la plume pour défendre une haute idée du septième art, à Format cinéma dans les années 1980 et à 24 images dans les années 2000.

Deuxième coup de chance : entré à l’Office national du film pour un travail d’été en 1962, il devient l’année suivante assistant-caméraman, ce qui lui permettra – comme à plusieurs artisans de sa génération (réalisateurs, caméramans, preneurs de son) – d’apprendre le métier sur le tas. Quand la possibilité d’avoir accès au poste de réalisateur se présente, il n’hésite pas, et ce sera Chantal en vrac (1967), qui aura sa première au Festival international du film de Montréal cette année-là – sous les huées! C’est que ce film sur une jeunesse croulant sous le désarroi et le désœuvrement s’avère une expérience formelle débridée; Jacques Leduc y affirme déjà une liberté créatrice qui ne fléchira jamais. Le cinéma est chez lui une aventure, une expérience, une façon d’être au plus près de la réalité, de sa complexité, de sa richesse, et ses films, qu’ils soient courts ou longs métrages, documentaires ou de fiction, doivent rendre le réel dans toute son acuité et sa profondeur. L’ardeur, la hardiesse et la rigueur caractériseront ainsi une œuvre tendue par l’exploration formelle.

Jacques Leduc s’impose au public et aux critiques avec On est loin du soleil (1970), un long métrage en noir et blanc, dépouillé, ascétique, bien dans l’esprit du personnage historique évoqué: le frère André. Il aborde de manière oblique cette figure religieuse populaire : par une fiction représentant une famille modeste de Montréal, sa vie monotone et résignée. Avec ses plans longs et lents, l’œuvre est puissante par son écriture, sa densité, sa poésie. « C’était un film théorique en quelque sorte, très élaboré, où tout avait été pensé », avoue-t-il.

Les thèmes de la banalité et de l’ennui sont encore traités dans Tendresse ordinaire (1973). Se déroulant presque entièrement sur la Côte-Nord, le film est en couleurscette fois-ci, construit lui aussi en plans-séquences qui permettent d’appréhender lespersonnages dans l’espace et le temps, révélant leurs conduites et leurs sentiments.Mais contrairement à On est loin du soleil, une certaine improvisation est acceptéesur le plateau.

Jacques Leduc se tourne vers le documentaire et pendant quatre ans, de 1973 à 1977, réalise en collaboration avec d’autres cinéastes (Jean Chabot, Roger Frappier, Gilles Gascon, Jean-Guy Noël, etc.), une suite de sept films, de longueurs inégales, qui tiennent du documentaire, mais qui sont plus que du documentaire, et pourtant héritiers fidèles du cinéma direct des années 1960. Fascinante, Chronique de la vie quotidienne décrit des événements se déroulant dans une grande ville, selon les sept jours de la semaine. Il y avait chez le cinéaste le désir « d’archiver le présent, de voir les gens vivre et de vivre avec eux, en collant à leurs émotions, à leurs espoirs ».

Après ces opus impressionnistes et limpides, le cinéma de Jacques Leduc prend une autre tangente. Il se donne d’autres défis avec des films-essais surprenants : Albédo (coréalisatrice : Renée Roy; 1982), Le dernier glacier (coréalisateur : Roger Frappier; 1984) et Charade chinoise (1987), qui sont autant des réflexions sur l’époque que des tentatives de renouvellement du documentaire.

Le cinéaste se consacre ensuite entièrement à la fiction et tourne quatre longs métrages qui sont autant de coups de sonde au cœur de la vie individuelle et collective des Québécois. Dans Trois pommes à côté du sommeil (1989), un homme de quarante ans se remet en question; c’est un film presque autobiographique auquel l’auteur tient beaucoup. L’enfant sur le lac (1991) porte sur un écroulement psychique quand un homme apprend que sa conjointe l’a trompé. La vie fantôme (1992) présente un homme pris entre deux amours, tandis que L’âge de braise (1998) met en scène une femme dans les derniers mois de sa vie. Ce film très sombre sera le dernier signé Jacques Leduc, qui préférera se consacrer ensuite au métier de caméraman avec, notamment, André Gladu, Sylvain L’Espérance, Tahani Rached, Johanne Prégent. Il n’y a pas de différence pour lui entre tenir la caméra ou diriger des acteurs, c’est toujours faire une œuvre collective. « Je ne comprends pas qu’on affiche dans un générique “Un film de” », conclut-il.

C’est la photographie qui l’accapare dorénavant. Il confie qu’il veut classer 50 000 photos prises depuis le début des années 1970, entièrement en noir et blanc, dont les sujets sont les paysages, les horizons, l’œil aspiré par la perspective. « Mais les portraits n’ont pas été négligés non plus », précise-t-il.

Plusieurs films de Jacques Leduc sont à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du cinéma québécois. Au-delà d’une conception exigeante du cinéma comme bouleversement esthétique, son œuvre est irréductible : elle lui ressemble. Ainsi, jeune, il filme des jeunes comme dans Chantal en vrac ou Cap d’espoir (1969); dans la quarantaine, il met en scène des adultes qui font le bilan de leur vie comme dans Trois pommes à côté du sommeil. Les accompagnant, il nous demande de les écouter, de prendre conscience de la société dans laquelle ils vivent. Il donne ainsi, dans l’enthousiasme et la générosité, un cinéma de la vigilance et de la résistance dans lequel la morale de l’image se traduirait par la volonté de voir et de penser le monde.

Suzanne Jacob

Le prix Athanase-David souligne, cette année, une écriture d’une sensibilité subversive et le talent d’une écrivaine qui place la liberté, celle que l’on gagne à l’arraché, au cœur de sa création. Depuis trente ans, Suzanne Jacob bâtit une œuvre puissante, originale et multiforme. Rares sont les auteurs qui réussissent, avec autant de bonheur, à traduire la force de leur questionnement à travers, à la fois, le roman, la nouvelle, la poésie et l’essai. Peu nombreux aussi, ceux qui se voient décerner le Prix du Gouverneur général dans des genres littéraires différents : Laura Laur en 1984, devenu le roman culte de toute une génération et, plus tard en 1998, La part de feu, un recueil de poésie, également primé par la société Radio-Canada.

Suzanne Jacob est une enfant de l’Abitibi. Elle habite un monde où la présence de la littérature est constante : grands-parents, parents, sœurs aînées, camarades de classe… Tous sont de grands lecteurs. Jacob écrira d’ailleurs de fort belles pages sur la contribution des lectrices et des lecteurs à un livre qu’ils aiment, à cette part d’eux-mêmes qu’ils glissent entre les mots des autres.

À 14 ans, elle part faire ses études classiques à Nicolet où elle sera pensionnaire pendant sept ans. Elle s’initie au théâtre et à la musique, apprenant le violon et, plus tard, le piano. Cette entrée dans le monde des arts la marque à jamais : « Ma mère était pianiste et je l’ai beaucoup écoutée interpréter Schumann. Je crois que ça m’a permis d’acquérir une première langue étrangère si j’ose dire, une autre façon de nommer les choses. » À 21 ans, elle s’inscrit à l’Université de Montréal en lettres et en histoire de l’art et fait aussi un certificat en enseignement du français, un métier qu’elle pratiquera peu, cependant, car durant les années 1970 et 1980, c’est l’auteure-compositrice-interprète qui se démarque.

Quand, quelques années plus tard, Suzanne Jacob s’imposera rapidement et presque simultanément dans trois champs littéraires – le roman, la nouvelle et la poésie –, elle n’en sera donc pas tout à fait à ses premières armes. Elle aura déjà travaillé les mots et sa voix, hors des sentiers battus, à travers l’écriture de dizaines de chansons et de monologues. Des textes livrés sur les scènes de boîtes à chansons, de cégeps et de festivals, aux quatre coins du Québec. Et aussi en Europe. Son travail d’écrivaine avait trouvé sa voie.

Son entrée en littérature est aussi remarquable que remarquée. En 1978, avec Flore Cocon, son premier roman, les lecteurs découvrent une écriture résolument moderneet sont ébranlés par un de ces personnages féminins, révoltés et affranchis, dontSuzanne Jacob a le secret. La critique, impressionnée, souligne l’originalité du ton,loin du pathos, et l’intensité romanesque, traversée par un humour grinçant etdélicieux. Toujours en 1978, Suzanne Jacob propose La survie, premier d’une sériede trois livres de nouvelles. Deux ans plus tard, elle publie Poèmes 1 – Gémellaires, le chemin de Damas, au Biocreux, une maison d’édition qu’elle a cofondée. Troisautres recueils de poésie enrichiront une œuvre littéraire profonde qui a su gagner un lectorat fidèle et fervent.

« L’art, écrit-elle dans son essai La bulle d’encre (1997), accomplit sa fonction en proposant des versions, des fictions diversifiées du monde, d’autres organisations, […] d’autres intuitions, plus ou moins conformes aux fictions dominantes. » À travers toute son œuvre, une vingtaine de titres, Suzanne Jacob cherche à transmettre sa passion première : déchiffrer le monde dans lequel nous vivons. Lucide et déterminée, elle pose une question qui la hante : comment faire pour devenir une humanité consciente, mieux protégée d’un « croire collectif », plus responsable en ce qui a trait à la liberté individuelle? Dans son plus récent essai paru en 2008, Histoires de s’entendre, l’écrivaine nous invite à reconnaître les fictions, les histoires et les croyances qui soudent notre vie en société, à prendre la mesure du danger tapi derrière les ordres et les mises en scène totalitaires qui gouvernent le monde. Des pratiques qui pavent la voie à la barbarie, y compris à l’intérieur des familles. Son cinquième roman, L’obéissance, paru en 1991, inscrivait déjà magistralement cette réflexion dans un milieu familial. Pour l’écrivaine Nicole Brossard, cette histoire d’une adolescente prête à tout pour être aimée de sa mère occupe une place aussi importante dans notre histoire littéraire que Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais ou Les fous de Bassan d’Anne Hébert.

De fait, comme l’œuvre de ses aînées, les romans, les poèmes et les essais de Suzanne Jacob se retrouvent souvent au programme des études littéraires, ici et ailleurs. Ses livres ont ainsi permis à des milliers d’étudiants québécois de prendre conscience de la nécessité de la littérature. Plusieurs sont traduits en anglais, dont son récent Fugueuses publié en 2005, qui est paru à Toronto en 2008, dans une traduction de Sheila Fishman. D’autres récits, nouvelles ou poèmes ont été traduits en espagnol, en italien, en allemand et en roumain. Ils parcourent le monde, à leur tour. La voix singulière de Suzanne Jacob s’inscrit parmi les plus fortes de la littérature québécoise. Comme le souligne le critique et écrivain Gilles Marcotte : « Il y a un charme, au sens fort, de l’écriture de Suzanne Jacob, qui est, osons le dire, un charme intelligemment pervers, comme il convient en littérature. » L’apport de Suzanne Jacob à la vie littéraire est constant et sa présence dans le milieu et auprès des lecteurs est soutenue : jurys, conférences, causeries, entretiens, festivals, lectures publiques, salons du livre, tournées…

L’annonce du prix Athanase-David est arrivée chez Suzanne Jacob quelques semaines après que la trajectoire de son père s’est arrêtée. Elle constate : « J’ai interprété l’arrivée du prix comme un signal : remets-toi sur ta route! Replonge dans ton travail. » Un roman? « Par exemple », sourit-elle.

Philippe Gros

La génétique n’a pas encore livré tous ses secrets, mais des pas de géant ont été faits depuis une vingtaine d’années dans ce domaine. Grâce aux travaux réalisés au laboratoire de recherche de Philippe Gros, professeur titulaire au Département de biochimie de l’Université McGill, des percées ont été réalisées dans la compréhension des facteurs génétiques reliés à plusieurs maladies infectieuses. Causant encore 17 millions de décès par an à travers le monde, les maladies infectieuses représentent un véritable défi qu’a su relever avec brio le professeur Gros depuis le début de sa brillante carrière.

Considéré comme un expert mondial dans le domaine de la résistance aux médicaments et de la susceptibilité aux maladies infectieuses, Philippe Gros se penche aussi sur les anomalies génétiques. De concert avec des chercheurs italiens, l’équipe du professeur Gros a fait des découvertes importantes sur le spina-bifida. Alors qu’un enfant sur 1 000 naît avec cette malformation congénitale grave, les découvertes du professeur Gros ont mis le doigt sur les facteurs génétiques à l’origine de cette maladie. « Cette découverte peut avoir un impact important sur le diagnostic ou l’évaluation des risques, affirme Philippe Gros. Par exemple, un diagnostic avant la naissance permettrait aux médecins de suivre une grossesse de façon plus rigoureuse. »

Plusieurs problèmes de santé ont longtemps été considérés comme trop compliqués ou trop reliés à des facteurs environnementaux pour que la génétique des maladies puisse être d’un quelconque secours. Or, le génie de ce chercheur est justement d’avoir appliqué l’approche génétique là où l’on pensait que le défi était trop difficile à relever. Ce choix a porté ses fruits : en 1986, il publie sa découverte du premier gène qui cause une résistance aux médicaments anticancéreux dans la revue Cell, une référence internationale dans le domaine de la génétique. Cette découverte permet d’expliquer pourquoi certaines personnes atteintes de cancer résistent aux traitements, alors que d’autres connaissent une rémission. Il a poursuivi cette importante recherche afin d’explorer les facteurs génétiques de la résistance à la malaria et à d’autres maladies qui dévastent l’espèce humaine comme la tuberculose et la lèpre. Depuis le début de sa carrière, Philippe Gros a publié près de 325 articles, dont 110 uniquement au cours des cinq dernières années.

Se distinguant ainsi dans trois domaines de connaissances, ce chercheur travaille à partir de modèles génétiques de la souris. Puisqu’il est pratiquement impossible d’avoir du matériel clinique humain pour étudier la susceptibilité aux infections, le professeur Gros a choisi la souris car sa physiologie permet de prévoir ce qui arrive chez l’être humain. « Je suis un généticien de la souris, affirme-t-il d’emblée. Cet animal présente une richesse unique sur le plan génétique. Le génome de la souris a d’ailleurs été l’un des premiers à être séquencé. » Au terme de plus de 25 ans de recherche, Philippe Gros est ainsi devenu le chef de file mondial de l’application de modèles de souris aux importantes découvertes génétiques chez l’être humain.

Né en 1956 à Cavaillon, un petit village du sud de la France où son père était enseignant, Philippe Gros est arrivé au Québec à l’âge de sept ans. Il accomplit son parcours scolaire à la vitesse d’une étoile et commence l’université à l’âge de 16 ans. Étudiant à l’Université de Montréal où il complète une maîtrise en microbiologie et immunologie, il décide de faire son doctorat à l’Université McGill en médecine expérimentale sous la direction du professeur Emil Skamene (prix Armand-Frappier, 2001). Animé par un désir de pousser encore plus loin ses recherches en génétique moléculaire, il cumule des stages postdoctoraux à l’Université Harvard et au Massachusetts Institute of Technology (MIT). En 1985, à l’âge de 29 ans, il se joint au corps professoral de l’Université McGill. Il a fait de cette université son véritable port d’attache malgré les nombreuses offres reçues.

Philippe Gros est aussi titulaire de plusieurs brevets déposés et a cofondé, avec des collègues, deux sociétés de biotechnologie dont il reste aujourd’hui actionnaire. Plusieurs de ses étudiants travaillent dans ces sociétés. « La formation de gens très qualifiés issus de notre équipe de recherche représente une partie importante du transfert de nos connaissances », considère-t-il.

Comment expliquer un tel succès? Esprit critique, reconnaissant avoir déjà été plus « féroce » dans son rôle d’évaluateur de projets de recherche, il considère qu’un bon chercheur doit avant tout sortir des sentiers battus. « J’ai aussi rencontré les bonnes personnes au bon moment », estime Philippe Gros. Il reconnaît avoir beaucoup de chance d’être entouré d’aussi bons collaborateurs et étudiants. « Ce sont vraiment eux qui font le travail au laboratoire, dit-il. Je donne les idées et les directions, mais la qualité des gens qui m’entourent y est pour beaucoup. » Le laboratoire du professeur Gros compte présentement une équipe de 23 chercheurs.

Bien qu’il ait porté plusieurs chapeaux au cours de sa carrière, Philippe Gros entend concentrer son attention auprès du Groupe d’étude des traits complexes. Après huit ans d’attente, ce groupe déménage au sein du Centre multidisciplinaire des sciences de la vie, inauguré en 2008 à l’Université McGill. Fort enthousiaste à l’idée de travailler dans de nouveaux locaux et avec une équipe élargie d’une soixantaine de chercheurs, Philippe Gros se réjouit des prochaines découvertes qu’il compte faire. « Avec la présence de nouveaux chercheurs, nous allons développer une synergie afin d’utiliser encore mieux des outils génétiques pour étudier différents types d’infections, préconise-t-il. Notre équipe va pouvoir aussi approcher d’autres maladies grâce à l’utilisation de plateformes et de ressources communes, ce qui nous permettra d’être encore plus compétitifs. »

Philippe Gros est un bourreau de travail et reconnaît avoir une « très forte capacité d’analyse ». Or, outre sa passion pour la microbiologie, il trouve néanmoins le temps de jouer au hockey dans une « ligue de garage » l’hiver avec des copains du voisinage. L’été, il enfourche sa motocyclette aussi souvent que possible pour se rendre au laboratoire et s’échappe à son chalet dans les Laurentides où ni la télévision, ni l’Internet ne peuvent le distraire de ses moments de repos en famille. Père de quatre enfants de 13 à 23 ans, Philippe Gros accorde une grande importance à la vie de famille. Il déclare que ses succès en recherche n’auraient pu être possibles sans le soutien inconditionnel de sa famille et de son épouse Catherine en particulier. Bien qu’il ne cherche pas à orienter le choix de carrière de ses enfants, son aîné termine à son tour une maîtrise en microbiologie.

Le professeur Gros a reçu de nombreux prix et reconnaissances pour l’excellence de son travail. Nommé chercheur émérite des Instituts canadiens de recherche en santé, il est également chercheur international du Howard Hugues Medical Institute aux États-Unis. Sa performance exceptionnelle en recherche lui a valu de recevoir, entre autres, la médaille d’excellence Michael Smith en l’honneur de ce lauréat du prix Nobel de chimie et la prestigieuse Bourse Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ainsi que le prix Rawls de l’Institut national du cancer du Canada. Enfin, le professeur Gros est membre de la Société royale du Canada.

« Il ne faut pas avoir peur d’aller dans des directions peu balisées, dit-il. C’est plus audacieux, mais combien plus productif de suivre un chemin qui permet de faire des découvertes plus intéressantes et susceptibles de faire avancer de façon importante un domaine en particulier. »

Denis Juneau

Figure discrète mais notable de la génération de l’abstraction géométrique, Denis Juneau a poursuivi son travail sous le double insigne de la rigueur et de la plénitude de la couleur. Prenant appui, comme les autres plasticiens, sur la déconstruction des plans et l’utilisation d’un système géométrique et de couleurs primaires établies par Mondrian, il passera par diverses phases liées à son époque et évoluera vers le pur plaisir de la couleur.

Une anecdote est révélatrice de l’ouverture aux arts du Québec des années 1940. À l’âge de 17 ans, Juneau consulte un conseiller pédagogique. Reconnaissant ses talents manuels, celui-ci lui conseille de s’orienter vers… la cordonnerie, ce qui aurait privé le Québec d’un artiste de premier plan. Heureusement, sa mère, beaucoup plus perspicace, lui suggère l’École des beaux-arts de Montréal, qu’il fréquentera pendant sept ans. À 29 ans, l’artiste part en Italie pour superviser l’exécution en marbre de l’une de ses œuvres, La Vierge accueillante. Il y restera deux ans et complètera sa formation par des études en design industriel, dont ce pays était un leader mondial. L’influence du design conférera à son travail netteté et clarté dans l’arrangement des différents éléments structurants du tableau.

Au début de sa carrière, Denis Juneau ne pouvait pas faire appel à l’aide gouvernementale – qui n’existait pas. Il fallait faire preuve de polyvalence et de débrouillardise. Jusqu’à la fin des années 1960, il se partagera entre ses recherches sur la couleur et l’espace et la réalisation d’imposantes murales et de projets en design : création de vêtements pour la revue Châtelaine, élaboration du logo de l’Université de Montréal, conception de radiateurs, fabrication d’un prototype de chaises… À partir de 1967, il se consacrera essentiellement à la peinture, ce qui le passionne avant toute chose.

Art abstrait, une exposition phare à laquelle il participera, est organisée par Fernand Leduc en 1959 à l’École des beaux-arts de Montréal; Louis Belzile, Jean Goguen, Denis Juneau, Fernand Leduc, Guido Molinari, Fernand Toupin et Claude Tousignant en font partie. Depuis ses années de formation, où il a été marqué par l’enseignement d’Alfred Pellan, Juneau s’est dégagé des références figuratives, pour s’orienter vers une abstraction qui se dirigera vers une géométrisation stricte des formes. Le carré dans lequel s’inscrit le cercle est déjà présent dans des œuvres de 1958, une structure formelle d’organisation du tableau qui sous-tendra son travail pendant plusieurs années.

Jean Goguen, Guido Molinari, Claude Tousignant et Juneau composent la seconde vague des plasticiens. En réaction contre le lyrisme de l’automatisme, ils définissent le tableau comme surface et comme plan frontal sur lequel des motifs géométriques abstraits viennent s’inscrire sans modulation. La couleur le structure et s’y répartit de façon non hiérarchique.

En se servant d’une grille aussi rigoureuse, Juneau ne choisissait pas la voie de la facilité, mais celle d’une recherche exigeante. Ses œuvres ont exploré les jeux d’équilibre et de proportion, le contraste des formes pleines et vides, la vibration des couleurs. « L’art abstrait formaliste représente une forme d’idéal et correspond à une quête de précision et de perfection. C’est un art cérébral et logique, certes, mais en ce qui me concerne, l’abstraction géométrique m’a toujours fourni une grande possibilité d’expression parce qu’elle permettait ce lien direct et pur entre l’idée et son accomplissement», confie-t-il en entrevue.

Peinture avant tout, mais aussi expérimentation de la couleur dans l’espace. En plus de quelques exercices néo-constructivistes, Juneau façonnera des maquettes de sculptures habitables (comme Robert Roussil, Jacques Huet et Yvette Bisson parla suite), manifestant peut-être par là le regret de n’avoir pas étudié l’architecture. Toutefois, l’incursion dans la sculpture ne durera pas. Un épisode singulier dans cette incursion est celui des Spectrorames, où il infléchit sa réflexion sur la couleur en l’étendant à la troisième dimension. Par ce néologisme, l’artiste désigne des panneaux étroits et longs que les visiteurs de l’exposition pouvaient déplacer à volonté pour en former une nouvelle configuration. Cet aspect participatif, qui émane de la volonté de démocratisation des années 1970 et témoigne des derniers élans utopistes du XXe siècle, offre aux visiteurs la possibilité de partager un moment de création avec l’artiste.

Durant les années subséquentes, Denis Juneau jouera avec les éléments constitutifs de la persistance rétinienne. Il dépose sur le fond des pastilles de couleur qui dynamisent la surface et produisent un mouvement cinétique ou vibratoire. Les couleurs y sont très précisément calculées. Au contraire de ce qui est souvent répété, l’abstraction n’est pas qu’une recherche formelle pure. Elle est aussi un effort tendu vers la recherche des structures profondes de l’univers. En entrevue, l’artiste mentionne les sciences pour éclaircir son cheminement.

« Je fais souvent référence à la science moléculaire pour expliquer ma démarche, précise-t-il. Dans l’infiniment petit, lorsqu’on observe un système moléculaire par exemple, on constate que les atomes qui le constituent sont en perpétuel mouvement. Leur agitation, bien qu’elle semble désordonnée et chaotique, respecte une structure très précise. C’est le même phénomène qui se produit dans mes tableaux. Entre 1966 et 1978, j’ai toujours travaillé à partir d’une trame définie. […] L’idée principale était d’instaurer une tension, un mouvement d’action-réaction, entre les éléments. Par ce procédé structurel et par la couleur, je cherchais à susciter, chez le spectateur, cette perception de mouvement, comme si les cercles étaient sous l’effet de forces d’attraction et de répulsion. »

Dans un retournement peu prévisible, à partir de 1978 Juneau délaisse le cercle et se tourne vers les transparences et la superposition de formes carrées. La rigidité géométrique se voit contredite par la fluidité des tons et le tremblé des contours des carrés successifs, afin d’amener une tension dans la lecture des diverses textures des plans.

Depuis le début des années 2000, une fantaisie nouvelle lui fait inscrire des dessins griffonnés sur des fonds éclatants de couleurs. Ces dessins ne sont pas pour autant dénués de signification. S’opposant à la couleur atmosphérique du fond, ils viennent déposer de petits réseaux organisés de formes répétitives. Ces œuvres sont la plus belle preuve que les possibilités créatrices peuvent perdurer et que la peinture reste un principe actif, même dans un monde subjugué par le virtuel.

André Charette

La science est véritablement une affaire de créativité. André Charette, professeur titulaire au Département de chimie de l’Université de Montréal, a su inventer de puissantes techniques permettant de constituer des molécules de formes et de caractéristiques précises. En plus d’avoir une importance fondamentale en chimie, ses découvertes suscitent un fort intérêt de la part des fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques. Pour ce chimiste de calibre international, la chimie organique, son domaine d’excellence, peut d’ailleurs être comparée à l’architecture. « Ce qui me fascine, c’est de partir de molécules simples et de bâtir des molécules complexes, explique-t-il. Un peu comme un architecte qui envisagerait de faire un édifice très complexe. »

Le parcours d’André Charette est exceptionnel. Titulaire de la Chaire industrielle en synthèse stéréosélective des médicaments, financée par les entreprises Merck Frosst et Bio-Méga (filiale de Boehringer-Ingelheim) et de la Chaire de recherche du Canada sur la synthèse stéréosélective des molécules bioactives, le professeur Charette a, à son actif, une liste impressionnante de distinctions témoignant de façon éloquente de son apport exceptionnel à la synthèse organique. Ces deux chaires consacrent, en quelque sorte, la nature fondamentale des travaux du chercheur qui se traduisent souvent en applications courantes pour l’industrie pharmaceutique en vue d’améliorer ses procédures et sa production. Le travail réalisé au laboratoire d’André Charette a permis la synthèse efficace de nombreux produits pharmaceutiques, comme des anticancéreux, des agents anti-HIV ou des immunosuppresseurs.

Les résultats de ses travaux figurent maintenant dans les manuels de référence de chimie organique. Régulièrement invité à présenter ses découvertes lors de conférences dans les plus grandes universités notamment en France, au Japon, en Chine et en Grande-Bretagne, André Charette est aussi reconnu pour le nombre et la qualité de ses publications. Depuis les cinq dernières années seulement, il a publié une douzaine de fois dans l’un des plus prestigieux périodiques en chimie, le Journal of the American Chemical Society, à raison de trois articles par an – un record que peu de chimistes peuvent atteindre.

Chercheur prolifique depuis vingt ans, André Charette dirige aujourd’hui l’un des laboratoires les plus importants au monde dans le domaine de la chimie organique de synthèse. Ses travaux sur la synthèse stéréosélective de composés organiques profitent à de nombreux domaines, dont la médecine et les sciences pharmaceutiques en particulier. Considéré comme le meilleur chimiste canadien en synthèse organique et l’un des plus grands à l’échelle mondiale, André Charette s’est taillé une réputation internationale pour avoir posé de nouveaux jalons et trouvé des raccourcis dans la synthèse de molécules complexes actives sur le plan biologique.

André Charette est né à Montréal en 1961. Dès l’adolescence, il a su que la chimie allait marquer sa vie. Sourire en coin, il se plaît à raconter que, lors de ses études au Collège Notre-Dame, il avait de la difficulté à réussir son cours de sciences en troisième secondaire. Pour tenter de le motiver davantage, ses parents lui ont offert à Noël un jeu de chimie. « Ce fut le coup de foudre, raconte-t-il. Le jeu de chimie est devenu un peu plus gros, ma passion a pris de l’ampleur, au grand désespoir de mes parents, dans le sous-sol de la maison. »

Ayant lu tous les livres de base de chimie, André Charette se retrouve nettement en avance devant ses collègues de classe. Il réussit haut la main ses études de premier cycle à l’Université de Montréal pour ensuite, selon les conseils de Stephen Hanessian (prix Marie-Victorin, 1996), faire ses études supérieures à l’Université Rochester et un stage post-doctoral à l’Université Harvard sous la direction du professeur David A. Evans, une sommité dans le domaine de la chimie organique.

À 27 ans, André Charette commence sa carrière à l’Université Laval. Trois ans plus tard, en 1992, il se joint au Département de chimie de l’Université de Montréal. Rapidement, il développe un imposant groupe de recherche qui compte aujourd’hui 27 chercheurs et attire l’attention de ses pairs par la qualité et l’originalité de ses travaux. « Mon groupe s’intéresse principalement à la synthèse de nouvelles molécules et à développer des voies de synthèse qui sont beaucoup plus efficaces que celles qui existent déjà, explique André Charette. En fin de compte, cela permet de produire des médicaments plus performants et des indices sur des mécanismes d’action de certaines molécules. »

Outre les nombreuses avancées issues de son laboratoire dans le domaine de la chimie organique, André Charette apprécie plus que tout d’enseigner auprès de ses étudiants et de les voir évoluer en recherche. Son laboratoire s’est fait connaître aussi pour la richesse de son climat intellectuel et son dynamisme. Ce passionné de pédagogie a formé de nombreux chimistes qui travaillent aujourd’hui dans les plus grandes compagnies pharmaceutiques, à tel point qu’il est question dans le milieu du « pipeline Charette ».

Humble devant ses propres découvertes, le professeur Charette estime d’ailleurs que la formation d’un grand nombre de chercheurs de haut calibre, dont la plupart travaillent à Montréal, marque le point le plus fort de sa carrière. « Interagir avec les étudiants est ce qui me plaît le plus, affirme-t-il. Mon but, c’est de leur permettre d’accomplir ce qu’ils veulent pour leur carrière. Les aider à atteindre cet objectif est plus important que dix publications par année! »

Soucieux de l’impact de ses recherches sur l’environnement, André Charette et son équipe prévoient consacrer les prochaines années à la recherche, entre autres, d’une nouvelle façon de rendre les synthèses organiques plus efficaces, moins nuisibles pour l’environnement. « Puisque nous devons utiliser beaucoup de solvants pour obtenir une réaction donnée, nous devons trouver une façon de les recycler ou de ne pas en utiliser du tout », explique-t-il.

Grand sportif, André Charette n’a plus le temps de jouer trois heures par jour au tennis comme il le faisait avant d’aller étudier aux États-Unis. En revanche, convaincu de l’importance de mener une vie équilibrée, il continue de pratiquer le jogging et la bicyclette. Père de famille très impliqué, il arrive dès 6 h à son laboratoire pour pouvoir s’occuper en fin de journée de ses deux enfants. Bien que sa conjointe soit aussi professeure en génie biomédical, il assure « qu’on ne parle pas de science à la maison! »

Ce chimiste a reçu certains des prix les plus prestigieux au Canada et, en particulier, la Bourse Steacie, offerte aux chercheurs les plus prometteurs âgés de moins de quarante ans par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada. La Société chimique canadienne lui a aussi remis le célèbre prix Lemieux et la Société chimique américaine, le prix Arthur C. Cope. Le professeur Charette a été récemment élu membre de la Société royale du Canada et se joint à un groupe très restreint de chercheurs ayant obtenu cet honneur avant l’âge de cinquante ans.

« L’important dans la vie, c’est de trouver ce qui nous passionne, affirme-t-il. Je ne vois pas les journées passer! Tous les matins, j’arrive au laboratoire avec la même passion qui m’habite depuis trente ans pour la chimie. »

Jean-Marie Dufour

Si les incertitudes économiques rendent la plupart des gens habituellement craintifs, pour Jean-Marie Dufour, professeur au Département d’économie de l’Université McGill, elles sont une composante fondamentale de la vie économique depuis toujours. « Sur le coup, une crise économique issue d’un choc pétrolier ou immobilier semble importante, mais il faut réaliser que nous en vivons régulièrement, affirme-t-il. Certaines institutions, comme l’industrie de l’assurance et celle des marchés financiers, n’existeraient pas s’il n’y avait pas d’incertitude. »

Ce discours calme et posé est le fruit d’une longue carrière en économétrie, une discipline qui étudie l’économie au moyen de techniques mathématiques et statistiques. De tous les économistes du Québec, Jean-Marie Dufour est probablement celui dont la réputation scientifique internationale est la plus considérable. Son travail de recherche consiste, entre autres, à améliorer les modèles statistiques pour tenter de réduire l’incertitude des modèles économiques complexes afin de rendre les prévisions économiques encore plus sûres. Outre ses recherches théoriques, il réalise aussi des études appliquées sur une vaste gamme de sujets tels que la relation entre l’impôt et l’investissement, le financement des exportations ou l’analyse de la volatilité sur les marchés financiers.

« Peu de sujets touchent autant de gens que l’économie, affirme-t-il. Or, contrairement aux sciences pures, l’économie et les questions sociales ne peuvent s’observer en laboratoire dans des conditions contrôlées. Pour compenser, nous appliquons des méthodes statistiques plus élaborées. » Parmi les questions sur lesquelles Jean-Marie Dufour se penche, celle des liens entre les changements climatiques et l’économie l’intéresse de plus en plus. Encore une fois, la problématique des changements climatiques pose des problèmes de décision collective dans des situations de très grande incertitude. « Est-ce que l’évidence statistique est convaincante? Que doit-on faire? Quels sont les avantages et les coûts de certaines décisions?, s’interroge-t-il. Certains instruments développés en économétrie sont fort utiles dans l’évaluation de politiques publiques. »

Jean-Marie Dufour s’intéresse à une multitude de sujets et consacre une grande partie de sa vie à la lecture. Entouré de livres au point d’avoir besoin de plus d’un appartement pour les ranger, il aurait pu choisir autant l’histoire, la philosophie que la physique comme discipline. « L’activité de chercheur n’est pas très différente, à mon avis, d’un domaine à l’autre. L’économie pose des problèmes philosophiques et épistémologiques fort intéressants. Par exemple, quand peut-on être certain de l’interprétation des données économiques? Qu’est-ce qui est scientifique et qu’est-ce qui ne l’est pas? »

Né en 1949 à Montréal, formé au départ en mathématiques à l’Université McGill, il est attiré par l’économétrie justement pour son côté appliqué. Jean-Marie Dufour termine une maîtrise en statistique à l’Université de Montréal et, après une pause de deux ans pendant laquelle il enseigne dans un cégep, il décide d’entamer un doctorat en économie à l’Université de Chicago en 1975 au moment où Milton Friedman (prix Nobel en économie, 1976), ardent défenseur du libéralisme y était. « Le libéralisme n’était pas encore la pensée dominante à cette époque, raconte-t-il. Bien qu’il soit devenu le courant dominant dans les années 1980, le libéralisme était assez marginal et soulevait de houleux débats à l’université. »

Cette période de grande effervescence intellectuelle éveille de bons souvenirs chez le professeur Dufour qui y a vécu un changement de la garde en économie. « L’École de Chicago avait maintenu une tradition peu mathématique pendant de nombreuses années au point où Milton Friedman donnait un cours de microéconomie sans équation, une vieille tradition qui remonte au XIXe siècle. L’évolution générale a fait que la discipline s’est de plus en plus formalisée. »

Jean-Marie Dufour travailla avec l’économètre de réputation internationale Arnold Zellner et le macroéconomiste Robert E. Lucas (prix Nobel en économie, 1995), représentant de la nouvelle garde dont les recherches ont consisté à reprendre les intuitions de base de Milton Friedman pour les formaliser davantage. C’est ainsi que le professeur Dufour a commencé à s’intéresser à des questions techniques d’économétrie afin de tester la très connue théorie des attentes rationnelles de Lucas. Trente ans plus tard, Jean-Marie Dufour remet en question certains des principes de cette approche. « On peut aujourd’hui se demander si l’on n’est pas allé trop loin dans ce sens-là », reconnaît-il.

En 1979, doctorat en poche, Jean-Marie Dufour commence sa carrière à l’Université de Montréal où travaille Marcel Dagenais (prix Léon-Gérin, 1999), le père fondateur de l’économétrie au Québec. Il fait l’essentiel de sa carrière à l’Université de Montréal où il dirige le Centre de recherche et développement en économique pendant plusieurs années et publie plus d’une centaine d’articles dans les plus prestigieuses revues de son domaine.

Rangé au septième rang dans le monde pour le nombre de publications en économétrie théorique, il s’étonne de la publication de certains de ses articles en début de carrière. « Je trouve qu’ils sont mal écrits, affirme-t-il. Je rédige beaucoup mieux un article maintenant qu’il y a trente ans. » Selon lui, pour être un bon chercheur, un premier élément impondérable est d’avoir de l’imagination et des idées. Ensuite, l’énergie et l’organisation pour les mener à terme doivent être au rendez-vous. « Une fois que vous avez eu l’excitation de penser avoir trouvé du neuf, il faut faire des analyses plus fouillées et apprendre à rédiger des articles. » Pour Jean-Marie Dufour, écrire demeure largement un art avec un certain nombre de règles. À cela s’ajoute une certaine confiance en soi car le taux de refus d’articles est très élevé. « Derrière chaque longue liste de publications, il y en a autant qui ont été refusées! » s’esclaffe-t-il.

En 2007, après avoir envisagé de travailler en Italie ou en Angleterre, il décide de poursuivre sa carrière à l’Université McGill et accepte d’être titulaire de la Chaire William Dow en économie politique. Depuis 2007, il est aussi récipiendaire d’une prestigieuse bourse de recherche de la Banque du Canada. « Ma principale source d’angoisse maintenant est de manquer de temps, dit-il. J’ai tellement de projets non achevés dans mes cartons. » Il entend d’ailleurs terminer la rédaction d’un livre attendu par la prestigieuse maison d’édition Oxford University Press.

Les contributions de Jean-Marie Dufour à l’économétrie ont été récompensées à maintes reprises au cours de sa prolifique carrière. Il a été le premier lauréat du prix John-Rae de la Canadian Economics Association, le premier Québécois à recevoir le prix Killam pour les sciences sociales et il a été deux fois lauréat du prix Marcel-Dagenais de la Société canadienne de science économique. Premier Québécois élu fellow de l’Econometric Society, la plus prestigieuse société internationale dans le domaine de l’économie quantitative, le professeur Dufour est aussi le seul universitaire du Canada à cumuler cette distinction avec celle de fellow de l’American Statistical
Association, la plus importante société statistique dans le monde. M. Dufour est officier de l’Ordre national du Québec depuis 2006 et il a été nommé officier de l’Ordre du Canada en 2008.

Assurément, Jean-Marie Dufour n’a pas fini de sonder les grandes tendances économiques et de tenter de réduire le flou entourant certaines interprétations de la réalité. « Les gens veulent des réponses toutes faites, comme s’il était possible d’avoir des certitudes en sciences, dit-il. Mais la science, c’est justement de savoir bien gérer l’incertitude. »

Richard E. Tremblay

Naît-on bon ou mauvais? Est-ce la société qui transforme l’innocent chérubin en adolescent délinquant, voire en criminel, ou au contraire est-ce qu’elle l’aide, par l’éducation, à contrôler sa bestialité naturelle? Depuis l’Antiquité, cette question fondamentale passionne les philosophes. Cependant, le psychologue Richard Tremblay a su y apporter une réponse scientifique, basée sur l’observation systématique du développement de milliers d’enfants. En 30 années de travaux, ce chercheur hors pair a démontré, au risque d’ébranler les certitudes, que l’être humain se montre agressif et violent dès sa naissance et qu’il apprend ensuite à réprimer ses pulsions. Les découvertes du docteur Tremblay n’ont pas qu’un intérêt philosophique : elles donnent aussi des outils pour prévenir et endiguer la violence humaine.

Enfant, Richard Tremblay se destinait à une tout autre carrière. Né en 1944 à Barrie, en Ontario, il grandit dans la région de l’Outaouais où son père est footballeur professionnel dans l’équipe des Rough Riders. Dans la famille, le sport est presque une religion. Richard Tremblay passe sa vie dans les stades et les arénas jusqu’à son entrée à l’Université d’Ottawa où il choisit évidemment l’éducation physique. Cependant, c’est tout un monde nouveau qu’il découvre en obtenant son premier emploi de professeur d’éducation physique à l’hôpital psychiatrique Saint-Charles de Joliette, en 1966. Le jeune professeur se sent complètement démuni devant les malades qu’il voudrait tant comprendre et il décide alors de retourner aux études. Après une maîtrise en psychoéducation à l’Université de Montréal, il travaille à l’Institut Philippe-Pinel de Montréal, qui accueille des malades mentaux dangereux.

En 1971, l’Université de Montréal inaugure son école de psychoéducation et offre un poste de professeur à Richard Tremblay, à condition qu’il obtienne un doctorat. Ravi, le psychologue s’envole pour l’Université de Londres, où il consacre sa thèse au traitement des adolescents délinquants, dont il montre la piètre efficacité. De retour à Montréal en 1976, avec quelques collègues, il met sur pied la première étude longitudinale de l’agressivité chez les enfants à partir de la maternelle. Le psychologue n’est pas pressé : il sait que, pour vraiment comprendre le développement de la violence, il va devoir suivre ces enfants pendant des années. Patiemment, il crée une équipe interdisciplinaire et interuniversitaire de chercheurs pour suivre une cohorte de 1 000 garçons avec une série de questionnaires, d’observations et de tests de laboratoire afin de décrire le plus finement possible leurs caractéristiques biologiques, psychologiques et sociales.

Depuis près de 25 ans, les chercheurs observent ces enfants dans leurs interactions avec d’autres enfants, avec leurs parents, avec leurs enseignants, font des prises de sang et des examens d’imagerie cérébrale, et compilent consciencieusement les données. Ils ont créé ainsi l’une des études les plus exhaustives jamais menées sur le développement des enfants.

Grâce au travail acharné de centaines de collaborateurs, cette étude a conduit à une première découverte fondamentale : contrairement à ce que l’on croit souvent, ce ne sont pas les médias ni les jeux vidéo, ni non plus les années passées à l’école, qui rendent les jeunes violents. À 6 ans, ils sont déjà très violents. Au début des années 90, Richard Tremblay commence à créer les bases d’une série d’études longitudinales pour remonter au début de la vie. C’est là qu’il trouve enfin la réponse à la grande question des philosophes : l’être humain n’apprend pas à agresser. Il se montre violent dès qu’il a acquis la coordination de ses membres pour le faire, soit de 6 à 12 mois après la naissance. Et c’est lorsqu’il est âgé de 2 à 4 ans que sa violence atteint son paroxysme. En grandissant, grâce à une éducation appropriée, l’enfant apprend les solutions de rechange qui vont lui permettre, sa vie durant, de maîtriser cette violence innée. Sauf si des facteurs biologiques, environnementaux ou sociaux l’en empêchent.

Par ses études, qui ont porté sur plus de 30 000 enfants et leurs familles, Richard Tremblay a littéralement renversé la façon d’envisager le développement de la violence. Professeur aux départements de psychiatrie, de psychologie et de pédiatrie de l’Université de Montréal, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le développement de l’enfant, Richard Tremblay est à l’origine d’une véritable école du développement social de l’enfant, présentement reconnue à l’échelle internationale. Directeur du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant et du Centre d’excellence sur le développement des jeunes enfants, membre de la Société royale du Canada, Richard Tremblay est aussi l’auteur de plus de 400 articles, chapitres et ouvrages scientifiques.

C’est en Europe que les recherches de Richard Tremblay connaissent à l’heure actuelle le plus grand écho. Et le psychologue est revenu récemment à ses préoccupations premières : améliorer l’efficacité des interventions destinées à prévenir la violence, en aidant d’autres chercheurs à élaborer de nouvelles stratégies basées sur ses découvertes et destinées aux femmes enceintes. Toujours par monts et par vaux, le chercheur consacre un temps fou à transmettre son savoir, notamment aux jeunes chercheurs, lui qui n’a jamais pris de vacances, mais considère, comme Confucius, qu’il n’a jamais travaillé tant il aime ce qu’il fait. Et pour diffuser ses connaissances au grand public, il a notamment produit, en 2005, un fascinant documentaire télévisé, intitulé Aux origines de l’agression : la violence de l’agneau, qui lui a valu un prix de la Health & Science Communications Association.

Marié et père de deux enfants, qui sont aujourd’hui dans la trentaine, Richard Tremblay prend plaisir à se maintenir en forme physique et morale par la natation, la course à pied, la musique – surtout baroque – et l’écriture. Et ce n’est pas sans un certain humour qu’il se met actuellement en scène dans un livre qui s’annonce passionnant, où il confronte, dans un dialogue fictif au sommet du mont Royal, les connaissances actuelles sur le développement des enfants avec celles de trois grands philosophes, soit Hobbes, Rousseau et Darwin.

Yves Morin

Québec, hiver 1965 : une centaine de personnes se présentent à l’urgence, atteintes d’une maladie cardiaque subite et inconnue. La moitié d’entre elles y succombent. Il faudra toute l’opiniâtreté d’un jeune cardiologue, le docteur Yves Morin, pour que le mystère soit élucidé et que l’épidémie prenne fin. Avec une équipe de pathologistes, le médecin mène l’enquête en un temps record, élabore des hypothèses à partir des autopsies et accumule des preuves, sans perdre son sang-froid malgré les menaces de poursuites et la pression médiatique. En quelques semaines, le coupable est démasqué : il s’agit du cobalt, métal que l’on croyait inoffensif, qu’une brasserie de Québec ajoute à sa bière pour la faire mousser. Devant l’évidence, autorités sanitaires et brasseurs finissent par se rendre aux conclusions d’Yves Morin, dont la découverte permettra d’abolir cette pratique partout dans le monde.

À la veille de ses 78 ans, le docteur Morin n’a rien oublié de ces événements tragiques, même si sa carrière l’a ensuite mené dans de tout autres directions. Natif de Québec, il commence ses études de médecine à l’âge de 17 ans à l’Université Laval, où il obtient son doctorat en 1953. Grâce à une bourse de la Fondation Rotary International, il parcourt ensuite le monde pour travailler auprès des grands maîtres de la cardiologie, spécialité qui l’intéresse surtout parce qu’elle progresse à un rythme fou. Ce sera d’abord Toronto, puis Londres et Paris, où il s’imprègne des courants de pensée de l’école britannique de Paul Wood et de l’école française de Jean Lenègre.

Cependant, Yves Morin tient ses promesses : après sept années de ce périple initiatique, il retrouve l’Hôtel-Dieu de Québec, son alma mater , où il devient en 1961 le premier clinicien salarié à temps plein de l’Université Laval. Dégagé de l’obligation de suivre des patients pour assurer son gagne-pain, il se consacre pleinement à la recherche sur les maladies du muscle cardiaque. Lorsque survient l’épidémie de 1965, il vient tout juste d’installer à l’Hôtel-Dieu l’un des premiers laboratoires d’hémodynamie au Québec. La découverte de la toxicité cardiaque du cobalt lui vaut aussitôt une reconnaissance internationale. Appelé en renfort au Nebraska, il permet d’éviter de justesse une catastrophe analogue à celle qui avait frappé Québec. En Belgique, il confirme également que des décès restés inexpliqués étaient liés au cobalt.

Au cours des années suivantes, Yves Morin, qui dirige le tout nouvel Institut de cardiologie de Québec, se penche sur une maladie cardiaque due à des carences alimentaires qui fait alors des ravages en Afrique. Ses travaux contribueront à l’éradication de ce fléau. Grâce au microscope électronique, que son équipe et lui sont parmi les premiers spécialistes à utiliser pour étudier le muscle cardiaque, il réalise d’importantes découvertes qu’il relate dans plus de 200 publications scientifiques. De 1980 à 1996, il est chef du Service de cardiologie de l’Hôtel-Dieu, puis il occupe le même poste pour l’ensemble du Centre hospitalier universitaire de Québec jusqu’en 1998.

Toutefois, le médecin a aspiré à relever d’autres défis tout au long de sa carrière. Ainsi, il s’engagera dans l’administration de la recherche, d’abord au sein de sa faculté, puis à la grandeur du Québec et du Canada. À l’époque où les jeunes chercheurs en début de carrière connaissaient d’importantes difficultés à s’équiper et à s’intégrer dans un laboratoire au Québec, Yves Morin a voulu instaurer un système pour permettre aussi aux jeunes de démarrer. Avec Jacques Genest, il contribuera à l’essor du Conseil de recherches médicales du Québec, ancêtre de l’actuel Fonds de recherche en santé du Québec, dont il deviendra président en 1968. Puis, en 1975, Yves Morin est nommé doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval et président de la Commission de la recherche universitaire. Il plaide pour une refonte de l’organisation et du financement de la recherche médicale par l’augmentation du nombre de centres de recherche hospitaliers.

Durant les années 90, Yves Morin joue un rôle de premier plan dans la création des Instituts de recherche en santé du Canada. Il collabore étroitement avec le docteur Henry Friesen, son ami et collègue, pour bâtir une organisation d’un nouveau genre, qui réunira des chercheurs de tout le Canada au sein d’instituts thématiques « virtuels ». Persuadé que seul le mariage des disciplines permettra d’accélérer les recherches, le cardiologue insiste pour rapprocher les sciences humaines et sociales, domaine dans lequel le Québec excelle, des sciences fondamentales et cliniques qui prédominaient jusqu’alors dans la recherche médicale. La démarche choque et se heurte à une grande résistance de certains milieux. Toutefois, Yves Morin et Henry Friesen finissent par convaincre même les plus récalcitrants de la justesse de leur vision, qui permettra un essor sans précédent de la recherche médicale subventionnée par le gouvernement fédéral.

À 71 ans, le cardiologue entre au Sénat. Pendant quatre ans, il travaille à l’organisation de la recherche en santé, en participant aux travaux de la commission Kirby et en partie à ceux de la commission Romanow. De 2001 à 2004, Yves Morin est aussi conseiller spécial pour la recherche du ministre fédéral de la Santé, Allan Rock. Le médecin dénonce le retard pris par le Canada pour la commercialisation des découvertes, qu’il voit comme un bris de contrat entre les chercheurs et la population. Depuis 2005, Yves Morin préside la Fondation de recherche sur la santé Rx&D , la plus importante source de financement privé au Canada, et copréside le Partenariat des industries canadiennes de la santé.

Au cours de sa carrière, le docteur Morin a mérité plusieurs distinctions. Il a notamment été nommé officier de l’Ordre du Canada en 1991, officier de l’Ordre national du Québec en 1995 et chevalier de l’Ordre national du mérite, en France, en 1997. Travailleur infatigable malgré le poids des ans, Yves Morin commence tout juste à ralentir. Père de quatre enfants et sept fois grand-père, il passe désormais la majeure partie de son temps aux Éboulements avec son épouse Marie, où il prend, enfin, le temps de jouir de la beauté du paysage. Cependant, il n’a pas pris sa retraite pour autant. Aussi passionné qu’à ses débuts, Yves Morin vient de se lancer dans une nouvelle aventure. À la veille des célébrations du 400e anniversaire de la ville de Québec, il a entrepris de retracer l’histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, seul hôpital au monde à avoir été dirigé pendant 350 années consécutives par des religieuses, qui ont marqué considérablement la philosophie des soins. Les yeux brillants, Yves Morin évoque leur travail et leur vision, qu’il relatera en septembre 2008 lors d’une série de conférences.

Jacques Y. Montplaisir

Sournoises, elles ne se manifestent que dans l’intimité de la chambre à coucher, mais elles détériorent parfois gravement la qualité de vie et la santé de ceux qu’elles frappent. De l’insomnie aux impatiences musculaires, en passant par l’apnée ou le somnambulisme, les maladies du sommeil ont longtemps échappé à la vigilance des médecins. Jusqu’à ce que Jacques Montplaisir, psychiatre et chercheur en neurosciences, les révèle au grand jour, en montrant que des troubles que l’on croyait anecdotiques étaient fréquents et pouvaient avoir des conséquences dramatiques. Depuis 30 ans, ce spécialiste de réputation internationale, l’un des pères de la discipline, a bâti à Montréal l’un des plus grands centres de recherche au monde consacré aux maladies du sommeil, doublé d’une clinique où l’on traite chaque année au-delà de 1 500 patients.

Curieux de nature, Jacques Montplaisir découvre très tôt sa vocation. Né en 1943 dans le quartier Hochelaga à Montréal, fils et petit-fils d’épicier, il vit une enfance heureuse au sein d’une grande famille qui a gardé l’esprit de la campagne. À la bibliothèque du collège Sainte-Marie, il feuillette par hasard un livre sur le sommeil, compte rendu d’un symposium ultraspécialisé : l’ouvrage le fascine, tant il lui semble extraordinaire que l’on puisse s’intéresser de cette manière à un phénomène aussi naturel. C’est décidé : il deviendra chercheur, spécialiste du cerveau.

À l’Université de Montréal, Jacques Montplaisir choisit la médecine, car la biologie lui semble trop éloignée de l’espèce humaine. Il se découvre alors une passion pour la pratique médicale et restera à jamais marqué par ses années d’internat. Cependant, il maintient le cap et après l’obtention de son doctorat en médecine, en 1967, il poursuit des études de troisième cycle en neurosciences à la même université. Il passe ensuite quatre ans en Californie, où il termine son stage postdoctoral dans l’un des premiers laboratoires de recherche sur le sommeil au monde, qui vient tout juste d’ouvrir ses portes à l’Université Stanford. Là, on lui offre un poste de professeur, mais il tient à rentrer au bercail. Le Québec est alors en pleine Révolution tranquille : Jacques Montplaisir ne veut rien manquer des bouleversements que connaît sa patrie et il entend contribuer à son développement.

En 1977, après sa spécialisation en psychiatrie à l’Université McGill, Jacques Montplaisir est nommé professeur à l’Université de Montréal, qui met à sa disposition deux petites pièces au fond d’un couloir désaffecté de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Dans l’une, le médecin installe son bureau et ses instruments de mesure; dans l’autre, un lit où dorment ses patients. Trente ans plus tard, cette modeste installation, la première du genre au Canada, est devenue l’un des plus grands centres de recherche au monde sur le sommeil. Sur près de 1 000 mètres carrés, 70 personnes, dont une dizaine de professeurs, travaillent à comprendre et à traiter l’ensemble des maladies du sommeil en conjuguant une multitude d’approches comme l’électrophysiologie, la neurochimie, la pharmacologie, la psychiatrie et la génétique. Et grâce à une nouvelle subvention de 5 millions de dollars, le Centre d’étude du sommeil et des rythmes biologiques s’apprête à agrandir encore ses locaux de 50 p. 100.

Explorant le royaume de Morphée au gré des rencontres avec ses patients, Jacques Montplaisir s’intéresse tour à tour à chaque pathologie du sommeil, pour en comprendre les causes et les conséquences, mettre au point des outils de diagnostic et de traitement et en déterminer la prévalence. Déjà spécialiste mondial de la narcolepsie et du somnambulisme, le psychiatre découvre littéralement le syndrome des impatiences musculaires durant les années 90, en révélant par une étude épidémiologique que ce trouble touche 10 p. 100 de la population canadienne, et deux fois plus de francophones que les autres Nord-Américains ou les Européens. À l’époque, le problème semble bénin et plutôt rare. L’étude de Jacques Montplaisir est une révélation. Elle le conduira, entre autres, à mettre au point et à breveter le traitement pharmacologique aujourd’hui reconnu comme le plus efficace pour traiter cette maladie de même qu’à élaborer des critères de diagnostic. En juillet 2007, il a participé avec son collègue Guy Rouleau à la découverte de trois gènes de susceptibilité aux impatiences faite par un groupe de chercheurs de Munich.

Touche-à-tout de génie, Jacques Montplaisir compte plus de 250 publications scientifiques, 3 ouvrages, 55 chapitres de livres et près de 500 abrégés : il est ainsi l’un de plus cités dans sa discipline. Au cours des cinq dernières années seulement, le psychiatre a présenté au-delà de 100 conférences dans 27 pays et présidé plusieurs congrès internationaux. Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le sommeil, Jacques Montplaisir a déjà reçu de nombreuses distinctions, comme le prix Léo-Pariseau de l’Acfas en 2004 et le Distinguished Scientist Award de la Sleep Research Society en 2006.

Plus actif que jamais, ses publications et ses subventions de recherche ayant doublé depuis cinq ans, Jacques Montplaisir s’est attaqué récemment au trouble comportemental en sommeil paradoxal, qui pousse certaines personnes à agir leurs rêves, criant ou agressant leur conjoint pendant leur sommeil même si elles se montrent normales le jour. En suivant ses patients sur plusieurs années, le psychiatre a fait une incroyable découverte : ce trouble, qui semble affecter des gens en bonne santé, pourrait bien être une manifestation très précoce de la maladie de Parkinson. Observer le sommeil des gens pour repérer une maladie invisible autrement : voilà une idée révolutionnaire, par laquelle Jacques Montplaisir s’apprête peut-être à bouleverser la médecine moderne.

Appréciant la recherche comme discipline autant que comme mode de vie, le psychiatre tente toujours de conjuguer les rencontres scientifiques et ses autres passions. Par exemple, à l’occasion d’une conférence en Scandinavie, il en profite pour visiter les lieux de l’intrigue des romans policiers d’Henning Mankell, dont il est grand amateur, et pour s’adonner à la pêche. En Argentine, il danse le tango. Et de retour à Montréal, il consacre beaucoup de temps à la dizaine d’étudiants diplômés de deuxième et de troisième cycle qu’il supervise ou encore il organise des soupers pour ses amis, puisqu’il adore plus que tout cuisiner, inventer des plats ou tester plusieurs recettes pour en adapter les ingrédients à la perfection.

Maher I. Boulos

Si l’on chauffe un gaz à une température très élevée, il finit par se transformer en plasma, une sorte de soupe d’atomes et d’électrons aux propriétés très particulières. Depuis bientôt 40 ans, le professeur Maher Boulos, également ingénieur, se passionne pour ce quatrième état de la matière, dont il est devenu l’un des meilleurs spécialistes au monde. À ses yeux, le plasma n’a pas qu’un intérêt théorique. Il recèle aussi un formidable potentiel d’applications industrielles que ce Sherbrookois d’adoption a mises en pratique en créant la compagnie Tekna Systèmes Plasma Inc., aujourd’hui leader mondial dans son domaine.

Maher Boulos naît au Caire en 1942, dans une famille de professionnels. Est-ce l’influence de son père, ingénieur civil, qui le pousse à se tourner vers des études de génie ? Peut-être. Mais c’est avant tout la créativité qu’il pourrait exprimer par l’entremise de cette profession qui l’amène à entreprendre, en 1958, des études pour obtenir un baccalauréat en génie chimique à l’Université du Caire. Après trois ans de pratique, le jeune ingénieur est attiré par le Nord, surtout par le Canada où un de ses oncles est déjà professeur. En 1966, il franchit l’Atlantique et reprend ses études à l’Université de Waterloo, en Ontario, où il s’installe avec sa conjointe Alice, une Suissesse rencontrée en Égypte.

Six ans plus tard, Maher Boulos quitte Waterloo avec, en poche, une maîtrise et un doctorat en dynamique des fluides et transfert de chaleur. C’est durant ses études postdoctorales à l’Université McGill qu’il découvre les plasmas, auprès du professeur William Henry Gauvin, père de la discipline au Québec et lauréat du prix Marie-Victorin 1984. Pour le jeune chercheur, c’est un véritable coup de foudre. Fasciné par cet état de la matière encore très mal connu, Maher Boulos se lance tête baissée dans ce nouveau champ de recherche. Jusque-là, les plasmas ont surtout intéressé les spécialistes américains et russes de l’exploration spatiale, qui les ont utilisés pour concevoir les boucliers de rentrée dans l’atmosphère des capsules. Maher Boulos entrevoit immédiatement bien d’autres applications, mais il prend aussi la mesure des défis à relever avant de pouvoir tirer parti des propriétés exceptionnelles des plasmas.

C’est à l’Université de Sherbrooke, où il obtient un poste de professeur en 1973, que l’ingénieur élabore son programme de recherche. Il y fera toute sa carrière, appréciant tout autant la qualité de vie de l’Estrie que les excellents rapports qu’il entretient avec cette université et son milieu. Pendant dix ans, Maher Boulos se consacre d’abord à la recherche fondamentale et acquiert bientôt une réputation internationale dans la conception de modèles mathématiques des plasmas. Cependant, l’ingénieur a besoin de concret. Lorsqu’il estime maîtriser suffisamment la théorie, il passe à la pratique et commence à explorer le potentiel technologique des plasmas en 1985, grâce au soutien financier du gouvernement du Québec et d’Hydro-Québec.

Très vite, Maher Boulos réalise que, bien que la recherche universitaire ait avancé dans l’étude des plasmas, l’industrie ne peut en profiter par manque d’équipements et de connaissances. En 1990, le professeur fait donc le grand saut et met sur pied sa propre compagnie, Tekna Systèmes Plasma Inc.. Soutenu par le Bureau de liaison entreprises-université, le professeur se transforme peu à peu en entrepreneur. Maher Boulos commence prudemment, avec de petits capitaux privés et son collaborateur et associé, le professeur Jerzy Jurewicz, à vendre sous licence de l’Université de Sherbrooke la torche à plasma qu’il a mise au point. En quelques années, la technologie acquiert une excellente réputation, et la compagnie Tekna Systèmes Plasma croît à un rythme soutenu. À la vente d’équipements, l’entreprise ajoute bientôt la conception de systèmes intégrés clés en main, puis de procédés complets destinés, par exemple, à la fabrication de nanopoudres pour l’industrie cosmétique ou la microélectronique.

La compagnie Tekna Systèmes Plasma est aujourd’hui un des moteurs économiques de la région sherbrookoise. Cette entreprise emploie 47 personnes, et les trois quarts de ses ventes ont lieu du côté de l’exportation. La firme de Maher Boulos compte parmi ses clients bon nombre des plus grands centres de recherche au monde, comme la NASA et le Los Alamos National Laboratory aux États-Unis, le Commissariat à l’énergie atomique en France de même que des compagnies comme Siemens en Allemagne ou Hitachi au Japon. Désormais leader mondial dans la technologie des plasmas inductifs, la compagnie Tekna Systèmes Plasma continue de prendre de l’expansion.

Malgré les succès, l’ingénieur poursuit sa mission d’exploration des plasmas et garde les pieds sur terre. Travaillant souvent de 60 à 70 heures par semaine, il n’a jamais cessé d’exercer son métier de professeur, à temps partiel au cours des dernières années puis comme professeur associé depuis sa retraite de l’Université de Sherbrooke en janvier 2007. Aujourd’hui encore, il supervise des étudiants de deuxième et de troisième cycles, qui se penchent sur les aspects plus fondamentaux des plasmas et peuvent ainsi publier leurs résultats dans des revues savantes. Auteur de près de 150 publications, de 2 ouvrages et de plusieurs chapitres de livres, organisateur de grandes conférences internationales et titulaire de 25 brevets, Maher Boulos a déjà reçu de nombreuses distinctions pour sa carrière exceptionnelle. Par exemple, en 2003, il a été admis au Temple de la renommée de la Thermal Spray Society aux États-Unis et a reçu le prix Armand-Bombardier de l’Acfas et le prix Innovateur de l’année de l’Association de la recherche industrielle du Québec (ADRIQ). En 2006, Maher Boulos et Tekna Systèmes Plasma ont reçu conjointement avec l’Université de Sherbrooke le prix Synergie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

Aux yeux de Maher Boulos, le succès de sa compagnie reste pourtant le travail d’une équipe qui l’a appuyée de manière inconditionnelle depuis ses débuts. Marié depuis près de 40 ans, Maher Boulos tient aussi à rendre hommage à son épouse Alice, qui a accepté les sacrifices familiaux comme si elle était une partenaire à temps plein de son projet. Père d’un garçon et d’une fille, tous deux médecins spécialistes en Suisse, grand-père depuis quelques mois, Maher Boulos est resté très attaché aux siens malgré la charge de travail. Ainsi, il se rend régulièrement en Suisse pour passer du temps en famille, et il retourne à l’occasion en Égypte même s’il n’y a plus de proches parents. Sportif, il aime aussi barrer son voilier sur le lac Memphrémagog et espère, un jour, profiter d’une retraite bien méritée pour recommencer à peindre, une autre activité créatrice qui le passionne depuis l’enfance.

Yves Bergeron

Au nord de l’Abitibi, près de l’Ontario, un territoire de 8 000 hectares abrite un îlot de forêt vierge du Québec, en plein coeur d’une région abondamment exploitée par l’industrie forestière depuis les années 70. C’est là, dans la Forêt d’enseignement et de recherche du lac Duparquet (dont il est l’un des pères fondateurs) et ailleurs au Québec, que depuis plus de vingt ans le professeur Yves Bergeron tente de réconcilier l’aménagement forestier avec l’écologie. Œuvrant sans relâche pour mieux comprendre la dynamique naturelle des forêts, le biologiste travaille main dans la main avec les gestionnaires industriels et gouvernementaux pour les aider à rendre leurs pratiques plus durables et assurer la pérennité de la forêt boréale, l’un des plus précieux joyaux du patrimoine québécois.

Rien ne prédestinait ce Montréalais de souche à déménager dans un petit village de l’Abitibi, si ce n’est une curiosité sans bornes pour la nature et ses innombrables mystères. Dernier de quatre enfants nés d’un père voyageur de commerce et d’une mère au foyer, Yves Bergeron se passionne depuis sa plus tendre enfance pour les animaux. Il rêve d’être vétérinaire, mais il s’inscrit finalement au programme menant à un baccalauréat en biologie à l’Université de Montréal, dans l’espoir de travailler en biologie animale. Au cours de ses études, il découvre que l’univers des plantes n’est pas moins intéressant. En cinq ans d’un programme de maîtrise-doctorat, le biologiste se forme à l’écologie forestière sous la houlette du professeur André Bouchard, son mentor. Yves Bergeron travaille alors à la classification écologique de l’Abitibi, région peu connue des biologistes, à partir de l’étude du territoire de la forêt du lac Duparquet, où les recherches débutent à peine. Au Québec, il est l’un des premiers à adopter cette approche qui consiste à décrire finement l’écologie d’un territoire dans le but de permettre son aménagement éclairé.

En arpentant la forêt boréale, Yves Bergeron prend conscience des conséquences majeures de l’exploitation du bois, alors que les parcelles qu’il étudie disparaissent les unes après les autres à grand renfort de coupes mécanisées. Dès lors, le biologiste consacrera sa carrière à mieux comprendre la dynamique naturelle de ces territoires, de même qu’à sensibiliser industrie et décideurs au fait que l’écologie peut permettre une exploitation plus durable.

Après ses études postdoctorales à l’Université Laval, à Québec, Yves Bergeron est nommé professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1985. Rapidement, les études menées au sein du Groupe de recherche en écologie forestière, qu’il met sur pied en 1989, contribuent à transformer la région du lac Duparquet en un véritable laboratoire à ciel ouvert. Conjuguant recherche fondamentale et recherche appliquée, Yves Bergeron travaille à « mettre un peu de science dans la gestion des forêts », comme il aime à l’expliquer. Grand vulgarisateur, ce scientifique est aussi un rassembleur qui sait faire confiance et déléguer. Pour protéger ce vaste territoire, Yves Bergeron participe à l’implantation d’un mode de gestion originale : l’UQAM et l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) gèrent conjointement la forêt avec la collaboration de représentants de deux entreprises forestières; cette forêt de recherche et d’expérimentation est reconnue depuis 1996 par le gouvernement du Québec. Ainsi, les trois quarts du territoire sont exploités suivant les principes de l’aménagement durable, tandis que le reste, intact, sert de référence.

Depuis 1998, Yves Bergeron est à la fois professeur à l’UQAM et à l’UQAT et titulaire de la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable. Plutôt que de s’opposer aux compagnies forestières ou d’appuyer sans limites les groupes écologistes, il prend le parti de la science, seule capable de révéler la recette du difficile équilibre entre exploitation et protection. En plus de l’UQAM et de l’UQAT, la Chaire regroupe neuf partenaires industriels, dont des géants du secteur comme Domtar, Tembec ou Abitibi Consolidated, et six partenaires institutionnels engagés dans la gestion des forêts, tels que le ministère des Ressources naturelles du Québec ou le Service canadien des forêts. Les travaux de la Chaire sont également réalisés de manière étroite avec une multitude de chercheurs rattachés à d’autres universités du Québec et d’ailleurs.

La qualité des recherches d’Yves Bergeron, qui portent notamment sur la dynamique des incendies de forêt, est reconnue à l’échelle internationale. Auteur de plus de 200 publications scientifiques dans des revues savantes, il a déjà été conférencier invité dans plusieurs pays, dont la Chine, la Suède et l’Allemagne. Il a reçu, entre autres, le prix Méritas de la recherche forestière du Conseil de la recherche forestière du Québec en 1997 et le prix Michel-Jurdant de l’Acfas en 1999. Depuis 2003, le biologiste est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie et aménagement forestier durable. Son expertise est aussi reconnue par le gouvernement du Québec, qui lui a confié en 2006 la coprésidence d’un comité chargé de réévaluer la limite nordique des forêts commerciales.

Par l’étendue de ses différentes formes de collaboration, Yves Bergeron a également contribué de multiples façons à la vitalité de l’UQAT, dont il est l’un des plus fervents défenseurs. Titulaire de deux des huit chaires que compte l’Université, il est persuadé que la recherche constitue un pilier très important pour le développement économique et social des régions. Et il s’inquiète du fait que les postes accordés dans les universités se font souvent au prorata du nombre d’étudiants de premier cycle, qui, dans les régions éloignées, tend à diminuer sous l’effet conjugué de la démographie et des difficultés économiques.

Avec sa conjointe et fidèle collaboratrice Francine Tremblay, professeure de génétique et physiologie végétale à l’UQAT, Yves Bergeron vit la plupart du temps au coeur du territoire pour lequel il se passionne. Leurs trois garçons de 17, 14 et 12 ans ne manifestent guère, pour l’instant, d’intérêt marqué pour la recherche forestière, mais ils apprécient la nature et la vie au grand air. Et ce n’est pas sans une certaine fierté que papa parle de l’élevage d’agneaux et de poules de son plus jeune fils! Bien qu’il pense beaucoup à son travail, Yves Bergeron sait aussi relaxer et prend grand plaisir à la chasse et à la pêche qu’il peut pratiquer à moins de 15 minutes de chez lui. Autant d’occasions pour cet amoureux de la nature d’arpenter un territoire qui n’a jamais cessé de piquer sa curiosité.

Rober Racine

Chez Rober Racine, l’étrangeté et la poésie sont la clef d’une œuvre placée sous le signe de la démesure.

Avec lui, la création est toujours là où on ne l’attend pas. Romancier, musicien, dessinateur, performeur, Rober Racine vient de passer six ans à dessiner des vautours. Ces oiseaux de proie, il les a illustrés tous les jours, traçant leurs ombres inquiétantes au recto et au verso d’une feuille chaque fois de même format. Ponctuant ce cycle insolite, il réalisait et exposait, l’an dernier, un tableau de grand format fort justement intitulé La fin des vautours.

Pharaonique, obsessionnel, polymorphe, son parcours singulier s’identifie, concède-t-il, à une forme inédite de « gigantisme privé ».

Déjà en 1978, à 22 ans, cramponné au clavier presque quinze heures d’affilée, Racine joue au piano 840 fois de suite les Vexations d’Érik Satie. Le récital marathon est encensé par le critique musical Claude Gingras de La Presse qui acclame ce jeune, et si déroutant, stakhanoviste du clavier. Ces Vexations, Racine les rejouera à quatre reprises. Avec de telles œuvres aussi originales, Racine ouvre alors de nouvelles avenues dans le champ de la performance. Racine déclame en 1980 tout Salammbô d’une traite. Il escalade en même temps un escalier dont l’architecture et les dimensions sont conçues en fonction de données issues du roman de Flaubert. Le nombre de mots, de phrases, de paragraphes détermine la forme, la hauteur, la structure des marches. À la fin de sa performance, Racine plonge dans le vide.

Les mots hantent l’artiste. Et surtout ce livre qui les contient tous : le dictionnaire. Sa relation avec le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, bref Le Petit Robert, est totalement passionnée. Rober Racine a passé 14 années de sa vie à découper, enluminer, mettre en musique les pages du Robert. « J’ai rêvé, écrit-il, d’un espace public permanent où tous les mots de la langue française et leurs définitions imprimés sur des petits panneaux seraient plantés au sol, répartis en quartiers de mots. Le lecteur promeneur aurait à se déplacer physiquement dans l’espace, d’un mot à un autre, du quartier de L à celui de I ou des R. »

En grandeur nature, une préfiguration de ce Parc de la langue française a été montrée en 1992 à la Documenta de Kassel en Allemagne avec la lettre K. Revenant tous les cinq ans, l’exposition est sans doute la plus renommée de toutes les grandes manifestations internationales d’art contemporain. L’idée du Parc de la langue française date de 1979. À partir de là, jusqu’au début des années 1990, Racine découpe les 55 000 définitions du Petit Robert. L’entreprise fait de lui à la fois un copiste et un enlumineur. Racine confesse avoir pu se contenter d’écrire un roman avec comme personnage principal cet homme qui dépouille aux ciseaux le dictionnaire. Au contraire, il a préféré s’engager totalement dans cette expérience de la durée. Première étape à la réalisation du parc, il colle toutes les définitions du Petit Robert pour en dresser la maquette aujourd’hui conservée au Musée d’art contemporain de Montréal. « Je voulais présenter autrement le dictionnaire, le rendre visible. Et faire en sorte que les mots passent de couché à debout. Pour ce faire, j’ai utilisé deux exemplaires du Petit Robert (l’un pour le recto, l’autre pour le verso). J’ai extrait de ce texte à la fois magique et maléfique toutes les entrées et leurs années de première apparition. Chacun de ses mots a été collé sur un petit carton que j’ai ensuite monté sur un petit bâtonnet noir, prêt à être placé sur une grande surface blanche sur laquelle seraient inscrits tous les mots du dictionnaire. La même opération de découpe/collage s’est donc effectuée autant de fois qu’il y a de mots dans le dictionnaire. »

Dans les 2130 Pages-Miroirs achevées en 1994, ce qui reste de chaque page après cette première opération est tronçonné pour retirer certains mots selon une logique prédéterminée. Les mots en italique sont dorés. Les pages découpées se révèlent sur fond de miroirs. Avec leurs traits ainsi créés, elles apparaissent de la sorte un peu comme des partitions de musique « aérant », selon Racine, le dictionnaire.

Le plus étrange est que, pour lui, de tels projets sont perçus comme allant de soi. « Vous auriez bien tort de le tenir pour fou », prévenait d’emblée en 1999, non sans humour, le journaliste Jean-Baptiste Harang dans le quotidien parisien Libération à l’occasion d’un article sur Racine. Les productions titanesques envisagées par l’artiste font se côtoyer les notions d’exécution, de transcription, de variation et de transposition. S’investissant totalement dans ces tâches impossibles, Racine impose une vision du monde où la pensée ne se matérialise qu’à travers un labeur de longue haleine qui « habite » totalement la création. Le temps devient le sujet essentiel de ses œuvres.

Révélant, indique John Porter, directeur général du Musée national des beaux-arts du Québec, « un engagement profond envers la langue française », l’écriture et les mots demeurent de façon tout aussi imprévue la matière première de Rober Racine. Son premier roman, Le mal de Vienne, voit le jour en 1992. Ce touche-à-tout qui se servait pour ses œuvres d’art de livres et des mots traite d’art dans ce qu’il écrit! Le Lightning Field , œuvre de land art de l’Américain Walter de Maria, devient le cadre de son deuxième roman, Là-bas, tout près (1997). Le récit relate une visite sur ce site du désert du Nouveau-Mexique où 400 tiges d’acier y attirent les éclairs.

En 1999, à l’occasion de l’exposition internationale Les Champs de la sculpture qui a eu lieu sur l’avenue des Champs-Élysées à Paris, on lui demande de refaire une partie du Parc de la langue française. Racine préfère alors livrer un Luna Parc tout personnel. Le dictionnaire s’éclipse. Nouvel objectif : cette lune qui le fascine depuis l’enfance. Rober Racine fait alors découvrir aux Parisiens des petits fragments de Lune sur terre. « Pour marquer le trentième anniversaire de la première marche sur la Lune, explique Racine, j’ai pensé regrouper en constellation les 45 villes (dont Montréal, au planétarium) où l’on peut voir des pierres lunaires rapportées par les astronautes. »

La Lune! L’astre d’argent a été aussi au cœur de L’ombre de la terre, son troisième roman publié en 2002.

Tissant entre elles des références inédites, se construisant pas à pas au fil de chaque geste qui les compose, ses œuvres processus tentent ni plus ni moins que d’apprivoiser l’immensité. Cette approche « sidérale » l’a conduit à des œuvres ayant pour thème l’espace et l’astronomie comme en témoignent des titres tel Effleurer le sommeil des comètes, ou encore ces noms d’étoiles que sont Selena ou Spica, objets d’une exposition en 1999.

Désormais, ce créateur encyclopédique qu’est Racine veut revenir à la conquête spatiale, son autre grand dada avec le dictionnaire. Racine a chassé de son cerveau les vautours qui y rôdaient, sujet de son prochain roman. Le déclencheur de cette série sur les rapaces avait été une visite au zoo de Barcelone en février 1999.

Parallèlement à son parcours singulier, Rober Racine a été chroniqueur culturel à la radio de Radio-Canada. Il a collaboré avec des chorégraphes réputés, récité un feuilleton radiophonique pour six ou sept personnages et une pièce de théâtre, écrit plus de soixante-dix articles de critique d’art, collaboré avec d’autres créateurs tels que Marie Chouinard, Édouard Lock, Raymond Gervais, Irène Whittome, Françoise Sullivan et Robert Marcel Lepage. En tant qu’artiste, Racine a participé à plusieurs expositions à travers le monde, tant individuelles que collectives, notamment à la Biennale de Venise en 1990 et à celle de Sydney, en Australie, la même année. Il a reçu le prix Louis-Comtois en 1998, de même que le prix Ozias-Leduc de la Fondation Émile-Nelligan en 1999 et ses œuvres font partie des plus prestigieuses collections québécoises et canadiennes.

En 1993, le magazine culturel Voir lui demandait quelle était sa conception du rôle de l’artiste. Rober Racine répondit : « L’artiste est là pour offrir des visions, transcender le réel, le montrer sous de nouveaux angles. Il ressemble à un pilote d’essai. Il repousse toujours plus loin les limites de l’exploration du monde et de l’infini. Son rôle est de capter et saisir l’insondable de la vie et des êtres. Il doit garder ses contemporains en contact permanent avec la lumière et la poésie. Il crée des liens entre le visible et l’invisible, l’audible et l’inouï, chuchote des secrets, trace des mystères, vivifie les sens, communique les présences du sacré. Il doit s’adresser au cœur des gens, à leur musique intérieure. »

Jacques Lacoursière

Animateur d’émissions de radio et de télé, auteur d’ouvrages best-sellers, conférencier sollicité pour les grandes comme les petites occasions, concepteur d’expositions muséales, Jacques Lacoursière est sans doute le plus visible des historiens québécois. Depuis maintenant 45 ans, ce vulgarisateur hors pair s’attache à transmettre à ses compatriotes la grandeur de l’histoire du Québec. En utilisant à cette fin honorable tous les moyens.

Dans son jeune âge, ce fils d’imprimeur né à Shawinigan en 1932 au sein d’une famille nombreuse s’imagine plutôt en littéraire, voire en romancier. Adolescent, il fréquente assidûment les grands auteurs, dont plusieurs sont alors à l’index, comme Baudelaire. Et sans Denis Vaugeois, peut-être aurait-il trouvé sa voie dans l’enseignement de la littérature ou encore, à l’instar de son illustre copain de classe Jean Chrétien, dans la pratique du droit.

L’histoire a happé Jacques Lacoursière un peu tardivement, vers la fin de la vingtaine, à la faveur d’un retour aux études effectué en 1960 à l’École normale Maurice-L.-Duplessis, à Trois-Rivières; le futur ministre et éditeur Denis Vaugeois y enseigne l’histoire et la psychologie. « Excellent dans la première discipline, moins bon dans la seconde! », se rappelle un Jacques Lacoursière amusé. Avec Denis Vaugeois et quelques autres, dont Mgr Albert Tessier, il sera de l’aventure du Boréal Express, lancé en 1962. Conçu à la manière d’un véritable journal, il évoque les événements du passé à l’aide de manchettes, d’articles, d’annonces… Pas moins de 10 000 abonnés sont bientôt au rendez-vous.

La période Boréal, qui prend fin en 1973, se révélera éminemment formatrice. Nul doute que Jacques Lacoursière ait découvert là l’importance de « raconter l’histoire », de l’« humaniser », de la traiter à la manière d’un « détective ». Dans cette optique il considère les dates, la chronologie – alors au fondement de l’enseignement de la discipline – comme un simple cadre. « L’histoire, c’est de l’humain », insiste-t-il. C’est ce qu’apprendront les élèves de quatrième secondaire à compter de 1968 dans Canada-Québec, synthèse historique, écrit en collaboration avec Denis Vaugeois et Jean Provencher. Des personnages, des faits, de l’action : son caractère novateur a installé la notoriété de l’ouvrage qui a connu plusieurs vies, dont une dernière (à ce jour) en 2000.

La participation au Canada-Québec ne sera pas le seul engagement de Jacques Lacoursière dans l’enseignement de l’histoire, loin s’en faut. Organismes et comités font appel à son expertise et en 1995-1996, il préside un groupe de travail mis sur pied par le ministère de l’Éducation du Québec. Aujourd’hui, il demeure en la matière un observateur et un critique acéré. « L’historien n’est pas objectif : ma vision de l’histoire du Québec et du Canada diffère forcément de celle, par exemple, d’un anglican de Toronto. Il peut néanmoins viser l’impartialité. Mais les programmes officiels veulent tellement éviter les éléments de confrontation, cherchent tellement l’objectivité qu’ils aseptisent le passé. »

En 1968, celui qui se présente depuis longtemps comme un simple « consultant en histoire » occupe, au ministère de l’Éducation, l’un des rares emplois salariés de sa carrière. Il y devient l’artisan d’une importante série radiophonique : En montant la rivière. Dès lors ses collaborations avec les médias électroniques ne cesseront plus. D’une longue liste on extraira l’émission de radio J’ai souvenir encore qu’il anime pendant une décennie, de 1994 à 2004, et l’impérissable Épopée en Amérique : une histoire populaire du Québec, lauréate de trois prix Gémeaux en 1997. La télésérie, qui se décline en treize épisodes d’une heure réalisés par le cinéaste Gilles Carle, sera diffusée sur Télé-Québec puis reprise par TVA et TV5. Jacques Lacoursière y fait office de recherchiste, rédacteur, coscénariste et animateur!

Épopée en Amérique témoigne à merveille des constantes de Jacques Lacoursière, animé par le désir de rendre l’histoire vivante, de réconcilier les Québécois avec leur propre histoire, de conscientiser les individus à leur présent par une meilleure connaissance de leur passé. C’est ce même désir qui l’aura incité à entreprendre en 1979, avec Hélène-Andrée Bizier, un projet ambitieux, et audacieux : la rédaction d’une série de fascicules coiffés du titre Nos racines, et vendus notamment dans les… supermarchés! Les 144 fascicules publiés jusqu’en 1982 trouvent leur public : au total, plus de 5 000 000 d’exemplaires s’envolent!

Les historiens n’ont pas tous applaudi à cette mise en marché peu orthodoxe de Nos racines. « L’important, c’est qu’on me lise », a toujours répondu le principal intéressé. Entendre : qu’on lise l’histoire, ce qui implique de la transmettre dans un langage compréhensible et vivant. Le langage de Jacques Lacoursière, on en a déjà récompensé la qualité, et trois fois plutôt qu’une! La Société d’histoire nationale du Canada a en effet souligné ses talents de vulgarisateur en lui décernant le prix Pierre-Berton en 1996, alors que la Médaille de l’Académie des lettres du Québec lui était remise en 2002 et que le Prix des Bouquinistes du Saint-Laurent couronnait l’ensemble de son œuvre en 2007. « Est-ce surtout mon style que l’on retient? » fait mine de s’inquiéter ce bourreau de travail doté d’un solide sens de l’humour.

C’est à partir de la matière amassée pour Nos racines que Jacques Lacoursière concoctera son grand œuvre : Histoire populaire du Québec – populaire renvoyant à peuple –, publié en quatre tomes entre 1995 et 1997. Une fois de plus les non-spécialistes applaudissent à la vivacité du style, les historiens reconnaissent quant à eux la rigueur démontrée dans la magistrale synthèse, et au final l’éloge est unanime. La manière Lacoursière? Relier les grands événements et les gens ordinaires qui en ont subi les conséquences, relater les conditions d’existence de nos ancêtres, et ne pas craindre d’y mettre un supplément d’âme. « Comment vivaient les soldats qui ont fait la bataille des plaines d’Abraham? et leurs femmes restées au foyer? Cela m’importe beaucoup plus que la bataille elle-même », dit ainsi l’historien pour résumer sa démarche.

Lu, vu et entendu, Jacques Lacoursière a néanmoins souventes fois travaillé dans l’ombre en collaborant avec des revues, des sociétés d’histoire, des sociétés de généalogie et des musées. On soulignera seulement qu’il fut l’un des principaux artisans de l’exposition permanente Mémoires du Musée de la civilisation : une autre réalisation notable du très polyvalent historien car l’exposition inaugurée en 1988 fera date parmi les activités du Musée, autant en raison de sa longévité que de son succès populaire.

Au moment où on lui annonçait qu’il était le quinzième lauréat du prix Gérard-Morisset, Jacques Lacoursière peaufinait le cinquième tome d’Histoire populaire du Québec. La période couverte – 1960-1971 – est aussi brève que riche, avec la Révolution tranquille, l’émancipation des femmes, la crise d’Octobre… « Plus on approche de l’époque contemporaine, plus on a tendance à être prolixe parce qu’on ne sait pas exactement ce qui sera retenu », s’excuse presque l’historien. Reste qu’il songe à un sixième tome afin de conduire son cycle jusqu’en 1982, année du rapatriement de la Constitution canadienne. « Si Dieu me prête vie », se plaît à dire celui pour qui l’Histoire demeure un des plus précieux lieux de patrimoine.

Cet ardent gardien et passeur de la mémoire collective a été fait chevalier de l’Ordre national du Québec en 2002, membre de l’ordre national du Mérite de la République française en 2003 et membre de l’Ordre du Canada en 2006.

Gaston Bellemare

Par son choix de 2007, le jury du prix Georges-Émile-Lapalme montre qu’il est différentes façons de payer tribut à la langue française. Cette fois-ci, en effet, c’est en consacrant à la poésie québécoise son travail d’éditeur que le lauréat aura bellement servi la langue française.

Sa vie durant, Gaston Bellemare a réussi à faire cohabiter en lui des qualités qui logent rarement sous un même toit. Les poètes s’expriment autrement que les courtiers et les promoteurs trop efficaces ne cultivent pas toujours l’élégance et le bon goût. Ces distinctions plutôt cyniques perdent, cependant, toute pertinence si l’on tente de les appliquer à Gaston Bellemare. Poète, éditeur de poètes, il est prudent, mesuré, sainement pragmatique. Il montre sur une diversité de terrains un sens aigu de l’organisation, de l’audace, des convergences. Il mène autant d’offensives que les besoins l’exigent, devenant rassembleur ou ambassadeur aussi adéquatement que conseiller ou porte-parole.

Dispersion, par conséquent? Pas du tout. Au contraire, on trouve, à la source de tous les gestes de Gaston Bellemare, une seule conviction : la poésie québécoise mérite toutes les adhésions et toutes les vitrines. Tout part de cet ancrage et y revient. Comme, dès sa jeunesse, la musique l’a entraîné dans de multiples voyages, il sait que des parentés existent entre les humains et que la poésie est la plus chaleureuse. Il n’a pas encore déposé ses bagages que paraît Bleu-source de terre, un recueil de poèmes. Quand il s’insère pour un quart de siècle dans les activités de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), c’est pour y favoriser la création, le dialogue, la prise de parole. Administrateur de la famille des arts et des sciences humaines de 1971 à 1974, puis coordonnateur des études de premier cycle de 1974 à 1976, il fonde dès 1974 l’École internationale de français; il en coordonnera le déploiement jusqu’en 1980. Poésie, français, ouverture sur le monde, les lignes de force de sa carrière sont fermement en place et se renforcent mutuellement.

Tout cela peut étonner quand le décor est celui d’une ville dont les ambitions ne peuvent égaler celles d’une métropole ou d’une capitale nationale. Après tout, c’est à Trois-Rivières que Gaston Bellemare déroule sa trajectoire… Parler ainsi, ce serait méconnaître Trois-Rivières, l’UQTR et surtout Gaston Bellemare. Ville moyenne, Trois-Rivières enfante depuis longtemps ses penseurs, ses poètes, ses chercheurs, de Gatien Lapointe à Robert-Lionel Séguin, de Gérald Godin à Louis Caron. Université dite régionale, l’UQTR accueille pourtant des jeunes de tous les coins du Québec, pour la bonne raison que son Département des études en loisir, culture et tourisme a développé avec une vigueur inégalée l’enseignement et la recherche sur ce qu’on appelle parfois la récréologie. Conversations, références et comparaisons y concernent le Québec tout entier. Quant à Gaston Bellemare, il a su transformer sa ville natale en un incubateur et un diffuseur de poésie.

Qu’on en juge. Dès 1970, Gaston Bellemare et trois autres étudiants s’unissent à Gatien Lapointe pour créer les Écrits des Forges, une maison d’édition vouée à la poésie québécoise. En avril 2007, une boucle était bouclée lorsque la maison présenta son 1000e titre, une réédition d’ Ode au Saint-Laurent de… Gatien Lapointe. Depuis les débuts, l’année moyenne voit le lancement de 45 titres. Jamais le catalogue ne s’est enrichi de moins de 34 titres en un an, connaissant un sommet de 75 en 2003. De quoi brûler toutes les énergies de Gaston Bellemare? Allons donc! Depuis plus de vingt ans revient en début d’octobre le Festival international de la poésie dont les 450 activités requièrent chaque fois des dizaines et des dizaines de scènes différentes. Au fil des ans, 85 pays y ont délégué des poètes et des éditeurs. À lui seul, cet événement, qui attire 35 000 visiteurs, vaudrait déjà à Trois-Rivières son titre de « capitale de la poésie ».

Certes, Gaston Bellemare reçoit l’aide de plusieurs réseaux de fervents et de bénévoles. C’est d’ailleurs un de ses grands mérites que de susciter de telles collaborations. Au fil des ans, les Écrits des Forges ont régulièrement recouru à la coédition pour accroître la visibilité de la poésie québécoise. Depuis 1983, 40 % des titres ont fait l’objet d’une telle mise en marché. L’ambassade du Canada à Paris l’a vu régulièrement à l’ œ uvre, au cours des années 1980 et 1990, dans le cadre du Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice. Avec le même enthousiasme, Gaston Bellemare fait connaître la poésie québécoise à Guadalajara, à Mexico, à Buenos Aires et en combien de rencontres à fort indice culturel.

On le voit, chaque geste de Gaston Bellemare se rattache à sa ville natale, Trois-Rivières. C’est là qu’est enracinée sa maison d’édition, là que se déroule le Festival international de la poésie, là qu’est née l’École nationale de poésie logée au Collège Laflèche, là aussi qu’est offerte la Promenade de la poésie qui présente sur les murs du centre-ville 300 extraits de poèmes d’amour, là toujours que les Poèmes d’autobus embellissent le transport en commun. On doit aussi soupçonner la main de Gaston Bellemare dans l’érection, place de l’Hôtel-de-Ville, du Monument au poète inconnu au pied duquel le maire dépose chaque année un bouquet le jour de la Saint-Valentin. Tout comme on peut reconnaître la même main dans l’inauguration, en 2001, de la Maison de la poésie de Trois-Rivières. Sa mission est d’accueillir en résidence des poètes étrangers désireux de se familiariser avec le Québec et sa poésie. Sans doute faut-il voir dans cette initiative une suite à la création de l’Orange bleue en 1991. Gaston Bellemare participa à la fondation de ce collectif et en devint le secrétaire général. Cinq éditeurs de poésie francophone s’y rencontrent : PHI, du Luxembourg; Écrits des Forges, du Québec; L’Arbre à paroles, de la Belgique; Éditions Feu de brousse, du Sénégal; Éditions Grand Océan, de La Réunion.

Ce qui rend cette trajectoire encore plus impressionnante, c’est que chacun de ses aspects a fait l’objet d’hommages de qualité. Les pairs de Gaston Bellemare lui confient les plus hautes fonctions à l’intérieur de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL); il y est aussi bien, au fil des ans, trésorier ou secrétaire que président. Sur d’autres scènes, il reçoit en 1991 la Médaille de la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie, pour sa contribution au développement culturel des Québécois. En 1994 s’ajoute la Médaille du Mérite municipal pour sa contribution au développement, au progrès et à l’amélioration de la qualité de vie de sa municipalité. Il mérite la Médaille de l’Académie des lettres du Québec en 2001, le Prix de l’Université du Québec à Trois-Rivières en 2003, le prix Distinction Gérald-Dame en 2004 pour son implication dans le centre-ville…

Pendant des décennies, les mêmes valeurs ont mis en branle l’intelligence et la générosité de Gaston Bellemare. Il a vivifié la poésie québécoise et assuré sa présence dans le tissu urbain. Il a tendu la main aux poètes des cultures apparentées et contribué à la cohésion des poètes et de leurs éditeurs. De quoi justifier amplement un honneur de plus, le prix Georges-Émile-Lapalme.

Paul Hébert

Il était un petit navire…

C’est un petit, tout petit bateau qui voguait, tiré par un fil, dans un décor d’opérette qui déclencha chez le jeune Paul Hébert la passion pour le théâtre. Déçu par ce trucage trop simpliste, l’étudiant n’eut de cesse de faire que le jeu soit vrai, qu’il n’y ait pas de tricherie pour que le courant passe entre la scène et la salle. D’une déception momentanée surgit un constant souci de vérité. Ce jour-là, une vocation était née. Paul consacrera toute sa vie à son art en tant que metteur en scène, comédien, fondateur de théâtres, directeur de compagnies et pédagogue.

Orphelin à 14 ans, Paul Hébert quitte son Thetford Mines natal. Attiré par les arts, il s’oriente vers le théâtre. C’est au Collège de Lévis qu’il monte sur les planches pour la première fois, comme comédien et comme assistant metteur en scène, dans La bergère au pays des loups d’Henri Ghéon. Durant cette période, les années 1940, Pierre Boucher, directeur de la compagnie Les Comédiens de Québec, assiste au Collège à une représentation dans laquelle joue Paul Hébert. Il perçoit immédiatement tout le potentiel de ce comédien en devenir et lui propose de se joindre à sa troupe. Paul quitte alors Lévis pour terminer son cours classique à l’Université Laval, aux facultés des lettres et de philosophie. Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux sera la première production à laquelle prendra part Paul Hébert avec Les Comédiens de Québec, en tant que metteur en scène et acteur, sous les traits d’Arlequin.

La rencontre avec Pierre Boucher sera déterminante. Pour Paul Hébert, Pierre sera le frère qu’il n’aura jamais eu. Mais il sera aussi un mentor exigeant qui saura développer ses talents de comédien, de décorateur et de costumier. Paul Hébert apprend ainsi tous les métiers du théâtre. Tant et si bien que Pierre Boucher lui confie la direction de la compagnie au cours des deux ans qu’il passe en France. À son retour, Pierre convainc Paul d’entreprendre, lui aussi, une formation en Europe. Le maître recommande cependant à l’élève de se rendre en Angleterre plutôt qu’en France. Il a compris qu’à Paris on enseigne le théâtre mais qu’à Londres, on soumet les acteurs à un véritable entraînement.

S’embarquer pour l’Europe et souhaiter s’inscrire à une école aussi prestigieuse que celle du Old Vic Theatre n’est pas chose facile. Mais Paul Hébert trouve là un défi à la hauteur de ses ambitions. Il apprend que le British Council offre des bourses d’études en art. Il pose sa candidature et se voit invité à New York pour une audition devant Margaret Webster. À son retour, un télégramme lui apprend qu’il a obtenu la bourse, ce qui fait de lui le premier étudiant canadien de cette école considérée, à l’époque, comme l’une des meilleures d’Europe. En 1949, jeune marié, Paul Hébert met le cap sur l’Europe avec sa nouvelle épouse.

Paul Hébert trouvera de nouveaux maîtres en Michel Saint-Denis, un Français ami du général de Gaulle, et Glen Byam Shaw, un acteur du calibre de John Guilgud et Laurence Olivier. Ses deux années de formation sous la houlette de ces deux codirecteurs du Old Vic font de lui un homme nouveau, un véritable homme de théâtre.

En 1951, boursier de la Canada Foundation, Paul Hébert parcourt l’Europe. Il rencontre les principaux artisans du renouveau théâtral, alors en pleine éclosion sur tout le continent. Son séjour londonien, qui le plonge dans le répertoire shakespearien, et la fréquentation d’artistes internationaux donnent à Paul une vision claire de son art : le théâtre n’est pas seulement une œuvre littéraire mais, avant tout, un engagement social.

En choisissant d’aller se former à l’étranger, Paul Hébert est à l’avant-garde de l’ouverture aux autres cultures qui est si présente dans l’air du temps aujourd’hui. Visionnaire, il s’offre ainsi comme modèle à l’ère de la mondialisation et de la diversité culturelle. Quand il sera reçu Grand Québécois, en 1997, il déclarera : « La société québécoise, avec son métissage culturel, est à un carrefour extraordinaire. Parce que le théâtre est un phénomène social, il peut être le miroir qui reflète le mieux ce carrefour. »

Armé de nouveaux principes et d’une conscience aiguisée, Paul rentre au pays en 1952. Son engagement à l’égard de sa profession se traduit concrètement par la fondation de nouveaux théâtres. Ils seront au nombre de cinq : le Théâtre Anjou en 1954, le Chantecler avec son ami Albert Millaire en 1955 – ce sera le premier théâtre d’été –, l’Esterel en 1961, L’Atelier en 1964, voué à l’entraînement des acteurs comme il l’a lui-même expérimenté à Londres, et enfin le Théâtre Paul-Hébert à l’île d’Orléans en 1982. Ce bâtiment est déplacé, en 1998, et installé en haut des chutes Montmorency pour devenir le Théâtre de la Dame blanche. Le Théâtre du Trident, une importante figure de proue du théâtre à Québec créé en 1970, a aussi comme cofondateur Paul Hébert, qui en assure la direction pendant six ans, période durant laquelle la fréquentation de cette salle décuplera.

En tant que metteur en scène, Paul Hébert voit large et loin. Il sait choisir des pièces du répertoire international, classique et contemporain, tout en faisant la part belle aux œuvres d’ici. Le dénominateur commun demeure constant : que les œuvres sélectionnées portent un message social important. Ses talents de metteur en scène sont remarqués dès 1957. Il se voit décerner le prix de la meilleure mise en scène pour Six personnages en quête d’auteur. Il reçoit les mêmes honneurs pour Charbonneau et le Chef et La mort d’un commis voyageur, en 1975. La mégère apprivoisée, Pygmalion, La chatte sur un toit brûlant, et Québec, printemps 1918 (dont il est le coauteur avec Jean Provencher et Gilles Lachance) sont autant de brillantes productions signées Paul Hébert. Certaines deviendront ses pièces fétiches, qu’il revisitera plusieurs fois avec la ferveur d’un apôtre du work in progress.

Le travail de Paul Hébert ne s’effectue pas qu’en coulisses. Son rôle de comédien le place depuis plus de 60 ans sous les projecteurs de la scène, de la télévision et du cinéma. Il prend part aux débuts de l’aventure télévisuelle, dès 1953, dans le téléroman 14, rue des Galais, et sera présent au petit écran jusqu’en 2005, dans la série Nos étés. Il fait partie de la distribution de nombreux téléthéâtres. Dans la longue liste de ses prestations cinématographiques, on note sa participation à des films comme La neuvaine, La vie heureuse de Léopold Z, Les fous de Bassan et Le confessionnal. À la scène, il campe un George inoubliable dans Qui a peur de Virginia Woolf? et un Don Quichotte d’une envergure peu commune dans l’adaptation de Jean-Pierre Ronfard. Son interprétation de Prospero dans La tempête de Shakespeare, mise en scène par Robert Lepage, lui vaut le Prix du public lors de la soirée des Prix d’excellence des arts et de la culture.

Grand pédagogue, Paul Hébert enseigne à l’École nationale de théâtre en 1965, puis dirige les conservatoires d’art dramatique de Montréal et de Québec, en 1969 et 1970 respectivement. Il est également vice-président du Centre national des arts, à Ottawa, en 1969. Mais ce n’est pas seulement dans une salle de cours que Paul Hébert exerce son devoir de transmission et de partage des connaissances, des valeurs. Il est de tous les combats, monte sur toutes les tribunes pour s’ériger contre le prêt-à-penser d’une société de marché où le théâtre n’aurait pas sa juste place. Il riposte aux difficultés en devenant lui-même entrepreneur culturel : il fonde ses théâtres.

Pour Paul Hébert, l’honneur de recevoir le prix Denise-Pelletier se double d’une nostalgique émotion. Il a bien connu Denise Pelletier, à l’époque du Théâtre Anjou. « Je conserve le souvenir d’une grande comédienne dont les qualités de cœur n’avaient d’égales que l’excellence du jeu », se rappelle-t-il. Cette récompense s’ajoute à une longue liste de reconnaissances professionnelles telles que le Prix du Gouverneur général, les médailles de l’Ordre national du Québec et de l’Ordre du Canada, deux doctorats honorifiques et le Prix Hommage de l’Académie québécoise du théâtre.

Si ce sont ses idées sur la nécessaire fonction sociale et culturelle du théâtre qui ont guidé la carrière au long cours de Paul Hébert, ce sont ses actions d’éclat qui ont fait de lui un être d’exception, un passionné inspiré et un artiste reconnu pour son intégrité, son audace et son humanité. Personnage de théâtre, c’est en tant qu’acteur social qu’il a contribué à la mise au monde du théâtre professionnel d’aujourd’hui.