Mark A. Wainberg

Plus de 30 millions de personnes sur la planète vivent avec le VIH-sida. La majorité d’entre elles se trouvent dans des pays si pauvres que les coûts des traitements rendent presque impossible l’espoir de survivre à cette affection. On comprend alors toute la nécessité et l’urgence de trouver un moyen de guérir ceux et celles qui sont touchés par cette terrible maladie qui continue sa croissance partout dans le monde. Au fil des années, les traitements se sont peaufinés, de sorte que la majorité des victimes du VIH-sida présentes dans les pays développés survivent à la maladie et peuvent jouir aujourd’hui d’une meilleure qualité de vie. Il en est, malheureusement, tout autrement pour le reste des personnes aux prises avec la dure réalité du VIH-sida, qui se trouvent en forte proportion sur le continent africain.

Au Canada, au début des années 1980, alors que le VIH fait ses premières victimes dans le monde, un chercheur de Montréal s’intéresse de près à cette infection qui suscite beaucoup de questions chez le corps médical : Mark A. Wainberg. Il sera le premier canadien à travailler directement sur cette problématique et deviendra une véritable figure de proue de la recherche sur le VIH-sida à l’échelle internationale. Né à Montréal en 1945, Mark A. Wainberg est titulaire d’un baccalauréat en sciences de l’Université McGill de Montréal et d’un doctorat de l’Université Columbia de New York. Dès le début de sa carrière de chercheur, il se consacre à la recherche biomédicale, d’abord dans le domaine du cancer et ensuite dans le domaine du VIH-sida. Il a été l’auteur, au cours de sa vie, de plus de 450 articles, faisant de lui un des plus éminents et prolifiques scientifiques en microbiologie.

Parmi ses grandes découvertes et contributions à l’avancement de la recherche dans ce domaine, la définition du 3TC comme traitement antiviral constitue un tournant dans l’évolution du VIH-sida partout dans le monde. Même après 20 ans d’existence, le 3TC est toujours l’un des antiviraux de choix dans le traitement du VIH-sida et est, à ce jour, l’un des moyens les plus efficaces pour contrôler la maladie dans un contexte de trithérapie. En 1996, cette découverte a valu à Mark A. Wainberg le Prix Galien Canada de la recherche et le titre de Médecin de mérite de l’Actualité médicale.

Une autre contribution majeure à la science médicale dans le domaine du VIH-sida est la découverte du problème de résistance du virus aux médicaments. Il sera l’un des premiers scientifiques au monde à soulever des questionnements en ce sens. Bien que cette découverte ait suscité au début un certain scepticisme dans le milieu médical, elle deviendra déterminante dans la recherche de traitements, en raison de la mutation possible du virus pouvant entraîner une résistance aux médicaments chez certaines personnes. Mark A. Wainberg préside d’ailleurs aujourd’hui le comité de l’Organisation mondiale de la santé chargé de se pencher sur la question de la résistance aux médications anti-VIH.

Actuellement, Mark A. Wainberg est professeur au Département de microbiologie et d’immunologie de l’Université McGill, où il enseigne depuis 1977. Durant ces années, il a été un mentor hors pair pour une trentaine d’étudiants qu’il a dirigés lors d’études doctorales et postdoctorales et qui sont devenus eux-mêmes d’éminents scientifiques. Auparavant, il a été chercheur et chargé de cours à la Hebrew University Hadassah Medical School, à Jérusalem, avant de travailler à l’Hôpital général juif de Montréal en 1974.
Il est d’ailleurs le directeur du Centre de recherche sur le sida de cet hôpital depuis 1989. Son parcours professionnel l’a aussi amené à diriger l’Institut Lady Davis de recherches médicales de l’Hôpital juif, de 2000 à 2009, et à diriger le laboratoire de virologie et le département de microbiologie de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

Toutefois, le chemin emprunté par Mark A. Wainberg qui sera le plus déterminant pour des millions de personnes est celui de la défense des intérêts des populations les plus vulnérables face à la maladie. Son dévouement pour la cause des victimes du VIH-sida les plus défavorisées est de loin remarquable. Dès le début, il s’est fait le porteur de la voix de ceux et celles qui ont été laissés pour compte dans la lutte contre cette maladie, notamment lorsqu’il a présidé, de 1998 à 2000, la Société internationale sur le sida. Durant ces années, il a réussi à convaincre la communauté internationale de permettre l’accès au traitement à des milliers de personnes qui en étaient privées. Sa quête de justice l’amènera à participer à l’organisation de nombreuses conférences sur le sujet, dont le Congrès international sur le sida qui s’est tenu en 2000 dans la ville de Durban, en Afrique. Le choix de cette ville représentait un pari, puisque jamais auparavant une conférence médicale d’une telle envergure n’avait eu lieu dans un pays en développement.

Par ailleurs, il a collaboré à l’organisation de la 1re Conférence internationale francophone sur le VIH-sida à Montréal et des Journées québécoises VIH, deux événements qui témoignent aussi de l’importance qu’il accorde à la francophonie dans le milieu de la recherche. Mais c’est lors de la 16e édition du Congrès international sur le sida à Toronto, qu’il a coprésidé en 2006, que ses démarches de sensibilisation de l’opinion internationale ont le plus porté leurs fruits, alors que 20 000 personnes étaient présentes à l’événement. Cette conférence a été de loin la plus grandiose à ce jour dans le domaine du VIH-sida.

En plus de revendiquer l’accès universel et gratuit aux traitements, Mark A. Wainberg réalise une de ses missions premières, soit la promotion de la prévention et de l’éducation sur le VIH-sida, en donnant régulièrement des conférences, notamment à des groupes communautaires et à des étudiants. Le parcours professionnel de Mark A. Wainberg est loin d’être banal, lorsque l’on considère que ses travaux de recherche et son militantisme ont contribué à préserver et à prolonger la vie de millions de personnes dans le monde. La passion et la créativité envers la science du VIH-sida de cet homme décrit par ses collègues comme étant brillant, chaleureux et travaillant, lui ont valu plusieurs mentions d’honneur, ici comme ailleurs : Officier de l’Ordre du Canada en 2001 et de l’Ordre national du Québec en 2005; Chevalier de la Légion d’honneur de la France en 2008 et médaille d’honneur de l’Association médicale canadienne en 2009, pour ne nommer que celles-ci. Ces nominations sont le reflet de l’excellence des réalisations scientifiques du docteur Mark A. Wainberg et de son dévouement pour la cause des personnes infectées par le VIH-sida dans le monde.

André D. Bandrauk

Dans les années 1920, la découverte de la science quantique a permis aux chercheurs de mieux comprendre le comportement de la matière une fois réduite à l’échelle microscopique. À cette échelle, le concept de particule se confond et est remplacé par des ondes de probabilité définies au moyen d’équations mathématiques complexes. Quelques décennies plus tard, dans les années 1970, l’intégration des ordinateurs et de l’informatique à cette science a permis de développer de nouveaux outils et de démystifier des systèmes chimiques toujours plus complexes. De cette intégration est née la chimie computationnelle. Cette nouvelle approche en chimie a contribué, entre autres, à la création de nouveaux matériaux et à la conception de nouveaux médicaments.

Parallèlement à ces avancées scientifiques, la découverte de la lumière laser à la fin des années 1950 a donné lieu à des développements majeurs en sciences. Elle est utilisée comme réactif dans des processus chimiques, ou comme dispositif pour les lecteurs de disques compacts. Plusieurs chercheurs utilisent aussi cette lumière laser pour réduire la matière en vue d’identifier des espèces moléculaires. On parle alors de photonique moléculaire qui est, à proprement dit, l’étude des états et de la transformation de la matière par le rayonnement de la lumière sur les molécules. Par cette étude, on tente de visualiser la matière à l’échelle spatio-temporelle de la molécule même et de la contrôler par des interactions avec le rayonnement.

Grâce à une conjonction impressionnante de savoirs issus de la science quantique, de la chimie computationnelle et de la photonique moléculaire, le professeur André D. Bandrauk est devenu un pionnier et un leader mondial dans le contrôle et la transformation de la matière par la technologie du laser ultrarapide. Et pour cause. Dans les années 1990, il a prédit l’existence de l’attoseconde, qui représente un milliardième de milliardième de seconde. Ainsi, 150 attosecondes correspondent au temps de l’orbite de l’électron autour de l’atome d’hydrogène. Une décennie plus tard, la prédiction du professeur Bandrauk a pris forme, faisant de lui le père de la science attoseconde. Cette découverte lui a valu, en 2008, le prestigieux Prix John-C. Polanyi du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, un prix qu’il partage avec son collègue Paul Corkum, professeur à l’Université d’Ottawa.

Par l’application de cette nouvelle science, le professeur Bandrauk souhaite générer et utiliser de nouvelles impulsions attosecondes, ce qui permettrait d’imager et de contrôler le mouvement des électrons à l’intérieur des molécules. En soumettant la molécule à un temps d’exposition infiniment court et à une charge de lumière tout aussi intense, il serait possible de photographier les électrons. Nous pourrions ainsi connaître précisément leurs mouvements et leurs réactions au cours d’expérimentations. Le professeur Bandrauk rêve de pouvoir un jour saisir complètement les mouvements des électrons. De façon plus concrète, la science attoseconde pourrait servir à de nouvelles applications en technologie de l’information et en médecine, notamment dans le traitement du cancer de la peau. Elle pourrait aussi servir à l’accélération de la photosynthèse dans l’environnement, où le dioxyde de carbone pourrait y être transformé en sucre grâce au transfert d’électron à l’aide de la lumière.

Né à Berlin durant la deuxième guerre mondiale, André D. Bandrauk est sans contredit une sommité internationale dans son domaine. Après avoir vécu en France, il arrive au Québec en 1951. Depuis 1971, il est professeur titulaire au département de chimie de l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en chimie computationnelle et photonique moléculaire. Il est titulaire d’un baccalauréat en chimie de l’Université de Montréal, d’une maîtrise en chimie théorique du Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.) et d’un doctorat en chimie physique de l’Université McMaster en Ontario. Il a aussi reçu une bourse postdoctorale de l’OTAN à la prestigieuse Université d’Oxford.

Tout au long de sa carrière, le professeur Bandrauk a été reconnu pour l’originalité et la créativité de ses travaux, ainsi que pour sa capacité à revisiter continuellement des problématiques à l’aide de méthodes novatrices. Il a d’ailleurs été le premier scientifique de l’Université de Sherbrooke à utiliser les superordinateurs. Il a également été le premier directeur du Centre d’application de calcul parallèle, qui est maintenant un centre national de l’organisme Calcul Canada. Ses travaux sur le comportement des molécules en interaction avec les champs lasers ont eu un impact majeur sur les développements expérimentaux et théoriques en chimie et en physique, ici comme ailleurs. Ils lui ont également valu le prix Herzberg de la Société canadienne de spectroscopie en 1989.

Le professeur Bandrauk, dont la brillante carrière s’est déroulée au Canada, aux États­Unis, en Angleterre, en Allemagne et même au Japon, jouit d’une grande reconnaissance internationale. Il est l’auteur prolifique de 380 articles scientifiques, dont plusieurs ont été publiés dans des revues scientifiques de renom, telles les revues Physical Review Letters et Nature. De plus, il est régulièrement invité à présenter ses travaux de recherche, notamment dans des conférences internationales prestigieuses comme la conférence C.A. McDowell à l’Université de Colombie-Britannique.

Cette grande visibilité à l’étranger a été déterminante dans le maintien de la notoriété du Canada en tant que lieu privilégié dans le monde où mener des travaux de recherche dans le domaine du contrôle de la matière par utilisation du laser. Le professeur Bandrauk a aussi donné beaucoup de visibilité à l’Université de Sherbrooke, en organisant pas moins de dix-sept conférences de niveau international et en agissant à titre de leader au sein du groupe national d’excellence pour la dynamique moléculaire, de 1990 à 1994. Par ailleurs, il a généreusement contribué à la formation de jeunes chercheurs, en supervisant près de 90 jeunes scientifiques motivés et imaginatifs qui ont tous été inspirés par sa vision révolutionnaire de la science.

De l’avis de ses pairs, le professeur Bandrauk est un théoricien exceptionnel qui possède un flair unique pour cibler et résoudre les défis scientifiques qui se présentent à lui. La qualité et l’envergure de ses travaux de recherche ont été largement reconnues par la communauté scientifique. Outre les Prix John C. Polanyi et Herzberg, il a reçu le Prix John Polanyi de la Société canadienne de chimie en 2001 et le Prix Urgel-Archambeault de l’ACFAS en 2005. Il est membre titulaire de la Société royale du Canada depuis 1992 et en 2008, il a reçu un doctorat honoris causa de l’Université libre de Berlin. En 2007, il a été élu Fellow de l’American Association for Advancement of Science et il a été invité par l’Académie des Sciences de la Chine à organiser le premier atelier asiatique en science attoseconde à Beijing, en 2011. Dans l’univers de l’attoseconde, où l’infiniment petit côtoie l’infiniment rapide, le professeur Bandrauk est un grand scientifique. Sa vision et ses ambitions l’ont mené à articuler des théories uniques qui profiteront pour plusieurs décennies à venir à l’ensemble de la communauté scientifique de partout dans le monde.

Michael Florian

Tour à tour dans chacun des fuseaux horaires, l’heure de pointe annonce un important trafic routier dans les grandes villes du monde. Qu’elle soit vécue en voiture, à vélo ou en transport en commun, cette densité routière engendre dans sa lente circulation un lot de problèmes pour la santé des populations et de l’environnement. Il suffit de penser aux émissions polluantes et aux risques d’accident. Fort heureusement, l’application des modèles mathématiques étudiés par le professeur Michael Florian aux problématiques de transport a permis, dès le début des années 1970, de repenser les modèles de gestion du trafic routier. Ces modèles ont mené à la création de logiciels révolutionnaires qui ont permis, et permettent encore, de planifier les réseaux de transport de façon plus efficiente.

Expert mondialement reconnu en recherche opérationnelle, le professeur Florian est né à Bucarest en 1939. Il est arrivé au Québec en 1957. Titulaire d’un doctorat en analyse de systèmes et recherche opérationnelle de l’Université Columbia à New York, il a manifesté, dès le début de sa carrière, un grand intérêt pour l’étude des transports, qu’il conçoit comme étant interdisciplinaire. Cet intérêt s’est vite transformé en une passion qui l’a porté à s’investir entièrement en tant que professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal, de 1969 à 2004. Durant ces 35 années, il s’est intéressé à l’application des modèles mathématiques aux problèmes de planification du transport des personnes et des marchandises. Le professeur Florian et son équipe ont démontré, au moyen de représentations du trafic par des modèles d’équilibre de réseau, qu’il était possible d’illustrer fidèlement le comportement des usagers. Grâce à ces modèles issus des méthodes quantitatives, il était désormais possible de prédire leur trajet. L’intégration des modèles mathématiques à la planification du transport a l’avantage de permettre le calcul à grande échelle du profil des déplacements de la population, et ce, dans divers contextes. En 2004, Michael Florian a été nomme professeur honoraire. Il continue, à ce jour, d’œuvrer dans le domaine du transport.

Le leadership du professeur Florian a atteint son apogée lorsqu’il s’est retrouvé à la barre du nouveau centre de recherche sur les transports (CRT) de l’Université de Montréal, de 1973 à 1979. Maintenant connu sous le nom de Centre interuniversitaire de recherche sur les réseaux d’entreprises, la logistique et le transport (CIRRELT), ce centre a acquis une notoriété internationale, grâce aux efforts de coordination et de concertation du professeur Florian. Il a réussi à réunir sous un même toit une équipe dynamique de collègues, d’étudiants et de professionnels de recherche qui, ensemble, ont porté le Centre en tête de peloton de la recherche internationale en transport. Leur mission était guidée par une vision novatrice : mener à bien une recherche scientifique de niveau élevé, former des spécialistes hautement qualifiés et assurer des services-conseils aux entreprises.

Même après 40 ans d’existence, le Centre continue de jouir d’une forte reconnaissance à l’échelle mondiale et demeure un lieu unique d’encadrement pour les étudiants. D’ailleurs, le professeur Florian a toujours accordé une grande importance à la formation de la relève et de ce fait, il a dirigé à ce jour 18 étudiants au doctorat et 55 à la maîtrise. Plusieurs d’entre eux sont devenus, à leur tour, des chercheurs de calibre international, ce qui témoigne de la qualité de mentor du professeur Florian, qui, de surcroît, a toujours démontré une grande disponibilité.

Parmi les réalisations qui ont fait la renommée de Michael Florian et du Centre, on retrouve la conception des logiciels Emme et STAN. Le premier sert à la planification des transports urbains et régionaux et le second, à la planification du transport des marchandises. Leur point commun réside dans leur utilisation à l’échelle internationale dans plus de 2500 villes comptabilisées dans 84 pays, allant de la Chine aux États-Unis, en passant par la France. En fait, les logiciels Emme et STAN sont parmi les plus utilisés au monde dans la planification du transport. En 1976, Michael Florian crée la société INRO dans le but, entre autres, de diffuser ces logiciels et de favoriser l’accès à des services d’experts-conseils.

Au Québec, le logiciel Emme est grandement employé dans les villes de Montréal, Québec, Sherbrooke et Gatineau, pour ne nommer que celles-ci. En considérant les dépenses consacrées aux infrastructures de transport, ici comme ailleurs, l’apport du professeur Florian à cette science est énorme en termes de retombées économiques pour le Québec et pour les autres régions du monde. Cet apport est tout aussi considérable sur les plans de l’environnement et de la santé des populations, en raison de l’incidence de la densité routière sur le bien-être des individus et des écosystèmes. Préoccupé par l’augmentation constante du nombre de véhicules à l’échelle de la planète, Michael Florian souhaite aujourd’hui que les décideurs de ce monde travaillent davantage à influencer les gens dans leur choix de transport pour les amener éventuellement à se tourner vers des moyens plus écologiques.

Tout au long de sa carrière, ce qui distinguera par-dessus tout le professeur Florian sera sa volonté de faire en sorte que les résultats de la recherche universitaire puissent être appliqués de façon pratique par les entreprises et les organisations. Cette volonté marquée en fera un pionnier de la valorisation de la recherche universitaire et du transfert des connaissances technologiques au Québec. Dans les années 1970, cette façon de penser est révolutionnaire dans le monde de la recherche et vaut au professeur Florian beaucoup de mérite. Son attachement à l’application pratique de la théorie a permis aux entreprises et aux organismes publics de transport de s’appuyer sur une analyse scientifique rigoureuse des scénarios de développement des réseaux de transport.

En s’imposant comme un chef de file international du développement scientifique, Michael Florian a obtenu plusieurs mentions d’honneur. En 1987, l’ACFAS lui décerne le Prix Jacques-Rousseau et l’Université de Linköping de Suède lui remet un doctorat honoris causa. En 1998, il reçoit le Prix Robert D. Herman Lifetime Achievement de la Société américaine de recherche opérationnelle, qui ne compte que huit autres lauréats. En 2003, il devient membre émérite du Transportation Research Board de l’Academie de science des États-Unis et en 2007, la Société canadienne de recherche opérationnelle lui accorde le même honneur. À la lumière des accomplissements du professeur Florian et de son intérêt marqué pour la recherche opérationnelle, il n’est pas étonnant de constater qu’il fait partie d’un petit nombre de chercheurs que la passion mène à de grandes réalisations qui profitent à l’ensemble de l’humanité.

Louis Fortier

Spécialiste mondialement reconnu des changements climatiques, Louis Fortier a fait de cette problématique son cheval de bataille. Depuis une vingtaine d’années, il tente de mieux comprendre les effets environnementaux et sociaux de ces changements et d’informer la population des problèmes qui menacent l’équilibre de la planète. En vulgarisant les résultats de ses recherches, il espère sensibiliser les décideurs à l’importance de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Biologiste et océanographe, Louis Fortier est né à Québec en 1953. Il est professeur au département de biologie de l’Université Laval et titulaire, depuis 2004, de la Chaire de recherche du Canada en écosystèmes marins arctiques et changements climatiques. Au fil des ans, il s’est intéressé à l’Arctique et aux écosystèmes des mers glacées. À ses yeux, l’Arctique est un monde à la fois fascinant et inquiétant qui se transforme rapidement sous la double pression du réchauffement planétaire et de l’industrialisation. Lors de ses périples, il y a étudié, entre autres, la dynamique des populations de morues polaires. Ces poissons effectuent une grande partie du transfert d’énergie entre le plancton et la faune vertébrée arctique, dont les phoques, les oiseaux marins, les baleines et les humains. Les équipes pluridisciplinaires du professeur Fortier se penchent également sur la vulnérabilité des Inuits face au réchauffement climatique. Leurs travaux ont révélé l’état de santé physique et mentale alarmant de ces populations. Par ailleurs, leurs recherches bénéficient d’une grande couverture médiatique et ont fait la une du Time (Canada), du Washington Post, d’Al Jazeera et du journal Le Monde.

L’intérêt de Louis Fortier pour l’Arctique n’est pas étranger au fait qu’il a grandi aux abords du fleuve Saint-Laurent, où il arpentait la banquise hivernale en compagnie de son chien. Captivé par le fleuve, les navires et la vie aquatique en général, il rêve déjà de parcourir l’estuaire, le Golfe et le grand océan. Son pied marin, Louis Fortier l’a acquis dans les années 1970, durant ses études au baccalauréat en biologie à l’Université Laval. Il s’engage alors comme responsable technique à bord des petits navires de recherche affrétés par le Groupe interuniversitaire de recherches océanographiques du Québec (GIROQ). Plus tard, il obtient une maîtrise en écologie marine de l’Université Laval et un doctorat en océanographie des pêches de l’Université McGill. Il complète également des études postdoctorales à l’Université de Plymouth, en Angleterre. Ses connaissances lui permettent d’explorer les mers de l’Atlantique, incluant la baie d’Hudson englacée.

De retour à l’Université Laval en tant que professeur adjoint, il prend la direction du GIROQ pour le transformer en Québec-Océan. Ce regroupement stratégique de recherche au dynamisme remarquable concerte les efforts des océanographes universitaires québécois et ceux de nombreux collaborateurs au Québec, au Canada et à l’étranger. Leur objectif commun est de protéger l’intégrité des écosystèmes marins arctiques et boréaux. La capacité de recherche de Québec-Océan a permis au professeur Fortier d’assurer le leadership de plusieurs programmes d’envergure nationale et internationale qui ont consolidé l’océanographie québécoise et la recherche arctique canadienne. Parmi ces programmes, on trouve la première étude internationale de la polynie des eaux du Nord-Est (mer du Groenland), réalisée de 1991 à 1995, suivie de l’étude internationale de la polynie des eaux du Nord (baie de Baffin), menée de 1997 à 2001. Ces oasis libres de glace que sont les polynies permettent d’entrevoir à quoi pourraient ressembler les écosystèmes d’un océan Arctique débarrassé de sa banquise par le réchauffement planétaire.

Le rôle grandissant du professeur dans la concertation de la recherche océanographique l’amène à mobiliser le brise-glace de recherche Amundsen, qui réalisera une série de missions scientifiques pour étudier l’Arctique canadien en mutation. Avec ses 100 mètres de longueur, ses 6000 tonnes et ses équipements scientifiques sophistiqués, l’Amundsen est le fer de lance de la renaissance actuelle de l’océanographie arctique canadienne. Cette plateforme de recherche exceptionnelle a permis au Canada d’assumer pleinement le leadership de l’effort international de recherche mené dans sa propre zone de l’océan Arctique.

Parmi les missions de l’Amundsen, on note l’expédition annuelle vers l’archipel canadien et la mer de Beaufort, menée par ArcticNet. Ce réseau des centres d’excellence du Canada constitue le plus important programme de recherche en réseau sur les changements climatiques dans tout le pays. Sous la direction scientifique du professeur Fortier, ArcticNet regroupe 140 des meilleurs spécialistes des sciences naturelles, des sciences sociales et de la santé. Leur objectif est d’anticiper les effets du réchauffement et de l’exploitation grandissante des ressources de l’Arctique sur les communautés inuites et les écosystèmes marins et terrestres. ArcticNet a révolutionné la façon de mener la recherche arctique au Canada. De nouveaux partenariats ont été créés entre les chercheurs, les Inuits, les ministères et le secteur privé. Les champs de recherche en sciences naturelles, sociales et de la santé ont été décloisonnés et réunis autour d’un dénominateur commun, l’Arctique. Les percées scientifiques peuvent alors être traduites en politiques et en stratégies d’adaptation qui permettront de minimiser les effets négatifs de la transformation de l’Arctique et d’en maximiser les retombées positives pour les habitants du Nord.

Le professeur Fortier a formé une importante relève en océanographie, composée de 35 étudiants à la maîtrise, au doctorat et au postdoctorat, et de nombreux techniciens spécialisés. Par ailleurs, plus de 65 jeunes chercheurs ont bénéficié des infrastructures de recherche exceptionnelles que sont Québec-Océan, l’Amundsen, ArcticNet et, depuis plus récemment, la Chaire d’excellence en recherche du Canada en télédétection de la nouvelle frontière arctique canadienne. Ces infrastructures leur ont permis d’établir leur programme de recherche arctique dans les universités du Québec et du Canada.

Grâce à son approche pluridisciplinaire, Louis Fortier a grandement favorisé l’étude concertée des effets des changements climatiques, le développement de l’océanographie au Québec et la renaissance de la recherche arctique au Canada. Sa carrière prolifique en recherche et ses grandes réalisations ont été soulignées à plus d’une reprise : Grand diplômé de l’Université Laval en 2006, Officier de l’Ordre du Canada en 2007 et de l’Ordre national du Québec en 2008, doctorant honorifique de l’Université du Manitoba en 2007, Médaille Stefansson de l’Explorer Club en 2009, pour ne nommer que ces distinctions.

Au cours des dernières années, il s’est beaucoup investi, ici et à l’étranger, dans la sensibilisation du grand public et de la classe politique aux répercussions des changements climatiques dans l’hémisphère Nord. Il espère, pour l’avenir de l’Arctique et de ses habitants, qui comptent parmi les premières victimes des contrecoups du réchauffement planétaire, que le développement durable devienne une priorité pour les dirigeants d’ici et d’ailleurs.

Suzanne Lebeau

D’abord comédienne, passionnée de théâtre classique et d’alexandrins, Suzanne Lebeau a découvert le théâtre pour enfants par hasard, au tournant des années 1970. Ce sera un coup de foudre pour le jeune public, et le début d’un questionnement sur une pratique qui a encore tout à inventer. De 1971 à 1973, boursière du gouvernement du Québec, elle étudie le mime chez Étienne Decroux à Paris, puis chez Henryk Tomaszewski à Wroclaw (Pologne), ville qui est aussi un haut lieu du théâtre de marionnettes, tant pour enfants que pour adultes. De retour au pays, elle constate que malgré la vitalité et la multiplication des réseaux et des formes théâtrales, le jeune public n’est pas toujours traité avec l’intelligence qu’il mérite.

La dramaturge considère qu’elle est née à l’écriture pour la jeunesse avec Une lune entre deux maisons, créée en 1979. C’est sa sixième pièce. « Même si, avant ce texte, j’écrivais avec le plus de rigueur possible, je ne savais pas encore aller chercher le point de vue de l’enfant sur le monde », évalue-t-elle rétrospectivement. Depuis ce temps, la dramaturge a reçu son lot d’éloges, ici et à l’étranger. Elle fait partie des auteurs québécois les plus joués dans le monde et la compagnie de théâtre le Carrousel, qu’elle a fondée en 1975 avec le metteur en scène Gervais Gaudreault, tout à la fois collègue, complice et compagnon de vie, tourne depuis plus de 35 ans sur trois continents. Ultime consécration : sa pièce Le bruit des os qui craquent, Prix littéraire du Gouverneur général du Canada dans la catégorie théâtre en 2009, a été présentée à la Comédie-Française en février 2010. Une grande première pour un auteur jeunesse québécois! Il faut dire que cette pièce au sujet des plus singuliers – les enfants soldats – a été lancée à Montréal dans un lieu de création et de diffusion « pour adultes » (le Théâtre d’Aujourd’hui).

La marque distinctive de Suzanne Lebeau, c’est la force des thèmes alliée à la limpidité de l’écriture. Cette ennemie déclarée du didactisme et de l’infantilisation en littérature jeunesse a un leitmotiv : « repousser toujours un peu plus loin les frontières du permis et du possible ». Il en résulte des univers crus et poétiques où s’affrontent le bien et le mal, la marginalité et la normalité, les zones d’ombre et les parts de lumière… Univers jamais manichéens pour autant, qui s’appuient sur des contradictions riches de sens afin de permettre à l’enfant de faire sa propre lecture, plutôt que de lui imposer une interprétation. Comment vivre avec les hommes quand on est un géant (créée en 1989), L’Ogrelet (1997), un conte noir dont il existe notamment des versions galicienne et maya!, et Petit Pierre (2002) en sont assurément, parmi les quelque 25 pièces de la dramaturge, trois des illustrations les plus puissantes.

De 1989 à 2002, Suzanne Lebeau enseigne l’écriture pour jeune public à l’École nationale de théâtre du Canada. Une étape importante pour la dramaturge qui se double d’une chercheuse, et qui dit avoir fréquenté trois écoles : les enfants, les mises en scène de Gervais Gaudreault et ses élèves. « L’écriture pour la jeunesse exige le doute raisonnable. Pour réussir à toucher et à bouleverser le jeune public, il faut être à son écoute, suivre son évolution, comprendre sa relation au monde, à un monde en perpétuel changement », dit Suzanne Lebeau. C’est cette vision, qui consiste à placer les enfants au cœur de la démarche d’écriture, à faire confiance à leur intelligence et à leur force morale, qu’elle aura partagée avec ses élèves. « Les enfants ont une connaissance instinctive des vrais enjeux », croit intimement la dramaturge, et elle a voulu transmettre cette conviction aux jeunes auteurs.

Reconnue internationalement comme chef de file de la dramaturgie pour jeune public, Suzanne Lebeau est invitée à l’étranger à titre de conférencière ou d’auteure en résidence, ou encore pour donner des ateliers d’écriture. C’est ainsi que des États-Unis au Cameroun, en passant par le Mexique, l’Amérique latine, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Russie et bien sûr l’Europe francophone, elle n’a eu de cesse de partager ses interrogations et sa vision de l’art avec les publics et les auteurs croisés sur sa route. Preuve de l’universalité de la dramaturge, son œuvre est traduite dans une quinzaine de langues, dont l’allemand, le russe et le mandarin.

Suzanne Lebeau jouit aussi d’une aura particulière dans la Francophonie; l’Assemblée internationale des parlementaires de langue française l’a d’ailleurs faite chevalier de l’Ordre de la Pléiade, en 1998, pour l’ensemble de son œuvre. La France, où elle a un éditeur attitré (les Éditions Théâtrales), demeure un lieu de recherche, de création et de partage privilégié. Par exemple en 1993-1994, elle fait une première résidence d’écriture à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, un des centres de recherche et de création dramaturgique les plus importants d’Europe. Elle y retournera régulièrement. C’est durant son premier séjour à la Chartreuse qu’elle écrit Salvador, pièce politiquement engagée à la carrière impressionnante qui sera jouée à Broadway, au New Victory Theatre. De 2001 à 2009, elle a été artiste associée au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, en banlieue parisienne. Enfin, elle a le privilège d’avoir quelques pièces inscrites au cursus de l’Éducation nationale.

Assez vite, l’écriture de Suzanne Lebeau a eu du retentissement au Québec et la dramaturge a fait mentir l’adage voulant que nul ne soit prophète en son pays. En témoignent les treize années d’enseignement à l’École nationale, le Grand Prix de théâtre du Journal de Montréal obtenu en 1991, le Masque du texte original décerné par l’Académie québécoise du théâtre en 2000 ou encore, ce rôle-conseil qu’elle joue depuis 1980 auprès d’auteurs et d’organismes. Séduit par la richesse de son parcours artistique, le Musée de la civilisation de Québec retient sa collaboration pour deux expositions : Grandir, en 1997, et De quel droit? (sur le 50e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme), en 1998. Tout récemment, soit en 2009, c’est l’homme de théâtre Wajdi Mouawad qui reconnaissait son travail rigoureux et novateur en l’invitant à diriger une classe de maître au Centre national des Arts du Canada, à Ottawa. Avec ce premier laboratoire en écriture jeune public de son histoire, l’institution donnait des lettres de noblesse à une pratique encore trop souvent marginalisée, voire méprisée.

Si, dans les années 1970, Suzanne Lebeau s’insurgeait contre « les âneries » proférées aux enfants, la dramaturge déplore que l’on continue de leur proposer une gamme de sentiments limitée, qui va de -1 à +1. « Gervais Gaudreault et moi avons fondé le Carrousel pour pouvoir parler librement du monde tel qu’il est, tendre et cruel, et nous donner le droit d’explorer les langages les plus contemporains de la théâtralité », dit-elle. C’est dans cet espace de liberté, donc, que se déploie l’écriture sans compromis de Suzanne Lebeau. Une écriture qui témoigne que le théâtre pour jeune public est un art important, exigeant, et que les enfants doivent être considérés dans leur complexité, dans leur soif d’émotion et de sens. Une écriture qui, touchant si bien les enfants, transcende les frontières de l’âge pour atteindre à l’universalité. Une écriture, tout simplement.

Lise Bissonnette

Intellectuelle déterminée, généreuse et socialement engagée, Lise Bissonnette a, tout au long de son parcours professionnel, chéri la langue française comme un puissant vecteur de culture. « J’ai eu une approche oblique de la langue confie-t-elle. Pour moi, une langue ne se défend pas seule. J’ai la conviction profonde que si tant de gens – de jeunes notamment – voient la défense du français au Québec comme un combat dépassé, c’est qu’on a proposé une conception trop étroite de la langue, réduite à sa fonction de communication. Et si cette bataille est loin d’être gagnée, c’est sans doute qu’on a trop dissocié la langue de cet enjeu majeur : celui de permettre à la population, partout sur le territoire, de jouir de l’exercice de la culture, de pouvoir, au fond, modifier sa vie grâce à elle. » Ce désir de culture en partage, Lise Bissonnette n’a de cesse de l’exprimer dans une langue libre et percutante, et tout empreinte d’élégance.

Née en Abitibi « pas dans une famille intellectuelle », Lise Bissonnette commence ses études secondaires à Rouyn-Noranda, à la fin des années 1950. Inscrite plus tard au baccalauréat en pédagogie à l’École normale de Hull, son franc parler  et son début d’engagement dans les mouvements étudiants intimident suffisamment les religieuses pour que la jeune fille doive terminer ses cours… ailleurs. Installée dans la métropole, elle obtient une licence en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, où elle est aussi  une journaliste étudiante active. Elle s’inscrit en scolarité de doctorat  à Strasbourg puis à l’École Pratique des Hautes Études de Paris où elle explore les systèmes d’enseignement supérieur. À son retour en 1970, elle est intégrée à l’équipe de recherche institutionnelle de la toute nouvelle Université du Québec à Montréal.

Lise Bissonnette fait en 1974 ses débuts comme journaliste au Devoir, le seul quotidien indépendant du Québec, qu’elle a marqué profondément par la suite. Analyste politique et culturelle redoutée, sa voix publique est devenue incontournable. De 1990 à 1998, elle est directrice et éditrice de cet influent journal. Durant ces années, elle préside à une réforme en profondeur : renouvellement éditorial, redressement financier et design nouveau, souvent primé sur la scène internationale. Sans relâche, elle cultive cette affection pour une langue journalistique riche, littéraire à sa façon, qui respire le plaisir des mots.

En juin 2009, au terme de trois mandats, Lise Bissonnette quitte la présidence et la direction générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), devenue la plus importante institution culturelle du Québec, tant par sa taille que par la diversité de ses missions. Depuis 1998, elle en avait dessiné l’énorme succès, de la construction de la Grande Bibliothèque à Montréal jusqu’à l’atteinte de ce taux jalousé de fréquentation quotidienne. « J’ai voulu faire ma part pour offrir des clés qui élargissent les horizons. Dans ma vie de jeune femme, ces ouvertures me sont arrivées par accident. Je voulais que cet accès au vaste univers des idées, des connaissances soit plus systématique pour tout le monde. Je constate le peu de culpabilité, au Québec, de ne pas en donner assez à nos concitoyens, admet-elle. » Fidèle à sa vision de joindre la population partout sur le territoire, la Grande Bibliothèque, fusionnée sous sa gouverne à la Bibliothèque nationale et aux Archives nationales, a déployé une panoplie de services novateurs et accessibles à l’ensemble des Québécois, notamment grâce aux nouvelles technologies. Cette institution virtuelle hors les murs est devenue un lieu de référence au Québec et à l’étranger, et joue un rôle-clé dans l’espace francophone.   

Écrivaine, Lise Bissonnette est l’auteure de huit ouvrages, trois essais, quatre œuvres de fiction et un livre alliant ces deux genres littéraires. À trois reprises, sa plume lui a valu une nomination pour le Prix du Gouverneur général du Canada.

Celle qui a mené une carrière de gestionnaire de haut niveau à la tête de grandes institutions est aujourd’hui inscrite au doctorat en lettres à l’Université de Montréal. « Pour les étudiants, je suis plutôt une inconnue, ce qui m’arrange, s’amuse-t-elle. J’éprouve toujours une sorte de griserie à circuler dans un grand lieu de savoir. Chaque fois que je prononce des conférences dans des universités, ici et ailleurs, j’éprouve une joie palpable : m’approprier une institution qu’on atteignait chez nous, il y a 50 ans, après un véritable parcours de combattant. »

Sa contribution au débat d’idées et son engagement public lui ont attiré de nombreuses distinctions, dont huit doctorats honoris causa décernés par des universités du Québec, du Canada et des États-Unis.  Lise Bissonnette a été décorée de l’Ordre de la Pléiade (Francophonie), est officier de l’Ordre national du Québec et officier de la Légion d’honneur de France. Membre de l’Académie des lettres du Québec depuis 2004, elle a reçu le Prix de carrière de la Fondation pour le journalisme canadien et le Prix Hommage de l’Institut d’administration publique de Québec pour l’ensemble de son parcours professionnel.

Écrivaine, journaliste, analyste et grande gestionnaire, Lise Bissonnette connaît la puissance des mots, leur pouvoir de conviction, d’émotion, de dépassement. Elle se dit particulièrement émue de recevoir ce prix qui porte le nom d’un homme qu’elle admire et qui l’a beaucoup inspirée. Pour elle, Georges-Émile Lapalme personnifie de façon exemplaire la Révolution tranquille, « ce passage plein d’espérance et de déchirements » où s’est construit l’État québécois. Lise Bissonnette partage intimement les valeurs d’éducation et de service public avec celui qui fut le premier titulaire du ministère des Affaires culturelles. Comme lui, elle a défendu bec et ongles cette absolue nécessité d’investir massivement en culture et de défendre celle-ci comme un droit humain. « Tous les jeunes historiens, et pas qu’eux, devraient lire les Mémoires de monsieur Lapalmepour mesurer la solitude d’un homme qui, à contre-courant au début des années 60, épuise toutes ses énergies pour rapprocher la culture des gens. Et puis, que sa plume est belle! »

Le prix Georges-Émile-Lapalme honore cette année une figure prépondérante du domaine culturel, une femme d’idées et une bâtisseuse de premier plan.

Le parcours de cette femme de culture est inspirant et sa voix continue de nourrir la compréhension du monde dans lequel nous vivons.

William (Bill) Vazan

William (Bill) Vazan est un pilier de l’art visuel au Québec. Figure marquante de l’art conceptuel, du land art et du montage photographique, son œuvre multiforme, qui s’échelonne sur plus de 40 ans, procède d’autant de disciplines que la sculpture, le dessin, la peinture, la performance et la photographie. Passant de l’œuvre monumentale aux dessins topographiques, sa démarche rigoureuse et originale s’avère remarquable de cohérence. Dans tous les cas, l’observation du monde environnant, l’inscription des traces laissées par l’occupation humaine et les possibilités infinies de nos points de vue portés sur le monde, sont au cœur de la démarche de l’artiste.

Né à Toronto, Bill Vazan vit et travaille à Montréal depuis 1957. Dès les années 1960, il se démarque par des projets conceptuels d’envergure tels que Canada in Parentheses (1968-1969), ou encore Canada Line (1969-1970) et World Line (1969-1971) dans lesquels des galeries et musées furent invités à apposer au sol un ruban noir de manière à relier virtuellement et simultanément huit villes canadiennes (Canada Line), puis 25 villes partout autour du monde (World Line). Cette ambitieuse entreprise de réseautage à l’échelle planétaire allait devenir chez l’artiste un des fondements structurels de sa vision d’un monde aux ramifications multiples mais interdépendantes. Rappelons par ailleurs que Bill Vazan, stimulé par l’idée d’inscrire Montréal et le Québec dans un réseau international, participe avec treize artistes à la fondation en 1972 de Vehicule Art (Montréal) Inc., important centre de diffusion parallèle où seront présentées des pratiques actuelles et expérimentales.

La seconde moitié des années 1970 marque les débuts de ses œuvres monumentales dont des projets de pierres alignées. Parmi elles, Stone Maze, installation éphémère présentée au parc Lafontaine en 1976 dans le cadre de Corridart. Comme plusieurs autres, l’œuvre fut détruite dans la nuit du 17 juillet, à la veille de l’ouverture des Jeux olympiques sur l’ordre du maire Jean Drapeau. En 1979, il réalise Pression/Présence sur les plaines d’Abraham, un immense dessin de 400 mètres de diamètre tracé sur le gazon, évoquant à la fois l’idée des mouvements géologiques de la vallée du Saint-Laurent et des tensions culturelles provoquées par les passages humains. Dès lors se succéderont une multitude d’interventions permanentes et éphémères dans la nature, les parcs et dans les espaces publics. Ses interventions directes sur les sites répondent non seulement à sa sensibilité envers l’environnement mais aussi à son intérêt profond pour la mémoire des lieux. D’où sa fascination pour les cultures anciennes et son respect des valeurs fondamentales des grandes civilisations tout comme celles des cultures amérindiennes. À cet effet, à partir de 1978, il multipliera les voyages dans de nombreux pays et déploiera ses œuvres de land art en Chine, en Égypte, en France, en Israël, au Japon, au Pérou, en Russie, entre autres destinations. 

L’œuvre photographique de Bill Vazan est non moins déterminante. En tant que document, elle assure la pérennité des œuvres du land art mais aussi des performances qu’il réalise dans l’espace public. Depuis la fin des années 1960, il entreprend ainsi de multiples itinéraires à pied, en voiture, en autobus ou en métro, tant à Montréal qu’à Toronto, dans l’intention de capter chaque fois jusqu’à une centaine de prises de vue, accompagnées de cartes et de notations. La saisie de toutes les intersections traversées, de chaque panneau signalétique ou chaque arrêt d’autobus, retrace avec minutie et en séquence le long parcours accompli. 

Cette manière de faire prend en compte les caractéristiques spatiales et temporelles expérimentées et enregistrées lors du parcours, mais examine plus précisément les déplacements de l’individu en rapport avec la position qu’il occupe dans son environnement, voire même sur le globe. À l’instar de ses projets de lignes mondiales (comme dans l’ensemble de sa production par ailleurs), le langage conceptuel  de Bill Vazan est ici dominé par la ligne. Qu’elle soit virtuelle, configurée par les déplacements, tracée sur la neige (à la même période il entreprend des actions dans la nature, comme des marches dans la neige ou des dessins géométriques sur le sable) ou créée sur les sites historiques (land art), la ligne rend visibles les liens qui unissent les choses entre elles, que ce soit à une échelle locale ou dans un système de communication mondiale. Signes avant-coureurs de la mondialisation, de la compression du temps et de l’effacement des frontières, les premiers projets conceptuels de Vazan sont ni plus ni moins criants d’actualité. En 2007, VOX, centre de l’image contemporaine, organisa une captivante exposition sur son travail conceptuel des années 1960 et 1970, accompagnée  d’une rigoureuse monographie intitulée Bill Vazan : Walking into the Vanishing Point.

Vazan s’est également fait reconnaître pour ses expérimentations formelles avec le médium photo. Les lieux et  monuments captés par l’artiste en Égypte, en Asie et autres sites naturels d’exception au Canada ou au Québec, sont ainsi découpés en multiples points de vue et en simultanée, créant d’immenses et inusitées mosaïques photographiques, sortes de constellations visuelles sans point central fixe. Poursuivant ses explorations sur l’observation et la schématisation du monde environnant, Bill Vazan, en chercheur infatigable, se dote ici d’une approche à la fois anthropologique et scientifique mettant à profit sa vision analytique du monde. Dans ce vaste corpus de photographies faites de plans saccadés, qui extrapolent avec grande acuité les limites de notre champ visuel, il sonde les théories de la physique basées sur un univers à plusieurs dimensions, cherchant inlassablement à comprendre les principes unificateurs que cet univers dissimule. 

Bill Vazan a introduit une manière différente de faire et de réfléchir l’art. Que ce soit avec le land art, les nombreux marquages sur la pierre ou sur les routes, les dessins sur papier, sur le sable ou sur la neige, son œuvre trace un voyage dans le temps, évoque les grands symboles et les mouvements de l’homme à travers l’évolution de la vie. En s’efforçant de construire des modèles de compréhension du monde, ne poursuit-il pas la lignée des cultures primitives qui tâchaient d’être en harmonie avec les mystères de l’univers? Là réside la force exemplaire du travail de cet artiste singulier. Un travail motivé par une conscience environnementale, sociale et culturelle déjà inscrite dans l’histoire, qu’il configurait de manière visionnaire dès les débuts de sa carrière et désormais garante du futur.

Ses œuvres ont été largement exposées en Amérique du Nord et à l’étranger (plusieurs dès 1973) et sa pratique a fait l’objet de nombreuses analyses critiques dans les revues spécialisées et les catalogues d’exposition. En 1980, le Musée d’art contemporain de Montréal organisait une grande exposition rétrospective intitulée Bill Vazan : Suites photographiques et œuvres sur le terrain, laquelle circula pendant un an dans trois institutions canadiennes. En 2001, le Musée national des beaux-arts du Québec lui consacrait une importante exposition sous le titre Bill Vazan. Ombres cosmologiques, qui a voyagé au Canada pendant plus de quatre années consécutives. Plus récemment, des œuvres de sa période conceptuelle font partie d’une exposition collective majeure consacrée au développement de l’art conceptuel au Canada. D’abord présentée à Toronto, Traffic : Conceptual Art in Canada 1965-1980 circulera à Vancouver, Edmonton, Halifax et à la galerie Leonard and Bina Ellen de l’Université Concordia, à Montréal, tous organisateurs partenaires de l’événement.

Bill Vazan se dit absolument charmé par la réception du prix Paul-Émile-Borduas. Une reconnaissance qui le touche d’autant plus, avouant la singularité de sa démarche  quelque peu en marge des voies officielles de l’art actuel. Depuis 1981, l’artiste enseigne à l’École des arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal où il transmet aux jeunes sa passion pour les arts dans sa relation à l’environnement et aux sciences.

François-Marc Gagnon

Tout jeune enfant encore, François-Marc Gagnon aura vu défiler à la maison une armada de peintres : Charles Daudelin, Alfred Pellan, Louis Muhlstock, Fernand Léger et surtout Paul-Émile Borduas avec qui sa mère, fervente de philosophie et de théologie, entretient de doctes conversations. Il faut dire qu’après des études en histoire de l’art à la Sorbonne – d’où la naissance de François-Marc à Paris –, le père, Maurice, est devenu un critique respecté, l’un des pionniers de la profession au Québec, et « sans doute celui qui a révélé Borduas », assure son fils. Homme de filiation, François-Marc Gagnon? En tout cas son parcours, mâtiné de théologie et d’histoire de l’art avec, à la clé, un doctorat (sur le peintre Jean Dubuffet) délivré par la Sorbonne, semble fortement imprégné des sceaux maternel et paternel.

Même si, chez les Gagnon, l’« art vivant » est indissociable de la vie de la maisonnée, le François-Marc de 18 ans opte pour les ordres. Parmi les Dominicains – une longue parenthèse de douze ans –, celui qui tantôt ne jurera que par les Automatistes et la modernité se rêve en version canadienne de Marie-Alain Couturier (1897-1954), ce dominicain français devenu, dans l’après-guerre, l’un des principaux acteurs du renouveau de l’art sacré. Se situant sur une ligne qui unit le père Couturier, maître à penser ardent pourfendeur de l’académisme et de la mièvrerie, et Borduas, dont il est unanimement reconnu comme l’un des grands experts, François-Marc Gagnon témoigne d’une belle constance. En somme même s’il étudie la théologie et la philosophie, même s’il vit la majeure partie des années 1950 et le début des années 1960, une période d’effervescence culturelle, quelque peu en retrait du monde, le futur historien d’art n’a pas renié la modernité, entêtant legs paternel. Bien au contraire!

Au début des années 1960, l’École des beaux-arts de Montréal se cherche un professeur de philosophie. C’est ici que pour François-Marc Gagnon, la vie dominicaine s’arrête. Il épouse une artiste d’origine israélienne, qu’aujourd’hui encore il appelle « ma belle Pnina ». Couple parfaitement complémentaire : pendant que l’une peint et fait sa carrière d’artiste, l’autre écrit, et s’investit dans l’enseignement. Ce pan de son existence se poursuivra officiellement jusqu’en 2000, année où il prend sa retraite de l’Université de Montréal, 34 ans après son entrée au Département d’histoire de l’art. À l’époque, le directeur de ce département naissant cherche un professeur d’art canadien. Encore aujourd’hui, François-Marc Gagnon se plaît à raconter l’anecdote de son engagement, et surtout la phrase qui « a un peu scellé mon destin », dit-il. Pas encore de doctorat, mais une expérience en enseignement, et une qualité décisive : « Gagnon, vous êtes Canadien, vous ferez l’art canadien. »

Vaste mandat : l’art canadien commence à l’époque de la Nouvelle-France, s’appuie sur les héritages français et anglais… Le professeur s’en acquitte avec compétence, et même avec fougue. « Donner un cours, c’est faire un spectacle qui dure trois heures; or je me suis toujours plu à performer devant un auditoire », dit François-Marc Gagnon. « Spectacles » sûrement captivants, car l’Université lui décerne un prix d’excellence en enseignement à deux reprises, en 1990 et 1994. Ce vulgarisateur-né qui a « toujours accordé beaucoup d’importance à la communication » utilisera aussi la télévision, qui est « un formidable instrument pour l’analyse des tableaux ». Ses cours Introduction à la peinture moderne et Introduction à la peinture moderne au Québec, d’abord diffusés à la Télé-université en 1989 et 1991, renaîtront ensuite sur Canal Savoir pendant une bonne décennie et toucheront toutes sortes de publics.

Élevé suivant le principe (paternel) que « l’art moderne est un combat », théorique casseur des « statues de plâtre des églises » en ce qui concerne l’art sacré, François-Marc Gagnon s’intéresse néanmoins, pour commencer, à l’art pictural de la Nouvelle-France. Cette passion première, et indéfectible, l’amènera à proposer une nouvelle contextualisation, une nouvelle appréciation, plus critique et plus large, des œuvres peintes, dessinées et gravées aux xvie et xviie siècles. C’est ainsi que l’historien d’art est revenu sur « un terrain que Gérard Morisset avait laissé un peu en friche » et a révélé des œuvres qui pouvaient alors prendre leur place de plein droit au sein du patrimoine culturel québécois.

En 1972, François-Marc Gagnon publie chez Bellarmin le premier de ses trois maîtres livres. Il s’agit de La Conversion par l’image : Un aspect de la mission des Jésuites auprès des Indiens du Canada au xviie siècle. Cet ouvrage, précurseur pour l’époque en ce qu’il repose sur une approche à la fois anthropologique et historique, constitue un regard inédit sur l’usage des œuvres en Nouvelle-France en même temps qu’un éclairage fort instructif sur le courant méconnu de la peinture missionnaire qui fut notamment « un moyen extrêmement puissant de déstabilisation de la culture amérindienne ». Au fait parmi les quelques centaines d’articles publiés dans plusieurs revues (par exemple Annales d’histoire de l’art canadien et Vie des arts, pour nommer seulement les plus « accessibles ») et les autres ouvrages, on croisera souvent la figure de l’Amérindien telle que représentée par les Blancs.

Lorsqu’on lui confie l’enseignement de l’art canadien, François-Marc Gagnon juge impératif de privilégier les artistes contemporains, afin de « produire un discours d’appui solide pour l’art moderne ». Ce sera le début d’une longue fréquentation de Borduas, qui fait l’objet du deuxième maître livre de l’historien d’art. Paul-Émile Borduas (1905-1960) : Biographie critique et analyse de l’œuvre (Fides), auquel son auteur aura consacré pas moins d’une douzaine d’années, sera couronné du Prix du Gouverneur général en 1978. C’est tout naturellement à lui que pensera le Musée des beaux-arts de Montréal comme commissaire de l’importante rétrospective consacrée à Borduas en 1988. Une traduction anglaise de cette grande biographie est prévue au programme de McGill-Queen’s University Press, traduction qui sera nécessairement précédée d’un imposant travail d’actualisation.

À l’égard de Chronique du mouvement automatiste québécois, 1941-1954 (Lanctôt éditeur), une somme qui compte son bon millier de pages, François-Marc Gagnon entretient un sentiment particulier, en raison du prix Raymond-Klibansky décerné en 1999. Le prestigieux prix, qui immortalise la mémoire du philosophe humaniste du même nom, vise à récompenser les meilleurs livres francophone et anglophone de l’année dans le domaine des sciences humaines.

Si François-Marc Gagnon a pris sa retraite en 2000, c’est seulement une façon de parler! Depuis lors, il dirige l’Institut de recherche en art canadien Gail et Stephen A. Jarilowsky, basé à l’Université Concordia qui diffuse aussi ses cours en ligne. Depuis le mitan des années 2000, il donne des séries de conférences grand public – très courues! – au Musée des beaux-arts de Montréal. Et c’est sans compter les projets longtemps différés qui se concrétiseront enfin. L’un concerne un drôle d’énergumène, le peintre Jean Berger, plus connu pour ses démêlés judiciaires dans le Montréal de 1700 que pour son coup de pinceau. Un autre porte sur le Codex canadiensis, un recueil d’illustrations de la flore, de la faune et des premières nations du Nouveau Monde attribué au jésuite Louis Nicolas, aussi auteur d’Histoire naturelle des Indes occidentales. François-Marc Gagnon s’emploie à réunir les deux manuscrits, jusqu’ici conservés dans des institutions muséales différentes : à Tulsa (Oklahoma) et à Paris. « Ce sont là des manuscrits d’un grand intérêt ethnographique », s’emballe l’historien d’art.

Après avoir formé des nuées d’étudiants, voire de disciples, François-Marc Gagnon a trouvé une relève directe, pour ainsi dire : sa propre fille. Les Gagnon ne forment peut-être pas encore une dynastie d’historiens d’art, mais une lignée, ça oui!

Marie Chouinard

Cheveux blonds, large sourire, regard perçant, femme de cœur et de talent, curieuse et brillante, Marie Chouinard a traversé les trente dernières années comme une étoile filante, mais sans jamais pâlir ni s’éteindre. Artiste incroyablement prolifique, n’ayant pas vraiment eu l’idée au départ de devenir danseuse ou chorégraphe, elle est venue à la danse et à la création par amour, intérêt et curiosité pour l’art et le corps en mouvement, et y est restée, mue par la force du destin.

Marie Chouinard travaille, aime à travailler à ses œuvres. Ce qu’elle a voulu faire, elle l’a fait. Chantier des extases, un livre de poésie (2008), des installations, des films, dont l’étonnante série des Cantiques, nos 1, 2 et 3 (2003-2004), des solos et des pièces de groupe, et plus récemment, des œuvres monumentales, dont Orphée et Eurydice en 2008 et LE NOMBRE D’OR (LIVE) en 2010. Aujourd’hui danseuse et chorégraphe, conceptrice artistique, photographe, cinéaste et auteure, artiste du corps et de l’installation, elle signe souvent depuis Étude no 1 (2001), ses scénographies et ses éclairages, réalise les photographies de ses œuvres, conçoit parfois des éléments de costumes et des accessoires pour ses chorégraphies.

Depuis ses débuts avec Cristallisation, jusqu’à sa toute dernière création, LE NOMBRE D’OR (LIVE), ses œuvres ont toujours relevé de la même source, et ce, qu’elles aient été créées par et pour elle, comme dans sa période solo (1978-1990), ou pour les interprètes de sa compagnie, à partir de 1990. Même si avec les années et les expériences accumulées certaines aptitudes ont changé, se sont affinées et complexifiées, son travail artistique origine aujourd’hui comme hier d’un acte de créer similaire, qui selon ses propres mots, tient de « l’urgence et du destin à émettre, à rendre, à donner, à faire se manifester ».

Dans son parcours, formation éclectique et diversifiée, certaines rencontres auront été importantes, peut-être plus déterminantes que d’autres. Bien connue, celle avec Rober Racine, ami et collaborateur de la première heure (Cristallisation, 1978). Moins connues, celle avec l’artiste danseuse Simone Forti en mars 1977, lors des Premières Rencontres internationales d’art contemporain de Montréal, où la jeune Marie pour la première fois est témoin « d’une œuvre d’art où les matériaux sont la danse, l’action, le mouvement dans l’espace ». Moins connue encore, celle avec la danse balinaise et son maître Pak Tutur, où elle découvre, à travers la danse Baris (danse du guerrier) la possibilité d’une concordance parfaite entre l’émotion et le geste. Une concordance où la forme et le fond se répondent en tous points, sans faille. C’est là une révélation qui sous-tendra l’ensemble de sa recherche artistique et la manière dont elle appréhende le monde, la vie, sa création. « Je cherche un corps vide et transparent, un corps dans lequel toutes les cellules sont de lumière, dans lequel toutes les activités organiques seraient lumineuses. Dans cet état-là, le corps peut laisser transparaître absolument tout, de la plus grande douceur à la plus grande violence. Il faut d’abord cette recherche où tout existe sans entrave et où le niveau de liberté est immense. L’œuvre est un accessoire, elle permet aux danseurs d’approcher quelques instants de grâce. »

Ses œuvres – dont plus de 30 solos et 15 pièces de groupe – elle les crée pour les offrir au monde, comme elle a reçu le don de la vie. Marie aime nous faire don de ses créations, cela est d’une grande évidence pour qui sait regarder l’artiste et son œuvre. Et ce qu’elle nous donne, ce n’est pas seulement un événement, mais bien une vision singulière du corps, du mouvement, de l’humain et de l’élan de vie. On trouve ainsi un nombre incalculable de choses dans les créations de Marie Chouinard, des choses sensuelles et sauvages, érotiques et indociles, exubérantes et délicates, mais surtout une grande générosité artistique. « Je sens vraiment que la création est un acte, une action, et j’aime être dans l’action. J’ai le sentiment très puissant d’être en action quand je crée, quand je suis en création. »

Ce sentiment d’être, sentiment de vie s’il en est un, semble avoir été à l’origine de son appétit insatiable à créer avec la même joie, la même curiosité, le même bonheur, la même ardeur. Vent d’énergie dont la résultante se traduit entre autres par la recherche constante d’un accord absolu, parfait, entre tous les éléments et les composantes de ses œuvres. « Je ne peux m’empêcher de travailler, de faire un ajustement constant de tous les détails dans mes œuvres ». Incessant travail, dont le legs se traduit par des titres aujourd’hui éloquents : L’Après-midi d’un faune (1987), Le Sacre du printemps (1993), Le Cri du monde (2000), Chorale (2003), bODY_rEMIX/Les variations Goldberg (2005). Un corpus d’œuvres extrêmement riche et diversifié, d’une véritable singularité esthétique et d’une évidente profondeur artistique.

On comprend aisément alors sa renommée internationale et la présence de ses œuvres sur les scènes du monde (plus de 1000 spectacles), ses nombreuses collaborations avec les grands événements et théâtres de ce monde (Théâtre de la Ville de Paris, Biennale de Venise, ImPulsTanz de Vienne, le Sadler’s Wells de Londres, etc.), son entrée au panthéon du Petit Larousse illustré, ses nombreuses invitations à donner conférences et ateliers, et l’impressionnante liste de prix et de distinctions reçus à ce jour, dont un Bessie Award à New York en 2000, le Prix du Gouverneur général en 2003, sa nomination à titre d’officier de l’Ordre du Canada en 2007 et de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres de France en 2009.

Étonnante et infatigable Marie Chouinard qui, un matin de 2009, après 20 ans d’absence, nous fait la surprise d’un retour sur scène avec gloires du matin :)-(:, un solo aussi délicat que la fleur dont il porte le nom. Seule chorégraphe québécoise et canadienne à offrir une présence aussi marquée sur la scène montréalaise dans une même année, elle présente à elle seule dans la saison 2010-2011 huit œuvres, dont la reprise des Trous du ciel (1991) sa première pièce de groupe, et celle du solo pour homme Des feux dans la nuit (1999). Jamais personne n’a réussi ce tour de force avant. À cela s’ajoute, pour souligner les 20 ans de la compagnie, la sortie d’un très beau livre intitulé le plus simplement du monde Compagnie Marie Chouinard (éditions du passage). Un album, proche du « Coffee Table Book », qui retrace l’ensemble du travail de la compagnie depuis sa fondation, en 1990. Une occasion unique de replonger et de méditer en toute liberté sur le travail et l’œuvre de l’artiste chorégraphe.

Werner Nold

Le montage est la colonne vertébrale du film et le monteur, pour faire tenir un film ensemble, lui donner vie, doit être à la fois un technicien et un artiste. Son travail est essentiel, et certains cinéastes comme Orson Welles le considéraient comme supérieur aux autres moments de la création cinématographique. Pourtant, non seulement il reste méconnu, mais il n’est presque jamais reconnu. « Dans les critiques sur les films, on ne parle jamais de montage », nous dit Werner Nold, que nous avons rencontré pour parler de son métier. « Mais cela ne m’a pas empêché d’être heureux. J’ai fait le plus beau métier du monde! », rajoute ce monteur qui fit partie avec les Denys Arcand, Michel Brault, Gilles Carle, Marcel Carrière, Jacques Godbout et Pierre Perrault, des artisans qui, dans les années 1960, ont donné véritablement naissance au cinéma québécois. Pendant 35 ans, il a exercé ce métier et quand il en parle, on devine encore cette excitation du garçon de 8 ans qu’il était quand il a vu son premier film, un Charlie Chaplin. Il était tellement excité qu’il s’est dépêché d’aller derrière l’écran, pensant pouvoir serrer la main à Charlot!

Dès ce moment, celui qui est né en Suisse en 1933 a reçu la piqûre du cinéma. Ne confie-t-il pas qu’il harcelait un copain qui avait un projecteur 8 mm pour qu’il lui montre les films de Chaplin? À partir de 14 ans, les samedis et dimanches, il voyait tous les films projetés dans les quatre salles de cinéma de Montreux. Et à la fin de l’adolescence, il n’avait qu’une idée : faire du cinéma. Mais où étudier, dans un pays comme la Suisse où l’industrie cinématographique est inexistante? En France? « Trop aristocratique! » nous dit-il en souriant. Donc, le jeune Werner se dit qu’il devrait aller ailleurs, au Canada par exemple, à cause de l’Office national du film (ONF) et de cinéastes comme Colin Low et Roman Kroitor. Le voilà sur un bateau et il arrive le 21 septembre 1955 à Montréal.

Comme il a étudié la photographie, il réussit à entrer au Service de la ciné-photographie de la Province de Québec. Son premier travail : prendre des photos des Amérindiens de la Côte-Nord. Il tombe ainsi amoureux du pays. Il travaille pour Nova Films, à Québec, fait de la direction photo ainsi que de la sonorisation de films, particulièrement ceux de l’abbé Maurice Proulx. Mais il veut avant tout entrer à l’Office national du film; il envoie une dizaine de demandes d’emploi et, enfin, il est accepté en 1961.

Là, Gilles Carle lui confie le montage de son premier film, Dimanche d’Amérique, et c’est le coup de foudre. « Je sais que c’était ce que je voulais faire, ce que je devais faire, confie Werner Nold. Puis j’ai continué. J’ai appris sur le tas, comme les cinéastes qui y étaient. Ils venaient de l’université comme Michel Brault, Claude Jutra, Pierre Perrault, Denys Arcand, avaient étudié en médecine, en histoire, par exemple. Il y avait à l’ONF une effervescence extraordinaire à cette époque. » Il monte des courts métrages, autant des documentaires que des fictions, comme Patinoire (1963) et Solange dans nos campagnes (1964), tous deux de Gilles Carle. Il passe du 16 mm au 35 mm, avec les longs métrages Pour la suite du monde (1963) de Brault et Perrault, et La vie heureuse de Léopold Z (1965) de Carle, et participe ainsi à la révolution du cinéma direct et aux premiers pas d’un cinéma de fiction s’accordant parfaitement avec l’évolution de la société québécoise et ses aspirations. Tout cela est rendu possible grâce au climat de travail à l’ONF : « On avait du temps. J’ai y vécu la vie professionnelle la plus libre au monde », nous confie celui qui montera, entre autres, Gros-Morne (1967) de Jacques Giraldeau, Entre la mer et l’eau douce (1967) de Michel Brault, Avec tambours et trompettes (1967) de Marcel Carrière et IXE-13 (1971) de Jacques Godbout.

« On arrivait à 8 heures du matin et on repartait souvent à 10 heures le soir. On se parlait, on allait voir ce que les autres faisaient. C’était un horaire qui n’était redevable qu’au seul plaisir de faire ce qui nous plaisait », ajoute-t-il. Un genre d’horaire qui sera encore plus chargé avec le film Jeux de la XXIe olympiade (1977), coréalisé par Jean-Claude Labrecque, Jean Beaudin, Marcel Carrière et Georges Dufaux. Pendant cinq mois, il s’enferme jour et nuit dans sa salle de montage, trie avec quatre assistants 200 heures de tournage qu’il doit réduire à 2 heures. Chaque assistant a une couleur dont il marque ses bobines et Werner Nold les visionne ensuite avec lui, lui indiquant les plans choisis, et éliminant ainsi 75 % du matériel tourné. Travail dantesque : « Un sacré boulot, nous confie-t-il, qui a failli provoquer la dépression de ma vie. » Mosaïque exceptionnelle, le film a été vu partout dans le monde.

Autre jalon important dans les techniques de son métier, le triptyque Gui Daò (1980), de Georges Dufaux, pour lequel il conçoit une enregistreuse fonctionnant en synchronisme avec une table de montage de films en langue originale étrangère.

Si Werner Nold soutient l’arrivée de la fiction à l’ONF durant les années 1970 en travaillant sur Le temps d’une chasse (1972) de Francis Mankiewicz, O.K. … Laliberté (1973) et Ti-Mine, Bernie pis la gang (1976) de Marcel Carrière, La gammick (1974) de Jacques Godbout et La fleur aux dents (1975) de Thomas Vamos, il n’hésitera pas à s’associer à une œuvre expérimentale comme Zea (1981) d’André Leduc et Jean-Jacques Leduc, ni à l’animation avec Charles et François (1987) de Co Hoedeman sur un scénario de Jean Charlebois, Juke-Bar (1989) de Martin Barry et Taa Tam (1995) d’André Leduc.

Celui qui a donné pendant 35 ans la forme définitive à quelque 100 films prend sa retraite de l’ONF en 1996, retraite qui lui a donné l’occasion de transmettre son savoir dans différents centres de formation. « J’ai eu le grand bonheur de travailler dans cet établissement unique qu’est l’ONF et qui m’a permis d’aller au bout de ce que je pouvais faire. On y innovait constamment, on faisait ce qu’on avait envie de faire; je pourrais même dire qu’on était délinquants. » Si on lui demande quels sont les trois films de toute sa longue carrière qui lui tiennent à cœur, Werner Nold répond : Pour la suite du monde, qui fut la plus grande aventure de sa vie, parce que ce film était le premier long métrage documentaire tourné entièrement en son synchrone, parce qu’il s’y est investi durant un an et demi, et ce, dès le début du projet; IXE-13, pour la simple raison que Jacques Godbout a réussi à créer une équipe et à la souder, dans une amitié qui persiste aujourd’hui parmi les membres qui ont participé au film; et le troisième est celui de 1977 sur les Jeux olympiques, pour le défi qu’il posait, avec les rushes de 36 caméramans et 36 preneurs de son (tournage encore une fois en son synchrone), et pour avoir réussi à capter la vie des athlètes durant les compétitions. « Non pas parce que ces films sont parfaits, mais parce que je suis allé avec eux au bout de ce que je pouvais faire », conclut-il.

Comme on le constate fréquemment dans l’histoire du cinéma, les monteurs sont souvent associés à certains réalisateurs. À cette remarque, M. Nold répond qu’il a effectivement travaillé avec peu de réalisateurs. La raison : le montage est un travail tellement intime, si solitaire, qu’on ne peut faire autrement. « Le monteur se place dans la tête du réalisateur. Il doit traduire sa pensée. Il doit faire le film que ce dernier désire, pas le sien, et pourtant y mettre toute son ardeur, sa sensibilité et son inspiration. »

En 2005, Werner Nold reçoit au festival Visions du Réel de Nyon, en Suisse, un hommage qui met en lumière le caractère unique de son travail : son attention aux mille fragments du film qu’il montait, son habileté à les faire tenir ensemble, à les articuler afin de leur donner souffle et fluidité. Mais comme il le remarque lui-même, dans le documentaire que Jean-Pierre Masse lui consacre, Werner Nold, cinéaste-monteur (2003) : tous les gens qui sont passés sous sa Moviola et sa Steinbeck l’ont transformé et il s’est défini en même temps que la société québécoise qu’il voyait défiler sur sa table de montage.

Paule Baillargeon

« Radicale? On m’a toujours considérée comme une artiste radicale depuis La cuisine rouge, ce que je ne suis pas, en fait », nous avoue Paule Baillargeon lorsque nous la questionnons sur son image de femme et de créatrice. Nous la retrouvons dans un bureau de l’Office national du film, où s’étalent ses dessins. « C’est la première fois que j’ai un emploi! », nous dit-elle avec un grand sourire. Paule Baillargeon est encore surprise d’avoir été choisie parmi 108 candidats comme cinéaste en résidence à l’ONF pour préparer et tourner un documentaire. Sa joie de pouvoir réaliser un nouveau film se double de celle de recevoir le prix Albert-Tessier qui vient couronner sa carrière de réalisatrice, de scénariste et d’actrice.

Comme actrice, elle habite des rôles importants, qui exigent intensité et énergie. On le constatera en regardant Vie d’ange (1979), une œuvre audacieuse et flamboyante qu’elle coscénarise avec le réalisateur Pierre Harel, ou La femme de l’hôtel (1984), un film phare du cinéma québécois signé Léa Pool. Elle imprime sa forte personnalité à des fictions comme I’ve Heard the Mermaids Singing (1987), un rôle en langue anglaise que lui offre Patricia Rozema et pour lequel elle obtiendra le prix de l’actrice de soutien aux Genie Awards, et Les voisins (1988), de Micheline Guertin, qui lui permettront de gagner le prix Gémeaux de la meilleure actrice.

Son parcours débute au milieu des années soixante lorsqu’elle s’inscrit à l’École nationale de théâtre, institution qu’elle quittera avant la fin de sa troisième année avec ses camarades de classe. Raymond Cloutier l’invite alors, ainsi que Claude Laroche, Suzanne Garceau, Jocelyn Bérubé et Guy Thauvette, à fonder en 1969 Le Grand Cirque Ordinaire, une troupe très engagée politiquement qui marquera l’histoire du théâtre en exploitant une nouvelle forme de dramaturgie, la création collective. C’est là qu’elle apprend tout, le jeu, la mise en scène, l’écriture, tant sa créativité est sollicitée. C’est d’ailleurs entre deux tournées de la troupe qu’un soir elle pense à une histoire de femme qu’on habille de force, « comme si c’était un viol à l’envers ». Le lendemain, elle décide d’en faire un film. Ce sera Anastasie oh ma chérie (1976), un moyen métrage qui aura sa première mondiale au Festival international de la critique québécoise, à Montréal. « Je ne connaissais presque rien à la réalisation, mais j’ai eu une belle équipe, qui a accepté de travailler gratuitement et qui m’a beaucoup aidée. J’ai tourné 63 plans et les 63 se retrouvent dans le film. » Cette œuvre captivante mêle fantaisie et réquisitoire pour parler de la violence de l’environnement social et de l’envahissement destructeur de la vie familiale.

Paule Baillargeon croit que ce sera son seul film. Pourtant, un jour, deux femmes viennent lui proposer un film sur les danseuses topless, un phénomène récent à l’époque. Elle transforme la proposition qui devient La cuisine rouge (1980). Quel film! Décrivant la domination des hommes, le refus par les femmes de leur rôle traditionnel et leur révolte, cette œuvre détonnante et puissante dans la production cinématographique québécoise en choquera plusieurs. Après ce long métrage, considéré comme un jalon important du cinéma d’ici, s’incruste chez Paule Baillargeon le désir de devenir cinéaste à part entière, soit de scénariser et réaliser des longs métrages de fiction.

Ses démarches personnelles ne se concrétisent toutefois pas, mais des propositions arrivent, dont celle sur la maladie d’Alzheimer que lui offre de réaliser Roger Frappier alors producteur à l’ONF. « J’ai dit oui. Ce sera Sonia où j’ai pu intégrer mes propres idées et en faire un film de fiction qui ressemble grosso modo à ce que je voulais faire. » Ainsi, en plus d’être coscénariste et d’y jouer en compagnie de Kim Yaroshevskaya, Paule Baillargeon réalise une œuvre poignante, non seulement sur cette maladie peu connue à l’époque, mais également sur la solitude et le vieillissement. Rappelons que cette fiction de 1986, présentée dans une dizaine de festivals à travers le monde, obtient huit prix, dont le prix André-Leroux aux Rendez-vous du cinéma québécois et le prix Télébec au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue.

Suivra en 1991 un long métrage pour la télévision, Solo, qui porte sur deux êtres solitaires, blessés dans leurs relations amoureuses. « Le scénario de Suzanne Mancini-Gagner était excellent, précise-t-elle, et ce fut plutôt une aventure heureuse. » Puis, un jour, elle rencontre Monique Proulx, qui traîne avec elle depuis quelques années un scénario, Le sexe des étoiles. La cinéaste trouve les dialogues fantastiques, les personnages intéressants, la narration remarquable, mais ne se sent pas proche du sujet, l’histoire d’une adolescente qui voudrait revoir son père exilé à New York et qui a changé de sexe. Elle donne tout de même son accord et tourne ainsi son premier film en 35 mm. Portrait bouleversant d’une génération, Le sexe des étoiles (1993) s’avère une œuvre ambitieuse réussie sur un sujet risqué (un père transsexuel) que Paule Baillargeon traite de manière délicate et subtile en dépassant les conventions psychologiques qui auraient pu le compromettre et le voyeurisme qu’il pouvait appeler. Le film rafle le Prix du meilleur film canadien au Festival des films du monde de Montréal et est retenu dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère dans la sélection des Oscars.

Paule Baillargeon tourne ensuite deux documentaires : Claude Jutra, portrait sur film (2002) et Le petit Jean-Pierre, le grand Perreault (2004). Quand on lui recommande de tourner un film sur l’auteur de Mon oncle Antoine, elle résiste dans un premier temps à la proposition qui vient d’une productrice torontoise. « Mais j’ai été embarquée sans le vouloir dans cette entreprise qui a été une expérience exceptionnelle. » Ainsi, un jour, un 4 novembre, date anniversaire du suicide du cinéaste, elle décide avec Jacques Leduc, caméraman et réalisateur (qui lui a donné un premier rôle dans Trois pommes à côté du sommeil, de 1988), de tourner le trajet que Claude Jutra a peut-être suivi, de sa maison jusqu’au pont Jacques-Cartier. Le déclic se produit alors et elle accepte le contrat de Claude Jutra portrait sur film, qui recevra trois prix Gemini à Toronto. Ces plans ne seront pas intégrés au film, mais la convainquent de se lancer dans un documentaire qui répondra à son amour pour Claude Jutra, « de quitter en quelque sorte sa mort pour entrer entièrement dans sa vie », ajoute-t-elle. À travers des images à la fois objectives et subjectives qui explorent la vie et l’œuvre du cinéaste se distingue de nouveau le talent de Paule Baillargeon.

Après Le petit Jean-Pierre, le grand Perreault, un documentaire beau et émouvant sur le chorégraphe montréalais Jean-Pierre Perreault, qui fait la tournée de nombreux festivals internationaux et obtient une récompense à Toronto et une autre à New York, la cinéaste se remet à l’écriture du scénario de L’amour du cinéma. Le projet, qui a comme point de départ les plans tournés avec Jacques Leduc, s’est métamorphosé plusieurs fois, en documentaire, en autoportrait, en fiction, en autofiction.

Artiste acharnée, Paule Baillargeon souhaite continuer encore longtemps à faire du cinéma, qui est pour elle l’art de l’impossible. « C’est l’art le plus dur, en particulier pour les femmes. J’ai voulu être confrontée à l’inaccessible. » Par ces paroles, on reconnaît la femme libre, la force de l’engagement d’une cinéaste à la fois frondeuse et pudique dont le parcours se révèle riche et moderne, lumineux et sensible. Son œuvre en est une d’incarnation et de compassion. « J’ai tenté de créer ce qui n’existe pas encore », conclut-elle. Comme elle a raison!

Gabor Szilasi

L’appareil photo, pour Gabor Szilasi, est plus qu’un instrument. Il est son lien avec le monde; il permet de dialoguer avec lui. De même, la photographie est pour lui, globalement, ce qui autorise ce contact, le garde en mémoire et en offre le témoignage. Elle donne visage à cette expérience humaine que l’observation des autres et de leur entourage amène à approfondir.

Né à Budapest en Hongrie, en 1928, Gabor Szilasi se destine d’abord à la médecine. Mais il est forcé, en 1949, d’interrompre ses études après une première tentative, ratée, de s’enfuir de son pays et ainsi d’échapper au régime communiste. Il y est donc toujours quand éclate la Révolution hongroise de 1956, sursaut national vers une déstalinisation du pays et de l’économie. Il prend même, des événements de novembre, quelques photos qui ne seront montrées que bien plus tard. Sa deuxième tentative de départ est un succès et il arrive au Canada en 1957 alors qu’il a 29 ans. C’est à Halifax que lui et son père ont un premier contact avec le Canada. Il y demeure deux ans, soigné pour une tuberculose. Après un passage par Québec, il s’installe en 1959 à Montréal où il travaille jusqu’en 1971 pour l’Office du film du Québec. C’est dans cette institution, au gré des différentes fonctions qu’il a occupées au cours de ces années, que sa croyance dans les possibilités documentaires du médium photographique se développe et vient s’ajouter aux influences de sa jeunesse à Budapest, plutôt marquée par le style européen d’une photographie picturale. C’est d’ailleurs à la confluence de ces deux sources d’inspiration qu’on doit apprécier toute son œuvre.

L’enseignement devient ensuite sa nouvelle vocation. À partir de 1972, il enseigne la photographie au Cégep du Vieux-Montréal puis à l’Université Concordia. Ce nouvel engagement durera 25 ans.

Son premier grand projet photographique date de 1970. Il fait alors une véritable étude, aux accents ethnographiques, des communautés vivant à L’Isle-aux-Coudres et dans le comté de Charlevoix. Cette série retient l’attention de la critique au niveau national. Le projet s’étend bientôt à d’autres régions. Il explore et rend compte des gens et des lieux de la Beauce, de Lotbinière, de l’Abitibi-Témiscamingue et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Parallèlement à ces travaux, il continue une autre série, amorcée dans les années 60, de portraits informels d’artistes montréalais, offrant là un témoignage visuel de la faune culturelle de la ville. Au cours de l’été 1980, ce sont les particularités architecturales des commerces de la rue Sainte-Catherine, artère importante de Montréal, qui retiennent son attention. Il change même alors de format d’appareil photo en 1981 pour réaliser des vues panoramiques d’intersections de la ville. Puis, de 1982 à 1984, il croque les enseignes lumineuses des commerces de Montréal, construisant une sorte de grammaire des formes vernaculaires de la ville, collection de photos qui n’est pas aujourd’hui sans éveiller une nostalgie chez tout spectateur montréalais.

Entre 1977 et 1979, il crée ses diptyques intitulés Portraits/Intérieurs, qui constituent une suite aux portraits d’artistes des années 60-70. En ceux-ci, il associe, au portrait en noir et blanc d’un sujet, l’image couleur de la pièce où fut saisi le portrait. On retrouve là le condensé de ses intérêts, selon une ligne de conduite qui ne s’est jamais modifiée. Tout en l’image, lorsqu’elle saisit avec éloquence et attention, peut être signe d’humanité. Les hommes et les signes de leur occupation des lieux qu’ils ont faits à leur image, voilà ce dont Gabor Szilasi n’a cessé de se et de nous nourrir, ce dont il n’a cessé de nous offrir le témoignage attentionné. Toutes ces entreprises de saisie photographique témoignent d’une présence inquiète des hommes, des signes évanescents de leur présence dont il faut conserver les traces. La prise même des images de Gabor est l’occasion d’un travail d’approche des sujets sollicités. Tout ce ballet que suppose le fait de présenter l’appareil, l’armer, préparer les sujets, faire les réglages nécessaires demande une empathie et un respect des autres dont les œuvres de Gabor Szilasi portent certes la marque.

Au cours des années 80, la démarche de Szilasi se transforme quelque peu. En 1985, il revoit ses négatifs des années de jeunesse en Hongrie et y découvre les fondements documentaires de ses travaux ultérieurs. Des commandes architecturales lui permettent de voyager de façon plus régulière. Il promène ses appareils aux États-Unis, en France, en Italie et en Pologne. Il a d’ailleurs l’occasion de revoir Budapest où il réussit à retrouver d’anciennes connaissances. Il revoit de même certains des lieux connus de la ville. Une exposition en témoigne en 1999, simplement intitulée Retour à Budapest.

En 1995, il prend sa retraite de l’enseignement universitaire. Il peut dès lors se consacrer à des projets personnels. Le Musée des beaux-arts de Montréal, en 1998-1999, lui offre de mettre en images, à sa manière propre, les jardins de Monet à Giverny. Vers le milieu de cette décennie, il réalise une série de portraits Polaroid à laquelle les sujets saisis sont invités à collaborer de manière plus active. De même, il s’implique activement, entre 2004 et 2006, dans un projet avec Les Impatients, un groupe de personnes affligées de problèmes psychiatriques passés et présents. Là aussi, la collaboration des sujets est requise pour la création d’images. Il va même jusqu’à réussir à créer avec eux les conditions propices pour qu’ils se photographient eux-mêmes et se photographient entre eux. Cet engagement, autant que tout le reste, est révélateur de ce que peut, pour Gabor Szilasi, la photographie. Elle est l’occasion d’un contact humain, d’un échange entre des personnes souffrantes. Elle est sans doute, d’une certaine façon, thérapeutique. Elle aide à réformer l’image que ces gens se font d’eux-mêmes, dans une certaine complicité avec l’autre. Par cet engagement, Gabor Szilasi, pédagogue et photographe, ou peut-être même bien pédagogue parce que photographe, persiste à défendre une photographie médiatrice et occasion de partage et de méditation sur notre humanité.

Parmi ses plus récentes expositions, il faut compter L’Éloquence du quotidien, produite conjointement par le Musée canadien de la photographie contemporaine et par le Musée d’art de Joliette où elle a d’abord été présentée au cours de l’été 2009. Cette rétrospective, placée sous le commissariat de David Harris, est accueillie jusqu’en janvier 2010 par le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa avant d’être présentée au Musée McCord de Montréal et à la Kelowna Art Gallery. Famille, composée de 38 images de famille prises à travers les années, est une exploration plus personnelle et plus intimiste. L’exposition, sous le commissariat d’Hedwidge Asselin, est une initiative de la galerie McClure du Centre des arts visuels, où elle a d’abord été présentée avant d’amorcer une tournée de huit centres d’exposition de la métropole jusqu’en février 2011.

Gabor Szilasi reçoit le prix Paul-Émile-Borduas avec surprise et humilité. Lui qui, comme professeur et photographe, a tant su donner aux autres, semble trouver difficile de recevoir. « Mon but, dit-il, n’a été que d’offrir des images du monde ordinaire. Ce prix m’apporte un énorme plaisir. Il représente pour moi une reconnaissance de mes pairs. »

Marcel Moussette

Depuis plus de 40 ans, Marcel Moussette se penche sur le patrimoine et sur la culture matérielle, un domaine d’études qui s’attache à connaître les sociétés à travers leurs objets. Ce chercheur, reconnu internationalement, est une figure marquante de l’archéologie historique au Québec et a grandement contribué à sa reconnaissance. Qui mieux que lui, formé dans plusieurs spécialités et orienté vers la recherche multidisciplinaire, peut révéler les différents aspects de cette approche et son importance dans la construction de la mémoire et de l’identité québécoises?

Marcel Moussette est né et a grandi à La Prairie, sur le bord du fleuve Saint-Laurent, un lieu dont la richesse patrimoniale a influencé son attrait pour les sciences humaines. « Dans ma famille, le savoir-faire artisanal relatif à la briqueterie, où ont œuvré mon père et mon grand-père durant toute leur vie de travail, se transmettait de génération et génération, dit-il. Ma voie semblait toute tracée, mais ma mère, une Montréalaise, passionnée de lecture, voulait que l’on fasse des études. » Après son cours classique, il fréquente donc l’Université de Montréal et y obtient un baccalauréat en biologie (1963). Il fait ensuite une incursion dans le domaine de la pêche expérimentale, « jusqu’à ce que les pêcheurs et leur technologie m’intéressent plus que le poisson », ajoute-t-il. Ses recherches en archives et l’enquête ethnographique réalisées dans le cadre de sa maîtrise en anthropologie (1967) conduisent à la publication du livre La pêche sur le Saint-Laurent (Boréal, 1979), un ouvrage défini comme un répertoire des méthodes et des engins de capture traditionnels, mais qui comporte de nombreuses données pour une histoire générale de la technologie de la pêche au Québec. Dans son avant-propos, il exprime déjà sa préférence pour les équipes multidisciplinaires, qui seules lui « apparaissent susceptibles de pouvoir faire progresser les connaissances de façon significative ». Ce point de vue marquera l’ensemble de sa carrière.

Dès les années 60, Marcel Moussette s’intéresse à l’archéologie historique nord-américaine. Archéologue puis historien de la culture matérielle pour Parcs Canada à Ottawa, il mène diverses recherches, la principale portant sur le chauffage, « un aspect central de l’adaptation des nouveaux venus européens au climat rigoureux de la vallée du Saint-Laurent ». Sa thèse de doctorat en arts et traditions populaires présentée à l’Université Laval, intitulée Le chauffage domestique au Canada (Presses de l’Université Laval, 1983), lui vaut la médaille Luc-Lacourcière, décernée annuellement par le Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions de l’Université Laval, le CELAT, à l’auteur du meilleur ouvrage en ethnologie de l’Amérique française. De 1975 à 1980, il participe à la mise sur pied de l’équipe de recherche en culture matérielle du bureau régional de Parcs Canada à Québec et la dirige.

C’est dans ce contexte, puis comme professeur à l’Université Laval à partir de 1981, qu’il pose les jalons de l’archéologie historique au Québec. Sa démarche rigoureuse l’amène à insister sur l’acquisition d’un vocabulaire exact, à établir des cadres de classification des objets ainsi qu’à réfléchir sur les théories et les techniques permettant d’appréhender les sites. Il est membre du Groupe de recherche en archéométrie de cette université dès ses débuts : « La conception de l’archéologie historique a évolué. D’abord marquée par les sciences humaines, au Québec elle s’est tournée de plus en plus vers les sciences pures dans les années 90. Ce changement est bienvenu, mais je crois qu’il faut quand même conserver un équilibre entre l’approche humaniste et celle plus technique de l’archéométrie. »

À l’Université Laval, Marcel Moussette enseigne tant en ethnologie qu’en archéologie, et ce, aux trois cycles. Il est également à l’origine d’un chantier-école et d’un laboratoire d’archéologie, devenus une référence. Son engagement conduit à la signature de deux ententes de fouilles archéologiques entre l’Université et des municipalités qu’il connaît bien et où se trouvent des arrondissements historiques, les villes de Québec et de La Prairie. Ces ententes contribuent à la formation pratique et théorique de plusieurs archéologues. Dans ce cadre, il dirige une cinquantaine de thèses et de mémoires et collabore à la révision ou à l’élaboration de programmes en ethnologie et en archéologie. Si bien qu’en 2009, Laval est la seule université de langue française en Amérique à offrir des diplômes en archéologie aux trois cycles. « L’enseignement universitaire et la direction de travaux de recherche ont été pour moi l’occasion de partager ma connaissance et mon expérience du métier, mais aussi d’établir une relation intellectuelle durable avec mes étudiants, la nouvelle génération, un dialogue qui continue de porter fruit jusqu’à ce jour! », souligne-t-il. L’œuvre de Marcel Moussette au sein de l’Université Laval est de plus indissociable du CELAT, dont il est l’un des chercheurs depuis 1982 et qu’il dirige de 2003 à 2006.

Par ailleurs, son esprit curieux explore plus particulièrement les traces de la Nouvelle-France en Amérique. Il scrute notamment les liens entre l’humain et son environnement terrestre et aquatique, tant en milieu urbain que rural. Mentionnons la fouille du premier Palais de l’intendant à Québec, de 1982 à 1990, et celle des sites ruraux de l’île aux Oies, de 1987 à 1997, pour lesquelles il a rédigé les synthèses Le site du Palais de l’intendant à Québec : genèse et structuration d’un lieu urbain (Septentrion, 1994) et Prendre la mesure des ombres : archéologie du site Rocher-de-la-Chapelle, île aux Oies (Éditions GID, automne 2009).

Marcel Moussette a constamment eu le souci de transmettre son savoir, que ce soit par des écrits, des communications ou encore des expositions. Sollicité par de nombreux comités à vocation patrimoniale, il a entre autres siégé à la Commission des biens culturels du Québec. Ses travaux lui ont permis de nouer des liens avec de nombreux chercheurs. La Société des Dix, qui réunit depuis 1935 dix spécialistes des sciences humaines préoccupés par le fait français au Québec et en Amérique, l’a accueilli dans ses rangs en 1997. De même, la médaille J. C. Harrington de la Society for Historical Archaeology, une des plus hautes distinctions dans cette spécialité, lui a été décernée en Grande-Bretagne en 2005. « La reconnaissance de l’archéologie au Québec a fait des progrès remarquables. Mais il faudrait faire plus de place à la recherche. Jusqu’à présent, ce sont surtout les grandes villes qui ont bénéficié de fouilles suivies d’analyses approfondies. Toutes les localités devraient avoir une possibilité d’accès à ce patrimoine », précise-t-il.

L’imagination de Marcel Moussette ne s’exprime pas seulement dans ses saisissantes reconstitutions du passé à partir des objets archéologiques; sa ferveur pour le récit l’a aussi entraîné à publier deux romans. « Il me faut mon heure de fiction chaque jour », avoue-t-il, et il aime bien suivre un auteur à travers l’ensemble de son œuvre, par exemple le créateur du roman fantastique Le Maître et Marguerite, l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov, ou encore l’Américaine Louise Erdrich qui explore en profondeur l’âme amérindienne. Sur un plan tout aussi personnel, il parle de sa famille comme « d’un lieu de liberté, de créativité et d’enrichissement mutuel ».

Bien qu’ayant pris sa retraite en 2007, Marcel Moussette est toujours professeur associé en archéologie au Département d’histoire de l’Université Laval et contribue à la formation d’étudiants aux cycles supérieurs. Il est également chercheur associé au CELAT. Des projets? Il parachève une synthèse très attendue sur l’archéologie de la présence française en Amérique, en collaboration avec un chercheur de l’Université de South Alabama. Et ensuite? Peut-être un voyage en Italie « pour admirer d’autres toiles de Caravaggio et pour retourner à Venise » et peut-être aussi entreprendre une nouvelle œuvre de fiction…

En 2009, le prix Gérard-Morisset récompense pour la première fois une carrière consacrée à l’archéologique historique. Au-delà de l’hommage, Marcel Moussette y voit « une consécration de ce champ de recherche par la société québécoise, qui s’est ainsi donné une autre façon de mieux connaître et comprendre son passé à partir des traces et vestiges matériels enfouis dans le sol ».

Monique C. Cormier

Aux yeux de Monique C. Cormier, « une langue, c’est comme une fleur, il faut décider de la place à lui faire parmi les autres dans le jardin, la surveiller, la nourrir et, bien sûr, dit-elle avec le sourire, lui montrer qu’on l’aime ». Cette métaphore illustre bien la mission que, devant ses étudiants, à travers ses recherches scientifiques, avec les professionnels de la langue ou encore auprès du grand public, la lauréate du prix Georges-Émile-Lapalme poursuit depuis le début de sa carrière : contribuer à l’affermissement de la langue française et stimuler sa vitalité.

C’est au Collège de l’Assomption, où elle fait ses études secondaires et collégiales, que Monique C. Cormier développe son intérêt pour les langues et les mots. « J’ai eu la chance de suivre des cours de littérature avec l’abbé Maurice Contant, un professeur qui a été particulièrement déterminant dans le choix de ma carrière », affirme-t-elle.

Après avoir terminé son baccalauréat spécialisé en traduction à l’Université de Montréal, Monique C. Cormier se fait offrir d’y donner, en 1977, un cours à la Faculté de l’éducation permanente. « C’était tout un défi de me retrouver, à 23 ans, devant une classe d’étudiants plus âgés que moi. »

L’expérience se révèle cependant extrêmement stimulante et elle lui donne le goût d’entreprendre une carrière universitaire. Des études de cycles supérieurs s’imposent donc. Tout en travaillant comme terminologue, Monique C. Cormier complète sa maîtrise à l’Université de Montréal. Pour ses études doctorales, elle opte pour l’Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3, un choix judicieux qui lui permet d’établir des contacts qui s’avéreront précieux pour la suite de sa carrière. Elle donne comme exemple Alain Rey, longtemps aux Dictionnaires Le Robert et lexicographe réputé. « Il était membre du jury lorsque j’ai soutenu ma thèse de doctorat », se souvient-elle.

Elle arrive ainsi à se créer rapidement un réseau professionnel français d’envergure qui lui reste fidèle même si elle revient rapidement au Québec, dans la capitale, pour enseigner à l’Université Laval. La professeure y demeure deux ans : une période charnière puisqu’elle se lie d’amitié avec Jean-Claude Boulanger, « l’un des grands spécialistes de la description du français au Québec », avec qui elle signera de nombreux travaux scientifiques.

Monique C. Cormier accepte par la suite un poste de professeure au Département de linguistique et de traduction à l’Université de Montréal : « J’y ai trouvé un véritable lieu d’épanouissement intellectuel et professionnel », précise-t-elle. Elle dirige les recherches de près de 80 étudiants à la maîtrise et au doctorat « dont plusieurs, dit-elle fièrement, occupent maintenant un poste de professeur ou de chercheur dans une université canadienne », ce qui est remarquable dans son domaine. En 1998, la Faculté des arts et des sciences lui décerne le Prix d’excellence en enseignement, secteur lettres et sciences humaines. La même année, l’Université de Montréal lui demande de siéger à son Comité ad hoc sur la place du français. Elle y avance l’idée que l’Université se dote d’une politique linguistique. « J’ai fait valoir que c’était essentiel pour encadrer l’utilisation du français, le promouvoir et définir la place qu’on voulait lui accorder par rapport aux autres langues », explique-t-elle.

En visant toutes les universités québécoises, elle reprend cette proposition de façon formelle en janvier 2001, dans le cadre de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, présidée par Gérald Larose. La Commission en fait sa 48e recommandation, sur les 138 qu’elle soumet au gouvernement du Québec en août 2001. Pendant ce temps, le Comité ad hoc sur la place du français à l’Université de Montréal propose à l’Assemblée universitaire, en novembre 2001, l’adoption d’une politique linguistique que le Conseil de l’Université entérine quelques semaines plus tard.

Le gouvernement du Québec modifie ensuite la Charte de la langue française pour exiger des universités qu’elles adoptent une politique linguistique. Les établissements québécois ont maintenant tous emboîté le pas. « C’est la preuve que, sur le plan collectif, la langue peut faire l’objet d’initiatives qui seront soutenues par l’État, si celui-ci le juge opportun », indique celle qui est aujourd’hui professeure titulaire et vice-doyenne aux affaires professorales à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal.

Invitée régulièrement à la Journée des dictionnaires qui se déroule en France depuis 1993, la professeure Cormier a l’idée d’adapter le concept élaboré par son collègue et ami Jean Pruvost pour en faire une version québécoise en 2003. « Je voulais que cette journée soit accessible, que tout le monde puisse en profiter, alors qu’en France, cette journée s’adresse d’abord aux universitaires. » Puisque l’événement est couronné de succès, l’organisatrice réitère l’expérience en 2005 et en 2008.

Ce n’est pas un hasard si Monique C. Cormier a décidé de créer plusieurs activités autour de cet « ouvrage mythique » qu’est le dictionnaire. Il occupe la première place dans la vie de cette chercheuse qui a choisi comme domaine l’histoire des dictionnaires, en particulier les ouvrages bilingues français-anglais des XVIIe et XVIIIe siècles. Elle s’intéresse entre autres à la contribution des huguenots au développement de la lexicographie bilingue. La qualité et l’importance de ses travaux lui ont valu plusieurs prix et distinctions, notamment de la Dictionary Society of North America; en 2007, elle est élue à la Société royale du Canada, la plus haute distinction qu’un universitaire puisse recevoir au Canada en qualité de scientifique.

Des recherches prenantes et un engagement profond dans la communauté universitaire n’empêchent pas Monique C. Cormier, terminologue agréée, d’être active au sein de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Membre du conseil d’administration pendant plus de dix ans, elle en est la vice-présidente de 2000 à 2003 et la présidente de 2003 à 2006, postes dans lesquels elle s’emploie à rehausser tout particulièrement le statut et la fierté des langagiers. En reconnaissance de son apport, elle reçoit coup sur coup le Prix hommage 2007 du Bureau de la traduction du gouvernement du Canada et le Mérite 2007 du Conseil interprofessionnel du Québec.

C’est pour son infatigable dévouement envers la langue française et les façons originales de la mettre en valeur qu’elle a explorées comme professeure, chercheuse, professionnelle et citoyenne que Monique C. Cormier se voit remettre le prix Georges-Émile-Lapalme, la plus haute distinction accordée à une personne ayant contribué de façon exceptionnelle à la qualité et au rayonnement de la langue française dans la société québécoise.

Roland Lepage

Né à l’aube de la Grande Crise, élevé dans une famille modeste qui a su malgré tout attiser son sens de l’émerveillement, Roland Lepage illumine les scènes de théâtre et l’écran de nos téléviseurs depuis bientôt soixante-cinq ans. Ce natif de Québec, dont l’esprit et le cœur n’ont pas de frontières, a participé de tout son être aux années d’affirmation nationale et œuvré à l’épanouissement des écritures d’ici, tout en multipliant les voyages en France, en Italie, en Angleterre et ailleurs. Cet homme amoureux de la langue française, mais aussi polyglotte et désireux de bâtir des ponts entre les pays et les cultures, a déployé son art magistral en quelque cent productions théâtrales. Il n’a cessé de témoigner, de toutes les manières et en excellant dans tous les métiers du théâtre – interprétation, direction artistique, enseignement, écriture, traduction –, de la très haute idée qu’il se fait de son métier, de sa langue et des arts de la scène.

Élève au Petit Séminaire de Québec, il poursuit des études classiques et – fait très rare – obtient à l’âge de vingt ans une licence ès lettres (latin, grec, français) à l’Université Laval. Parallèlement, dès l’adolescence, il monte sur les planches et joint les rangs des Comédiens de la Nef, compagnie fondée à Québec par Pierre Boucher avec, entre autres, Paul Hébert. Et dans l’immédiat après-guerre, il se retrouve à Bordeaux, où il interprète entre autres Molière, Marivaux, Cocteau, Giraudoux – le même Giraudoux dont il adaptera plus tard La Folle de Chaillot – et grandit comme jeune acteur dans l’esprit de l’homme de théâtre français Jean Vilar, fondateur du Festival d’Avignon, qui cherche à rendre le théâtre accessible au plus grand nombre.

Quelques allers-retours entre la France et le Québec, et voilà Roland Lepage installé à Montréal, où il joue pour le Théâtre Club, pour l’Égrégore, auprès des défricheurs du théâtre de cette époque, et participe à la fois en tant qu’acteur et auteur à l’âge d’or de la radio et de la télévision jeunesse de Radio-Canada. Ainsi, de sa voix d’orgue imposant le respect et la tendresse, il enchante des générations d’enfants étendus à plat ventre sur le tapis du salon et rivés à La Ribouldingue et aux facéties de Monsieur Bedondaine. Ces mêmes enfants, devenus grands, n’oublieront pas de sitôt la manière recueillie, marmoréenne, avec laquelle il saura transmettre la parole de Daniel Danis, de Victor Hugo, de Corneille ou de George Bernard Shaw, sans fausse hiérarchie, avec une royale équanimité. Ardent défenseur d’une parole québécoise, le traducteur et adaptateur qu’est aussi Roland Lepage entre en dialogue intense et vibrant avec Tchekhov et Goldoni, Garcia Lorca et Ettore Scola, ou avec David Rudkin.

L’écriture, destinée à un jeune public ou aux grandes personnes qui n’ont pas oublié d’où elles viennent, quels liens les unissent au passé et à leur histoire, demeurera la ligne de basse continue de la vie de Roland Lepage, qui jamais ne s’interrompra et accompagnera et soutiendra toutes ses autres formes de création. L’amitié d’André Pagé, un homme qui aura une importance capitale dans sa carrière, l’amène à œuvrer à l’École nationale de théâtre du Canada au début des années 70, cette période de bouillonnement exceptionnel au cours de laquelle une dramaturgie québécoise voit le jour, désencombrée des modèles français et proprement souveraine. Ainsi écrit-il des textes d’abord créés par les étudiants de l’École et qui connaîtront ensuite une large diffusion. Le Temps d’une vie, l’une des pièces les plus jouées de notre répertoire et qui lui a valu en 1979 le Trophée Chalmers pour la meilleure pièce canadienne présentée à Toronto, La Complainte des hivers rouges, puis La Pétaudière, Icare, même ses traductions et réappropriations d’œuvres étrangères porteront la marque de sa voix, de son style, de ses préoccupations, de sa vision humaniste et fraternelle du monde, de son amour indomptable de la langue.

Un amour tout aussi incoercible qui l’amènera à mordre dans la prose de Jean Marc Dalpé – « j’aime m’en mettre plein la bouche », dit-il avec gourmandise! – ou de tant d’autres auteurs d’ici et d’ailleurs avec un mélange de gouaillerie, de respect et d’admiration non feinte. Pas étonnant qu’il ait été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres de la République française en 1995 « en reconnaissance pour services rendus à la culture française ». Aussi à l’aise dans les fourberies moliéresques que dans le drapé racinien, le comédien Roland Lepage sait déployer un jour son goût pour les branquignolleries et affirmer le lendemain sa haute compréhension du tragique, son sens de l’Histoire et son aisance à porter haut et fort les verbes les plus exigeants. Ainsi, entre la drôlerie et l’inquiétude, entre la fantaisie et l’absolue vérité du sentiment, entre les personnages clownesques de La Boîte à surprises et la clairvoyance et la sagesse d’un Phoenixdans l’Andromaque de Racine ou d’un Tirésias dans l’Antigone de Sophocle, Roland Lepage a manié avec légèreté et en déjouant les étiquettes le plaisir de séduire, de faire rire, d’éveiller et de conscientiser. Il a aussi sans cesse réaffirmé qu’il ne saurait y avoir aucune création vivante qui vaille si elle ne se rattache à la fois à la nécessité absolue de l’invention et à la prise en compte de ce qui nous a été légué, et qu’il convient sans fin de réactiver.

Avec rigueur, rectitude, courage même parfois, avec, sans contredit, une morale de l’art, avec la fierté et le sens de la responsabilité que signifie jouer devant des publics qui ne sont pas toujours des habitués du théâtre et des grands textes, Roland Lepage est demeuré fidèle aux exigences de son métier aux visages multiples, sans cesser de défendre bec et ongles le talent des acteurs et concepteurs de Québec, de leur rendre toute l’attention qu’ils méritent. C’est ainsi qu’à titre de directeur artistique du Théâtre du Trident, il imprime une marque encore visible aujourd’hui et permet à des générations d’artistes de théâtre de la capitale de s’affirmer dans de grands rôles et de grandes productions. Un engagement humain et artistique qui ne manquera pas de modifier le paysage du théâtre à Québec.

Sage et posé, mais également doté de cette faculté de s’emporter contre une époque qui ne fait pas à la culture et à l’art toute la place qu’ils devraient occuper, irréductible à une seule manière de faire, le caméléon Roland Lepage a tenu au chaud plusieurs amours, qui aujourd’hui le lui rendent bien et fleurissent en harmonie. Avec son flegme souriant, sa méfiance naturelle à l’égard des chapelles et des clans, sa pudeur et son bon sens, avec l’élégance d’un prince, il incarne la générosité même. Et il a réussi la prouesse, malgré les centaines de personnages qu’il a incarnés à la scène et à la télévision, de rester lui-même, ce Roland Lepage qui aime les mots, la rythmique et la musicalité des langues, l’univers fascinant du théâtre, l’Histoire et les histoires.

Denise Desautels

« Archéologue de l’intime », comme elle se définit elle-même, et « écrivaine de la douleur », Denise Desautels utilise les mots pour en découdre continûment avec la mort, le deuil, l’absence et leurs conséquences sur la suite des choses. De cette pérégrination en terres noires où s’entremêlent recueils de poèmes, livres d’artiste, récits, correspondances et dramatiques radiophoniques a surgi une œuvre d’une cohérence, d’une intensité et, paradoxalement, d’une luminosité rares.

Le moment fondateur de cette œuvre poétique aujourd’hui considérée comme majeure se situe le 6 mai 1950. Denise Desautels a 5 ans. « Cette nuit-là, une seconde insensée a marqué pour toujours la vie de ma mère, celle de mon frère et la mienne », écrira-t-elle presque quarante ans plus tard dans le récit Ce fauve, le Bonheur. La mort du père, fauché par une crise cardiaque, sera suivie de plusieurs autres. Or dans l’appartement du plateau Mont-Royal, il n’en faut pas parler. « Les disparitions, le silence, les deuils empêchés auraient pu finir par provoquer une vraie catastrophe si je les avais laissés à eux-mêmes dans l’ombre, si je ne leur avais pas donné forme en écriture », dit aujourd’hui Denise Desautels.E

Elle considère La promeneuse et l’oiseau, publié en 1980, comme son premier texte, celui où elle a trouvé sa voix propre. Ce livre d’où sourd une conscience de la condition des femmes placera son auteure parmi les figures emblématiques de l’écriture au féminin. Et en 2009, Denise Desautels continue de se situer comme « une femme qui écrit », d’affirmer dans son écriture un je féminin. « Notre désir, notre sexualité, notre façon d’être au monde, tout cela n’est pas neutre! Alors pourquoi voudrait-on que l’écriture, qui prend naissance dans le lieu de l’intime, le soit? »

C’est dans La promeneuse et l’oiseau qu’est pour la première fois convoquée la mort du père à titre de moteur de l’écriture, de souvenir à partir duquel se tisser une mémoire. L’événement fut de nouveau amené à l’avant-plan dans Ce fauve, le Bonheur, donc, et aussi dans Le cœur et autres mélancolies, écrit en 2005 pendant un séjour en résidence à Rennes (et publié en 2007). On peut voir là la nécessité de réinterroger, à la faveur des années écoulées et par la médiation d’un langage devenu forcément autre, ce qui est à l’origine de la douleur. « Il faut prendre en charge la douleur, la sienne propre et celle du monde », croit Denise Desautels. Et toujours recommencer, parce que « le sens se dérobe sans cesse ». Nul n’est plus révélateur de sa démarche que Sisyphe, dont elle fait un porteur « de désespoir et d’utopie ».

À Ce fauve, le Bonheur succéderont Tombeau de Lou, publié en 2000, et Pendant la mort, publié en 2002. Le premier se présente comme une suite de textes inspirés de Lou, la « sœur de sang » qui vient de mourir d’un cancer; le second peut être vu comme une longue lettre à la mère mourante. Livres cathartiques mais très forts, ils comptent parmi les plus beaux exemples d’une démarche en vertu de laquelle l’autobiographique n’est légitime que s’il mène à quelque chose d’universel. Ainsi des textes sur la mort de Lou ou sur celle de la mère ne trouvent une pertinence que s’ils sont, au final, des textes sur la mort, ou encore sur la mère.

La démarche de la poète se caractérise aussi par un dialogue fécond avec les artistes visuels, par exemple Jocelyne Alloucherie, Betty Goodwin, Francine Simonin, Françoise Sullivan ou Irene F. Whittome. Il est vrai qu’au Noroît, son éditeur habituel, la pratique est d’associer arts visuels et poésie. Mais souvent Denise Desautels, elle, écrit « autour » des œuvres, et démontre qu’il est alors possible de produire un texte original et fort. Ainsi Leçons de Venise (autour de trois sculptures de Michel Goulet) sera lauréat du Grand Prix de poésie de la fondation Les Forges en 1991; Le saut de l’ange (autour d’objets de Martha Townsend) sera récompensé du prix du Gouverneur général du Canada en 1993; Tombeau de Lou (autour des Visions domestiques d’Alain Laframboise) sera primé par la Société des écrivains canadiens et la Société Radio-Canada… « Aller vers le travail de quelqu’un d’autre me permet de déplacer mon imaginaire, de le secouer, dit-elle. De revenir vers mon propre travail avec de nouvelles questions. » Elle a en outre collaboré à nombre de livres d’artistes et de catalogues d’exposition, et plusieurs de ces textes à peu près inaccessibles ont été fort heureusement regroupés en 2007 dans le recueil L’œil au ralenti.

Denise Desautels dira qu’ultimement, c’est peut-être la peur de se répéter, de reprendre tranquillement ses obsessions d’un livre à l’autre qui l’a fait s’approcher des arts visuels. Il reste que cet aspect de son travail est depuis longtemps reconnu. Ainsi en 1986, elle avait été responsable, avec le critique d’art Gilles Daigneault, d’un numéro spécial de la revue La nouvelle barre du jour dans lequel étaient jumelés 23 artistes visuels et 23 poètes, dont Betty Goodwin, Michel Goulet, Raymonde April, Louise Robert, Nicole Brossard, Hugues Corriveau, Louise Dupré et Paul Chanel Malenfant. En 1988, elle était invitée à participer à l’exposition multidisciplinaire et internationale Territoires d’artistes/Paysages verticaux organisée par le Musée national des beaux-arts du Québec. Et hors frontières, on la sollicite régulièrement comme conférencière à l’occasion d’événements sur les rapports entre l’écriture et les arts visuels.

De même, la poésie vibrante de Denise Desautels n’est pas sans résonner hors Québec. En 1999, alors que le Québec était l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris, elle recevait la médaille « Échelon Vermeil », la plus haute récompense décernée par la Ville lumière. Et en 2002, le poète Michel Deguy l’invitait, avec quelques écrivains, à répondre à la question « Que vaut le poème en ce début de troisième millénaire? », à la Bibliothèque nationale de France.

Elle dont les textes sont traduits notamment en anglais, en espagnol et en allemand a participé à des lectures publiques, rencontres et festivals à Paris, Berlin, Barcelone, Oslo, Damas, Beyrouth… Ce qui ne l’empêche pas, non plus, d’aller au Festival international de poésie de Trois-Rivières, et aussi à Rimouski, Rouyn-Noranda ou Caraquet. En fait pour Denise Desautels, les événements publics sont tous importants, car ils permettent aux poètes de rejoindre, « ceux qui ont peur du poème installé dans un livre et de tout le blanc qui l’encercle ». Et d’ajouter : « La poésie est encore là. Dans la marge le plus souvent, mais elle est là. »

Cet engagement envers la poésie même se double, chez Denise Desautels, d’un engagement dans le milieu. Membre de l’Académie des lettres du Québec depuis une quinzaine d’années, elle est aussi membre du comité organisateur de la Rencontre québécoise internationale des écrivains, événement annuel chapeauté par l’Académie, et responsable de plusieurs récitals de poésie. Tant son œuvre, composée d’une trentaine de titres, que sa présence active dans le milieu littéraire d’ici et son rayonnement à l’étranger ont valu à la poète, en 2005-2006, la bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec, destinée à souligner l’apport exceptionnel d’artistes chevronnés.

Toujours en processus d’écriture, Denise Desautels devrait publier deux recueils en 2010. « J’écris pour affronter mon propre cri, si semblable à tant d’autres, afin d’éviter qu’il se propage dans le monde, un monde qu’il ne faut surtout pas abandonner à lui-même; j’écris pour vivre mieux, pour que tout grandisse en moi et tout autour », dit-elle. Réciproquement, lire Denise Desautels, c’est lire grand.

Luc Vinet

On s’imagine souvent les mathématiciens comme des gens renfermés et n’ayant guère les pieds sur terre, à l’image du célèbre Professeur Tournesol. Luc Vinet est aux antipodes de ce stéréotype. Mathématicien et physicien brillant, il a voué une grande partie de sa carrière à l’organisation et au développement de la recherche et de ses institutions.

Luc Vinet naît à Montréal le 16 avril 1953. Ses parents l’imaginent ingénieur, lui se sent plutôt attiré par la physique théorique et les mathématiques. Dès l’école secondaire, il commence à lire sur le sujet, puis s’inscrit au collège avec une ambition : devenir professeur universitaire dans ces domaines, même si on le lui déconseille, car les possibilités d’emploi sont rares. À seize ans, il entre à l’Université de Montréal, décidé à réussir.

Luc Vinet est fasciné par l’incroyable efficacité des mathématiques à décrire des phénomènes naturels et à définir l’univers. Cet émerveillement constant le mène jusqu’à Paris, où il obtient un premier doctorat en physique théorique à l’Université Pierre-et-Marie-Curie en 1979, avant d’en décrocher un second l’année suivante, sur un sujet différent, à l’Université de Montréal. Le jeune chercheur fourmille d’idées. Il s’attaque d’abord aux équations de Yang-Mills, réputées extrêmement difficiles à résoudre. Tout au long de sa carrière, il s’intéressera particulièrement à la définition et à l’utilisation des symétries dans les modèles théoriques des systèmes physiques.

Luc Vinet s’exile ensuite brièvement aux États-Unis, le temps d’un stage au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), au cours duquel il rencontre sa future épouse. Mais c’est à Montréal que le scientifique espère développer un véritable groupe de recherche dans ses domaines de prédilection. En 1982, il revient à l’Université de Montréal comme chercheur boursier universitaire du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG). Il est nommé professeur titulaire dix ans plus tard.

Au département de physique, Luc Vinet recrute plusieurs de ses collègues et s’implique dans l’administration. Il lui semble naturel que ceux qui le suivront puissent bénéficier de meilleures conditions de travail que celles qu’il a connues au début de sa carrière. De 1993 à 1999, il dirige le Centre de recherches mathématiques (CRM). Sous sa gouverne, ce regroupement voit son financement doubler. Le CRM regroupe aujourd’hui 170 chercheurs et accueille chaque année environ 1 500 mathématiciens venus de partout dans le monde à la suite d’accords d’échange. Luc Vinet multiplie les contacts pour sortir les chercheurs de leur isolement. En 1999, il est à l’origine du MITACS, le réseau national de centres d’excellence en sciences mathématiques au Canada, puis du Réseau québécois de calcul de haute performance. Cette organisation permet aux scientifiques de toutes disciplines de mener des calculs complexes, que ce soit pour l’étude de nouveaux médicaments ou du climat.

Luc Vinet cherche aussi à faire sortir les mathématiques des universités, persuadé que le Québec ne retire pas assez de l’expertise de ses spécialistes. En 1996, il met sur pied et préside le Réseau de calcul et de modélisation mathématique (RCM2), un guichet unique d’expertise dans les domaines du calcul et de la modélisation, pour le compte d’une vingtaine d’entreprises partenaires. Avec Bell Canada, il conçoit aussi un nouveau modèle de collaboration directe : le Laboratoire universitaire Bell Emergis (LUBE), fondé en 1997, réunit des professionnels de Bell, des chercheurs académiques et des étudiants au sein d’équipes multidisciplinaires.

En parallèle, le chercheur poursuit ses travaux. En 1995, il démontre la conjecture de Macdonald et Stanley, qui avait résisté pendant plus de dix ans aux mathématiciens les plus chevronnés. Cette percée majeure en algèbre figure parmi les dix découvertes de l’année du magazine Québec Science. Auteur d’une centaine d’articles et de dix ouvrages scientifiques, il a donné depuis le début de sa carrière plus de 300 conférences dans le monde, en plus d’être professeur invité à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, et à l’Université de Californie, à Los Angeles.

En 1999, le mathématicien est choisi par l’Université McGill pour occuper le poste de vice-principal aux affaires académiques et celui de vice-recteur principal (provost), le plus important après celui de principal. Dès son arrivée, il met en œuvre un vaste plan de renouvellement du corps professoral visant à créer 1 000 postes en dix ans. Il atteint son objectif chaque année. Il pilote aussi la deuxième ronde de demandes de subventions à la Fondation canadienne pour l’innovation, la plus fructueuse que McGill ait connue à ce jour.

En juin 2005, Luc Vinet devient recteur de l’Université de Montréal. Il dégage une vision inspirée de cette grande institution qui s’articule autour de trois principes : toujours avoir l’étudiant au centre des préoccupations de l’Université; être en quête constante d’excellence autant en enseignement qu’en recherche; et œuvrer à faire de l’Université de Montréal une organisation moderne et exemplaire, forte d’une communauté solidaire et très engagée au sein de la société.

En quatre ans, le recteur Vinet chapeaute un nombre impressionnant d’initiatives : développement d’un nouveau campus et du projet des pavillons de sciences sur le terrain de la gare de triage d’Outremont acquis en 2006, création de l’École de santé publique, construction du Centre de biodiversité au Jardin botanique, établissement de la Cité du savoir à Laval… Luc Vinet est sur tous les fronts. Fervent défenseur de l’internationalisation des universités, il soutient que ces institutions doivent servir à appuyer ce qu’il nomme la « diplomatie du savoir ». Il encourage activement la participation du Canada à l’Espace européen de la recherche, tout en signant des contrats de solidarité avec des universités du Sud. L’infatigable recteur est aussi vice-président de la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec.

Entre deux missions, il trouve encore le temps de publier quelques articles scientifiques. Mais la force de rappel qui le maintient en piste, c’est avant tout sa famille, à laquelle il consacre le plus de temps possible. Sa femme, devenue neurologue après avoir repris des études à leur retour à Montréal, lui a donné trois garçons et une fille, aujourd’hui âgés de 11 à 19 ans. Toute la famille joue de la musique et s’adonne au ski. Le recteur n’a pas sollicité de second mandat. Pour l’instant, il aspire à relancer ses recherches, un peu délaissées ces derniers temps. Mais il avoue avoir bien d’autres projets en vue…

Otto Kuchel

Prague, 1967. Deux agents du KGB se présentent au domicile du Dr Otto Kuchel, professeur à l’Université Charles. Le médecin est aussitôt conduit en avion à Moscou, au chevet d’un malade dont il découvre alors l’identité : c’est Youri Andropov, chef suprême du KGB et futur président de l’URSS. Sans se laisser impressionner, le docteur Kuchel examine attentivement son patient et constate une grave maladie rénale. Au cours des mois suivants, le médecin revoit plusieurs fois Andropov et prend soin de sa santé chancelante.

Montréal, 1983. En pleine guerre froide, le monde retient son souffle alors qu’une rencontre au sommet est prévue entre les présidents Reagan et Andropov. Personne, à l’Ouest, ne connaît la vérité sur l’état de santé du chef d’État soviétique, que l’on croit très malade. À l’exception d’Otto Kuchel, devenu chercheur clinicien à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Le médecin contacte les autorités américaines et livre son diagnostic : Andropov, au mieux, n’en a plus que pour neuf mois. Cette information sera cruciale dans les négociations qui marqueront le début du réchauffement des relations Est-Ouest et éloigneront le spectre d’une nouvelle guerre mondiale. Andropov s’éteint en février 1984, exactement neuf mois plus tard.

Pour autant, le Dr Kuchel n’est pas homme à se vanter de son influence, ni de son immense expertise en médecine interne, en néphrologie et en endocrinologie. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de faire progresser les connaissances médicales pour assurer le bien-être de ses patients, quel que soit leur statut social. Auteur de six livres et de plus de 500 articles dans des publications spécialisées, cet homme extrêmement cultivé, à la personnalité empreinte de sagesse, se réjouit surtout que ses connaissances aient pu être reconnues par ses pairs et donner naissance à des traitements efficaces.

Otto Kuchel naît en 1924 à Spišská Stará Ves, un village de Tchécoslovaquie situé près de la frontière polonaise. Adolescent, il est déjà le bras droit de son père, médecin. Forcé d’attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour entreprendre ses études universitaires, il obtient son premier doctorat en médecine à l’Université Charles de Prague, en 1950. Il travaille sous la direction du Pr Joseph Charvat, son mentor, futur directeur de l’Organisation mondiale de la santé, et se spécialise en médecine interne, puis en endocrinologie. Il est nommé professeur dans cette même université en 1961.

En 1968, le docteur Otto Kuchel, son épouse Gabrielle et leurs deux enfants fuient Prague, envahie par l’armée soviétique. La famille traverse le rideau de fer juste avant qu’il ne se referme et se réfugie à Vienne, en Autriche, d’où le professeur cherche un nouveau poste. Le milieu scientifique américain l’attire depuis qu’il a été chercheur invité au Tennessee pendant un an, en 1966. Mais il préfère de loin l’environnement social et culturel de Montréal, où il a déjà noué des contacts avec Jacques Genest, qui vient tout juste de fonder l’IRCM.

La famille, qui a tout abandonné derrière elle, émigre au Canada. À 45 ans, Otto Kuchel est nommé chercheur principal à l’IRCM, puis l’année suivante, professeur titulaire à l’Université de Montréal, membre du service de néphrologie de l’Hôtel-Dieu et professeur associé au Département de médecine expérimentale de l’Université McGill. En 1970, il décroche son diplôme de spécialiste en néphrologie et en médecine interne du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada. De 1975 à 1996, il dirige le laboratoire des études du système nerveux autonome de l’IRCM. En 1999, il est nommé professeur émérite de l’Université de Montréal.

À Montréal, le Dr Otto Kuchel devient rapidement un des meilleurs spécialistes au monde de l’hypertension, dont il étudie et découvre plusieurs mécanismes fondamentaux. Plusieurs des nombreuses publications qu’il consacre à l’étude de cette maladie figurent parmi les articles les plus cités par la communauté scientifique dans ce domaine, preuve de leur grande valeur. Il est par exemple le premier à expliquer le rôle de la dopamine dans l’hypertension sensible au sel. Le traitement qu’il propose de l’œdème idiopathique, une maladie qui affecte souvent de jeunes femmes, est aujourd’hui partie des manuels de médecine, tout comme la description du syndrome de Page, qui affecte certaines personnes hypertendues.

S’exprimant couramment en sept langues, le médecin partage son temps entre la recherche, les consultations avec des patients et l’enseignement – il aura dirigé pas moins de 24 étudiants diplômés venant de seize pays pendant ses années à Montréal. Pratiquant une médecine de cœur, il est très apprécié de ses patients qu’il prend le temps d’écouter et de comprendre, même à l’heure où la médecine tend à se dépersonnaliser.

Travaillant sans relâche, le médecin trouve aussi le temps de participer aux recherches de la compagnie Abbott pour la conception de médicaments cardiovasculaires, de participer à des comités des National Institutes of Health des États-Unis, et de conseiller Hydro-Québec sur la santé des personnes vivant à proximité de lignes à haute tension. Il s’implique dans plusieurs organismes comme la Fondation des maladies du cœur du Québec, la Société canadienne d’hypertension artérielle et la Fondation canadienne des maladies du cœur. Il donne aussi des dizaines de conférences partout dans le monde, notamment aux États-Unis, en Chine, au Japon, au Brésil ou en Suisse.

Chaque fois que l’occasion lui en est donnée, le docteur Kuchel fait l’éloge de ses proches qui l’ont appuyé tout au long d’une vie menée tambour battant. Ses trois enfants (le dernier est né peu de temps après l’arrivée de la famille en sol québécois) ont réussi de brillantes études et mènent à leur tour des carrières remarquées : son fils est professeur en gériatrie, l’une de ses filles est avocate et l’autre, docteure en psychologie.

Otto Kuchel a reçu plusieurs distinctions tout au long de sa carrière. Fellow de la Société royale de médecine de Londres en 1992, membre de l’Institut canadien de médecine académique en 1994, le médecin a aussi reçu le titre de Chevalier de l’Ordre national du Québec en 1999 et le Prix de l’œuvre scientifique de l’Association des médecins de langue française du Canada, en 2000. Même après avoir officiellement pris sa retraite en 2001, Otto Kuchel n’a jamais cessé d’entretenir d’étroites relations avec la communauté scientifique, et même avec certains de ses anciens patients. En 2009, à l’âge de 85 ans, cet homme infatigable a encore été invité au congrès mondial de santé à Berlin, pour parler de l’une de ses découvertes qui permet d’aider les astronautes à garder une tension artérielle normale lorsqu’ils se mettent debout à leur retour sur la Terre!

Victoria Kaspi

Depuis leur découverte dans les années 60, les étoiles à neutrons n’ont cessé de fasciner les astronomes. Résultats de l’explosion d’étoiles plus massives, ces minuscules objets célestes, qui ne mesurent que de 15 à 20 km de diamètre, renferment plus de matière que le Soleil. Ils tournent sur eux-mêmes à des vitesses folles et possèdent un champ magnétique des milliards de fois plus intense que celui de la Terre. Dans les dernières années, l’astrophysicienne Victoria Kaspi s’est imposée sur la scène internationale comme une leader incontestée de la recherche sur les étoiles à neutrons. Aussi à l’aise derrière la lunette d’un télescope que dans la rédaction d’articles scientifiques pour les meilleures revues savantes, la professeure de l’Université McGill est à l’origine de nombreuses découvertes qui ont révolutionné la compréhension de ces étoiles, dont elle a aussi su tirer profit pour valider certaines théories de la physique.

Victoria Kaspi naît en 1967 à Austin, au Texas. Son père, originaire d’Israël, y termine son doctorat en littérature alors que sa mère, native de Montréal, travaille comme technicienne à l’hôpital. La petite fille a sept ans lorsque la famille déménage à Montréal. Bientôt, Victoria abandonne ses poupées et ses jeux de construction alors que son frère, un peu plus âgé, lui fait découvrir la science-fiction. Elle devient vite une inconditionnelle de la série Star Trek et dévore les livres comme le roman A Wrinkle in Time (Un raccourci dans le temps), qui la marque profondément. Adolescente, elle est aussi une grande partisane du hockeyeur Guy Lafleur.

Victoria Kaspi étudie d’abord la physique à l’Université McGill. Étudiante brillante, elle est acceptée en maîtrise dans plusieurs universités prestigieuses. Elle choisit celle de Princeton, au New Jersey, pour le sujet de recherche qui lui est offert, mais aussi parce qu’elle n’est pas trop loin de Montréal. Au doctorat, elle a pour mentor l’astrophysicien de renommée mondiale Joseph Taylor, qui obtient le prix Nobel de physique pour ses travaux en radioastronomie en 1993, le lendemain du jour où la jeune chercheuse soutient sa thèse.

Dès lors, l’astrophysicienne est lancée. Elle enchaîne les stages de recherche dans les meilleurs laboratoires américains de pointe. D’abord attachée de recherche au California Institute of Technology, elle décroche une prestigieuse bourse postdoctorale pour travailler avec le télescope spatial Hubble, au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, puis au Massachusetts Institute of Technology (MIT). C’est là qu’elle est nommée professeure en 1997, avant de rejoindre l’Université McGill en 1999.

Touche-à-tout de génie, Victoria Kaspi consacre l’essentiel de ses travaux aux étoiles à neutrons, combinant des techniques variées pour étudier ces objets célestes sous toutes leurs facettes. Elle s’intéresse autant aux pulsars, des étoiles à neutrons visibles par les ondes radio qu’elles émettent, qu’aux magnétars, des étoiles dotées d’un magnétisme extrême. L’astrophysicienne est l’auteure de plus de 140 publications scientifiques et d’autant de conférences spécialisées. Plusieurs de ses découvertes, publiées dans des revues prestigieuses comme Science et Nature, ont été rapportées par des médias du monde entier.

En 2005, son équipe découvre pas moins de vingt pulsars dans un même amas d’étoiles au sein de la Voie lactée. L’année suivante, elle repère le pulsar ayant la rotation la plus rapide connue à ce jour. Cette étoile de seulement 10 km de diamètre, pesant plus que le Soleil, tourne sur elle-même 716 fois par seconde! Cette observation a fracassé un record vieux de 23 ans et éclairé d’un jour nouveau les connaissances sur la matière à très haute densité.

Récemment, Victoria Kaspi et ses collaborateurs ont détecté un champ magnétique exceptionnellement intense dans une étoile à neutrons. Cette découverte révolutionnaire ouvre la voie à une nouvelle théorie des étoiles compactes. La professeure Kaspi sait aussi utiliser les étoiles à neutrons pour valider ce que prédit la théorie. C’est à son équipe que l’on doit le test le plus rigoureux publié à ce jour de la théorie générale de la relativité d’Albert Einstein.

Vicky, comme l’appellent ses collègues et ses étudiants, est une femme de défis, reconnue pour sa persévérance et pour son esprit d’innovation. Instigatrice du groupe d’astrophysique de l’Université McGill, elle est aussi titulaire de la chaire Lorne-Trottier d’astrophysique et de cosmologie et de la chaire de recherche du Canada d’astrophysique d’observation. La chercheuse se double d’une pédagogue hors pair qui attire les meilleurs étudiants. En à peine dix ans, Victoria Kaspi a supervisé près d’une trentaine de projets de recherche menés par des étudiants, du premier cycle jusqu’au postdoctorat. Pendant ce même temps, elle a aussi donné naissance à trois bambins, aujourd’hui âgés de 8, 7 et 4 ans! Avec un mari cardiologue et des missions d’observation sur toute la planète, Victoria Kaspi est passée maître dans l’art de concilier famille et travail, stimulée par les joies qu’elle en retire de part et d’autre.

Malgré son jeune âge, la chercheuse a déjà reçu un nombre impressionnant de distinctions. En 2007, la Société royale du Canada, dont elle est membre, lui remet sa médaille Rutherford, et l’Association francophone pour le savoir lui décerne le prix Urgel-Archambault. En 2006, elle reçoit le prestigieux prix Steacie pour les sciences naturelles, attribué chaque année à un jeune scientifique au Canada. Victoria Kaspi a aussi été récipiendaire de la médaille Hertzberg de l’Association canadienne des physiciens, d’une bourse Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du prix Salpeter de l’Université Cornell, du prix « Jeunes explorateurs » de l’Institut canadien de recherche avancée, d’une bourse de recherche de la fondation Sloan, du prix Annie J. Cannon de la société américaine d’astronomie et d’une bourse de carrière de la National Science Foundation des États-Unis.

Au cours de sa carrière, Victoria Kaspi s’est également impliquée dans l’organisation de plus de vingt congrès scientifiques, tenus dans pas moins de dix pays. Et malgré un agenda chargé, cette chercheuse toujours enthousiaste et souriante prend régulièrement le temps de transmettre ses connaissances au plus grand nombre, à l’occasion de conférences publiques ou d’entrevues dans les médias.

André Gosselin

Il y a 25 ans, toutes les tomates et les laitues consommées durant l’hiver au Québec étaient importées de Floride, de Californie ou d’Israël. La saison des fraises, elle, se limitait à quelques semaines au début de l’été. Pourtant, les producteurs agricoles de l’époque utilisaient environ deux fois plus de pesticides qu’aujourd’hui. Grâce aux travaux de l’équipe du professeur André Gosselin et au dynamisme qu’il a insufflé à la recherche en horticulture au Québec, les choses ont bien changé. En mettant au point des techniques novatrices et en s’assurant qu’elles pouvaient être rapidement mises à profit, le chercheur a aidé le secteur québécois de l’agriculture à innover, à adopter de meilleures pratiques environnementales et même à créer des emplois.

Né en 1956 sur une ferme de l’île d’Orléans, André Gosselin est un pur produit du terroir québécois. Dans cette famille de six enfants, on a toujours consommé bien plus de fruits et de légumes que ce que conseillent les guides alimentaires! Sitôt son cours classique terminé, il s’inscrit au baccalauréat en agronomie à l’Université Laval, où se déroule toute sa carrière. Après un stage d’un an au Département d’horticulture de l’Université de Guelph, en Ontario, l’étudiant revient à Québec en 1978. Sous la direction du professeur Marc J. Trudel, il consacre sa maîtrise, puis son doctorat, aux techniques de culture en serre, avant d’être nommé professeur en 1984.

Son premier objectif : aider les producteurs maraîchers à s’affranchir des rigueurs de l’hiver pour pouvoir concurrencer les producteurs étrangers. Avec l’appui de plusieurs partenaires, dont Hydro-Québec, André Gosselin élabore une technologie d’éclairage photosynthétique qui prolonge la durée du jour et augmente l’ensoleillement de manière artificielle. À l’abri dans des serres, tomates, concombres, laitues et poivrons poussent désormais en toutes saisons.

Cette technique est rapidement adoptée par plusieurs entreprises au Québec, mais aussi dans les pays scandinaves, aux États-Unis, en France et en Belgique. Sans pour autant délaisser son laboratoire, le chercheur se fait entrepreneur. Avec l’aide de sa famille, André Gosselin fonde l’entreprise Les serres du Saint-Laurent, qui connaît un succès commercial retentissant avec ses tomates de serre vendues sous la marque Savoura. La compagnie née en 1989 emploie aujourd’hui 350 personnes. Elle produit plus de 220 tonnes de tomates par semaine dans six immenses serres réparties partout au Québec et dont la superficie totale équivaut à 34 terrains de football.

Par ailleurs, André Gosselin et ses collègues Yves Desjardins et Roger Bédard développent la culture du fraisier à production continue, dont on peut récolter les fruits de juin à septembre. Une vingtaine d’entreprises cultivent aujourd’hui ce type de fraises au Québec, dont Les Fraises de l’Île d’Orléans, fondée par le chercheur et sa famille en 1979. Il est aussi à l’origine des premiers cultivars de fraisiers et de framboisiers nutraceutiques au monde, qui contiennent un taux record d’antioxydants. En 2006, le professeur crée une nouvelle compagnie, Nutra Canada, pour commercialiser des extraits de ces petits fruits ainsi que des légumes et des plantes médicinales.

Mais, même si le succès commercial est au rendez-vous, André Gosselin reste avant tout un universitaire plus intéressé par les découvertes et les échanges avec ses étudiants que par le monde des affaires. Depuis ses débuts, il a publié quelque 150 articles scientifiques et donné plus de 300 conférences dans le monde. Professeur très apprécié, il a aussi encadré 80 étudiants diplômés et chercheurs postdoctoraux.

Pourtant, lorsqu’il commence sa carrière à l’Université Laval, la recherche en horticulture se résume à bien peu de choses : les laboratoires sont installés dans un ancien garage et les effectifs sont très limités. Conscient du potentiel des recherches dans ce domaine, André Gosselin se démène pour permettre le recrutement de nouveaux professeurs. En 1989, il fonde le Centre de recherches en horticulture, qui compte aujourd’hui 150 membres. Directeur du département de phytologie, puis doyen de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de 1995 à 1998, André Gosselin est à l’origine de la création de l’Institut des nutraceutiques et des aliments fonctionnels qui, avec ses 300 chercheurs, est aujourd’hui un chef de file de la recherche dans ce domaine au Canada.

Le professeur est aussi le père de l’Envirotron, pavillon de l’Université Laval construit en 1993 au coût de douze millions de dollars. Persuadé du bien-fondé de ce projet, il a su convaincre un nombre record d’entreprises privées d’investir dans les équipements et la bâtisse. C’est là d’ailleurs qu’en 1997, André Gosselin et son équipe réalisent un véritable exploit : préparer l’éclosion simultanée de quelque 2 000 plants pour les Floralies internationales de Québec. Le chercheur est l’un des cofondateurs de cet événement, qui a connu un grand succès touristique et horticole.

Sensible depuis toujours à la qualité de l’environnement, André Gosselin travaille aussi à améliorer les pratiques horticoles pour réduire leur impact. Avec son collègue Serge Yelle et plusieurs chercheurs, il invente une technologie de valorisation des résidus de désencrage pour la papeterie Daishowa de Québec. Les résultats obtenus persuadent même les plus réticents qu’il n’y a aucun danger à fertiliser des cultures avec ces résidus compostés. Cette technique a depuis été adoptée par plusieurs autres papeteries.

Toutes ces activités ont valu au professeur Gosselin d’être reconnu et honoré sur le plan international. En 1999, il est le premier Québécois francophone à recevoir le titre de Fellow de la Société américaine des sciences horticoles. À la demande de la Food and Agriculture Organization (FAO), le professeur de Québec donne des conférences dans plusieurs pays, dont la Pologne, l’Italie, l’Iran et la Lituanie. Il est aussi consultant scientifique auprès de nombreuses entreprises internationales. En 2009, il a coprésidé le congrès international Greensys 2009, qui a réuni à Québec plus de 500 spécialistes de la serriculture provenant de 30 pays.

Père de trois enfants, Guillaume, étudiant en génie mécanique, ainsi que Jeanne et David, des jumeaux de cinq ans, André Gosselin partage son temps entre la recherche, l’enseignement et sa famille. Depuis quelques années, il habite de nouveau à Saint-Laurent-de-l’Île-d’Orléans, sur le bord du fleuve. Le professeur ne manque pas de projets pour les années à venir : il aimerait, entre autres, explorer plus à fond le potentiel des plantes médicinales du Québec.