Marc Le Blanc

On parle régulièrement dans les médias d’une approche québécoise de la justice pour les jeunes ou encore d’un modèle québécois de l’intervention auprès des jeunes judiciarisés qui se distingue de ce qui est fait ailleurs au Canada, aux États-Unis ou en Europe. Il est tout à fait indiqué d’affirmer que Marc Le Blanc a conduit à la création de ce modèle québécois distinctif.

Docteur en criminologie et professeur émérite à l’École de criminologie et à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, où il a fait toutes ses études jusqu’au doctorat, Marc Le Blanc est, sans l’ombre d’un doute, un des criminologues qui a marqué de façon indélébile sa profession. Il a en effet apporté, au cours des quarante-cinq dernières années, une riche contribution scientifique à la recherche fondamentale et à la recherche appliquée.

Il n’est pas surprenant qu’il jouisse d’une réputation de précurseur et de chef de file en criminologie et en psychoéducation au Québec. Grâce à ses travaux intégratifs de nature multidisciplinaire, il est aussi reconnu par les chercheurs de différentes disciplines connexes telles que, notamment, la psychoéducation, la psychologie, la sociologie et le travail social.

Alors qu’il est jeune étudiant en sociologie, il prend connaissance de l’œuvre de Léon Gérin. Il est impressionné d’apprendre que ce sociologue a fait, au début du XXe siècle, des études empiriques sur les familles québécoises et qu’il en a extrait des politiques sociales, familiales et économiques, ainsi que des recommandations. Léon Gérin est un modèle pour lui. Il est donc d’autant plus honoré de recevoir ce Prix du Québec.

Les études menées par le professeur Le Blanc mettent en évidence les trois perspectives qui définissent la criminologie selon Denis Szabo, fondateur de la criminologie québécoise. Celles-ci sont : la perspective sociologique, qui analyse l’évolution de la conduite délinquante d’une génération à l’autre et selon les classes sociales; la perspective criminologique, qui prend en compte les facteurs individuels et l’environnement social et sociétal, particulièrement par des études longitudinales (c’est-à-dire par l’observation des mêmes individus tout au long de leur développement); et, finalement, la perspective éducative, qui se manifeste par une évaluation de l’implantation et de l’efficacité du modèle psychoéducatif de réadaptation pour les adolescents en difficulté.

« La criminologie est une science au carrefour de plusieurs disciplines, mais surtout une science appliquée qui doit se préoccuper des politiques et des pratiques concernant le phénomène criminel. C’est la prémisse qui a guidé l’ensemble de mes activités », précise-t-il.

Sa production scientifique fait rayonner le Québec dans le monde entier. D’une qualité et d’une ampleur exceptionnelles, elle a eu des retombées considérables sur la criminologie et la psychoéducation modernes.

Ses contributions théoriques permettent de mieux comprendre des concepts comme la précocité (ou âge d’apparition), l’aggravation (des délits mineurs aux délits graves) et le désistement (ou processus d’arrêt) des comportements criminels et antisociaux, théories qui sont maintenant omniprésentes en criminologie. Grâce à ses travaux innovateurs sur l’analyse des différents paramètres permettant de décrire le développement de la conduite délinquante et antisociale, il est un des pionniers de la perspective développementale, laquelle exerce désormais une influence paradigmatique dominante sur la criminologie contemporaine.

Une autre preuve de l’envergure et de la rigueur de son œuvre réside dans le fait qu’il a su démontrer comment la conduite délinquante évoluait avec l’âge selon certains stades (apparition, aggravation et désistement), et ce, tout en empruntant différentes trajectoires du développement. Dans un domaine dominé par la sociologie américaine, il a élargi les horizons théoriques et intégré des facteurs psychologiques individuels aux facteurs micro et macrosociaux.

Étudier le comportement humain sur une longue période

Ses contributions scientifiques qui découlent de son étude longitudinale, amorcée en 1972, comprennent une centaine d’articles scientifiques et deux livres (Fréchette & Le Blanc, 1987; Le Blanc & Fréchette, 1989). Cette étude, unique au monde, a évalué deux échantillons d’hommes québécois qui étaient adolescents au début des années 70. L’évaluation s’est faite de l’adolescence à l’âge adulte, à partir d’un échantillon d’adolescents judiciarisés et d’un échantillon représentatif de la population générale. Une quantité importante de renseignements sur les participants a été collectée, notamment en ce qui concerne leur conduite criminelle et antisociale ainsi que leur adaptation psychologique (personnalité) et sociale (famille, école, amis, travail, relations de couple, etc.). Cette analyse a permis de mieux comprendre les processus de développement du comportement criminel et antisocial, notamment la consommation et l’abus de psychotropes, la rébellion familiale, l’indiscipline scolaire, le décrochage scolaire, les conduites sexuelles à risque ou encore les caractéristiques des bandes de rue. Une synthèse de cette étude est actuellement en préparation et devrait être publiée en 2015.

Quant à ses contributions appliquées, elles regroupent la recherche évaluative, la recherche et développement et la mise au point d’instruments d’évaluation. Il entreprend ses travaux en recherche évaluative au début des années 70, au centre de réadaptation de Boscoville. Au cours des deux décennies suivantes, il réalisera également l’évaluation de différents programmes de prévention et de réadaptation pour les adolescents en difficulté.

Au début des années 90, il s’investit en recherche et développement. Il expérimente, avec des collègues, un modèle d’intervention différentielle tout à fait novateur, lequel propose des interventions différentes pour des types distincts d’adolescents en difficulté. Son rôle sera ensuite déterminant en ce qui a trait au développement de Boscoville 2000, qui deviendra dans les années 2000 un établissement à la fine pointe des connaissances pour le traitement des jeunes délinquants. Un programme inédit y sera implanté et évalué, augmentant ainsi l’efficacité des interventions de réadaptation.

Différents organismes offrant des services d’intervention aux adolescents en difficulté utilisent les instruments d’évaluation des problèmes d’adaptation qu’il a mis au point, soit le MASPAQ, mesures de l’adaptation sociale et psychologique pour les adolescents québécois, l’IHSAQ : inventaire d’habiletés sociales pour les adolescents québécois et le MEQIGAQ : mesures pour évaluer la qualité de l’intervention auprès d’un groupe d’enfants ou d’adolescents québécois. Ces instruments ont été construits et validés avec les méthodes psychométriques courantes et sont accompagnés d’un logiciel convivial pour les cliniciens.

De l’étude de données empiriques à l’élaboration de programmes et de politiques

La notoriété de Marc Le Blanc est indéniable tant dans les milieux universitaires que professionnels. Il a conseillé différents organismes, commissions scolaires, centres locaux de services communautaires (CLSC), centres jeunesse et ministères fédéraux et provinciaux à propos des lois, des politiques, des pratiques et des programmes relatifs aux délinquants. Les intervenants ont recours aux résultats de ses travaux dans le cadre de leur travail, alors que les professionnels du domaine s’y fient lors de leur prise de décisions. Ce rôle de conseil, il l’a également joué auprès d’instances gouvernementales à l’étranger. Un tel rayonnement dépasse largement celui de la moyenne des chercheurs universitaires au Canada ou à l’étranger. Ce parcours avant-gardiste et exemplaire, il le doit aussi à tous ceux qui ont croisé son chemin. « Tout au long de ma carrière, j’ai été appuyé par des collègues, des étudiants, des assistants, des professionnels de recherche et du personnel administratif sans qui il m’aurait été impossible de mener à bien ces travaux », confie-t-il.

L’influence du professeur Le Blanc sur la société québécoise s’observe par les formations données aux criminologues et aux psychoéducateurs depuis plus de vingt ans, par la relève scientifique ainsi que par l’amélioration de notre capacité collective à répondre adéquatement aux adolescents en difficulté. Il n’existe aucune formation digne de ce nom au Québec portant sur la délinquance qui n’accorde pas une place privilégiée aux connaissances issues de ses travaux. D’ailleurs, les multiples réimpressions des ouvrages Délinquances et délinquants et Traité de criminologie empirique ne sont qu’une illustration de cet état de fait.

Reconnu tant au Québec qu’à l’échelle internationale comme l’un des importants criminologues des vingt-cinq dernières années, le professeur Le Blanc a reçu, en 2012, le prix Sellin-Glueck, décerné par la Société américaine de criminologie, pour une contribution internationale exceptionnelle à son domaine. Il est le premier criminologue à recevoir le prix Léon-Gérin.

Gilles Saucier

Le nom de la firme Saucier + Perrotte architectes est indissociable de l’Usine C, siège de la compagnie de théâtre montréalaise Carbone 14. En 1995, l’ancienne usine Raymond, fabrique de confitures de fruits établie en 1913, était convertie en centre de création et de diffusion pluridisciplinaire. Pièce maîtresse de la régénération du quartier Centre-Sud, le complexe a acquis une renommée internationale tant en raison de sa programmation que de la qualité de ses installations physiques.

Gilles Saucier et André Perrotte, les premiers lauréats du prix Ernest-Cormier, ont toujours cheminé de concert. Tous deux étudiants à l’École d’architecture de l’Université Laval, où ils obtiennent leur diplôme en 1982, ils fondent leur propre cabinet en 1988, à Montréal. Ils se classent rapidement à l’avant-garde de la profession.

Les deux architectes s’illustrent d’abord dans des projets à caractère culturel, comme la rénovation du Théâtre du Rideau Vert et du Théâtre d’Aujourd’hui, en 1991. Mais de fait, c’est l’Usine C, complexe de 51 000 pi2 réalisé au coût de 5,6 millions de dollars, qui cristallise le caractère innovant de leur pratique. Ce concept très élaboré, qui obtient plusieurs récompenses, dont le Prix du mérite du Gouverneur général en 1997, repose sur la mise en valeur de la nature industrielle de l’édifice en béton et sur son inscription dans le tissu urbain. Certains éléments ont été juxtaposés au bâtiment existant, lequel a pratiquement été laissé à l’état d’origine.

Modèle d’épuration et d’intégration dans l’environnement physique, l’Usine C consacre une nouvelle façon de faire qui se prolonge lors de l’agrandissement de la Cinémathèque québécoise, complété en 1997. Pour cette dernière, la firme joue sur la vocation cinématographique du bâtiment, grâce à des effets de lumière, de transparence et de volumes induits notamment par des murs en verre, du béton à découvert et la déclinaison de noir, blanc et gris qui est l’un des éléments caractéristiques de la signature des architectes.

« Avant d’être une fonction, un bâtiment est un lieu qui évoque des sentiments, une mémoire. L’architecture a cette mission de stratifier, de déployer des lieux, de faire émerger des objets d’une mémoire inventée », estime Gilles Saucier. « L’architecture doit être pensée dans une perspective de pérennité : les bâtiments restent, ils modifient l’environnement et façonnent les villes », ajoute son complice André Perrotte.

Animés de cette vision, les deux architectes ne cessent de se questionner, d’inventer et de réinventer leur discipline, qui est aussi un art. Leurs réalisations sont intimement ancrées dans le territoire et le paysage qu’elles habitent et qualifient, que ceux-ci soient urbains ou ruraux. À cet égard, elles témoignent d’une extraordinaire faculté de saisir l’esprit, l’essence de ces espaces; des espaces qu’en quelque sorte elles « habillent » tout en leur donnant une signification et en les transcendant.

Partisans d’environnements fluides, ouverts, lumineux et épurés, Gilles Saucier et André Perrotte s’inscrivent dans un courant d’architecture contemporaine qu’ils ont eux-mêmes contribué à définir. Leur démarche s’appuie sur la recherche fondamentale au regard du processus de conception, de l’interprétation des sites et du rôle même de l’architecture. C’est d’ailleurs ce qui explique en partie leur participation à plusieurs concours, qui exigent un investissement financier considérable de leur part sans aucune garantie de retour. Fort heureusement, dans ce contexte, la sélection de l’architecte ne se fait pas sur la base du prix demandé, mais sur celle du concept proposé. « Les concours permettent d’alimenter une recherche qui nous apparaît essentielle », dit en substance le duo.

Pour Gilles Saucier et André Perrotte, les concours sont en somme des moments d’expérimentation et de dépassement de soi, des occasions privilégiées d’exprimer pleinement leur créativité, leur esthétique. Ils constituent une valeur qualitative ajoutée que le système du plus bas soumissionnaire oblige trop souvent à sacrifier. Ironiquement, quelques-unes de leurs propositions jamais concrétisées, dont celles de la Grande Bibliothèque (Montréal) et du Musée canadien des droits de la personne (Winnipeg), respectivement finalistes en 2000 et en 2004, ont fait l’objet de dithyrambes et ont accru leur renommée. Ils ont aussi été finalistes à des concours internationaux, tels ceux du Bogota International Center (2011) et du Monument national de l’Holocauste (Ottawa, 2014).

La feuille de route de Gilles Saucier et d’André Perrotte témoigne d’une polyvalence rare, qui va du pavillon du jardin des Premières Nations (Montréal, 2001) à de grands édifices institutionnels, comme le Perimeter Institute for Theorical Physics (Waterloo, 2004), en passant par des équipements de loisir, comme le complexe de soccer du Centre environnemental de Saint-Michel (2014, en collaboration avec la firme HCMA), et des résidences privées. Ils ont aussi à leur actif des expositions, comme 1973 : Désolé, plus d’essence (Centre canadien d’architecture, 2007) ou encore Objets trouvés, avec laquelle ils représentent le Canada à la Biennale de Venise en architecture en 2004.

« L’art alimente l’architecture », croit fortement Gilles Saucier. Ce principe cher aux deux hommes vient peut-être du fait qu’à l’époque de leurs études, les aspirants architectes devaient savoir dessiner, alors qu’aujourd’hui, les logiciels sont omniprésents. « Le baccalauréat durait quatre ans et comportait un aspect créatif qui en déboussolait plus d’un », se rappelle un André Perrotte fasciné, lui, par « la conjonction art et science » qu’offrait la discipline. C’est ainsi que la firme va jusqu’à mettre certains de ses locaux à la disposition d’artistes contemporains, afin qu’ils puissent y créer en toute quiétude!

Comme le montrent une foule de leurs réalisations, Gilles Saucier et André Perrotte sont animés par le souci d’inscrire leurs projets dans la continuité de leur environnement physique et des activités humaines qui s’y greffent. À cet égard, il convient d’évoquer le spa urbain Scandinave Les Bains Vieux-Montréal (2009), un établissement issu de la conversion d’anciens entrepôts de marchandises et récompensé de nombreux prix, dont un premier prix d’excellence en aménagement intérieur commercial décerné par l’Ordre des architectes du Québec (OAQ).

Gilles Saucier et André Perrotte ont eux-mêmes prêché par l’exemple en installant les bureaux de leur firme dans une usine désaffectée de « la Petite Italie ». Audace, pureté et élégance de la forme y sont au rendez-vous. Par sa présence, l’édifice, dont la transformation est récompensée d’un prix Intérieurs Ferdie en 2008, contribue aussi, à l’instar d’autres réalisations urbaines du tandem, à la revitalisation d’un quartier.

Travailler en duo est pour eux une seconde nature, et ils y voient une véritable force, parce que l’architecture est une discipline d’équipe. Gilles Saucier et André Perrotte insistent sur le fait qu’ils sont à la tête d’une PME constituée d’une vingtaine de professionnels. Une PME dont « on veut préserver le caractère d’atelier de création », dit le premier, et « que l’on veut pérenne », insiste le second. « La pratique technique et les outils changent, mais tout ça doit être au service d’une idée, d’une vision créatrice », ajoute-t-il.

La vision de Gilles Saucier et d’André Perrotte rayonne depuis un bon moment déjà, tant ici qu’à l’échelle internationale, comme l’attestent les nombreuses récompenses qui leur ont été attribuées. En plus de celles déjà évoquées, il importe de mentionner le prix d’excellence en architecture institutionnelle de l’OAQ pour la Cinémathèque québécoise, en 1998; le Prix d’excellence de l’Institut royal d’architecture du Canada, en 2009; la Médaille du Gouverneur général en architecture pour le pavillon de pharmacie de l’Université de la Colombie-Britannique (réalisé en collaboration avec HCMA), en 2014. En raison de leurs activités d’enseignement dans plusieurs universités canadiennes et américaines, ils reçoivent, aussi en 2014, la médaille du Mérite de l’OAQ, un prix de carrière qui souligne leur contribution à la formation des architectes.

« Il y a beaucoup de bâtiments, mais pas beaucoup d’architecture », déplore Gilles Saucier. En tout cas, nul doute : avec Gilles Saucier et André Perrotte, l’architecture a trouvé deux de ses praticiens, voire deux de ses artistes, parmi les plus inspirés et inspirants.

Denis Marleau

Metteur en scène sans œillères, Denis Marleau décloisonne les pratiques artistiques pour ouvrir les perspectives de l’art théâtral depuis près de quarante ans. Ayant pour devise d’explorer les potentialités de l’acteur au gré d’une démarche esthétique aventureuse, il développe dans ses spectacles des dialogues inspirants avec la musique, la danse, la littérature, les arts visuels et les nouvelles technologies. En interrogeant la représentation théâtrale à partir de dramaturgies inédites ou à travers des relectures du grand répertoire, il fore l’espace de jeu et propose une expérience singulière aux publics d’ici et d’ailleurs. Entre ses mains, le théâtre apparaît renouvelé.

Vocation précoce chez Denis Marleau : dès l’enfance, les mots et les images deviennent d’inséparables compagnons de jeu avec lesquels il découvre et il crée. « Jeune, je m’adonnais régulièrement à des activités de découpage, de collage et de montage avec les revues de mon père. J’aimais faire des inventaires, organiser le monde selon des thématiques. À 16 ans, je savais déjà que j’allais faire du théâtre », relate-t-il.

En toute logique, il entre donc au Conservatoire d’art dramatique de Montréal (1973-1976). Voulant élargir sa formation artistique, Denis Marleau se rend ensuite à Paris, où il découvre l’œuvre du plasticien Marcel Duchamp grâce à la première grande rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou. Parallèlement, il s’imprègne des créations des metteurs en scène européens Kantor, Strehler, Chéreau et Stein, qui marqueront sa démarche théâtrale impulsée par une recherche formelle et une interprétation toujours au service du texte.

De retour à Montréal, il signe, en 1981 au Musée d’art contemporain, Cœur à gaz et autres textes Dada, un assemblage de textes de Tzara, Picabia, Ball, Schwitters et Breton. Déjà, ce tison créatif laisse deviner un formidable potentiel et un parcours inépuisable. « La peintre Marcelle Ferron avait touché un mot à la direction du musée en parlant de l’un de ses petits, passionné d’art et d’avant-garde, dit-il en riant. J’ai avancé ainsi dans ce projet où s’entrelaçaient lettres, manifestes et poésie sonore, musique d’Érik Satie et danse zaoum chorégraphiée par Édouard Lock. Les comédiens Carl Béchard, Anne-Marie Rocher, Bernard Meney, Pierre Chagnon et Reynald Bouchard déambulaient dans des costumes dessinés par Sonia Delaunay. À notre grande surprise, le studio du musée était bondé à chaque représentation. Cela m’a propulsé dans une voie théâtrale placée sous le signe de l’inattendu et de la transversalité des arts. »

Les années 1980 voient éclater son talent et les frontières. À l’instinct, et le plus souvent à contre-courant, l’artiste va là où se trouve la liberté de création. D’abord, il fonde sa propre compagnie, le théâtre UBU, une structure de production qui va évoluer et se reconfigurer au fil de ses impulsions ludiques et de ses aspirations intellectuelles. Sous son égide, il monte des textes jugés rébarbatifs pour la scène, avec lesquels il jongle pour offrir des partitions aussi virtuoses que surprenantes.

« Ce qui m’intéresse, dans le rapport à l’auteur et au texte, c’est la résistance, soutient-il. Il faut que ça me résiste pour que j’y trouve un intérêt. D’emblée, je suis attiré par ce qui m’est étranger et ce qui peut me déplacer hors du familier. » Les spectacles-collages de Denis Marleau rejettent donc les étiquettes et affichent une originalité déroutante par son travail sur la plasticité du langage qui l’impose d’ores et déjà comme un orchestrateur de tous les possibles au Québec et à l’étranger. À preuve, Merz Opéra (1987) et Oulipo Show (1988) tourneront pendant cinq ans en Belgique, en Suisse, en Espagne et en France.

Durant la décennie 1990, le metteur en scène amorce un nouveau cycle de travaux sur le répertoire germanique (Büchner, Wedekind, Lessing, Goethe) et sur la dramaturgie contemporaine (Beckett, Bernhard, Tabucchi, Koltès). Au Festival TransAmériques, ses pièces Les Ubs, Roberto Zucco et Les trois jours de Fernando Pessoa attirent l’attention de programmateurs et deviennent des déclencheurs de partenariats fidèles en sol européen pour les projets d’UBU.

Suivra une première invitation au prestigieux Festival d’Avignon, en 1996, avec une double présentation qui fera courir les foules : Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, et Le passage de l’Indiana, de Normand Chaurette, l’auteur québécois dont il montera par la suite quatre pièces dont Le petit Köchel et Les reines. Après quoi la renommée du metteur en scène gagne en altitude et lui ouvre la cour d’honneur du palais des Papes, espace mythique de ce tout aussi mythique festival de théâtre.

Devenu un habitué de grandes capitales culturelles d’Europe, Denis Marleau radicalise son art théâtral en développant une recherche sur la vidéo au service du personnage. Une démarche fertile qu’il peaufine à la suite de sa rencontre avec Stéphanie Jasmin, issue de l’histoire de l’art et du cinéma, qui deviendra sa compagne de création et de vie. Artiste invité au Musée d’art contemporain de Montréal en 2001-2002, il propose une vision sidérante du théâtre de Maurice Maeterlinck. C’est ainsi qu’il y crée son œuvre phare, Les Aveugles, première pièce d’un cycle de trois qu’il nommera Fantasmagories technologiques. Avec cette installation composée de douze masques vidéos, il répond, à un siècle de distance, à l’utopie de l’écrivain belge qui voulait affranchir la scène de la présence physique de l’acteur.

« La pièce Les Aveugles s’est révélée une expérience très forte, parce qu’elle lançait à mon équipe un véritable défi autant sur le plan technique que sur le plan de l’interprétation. Avec ce texte, pourtant considéré comme injouable, s’est cristallisée en quelque sorte ma fascination pour le double et le monde spectral au théâtre, dont l’une des fonctions est de rendre à la vie son caractère énigmatique. »

Douze ans, 900 représentations et 18 pays plus tard, cette œuvre inclassable du « maître en fantasmagorie » continue de soulever autant l’engouement que l’étonnement. La renommée internationale confirmée et la maturité artistique bien sentie, Denis Marleau étoffent l’histoire du théâtre contemporain avec ses productions. Et même si ses spectacles ne cessent de voyager et lui ouvre le monde, il demeure fidèle au Québec, comme l’atteste le partenariat de sa compagnie UBU avec le théâtre de l’Espace GO, qui dure depuis bientôt dix ans.

« Montréal reste pour moi le jardin nourricier de mon parcours nomade. Car c’est ici que j’ai noué les plus longues fidélités avec les acteurs Carl Béchard, Pierre Lebeau, Gabriel Gascon, Christiane Pasquier, Alexis Martin et avec des concepteurs aussi inspirants que le sculpteur Michel Goulet, le compositeur Denis Gougeon ou encore l’auteur Normand Chaurette. » Tous ces artistes de talent ont accompagné Denis Marleau jusqu’à Ottawa, où il a été nommé directeur artistique au prestigieux Centre national des arts. C’est dans le cadre de ce mandat (2001-2007) qu’il a mis sur pied Les laboratoires du Théâtre français, une plate-forme de transmission destinée aux professionnels de la scène.

En parallèle à ses prolifiques années de production, le metteur en scène accorde en effet une grande importance à la formation, dirigeant lui-même plusieurs stages et classes de maîtres à l’étranger et, plus récemment, au Québec. « Au bout de quarante ans, je retourne au Conservatoire d’art dramatique de Montréal pour signer une production avec les élèves de la promotion 2014-2015. Aujourd’hui, j’éprouve un besoin pressant de partager mon expérience théâtrale avec des jeunes d’ici, auprès desquels je me ressource », affirme le metteur en scène.

Ces dernières années, son travail continue de rayonner. Que ce soit à Paris, où il monte une tragédie antique de Sénèque et une pièce contemporaine de Dea Loher dans l’emblématique salle Richelieu de la Comédie-Française. Ou encore au Musée des beaux-arts de Montréal, à l’occasion de l’exposition consacrée à Jean Paul Gaultier, pour laquelle il a créé une trentaine de mannequins animés, à la demande du célèbre couturier.

Deux fois lauréat du Prix du gouverneur général, il reçoit plusieurs autres distinctions au cours de sa carrière. Il est notamment officier de l’Ordre du Canada (2011), ainsi que chevalier des Arts et des Lettres en France (2002) et chevalier de l’Ordre national du Québec (1998). Aujourd’hui, il se dit profondément touché de recevoir le prix Denise-Pelletier. « Cette reconnaissance, qui vient de chez moi, je la reçois avec fierté et humilité, comme un homme de théâtre qui pratique son métier avec la même ferveur qu’à ses débuts. Un métier que je réapprends tous les jours en puisant mon inspiration dans le monde d’aujourd’hui et dans les images coloriées de mon enfance, là où l’intime et le social se confondent. »

Par cette haute distinction qu’est le prix Denise-Pelletier, le Québec reconnaît donc en lui le créateur du risque et de l’étonnement, l’esprit anticonformiste et avide de modernité. Des qualités qui ne se sont jamais démenties au fil d’une trajectoire singulière, depuis ses premières œuvres inspirées des avant-gardes artistiques du début du XXe siècle jusqu’aux propositions toutes récentes. Des qualités qui ont maintenu Denis Marleau à la fine pointe du théâtre actuel.

Jean Royer

Son ami Félix Leclerc a écrit : « Il faut savoir tremper sa plume dans le bleu du ciel. »

Jean Royer l’a su, si bien su. Poète, essayiste, journaliste culturel et critique littéraire, il a porté la littérature et la poésie dans son âme. À aimer lire, à faire découvrir et à donner forme à cet art,  il l’a incarné autant par son être que par son œuvre. Un désir de transmission né dans une société où l’on devait taire… et se taire.

Alors qu’il est étudiant dans un Québec qui piétine, au temps de Duplessis et des livres à l’Index, Jean Royer rêve de découvrir sa propre culture, et surtout sa propre littérature. Or, pendant ses études au Séminaire de Québec et à l’Université Laval, on lui enseigne la littérature française en lui signalant à peine les œuvres québécoises de Roger Lemelin et d’Anne Hébert.

Puis, après ces heures sombres, surviennent la Révolution tranquille et le besoin d’émancipation. Jeune adulte à cette époque, Jean Royer assiste et participe à la naissance d’une culture québécoise qui nous est propre. « Je suis un produit de la Révolution tranquille. C’est-à-dire que j’avais 20 ans en 1960. Je suis arrivé à un moment charnière de notre histoire sociale, politique et culturelle, déclare-t-il. Moi et bien d’autres, nous étions à la recherche de nous-mêmes, de notre culture. J’ai été imbu de cette découverte et de cette volonté de transmission. »

En 1963, lorsque Jean Royer fait son entrée comme journaliste à L’Action catholique  (un quotidien de Québec concurrent du Soleil), aucune page culturelle n’existe comme telle, à l’exception de celle du journal Le Devoir. Il remercie donc le chroniqueur littéraire en poste, un prêtre, pour inaugurer une page littéraire signée uniquement par des critiques laïcs. Puis, il embauche un critique de cinéma et le cahier passe à deux pages, puis à quatre et à six. « C’était l’époque bénie de la chanson populaire. Donc la culture savante pouvait verser dans la culture populaire », décrit-il.

Après un passage au journal Le Soleil de 1974 à 1977, Jean Royer devient le premier journaliste à occuper le poste de directeur des pages culturelles au quotidien Le Devoir, le cahier Culture & Société, qu’il formatera en 1978 et dirigera jusqu’en 1991. Fait d’exception : il impose l’entretien littéraire à la une de ce cahier. « Ce n’était pas automatiquement l’écrivain français de passage au Québec qui avait l’entretien à la une, explique-t-il. C’était plutôt un écrivain québécois en priorité. En page trois, il y avait toujours la critique d’un livre québécois et le livre français arrivait en page cinq. Il fallait se donner le droit et la page de droite. »

Jean Royer fait donc sa marque en introduisant l’entretien littéraire au Québec, un genre peu pratiqué avant lui. Julio Cortazar, Milan Kundera, Marguerite Duras – pour ne nommer que ceux-là –, il rencontre plus de deux cents écrivains d’une vingtaine de littératures, « sa plus grande fierté de journaliste littéraire ». « Je voulais avoir accès à mon siècle, affirme-t-il. Et le chemin pour le faire a été de rencontrer les écrivains. […] On ne peut exister seul. Ainsi, notre littérature s’est sans cesse nourrie des autres littératures du monde. Voilà pourquoi j’ai voulu confronter nos écrivains à ceux venus d’ailleurs. »

Tous ces entretiens sont aujourd’hui regroupés dans les six recueils de la série Écrivains contemporains. Ces contacts précieux avec des auteurs, il les doit aux organisateurs de la Rencontre québécoise internationale des écrivains, créée en 1971. Des gens qui lui ont ouvert le chemin vers les écrivains du monde. « Ces rencontres étaient très exigeantes, avoue-t-il. Pour être à l’aise et aller chercher les intentions littéraires réelles, il fallait tout connaître ce que l’écrivain avait fait, jusqu’à son plus récent livre. » Ainsi, on pourrait croire qu’il a tout lu. C’est presque vrai.

S’il sait faire rayonner la littérature, le journaliste et critique s’affirme également comme essayiste et poète en publiant une quarantaine de titres, dont quelques ouvrages de référence sur la poésie québécoise. L’Arbre du veilleur,  paru en 2013 et suivi en mai 2014 de La voix antérieure, devient « son dictionnaire amoureux de la poésie ». Un ouvrage humaniste qui ne verse ni dans la théorie ni dans le jargon. Un livre qu’il présente en fait comme « un labyrinthe pour amener les gens à visiter les poètes. » Dans son Voyage en Mironie, Jean Royer montre largement son admiration, sa fidélité et une vie littéraire commune avec Gaston Miron, son ami et mentor.

Dans le milieu, Jean Royer se révèle comme l’un des rares hommes à mettre en scène l’amour dans sa poésie, l’amour comme un échange. Le secret de ses poèmes : garder sa plume près de son cœur. Ainsi, il se plie aux inflexions des émotions pour proposer une œuvre sensible. Son credo à la poésie l’exprime fort bien : « Elle est mère. Elle est père. Elle est monde et toi. »

De plus, son écriture s’ancre dans un univers qui lui est familier. Ses trois récits – La Main cachée (1991), La Main ouverte (1996) et La Main nue (2004) – composent un hymne à la mère et à la femme. « Ma recherche sur l’amour provient de l’amour maternel. C’est fondamental. C’est la source. Mon monde de formation a été ma mère. » Du même souffle, il ajoute que ses trois récits renferment aussi l’idée de l’émancipation de la femme comme moyen de renouveler la vision du monde. « La part féminine oubliée de l’humanité, jamais pour moi. »

Autant la poésie est « sa vie spirituelle », autant ses actions témoignent de sa foi en cet art. Jean Royer est membre du comité organisateur de la Nuit de la Poésie du Gesù, à Montréal en mars 1970. L’année suivante, il organise, avec Winston McQuade, une nouvelle Nuit de la poésie au théâtre d’été Le Galendor, qu’il a fondé et dirigé jusqu’en 1973 à l’île d’Orléans. À cette époque, il fonde aussi la Revue Estuaire, la seule revue de poésie qui perdure après 38 ans d’existence.

À la suite de Gaston Miron et d’Alain Horic, il reprend la barre, comme directeur littéraire, des Éditions de l’Hexagone (1991 à 1998). Dans le même esprit, il occupe la présidence de la Rencontre québécoise internationale des écrivains et de l’Académie des lettres du Québec (1996 à 2005). « Mon attachement aux institutions s’inscrit dans mon respect pour la génération de Gaston Miron, soutient-il. Il a fondé l’Hexagone avec des amis. D’autres ont lancé la Revue Liberté. Certains ont créé le service des émissions culturelles de Radio-Canada. Cette génération a mis en place les structures, et la mienne a travaillé à leur consolidation. Je crois qu’il doit y avoir une articulation institutionnelle dans une culture. »

Au fil du temps, l’œuvre de Jean Royer inspire d’autres artistes; certains de ses poèmes sont mis en musique par Éric Champagne et par Gilles Bélanger ou encore matérialisés dans l’espace public à Québec et à Namur par les chaises-poèmes du sculpteur Michel Goulet. À ces réalisations s’ajoutent des actions pour le rayonnement de la littérature, que ce soient les tournées en France et au Mexique, la présidence d’un colloque sur Anne Hébert à l’Université Paris-Sorbonne ou encore la direction d’un hommage à Gaston Miron à la Maison de la poésie de Paris.

Tout compte fait, les trois pans de son parcours, soit comme journaliste, écrivain et gardien des institutions, ont fait de Jean Royer une figure majeure du monde littéraire québécois. Toute sa carrière est vouée à faire entendre la littérature et, ensuite, à la faire entendre mieux.

C’est donc après le prix Alain-Grandbois de l’Académie des lettres du Québec, le prix Claude-Sernet reçu en France et une nomination à l’Ordre des francophones d’Amérique qu’il reçoit le prix Athanase-David. « C’est le plus beau cadeau que l’on puisse recevoir de ses pairs et de l’État du Québec. En plus, je le recevrai des mains de la petite-fille d’Athanase David. Ce geste me touche beaucoup en raison de la transmission qui a été mon idée phare depuis mes 20 ans, la transmission de notre culture et de notre littérature », conclut le lauréat.

Paul Lasko

Paul Lasko est arrivé à Montréal en 1990, à l’aube de ses trente ans, comme professeur adjoint au Département de biologie de l’Université McGill. Son cœur battait pour les sciences depuis qu’il était gamin. « Quel bonheur d’avoir eu un professeur qui m’a fait découvrir la biologie au secondaire. Plus jeune, j’étais fasciné par l’exploration de l’espace et les mathématiques », dit le scientifique. Il connaissait déjà bien Montréal et il avait skié et campé à plusieurs reprises au Québec. « J’étais alors un des rares biologistes du développement et j’ai tout de suite compris qu’à McGill, le Département de biologie souhaitait vivement développer ce créneau qui était le mien. Cette perspective m’a enthousiasmé. »

Formé au Harvard College en sciences biochimiques de 1977 à 1980, il a obtenu son doctorat en biologie du Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il a étudié de 1980 à 1986. Il a par la suite effectué un stage postdoctoral au Département de génétique de l’Université de Cambridge de 1986 à 1990, avant de choisir McGill comme lieu de travail.

La réputation du Dr Lasko dépasse aujourd’hui largement les frontières du Québec et fait honneur à l’établissement d’enseignement québécois qui l’a accueilli à bras ouverts. Ses contributions ont des répercussions sur le rayonnement du Québec et du Canada en ce qui a trait à l’avancement des connaissances en biologie du développement et constituent un apport exceptionnel à la formation d’une relève de grande qualité. De plus, son engagement sur le plan des sciences de la santé fait de lui un chef de file international. Il est souvent invité à prononcer des conférences en Chine, au Japon, en Géorgie, en Irlande ou en Belgique, dans la plupart des cas pour renforcer mousser la collaboration entre les chercheurs et favoriser des partenariats entre les organismes de financement.

Derrière le chercheur, une carrière consacrée à l’administration et à la promotion de la recherche

Paul Lasko a dirigé le Département de biologie de l’Université McGill de 2000 à 2011, période pendant laquelle il fut en mesure de mettre en œuvre et de maintenir un programme de recherche d’envergure. À la fin de son mandat, le département s’est classé deuxième au Canada et dix-huitième au monde grâce à sa réputation, à l’employabilité de ses étudiants et à ses citations parues dans diverses publications. Non seulement ce résultat est exemplaire, mais il souligne également, et surtout, le travail exceptionnel du directeur au sein de l’établissement de renommée internationale.

Le Dr Lasko a aussi créé et dirigé le Developmental Biology Research Initiative (DBRI), un regroupement de 30 laboratoires spécialisés dans la recherche axée sur des organismes modèles visant à résoudre des problèmes fondamentaux de la biologie cellulaire et du développement. En 2002, un montant de 68 millions de dollars a été alloué au regroupement par la Fondation canadienne pour l’innovation. À titre de directeur du DBRI, le Dr Lasko a joué un rôle majeur dans l’attribution de cette somme, qui a permis de construire en partie et d’équiper deux nouveaux pavillons de recherche sur le campus de McGill : le pavillon Bellini des sciences de la vie et le Centre de recherche sur le cancer Rosalind & Morris Goodman.

En 2010, le Dr Lasko acceptait un mandat de cinq ans à titre de directeur scientifique à l’Institut de génétique des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Les IRSC sont les principaux organismes de financement de la recherche en santé au niveau fédéral. La mission de l’Institut de génétique est de soutenir la recherche sur les génomes humains et les organismes modèles utilisés en génétique. Parmi ses réalisations au cours de ce mandat, on note sa participation au lancement d’un cadre règlementaire pour les médicaments orphelins au Canada, y compris Orphanet, une base de données exhaustive comprenant de l’information sur les maladies rares. Il a joué un rôle clé dans la mise en place de l’initiative phare Médecine personnalisée des IRSC, encouragé le développement de programmes de recherche sur les maladies génétiques rares et participé à la création d’un consortium pancanadien (FORGE Canada) visant à déterminer les causes génétiques de plus de 100 maladies.

Le Dr Lasko est coauteur de plus de 100 publications scientifiques. Il siège également aux comités de rédaction de trois publications scientifiques. Il doit fréquemment analyser des manuscrits soumis aux revues internationales, telles que Science et Nature. Alors, pourquoi conserver une tâche d’enseignement – et un laboratoire de recherche – encore aujourd’hui, alors qu’il est sollicité de toutes parts? « La raison principale, c’est que j’aime ça!, dit-il. Je suis devenu professeur parce que j’adore l’enseignement et la recherche. Ces deux aspects de mon métier me propulsent toujours. »

Paul Lasko est un administrateur universitaire chevronné et un important promoteur de la recherche sur les plans national et international. Il a d’ailleurs joué un rôle capital de premier plan dans la création du nouveau Complexe des sciences de la vie de l’Université McGill. « Je pense qu’il est utile pour un administrateur de rester en contact avec les étudiants et de voir les problèmes qu’ils rencontrent au jour le jour, ainsi que ceux de leurs enseignants. Cela permet de rester bien centré sur le rôle principal de l’université, celui d’éduquer les gens. »

Maintenant qu’il dirige l’Institut de génétique, il est très actif au chapitre du financement de la recherche sur les maladies génétiques orphelines (ou rares). En avril 2013, le Dr Lasko a été élu, pour un mandat de trois ans, à la présidence du comité de direction du Consortium international de la recherche sur les maladies rares (IRDiRC), qui regroupe 27 organisations membres provenant de 12 pays et de l’Union européenne. Il s’agit d’un effort mondial visant à coordonner et à renforcer la recherche dans ce domaine. Le but visé est d’établir, d’ici 2020, 200 nouveaux traitements contre ces maladies ainsi que des tests diagnostiques.

Étudier la « mouche à fruits » pour améliorer la santé humaine

Les travaux du Dr Lasko ont permis des avancées importantes pour notre compréhension des mécanismes de régulation génétique, notamment en ce qui a trait au développement de l’embryon. Ses grandes réalisations touchent notamment à l’étude des interactions protéines-ARN et à la génomique fonctionnelle. Son objet de recherche? La drosophile, communément appelée « mouche à fruits ». « Elle m’émerveille encore et je la trouve toujours aussi belle sous mon microscope. Mais je sais que, pour la majorité des gens, elle représente un parasite gênant dans la cuisine! », rigole-t-il. Il a été un pionnier dans l’annotation du génome de la drosophile, dont le séquençage a été achevé en 2000. La portée des découvertes du Dr Lasko dépasse largement l’étude de la drosophile, puisque celles-ci peuvent s’appliquer à plusieurs pathologies humaines, y compris le cancer, l’autisme, l’infertilité et la dysplasie rénale kystique.

Avec le recul, de quoi le lauréat 2014 du prix Armand-Frappier est-il le plus fier? La réponse ne se fait pas attendre : que la quasi-totalité des 25 jeunes professeurs embauchés au Département de biologie de McGill quand il en était directeur y soient encore. « Ils sont excellents et ils ont beaucoup de succès dans leurs programmes de recherche respectifs. J’aime l’esprit qui règne au département, la collaboration, le partage des données et du matériel de laboratoire. Cela a créé une communauté intellectuelle et sociale très stimulante. Je suis heureux qu’ils aient fait de Montréal et du Québec leur maison, en un sens. Je crois que leur contribution professionnelle envers la société québécoise est importante et, oui, je suis fier d’avoir contribué à catalyser cela. »

Manon Barbeau

Femme de cœur, femme de tête, femme de conviction. La cinéaste Manon Barbeau a choisi de tourner sa caméra vers la frange invisible de la société : les laissés-pour-compte, les rebelles, les détenus, les jeunes de la rue et ceux des Premières Nations. En plus de prendre fait et cause pour la marge, sa filmographie puise de l’intime au collectif et apparaît avec sincérité, loin des discours formatés, ce qui fait toute l’originalité de sa démarche.

Manon Barbeau obtient son diplôme en animation culturelle, médium cinéma, à l’Université du Québec à Montréal en 1974. Dès ses premiers films, Comptines (1975) et Nous sommes plusieurs pour beaucoup de monde (1981), se profile la talentueuse documentariste. Puis, elle pose ses premiers jalons dans la création télévisuelle en devenant scénariste pour diverses émissions.

Pour Radio-Québec (aujourd’hui Télé-Québec), elle imagine quelque 200 scénarios de la populaire série Le Club des 100 watts, diffusée de 1988 à 1995. Elle remporte alors cinq prix Gémeaux qui la hissent en 2003 parmi les Immortels de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision. « J’ai appris un vrai métier. J’aime écrire et cette expérience m’a structurée. En même temps, je dois ces prix à mes enfants avec lesquels je testais mes idées », ajoute-t-elle avec le sourire.

Artiste dans l’âme, elle publie en 1991 son unique roman — et livre à succès — Merlyne. C’est en tant qu’artiste en résidence à l’Office national du film, de 1998 à 2001, qu’elle signe un film repère de sa carrière, Les enfants de Refus global (primé à Hot Docs à Toronto, au Festival du court métrage et de la vidéo de Yorkton et au Cinéma du réel à Paris).

Par son percutant documentaire, Manon Barbeau – fille de Marcel Barbeau, peintre et sculpteur, signataire du Refus global – s’attarde aux empreintes laissées par le geste révolutionnaire de leurs parents sur elle, son frère et d’autres enfants de signataires. « Ma famille a éclaté, et il faut se reporter à l’époque où c’étaient les pionniers des familles séparées, soulève-t-elle. Ce sont les sœurs de mon père qui m’ont recueillie. Je viens de ce contexte qui est une marginalité en partant. »

Ce film personnel introduit ainsi un nouvel angle de vue sur le célèbre manifeste à l’origine du Québec moderne. À vouloir rembobiner sa propre histoire d’enfance, elle touche donc des faits que les livres d’histoire ont occultés.

Or, si la cinéaste cherche avant tout à poser des questions et à se réapproprier un pan de l’histoire qu’elle connaît trop peu, elle ne se doute pas qu’elle écorchera quelques mythes au passage : la liberté totale clamée par le manifeste, le culte voué aux signataires et l’épanouissement créatif des artistes à la lumière de leur responsabilité parentale.

« Il y a eu des répercussions jusqu’à New York par les enfants des poètes de la Beat Generation qui avaient eu un vécu un peu semblable, raconte la cinéaste. Donc, mon film questionnait les mouvements artistiques et les artistes qui avaient eu des enfants tout en vivant pour la liberté et leur art. Aujourd’hui, on dirait que les choses sont plus conciliables. »

En 1999, elle lance son documentaire L’armée de l’ombre (prix Gémeaux du meilleur documentaire en 2000) qui porte un regard d’une franchise brute sur les jeunes hommes de la rue. L’année suivante, elle réalise Barbeau libre comme l’art (film en compétition au Festival International du Film sur l’Art), qui présente son père comme figure marquante de la peinture québécoise et artiste insoumis.

Depuis lors, elle réalise d’autres films primés qui puisent dans la poésie de la réalité crue, à la fois perturbante et tendre. Nommons ici Alain Dubreuil, artiste-démolisseur (2001), De mémoire de chat : les ruelles (2004), L’Amour en pen (2004) ainsi que Victor-Lévy Beaulieu : du bord des bêtes (2006). « De mémoire de chat : les ruelles n’est pas un film marquant avec des lettres majuscules, mais c’est celui qui, je crois, me ressemble le plus. J’ai une fascination pour les ruelles, l’envers du monde officiel », confie Manon Barbeau.

Après ce projet, la cinéaste aborde une expérience nouvelle et ludique avec le film Un cri au bonheur du collectif de réalisateurs formé entre autres de Michel Brault, Kim Nguyen, Denis Villeneuve et André Forcier. « Nous devions mettre des poèmes québécois en images. C’était pour moi un pas vers la fiction. J’ai beaucoup aimé ce projet. J’ai toujours aimé la poésie. Elle m’est essentielle », considère-t-elle.

Puis arrive un nouveau virage dans son parcours au moment où elle coscénarise le long métrage de fiction La fin du mépris avec de jeunes Attikameks de Wemotaci. Durant ce projet, elle perd sa jeune collaboratrice attikamek, Wapikoni Awashish, qui meurt tragiquement dans un accident de la route. Cet événement incite Manon Barbeau à devenir en 2004 la créatrice et l’âme du Wapikoni mobile, des studios ambulants de cinéma et de musique, qui va à la rencontre des jeunes des communautés des Premières Nations. « J’ai fondé le Wapikoni avec le Conseil de la Nation Atikamekw et le Conseil des Jeunes des Premières Nations du Québec et du Labrador, ce qui me donnait une assise autochtone et un mandat de confiance », estime-t-elle.

L’approche inédite du Wapikoni voulant que l’art soit un outil d’expression et de résilience s’inscrit en cohérence avec la volonté de transmission de Manon Barbeau. « Avec Idle No More, la jeune génération autochtone est entrée dans la rencontre, l’ouverture et l’affirmation, renchérit la cinéaste. Aux débuts du Wapikoni, les aînés se montraient méfiants envers la caméra. Désormais, ils l’utilisent pour communiquer leur savoir. »

Sur la feuille de route du Wapikoni apparaissent plus de 80 prix de prestigieux festivals et événements nationaux et internationaux. Ces dix dernières années, Manon Barbeau a suivi et soutenu l’évolution des quelque 700 courts métrages traduits en plusieurs langues et réalisés par 3 000 jeunes issus de 25 communautés autochtones et de 10 nations différentes. Dans le sillage de sa vision, une génération de cinéastes aura donc émergé.

De plus, Manon Barbeau utilise toutes les tribunes pour changer la perception souvent erronée à l’égard des Premières Nations. « Leurs films sont des ambassadeurs positifs d’eux-mêmes et le reflet d’une culture que l’on connaissait trop peu. Il y a une écriture et une forme qui leur sont propres. Le Wapikoni a contribué à cette naissance et il s’agit un peu de l’aboutissement de ma propre création », note-t-elle.

Il est vrai que les films du Wapikoni deviennent des vecteurs de transformations sociales. C’est pour cette raison que l’instigatrice n’a jamais cessé de croire à son projet rassembleur, audacieux et bénéfique à bien des égards. Sa fierté : avoir donné la parole aux jeunes des Premières Nations et voir se créer un patrimoine cinématographique du monde autochtone québécois, une collection d’une richesse inestimable, parce qu’unique. Depuis trois ans, de précieux partenariats ont permis d’étendre les activités du Wapikoni en Amérique du Sud, en Bolivie, au Pérou, au Chili et au Panama.

« Au terme de cette dixième année, le Wapikoni essaime donc, note Manon Barbeau. Lors de notre premier symposium international en août dernier, dans le cadre du Festival Présence autochtone, j’ai invité nos partenaires du Brésil, du Chili, du Panama et de la Norvège, des États-Unis et du Canada à former le RICAA (Réseau international de création audiovisuelle autochtone). »

Cette valeur ajoutée à notre cinématographie et l’approche documentaire humaniste ont valu à Manon Barbeau plusieurs prix. En mars 2014, la Délégation du Québec à Paris lui a confié le soin de représenter le Québec et le Canada lors d’une exposition internationale, organisée à l’UNESCO, célébrant les réalisations exceptionnelles de neuf femmes de neuf pays. Par cette carte blanche, elle a vu une occasion de valoriser les films des réalisatrices du Wapikoni et de prononcer une conférence en tandem avec Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec.

À sa longue liste de reconnaissances, dont le titre d’officière de l’Ordre national du Québec, s’inscrit maintenant le prestigieux prix Albert-Tessier. « Un prix qui me touche spécialement par le fait que ce soit un jury de pairs, affirme la lauréate. J’ai un peu délaissé ma propre pratique cinématographique ces dernières années pour donner la voix aux Premières Nations. Que l’on reconnaisse l’ensemble de mon parcours, à la fois la cinéaste et l’artiste, cela me reconstitue et me réassemble quelque part. »

Sa carrière durant, la cinéaste se sera exercée à multiplier les zooms sur la réalité pour mieux sonder la condition humaine, percevant la lumière dans les zones sombres, la solidarité dans l’isolement et la tendresse dans le quotidien éprouvant. Manon Barbeau, une force tranquille, une détermination inlassable et un engagement viscéral.

Marguerite Mendell

Née à Paris, Marguerite Mendell est arrivée au Québec à l’âge de trois ans. La professeure Mendell se souvient que son enfance a été bercée par les discussions animées et les échanges d’opinions. Elle précise que sa famille, originaire de l’Europe de l’Est, était particulièrement ouverte et que cette ouverture a sûrement influencé ses choix d’études et les chemins qu’elle a choisi d’emprunter.

Ainsi, alors qu’elle étudiait au premier cycle en sciences économiques à l’Université Concordia à la fin des années 1960, un cours l’avait particulièrement marquée : « C’était un cours d’histoire de la pensée économique. On y étudiait l’histoire et l’évolution de la pensée. On nous montrait qu’il n’y a pas de pensée unique, alors qu’aujourd’hui on enseigne une vision de l’économie quasiment unique. Cela m’avait beaucoup inspiré. »

C’est aujourd’hui, en tant que professeure titulaire à l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia, que Marguerite Mendell insuffle sa vision singulière de l’économie. Elle est également cofondatrice et directrice de l’Institut Karl-Polanyi d’économie politique. Elle est d’ailleurs une spécialiste mondialement reconnue de l’œuvre de cet économiste hongrois et elle a organisé ou coorganisé onze colloques internationaux qui lui furent consacrés. Elle dirige aussi l’équipe de recherche sur l’économie sociale de l’Université Concordia dans le cadre d’un partenariat multiuniversitaire qui regroupe une trentaine d’organismes communautaires, syndicats et regroupements du Québec.

La professeure Mendell parle couramment le français, l’anglais et le hongrois. Elle est auteur, coauteur et coordonnatrice de rédaction d’un nombre impressionnant de monographies et de chapitres de livres, d’ouvrages collectifs et d’articles de revues reconnus pour leur qualité scientifique, souvent parus en français et en anglais, mais aussi traduits dans de nombreuses autres langues. Elle a également rédigé plus d’une dizaine de rapports de recherche substantiels pour des acteurs de la société civile, des gouvernements et des organisations internationales.

Elle partage sa carrière et ses travaux entre, d’une part, la recherche universitaire en économie solidaire où elle travaille à « accumuler assez d’évidences pour démontrer qu’il y a d’autres façons d’organiser l’économie », et, d’autre part, la pratique en s’impliquant auprès de nombreux organismes. En ce sens, sa contribution au développement économique communautaire et à l’économie sociale depuis 30 ans est remarquable.

Alors que la vision dominante actuelle voit l’économie de marché comme le seul modèle capable de mener à la rentabilité, l’économiste oppose un modèle différent. « L’économie sociale vise à ré-encastrer l’économie dans la société. C’est-à-dire que c’est la société qui détermine à travers ses besoins et ses désirs comment l’économie doit s’organiser. Dans cette vision, l’économie est un moyen d’atteindre les fins et non pas une fin en soi. C’est un autre paradigme qui choisit de privilégier les êtres humains plutôt que le rendement et le profit comme objectif principal. »

L’économie sociale se distingue en ce sens que les organisations qui la composent (organismes à but non lucratif, coopératives, entreprises collectives) répondent aux besoins qui ne sont comblés ni par le marché, ni par l’État. Leur structure juridique est également distincte de celle des entreprises privées. Ainsi, il n’y a pas d’actionnaires, mais bien des sociétaires ou encore des membres. Au Québec, ces organisations sont présentes dans tous les secteurs. Elles sont enracinées dans leurs territoires.

L’économiste insiste sur la capacité des entreprises collectives à réaliser des objectifs sociétaux tout en atteignant des objectifs de rendement et d’efficacité similaires ou supérieurs aux entreprises privées qui dominent actuellement nos sociétés.

Sans dire que l’on devrait remplacer toutes les entreprises existantes par des entreprises collectives, la voix de Marguerite Mendell s’élève pour nous rappeler que nous vivons dans une économie plurielle et qu’il est tout à fait légitime et possible d’envisager l’économie autrement.

Ainsi, pour elle, la meilleure organisation sociétale consiste en une combinaison d’entreprises privées, de celles dites d’économie sociale et d’entreprises publiques. « Il y a des forces dans chacun des modèles. Un système mixte avec un engagement de la part de l’État n’est pas seulement un souhait, mais quelque chose qui est logique, pragmatique. Les résultats sont meilleurs si on a une approche collaborative. »

Elle ajoute : « Il faut arrêter de regarder le monde d’une manière binaire : plus de marché ou plus d’État. La question qu’il faut se poser c’est : comment peut-on être plus créatif et plus innovant en travaillant ensemble? Le Québec est un milieu extraordinaire à cet égard. »

En effet, le Québec est reconnu pour être à l’avant-garde de la recherche, des politiques et d’une vaste gamme de projets à caractère communautaire dans le domaine de l’économie sociale. Pour la professeure, le nombre remarquable d’initiatives en ce domaine s’explique par différentes choses. « Le Québec a acquis à travers son histoire toute une tradition de coopération, notamment avec la création du Mouvement des caisses Desjardins au début du 20e siècle, qui a vu le jour pour répondre au besoin d’accès au crédit des milieux agricoles. Le rôle du mouvement coopératif dans le développement de l’économie québécoise s’est poursuivi par la suite. Il y a également une histoire riche et dynamique de l’engagement de la société civile dans le développement économique des territoires locaux et régionaux. » Par ailleurs, Marguerite Mendell donne pour explication de cette vitalité en économie sociale « la volonté de se démarquer et de construire un modèle québécois diversifié et concurrentiel, tout en rappelant l’importance du sentiment d’appartenance des Québécois dans ce modèle économique.»

Ainsi, les coopératives et les organisations à but non lucratif dans des milieux aussi divers que l’agriculture, l’éducation, les soins aux personnes, l’environnement, la fabrication, les médias, la communication, entre autres, répondent non seulement aux besoins en services des communautés, mais participent également à la définition de leur identité. Leur présence croissante dans une diversité de secteurs révèle un désir de travailler et d’entreprendre autrement.

Membre à part entière de cette mouvance, cette militante de l’économie sociale contribue activement à de nombreux projets sur le terrain. Entre autres, Mme Mendell figure parmi les membres fondateurs de l’Association communautaire d’emprunt de Montréal, premier fonds de crédit communautaire dont la mission est de générer du microcrédit pour les petites entreprises. Elle a également participé à la conception et à la mise en œuvre de la Fiducie du Chantier de l’économie sociale qui vise à favoriser l’expansion et le développement des entreprises collectives en améliorant leur accès au financement. Plus récemment, elle a pris part à la création de CAP Finance, le premier réseau de finance solidaire au Québec. Les efforts déployés par la professeure Mendell en vue de créer de nouveaux instruments financiers, d’établir des comparaisons internationales sur les meilleures pratiques en économie sociale et de favoriser la mise en place de politiques publiques visent au final à réduire la pauvreté.

Ambassadrice du modèle québécois en économie sociale, son expertise est reconnue à travers le monde entier. Elle transmet ses vastes connaissances de l’économie sociale au Québec dans le cadre de colloques d’experts, de rassemblements au sein de la société civile et de rencontres internationales, notamment celles de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), de l’Organisation internationale du travail (OIT) et de l’Union européenne (UE). Elle était présente dernièrement à titre de conférencière à l’Université de Beijing et à l’Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social. Elle prononcera, en novembre 2013, la conférence d’ouverture au premier Forum international sur l’économie organisé par le Seoul Social Economy Development Center , nouvellement créé par le maire de Séoul.

La professeure Mendell a été, en 2012, la première lauréate du prix Pierre-Dansereau de l’engagement social du chercheur, prestigieuse distinction remise par l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

L’économiste insiste sur la capacité de chacun à changer les choses et à influencer son milieu, et conclut : « La société évolue, mais pas mes valeurs que sont la justice sociale ou encore l’équité. Cela dit, les moyens d’atteindre mes valeurs évoluent et l’économie en est un. Plus les gouvernements collaborent avec les acteurs socio-économiques, plus c’est gagnant-gagnant pour l’ensemble de la société. »

Roger Lecomte

Dès le début de ses études en physique à l’Université de Montréal, Roger Lecomte démontre un intérêt marqué pour les applications de sa discipline dans le domaine de la santé, tout en privilégiant une approche multidisciplinaire. Aujourd’hui professeur au Département de médecine nucléaire et de radiobiologie de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke, il témoigne : « J’ai toujours eu de la facilité dans les sciences. Quand est venu le temps de s’inscrire à l’université, il a fallu que je fasse un choix. J’ai été attiré par la physique, sa rigueur mathématique, par le fait qu’on va au fond des choses, mais en même temps cela me peinait d’abandonner la chimie, la biologie. »

C’est ainsi qu’il devient le seul diplômé de sa promotion à détenir une spécialité en biophysique. Il poursuit ensuite ses études en physique appliquée et obtient un doctorat en physique nucléaire expérimentale en 1981, toujours à l’Université de Montréal.

Lorsqu’il se joint à l’Université de Sherbrooke, en 1981, il n’a pas de plan précis. « J’ai choisi Sherbrooke, car cette université offrait un département clinique et recherche, je trouvais particulièrement intéressant d’évoluer dans ce milieu mixte de cliniciens et de chercheurs. »

Naît alors pour lui l’idée d’exploiter les plus récentes percées technologiques en détection des radiations afin de construire des appareils d’imagerie médicale plus performants. C’est cependant à la suite de sa rencontre avec le docteur Robert J. McIntyre, de la compagnie RCA Optoélectronique (aujourd’hui Excelitas Technologies, à Vaudreuil-Dorion), que ses travaux sur l’amélioration de la technologie d’imagerie en médecine nucléaire prendront leur essor. Le docteur McIntyre avait inventé et mis au point des photodétecteurs à semi-conducteurs très performants, les photodiodes à avalanche, et il y a vu l’occasion de développer des applications pour l’imagerie médicale.

De cette collaboration découlera la réalisation la plus déterminante du professeur Lecomte : le premier tomographe à positron au monde à base de photodiodes à avalanche. La tomographie d’émission par positron (TEP) est une méthode d’imagerie médicale qui permet de mesurer en trois dimensions l’activité métabolique d’organes in vivo. La technologie développée par le professeur Lecomte a permis d’améliorer les performances en imagerie TEP, mais surtout d’élargir son champ d’application à l’imagerie préclinique sur modèle animal.

Il explique : « On a à la fois développé le détecteur, mais aussi l’électronique adaptée pour l’opérer. On a ensuite lancé un projet afin de construire le tomographe pour démontrer son potentiel à la communauté scientifique, demeurée sceptique. » S’ensuivra, dans les années 1990, la construction d’un tomographe pour petits animaux, destiné à la recherche. Dès 1994, les premières images du tomographe sont obtenues. Cet appareil restera en activité jusqu’en 2009, soit pendant près de 15 ans, ce qui est assez extraordinaire pour un tel prototype.

Plus encore, la mise au point de ce tomographe a grandement contribué à des avancées dans le domaine de l’imagerie préclinique et à l’émergence du nouveau champ de l’imagerie moléculaire. L’appareil a également permis d’asseoir la renommée scientifique de l’équipe de l’Université de Sherbrooke, qui fait alors figure de pionnière dans le domaine.

Quand il y repense, le professeur Lecomte admet qu’à première vue, rien ne présageait la réussite d’un projet d’une telle envergure en Estrie. « À Sherbrooke, il y avait à l’époque un bon département de médecine nucléaire et de recherche, cependant il n’y avait pas de cyclotron pour produire les radio-isotopes utilisés en tomographie par positron. Il y avait bien un embryon de radiochimie et quelques ressources en microélectronique, mais en fait, il n’y avait aucune raison de le faire à Sherbrooke. C’était même un projet un peu fou! »

Mais il ajoute : « Il faut parfois poursuivre des idées folles, ça peut fonctionner! » Pour preuve, ses travaux ont contribué à faire de l’Université de Sherbrooke un lieu incontournable de la recherche en imagerie moléculaire au Canada, en plus de lui valoir une reconnaissance à l’international.

Le Centre d’imagerie moléculaire de Sherbrooke (CIMS), dont le professeur Lecomte assure la direction scientifique depuis 2008, est le premier centre de cette envergure au Canada et également le plus actif. Il regroupe l’imagerie préclinique et clinique, ainsi que l’ensemble des ressources pour le développement, la validation et la production de nouveaux radiotraceurs et de nouvelles méthodes d’imagerie, incluant la mise au point et la fabrication de nouveaux appareils pour l’imagerie tridimensionnelle chez l’animal, et éventuellement chez l’humain.

Outre le poste de chef scientifique du CIMS, Roger Lecomte est également le directeur de l’Axe d’imagerie médicale du Centre de recherche clinique Étienne-Le Bel du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS) qui regroupe une trentaine de chercheurs œuvrant dans le domaine de l’imagerie médicale à l’Université de Sherbrooke et dans ses établissements affiliés. Ce regroupement renforce encore la place de choix de l’Université et du CHUS dans ce domaine de pointe.

Ses projets actuels et futurs, le professeur les situe encore à l’Université de Sherbrooke. Parmi ceux-ci, il travaille à combiner les technologies de la tomographie par positron avec celles de la tomographie d’émission monophotonique et de la tomodensitométrie dans un seul appareil en utilisant le même procédé de détection à base de photodiodes à avalanche, le but étant toujours d’obtenir l’information la plus complète possible en exploitant au mieux chacune des modalités d’imagerie. De plus, le professeur Lecomte souhaiterait pouvoir adapter la technologie développée spécifiquement pour les petits animaux aux appareils d’imagerie clinique pour l’humain. Pour y parvenir, il cherche, avec son équipe et ses proches collaborateurs, à intégrer davantage le système de détection pour en diminuer les coûts.

Parallèlement à ses recherches, le professeur Lecomte est un enseignant passionné qui cherche à transmettre à ses étudiants une forme d’optimisme dans leur vision. Pour lui, il est important lorsqu’on entreprend des études « de plonger complètement dans un sujet. Quand on a une bonne formation et de l’énergie, beaucoup d’occasions peuvent se présenter. Il ne faut pas être trop inquiet de l’avenir ». Ainsi, pour lui, les qualités d’un chercheur sont la créativité, l’innovation, mais aussi la compétitivité et la persévérance.

Compétitivité et persévérance sont d’ailleurs deux qualificatifs qui conviennent parfaitement pour décrire la volonté du professeur Lecomte à faire reconnaitre le potentiel de son invention. Cette ténacité en a valu la peine, car la version commerciale de la technologie qu’il a développée avec ses partenaires, le LabPETtm, a été lancée sur le marché par l’entreprise en émergence Avancement moléculaire en imagerie (AMI) inc. (maintenant Gamma Medica (Canada) inc.), qu’il a fondée avec deux de ses ex-étudiants, et a été distribuée à l’échelle mondiale par la compagnie GE Healthcare jusqu’en 2011. Aujourd’hui commercialisé par TriFoil Imaging, deuxième fournisseur de systèmes d’imagerie nucléaire préclinique, le LabPETtm et son dérivé trimodalité, le Triumphtm, occupent plus du tiers des parts de marché mondial.

Les travaux et l’expertise du professeur Lecomte ont été reconnus à plusieurs reprises, que ce soit à l’échelle institutionnelle ou encore nationale. Il a, entre autres, reçu trois prix conjointement avec le docteur Réjean Fontaine pour la réalisation du scanner LabPETtm : l’Integration Award 2006 de la Canadian Microelectronics Corporation, le Oustanding Senior Research Award 2008 de la Canadian Medical and Biological Engineering Society, et le Prix de distinction David E. Mitchell 2012 de la Fondation des Prix d’innovation Ernest C. Manning. Le professeur Lecomte a également reçu en 2009 le prix J.-Armand-Bombardier pour l’innovation technologique de l’Association francophone pour le savoir (Acfas). Le succès commercial des tomographes développés à partir de sa technologie a aussi été souligné par la remise du prix Célébrons le partenariat!, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et de l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec (ADRIQ), qu’il a reçu conjointement avec le docteur Fontaine et la compagnie Gamma Medica (Canada) inc.

Michel L. Tremblay

Figure incontournable de la recherche sur le cancer au Québec, Michel L. Tremblay est originaire de la ville de Québec. Adolescent, il s’intéressait aux technologies et était un fervent lecteur de science-fiction.

Au cégep et à l’université, son goût pour les sciences devient plus important. Il définit d’ailleurs cette période comme « celle où il a commencé à adorer faire des sciences ». Il s’inscrit alors en microbiologie à l’Université de Sherbrooke où il obtiendra un baccalauréat ainsi qu’une maîtrise. Son enthousiasme pour les sciences ne s’est jamais éteint depuis et encore aujourd’hui, il est pour lui fondamental de « faire de la recherche d’une manière plaisante, imaginative. Il faut bien sûr le faire de manière rigoureuse, mais il est tout à fait possible de le faire en ayant beaucoup de plaisir ».

Au cours de sa maîtrise en virologie, M. Tremblay perd sa mère à la suite d’un cancer, maladie qui a aussi entraîné le décès de plusieurs tantes et oncles du coté maternel. Cet historique médical familial a eu une grande influence sur son choix de carrière et ses recherches. Il s’inscrit donc à l’Université McMaster d’Hamilton (Ontario) au doctorat en virologie et cancer.

Son sujet de recherche porte alors sur les mécanismes d’action des gènes oncogéniques de l’adénovirus. Bénéficiaire de bourses d’études et de formation postdoctorale de l’Institut national du cancer du Canada, il poursuit ensuite sa formation au National Institute of Health aux États-Unis. Il fait partie de la première génération de postdoctorants qui ont développé des animaux génétiquement modifiés à partir de cellules embryonnaires.

C’est durant cette période qu’il établit chez la souris le premier modèle animal d’une maladie humaine au moyen de cellules souches. Ses travaux ont été réalisés sur la maladie de Gaucher. Ce modèle était alors une manière particulièrement innovante de trouver de meilleurs médicaments pour traiter les maladies. Ses travaux sur les modèles animaux auront une grande influence sur la suite de sa carrière. Ils lui permettront notamment de publier un article dans la revue scientifique Nature et le mèneront à occuper un poste à l’Université McGill où il travaille toujours aujourd’hui.

C’est en 1992 qu’il devient assistant-professeur au département de biochimie de l’Université McGill, où il clone les gènes de plusieurs nouvelles protéines tyrosines phosphatases (PTP) impliquées dans différentes maladies humaines. Entre autres, le laboratoire du professeur Tremblay, en collaboration avec le Dr B. Kennedy de Merck-Frosst, sera le premier à publier le rôle modulateur de PTP1B sur le récepteur de l’insuline dans la prestigieuse revue scientifique Science. Toujours considérés comme cibles thérapeutiques de premier choix pour le traitement du diabète et de l’obésité, ses travaux ont amené un grand nombre de compagnies pharmaceutiques à développer des inhibiteurs de cette phosphatase, dont certains sont actuellement en phase clinique.

Il explique son retour au Québec à la fois par la volonté d’être actif dans sa communauté d’origine et par l’importance des liens familiaux. « Je ne serais pas revenu si je n’avais pas eu la possibilité de faire une belle carrière au Québec L’offre et l’environnement scientifique de l’Université McGill étaient incontournables. »

Cette université lui donnera d’ailleurs l’un des rôles les plus importants de sa carrière en le nommant, de 2000 à 2012, directeur du Centre de recherche sur le cancer de l’Université McGill, aujourd’hui appelé le Centre de recherche sur le cancer Rosalind et Morris Goodman. Alors que le Centre venait tout juste de s’installer dans ses nouveaux locaux et qu’il manquait encore des fonds pour en assurer le fonctionnement, le professeur Tremblay a fait une rencontre toute particulière. Il raconte : « Un jour, alors que j’étais seul dans le building, deux personnes sont passées devant mon bureau. J’ai d’abord cru qu’elles étaient perdues, mais elles m’ont interrogé sur le Centre et sa vocation. Je leur ai présenté pendant près d’une heure une vision de ce nouveau centre, son implication dans la recherche fondamentale en cancérologie, la formation de jeunes chercheurs, le transfert de nos découvertes vers la clinique et son rayonnement international. Durant toute notre rencontre, je n’ai jamais su leurs noms. Quelques jours plus tard, je reçois un coup de fil du doyen de la Faculté de médecine qui m’annonce que deux personnes de la famille Goodman ont décidé de faire une contribution financière majeure dans le projet. Les deux visiteurs, c’était eux! » C’est à la suite de ce don que le Centre a été nommé en l’honneur de ses généreux donateurs.

Durant son mandat, ce centre est devenu l’un des plus performants au Québec et en Amérique du Nord et a acquis une forte réputation internationale. Il regroupe actuellement 25 professeurs-chercheurs et près de 300 étudiants et techniciens. Avec une diffusion de plus de 120 publications scientifiques par année dans des revues aussi prestigieuses que Science, Nature ou encore Nature Genetics, la renommée du Centre Goodman n’est plus à faire.

L’une des particularités de ce centre est qu’en plus de ses activités de recherche scientifique, des séances d’information sont organisées pour le grand public. Cette ouverture envers la population et cette transmission de connaissances scientifiques sur le cancer par des activités de promotion et de vulgarisation telles que des visites ou des conférences sont importantes pour Michel L. Tremblay. Le Centre doit d’ailleurs beaucoup à l’affabilité de ce dernier et à sa capacité de transmettre son engouement pour ses travaux.

Outre son rôle dans l’expansion du centre de recherche, le professeur Tremblay est également fondateur de deux entreprises de biotechnologies axées sur son expertise. Il est aussi particulièrement engagé dans son rôle d’enseignant et de formateur d’une relève scientifique de qualité. Il est titulaire de la Chaire de recherche Jeanne et Jean-Louis Lévesque sur le cancer à l’Université McGill et membre de la Société royale du Canada depuis 2006. Il a reçu le prix Michel-Sarrazin du Club de recherches cliniques du Québec en 2012, qui souligne la carrière scientifique et l’apport exceptionnel d’un chercheur québécois chevronné. Toujours en 2012, il a reçu le prix Robert L. Noble de reconnaissance d’un scientifique en cancérologie de la Société canadienne du cancer.

Le professeur Tremblay n’a eu de cesse – et continue – de s’impliquer dans diverses agences de recherche gouvernementales. Il a notamment participé à l’élaboration de politiques scientifiques au Québec et à l’international et a été membre du conseil d’administration et du conseil de direction du Fonds de recherche en santé du Québec pendant plus de huit ans. Il a également siégé aux comités consultatifs de recherche du Conseil québécois pour la découverte de médicaments et de l’Institut de recherche Terry Fox. Il fait aussi partie du comité consultatif de la recherche de la Société canadienne du cancer et est secrétaire général de la Société internationale de pathophysiologie. Il siège aussi au comité scientifique du nouveau centre de recherche du Centre de santé et de services sociaux de Gatineau. Récemment, il a été nommé au comité scientifique consultatif du consortium international de phénotypage murin établi à Londres.

En d’autres mots, le professeur Michel L. Tremblay est un homme engagé et c’est à ce titre qu’il reçoit le prix Armand-Frappier, qui salue, entre autres, sa contribution aux politiques publiques et à l’administration de la recherche.

Selon M. Tremblay, le rôle d’un scientifique est de contribuer à sa société tout autant du point de vue scientifique qu’économique : « Le transfert technologique est primordial pour l’économie du Québec. Il faut avoir une vision plus large que son simple champ d’action, pour s’assurer que le Québec avance. »

Pour lui, la mise en place d’un centre de recherche sur le cancer et d’infrastructures de recherche de qualité était primordiale afin de garder et de recruter des chercheurs de qualité. D’autres défis sont désormais à relever : par exemple la médecine régénérative et la biologie synthétique sont des champs de recherche qu’il ne faut pas tarder à développer au Québec. « On ne peut pas se permettre de ne pas être là. C’est notre compétitivité et la qualité de vie de l’ensemble de la société qui en dépendent. »

Phil Gold

Dès son plus jeune âge, Phil Gold se démarquait par son esprit vif et ses remarques incisives. Élève de 5e année à l’école Bancroft de Montréal, celui qui sera plus tard un brillant scientifique avait le sentiment qu’il apprenait la même chose que l’année précédente. Il interpelle alors son directeur à ce sujet et lui demande s’il est obligé d’aller à l’école.

Magnanime, son directeur lui expliquera que si fréquenter l’école est une obligation, se rendre en classe n’en est pas forcément une, et qu’il peut passer son temps à la bibliothèque si cela lui convient mieux. Dès lors, le jeune garçon passera de nombreuses heures à lire sur une grande variété de sujets, parmi lesquels les matières scientifiques occuperont une place de choix.

Cette anecdote est particulièrement révélatrice de la vivacité de caractère et de la curiosité qui animent encore aujourd’hui le professeur Gold. Ainsi, celui qui fêtera bientôt ses 78 ans est plus que jamais actif dans son domaine et prompt à raconter une histoire.

Ce natif de Montréal, anglophone de surcroît, qui a grandi sur le boulevard Saint-Laurent et a appris le français dans la rue, est resté fidèle à sa ville d’origine pendant la plus grande partie de sa carrière. Il a d’abord fait l’ensemble de ses études supérieures à l’Université McGill, de laquelle il a obtenu son doctorat. C’est d’ailleurs durant ses études doctorales que M. Gold, qui allait devenir l’éminent spécialiste en immunologie, fera une découverte déterminante pour la recherche sur le cancer.

C’est en 1965 que lui et son directeur de thèse, le docteur Samuel O. Freedman (lauréat du prix Armand-Frappier en 1998), font la découverte des propriétés de l’antigène carcinoembryonnaire (ACE) comme marqueur du cancer. Celle-ci s’appuie sur l’hypothèse que des antigènes spécifiques sont présents dans les tumeurs humaines et permettent donc de les identifier à un stade précoce de leur transformation. Aujourd’hui encore, la recherche de la présence de cet antigène dans le sang reste le test le plus fréquemment utilisé en oncologie pour détecter des cancers en stade précoce. On retrouve en effet l’ACE chez 70 % des personnes atteintes de cancer.

À la suite de cette découverte, près de 2 000 articles scientifiques ont été publiés au sujet de l’ACE. Elle est considérée comme le prototype des recherches actuelles de marqueurs en recherche médicale. C’est grâce aux travaux du docteur Gold que les chercheurs actuels tentent de détecter les marqueurs précoces des maladies, particulièrement le cancer, pour les éradiquer avant qu’elles ne deviennent incurables. À l’heure actuelle, PubMed recense plus d’un demi-million d’articles sur les biomarqueurs.

Plus encore, tous s’accordent pour attribuer aux travaux du docteur Gold le mérite d’avoir donné naissance au domaine de recherche appelé la biologie oncodéveloppementale, puisque ses travaux ont même démontré que l’ACE se retrouvait également dans les tissus des embryons et des fœtus.

Cet éternel enthousiaste l’affirme, il a apprécié tout ce qu’il a entrepris et réalisé. Lorsqu’on lui demande ce qu’il changerait de son passé s’il en avait la possibilité, la réponse est sans appel : « Rien! »

Ainsi, pour Phil Gold, trois facteurs déterminent votre vie : « les gènes, l’environnement et la chance ». Et pour lui, la chance n’est pas biologique, elle est faite de l’ensemble des gens que vous rencontrez tout au long de votre vie. Cet ensemble de rencontres déterminantes est ce qui constitue votre " fortunome ", un terme qu’il a inventé afin de décrire cette idée. Dans son " fortunome " personnel, le professeur Gold insiste sur la place primordiale qu’occupe sa famille, notamment son épouse avec laquelle il vient de célébrer leurs 53 ans de mariage.

Pour le docteur Gold, le rôle d’un scientifique dans la société est multiple et ne se limite pas à faire de la recherche fondamentale, clinique ou appliquée. Le chercheur doit aussi élever sa voix afin de sensibiliser non seulement la population, mais aussi les gouvernements en matière de santé publique et de soins aux personnes. À cet effet, le manque récurrent de lits pour les patients souffrant de problèmes chroniques, comme les personnes âgées, est un sujet qui lui tient tout particulièrement à cœur.

Celui qui est décrit comme un pionnier en recherche, un enseignant investi auprès de ses étudiants et un médecin chaleureux et humain partage encore aujourd’hui son temps entre ces trois aspects de sa carrière à l’Université McGill et à l’Hôpital général de Montréal.

Ses travaux ont contribué, en 1974, à la création du Centre de recherche sur le cancer de McGill, aujourd’hui appelé le Centre Rosalind et Morris Goodman. Ce centre de recherche de pointe sur le cancer, qui centralise le travail de l’Université McGill et des hôpitaux affiliés, est l’un des principaux instituts de recherche en oncologie sur le plan national, et ses contributions sont reconnues sur la scène internationale. En plus d’avoir participé à de nombreux colloques et conférences, le docteur Gold a également été membre du comité éditorial de revues médicales. Il a publié un grand nombre de travaux et d’articles scientifiques depuis les années 1960. Sa bibliographie compte plus de 120 ouvrages.

L’apport du docteur Gold à la recherche médicale est reconnu mondialement, et ses travaux ont aidé le Canada à rallier les pays qui comptent parmi leurs citoyens des géants de la médecine. De nombreux prix et distinctions ont été attribués au docteur Gold afin de souligner l’excellence de son travail. Parmi ceux-ci, il a reçu le Prix international de la Fondation Gairdner (reçu conjointement avec le docteur Freedman), le prix Johann-Georg-Zimmermann pour la recherche sur le cancer et le Prix de la Société canadienne d’immunologie en reconnaissance de son apport à la discipline. L’Université McGill a également reconnu le docteur Gold en lui décernant en 2011 le Medicine Alumni Global Lifetime Achievement Award et, en 2012, le Gerald Bronfman Center Lifetime Achievement Award.

Le docteur Gold est Fellow du Conseil médical de recherche du Canada, du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, de la Société royale du Canada et de l’American College of Physicians. Il est également compagnon de l’Ordre du Canada, officier de l’Ordre national du Québec et membre de l’Académie des Grands Montréalais. Le professeur Gold a de plus été intronisé au Temple de la renommée médicale canadienne en 2010.

Marcel Fournier

Marcel Fournier n’avait pas encore entamé ses études universitaires en sociologie que, fraîchement sorti du collège classique, il se dote d’une devise forte dont encore aujourd’hui il semble suivre la règle : « Démystifier! »

Le mot est clair et l’intention tout autant. En choisissant la sociologie, le jeune Fournier vient de tourner le dos à la carrière souhaitée pour lui par ses parents : l’étude du droit. Celui qui sera l’élève de Marcel Rioux à l’Université de Montréal, puis celui de Pierre Bourdieu à l’École des hautes études en sciences sociales (France), souhaite alors étudier sa société et la critiquer en se basant sur des connaissances solides. « Il y avait dans mon choix une volonté de rupture et un engagement social : contester l’ordre des choses, changer la société. »

Pour définir ce qu’est la sociologie, Marcel Fournier fait sien le mot de Pierre Bourdieu qui disait qu’elle était un sport de combat, c’est-à-dire qu’elle implique une participation aux controverses et aux débats de notre société. Le sociologue est donc un scientifique dans une position particulière, car travaillant sur la société, il ne peut pas se situer à l’extérieur de celle-ci.

Il ajoute que la sociologie est aussi un sport de haut niveau qui exige une formation sérieuse pour celui qui s’y engage. L’auteur de l’ouvrage d’introduction Profession sociologue, publié aux Presses de l’Université de Montréal, insiste également sur la méthodologie rigoureuse de son champ d’études qui en fait une véritable science, même si son sujet particulier, la société, le distingue des autres disciplines scientifiques.

« Je tente de montrer que la sociologie est une science, mais pas comme les autres, qu’elle est une profession bien établie. Elle ouvre des carrières passionnantes dans l’enseignement, la recherche, la fonction publique, et aussi dans l’entreprise privée. La contribution que la sociologie apporte est aujourd’hui plus importante que jamais. »

Aujourd’hui professeur de sociologie à l’Université de Montréal, Marcel Fournier a enseigné dans de nombreuses universités européennes et américaines. On dit de lui qu’il est le sociologue québécois de sa génération ayant le plus grand rayonnement international. Ses travaux sur l’École de sociologie française, qu’il mène depuis plus de 30 ans, sont reconnus mondialement et il intervient régulièrement dans de nombreux colloques et rassemblements scientifiques.

Recevoir le prix Léon-Gérin revêt une signification toute particulière pour le professeur Fournier, puisque ce prix porte le nom du premier sociologue au Québec et au Canada. Il est d’autant plus sensible à cet honneur que l’on compte parmi les lauréats qui l’ont précédé trois des plus grands sociologues québécois, Marcel Rioux, Fernand Dumont et Guy Rocher, qui ont tous été ses professeurs. Il assure : « Je suis très fier de recevoir ce prix qui m’inscrit dans une lignée très prestigieuse. »

Lorsqu’on lui demande de nous parler de sa carrière, le professeur Fournier la distingue en deux parties : « La première, depuis l’obtention de mon doctorat en 1974 et mon association à l’Institut québécois de recherche sur la culture, jusqu’au milieu des années 1980, a été consacrée à l’étude des grandes transformations socioculturelles qu’a connues le Québec entre 1920 et 1950. Cette étude a conduit à la publication de mon livre L’entrée dans la modernité : Science, culture et société au Québec. J’y défends l’idée, maintenant fort partagée, que cette entrée dans la modernité s’est effectuée bien avant la Révolution tranquille. »

C’est pour répondre à une question inspirée par ses travaux, « Qu’est-ce qui fait qu’une société, surtout lorsqu’elle change, "tient ensemble"? », que Marcel Fournier se tourne alors vers les travaux du fondateur de la sociologie française, Émile Durkheim. Ses recherches sur Durkheim et son collaborateur et neveu, Marcel Mauss, ont occupé quinze années de travail et d’écriture du sociologue québécois.

D’ailleurs, parmi les nombreux articles scientifiques et ouvrages qu’a publiés le professeur Fournier, il faut souligner la première grande biographie en français d’Émile Durkheim (Fayard, 2007). Il a aussi publié la biographie de Marcel Mauss (Fayard, l994), un ouvrage de plus de 800 pages. Ces deux documents de référence ont été traduits dans plusieurs langues. Au total, ce sont six œuvres d’envergure qu’a écrites Marcel Fournier sur la théorie et l’histoire de la sociologie. Encore aujourd’hui, l’étude de Mauss occupe ses recherches, notamment ses travaux sur la nation, tandis qu’il publiera cette année un ouvrage consacré à la sociologie française contemporaine, aux Éditions du Seuil.

En collaboration avec Yves Gingras et Othmar Keel, le professeur Fournier a également dirigé la publication Sciences et médecine au Québec (1987), qui est devenue rapidement une référence incontournable en histoire sociopolitique des sciences au Québec. Le professeur Fournier a également été directeur de la revue Sociologie et Sociétés et membre du comité exécutif de l’Association internationale de sociologie.

Ce rapport à l’écriture est primordial dans la vie de Marcel Fournier. Ainsi, en plus de ses ouvrages et de ses publications dans des revues scientifiques, celui qui se définit comme un savant au sens classique du terme est intervenu tout au long de sa carrière dans les médias écrits afin de s’impliquer dans les débats politiques de l’heure.

« Pour moi, la meilleure façon de vivre ses convictions est d’observer une distance critique. On a tendance à se créer des mythes, il est important de ne pas trop y croire et de ne pas s’enfermer dans des doctrines trop rigides. L’intellectuel ne doit être au service ni d’un gouvernement, ni d’un parti politique. J’ai pour ma part toujours eu de la difficulté à suivre une ligne de parti et à partager une idéologie, surtout lorsqu’elle est trop rigide. »

Ainsi, son engagement dans la société est toujours passé par l’écrit, que ce soit par des interventions dans la revue Possibles, créée par Marcel Rioux, ou encore dans le quotidien Le Devoir. Cette tâche, qu’il décrit lui-même comme étant très exigeante, lui permet de « jouer plus activement son rôle d’intellectuel dans la société ». Ce spécialiste de la société aimerait d’ailleurs ajouter une corde à son arc et s’atteler à la rédaction d’un roman à teneur autobiographique, qu’il envisage d’intituler Un jeune homme sans conviction, en clin d’œil à Robert Musil qui a écrit L’homme sans qualités, une œuvre considérée comme l’un des romans fondateurs du 20e siècle.

Pour son exceptionnelle implication à la vie scientifique internationale et sa participation à des programmes de coopération internationale, Marcel Fournier a reçu le prix Adrien-Pouliot de l’Association francophone pour le savoir (Acfas). Il est également membre de la Société royale du Canada et a été nommé officier dans l’Ordre des Palmes académiques par le ministère de l’Éducation nationale en France.

James D. Wuest

« Si on m’avait dit, il y a trente ans, que je recevrais un Prix du Québec et que je répondrais à une entrevue en français, je n’y aurais pas cru! », lance en riant James D. Wuest.

En effet, rien ne prédestinait ce natif de l’Ohio à devenir un brillant scientifique et encore moins à faire sa vie au Québec. Originaire de Cincinnati, le professeur Wuest a étudié la chimie et les mathématiques à l’Université Cornell dans l’État de New York, où il a obtenu son baccalauréat en 1969. Il poursuit ensuite ses études supérieures en chimie organique à l’Université Harvard, où il sera l’étudiant du professeur Robert Burns Woodward, prix Nobel de chimie en 1965.

Il reçoit son Ph. D. en 1973 et se joint, dès lors, au corps professoral de Harvard comme professeur assistant de chimie. Il y restera jusqu’en 1981, où il accepte un poste permanent à l’Université de Montréal. C’est alors un tout autre défi qu’il accepte de relever : celui d’apprendre le français. « Sûrement l’un des plus grands de ma vie », confie-t-il. Depuis 1986, il est professeur titulaire à cette même université, à laquelle il est très attaché.

Quand on interroge James D. Wuest sur ce qui l’a motivé à poursuivre des études supérieures et à embrasser une carrière scientifique, il en est presque le premier étonné. En effet, il n’existait pas dans sa famille de culture scientifique et personne, sinon peut-être un oncle travaillant dans un laboratoire de recherche, ne l’a incité à emprunter cette voie.

Pourtant, dès l’âge de 10 ans, le jeune garçon qui aimait explorer la nature à la recherche de roches savait qu’il s’orienterait vers une carrière en mathématiques ou en sciences.

On peut qualifier James D. Wuest d’explorateur à plus d’un titre. Ses découvertes ont exercé une grande influence, particulièrement en science des matériaux et en nanotechnologie. Elles ont ouvert le chemin à une multitude de possibilités liées aux transferts et aux applications industrielles.

En chimie, il a créé son propre champ de recherche : la tectonique moléculaire. Cela consiste à bâtir des structures ordonnées à partir de molécules très singulières appelées tectons. Les tectons ressemblent à des éléments de base d’un jeu de construction à l’échelle du nanomètre. Ils sont conçus pour s’associer de manière prédéterminée, programmés par leur géométrie et par leur structure chimique.

À travers ses travaux et ceux de son groupe de recherche, le professeur Wuest cherche à contrôler la position des molécules les unes par rapport aux autres. En maîtrisant leur organisation, il peut donc influer sur les propriétés des matériaux qui les composent.

Ces travaux sur les interactions moléculaires sont reconnus mondialement et leur portée est hautement pluridisciplinaire. Ils ont mené à des avancées spectaculaires en matière de génie cristallin, de porosité des matériaux et de solides cristallins déformables ou perméables. Ces nouveaux savoirs ont aussi permis de fabriquer de nouveaux matériaux moins bien organisés qui empêchent la cristallisation, favorisant ainsi la formation de matériaux moléculaires amorphes. À titre d’exemple, notons le développement et la production de films minces et flexibles pouvant être exploités dans des dispositifs optoélectroniques comme des cellules solaires.

À propos de son groupe de recherche, constitué d’étudiantes et d’étudiants à la maîtrise et au doctorat et de chercheuses et chercheurs postdoctoraux, le professeur ne tarit pas d’éloges. « Mon groupe est très polyvalent. J’adore assister aux réunions du groupe et voir la diversité de sujets qui sont présentés. » Ses membres sont à l’origine de la fondation de la Chaire de recherche du Canada en matériaux moléculaires, dont il est le titulaire depuis 2008.

Sur son rôle d’enseignant, le professeur Wuest est tout aussi éloquent : « Je ne suis pas un chercheur qui aime se cacher dans ses bureaux et dans ses laboratoires. L’enseignement occupe une place importante depuis le début de ma carrière. Encore aujourd’hui, quand j’entre dans une salle de cours, je me demande ce que je pourrais enseigner de nouveau, ce qui pourrait surprendre. » Cet amoureux de la diversité est également très fier de ses anciens étudiants qui travaillent dans de nombreux milieux académiques ou industriels, ici comme à l’international.

Qualifié de pionnier par ses pairs, le professeur Wuest continue aujourd’hui d’explorer les champs de la construction moléculaire. Il se démarque autant au niveau canadien que sur la scène internationale par l’envergure de sa perspective scientifique, son apport au champ scientifique, l’évolution de son expertise et son influence sur de nombreux chercheurs qui se sont inspirés de ses travaux. Ses diverses collaborations industrielles sont à l’origine, depuis 2004, de huit brevets avec Xerox.

Son parcours nous montre qu’au-delà des sciences exactes, la sensibilité du chercheur et sa personnalité ont une grande importance dans ses travaux et les chemins empruntés. En ce qui le concerne, il décrit son cheminement comme une exploration continue. « C’est important pour moi d’intégrer de nouvelles idées dans mes projets de recherche. Mon objectif est de démontrer quelque chose de nouveau. En chimie organique, cela prend des années avant de recueillir le fruit de ses recherches. Mais je suis quelqu’un d’extrêmement patient et je laisse “mâturer” certaines idées avant de combiner tous les éléments pour trouver quelque chose d’important! »

Cette excellence et cette originalité ont été reconnues par de nombreuses institutions. M. Wuest a reçu déjà de nombreux prix afin de souligner la qualité et la rigueur de ses recherches. Ainsi, il a reçu en 1999 la prestigieuse bourse Guggenheim pour sa contribution au domaine scientifique. En 2005, l’American Chemical Society lui décernait le Arthur C. Cope Scholar Award, une distinction rarement attribuée aux chercheurs étrangers. En 2008, l’Association francophone pour le savoir (Acfas) lui remettait le prix Urgel-Archambault. Le professeur Wuest est également détenteur d’un Fellow de la Société royale du Canada, qu’il a reçu en 1996.

À près de 65 ans, son âme d’explorateur reste intacte. Au moment de la rédaction de cette biographie, le professeur Wuest était d’ailleurs parti en exploration, au sens propre du terme, quelque part au Yukon.

Monique Leyrac

Dans le village des Cantons-de-l’Est où Monique Leyrac s’est établie, il arrive que des gens lui demandent si elle chante encore. « Pas même dans ma salle de bain », répond-elle de son ton légèrement gouailleur.

À 85 ans, l’icône des années soixante jouit d’une retraite confortable, au pied d’une montagne verdoyante, au milieu de son immense jardin. Artiste multidisciplinaire avant la lettre, reconnue aussi bien pour sa maîtrise vocale que pour ses talents de comédienne, elle jure ne ressentir aucune nostalgie à l’égard de sa longue et prodigieuse carrière. Sauf que, depuis quelque temps, à son grand étonnement, elle a recommencé à fredonner les airs de sa jeunesse.

Née en 1928, à Montréal, Monique Leyrac a été la première artiste de la chanson québécoise à s’illustrer sur la scène internationale. « J’ai grandi durant la crise, dans une famille très pauvre. Quand ma mère est partie travailler en usine, c’est moi qui me suis occupée de la maison. Je mémorisais tous les couplets à l’eau de rose que j’entendais à la radio. Ce sont eux qui me reviennent aujourd’hui. »

À 15 ans, elle passe une audition pour le rôle principal dans Le Chant de Bernadette, un radioroman produit par la station CKAC. Contre toute attente, elle est choisie. « Ce fut le plus beau jour de ma vie », écrit-elle dans Mon enfance à Rosemont, un récit autobiographique publié en 1983. Dans le tramway la ramenant à la maison, parmi les travailleurs, Monique Leyrac comprend que son destin vient de basculer. « J’ai toujours su saisir ce que la vie m’a offert. »

Après un passage au Faisan doré à Montréal, elle s’embarque, en compagnie de Charles Aznavour, pour New York où ils vont voir Édith Piaf se produire au Versailles. Puis, direction Paris où elle passera un an à chanter dans les différentes boîtes à la mode. Elle effectue ensuite une tournée en Belgique et au Liban. « J’ai parcouru le monde pas mal, résume-t-elle. Entre les tours de chant, j’allais au musée. Je suis complètement autodidacte. À part les quelques cours de théâtre que j’ai suivis avec Jeanne Maubourg durant ma jeunesse, j’ai toujours dirigé mon affaire moi-même. »

En 1958, elle tient divers rôles à la scène dont celui de Polly dans
L’Opéra de Quat’sous. « On jouait à Québec, raconte-t-elle. Après le spectacle, un type est venu nous saluer. C’était Gilles Vigneault. Moi, je ne le connaissais pas. Il disait s’en aller à Montréal. J’ai proposé de l’emmener. Il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors. On avançait à 20 milles à l’heure et ça a duré toute la nuit. Et jusqu’à la fin, il m’a chanté des chansons. C’était extraordinaire. »

À la même époque, la télé de Radio-Canada lui propose de prendre la barre de Pleins Feux, la grande émission de variétés du dimanche soir. « Il fallait du contenu. J’ai donc appelé Vigneault et aussi Claude Léveillée pour qu’ils me fournissent du matériel. Par la suite, ils ont beaucoup insisté pour que j’enregistre un disque de leurs chansons. Ce fut mon premier microsillon. »

En 1965, au Festival international de la chanson de Sopot en Pologne, elle rafle le Grand Prix du Festival pour son interprétation de Mon pays de Vigneault et celui de la Journée polonaise avec La petite mélodie qui revient. Ce doublé sera suivi d’un Grand Prix du Festival de la chanson d’Ostende en Belgique. Ces honneurs marquent une étape décisive dans l’histoire de la culture québécoise et provoquent un sentiment intense de fierté nationale. Plusieurs se souviennent de sa silhouette racée sur les écrans noir et blanc de nos télévisions. « J’ai longtemps passé pour une porte-parole du mouvement nationaliste. Mon cœur était là bien sûr, mais je déteste prendre parti. J’ai lutté toute ma vie pour ma liberté. J’ai toujours fait ce que j’ai voulu. »

Fin des années soixante, sa présence charismatique et sa voix chargée d’intensité lui ouvrent les portes des plus grandes salles de concert du monde. Après une tournée canadienne qui la conduit jusqu’à Vancouver, elle triomphe au Town Hall de New York et au Massey Hall de Toronto. Elle se produit au Carnegie Hall ainsi qu’à l’Olympia. Elle est proclamée trois fois « meilleure chanteuse de l’année » et trois fois « femme de l’année » par les rédactrices des rubriques féminines de la presse canadienne. Elle passe également en vedette principale au Ed Sullivan Show. « J’y ai fait moins d’effet que les Beatles mais tout de même… » À Londres, après un concert en l’honneur de la princesse Margaret, on lui présente un jeune inconnu. Il s’appelle Luc Plamondon et ils sont appelés à travailler ensemble.

Quelques années plus tard, elle fait appel à l’auteur des
Chemins de l’été (Dans ma camaro…), pour un spectacle très innovateur qu’elle entend monter avec l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). « Luc débutait comme parolier, rappelle-t-elle. Je lui ai proposé d’écrire des textes sur des musiques classiques pour mon concert avec l’OSM. »

Elle a déjà une quinzaine d’albums à son actif lorsqu’elle entame, avec André Gagnon, la création d’un récital consacré à Émile Nelligan. Jugeant l’aventure suicidaire, les compagnies de disques refusent de s’impliquer. Qu’à cela ne tienne, Leyrac prend tout sur ses épaules. À la surprise générale, les premiers soirs au Patriote de Montréal affichent complet. Monique Leyrac chante Nelligan recevra le même traitement partout à travers le Québec, en tournée en Ontario également, pour terminer sa course triomphale au Théâtre de l’Odéon, à Paris. « Un succès inespéré. Les gens venaient dans ma loge après le rideau, tombaient sur mon épaule en pleurant. »

Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’elle met son talent au service des poètes québécois. Elle se lance notamment dans un récital incomparable des chansons de Félix Leclerc sans parler de tous les auteurs-compositeurs dont elle a fait résonner les couplets de Moscou à Rivière-du-Loup.

Première artiste québécoise à présenter des solos, à l’aise aussi bien chez Molière que chez Michel-Marc Bouchard, Monique Leyrac a renouvelé les arts de la scène. Comme conceptrice de spectacles, elle a fusionné chant et théâtre pour accoucher d’une formule unique, très avant-gardiste. Que ce soit sous les traits de Sarah Bernhardt, pour évoquer le tandem
Brecht-Prévert, ou pour rendre hommage à Baudelaire, elle a su chaque fois étonner, toucher l’âme, servir les mots, incarner la poésie quoi.

Plusieurs aujourd’hui voudraient la voir de nouveau sous les feux de la rampe. « Même si elle avait la voix chevrotante! » implorait Pierre Harel dans une chronique publiée l’an dernier. « Elle saurait être grande! Elle saurait être noble! Elle l’a toujours été! »

Roger Des Roches

Sorte de trublion des lettres qui se serait à peine assagi avec le temps, Roger Des Roches est sans conteste une figure et une voix parmi les plus originales du paysage littéraire québécois. Proche de la contre-culture, mais surtout influencé dès le départ par les surréalistes, nourri de science-fiction et de littérature d’horreur plus que de grands classiques, le poète propose à ses contemporains des textes parfois aux limites de la lisibilité. Mais qui n’en trouvent pas moins écho, ô combien!

« Fils unique de fille unique », pour reprendre la formule du principal intéressé, Roger Des Roches est élevé en milieu ouvrier. Au fil des emplois précaires du père, la famille vivra à Trois-Rivières, Sorel, Ville Saint-Michel, Longueuil puis Montréal. Roger Des Roches attrape à 10 ans « le virus de la lecture » avec Bob Morane d’Henri Vernes, et la découverte de ce héros iconique le conduit à la science-fiction qu’il lit principalement en anglais. « Je comprenais une phrase sur deux, dit l’écrivain, ce qui rendait toutes ces histoires encore plus mystérieuses et augmentait le plaisir! ». Il étudie à l’Externat classique de Longueuil (futur Cégep Édouard-Montpetit) de 1962 à 1964 sans y faire de zèle; mais c’est à cette époque, dans le journal de l’école, que l’adolescent devenu lecteur de poésie publie ses premiers textes, à la suite de la lecture de Verlaine.

Au dépanneur qui l’approvisionne en Bob Morane et en romans de
science-fiction, le garçon fait une autre découverte majeure : un jeune poète de Longueuil nommé Denis Vanier qui vient de publier (en 1965) le recueil Je. Vient ensuite, quelques mois plus tard, Essais rouges de Claude Péloquin. Le choc! En poésie, en marge de ce qui pourrait être convenu d’appeler la « littérature du pays », est apparue une recherche formelle différente, des idées et des styles empruntés aux modernités américaine et française, que représentera bientôt la revue Les Herbes rouges, née en 1968. Ici commence l’aventure poétique de Roger Des Roches, dont les Éditions du Jour publient Corps accessoires deux ans plus tard.

Contrairement à nombre de ses pairs, Roger Des Roches n’est ni un universitaire ni un enseignant. Il travaillera longtemps dans l’imprimerie et l’édition comme correcteur d’épreuves, réviseur, graphiste, directeur de production et des éditions, avant de fonder, en 1999, une petite compagnie offrant des services d’infographie, de rédaction et de conception publicitaire. Il dit avoir « l’agressivité du timide » – timidité que les lectures publiques, qu’il affectionne maintenant, l’aident à juguler – et affiche une allure de rocker : tatouages, bagues et lunettes noires. La langue desrochienne, percutante, baroque et crue, est à l’avenant.

« L’écriture n’est pas un choix, elle s’est imposée, je ne peux pas vivre sans cela, je ne peux pas vivre sereinement si je n’ai pas un projet d’écriture », insiste aujourd’hui Roger Des Roches. Chez ce grand créateur de mots-valises, de détournements de langage et de sens, d’amalgames, le geste d’écrire en est un d’incarnation, d’érotisation et d’expérimentation. C’est le style desrochien, un style qui atteint l’un de ses sommets dans dixhuitjuilletdeuxmillequatre (Les Herbes rouges, 2008) même si, paradoxalement, le recueil ressemble peu à ce que le poète a fait jusque-là.

Roger Des Roches a écrit ce recueil à la suite de la mort de sa mère. Il s’y met en scène en « fils approximatif » « devenu Rogerj’aitoujourspeur » en proie aux réminiscences, au côté d’une « mère inconnue mère tranchée » en raison de la maladie et de la mort. Criant de vérité, de puissance lyrique, de fulgurances poétiques et d’émotion tout à la fois, dixhuitjuilletdeuxmillequatre a suscité un engouement unanime mais a échappé aux grands prix de poésie. Qu’à cela ne tienne : soixante-douze acteurs du milieu littéraire constitués en jury autoproclamé lui ont décerné le prix Chasse-Spleen (la récompense créée pour l’occasion tire son nom d’un médoc exceptionnel) afin d’en souligner le caractère essentiel.

Une autre mort annoncée avait été l’un des déclencheurs de La jeune femme et la pornographie, un roman érotique publié aux Herbes rouges en 1991 que son auteur qualifie de « difficile et extrêmement osé ». Ici une jeune femme condamnée par la maladie décide de s’offrir entièrement à un homme dont elle est amoureuse, mais qui ne la connaît pas, à travers une série de photographies et de lettres pornographiques qui vont de a à z – littéralement. À cette cohabitation paroxystique de l’archétypal éros-thanatos livrée dans un style hyperréaliste répond, en une sorte de miroir inversé, Le rêve (Les Herbes rouges, 1997), auquel le mélange d’érotisme, de surréalisme et d’onirisme confère un climat étrange, brumeux.

Parallèlement à ces livres des zones troubles, Roger Des Roches apparaît, au début des années 2000, là où sûrement personne ne l’attendait. Sa fille est en 3e année du primaire, et le tout récent lauréat du Grand Prix du Festival international de la poésie de Trois-Rivières pour le
méditatif Nuit, penser (Les Herbes rouges, 2001) se voit demander s’il accepterait de faire de l’animation en classe autour d’un livre jeunesse choisi dans la bibliothèque de l’école. Ayant déjà rédigé quelques pages d’un petit roman qui lui plaît, il propose plutôt d’en écrire un, à raison d’un chapitre par semaine qu’il lira aux enfants et que ceux-ci commenteront. Ainsi est né Marie Quatdoigts 1 (Québec Amérique jeunesse, 2002), aussitôt un succès fulgurant et, qui plus est, finaliste pour le Prix du Gouverneur général!

L’héroïne avait en quelque sorte reçu l’imprimatur d’une classe de 3e, et on ne s’étonnera pas de sa popularité auprès du jeune public. On ne s’étonnera pas non plus que les romans jeunesse de Roger Des Roches ne soient pas tout à fait comme les autres. Écrite sur un mode intimiste et introspectif, exempte de didactisme et de manichéisme, la série Marie Quatdoigts (quatre tomes à ce jour) se présente comme un éloge de la différence et une invite à la tolérance par l’entremise de personnages psychologiquement complexes. En 2005, l’ancien fan de Bob Morane a lancé une seconde série : Les Fantômes, cocktail détonant de fantaisie, de fantastique et de sensibilité. Et si tout va bien, son prochain livre, prévu pour le printemps 2014, sera un autre roman jeunesse, pour ados cette fois, intitulé Boîtàmémoire. « Un roman athée », précise son auteur qui, décidément, ne craint pas les sujets épineux.

Peu importe le genre, peu importe le public visé, Roger Des Roches est en somme un écrivain de l’intranquillité, voire un explorateur extrême, ce dont témoigne encore éloquemment La Cathédrale de tout, paru début 2013 aux Herbes rouges. La chair est toujours bien présente, mais c’est l’exploitation du champ lexical religieux et le style incantatoire qui frappent ici. Le poème déboule, jaillit à coups d’images fortes, magnifiquement évocatrices au demeurant. Par exemple : « homme qui est mission ombre bouche queue; fleurs du tout-soit-mangé; misère sacrée; Forge la tentation qui veut tout et deux ».

Recueil aux accents surréalistes et au rythme souvent saccadé, trépidant, opus d’une grande maîtrise aussi, La Cathédrale de tout illustre peut-être bien la quintessence de l’art poétique de Roger Des Roches. Pour l’instant.(Il prépare un nouveau livre de poésie, un seul long poème, intitulé Le corps encaisse, qu’il partage, extrait par extrait, sur les réseaux sociaux.) Le poète constate par ailleurs que son auditoire se renouvèle, que de plus en plus de jeunes adultes le lisent. Et une nouvelle génération de jeunes écrivains le considère comme l’une des figures de proue de la poésie québécoise. Aucun doute, donc : le verbe desrochien, singulier, est bel et bien vivant.

Marcel Barbeau

Réjouissons-nous que Marcel Barbeau soit enfin cette année le récipiendaire du prix Paul-Émile-Borduas. Il était temps de reconnaître ce grand artiste québécois. Né le 18 février 1925, le trente-septième lauréat de ce prix prestigieux a consacré soixante-dix ans de sa vie aux arts visuels, et à 88 ans, il est toujours actif, en peinture comme en sculpture.

Marcel Barbeau a eu la chance, en s’inscrivant à l’École du meuble de Montréal, de rencontrer Paul-Émile Borduas et de l’avoir comme professeur. Contrairement à Riopelle, qui a longtemps résisté à son enseignement, Barbeau a profité pleinement de ce contact et donné libre cours à son inventivité, d’abord dans des tableaux figuratifs, puis non figuratifs. Il a pris l’initiative, en 1946, de louer d’un voisin un hangar qu’il a transformé en atelier. Pour lui, comme pour Riopelle et Mousseau, qu’il a invités à le partager, ce fut le lieu des premières expérimentations de peinture automatiste. Des tableaux de Barbeau commeTumulte à la mâchoire crispée ou Rosier feuilles (1946) montrent jusqu’où l’idée d’une peinture entièrement non préconçue avait pu le mener. Ces tableaux présentaient déjà les caractéristiques de la peinture all-over américaine.

Épris de liberté, courageux et indépendant, Marcel Barbeau n’a jamais hésité à adopter des positions difficiles pour rester fidèle à ses convictions. Il avait été des premières expositions automatistes, rue Amherst et chez Madame Gauvreau, rue Sherbrooke; il fut un enthousiaste signataire du manifeste Refus global en 1948. Mais, quand certains membres du groupe des Automatistes furent tentés de se rapprocher des membres du Parti communiste, Barbeau, fidèle à la section du manifeste intitulée « Règlement final des comptes », où Borduas opposait l’« anarchie resplendissante » à toute politique de parti, dénonça ces manœuvres de rapprochement, à l’occasion de l’exposition Place des Artistes à Montréal, en 1953. De même, alors qu’on n’avait des yeux que pour Paris dans l’avant-garde québécoise, Barbeau fut l’un des premiers du groupe automatiste à sentir l’importance qu’allait prendre New York dans le développement de la peinture contemporaine. D’autres y étaient passés avant lui, mais il fut le premier à y aller rencontrer des artistes américains pour s’informer de ce qui se faisait à New York, et il réussit à y exposer dès 1952, chez Wittenborn, Schultz, deux ans avant Borduas.

Marcel Barbeau, qu’on associe volontiers à la seule peinture automatiste ou, plus largement à l’expressionnisme abstrait américain, a aussi beaucoup pratiqué le hard edge, mais d’une manière plus libre que les Plasticiens de Montréal. Inspiré par l’aspect répétitif de la musique de Karlheinz Stockhausen, qu’il avait découverte au concert de ce dernier à l’Université de Montréal en décembre 1958, Barbeau produisit dès 1959 des dessins qui annonçaient sa production op-art de la décennie suivante. Sous l’influence de Victor Vasarely dont il découvrit l’œuvre au musée des Arts décoratifs de Paris en 1963, il pratiqua plus intensivement l’illusion optique à Paris, puis à New York, dans des compositions à la fois rigoureuses et éblouissantes. Il est le pionnier au Canada de cette forme d’art qu’il a redéployée en suggérant une troisième dimension dans ses Champs colorés et shape-canvas de la fin des années soixante, des œuvres qui annoncent ses Anaconstructions, des années quatre-vingt-dix et deux mille.

Marcel Barbeau a également produit un corpus sculptural important. Rejetant la figuration en sculpture comme en peinture dès 1946, il inventait une sculpture inédite, abstraite et automatiste à la fois, où, comme en peinture et avec la même expressivité sans contrainte, il associait le mouvement et le geste à l’exploration et au dépassement des limites de l’espace formel. Ces problématiques se trouvent dans sa sculpture d’assemblage, plus construite, qu’il a surtout développée à partir des années soixante-dix, et dont on a plusieurs exemples dans ses œuvres publiques monumentales, produites, pour la plupart, indépendamment de toute commande. Finaliste d’un concours international d’art public à Toronto à la fin juillet 2013, il a travaillé ce même été à l’élaboration de ce nouveau projet.

C’est une caractéristique de plusieurs membres du groupe automatiste d’avoir souvent pratiqué la multidisciplinarité. Mais Barbeau est le seul qui ait réussi à intégrer la gestuelle du tableau dans des performances chorégraphiques et picturales, en interaction avec le mouvement, le rythme et le son des danseurs et des musiciens. Il a même créé de la musique, comme on peut l’entendre dans le film Barbeau, libre comme l’art, réalisé par sa fille, Manon Barbeau. Son rôle dans le développement de la performance transdisciplinaire a été reconnu à l’été 2013 à Paris par sa participation à l’événement international Nouvelles vagues du Palais de Tokyo et son inclusion dans le catalogue préparé pour l’occasion.

En 1962, lors de sa participation au Festival des deux mondes à
Spoleto (Italie), le catalogue La peinture canadienne moderne. 25 années de peinture au Canada français, rédigé par Charles Delloye, soulignait l’importance de la contribution de Barbeau à l’art moderne. Il exposera en solo en 1964 à la Galerie Iris Clert, à Paris; à la East Hampton Gallery, de New York en 1965, 1966 et 1967; au Centre culturel canadien à Paris en 1971; à la Canada House, à Londres en 1973; à la Galerie Donguy, à Paris, en 1991 et en 1994; à l’Université François Rabelais (Tours), en France, en 1998, et à l’Université de Cambridge en Angleterre, la même année. Il exposera à nouveau en solo à Paris, à la Galerie Chauvy, du 29 octobre au 23 novembre 2013. La liste serait deux fois plus longue s’il nous fallait tenir compte de toutes les expositions collectives auxquelles il a participé dont, en 2007, au Musée d’art contemporain de Barcelone, l’exposition historique Sota la Bomba, sur l’art et la culture de l’après-guerre. En 2012 et 2013 seulement, on remarquait ses œuvres dans plusieurs expositions d’envergure. Une nouvelle version de l’exposition The Automatiste Revolution, présentée dans des musées de l’Ouest canadien incluait plusieurs de ses œuvres de jeunesse. Pendant ce temps à Ottawa, l’exposition des lauréats du Prix du Gouverneur général au Musée des beaux-arts du Canada présentait quelques exemples de ses différentes périodes. On trouvait aussi un Barbeau de 1946 dans L’art en guerre où il figurait parmi les représentants de l’avant-garde internationale de l’après-guerre; d’abord présentée au Musée d’art moderne de la ville de Paris, l’exposition était reprise ce printemps et cet été au Musée Guggenheim de Bilbao alors qu’il participait dans la capitale française à l’événement Nouvelles vagues, avec des œuvres récentes.

La remise du prix Paul-Émile-Borduas à Marcel Barbeau confirme le respect et l’admiration pour son œuvre exprimée déjà par sa réception à l’Académie royale des arts du Canada (1993); et tout récemment, en 2012, par l’attribution par ses pairs du titre de membre d’honneur du Regroupement des artistes en arts visuels et, en 2013, du Prix du Gouverneur général du Canada en arts visuels et du prix Louis-Philippe-Hébert. Marcel Barbeau est aussi officier de l’Ordre du Canada (depuis 1995).

Pour toutes ces raisons, Marcel Barbeau mérite largement que son immense contribution (plus de 4000 œuvres à son crédit) soit honorée par le prix Paul-Émile-Borduas, sans conteste le prix le plus prestigieux pour ceux qui ont travaillé dans le champ des arts plastiques au Québec. Il souligne à la fois la variété, le caractère innovateur et l’originalité de son œuvre, son incessant développement vers des formes d’art de plus en plus radicales, ainsi que l’exemplarité de sa probité intellectuelle.

Daniel Bertolino

On ne compte plus les réalisations de Daniel Bertolino, fondateur et président de la fameuse maison de production de documentaires,
Via le monde. Près de 1000 films de dix minutes, de trente minutes ou d’une heure en sont sortis. Une trentaine de prix ont couronné l’œuvre de cet infatigable explorateur des continents. Ce pionnier de l’industrie télévisuelle se définit comme un homme engagé; il se remémore tous les jours comme un mantra cette phrase d’Henri Laborit : « Nous avons tous la possibilité individuelle d’agir sur la trajectoire du monde ». Son travail est placé sous la volonté – aussi impérieuse qu’elle peut paraître utopique à certains – de changer le monde. Forte et audacieuse, courageuse et constante, telle est sa démarche. Dans son entretien avec nous, dès les premières paroles, nous sentons un homme généreux, ouvert au dialogue et à l’échange. Et ce sera un plaisir de l’écouter parler de son métier qu’il exerce depuis quarante-cinq ans.

Daniel Bertolino a sillonné les cinq continents pour nous rapporter des documentaires qui nous ont fait découvrir au début de sa carrière les modes de vie traditionnels de populations autochtones. Tout en réfléchissant sur la vie de différents peuples, il renouvelle l’approche télévisuelle du reportage et du documentaire. Sa rencontre avec les cultures et les pays a trouvé son noyau dur durant son enfance en France.

« J’ai été confronté très jeune au racisme, par mon origine italienne, nous confie-t-il. J’ai découvert très tôt ce que c’était une minorité. J’étais parmi les laissés-pour-compte, et ils sont devenus ma cause de cinéaste. » Mais le déclic pour le cinéma trouve sa source dans le clan familial. Avec son père passionné du 8 mm, il apprend très tôt le maniement de la caméra, l’enregistrement du son, les lois du montage. Pour garder un souvenir de ses vacances, il cherche des sujets intéressants comme les traditions et les coutumes des petites communautés rurales françaises. Tout s’enchaînera. Il prend déjà des risques pour aller là où personne n’osait le faire.

Né en 1942, c’est à 17 ans qu’il part de Paris pour une expédition difficile de trois mois en voiture avec des amis au Pakistan, une première à cette époque. Deux ans plus tard, il gagne un important concours de la télévision française : parcourir le monde avec 100 dollars en poche. Durant trois ans, avec sa première épouse Nicole Duchênes, il envoie toutes les semaines ses reportages pour l’émission Caméra Stop, l’ancêtre de La course autour du monde. C’est ainsi qu’il atterrit en 1967 au Québec pour présenter ses films au Pavillon de la jeunesse à l’Expo 67. Il s’installe à Montréal. « J’arrivais au bon moment, le Québec s’ouvrait sur le monde, il était très accueillant, et les gens étaient passionnés par les jeunes. » Mais la production du documentaire y est restreinte; l’industrie privée de la télévision commence tout juste à se développer. Il fonde avec François Floquet Via le monde, qui deviendra une maison reconnue pour la qualité et la diversité de ses productions. Il part de nouveau sur les routes de la planète.

Le voici à Cuba aux côtés de Castro pour un film qui fera le tour du monde, Nosotros Cubanos (1968), véritable coup d’envoi de Via le monde. Ensuite, avec François Floquet, il filme les modes de vie ancestraux des peuples de l’Amazonie à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ce sera
Les primitifs (1970-1973), un terme péjoratif qu’il veut démystifier en montrant les valeurs des autres peuples, aussi importantes que les nôtres et dont on peut tirer de précieux enseignements.

L’année 1976 sera importante pour Daniel Bertolino : il présente son premier long métrage documentaire, une rareté à l’époque, Aho au cœur du monde primitif, qui obtient le Prix du meilleur film de non-fiction au Festival du film canadien. Il réalise ensuite avec sa femme Diane Renaud une série semi-dramatique pour Radio-Canada sur les légendes indiennes et reçoit le Prix UNESCO. Il s’intéresse après au travail social des Canadiens dans le monde avec une série intitulée Plein feu… l’aventure. Son désir de raconter des histoires, celles des gens comme celles des sociétés, se confirme. C’est le début des séries pour Radio-Québec comme Laissez-passer, Poste frontière et Des idées, des pays et des hommes.

Celui qu’aucun obstacle n’arrête va se coltiner un projet démesuré avec son associée Catherine Viau : tenter de comprendre les forces qui nous dirigent et nous contrôlent, d’en analyser toutes les dimensions et d’établir un diagnostic pour le futur, et cela dans un style visuel totalement nouveau qui doit correspondre à son sujet aussi universel que globalisant. Il s’agissait de capter un moment donné et une situation donnée à plusieurs endroits et en même temps dans le monde, à Paris, Londres, New York, Moscou ou Le Caire, et d’élaborer une narration qui unifiera une vision aussi complexe que vaste du monde actuel. Ce sera la célèbre série Le défi mondial, d’après le livre à succès de Jean-Jacques Servan-Schreiber, six émissions tournées entre 1983 et 1985 et présentées par Peter Ustinov. « Une folie », dit-il, mais qui annonçait ce que sera la télévision de demain. » Elle se révélera sa grande œuvre, quintessence de son expérience, des connaissances et des découvertes acquises partout sur la planète durant ses voyages. Coproduites par Via le monde, Radio-Canada et la France, les émissions sont présentées en rafale grâce à Robert Roy, directeur des programmes de Radio-Canada à l’époque, et diffusées également sur CBC avec Patrick Watson et Peter Ustinov.

Le défi mondial aura tenu captifs plus d’un million et demi de spectateurs québécois pendant six jours consécutifs. Une série qui demeurera longtemps une référence pour tous les reporters et documentaristes de la sphère télévisuelle. « Je voulais montrer qu’une autre forme de télévision était possible. Qu’on pouvait y présenter des documentaires aux sujets complexes avec succès à un large auditoire et diffusés en grande heure d’écoute. »

Daniel Bertolino, intarissable sur cette série qu’il a coréalisée avec
Daniel Creusot, constate avec regret qu’il ne sera plus possible d’en produire de telles, non pas tant sur le plan de la forme (la technique télévisuelle a beaucoup changé depuis) que sur celui du sujet. « La télévision a besoin de publicitaires, qui, eux, ne sont pas intéressés par les documentaires qui font réfléchir sur les grandes questions du monde, cela leur fait peur », explique-t-il. Il en parle en connaissance de cause : il bute sur la production d’une série tirée du livre de Jean Ziegler, Destruction massive, qui porte sur les origines de la famine. Il en a acheté les droits, mais aucune chaîne de télévision d’ici et d’ailleurs ne veut pour le moment la produire. Difficile d’avoir bonne conscience quand on parle de la famine en 2013!

Il ne se décourage pas pour autant. Il ne s’est jamais découragé! Il sait qu’il faut dorénavant choisir des sujets plus personnels, avec une ambition différente, mais sans abandonner la volonté de partager connaissances et idées. « Je travaille avec Grégoire Viau, qui a réalisé de nombreux documentaires pour Via le monde, et Catherine Viau sur la mémoire et le devoir de mémoire. » Il se penche ainsi sur les missionnaires québécois, qui étaient nombreux dans le monde il y a cinquante ans et qui, on l’oublie, se sont souvent engagés politiquement en découvrant la misère sociale des peuples qu’ils voulaient évangéliser. « Il ne faut pas avoir peur de son histoire. Le Québec doit découvrir combien la sienne est grande malgré des moments douloureux. Il faut l’assumer et grandir avec elle. » C’est dans le même esprit qu’il prépare une nouvelle émission sur les femmes qui ont construit le Québec.

Daniel Bertolino, comme à son habitude, planche sur plusieurs projets à la fois. Il pourrait se reposer. Ses deux fils, Santiago et Josué, sont cinéastes autonomes et sa fille Laetitia, cinéaste elle aussi, a préféré plonger dans la permaculture. Il a formé au documentaire durant trois décennies de nombreux jeunes, dont certains travaillent pour Via le monde. Mais le grand rêve de Daniel Bertolino est de participer au lancement d’une initiative nationale de conservation et de valorisation de ses quarante-cinq années de tournages ramenés des quatre coins du monde. Il souhaite créer un Espace Via le monde, un centre de la mémoire collective doté d’un centre de formation, de production et de diffusion. Ce sera un véritable studio ouvert sur la communauté qui suscitera de nouvelles créations, propulsées par la culture numérique. Daniel Bertolino est persuadé qu’il y a un autre modèle à inventer pour créer, partager et diffuser des contenus. L’Espace Via le monde perpétuera son engagement à donner la parole, et assurera le transfert et le partage de la connaissance et de la mémoire.

Madeleine Juneau

Madeleine Juneau est femme de vision, de foi et d’engagement, d’abord et indéfectiblement au sein de la Congrégation de Notre-Dame, communauté religieuse où elle est entrée en 1966. C’est d’ailleurs en raison de son action à la Maison Saint-Gabriel, site historique propriété de cette congrégation fondée dans les années 1670 par Marguerite Bourgeoys, que sœur Juneau est considérée comme l’une des figures de proue dans la connaissance du patrimoine montréalais.

« Je suis née dans un monde de gars », se plaît à dire celle dont la première carrière est l’enseignement primaire et secondaire dans les écoles servies par la congrégation. Installée à Saint-Augustin-de-Desmaures, près de Québec, la famille Juneau compte trois filles et… sept garçons! « Cela amène très certainement à avoir de l’audace », ajoute cette religieuse qui a déployé tous les ressorts de son génie visionnaire dans la conservation de l’un des joyaux du patrimoine architectural et historique de Montréal.

Audacieuse, déterminée, se définissant comme « une fonceuse, une défonceuse de portes », Madeleine Juneau est aussi animée par le désir profond, presque inné, de s’engager dans une cause. Ce sera donc la Congrégation de Notre-Dame, à une époque où, déjà, les vocations se perdent. Elle enseigne à Montréal puis, de 1972 à 1982, à Hearst, en Ontario. Elle entame sa seconde carrière – celle qui lui vaut la reconnaissance du milieu patrimonial – en 1984 à titre de directrice des services éducatifs de la Maison Saint-Gabriel, poste qu’elle occupe jusqu’à sa nomination à la direction générale du musée en 1997.

Depuis son ouverture au public en 1966, la Maison Saint-Gabriel était surtout un centre d’interprétation autour de l’œuvre des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, un lieu plus ou moins confidentiel que Madeleine Juneau s’emploie à dynamiser. À son nouveau poste, cette pédagogue-née est dans son élément, d’autant qu’elle n’a cessé d’approfondir sa formation en art, en histoire et en muséologie. Elle juge en outre que ses deux « carrières » sont intimement liées. « Par l’entremise de la Maison Saint-Gabriel, je me suis donné comme mission de passer la mémoire. Mais c’est aussi ce que font les enseignants : transmetteurs de savoir, ils sont par définition des passeurs de mémoire. »

Grâce à un plan de développement réalisé en vue du 350e anniversaire de la fondation de Montréal, en 1992, la Maison Saint-Gabriel commence à rayonner dans son quartier ainsi que dans le milieu culturel et patrimonial. Et prend un véritable essor en 1998, année du tricentenaire du monument historique acheté par Marguerite Bourgeoys sur l’emplacement qu’elle a acquis en 1668. « Mon premier objectif pour la Maison était de lui donner une notoriété », dit sa directrice générale, et le tricentenaire en sera l’occasion idéale.

Sœur Juneau s’adjoint d’abord la collaboration de l’historien Jacques Lacoursière pour le contenu relatif à l’événement. « Puis j’ai frappé aux portes de toutes les entreprises qui avaient acheté des terres de la congrégation afin d’établir des partenariats », relate-t-elle. Animée de la foi qui ébranle les montagnes, elle obtient d’un certain Paul Côté, l’un des hauts cadres de VIA Rail Canada, qu’il visite les lieux. Le tricentenaire y gagne son partenaire principal!

L’achalandage du musée stagnait jusqu’alors à quelque 6 000 visiteurs par année. Il bondit à 35 000 en 1998. Et les efforts consacrés cette année-là à la programmation et à la promotion sont soulignés par des prix touristiques montréalais.

Forte de la confiance de sa congrégation, Madeleine Juneau s’attaque à la composition du conseil d’administration afin d’y amener davantage de gens d’affaires et d’acteurs du milieu. S’attache inlassablement à bonifier l’offre avec le jardin de la Métairie recréé en 2001 dans l’esprit de la
Nouvelle-France et une multiplication d’activités, telle la Semaine des quêteux. Lance la Fondation des Amis du musée et une soirée-bénéfice annuelle… Et tandis que la Maison devient une attraction muséale de plus en plus goûtée, qu’elle accumule prix et reconnaissances, dont le classement par le gouvernement du Québec (1965) et la désignation de lieu historique national par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada (en 2007) et à cinq reprises le Grand Prix du tourisme québécois (région de Montréal), sa directrice chapeaute, en 2009-2010, un chantier majeur de remise en valeur.

Ce chantier, c’est l’agrandissement du musée, financé en bonne partie par les fonds publics (gouvernements provincial et fédéral et Ville de Montréal), au coût de 9 500 000 $. Il consiste en un réaménagement du lieu et en la transformation de la résidence Jeanne-Le Ber, construite en 1964 pour loger des religieuses, en pavillon d’accueil des visiteurs. Le nouveau pavillon Catherine-Crolo, du nom de la première intendante de la métairie, est inauguré le 1er
novembre 2010. Il comprend une boutique, elle-même dotée d’une tisanerie, où sont vendus des objets reliés à l’histoire et à la ruralité, une aire d’animation, un vaste réfectoire offrant « pain et potage » (les mots sont de Marguerite Bourgeoys) et des salles de conférences.

De l’ancienne ferme de Marguerite Bourgeoys, Madeleine Juneau a fait un lieu unique de recréation de la vie rurale en Nouvelle-France. Sont mises en évidence les Filles du Roy, « ces femmes qui ont traversé l’océan pour bâtir un pays », dit-elle non sans une admiration rétrospective, les métayères et les religieuses comme autant de personnages clés du temps des colonies. Est aussi interprété le paysage culturel : l’habitation, les traditions culinaires, les objets du quotidien, les us et coutumes en général. Privilégiant un tel axe thématique, Madeleine Juneau a joué un rôle de premier plan dans la redécouverte de la riche imprégnation du Régime français à Montréal.

L’approche originale de Madeleine Juneau se vérifie très concrètement, encore, par des initiatives que l’on pourrait appeler d’éducation populaire, telles la création d’un parcours d’épices historiques, la reconstitution d’un jardin d’apothicaire du XVIIe siècle, l’organisation de ventes aux enchères sur les lieux, la récitation de contes, la présentation de conférences dans une taverne… « La Maison Saint-Gabriel est devenue une destination », dit non sans fierté sa directrice, et attire aujourd’hui plus de 75 000 visiteurs par année, dont une bonne proportion d’Américains.

Totalement ancrée dans Pointe-Saint-Charles, la Maison en est aussi le fleuron, et le Regroupement économique et social du Sud-Ouest (RESO) a reconnu l’exceptionnelle contribution de Madeleine Juneau à la revitalisation du quartier en lui décernant le prix Bâtisseur du Sud-Ouest en 2009. C’est sans compter ces autres reconnaissances venant du milieu des affaires, dont le prix Femme d’affaires du Québec en 2006. En 2012, décidément une année faste côté honneurs, sœur Juneau recevait le prix Thomas-Baillargé de l’Ordre des architectes du Québec et la Médaille du jubilé de diamant de la Reine Elizabeth II après s’être vu décerner, l’année précédente, la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec.

En 2013, Madeleine Juneau et la Maison Saint-Gabriel se sont fortement engagées dans le tricentenaire de l’arrivée des Filles du Roy en
Nouvelle-France. « On a obtenu qu’elles soient nommées “Bâtisseuses de la cité 2013” », dit-elle non sans une pointe de fierté. Il y a là une forme de dialogue entre le passé et le présent, d’actualisation qui reflète tout à fait l’action pionnière de Madeleine Juneau depuis trente-cinq ans.

Paul Gérin-Lajoie

Rencontrer Paul Gérin-Lajoie n’est pas banal. À 93 ans, il plante son regard bleu dans le vôtre, la voix persuasive, le verbe précis, la mémoire impeccable. « J’ai toujours aimé la communication », dit-il en esquissant un sourire. Chez lui, l’envie de s’en mêler reste bien palpable. Le lauréat 2013 du prix Georges-Émile-Lapalme est touché par cette reconnaissance qui porte le nom de son collègue de « l’équipe du tonnerre » dans le gouvernement de Jean Lesage. « Lapalme était un homme de forte conviction, doté d’une vision claire du développement du Québec. La culture en était le moteur. » Paul Gérin-Lajoie est le dernier survivant du cabinet Lesage. Être en sa présence, c’est se trouver dans un face-à-face émouvant avec la Révolution tranquille…

Sur la table devant lui, des magazines internationaux, deux ou trois quotidiens… Paul Gérin-Lajoie avouait récemment à un chroniqueur qu’avec trente ans de moins, il replongerait sur la scène politique. Fils d’avocat devenu grand constitutionnaliste et petit-fils de Marie Gérin-Lajoie, sa plus grande inspiratrice qui a tant fait pour les droits des femmes et pour l’éducation, Paul Gérin-Lajoie en impose par sa trajectoire de visionnaire pragmatique et d’amoureux inconditionnel de la langue française.

Aîné d’une famille de six enfants, il grandit à Outremont et y habite encore avec son épouse de toujours, Andrée Papineau. Il étudie au Collège Brébeuf où il remporte la bourse Rhodes à l’âge de 18 ans, mais il doit reporter son voyage d’études en Angleterre à cause de la guerre qui commence. Il obtiendra son doctorat à Oxford, en 1948. Entre-temps, il fait son droit à l’Université de Montréal, passe son barreau à 23 ans et se passionne pour le droit constitutionnel.

Ce qui était un obscur objet de recherche pour l’époque allait lui permettre d’élaborer devant un auditoire consulaire, vingt ans plus tard, une doctrine juridique qui allait faire école. La doctrine Gérin-Lajoie, véritable fondement de la politique internationale du Québec, était née. On peut la résumer
ainsi : elle traite du prolongement international des activités liées aux champs de compétence internes du Québec, soit la culture, la santé, l’éducation. « J’ai toujours eu les horizons larges, dit-il. Toute ma vie, l’objet central de mes réflexions et de mon action a été le rayonnement du Québec dans le monde. »

Pour rayonner, il fallait d’abord offrir la chance à tous les Québécois, garçons et filles, de s’épanouir à travers des études solides et gratuites jusqu’à 16 ans. Sans les grandes réformes du système d’éducation nationale qu’il a pilotées, d’abord comme ministre de la Jeunesse, responsable de l’Instruction publique (1960-1964) et ensuite comme ministre de l’Éducation (1964-1966), le Québec n’aurait pas pu faire entendre sa voix hors de ses frontières.

Paul Gérin-Lajoie fut responsable de la formation de la Commission royale d’enquête Parent sur l’enseignement dans la province de Québec (dont on célèbre cette année les cinquante ans du fameux rapport), du projet de loi 60, de la création du premier ministère de l’Éducation au Québec et de l’Opération 55 qui entraîna la création d’un premier réseau d’écoles secondaires régionales gratuites à travers tout le Québec. Il a tenu à sillonner le territoire pour aller gagner, lui-même, l’adhésion de ses concitoyens aux immenses bienfaits d’une telle réforme pour l’avenir de leurs enfants. Tableau noir à l’appui… « J’ai toujours eu le plus grand respect pour les enseignants et les directions d’école. Ce n’est pas à notre honneur, comme société, de n’avoir collectivement que si peu d’égards, de reconnaissance et de considération pour ces hommes et ces femmes qui font la différence dans tant de vies. »

De plus, fidèle à cette ouverture sur le monde, Paul Gérin-Lajoie a stimulé la participation active des enseignants québécois aux programmes canadiens de développement international. Dès 1961, il est l’un des pionniers du concept de francophonie. Cet engagement auprès des francophones de tous les coins du monde marque profondément son œuvre. Parfait bilingue, il préside la Conférence du Commonwealth sur l’éducation en 1964 et également celle de la mission de l’OCDE sur le développement de la recherche et de l’éducation aux États-Unis en 1969.

Sa feuille de route est si dense qu’on ne peut l’évoquer de manière exhaustive. Mais rappelons qu’après son retrait de la politique, en 1969, Paul Gérin-Lajoie dirige notamment l’Agence canadienne de développement international (ACDI) de 1970-1977. Il travaille ferme à accroître le rayon d’action de l’ACDI notamment vers l’Afrique francophone, ainsi qu’à diversifier ses engagements financiers (qui ont triplé sous sa gouverne) en fonction des retombées en matière de développement social. On parle de milliers de projets dans plus de soixante-quinze pays.

Par la suite, Paul Gérin-Lajoie s’engage en consultation internationale durant quelques années avec le souci constant de trouver des solutions novatrices aux problèmes de développement. Cela donne lieu à la création d’organisations non gouvernementales francophones qui ont notamment tissé des liens durables entre le Québec, l’Afrique francophone et Haïti. Cette solidarité n’a cessé de grandir, contribuant à bâtir cette place particulière que le Québec occupe aujourd’hui au sein de la francophonie mondiale.

En 1977, il met sur pied la Fondation Paul-Gérin-Lajoie qu’il préside, un organisme de coopération internationale, voué au développement de l’éducation de base, en étroite collaboration avec les collectivités locales. En trente ans, ce sont des millions d’enfants qui auront accès à l’éducation dans des pays parmi les plus démunis de la planète. Ces dernières années, sa fondation touchait annuellement 400 000 enfants et elle a contribué à mettre en œuvre des réformes de l’éducation au Mali, au Sénégal et, plus récemment, en Haïti. En 1986, Paul Gérin-Lajoie choisit de se consacrer entièrement à la direction de sa fondation. Aujourd’hui, son fils François qui a longtemps travaillé à ses côtés, en a repris les rennes, même si son père continue d’en être l’inspiration.

L’éducation s’ancre dans une culture et dans une langue. L’amélioration de la maîtrise du français chez les jeunes a toujours été une visée
de Paul Gérin-Lajoie de même que le souci de les éveiller aux réalités internationales, particulièrement à celles de la francophonie. Comment atteindre ces deux buts de manière ludique et éducative?

« Un jour, j’ai eu l’idée d’une dictée qui ne serait pas une affaires de pièges. Plutôt une histoire de solidarité, de respect de l’environnement et de compréhension du monde dans lequel nous vivions. » Qui ne connaît pas la fameuse Dictée P.G.L.? Activité phare de la fondation, elle mobilise depuis vingt-trois ans des centaines de milliers d’enfants au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Afrique francophone.

Paul Gérin-Lajoie reste habité par la conviction inébranlable que le développement du Québec passe encore et toujours par une éducation de qualité, largement accessible. « Comme en 1964, nous restons malheureusement dans l’impossibilité de fournir la gratuité scolaire pour les études supérieures. J’étais heureux, et je le réclamais, que le système des prêts et bourses ait été encore bonifié dernièrement. C’est la voie à suivre. Mais honnêtement, le décrochage scolaire au Québec m’affole. Le système ne réussit pas à s’adapter aux changements de comportement des jeunes. Il faut que l’école les captive davantage, qu’elle favorise l’expression de leurs désirs profonds. Malheureusement notre système ne répond pas aux besoins des jeunes d’aujourd’hui. Il faut relever nos manches et innover. » Au soir de sa vie, Paul Gérin-Lajoie inspire encore et toujours. C’est sa remarquable trajectoire, profondément dédiée au rayonnement du Québec et de la langue française, que le gouvernement du Québec veut reconnaître en lui décernant le prix Georges-Émile-Lapalme.

Robert Morin

En un peu plus de vingt-cinq ans, Robert Morin a signé une trentaine d’œuvres, courts, moyens et longs métrages, en vidéo ou sur pellicule. Treize rétrospectives de ses productions ont eu lieu au Québec, au Canada, en France, en Belgique et en Suisse. Il a reçu plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques en 2009. Et voici que le prix Albert-Tessier du Québec vient couronner son œuvre, vaste et importante, à nulle autre pareille. Ce travailleur infatigable qui, depuis les années soixante-dix, n’a cessé de multiplier les projets, d’imposer non seulement son style et sa vision du monde, mais une manière de faire du cinéma et de la vidéo en artiste qui n’accepte aucun compromis, mû par l’urgence de filmer, de « fouiller, comme il dit, les rêves et la vie des gens ».

D’entrée de jeu à notre rencontre, il affirme fortement son statut d’indépendant farouche : « Je n’ai jamais voulu que mon statut d’artiste soit contaminé par les diktats de l’industrie et des institutions. Pas question pour moi de faire un cinéma gentil, de réconforter le spectateur ». Effectivement, ses œuvres, traversées par la violence et la cruauté, supportées par un regard incisif sur la société, ne peuvent guère recevoir l’assentiment de tous. « On nous parle du public à rejoindre, mais moi, je ne suis pas un commerçant, je m’affirme comme un artiste. Picasso ne pensait pas à un public en particulier quand il peignait. On ne devrait jamais parler de publics en art et en culture. »

Catégorique, Robert Morin? Oui, mais avec une position venue de la pratique et non de la théorie, de films produits à faible budget et beaucoup de débrouillardise, des œuvres non formatées pour le marché et dont les genres sont brouillés. Le cinéma est pour lui une exploration dans laquelle n’existent pas de différences entre vidéo et cinéma, entre documentaire et fiction. Pas de recettes chez lui. Dynamiter les pistes et les frontières entre les genres lui a permis de rester fidèle à sa morale, à une posture intransigeante. Il a ainsi construit une œuvre cohérente dans ses thèmes et rigoureuse dans sa diversité. Quels que soient les moyens et les méthodes, il a donné des films incontournables pour le cinéma québécois, et qui ont influencé toute une jeune génération venue après lui. Cet expérimentateur de la narration et des formes esthétiques s’est voulu un témoin de l’existence humaine, de ses drames, de ses tragédies. Mais comment en est-il venu là?

Réalisateur, scénariste, acteur et directeur de la photographie, Robert Morin est né à Montréal en 1949. Étudiant en communication au Collège Loyola, il est plutôt attiré par la photographie et la peinture. Il avoue qu’il n’était pas un fan du septième art et qu’il ne se voyait pas devenir réalisateur à cette époque. C’est pour gagner sa vie qu’il devient caméraman. De fil en aiguille, il est amené à fonder en 1977 la Coop Vidéo avec, entre autres, Lorraine Dufour (monteuse de presque tous ses films et coréalisatrice durant vingt ans), Jean-Pierre St-Louis et Marcel Chouinard, maison de production devenue depuis l’une des plus importantes du cinéma québécois.

C’est par hasard qu’il tourne sa première vidéo, Gus est encore
dans l’armée
(1980). Détournement de chutes d’un film de commande de l’Office national du film pour lequel il était directeur photo, ce faux home movie lui donne la piqûre du cinéma. On y voit déjà l’ébauche d’une méthode de travail et d’une approche du filmage qui s’affirmeront au cours des ans. Robert Morin devient alors, comme il le dit, « un gars qui montre des vues » qu’il appelle des « tapes existentiels ». Quand on lui demande de définir ces tapes, il répond que ce sont « des vidéos qui soulèvent des questions sur l’existence, n’apportent aucun message, ne donnent pas de modèles. Ce qui importe est de donner une image de la beauté et de la futilité de l’existence ». Ainsi, Ma vie, c’est pour le restant de mes jours (1980), Mystérieux Paul (1983), Le voleur vit en enfer (1984), La réception (1989) et ce chef-d’œuvre des vidéos existentielles qu’est Quiconque meurt, meurt à douleur (1996) montrent des individus marginaux, qu’ils soient des hors-la-loi, des laissés-pour-compte ou des drogués, qui mettent en scène leur propre vie.

Sont-ce des documentaires? Justement non. Il est difficile de les classer dans ce genre tant ces vidéos ne suivent aucune des conventions attribuées au documentaire. Robert Morin, qui a connu le cinéma direct, le dit : il a toujours voulu s’éloigner de la simple observation des personnes, adoptée par les cinéastes de ce mouvement. « Je n’ai jamais fait de documentaire, confie-t-il. Même, que je n’aime pas trop ça, le documentaire », souligne-t-il. La fiction l’intéresse donc avant tout. C’est en collaborant étroitement avec les gens et en voulant les aider à déballer leurs rêves, leurs fantasmes, leurs espoirs qu’il façonne ses films comme des fictions. Le filmage devient une manière d’entrer – parfois violemment – dans le quotidien des gens, de s’immerger entièrement dans leur vie. Le vidéaste imposera ainsi pendant dix ans sa signature si singulière par des courts et des moyens métrages, pour se lancer à partir de 1987 dans le long métrage, plongeant de plus en plus dans le romanesque.

Ces longs métrages le feront alors connaître hors de la sphère des aficionados de la vidéographie. Ils confirmeront auprès de la critique et des cinéphiles son statut unique de réalisateur : indépendant, orgueilleusement indépendant même, qui continue à débusquer les fausses valeurs de la société et à détruire les conventions du cinéma. Sa méthode : l’imprécation dans le propos et la témérité dans l’esthétique. Pas de quartier, pas de faux-fuyants chez lui. Il filme dangereusement.

Si Robert Morin brasse encore les mêmes thématiques avec ses longs métrages, son attitude se modifie, devenant toujours plus exigeante, plus radicale. Il se fait plus cruel dans le regard, plus polémique, plus colérique. Ses œuvres sont plus vives et denses, de véritables coups de tonnerre dans le ciel d’un paysage cinématographique trop formaté selon lui, conformiste, complaisant, mou. Ses personnages de paumés, de voleurs, de drogués doivent devenir des révélateurs : rendre visible ce qui est caché dans la société. En allant au-delà des apparences, le cinéaste fait revenir le refoulé. Ce qui demande une grande rigueur dans la démarche et une volonté d’inventer hors des sentiers battus. Savoir ce que l’on veut.

Son moyen à lui est de trouver ce qu’il appelle un concept pour chacun de ses films. Ainsi, dans Tristesse, modèle réduit (1989) son premier long métrage, son concept est de mettre en parallèle déficience mentale (un jeune enfant handicapé intellectuellement) et déficience sociale (la banlieue). Dans son formidable Requiem pour un beau sans-cœur (1992), qui narre la dernière journée d’un détenu en fuite, l’histoire policière doit être vue sous différents points de vue. Dans Quiconque meurt, meurt à douleur, il s’agit de se mettre de l’autre côté de la barrière, d’être avec les toxicomanes et de les faire jouer. Le Nèg’ (2002), film controversé s’il en est un, se veut un exercice de style à la Queneau où chaque séquence est identifiée à un élément du langage cinématographique (champ-contrechamp, caméra fixe, caméra à l’épaule, infographie, etc.). Dans Papa à la chasse aux lagopèdes (2009), un escroc enregistre son témoignage pour ses filles, un journal filmé qui est à la fois l’aveu d’une culpabilité et le désir d’une rédemption.

Cette forme sera reprise dans Journal d’un coopérant (2010) où le cinéaste joue avec le vrai et le faux, l’aspect positif d’un sympathique spécialiste en terre africaine se renversant (il est pédophile). Le long métrage le plus impitoyable et le plus grave de Morin, Petit Pow ! Pow ! Noël (2005) est le règlement de compte d’un fils (le réalisateur lui-même) envers son père (agonisant), avec une caméra aussi menaçante qu’un revolver. Et le concept de son plus récent film, Les 4 soldats, récit futuriste raconté à la première personne, est celui du conte : lieu non indiqué, intemporalité, personnages correspondant à des archétypes, universalité du récit (la guerre).

L’imagination chez ce cinéaste engagé férocement au cœur du quotidien est inséparable du regard critique qu’il porte sur la société. Regard-scalpel ; filmage-dissection. Le film s’apparente alors à un paradoxe : il doit diviser, déranger le spectateur, perturber sa quiétude, fracasser son confort tant social qu’intellectuel. Son œuvre décapante nous interpelle, exige de nous de vivre intensément. Il ne faut pas avoir peur, il faut avancer, prendre des risques. Ce qu’a toujours fait Robert Morin. Et sa plongée dans la vie, si dérangeante qu’elle puisse être, est inouïe.

Edwin Bourget

Comment peut-on passer sa vie à étudier les moules bleues ou les balanes sans s’ennuyer? Loin de s’offusquer, Edwin Bourget éclate de rire. « C’est bien mal connaître ces animaux que Darwin trouvait fascinants! », laisse simplement tomber le professeur émérite de l’Université Laval, qui a consacré trente ans de recherche aux invertébrés littoraux.

Cette sommité mondiale de l’écologie des systèmes côtiers éprouve très tôt une fascination pour les mollusques et les cirripèdes. Jeune adolescent, il passe ses temps libres à arpenter les côtes des Îles-de-la-Madeleine et de la Gaspésie pour observer les moules, les balanes et les étoiles de mer. « Ces animaux m’intriguaient beaucoup. Je me demandais toujours pourquoi il y en avait à tel endroit et pas à un autre. Les questions que je me posais tout jeune m’ont suivi durant toute ma carrière. »

Au secondaire, Edwin Bourget n’a jamais songé à prendre rendez-vous avec un orienteur. « À 14 ans, il était clair que je serais biologiste marin », confie-t-il. Pendant ses études de maîtrise sur les invertébrés, il approfondit ses connaissances de la faune de l’estuaire du Saint‑Laurent, un champ d’étude peu exploré à l’époque.

En 1971, il entame un doctorat aux Pays de Galles sous la férule du réputé chercheur et professeur D. J. Crisp. Il étudie la structure de la coquille des cirripèdes, des balanes en particulier, afin de percer les mystères de la croissance de ces crustacés. Très doué, il obtient son diplôme en à peine trois ans, au lieu des cinq habituels.

Durant des décennies, Edwin Bourget contribuera à l’avancement des connaissances sur les variations d’abondance et des comportements des populations de cirripèdes vivant du Groenland à la Caroline du Nord. Des animaux dont l’importance est souvent méconnue, rappelle l’éminent biologiste. « Plusieurs espèces nous servent de modèle et fournissent de précieux renseignements qui pourront être appliqués pour comprendre la biologie d’autres espèces plus difficiles à étudier. »

Dès son embauche comme professeur, Edwin Bourget fait montre de ses préoccupations environnementales. Il sensibilise l’opinion publique et les gouvernements aux conséquences écologiques de la fermeture de la baie de la Grosse Île, du développement du parc portuaire de Gros‑Cacouna et du transport d’hydrocarbures entre Montréal et le Bas-Saint-Laurent.

En 1978 et en 1982, il coorganise les deux premiers symposiums sur l’océanographie du fleuve Saint-Laurent.

Faire tomber les frontières des disciplines
Les contributions à l’écologie des invertébrés littoraux de ce scientifique multidisciplinaire en biologie, en écologie et en écophysiologie sont aujourd’hui saluées à l’échelle mondiale.

Mais si Edwin Bourget bénéficie d’une réputation si enviable, c’est également parce qu’il a toujours milité en faveur de la transdisciplinarité. Trop souvent, les chercheurs travaillent isolément, comme enfermés dans leur discipline. Cela nuit à l’avancement de la recherche et de la science. En 1997, comme directeur du Département de biologie et vice-doyen de la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval, il entreprend donc de briser cette culture de silo. Pour ce faire, il crée un bureau de liaison afin d’accroître les partenariats de recherche. Il met aussi sur pied des centres de recherche multi et transdisciplinaires. Les résultats sont instantanés : durant la première année, le nombre et la valeur des partenariats doublent.

Ce grand biologiste est reconnu comme l’un des premiers chercheurs en écologie marine à avoir utilisé les techniques de pointe du génie civil, de la géomatique, de l’hydrologie, du génie électrique, de la génétique et des mathématiques pour faire progresser sa discipline. « La clé, c’est d’ignorer les frontières entre les disciplines, pour ne considérer que la science au sens large », soutient-il.

Au cours de sa fructueuse carrière, ce chercheur de réputation mondiale a reçu plus de 6,8 millions de dollars en subventions de recherche comme chercheur principal et 5,8 millions de dollars en tant que co-investigateur. Il a aussi dirigé et codirigé une quarantaine d’étudiants à la maîtrise et au doctorat, qui poursuivent leur carrière scientifique au Canada, aux États‑Unis, en Amérique du Sud et en Asie.

Edwin Bourget a publié 126 articles scientifiques et 5 livres ou chapitres de livres. Il a de plus siégé au comité de rédaction de nombreux journaux, dont Le Naturaliste canadien, Marine Biology, ÉCOSCIENCE, Environnement et Sécurité et Agricultural Sciences.

Professeur émérite de l’Université Laval depuis 2011, Edwin Bourget a gagné en 2012 le prix Gérard-Parizeau pour sa contribution exceptionnelle à la gestion universitaire. En 2010, il a mérité le Prix de l’Association des administratrices et des administrateurs de recherche universitaire du Québec (ADARUQ). En 2007, il a reçu le Prix Synergie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) et, en 1996, le prix Michel‑Jurdant en environnement.

Un administrateur visionnaire
Le prix Armand-Frappier est surtout remis à Edwin Bourget pour souligner ses talents d’administrateur rigoureux et visionnaire. Car le flair de ce brillant scientifique prônant l’échange de connaissances entre les disciplines n’a pas échappé aux administrations des universités désireuses d’être plus compétitives.

En 2001, l’Université de Sherbrooke lui offre le poste de vice‑recteur à la recherche. Dès son entrée en fonction, il crée l’Institut de l’environnement et du développement durable. Il met aussi sur pied MSBi inc. et gestion SOCPRA, des organismes dont le mandat est de valoriser les fruits de la recherche de l’Université. Encore une fois, les résultats sont au rendez-vous : durant les six années où Edwin Bourget a été vice‑recteur à la recherche, les subventions et les contrats de recherche sont passés de 45 millions de dollars en 2001 à plus de 85 millions de dollars en 2007.

En 2007, il est engagé parl’Université Laval, son alma mater. Pendant trois ans, à titre de vice-recteur à la recherche et à la création, il est fidèle à sa philosophie et s’efforce de faire tomber les frontières interdisciplinaires. Il lance l’Institut de biologie intégrative et des systèmes (IBIS), crée trois bureaux aux missions complémentaires, restructure les cadres conceptuels et organisationnels de la recherche, en plus de réviser les politiques de recherche de l’établissement d’enseignement.

En 2008, il lance, en partenariat avec des entreprises privées et des organismes, l’audacieux programme PAIR (Programme pour l’avancement de l’innovation et de la recherche). L’objectif est de créer, en cinq ans, 100 nouvelles chaires de recherche dotées d’un fonds d’un million de dollars chacune.

Les talents de rassembleur de ce visionnaire sont de nouveaux confirmés alors qu’après seulement deux ans et demi, 26 chaires sont créées pour un total de 125 millions de dollars en investissements. Un succès si spectaculaire que le projet essaime hors des frontières du Québec. Six mois après le lancement du PAIR, l’Université de la Californie à Berkeley lance son propre programme de création de 100 chaires, calqué sur le modèle mis en place par Edwin Bourget. « Le but de ce programme est d’inciter les entreprises et les partenaires industriels à investir en recherche pour de longues périodes, et non plus pour de courtes durées de quelques mois. »

Avec le recul, ce scientifique hors du commun est fier d’avoir formé des biologistes qui « sont capables de voir au-delà de leur discipline » et de contribuer à faire connaître les organismes marins côtiers. « Le chercheur est un aventurier. Il cherche dans une direction, fait des découvertes intéressantes, souvent inattendues, explore plus à fond certaines d’entre elles. C’est ce côté aventurier qui m’a stimulé durant ma carrière », conclut Edwin Bourget.