Maher I. Boulos

Si l’on chauffe un gaz à une température très élevée, il finit par se transformer en plasma, une sorte de soupe d’atomes et d’électrons aux propriétés très particulières. Depuis bientôt 40 ans, le professeur Maher Boulos, également ingénieur, se passionne pour ce quatrième état de la matière, dont il est devenu l’un des meilleurs spécialistes au monde. À ses yeux, le plasma n’a pas qu’un intérêt théorique. Il recèle aussi un formidable potentiel d’applications industrielles que ce Sherbrookois d’adoption a mises en pratique en créant la compagnie Tekna Systèmes Plasma Inc., aujourd’hui leader mondial dans son domaine.

Maher Boulos naît au Caire en 1942, dans une famille de professionnels. Est-ce l’influence de son père, ingénieur civil, qui le pousse à se tourner vers des études de génie ? Peut-être. Mais c’est avant tout la créativité qu’il pourrait exprimer par l’entremise de cette profession qui l’amène à entreprendre, en 1958, des études pour obtenir un baccalauréat en génie chimique à l’Université du Caire. Après trois ans de pratique, le jeune ingénieur est attiré par le Nord, surtout par le Canada où un de ses oncles est déjà professeur. En 1966, il franchit l’Atlantique et reprend ses études à l’Université de Waterloo, en Ontario, où il s’installe avec sa conjointe Alice, une Suissesse rencontrée en Égypte.

Six ans plus tard, Maher Boulos quitte Waterloo avec, en poche, une maîtrise et un doctorat en dynamique des fluides et transfert de chaleur. C’est durant ses études postdoctorales à l’Université McGill qu’il découvre les plasmas, auprès du professeur William Henry Gauvin, père de la discipline au Québec et lauréat du prix Marie-Victorin 1984. Pour le jeune chercheur, c’est un véritable coup de foudre. Fasciné par cet état de la matière encore très mal connu, Maher Boulos se lance tête baissée dans ce nouveau champ de recherche. Jusque-là, les plasmas ont surtout intéressé les spécialistes américains et russes de l’exploration spatiale, qui les ont utilisés pour concevoir les boucliers de rentrée dans l’atmosphère des capsules. Maher Boulos entrevoit immédiatement bien d’autres applications, mais il prend aussi la mesure des défis à relever avant de pouvoir tirer parti des propriétés exceptionnelles des plasmas.

C’est à l’Université de Sherbrooke, où il obtient un poste de professeur en 1973, que l’ingénieur élabore son programme de recherche. Il y fera toute sa carrière, appréciant tout autant la qualité de vie de l’Estrie que les excellents rapports qu’il entretient avec cette université et son milieu. Pendant dix ans, Maher Boulos se consacre d’abord à la recherche fondamentale et acquiert bientôt une réputation internationale dans la conception de modèles mathématiques des plasmas. Cependant, l’ingénieur a besoin de concret. Lorsqu’il estime maîtriser suffisamment la théorie, il passe à la pratique et commence à explorer le potentiel technologique des plasmas en 1985, grâce au soutien financier du gouvernement du Québec et d’Hydro-Québec.

Très vite, Maher Boulos réalise que, bien que la recherche universitaire ait avancé dans l’étude des plasmas, l’industrie ne peut en profiter par manque d’équipements et de connaissances. En 1990, le professeur fait donc le grand saut et met sur pied sa propre compagnie, Tekna Systèmes Plasma Inc.. Soutenu par le Bureau de liaison entreprises-université, le professeur se transforme peu à peu en entrepreneur. Maher Boulos commence prudemment, avec de petits capitaux privés et son collaborateur et associé, le professeur Jerzy Jurewicz, à vendre sous licence de l’Université de Sherbrooke la torche à plasma qu’il a mise au point. En quelques années, la technologie acquiert une excellente réputation, et la compagnie Tekna Systèmes Plasma croît à un rythme soutenu. À la vente d’équipements, l’entreprise ajoute bientôt la conception de systèmes intégrés clés en main, puis de procédés complets destinés, par exemple, à la fabrication de nanopoudres pour l’industrie cosmétique ou la microélectronique.

La compagnie Tekna Systèmes Plasma est aujourd’hui un des moteurs économiques de la région sherbrookoise. Cette entreprise emploie 47 personnes, et les trois quarts de ses ventes ont lieu du côté de l’exportation. La firme de Maher Boulos compte parmi ses clients bon nombre des plus grands centres de recherche au monde, comme la NASA et le Los Alamos National Laboratory aux États-Unis, le Commissariat à l’énergie atomique en France de même que des compagnies comme Siemens en Allemagne ou Hitachi au Japon. Désormais leader mondial dans la technologie des plasmas inductifs, la compagnie Tekna Systèmes Plasma continue de prendre de l’expansion.

Malgré les succès, l’ingénieur poursuit sa mission d’exploration des plasmas et garde les pieds sur terre. Travaillant souvent de 60 à 70 heures par semaine, il n’a jamais cessé d’exercer son métier de professeur, à temps partiel au cours des dernières années puis comme professeur associé depuis sa retraite de l’Université de Sherbrooke en janvier 2007. Aujourd’hui encore, il supervise des étudiants de deuxième et de troisième cycles, qui se penchent sur les aspects plus fondamentaux des plasmas et peuvent ainsi publier leurs résultats dans des revues savantes. Auteur de près de 150 publications, de 2 ouvrages et de plusieurs chapitres de livres, organisateur de grandes conférences internationales et titulaire de 25 brevets, Maher Boulos a déjà reçu de nombreuses distinctions pour sa carrière exceptionnelle. Par exemple, en 2003, il a été admis au Temple de la renommée de la Thermal Spray Society aux États-Unis et a reçu le prix Armand-Bombardier de l’Acfas et le prix Innovateur de l’année de l’Association de la recherche industrielle du Québec (ADRIQ). En 2006, Maher Boulos et Tekna Systèmes Plasma ont reçu conjointement avec l’Université de Sherbrooke le prix Synergie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

Aux yeux de Maher Boulos, le succès de sa compagnie reste pourtant le travail d’une équipe qui l’a appuyée de manière inconditionnelle depuis ses débuts. Marié depuis près de 40 ans, Maher Boulos tient aussi à rendre hommage à son épouse Alice, qui a accepté les sacrifices familiaux comme si elle était une partenaire à temps plein de son projet. Père d’un garçon et d’une fille, tous deux médecins spécialistes en Suisse, grand-père depuis quelques mois, Maher Boulos est resté très attaché aux siens malgré la charge de travail. Ainsi, il se rend régulièrement en Suisse pour passer du temps en famille, et il retourne à l’occasion en Égypte même s’il n’y a plus de proches parents. Sportif, il aime aussi barrer son voilier sur le lac Memphrémagog et espère, un jour, profiter d’une retraite bien méritée pour recommencer à peindre, une autre activité créatrice qui le passionne depuis l’enfance.

Yves Bergeron

Au nord de l’Abitibi, près de l’Ontario, un territoire de 8 000 hectares abrite un îlot de forêt vierge du Québec, en plein coeur d’une région abondamment exploitée par l’industrie forestière depuis les années 70. C’est là, dans la Forêt d’enseignement et de recherche du lac Duparquet (dont il est l’un des pères fondateurs) et ailleurs au Québec, que depuis plus de vingt ans le professeur Yves Bergeron tente de réconcilier l’aménagement forestier avec l’écologie. Œuvrant sans relâche pour mieux comprendre la dynamique naturelle des forêts, le biologiste travaille main dans la main avec les gestionnaires industriels et gouvernementaux pour les aider à rendre leurs pratiques plus durables et assurer la pérennité de la forêt boréale, l’un des plus précieux joyaux du patrimoine québécois.

Rien ne prédestinait ce Montréalais de souche à déménager dans un petit village de l’Abitibi, si ce n’est une curiosité sans bornes pour la nature et ses innombrables mystères. Dernier de quatre enfants nés d’un père voyageur de commerce et d’une mère au foyer, Yves Bergeron se passionne depuis sa plus tendre enfance pour les animaux. Il rêve d’être vétérinaire, mais il s’inscrit finalement au programme menant à un baccalauréat en biologie à l’Université de Montréal, dans l’espoir de travailler en biologie animale. Au cours de ses études, il découvre que l’univers des plantes n’est pas moins intéressant. En cinq ans d’un programme de maîtrise-doctorat, le biologiste se forme à l’écologie forestière sous la houlette du professeur André Bouchard, son mentor. Yves Bergeron travaille alors à la classification écologique de l’Abitibi, région peu connue des biologistes, à partir de l’étude du territoire de la forêt du lac Duparquet, où les recherches débutent à peine. Au Québec, il est l’un des premiers à adopter cette approche qui consiste à décrire finement l’écologie d’un territoire dans le but de permettre son aménagement éclairé.

En arpentant la forêt boréale, Yves Bergeron prend conscience des conséquences majeures de l’exploitation du bois, alors que les parcelles qu’il étudie disparaissent les unes après les autres à grand renfort de coupes mécanisées. Dès lors, le biologiste consacrera sa carrière à mieux comprendre la dynamique naturelle de ces territoires, de même qu’à sensibiliser industrie et décideurs au fait que l’écologie peut permettre une exploitation plus durable.

Après ses études postdoctorales à l’Université Laval, à Québec, Yves Bergeron est nommé professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1985. Rapidement, les études menées au sein du Groupe de recherche en écologie forestière, qu’il met sur pied en 1989, contribuent à transformer la région du lac Duparquet en un véritable laboratoire à ciel ouvert. Conjuguant recherche fondamentale et recherche appliquée, Yves Bergeron travaille à « mettre un peu de science dans la gestion des forêts », comme il aime à l’expliquer. Grand vulgarisateur, ce scientifique est aussi un rassembleur qui sait faire confiance et déléguer. Pour protéger ce vaste territoire, Yves Bergeron participe à l’implantation d’un mode de gestion originale : l’UQAM et l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) gèrent conjointement la forêt avec la collaboration de représentants de deux entreprises forestières; cette forêt de recherche et d’expérimentation est reconnue depuis 1996 par le gouvernement du Québec. Ainsi, les trois quarts du territoire sont exploités suivant les principes de l’aménagement durable, tandis que le reste, intact, sert de référence.

Depuis 1998, Yves Bergeron est à la fois professeur à l’UQAM et à l’UQAT et titulaire de la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable. Plutôt que de s’opposer aux compagnies forestières ou d’appuyer sans limites les groupes écologistes, il prend le parti de la science, seule capable de révéler la recette du difficile équilibre entre exploitation et protection. En plus de l’UQAM et de l’UQAT, la Chaire regroupe neuf partenaires industriels, dont des géants du secteur comme Domtar, Tembec ou Abitibi Consolidated, et six partenaires institutionnels engagés dans la gestion des forêts, tels que le ministère des Ressources naturelles du Québec ou le Service canadien des forêts. Les travaux de la Chaire sont également réalisés de manière étroite avec une multitude de chercheurs rattachés à d’autres universités du Québec et d’ailleurs.

La qualité des recherches d’Yves Bergeron, qui portent notamment sur la dynamique des incendies de forêt, est reconnue à l’échelle internationale. Auteur de plus de 200 publications scientifiques dans des revues savantes, il a déjà été conférencier invité dans plusieurs pays, dont la Chine, la Suède et l’Allemagne. Il a reçu, entre autres, le prix Méritas de la recherche forestière du Conseil de la recherche forestière du Québec en 1997 et le prix Michel-Jurdant de l’Acfas en 1999. Depuis 2003, le biologiste est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie et aménagement forestier durable. Son expertise est aussi reconnue par le gouvernement du Québec, qui lui a confié en 2006 la coprésidence d’un comité chargé de réévaluer la limite nordique des forêts commerciales.

Par l’étendue de ses différentes formes de collaboration, Yves Bergeron a également contribué de multiples façons à la vitalité de l’UQAT, dont il est l’un des plus fervents défenseurs. Titulaire de deux des huit chaires que compte l’Université, il est persuadé que la recherche constitue un pilier très important pour le développement économique et social des régions. Et il s’inquiète du fait que les postes accordés dans les universités se font souvent au prorata du nombre d’étudiants de premier cycle, qui, dans les régions éloignées, tend à diminuer sous l’effet conjugué de la démographie et des difficultés économiques.

Avec sa conjointe et fidèle collaboratrice Francine Tremblay, professeure de génétique et physiologie végétale à l’UQAT, Yves Bergeron vit la plupart du temps au coeur du territoire pour lequel il se passionne. Leurs trois garçons de 17, 14 et 12 ans ne manifestent guère, pour l’instant, d’intérêt marqué pour la recherche forestière, mais ils apprécient la nature et la vie au grand air. Et ce n’est pas sans une certaine fierté que papa parle de l’élevage d’agneaux et de poules de son plus jeune fils! Bien qu’il pense beaucoup à son travail, Yves Bergeron sait aussi relaxer et prend grand plaisir à la chasse et à la pêche qu’il peut pratiquer à moins de 15 minutes de chez lui. Autant d’occasions pour cet amoureux de la nature d’arpenter un territoire qui n’a jamais cessé de piquer sa curiosité.

Rober Racine

Chez Rober Racine, l’étrangeté et la poésie sont la clef d’une œuvre placée sous le signe de la démesure.

Avec lui, la création est toujours là où on ne l’attend pas. Romancier, musicien, dessinateur, performeur, Rober Racine vient de passer six ans à dessiner des vautours. Ces oiseaux de proie, il les a illustrés tous les jours, traçant leurs ombres inquiétantes au recto et au verso d’une feuille chaque fois de même format. Ponctuant ce cycle insolite, il réalisait et exposait, l’an dernier, un tableau de grand format fort justement intitulé La fin des vautours.

Pharaonique, obsessionnel, polymorphe, son parcours singulier s’identifie, concède-t-il, à une forme inédite de « gigantisme privé ».

Déjà en 1978, à 22 ans, cramponné au clavier presque quinze heures d’affilée, Racine joue au piano 840 fois de suite les Vexations d’Érik Satie. Le récital marathon est encensé par le critique musical Claude Gingras de La Presse qui acclame ce jeune, et si déroutant, stakhanoviste du clavier. Ces Vexations, Racine les rejouera à quatre reprises. Avec de telles œuvres aussi originales, Racine ouvre alors de nouvelles avenues dans le champ de la performance. Racine déclame en 1980 tout Salammbô d’une traite. Il escalade en même temps un escalier dont l’architecture et les dimensions sont conçues en fonction de données issues du roman de Flaubert. Le nombre de mots, de phrases, de paragraphes détermine la forme, la hauteur, la structure des marches. À la fin de sa performance, Racine plonge dans le vide.

Les mots hantent l’artiste. Et surtout ce livre qui les contient tous : le dictionnaire. Sa relation avec le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, bref Le Petit Robert, est totalement passionnée. Rober Racine a passé 14 années de sa vie à découper, enluminer, mettre en musique les pages du Robert. « J’ai rêvé, écrit-il, d’un espace public permanent où tous les mots de la langue française et leurs définitions imprimés sur des petits panneaux seraient plantés au sol, répartis en quartiers de mots. Le lecteur promeneur aurait à se déplacer physiquement dans l’espace, d’un mot à un autre, du quartier de L à celui de I ou des R. »

En grandeur nature, une préfiguration de ce Parc de la langue française a été montrée en 1992 à la Documenta de Kassel en Allemagne avec la lettre K. Revenant tous les cinq ans, l’exposition est sans doute la plus renommée de toutes les grandes manifestations internationales d’art contemporain. L’idée du Parc de la langue française date de 1979. À partir de là, jusqu’au début des années 1990, Racine découpe les 55 000 définitions du Petit Robert. L’entreprise fait de lui à la fois un copiste et un enlumineur. Racine confesse avoir pu se contenter d’écrire un roman avec comme personnage principal cet homme qui dépouille aux ciseaux le dictionnaire. Au contraire, il a préféré s’engager totalement dans cette expérience de la durée. Première étape à la réalisation du parc, il colle toutes les définitions du Petit Robert pour en dresser la maquette aujourd’hui conservée au Musée d’art contemporain de Montréal. « Je voulais présenter autrement le dictionnaire, le rendre visible. Et faire en sorte que les mots passent de couché à debout. Pour ce faire, j’ai utilisé deux exemplaires du Petit Robert (l’un pour le recto, l’autre pour le verso). J’ai extrait de ce texte à la fois magique et maléfique toutes les entrées et leurs années de première apparition. Chacun de ses mots a été collé sur un petit carton que j’ai ensuite monté sur un petit bâtonnet noir, prêt à être placé sur une grande surface blanche sur laquelle seraient inscrits tous les mots du dictionnaire. La même opération de découpe/collage s’est donc effectuée autant de fois qu’il y a de mots dans le dictionnaire. »

Dans les 2130 Pages-Miroirs achevées en 1994, ce qui reste de chaque page après cette première opération est tronçonné pour retirer certains mots selon une logique prédéterminée. Les mots en italique sont dorés. Les pages découpées se révèlent sur fond de miroirs. Avec leurs traits ainsi créés, elles apparaissent de la sorte un peu comme des partitions de musique « aérant », selon Racine, le dictionnaire.

Le plus étrange est que, pour lui, de tels projets sont perçus comme allant de soi. « Vous auriez bien tort de le tenir pour fou », prévenait d’emblée en 1999, non sans humour, le journaliste Jean-Baptiste Harang dans le quotidien parisien Libération à l’occasion d’un article sur Racine. Les productions titanesques envisagées par l’artiste font se côtoyer les notions d’exécution, de transcription, de variation et de transposition. S’investissant totalement dans ces tâches impossibles, Racine impose une vision du monde où la pensée ne se matérialise qu’à travers un labeur de longue haleine qui « habite » totalement la création. Le temps devient le sujet essentiel de ses œuvres.

Révélant, indique John Porter, directeur général du Musée national des beaux-arts du Québec, « un engagement profond envers la langue française », l’écriture et les mots demeurent de façon tout aussi imprévue la matière première de Rober Racine. Son premier roman, Le mal de Vienne, voit le jour en 1992. Ce touche-à-tout qui se servait pour ses œuvres d’art de livres et des mots traite d’art dans ce qu’il écrit! Le Lightning Field , œuvre de land art de l’Américain Walter de Maria, devient le cadre de son deuxième roman, Là-bas, tout près (1997). Le récit relate une visite sur ce site du désert du Nouveau-Mexique où 400 tiges d’acier y attirent les éclairs.

En 1999, à l’occasion de l’exposition internationale Les Champs de la sculpture qui a eu lieu sur l’avenue des Champs-Élysées à Paris, on lui demande de refaire une partie du Parc de la langue française. Racine préfère alors livrer un Luna Parc tout personnel. Le dictionnaire s’éclipse. Nouvel objectif : cette lune qui le fascine depuis l’enfance. Rober Racine fait alors découvrir aux Parisiens des petits fragments de Lune sur terre. « Pour marquer le trentième anniversaire de la première marche sur la Lune, explique Racine, j’ai pensé regrouper en constellation les 45 villes (dont Montréal, au planétarium) où l’on peut voir des pierres lunaires rapportées par les astronautes. »

La Lune! L’astre d’argent a été aussi au cœur de L’ombre de la terre, son troisième roman publié en 2002.

Tissant entre elles des références inédites, se construisant pas à pas au fil de chaque geste qui les compose, ses œuvres processus tentent ni plus ni moins que d’apprivoiser l’immensité. Cette approche « sidérale » l’a conduit à des œuvres ayant pour thème l’espace et l’astronomie comme en témoignent des titres tel Effleurer le sommeil des comètes, ou encore ces noms d’étoiles que sont Selena ou Spica, objets d’une exposition en 1999.

Désormais, ce créateur encyclopédique qu’est Racine veut revenir à la conquête spatiale, son autre grand dada avec le dictionnaire. Racine a chassé de son cerveau les vautours qui y rôdaient, sujet de son prochain roman. Le déclencheur de cette série sur les rapaces avait été une visite au zoo de Barcelone en février 1999.

Parallèlement à son parcours singulier, Rober Racine a été chroniqueur culturel à la radio de Radio-Canada. Il a collaboré avec des chorégraphes réputés, récité un feuilleton radiophonique pour six ou sept personnages et une pièce de théâtre, écrit plus de soixante-dix articles de critique d’art, collaboré avec d’autres créateurs tels que Marie Chouinard, Édouard Lock, Raymond Gervais, Irène Whittome, Françoise Sullivan et Robert Marcel Lepage. En tant qu’artiste, Racine a participé à plusieurs expositions à travers le monde, tant individuelles que collectives, notamment à la Biennale de Venise en 1990 et à celle de Sydney, en Australie, la même année. Il a reçu le prix Louis-Comtois en 1998, de même que le prix Ozias-Leduc de la Fondation Émile-Nelligan en 1999 et ses œuvres font partie des plus prestigieuses collections québécoises et canadiennes.

En 1993, le magazine culturel Voir lui demandait quelle était sa conception du rôle de l’artiste. Rober Racine répondit : « L’artiste est là pour offrir des visions, transcender le réel, le montrer sous de nouveaux angles. Il ressemble à un pilote d’essai. Il repousse toujours plus loin les limites de l’exploration du monde et de l’infini. Son rôle est de capter et saisir l’insondable de la vie et des êtres. Il doit garder ses contemporains en contact permanent avec la lumière et la poésie. Il crée des liens entre le visible et l’invisible, l’audible et l’inouï, chuchote des secrets, trace des mystères, vivifie les sens, communique les présences du sacré. Il doit s’adresser au cœur des gens, à leur musique intérieure. »

Jacques Lacoursière

Animateur d’émissions de radio et de télé, auteur d’ouvrages best-sellers, conférencier sollicité pour les grandes comme les petites occasions, concepteur d’expositions muséales, Jacques Lacoursière est sans doute le plus visible des historiens québécois. Depuis maintenant 45 ans, ce vulgarisateur hors pair s’attache à transmettre à ses compatriotes la grandeur de l’histoire du Québec. En utilisant à cette fin honorable tous les moyens.

Dans son jeune âge, ce fils d’imprimeur né à Shawinigan en 1932 au sein d’une famille nombreuse s’imagine plutôt en littéraire, voire en romancier. Adolescent, il fréquente assidûment les grands auteurs, dont plusieurs sont alors à l’index, comme Baudelaire. Et sans Denis Vaugeois, peut-être aurait-il trouvé sa voie dans l’enseignement de la littérature ou encore, à l’instar de son illustre copain de classe Jean Chrétien, dans la pratique du droit.

L’histoire a happé Jacques Lacoursière un peu tardivement, vers la fin de la vingtaine, à la faveur d’un retour aux études effectué en 1960 à l’École normale Maurice-L.-Duplessis, à Trois-Rivières; le futur ministre et éditeur Denis Vaugeois y enseigne l’histoire et la psychologie. « Excellent dans la première discipline, moins bon dans la seconde! », se rappelle un Jacques Lacoursière amusé. Avec Denis Vaugeois et quelques autres, dont Mgr Albert Tessier, il sera de l’aventure du Boréal Express, lancé en 1962. Conçu à la manière d’un véritable journal, il évoque les événements du passé à l’aide de manchettes, d’articles, d’annonces… Pas moins de 10 000 abonnés sont bientôt au rendez-vous.

La période Boréal, qui prend fin en 1973, se révélera éminemment formatrice. Nul doute que Jacques Lacoursière ait découvert là l’importance de « raconter l’histoire », de l’« humaniser », de la traiter à la manière d’un « détective ». Dans cette optique il considère les dates, la chronologie – alors au fondement de l’enseignement de la discipline – comme un simple cadre. « L’histoire, c’est de l’humain », insiste-t-il. C’est ce qu’apprendront les élèves de quatrième secondaire à compter de 1968 dans Canada-Québec, synthèse historique, écrit en collaboration avec Denis Vaugeois et Jean Provencher. Des personnages, des faits, de l’action : son caractère novateur a installé la notoriété de l’ouvrage qui a connu plusieurs vies, dont une dernière (à ce jour) en 2000.

La participation au Canada-Québec ne sera pas le seul engagement de Jacques Lacoursière dans l’enseignement de l’histoire, loin s’en faut. Organismes et comités font appel à son expertise et en 1995-1996, il préside un groupe de travail mis sur pied par le ministère de l’Éducation du Québec. Aujourd’hui, il demeure en la matière un observateur et un critique acéré. « L’historien n’est pas objectif : ma vision de l’histoire du Québec et du Canada diffère forcément de celle, par exemple, d’un anglican de Toronto. Il peut néanmoins viser l’impartialité. Mais les programmes officiels veulent tellement éviter les éléments de confrontation, cherchent tellement l’objectivité qu’ils aseptisent le passé. »

En 1968, celui qui se présente depuis longtemps comme un simple « consultant en histoire » occupe, au ministère de l’Éducation, l’un des rares emplois salariés de sa carrière. Il y devient l’artisan d’une importante série radiophonique : En montant la rivière. Dès lors ses collaborations avec les médias électroniques ne cesseront plus. D’une longue liste on extraira l’émission de radio J’ai souvenir encore qu’il anime pendant une décennie, de 1994 à 2004, et l’impérissable Épopée en Amérique : une histoire populaire du Québec, lauréate de trois prix Gémeaux en 1997. La télésérie, qui se décline en treize épisodes d’une heure réalisés par le cinéaste Gilles Carle, sera diffusée sur Télé-Québec puis reprise par TVA et TV5. Jacques Lacoursière y fait office de recherchiste, rédacteur, coscénariste et animateur!

Épopée en Amérique témoigne à merveille des constantes de Jacques Lacoursière, animé par le désir de rendre l’histoire vivante, de réconcilier les Québécois avec leur propre histoire, de conscientiser les individus à leur présent par une meilleure connaissance de leur passé. C’est ce même désir qui l’aura incité à entreprendre en 1979, avec Hélène-Andrée Bizier, un projet ambitieux, et audacieux : la rédaction d’une série de fascicules coiffés du titre Nos racines, et vendus notamment dans les… supermarchés! Les 144 fascicules publiés jusqu’en 1982 trouvent leur public : au total, plus de 5 000 000 d’exemplaires s’envolent!

Les historiens n’ont pas tous applaudi à cette mise en marché peu orthodoxe de Nos racines. « L’important, c’est qu’on me lise », a toujours répondu le principal intéressé. Entendre : qu’on lise l’histoire, ce qui implique de la transmettre dans un langage compréhensible et vivant. Le langage de Jacques Lacoursière, on en a déjà récompensé la qualité, et trois fois plutôt qu’une! La Société d’histoire nationale du Canada a en effet souligné ses talents de vulgarisateur en lui décernant le prix Pierre-Berton en 1996, alors que la Médaille de l’Académie des lettres du Québec lui était remise en 2002 et que le Prix des Bouquinistes du Saint-Laurent couronnait l’ensemble de son œuvre en 2007. « Est-ce surtout mon style que l’on retient? » fait mine de s’inquiéter ce bourreau de travail doté d’un solide sens de l’humour.

C’est à partir de la matière amassée pour Nos racines que Jacques Lacoursière concoctera son grand œuvre : Histoire populaire du Québec populaire renvoyant à peuple –, publié en quatre tomes entre 1995 et 1997. Une fois de plus les non-spécialistes applaudissent à la vivacité du style, les historiens reconnaissent quant à eux la rigueur démontrée dans la magistrale synthèse, et au final l’éloge est unanime. La manière Lacoursière? Relier les grands événements et les gens ordinaires qui en ont subi les conséquences, relater les conditions d’existence de nos ancêtres, et ne pas craindre d’y mettre un supplément d’âme. « Comment vivaient les soldats qui ont fait la bataille des plaines d’Abraham? et leurs femmes restées au foyer? Cela m’importe beaucoup plus que la bataille elle-même », dit ainsi l’historien pour résumer sa démarche.

Lu, vu et entendu, Jacques Lacoursière a néanmoins souventes fois travaillé dans l’ombre en collaborant avec des revues, des sociétés d’histoire, des sociétés de généalogie et des musées. On soulignera seulement qu’il fut l’un des principaux artisans de l’exposition permanente Mémoires du Musée de la civilisation : une autre réalisation notable du très polyvalent historien car l’exposition inaugurée en 1988 fera date parmi les activités du Musée, autant en raison de sa longévité que de son succès populaire.

Au moment où on lui annonçait qu’il était le quinzième lauréat du prix Gérard-Morisset, Jacques Lacoursière peaufinait le cinquième tome d’Histoire populaire du Québec. La période couverte – 1960-1971 – est aussi brève que riche, avec la Révolution tranquille, l’émancipation des femmes, la crise d’Octobre… « Plus on approche de l’époque contemporaine, plus on a tendance à être prolixe parce qu’on ne sait pas exactement ce qui sera retenu », s’excuse presque l’historien. Reste qu’il songe à un sixième tome afin de conduire son cycle jusqu’en 1982, année du rapatriement de la Constitution canadienne. « Si Dieu me prête vie », se plaît à dire celui pour qui l’Histoire demeure un des plus précieux lieux de patrimoine.

Cet ardent gardien et passeur de la mémoire collective a été fait chevalier de l’Ordre national du Québec en 2002, membre de l’ordre national du Mérite de la République française en 2003 et membre de l’Ordre du Canada en 2006.

Gaston Bellemare

Par son choix de 2007, le jury du prix Georges-Émile-Lapalme montre qu’il est différentes façons de payer tribut à la langue française. Cette fois-ci, en effet, c’est en consacrant à la poésie québécoise son travail d’éditeur que le lauréat aura bellement servi la langue française.

Sa vie durant, Gaston Bellemare a réussi à faire cohabiter en lui des qualités qui logent rarement sous un même toit. Les poètes s’expriment autrement que les courtiers et les promoteurs trop efficaces ne cultivent pas toujours l’élégance et le bon goût. Ces distinctions plutôt cyniques perdent, cependant, toute pertinence si l’on tente de les appliquer à Gaston Bellemare. Poète, éditeur de poètes, il est prudent, mesuré, sainement pragmatique. Il montre sur une diversité de terrains un sens aigu de l’organisation, de l’audace, des convergences. Il mène autant d’offensives que les besoins l’exigent, devenant rassembleur ou ambassadeur aussi adéquatement que conseiller ou porte-parole.

Dispersion, par conséquent? Pas du tout. Au contraire, on trouve, à la source de tous les gestes de Gaston Bellemare, une seule conviction : la poésie québécoise mérite toutes les adhésions et toutes les vitrines. Tout part de cet ancrage et y revient. Comme, dès sa jeunesse, la musique l’a entraîné dans de multiples voyages, il sait que des parentés existent entre les humains et que la poésie est la plus chaleureuse. Il n’a pas encore déposé ses bagages que paraît Bleu-source de terre, un recueil de poèmes. Quand il s’insère pour un quart de siècle dans les activités de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), c’est pour y favoriser la création, le dialogue, la prise de parole. Administrateur de la famille des arts et des sciences humaines de 1971 à 1974, puis coordonnateur des études de premier cycle de 1974 à 1976, il fonde dès 1974 l’École internationale de français; il en coordonnera le déploiement jusqu’en 1980. Poésie, français, ouverture sur le monde, les lignes de force de sa carrière sont fermement en place et se renforcent mutuellement.

Tout cela peut étonner quand le décor est celui d’une ville dont les ambitions ne peuvent égaler celles d’une métropole ou d’une capitale nationale. Après tout, c’est à Trois-Rivières que Gaston Bellemare déroule sa trajectoire… Parler ainsi, ce serait méconnaître Trois-Rivières, l’UQTR et surtout Gaston Bellemare. Ville moyenne, Trois-Rivières enfante depuis longtemps ses penseurs, ses poètes, ses chercheurs, de Gatien Lapointe à Robert-Lionel Séguin, de Gérald Godin à Louis Caron. Université dite régionale, l’UQTR accueille pourtant des jeunes de tous les coins du Québec, pour la bonne raison que son Département des études en loisir, culture et tourisme a développé avec une vigueur inégalée l’enseignement et la recherche sur ce qu’on appelle parfois la récréologie. Conversations, références et comparaisons y concernent le Québec tout entier. Quant à Gaston Bellemare, il a su transformer sa ville natale en un incubateur et un diffuseur de poésie.

Qu’on en juge. Dès 1970, Gaston Bellemare et trois autres étudiants s’unissent à Gatien Lapointe pour créer les Écrits des Forges, une maison d’édition vouée à la poésie québécoise. En avril 2007, une boucle était bouclée lorsque la maison présenta son 1000e titre, une réédition d’ Ode au Saint-Laurent de… Gatien Lapointe. Depuis les débuts, l’année moyenne voit le lancement de 45 titres. Jamais le catalogue ne s’est enrichi de moins de 34 titres en un an, connaissant un sommet de 75 en 2003. De quoi brûler toutes les énergies de Gaston Bellemare? Allons donc! Depuis plus de vingt ans revient en début d’octobre le Festival international de la poésie dont les 450 activités requièrent chaque fois des dizaines et des dizaines de scènes différentes. Au fil des ans, 85 pays y ont délégué des poètes et des éditeurs. À lui seul, cet événement, qui attire 35 000 visiteurs, vaudrait déjà à Trois-Rivières son titre de « capitale de la poésie ».

Certes, Gaston Bellemare reçoit l’aide de plusieurs réseaux de fervents et de bénévoles. C’est d’ailleurs un de ses grands mérites que de susciter de telles collaborations. Au fil des ans, les Écrits des Forges ont régulièrement recouru à la coédition pour accroître la visibilité de la poésie québécoise. Depuis 1983, 40 % des titres ont fait l’objet d’une telle mise en marché. L’ambassade du Canada à Paris l’a vu régulièrement à l’ œ uvre, au cours des années 1980 et 1990, dans le cadre du Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice. Avec le même enthousiasme, Gaston Bellemare fait connaître la poésie québécoise à Guadalajara, à Mexico, à Buenos Aires et en combien de rencontres à fort indice culturel.

On le voit, chaque geste de Gaston Bellemare se rattache à sa ville natale, Trois-Rivières. C’est là qu’est enracinée sa maison d’édition, là que se déroule le Festival international de la poésie, là qu’est née l’École nationale de poésie logée au Collège Laflèche, là aussi qu’est offerte la Promenade de la poésie qui présente sur les murs du centre-ville 300 extraits de poèmes d’amour, là toujours que les Poèmes d’autobus embellissent le transport en commun. On doit aussi soupçonner la main de Gaston Bellemare dans l’érection, place de l’Hôtel-de-Ville, du Monument au poète inconnu au pied duquel le maire dépose chaque année un bouquet le jour de la Saint-Valentin. Tout comme on peut reconnaître la même main dans l’inauguration, en 2001, de la Maison de la poésie de Trois-Rivières. Sa mission est d’accueillir en résidence des poètes étrangers désireux de se familiariser avec le Québec et sa poésie. Sans doute faut-il voir dans cette initiative une suite à la création de l’Orange bleue en 1991. Gaston Bellemare participa à la fondation de ce collectif et en devint le secrétaire général. Cinq éditeurs de poésie francophone s’y rencontrent : PHI, du Luxembourg; Écrits des Forges, du Québec; L’Arbre à paroles, de la Belgique; Éditions Feu de brousse, du Sénégal; Éditions Grand Océan, de La Réunion.

Ce qui rend cette trajectoire encore plus impressionnante, c’est que chacun de ses aspects a fait l’objet d’hommages de qualité. Les pairs de Gaston Bellemare lui confient les plus hautes fonctions à l’intérieur de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL); il y est aussi bien, au fil des ans, trésorier ou secrétaire que président. Sur d’autres scènes, il reçoit en 1991 la Médaille de la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie, pour sa contribution au développement culturel des Québécois. En 1994 s’ajoute la Médaille du Mérite municipal pour sa contribution au développement, au progrès et à l’amélioration de la qualité de vie de sa municipalité. Il mérite la Médaille de l’Académie des lettres du Québec en 2001, le Prix de l’Université du Québec à Trois-Rivières en 2003, le prix Distinction Gérald-Dame en 2004 pour son implication dans le centre-ville…

Pendant des décennies, les mêmes valeurs ont mis en branle l’intelligence et la générosité de Gaston Bellemare. Il a vivifié la poésie québécoise et assuré sa présence dans le tissu urbain. Il a tendu la main aux poètes des cultures apparentées et contribué à la cohésion des poètes et de leurs éditeurs. De quoi justifier amplement un honneur de plus, le prix Georges-Émile-Lapalme.

Paul Hébert

Il était un petit navire…

C’est un petit, tout petit bateau qui voguait, tiré par un fil, dans un décor d’opérette qui déclencha chez le jeune Paul Hébert la passion pour le théâtre. Déçu par ce trucage trop simpliste, l’étudiant n’eut de cesse de faire que le jeu soit vrai, qu’il n’y ait pas de tricherie pour que le courant passe entre la scène et la salle. D’une déception momentanée surgit un constant souci de vérité. Ce jour-là, une vocation était née. Paul consacrera toute sa vie à son art en tant que metteur en scène, comédien, fondateur de théâtres, directeur de compagnies et pédagogue.

Orphelin à 14 ans, Paul Hébert quitte son Thetford Mines natal. Attiré par les arts, il s’oriente vers le théâtre. C’est au Collège de Lévis qu’il monte sur les planches pour la première fois, comme comédien et comme assistant metteur en scène, dans La bergère au pays des loups d’Henri Ghéon. Durant cette période, les années 1940, Pierre Boucher, directeur de la compagnie Les Comédiens de Québec, assiste au Collège à une représentation dans laquelle joue Paul Hébert. Il perçoit immédiatement tout le potentiel de ce comédien en devenir et lui propose de se joindre à sa troupe. Paul quitte alors Lévis pour terminer son cours classique à l’Université Laval, aux facultés des lettres et de philosophie. Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux sera la première production à laquelle prendra part Paul Hébert avec Les Comédiens de Québec, en tant que metteur en scène et acteur, sous les traits d’Arlequin.

La rencontre avec Pierre Boucher sera déterminante. Pour Paul Hébert, Pierre sera le frère qu’il n’aura jamais eu. Mais il sera aussi un mentor exigeant qui saura développer ses talents de comédien, de décorateur et de costumier. Paul Hébert apprend ainsi tous les métiers du théâtre. Tant et si bien que Pierre Boucher lui confie la direction de la compagnie au cours des deux ans qu’il passe en France. À son retour, Pierre convainc Paul d’entreprendre, lui aussi, une formation en Europe. Le maître recommande cependant à l’élève de se rendre en Angleterre plutôt qu’en France. Il a compris qu’à Paris on enseigne le théâtre mais qu’à Londres, on soumet les acteurs à un véritable entraînement.

S’embarquer pour l’Europe et souhaiter s’inscrire à une école aussi prestigieuse que celle du Old Vic Theatre n’est pas chose facile. Mais Paul Hébert trouve là un défi à la hauteur de ses ambitions. Il apprend que le British Council offre des bourses d’études en art. Il pose sa candidature et se voit invité à New York pour une audition devant Margaret Webster. À son retour, un télégramme lui apprend qu’il a obtenu la bourse, ce qui fait de lui le premier étudiant canadien de cette école considérée, à l’époque, comme l’une des meilleures d’Europe. En 1949, jeune marié, Paul Hébert met le cap sur l’Europe avec sa nouvelle épouse.

Paul Hébert trouvera de nouveaux maîtres en Michel Saint-Denis, un Français ami du général de Gaulle, et Glen Byam Shaw, un acteur du calibre de John Guilgud et Laurence Olivier. Ses deux années de formation sous la houlette de ces deux codirecteurs du Old Vic font de lui un homme nouveau, un véritable homme de théâtre.

En 1951, boursier de la Canada Foundation, Paul Hébert parcourt l’Europe. Il rencontre les principaux artisans du renouveau théâtral, alors en pleine éclosion sur tout le continent. Son séjour londonien, qui le plonge dans le répertoire shakespearien, et la fréquentation d’artistes internationaux donnent à Paul une vision claire de son art : le théâtre n’est pas seulement une œuvre littéraire mais, avant tout, un engagement social.

En choisissant d’aller se former à l’étranger, Paul Hébert est à l’avant-garde de l’ouverture aux autres cultures qui est si présente dans l’air du temps aujourd’hui. Visionnaire, il s’offre ainsi comme modèle à l’ère de la mondialisation et de la diversité culturelle. Quand il sera reçu Grand Québécois, en 1997, il déclarera : « La société québécoise, avec son métissage culturel, est à un carrefour extraordinaire. Parce que le théâtre est un phénomène social, il peut être le miroir qui reflète le mieux ce carrefour. »

Armé de nouveaux principes et d’une conscience aiguisée, Paul rentre au pays en 1952. Son engagement à l’égard de sa profession se traduit concrètement par la fondation de nouveaux théâtres. Ils seront au nombre de cinq : le Théâtre Anjou en 1954, le Chantecler avec son ami Albert Millaire en 1955 – ce sera le premier théâtre d’été –, l’Esterel en 1961, L’Atelier en 1964, voué à l’entraînement des acteurs comme il l’a lui-même expérimenté à Londres, et enfin le Théâtre Paul-Hébert à l’île d’Orléans en 1982. Ce bâtiment est déplacé, en 1998, et installé en haut des chutes Montmorency pour devenir le Théâtre de la Dame blanche. Le Théâtre du Trident, une importante figure de proue du théâtre à Québec créé en 1970, a aussi comme cofondateur Paul Hébert, qui en assure la direction pendant six ans, période durant laquelle la fréquentation de cette salle décuplera.

En tant que metteur en scène, Paul Hébert voit large et loin. Il sait choisir des pièces du répertoire international, classique et contemporain, tout en faisant la part belle aux œuvres d’ici. Le dénominateur commun demeure constant : que les œuvres sélectionnées portent un message social important. Ses talents de metteur en scène sont remarqués dès 1957. Il se voit décerner le prix de la meilleure mise en scène pour Six personnages en quête d’auteur. Il reçoit les mêmes honneurs pour Charbonneau et le Chef et La mort d’un commis voyageur, en 1975. La mégère apprivoisée, Pygmalion, La chatte sur un toit brûlant, et Québec, printemps 1918 (dont il est le coauteur avec Jean Provencher et Gilles Lachance) sont autant de brillantes productions signées Paul Hébert. Certaines deviendront ses pièces fétiches, qu’il revisitera plusieurs fois avec la ferveur d’un apôtre du work in progress.

Le travail de Paul Hébert ne s’effectue pas qu’en coulisses. Son rôle de comédien le place depuis plus de 60 ans sous les projecteurs de la scène, de la télévision et du cinéma. Il prend part aux débuts de l’aventure télévisuelle, dès 1953, dans le téléroman 14, rue des Galais, et sera présent au petit écran jusqu’en 2005, dans la série Nos étés. Il fait partie de la distribution de nombreux téléthéâtres. Dans la longue liste de ses prestations cinématographiques, on note sa participation à des films comme La neuvaine, La vie heureuse de Léopold Z, Les fous de Bassan et Le confessionnal. À la scène, il campe un George inoubliable dans Qui a peur de Virginia Woolf? et un Don Quichotte d’une envergure peu commune dans l’adaptation de Jean-Pierre Ronfard. Son interprétation de Prospero dans La tempête de Shakespeare, mise en scène par Robert Lepage, lui vaut le Prix du public lors de la soirée des Prix d’excellence des arts et de la culture.

Grand pédagogue, Paul Hébert enseigne à l’École nationale de théâtre en 1965, puis dirige les conservatoires d’art dramatique de Montréal et de Québec, en 1969 et 1970 respectivement. Il est également vice-président du Centre national des arts, à Ottawa, en 1969. Mais ce n’est pas seulement dans une salle de cours que Paul Hébert exerce son devoir de transmission et de partage des connaissances, des valeurs. Il est de tous les combats, monte sur toutes les tribunes pour s’ériger contre le prêt-à-penser d’une société de marché où le théâtre n’aurait pas sa juste place. Il riposte aux difficultés en devenant lui-même entrepreneur culturel : il fonde ses théâtres.

Pour Paul Hébert, l’honneur de recevoir le prix Denise-Pelletier se double d’une nostalgique émotion. Il a bien connu Denise Pelletier, à l’époque du Théâtre Anjou. « Je conserve le souvenir d’une grande comédienne dont les qualités de cœur n’avaient d’égales que l’excellence du jeu », se rappelle-t-il. Cette récompense s’ajoute à une longue liste de reconnaissances professionnelles telles que le Prix du Gouverneur général, les médailles de l’Ordre national du Québec et de l’Ordre du Canada, deux doctorats honorifiques et le Prix Hommage de l’Académie québécoise du théâtre.

Si ce sont ses idées sur la nécessaire fonction sociale et culturelle du théâtre qui ont guidé la carrière au long cours de Paul Hébert, ce sont ses actions d’éclat qui ont fait de lui un être d’exception, un passionné inspiré et un artiste reconnu pour son intégrité, son audace et son humanité. Personnage de théâtre, c’est en tant qu’acteur social qu’il a contribué à la mise au monde du théâtre professionnel d’aujourd’hui.

Paul Chamberland

C’est un homme doux. Et un homme en colère. C’est un utopiste dégrisé, un inquiet qui espère. C’est surtout un résistant, Paul Chamberland. Et un écrivain. Pour lui, c’est la même chose : « Je vois l’écriture comme une précieuse ressource pour comprendre en quoi résister est nécessaire et par rapport à quoi, envers qui, ou en vue de quoi. »

Écrire, résister. C’est le parcours d’une vie pour ce poète et essayiste né à Longueuil en 1939. Après une enfance qu’il juge « sans histoire », il découvre à 16 ans Baudelaire et Rimbaud, griffonne ses premiers poèmes dans la foulée. Très tôt, il a ce qu’il appelle « la pré-science d’une œuvre totale » et « un désir puissant de la réaliser ». Mais, constate-t-il aujourd’hui : « Je me suis toujours avancé sans jamais l’atteindre. »

C’est à l’adolescence, aussi, qu’il ressent ce qu’on pourrait appeler l’appel du sacré. « J’avais à la fois un désir très intense de sainteté et de poésie, ça formait un alliage pour moi. »

Il va bien devenir séminariste, mais son rêve de prêtrise va finir par le lâcher. Vers l’âge de 20 ans. Pas assez mystique pour lui, le monde religieux dans lequel il évolue. « J’éprouvais un sentiment de révolte contre le matérialisme spirituel du milieu catholique québécois. Je rêvais d’une espèce de liberté spirituelle, et je me disais qu’il serait grandement temps qu’on débouche sur cette liberté. »

La liberté, c’est dans la poésie qu’il va la trouver. Dès 1962, il publiera Genèses, suivi en 1964 de Terre Québec, qui lui vaudra le Prix de la province de Québec. Puis, un an plus tard, ce sera L’afficheur hurle. Où la poésie elle-même sera mise à mal : « et tant pis si j’assassine la poésie / ce que vous appelleriez vous la poésie / et qui pour moi n’est qu’un hochet / car je renonce à tout mensonge / dans ce présent sans poésie / pour cette vérité sans poésie… »

C’est dans les mêmes années qu’il cofonde la revue Parti pris, sous le credo indépendance-socialisme-laïcité. « L’indépendance était pour nous la forme que prenait notre désir de révolution. Nous avions une visée internationaliste. Nous n’avons jamais prôné un nationalisme qui voulait marquer une identité ferme, une espèce de noyau homogène. L’indépendance, pour nous, c’était faire sauter les verrous pour aller plus loin, c’était sortir de notre situation de colonisés qui nous gardait en prison et nous empêchait de nous ouvrir au monde. »

Après les années mystiques, puis la période ouvertement engagée politiquement, il y aura une cassure. Une autre. Nourrie, celle-là, par des études en littérature avec le sociologue marxiste Lucien Goldmann, à Paris. Et par Mai 68, vécu sur le terrain. Au retour, ce sera la plongée dans la contre-culture, avec des participations à Mainmise et Hobo-Québec.

Viendront ensuite les années dites de la commune, de 1973 à 1978, à Morin Heights, où hommes, femmes et enfants expérimenteront au quotidien l’utopie. À leurs yeux, c’est clair, à l’époque : « L’utopie est réalisable, pour nous c’est commencé. »

Puis c’est le désenchantement. La période rose est finie. C’est une prise de conscience effrayante : la planète fout le camp, le désastre nous pend au bout du nez, on court droit vers un mur. Voilà ce qui prend le devant, dans les années 1980, pour Paul Chamberland.

Un bémol, cependant : « Devenant vert, je suis resté rouge. C’est-à-dire que la question de la critique politique est demeurée, même si l’idéal révolutionnaire était mort. »

Autrement dit : « Je me suis penché sur la question de la justice, sur le lien entre les inégalités, la monstruosité de l’économie, d’une part, et, de l’autre, la dégradation du milieu terrestre. Pour moi, c’était un seul problème, avec au centre la dérive moderne du nihilisme. »

Il se tourne alors vers la philosophie. « La jonction entre la politique et l’éthique est devenue au centre de mon questionnement, de mes écrits. »

Nourrie de ses lectures de Nietzsche, Heidegger, Levinas, entre autres, sa réflexion aboutira en 1989 à Un livre de morale. Suivi dans les années 1990 par trois volumes inclassables, parus sous le vocable de géogrammes. « Je considère que c’est un mouvement d’écriture qui a échoué. Mais cela reste un échec significatif par rapport à une utopie d’écriture. Je voulais revenir à une cure d’amaigrissement de l’image, de la métaphore. Je voulais ramener la poésie au sens littéral des mots. Faire l’équivalent en poésie de ce qu’avaient été de grands romans monstres, comme ceux de Joyce et de Proust. J’ai échoué, mais ça m’a permis de reprendre le fil de la poésie. »

Cela l’a conduit à écrire ses recueils Intime faiblesse des mortels, Prix de poésie Terrasses Saint-Sulpice de la revue Estuaire 1999, et Au seuil d’une autre terre, Prix de poésie de la Société des écrivains canadiens 2004. Cela l’a mené aussi à rédiger ses essais En nouvelle barbarie, Prix de la revue Spirale 2000, et Une politique de la douleur, prix Victor-Barbeau 2005. Quatre livres qui se répondent, se complètent. Où l’auteur s’interroge sur la façon de préserver ce qu’il y a d’humain en nous. Sur la façon, pour notre humanité, et notre terre, de survivre dans l’avenir. « Pour moi, mes derniers livres, et Une politique de la douleur, en particulier, c’est une façon de résister contre un submergeant sentiment d’angoisse, d’impuissance, de désespoir, qui ne sont pas seulement les miens. »

Le poète en lui réfléchit tout le temps, et le penseur vibre dans la fulgurance de l’instant. Un homme entier, droit, Paul Chamberland, un homme vigilant. Pour qui écrire de la poésie, des essais, c’est aller au-delà des usages du langage dans la société, aller à l’encontre des formules inauthentiques, mensongères. C’est sortir de la langue de bois, des clichés, nécessairement. C’est mettre le doigt sur les enjeux humains, qui se jouent à travers le langage même.

Un homme singulier, Paul Chamberland. Pour qui la singularité n’a rien à voir avec l’expression ou l’extension narcissique du moi. Pour qui la singularité, c’est l’épreuve de la liberté. Et donc, une responsabilité. « La singularité, c’est mon devoir de répondre de l’autre et non pas d’exprimer toutes les facettes d’un superbe égo. »

Il a derrière lui une œuvre considérable. Une trentaine de livres en tout. Mais à 68 ans, Paul Chamberland, qui a pris sa retraire de l’enseignement il y a trois ans, n’a pas dit son dernier mot : « L’échéance, le danger et l’inquiétude face à ce que devient la biosphère sont toujours là. Je continue d’écrire, je suis toujours tiré vers l’avenir. Même si je sais que comme individu, l’avenir c’est la mort, l’avenir est au-delà de la simple existence individuelle, n’est-ce pas? »

Ainsi, en préambule d’ Au seuil d’une autre terre, Paul Chamberland écrit : « Ta vie commence où s’achève la mienne : dans l’autre siècle. Qu’est devenue la Terre à ton époque? »

Pierre Mignot

Au début des années 1980, son nom est sur toutes les lèvres des artisans du milieu cinématographique québécois et des journalistes. C’est qu’une des personnalités les plus fortes du cinéma américain des années 1970 fait appel à lui. Le cinéaste s’appelle Robert Altman, et la personne, qui est un directeur de la photographie québécois, se nomme Pierre Mignot. Son nom sera à jamais collé à la carrière de l’Américain puisqu’à partir de 1982, il travaillera sur de nombreuses productions d’Altman.

Pierre Mignot raconte : « Robert Altman devait venir tourner Easter Egg Hunt à Montréal en 1980 et cherchait un directeur photo. Il avait mon nom sur une liste car il avait vu à Cannes, en 1977, J. A. Martin, photographe, de Jean Beaudin, pour lequel Monique Mercure avait remporté le prix d’interprétation féminine ex æquo avec Shelly Duval de Three Women. Il a demandé de me rencontrer et ça a cliqué. Le film ne s’est pas fait et ce n’est qu’un an plus tard que ma collaboration débute avec lui, pour Come Back to the Five and Dime, Jimmy Dean, tourné en studio, sans aucun extérieur, à New York. »

Sa dernière collaboration avec Altman remonte à Prêt-à-porter, qui sort en 1994. Il aura tourné neuf films en douze ans aux côtés de ce cinéaste avec qui il a entretenu une grande complicité. Si sa collaboration cesse, c’est autant par peur d’une routine qu’à cause des voyages, de l’éloignement de sa famille, sans parler des difficultés de parler la langue de Shakespeare. « Je ne la maîtrise pas vraiment complètement », avoue-t-il. C’est aussi pour ces raisons qu’il n’a pas voulu faire carrière à Hollywood où, pourtant, il aurait pu déménager et gagner très bien sa vie. « On m’offrait des contrats de longue durée sans droit de regard et cela ne m’intéressait pas. J’avais envie de travailler dans mon pays, avec des Québécois, avec des gens avec qui j’ai des atomes crochus. »

Il ne chômera pas au Québec. Il collabore avec une vingtaine d’auteurs, de Robert Favreau ( Un dimanche à Kigali ) à Jean-Marc Vallée ( C.R.A.Z.Y. ), en passant par Gilles Carle ( Maria Chapdelaine ), Jacques Leduc ( La vie fantôme ) et Robert Lepage ( ). Et il reste fidèle à certains, comme Jean Beaudin ( Mario, Sans elle ), Léa Pool ( Anne Trister, À corps perdu, Le papillon bleu, entre autres) et Robert Ménard (dont Une journée en taxi et Cruising Bar ).

Était-il prédestiné à devenir directeur de la photographie un jour? Tout est affaire de hasard comme cela arrive habituellement. Il commence à s’intéresser à la photo vers l’âge de 12 ans grâce à un copain qui l’invite un soir à venir voir son frère qui développe chez lui ses pellicules. « Quand j’ai vu apparaître un portrait dans le bain de développement, cela m’a fasciné. Je me suis dit : ˝C’est ça que je veux faire plus tard˝. » Il économise l’argent qu’il gagne comme livreur d’épicerie pour acheter un appareil photo. Il apprend donc sur le tas, avec essais et erreurs, les techniques de l’image. Il tourne également des films en 8 mm et en super-8. Plus tard, durant ses études collégiales, il gagne des sous en faisant des photos de mariage. Comme il n’y a pas de cours de photographie au Québec à l’époque, et ne pouvant s’inscrire dans les grandes écoles en Pologne, en Italie ou en France — ses parents sont d’un milieu modeste —, il étudie la technique de réfrigération.

Il remplace un jour un ami malade qui est photographe de plateau et il a un deuxième coup de foudre : le cinéma. Il entend dire que Michel Brault tourne Entre la mer et l’eau douce et, prenant son courage à deux mains, va le voir et lui demande s’il peut occuper une charge. Brault lui répond que le montage débute. Durant six mois, Pierre Mignot est assistant-monteur. Il décide alors de se lancer dans le métier et va porter des demandes d’emploi à l’Office national du film (ONF), à Radio-Canada, à des entreprises privées, comme Delta Films qui l’engage et lui fait faire autant de l’image et du son que du laboratoire de développement. La chance lui sourit : en 1967, l’ONF l’appelle pour qu’il soit assistant-caméraman d’un court métrage dont le chef opérateur est Alain Dostie. Il reste douze ans dans la boîte où il passe par tous les métiers touchant la caméra, tant pour des fictions, comme Entre tu et vous de Gilles Groulx, que pour des documentaires, comme Ntesi Nana Shepen 1 d’Arthur Lamothe. Il y réalise même, en 1973, un moyen métrage documentaire sur une course de voiliers intitulé Sous le vent.

Quand Pierre Mignot quitte l’Office national du film en 1979 pour devenir pigiste, il a déjà à son actif J. A. Martin, photographe. « Mais mon premier film en tant que directeur photo est C’est ben beau l’amour de Marc Daigle, en 1971, qui était une production privée, précise-t-il. C’était une fiction et, en fait, c’est par la fiction que j’ai vraiment acquis mon métier. » Ce métier, il désire le pratiquer le plus librement possible en choisissant les réalisateurs avec lesquels il a des affinités. « Le scénario aussi m’importe », indique-t-il.

Il a pourtant à cette époque une trentaine de films à son actif, presque tous des longs métrages, auxquels il ajoute depuis 1979 plus de 50 films qu’il choisit toujours soigneusement. N’aimant pas les grosses productions de type hollywoodien, dans lesquelles il y a des vedettes à l’égo surdimensionné, il préfère les films à petit budget, comme le sont généralement les longs métrages québécois. Ce qui facilite le rapport avec l’auteur du film. Est-ce que cela lui permet également d’affirmer sa touche? Pierre Mignot s’en défend : c’est le réalisateur qui impose son style, sa manière de voir. Lui, il est à son service. Le métier demande avant tout une grande capacité d’adaptation que l’expérience, les connaissances, la sensibilité et le désir de perfection compléteront.

Chaque cinéaste a sa vision et ses méthodes. Avec Jean Beaudin, il faut savoir de lui qu’il est aussi rigoureux que rigide; il prépare minutieusement les plans sur place; ayant étudié aux beaux-arts, il connaît le cadrage et la lumière; il est très directif. « Ma part de création se situe dans l’éclairage », insiste Pierre Mignot. La méthode de Léa Pool est différente : elle prépare le découpage avec lui; ses références sont souvent des photographies et des tableaux; il y a une plus grande intimité avec elle. Avec Robert Ménard, si le découpage est déjà fait, c’est au moment du tournage que le champ est laissé au chef opérateur. Tandis qu’avec Robert Altman la part d’improvisation est très grande, le scénario peut même changer au tournage. « J’avais carte blanche avec lui. » Il précise : « Certains sont visuels, d’autres moins, et naturellement, pour un directeur photo, les cinéastes très visuels sont un enchantement, par exemple Jean-Marc Vallée qui, comme Beaudin, a déjà beaucoup réfléchi sur les plans à tourner, il sait ce qu’il veut, mais il te donne beaucoup de liberté. »

Pour cet admirateur de directeurs de la photographie comme Gordon Willis et Néstor Almendros, l’image est une émotion. Pierre Mignot ne cherche donc pas à développer un style pictural reconnaissable. Selon lui, le chef opérateur met en images la pensée du réalisateur. « Il faut se fier à son instinct, parer l’imprévisible, oser, savoir être modeste et accepter qu’on ne fera pas un chef-d’œuvre chaque fois. Mais certains films me donnent plus de satisfaction que d’autres, comme J. A. Martin, photographe, Sans elle, À corps perdu, C.R.A.Z.Y. , qui répondent à mes besoins, à mes désirs de photographe. »

Sa carrière prolifique est reconnue par des prix, dont cinq Gémeaux et trois Jutra. Il est nommé Grand Montréalais de l’avenir en 1983. La Cinémathèque québécoise lui consacre en 2005 une rétrospective avec une quinzaine de films. Pierre Mignot a beaucoup travaillé, travaille encore beaucoup. « Je peux même dire que j’ai beaucoup trop travaillé, reconnaît-il. J’ai 63 ans maintenant et j’ai envie de me reposer un peu. »

Difficile de le croire : il ne le pourra jamais tant son talent est recherché, sa compétence et sa créativité ayant largement contribué à donner au cinéma québécois professionnalisme et prestige.

Lawrence A. Mysak

Certains considèrent que la science se conjugue mal avec la patience,
comme s’il fallait trouver rapidement toutes les réponses aux
nombreuses questions que soulève encore aujourd’hui la complexité de
notre environnement. Lawrence A. Mysak, professeur au Département des
sciences atmosphériques et océaniques de l’Université McGill,
est d’avis contraire. « Il faut du temps et une forte capacité de
remise en question pour être un bon chercheur, alors qu’une grande
partie de notre travail va bien souvent à la corbeille »,
affirme-t-il sans ambages. Or, ce spécialiste des climats doit aussi
faire preuve d’une immense capacité à remonter dans le
temps à des époques encore riches de découvertes possibles.

Chercheur prolifique depuis près de 40 ans, Lawrence A. Mysak est une
sommité internationale dans le domaine de l’océanographie
et des changements climatiques. Titulaire de la Chaire Canada Steamship Lines
de météorologie de l’Université McGill, il se consacre à l’étude
des climats de la période des ères glaciaires et étudie
le déplacement des glaces de l’Arctique selon des échelles
annuelles et décennales. Ses recherches actuelles permettent d’établir
des liens entre les climats du passé et les scénarios de réchauffement
climatique de l’avenir. Selon ses calculs, malgré le réchauffement
accéléré de la planète, les prochaines ères
glaciaires ne devraient pas survenir avant 50 000 à 100 000 ans. « C’est
la bonne nouvelle », avance-t-il, tout en étant fort soucieux
des impacts de la société de consommation sur l’environnement.

Ce coloré chercheur, grand pédagogue, s’est d’abord
fait connaître par ses découvertes dans le domaine de la dynamique
des fluides. En 1978, il publie un traité théorique, Waves
in the Ocean,
sur la modélisation des vagues océanographiques, écrit
avec un ancien collègue, Paul LeBlond. Cet ouvrage le propulse littéralement
sur la scène universitaire internationale. Ayant nécessité trois
ans de labeur, cet ouvrage de 600 pages, paru alors que Lawrence A. Mysak n’avait
que 38 ans, a depuis servi de référence à plusieurs générations
d’étudiants. Il a aussi été traduit en chinois et
en russe.

Né en 1940, loin de la mer à Saskatoon, c’est-à-dire
en pleines prairies (« mais là où il y a déjà eu
des kilomètres d’océan », précise Lawrence
A. Mysak), ce passionné de sciences est convaincu que sa vie a été marquée
par des points tournants qu’il n’a jamais vraiment planifiés.
Jeune étudiant, il s’inscrit d’abord en dentisterie à l’Université de
l’Alberta. Or, dès les premières dissections de grenouilles
dans son cours de zoologie, il comprend que ce métier n’est pas
pour lui. Il entreprend alors une longue formation en mathématiques
appliquées aux phénomènes naturels qui le mène à l’Université d’Adélaïde
en Australie du Sud et à l’Université Harvard où il
obtient son doctorat en 1967.

Après avoir enseigné pendant 19 ans à l’Université de
la Colombie-Britannique où il a fondé l’Institut de mathématiques
appliquées, Lawrence A. Mysak sent le besoin de travailler sur de nouveaux
sujets. En 1986, il entreprend la seconde grande étape de sa carrière à l’Université McGill
et fonde le Centre de recherche sur le climat qui réunit des chercheurs
de disciplines aussi variées que l’agriculture, l’océanographie,
l’économie, la géographie et la physique. « Cela
a été une expérience déterminante d’avoir
réussi à rassembler des chercheurs qui travaillaient dans leur
discipline respective, alors que l’interdisciplinarité n’était
pas encore une pratique courante », explique-t-il.

Lawrence A. Mysak est, en effet, un véritable rassembleur. Très
engagé personnellement auprès de la Société royale
du Canada, il joue un rôle de premier plan en présidant l’Académie
des sciences de 1993 à 1996. Pendant cette période, il favorise
de nombreux échanges avec d’autres académies, notamment
en Belgique, aux États-Unis, en France, au Japon et en Ukraine. « Mon
objectif était de réunir les meilleurs scientifiques afin de
faire valoir le point de vue de la communauté scientifique sur les grands
dossiers de l’heure », affirme-t-il.

Le souci du partage et de l’échange manifesté par Lawrence
A. Mysak provient sans nul doute de ses parents, tous deux enseignants, qui
lui ont inculqué non seulement l’importance des connaissances,
mais aussi celle de la communication. Visiblement ému lorsqu’il
parle de ses propres étudiants, Lawrence A. Mysak les considère
d’ailleurs comme des membres de sa famille. Depuis plus de 15 ans, sa
conjointe et lui les reçoivent à leur chalet dans la région
de l’Estrie chaque année pour une fête de partage. « Mes étudiants
représentent le plus bel héritage de mon travail »,
reconnaît-il. Fier de les voir s’établir à leur tour
en recherche, Lawrence A. Mysak n’hésite pas à leur rendre
visite lors de ses nombreuses conférences à l’étranger
et à cultiver des liens privilégiés avec plusieurs d’entre
eux.

Ce chercheur occupe un bureau à l’image de ce qui compte pour
lui : des photos de sa famille, de nombreuses cartes géographiques
dont celle de l’Ukraine, pays d’origine de son père et de
son grand-père arrivé au Canada en 1908, un globe terrestre qu’il
n’hésite pas à faire tourner pour expliquer ses théories
et des dizaines de livres. Il est indéniable que Lawrence A. Mysak aime
discuter, confronter les points de vue et trouver des solutions à des
problèmes scientifiques. Ayant passé quatre années sabbatiques
en Angleterre, aux États-Unis, en Suisse et en Italie, et fait des conférences
dans près de 25 pays, il a développé un plaisir évident
pour les langues étrangères dont il glisse un mot ou deux dans
ses conversations.

Pour ce chercheur, outre la nécessité d’avoir un esprit
curieux, de faire preuve d’ouverture à l’égard des
nouvelles idées et de savoir à quel moment changer de direction,
il est essentiel aussi de s’engager dans la communauté sociale
des chercheurs. Lawrence A. Mysak a été rédacteur en chef
de prestigieux périodiques et anime des rencontres de vulgarisation
scientifique sur le campus ainsi que dans d’autres établissements
scolaires. Il joue également de la flûte dans l’orchestre
symphonique I Medici de l’Université McGill depuis plusieurs
années.

Parmi ses prochains projets, Lawrence A. Mysak souhaite aider ses étudiants à mener à terme
leurs études supérieures. Il compte occuper son éventuelle
retraite à offrir bénévolement des concerts de flûte
aux personnes âgées dans les centres de soins de longue durée
et, peut-être, à écrire des livres biographiques sur la
vie de grands scientifiques qui l’ont lui-même inspiré. « Mais
je crois que j’ai déjà écrit mon meilleur livre! »,
s’exclame-t-il.

Lawrence A. Mysak a été élu membre de l’Ordre du
Canada en 1996 et membre (fellow) de l’American Meteorological
Society ainsi que de l’American Geophysical Union en 2000. Il s’est
vu décerner également le prix Michel-Jurdant de l’Association
francophone pour le savoir du Québec. Enfin, la prestigieuse Union européenne
des géosciences lui a remis en 2006 la médaille Alfred-Wegener
pour sa contribution novatrice aux sciences du climat et des océans.

Fernand Labrie

Alors que le cancer continue de faire des ravages, les scientifiques travaillent
d’arrache-pied pour trouver des méthodes plus efficaces de traitement
et de prévention. Dans cette course contre la montre, une équipe
québécoise a réussi des percées impressionnantes
qui profitent à des milliers de personnes atteintes ou à risque
de cancer partout au monde. « Nous avons remporté la victoire
contre le cancer de la prostate », affirme le docteur Fernand Labrie,
professeur au Département d’anatomie et de physiologie de l’Université Laval
et directeur scientifique du Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université Laval
(CHUL) à Québec.

Grâce aux découvertes majeures en endocrinologie moléculaire
et à la détermination de ce chercheur de renommée internationale,
le cancer le plus fréquent chez les hommes peut désormais être
guéri lorsqu’il est diagnostiqué tôt et traité immédiatement après
son diagnostic « De 1992 à 2002, au Québec comme aux États-Unis,
le taux de décès a aussi baissé de 25 p. 100 chez
les hommes souffrant du cancer de la prostate », renchérit
le docteur Labrie.

La première découverte du docteur Labrie dans le traitement
du cancer de la prostate est d’avoir trouvé, en 1979, le processus
de la « castration chimique », méthode de traitement
qui a rapidement remplacé la castration chirurgicale et l’administration
d’oestrogènes dans le traitement du cancer de la prostate à l’échelle
mondiale. L’importance majeure de cette découverte et de son acceptation
généralisée est démontrée par le fait que
ce traitement est vendu sur le plan international depuis 15 ans pour une valeur
annuelle de 3 milliards de dollars.

Le Centre de recherche du CHUL, que le docteur Labrie dirige depuis plus de
24 ans, s’apprête aussi à vivre un cinquième agrandissement
en près de 30 ans. Dès 2007, s’ajoutera une infrastructure
unique de recherche fondamentale et clinique en génomique, protéomique
et bio-informatique, ce qui augmentera du même souffle le nombre d’employés :
il passera ainsi de 1 200 à 1 600. À lui seul, ce centre accomplit
la moitié des travaux de recherche en santé de l’Université Laval.

Quelle est la recette d’un tel succès? « Il n’y
a pas de miracle, explique le docteur Labrie. Il faut suivre une idée
sans se laisser ralentir et travailler plus fort que les autres, c’est
tout. » Ayant côtoyé le professeur Frederick Sanger,
lauréat à deux reprises du prix Nobel de médecine, à l’Université Cambridge
en Angleterre durant les années 60 pendant sa formation postdoctorale,
Fernand Labrie a appris à « accorder une importance relative
aux choses ». « En travaillant près de lui, j’ai
vu comment il procédait. Il faisait très peu d’administration.
Le secret, c’est d’établir des règles très
claires que tout le monde connaît et suit », avance-t-il.
Et ces règles sont celles de la performance. La solide équipe
de chercheurs de son centre, dont plusieurs sont originaires de Chine, d’Argentine
ou d’Espagne, sait que, selon le nombre de publications, de subventions
obtenues et d’étudiants encadrés, l’espace accordé ainsi
que le soutien technique et de bureau suivront : « L’idée,
c’est de faire les choses comme il faut, de constamment essayer d’être
le meilleur possible : cela a toujours été mon ambition. »

Fernand Labrie est né à Laurierville dans la région du
Centre-du-Québec en 1937. Étudiant au Séminaire de Québec
dès l’âge de 12 ans, il se démarque sans cesse par
ses réussites et son leadership. Lauréat du prix Prince-De Galles
et ayant obtenu la Médaille du Gouverneur général du Canada à 20
ans, il se place au deuxième rang de sa promotion en médecine à l’Université Laval
tout en étant président de classe. Il entreprend d’abord
ses études doctorales avec Claude Fortier, chercheur réputé en
endocrinologie à l’Université Laval, de 1962 à 1965,
et termine ensuite des études postdoctorales à Cambridge en Angleterre
– « un
endroit incroyable, là où il fallait être présent
dans le peloton de tête en science » – accompagné de
son épouse et de ses trois premiers enfants. En 1969, il revient au
Québec et fonde le premier laboratoire d’endocrinologie moléculaire
au monde. « J’ai toujours été attiré par
le quantitatif et, dans le domaine de l’endocrinologie, on peut mesurer
de façon très précise chaque hormone, explique le docteur
Labrie. C’est une discipline beaucoup plus quantitative que n’importe
quelle autre discipline médicale. »

Les projets actuels du docteur Labrie portent sur le cancer du sein et les
thérapies hormonales de remplacement durant la ménopause : « Notre
objectif est d’atteindre la même victoire que pour le cancer de
la prostate, et mieux encore : nous voulons prévenir le cancer
du sein avant de le guérir. » Son laboratoire a d’ailleurs
mis au point l’acolbifene. Ce puissant médicament, qui en est
au stade des dernières études cliniques avant sa mise en marché,
pourrait prévenir et traiter le cancer du sein dont une femme sur huit
est atteinte au cours de sa vie.

La quantité de travail que ce chercheur abat est tout simplement phénoménale.
Infatigable, il travaille six jours par semaine jusqu’à 22 h.
En plus de ses activités de recherche, il a été très
engagé pendant toute sa carrière dans le domaine sportif. Président à quelques
reprises des compétitions de la Coupe du monde de ski alpin, il a aussi
présidé le comité de candidature de la Ville de Québec
comme ville hôte pour les Jeux olympiques d’hiver de 2010. Père
de cinq enfants et grand-père de treize petits-enfants, il a transmis à sa
famille l’ambition de la réussite et le plaisir de la compétition.
Deux de ses filles ont fait partie des équipes canadiennes de ski alpin
et de ski nautique.

Alors qu’il aurait pu faire carrière en Angleterre, le docteur
Labrie a, sans conteste, contribué directement au rayonnement de sa
région. « Je me suis toujours dit qu’il y avait moyen
de réussir à Québec, affirme-t-il. Le milieu des affaires
m’a beaucoup aidé, ces gens comprennent l’importance d’investir
en recherche. » Plusieurs compagnies – dont Æterna Zentaris,
BioChem Vaccins, Anapharm et Infectio Diagnostic – ont démarré à la
suite des découvertes réalisées au Centre de recherche
du CHUL. Le chercheur Labrie a d’ailleurs été nommé « Entrepreneur
de l’année 2006 » par la Chambre de commerce de Québec à la
suite d’un vote populaire.

Pour le docteur Labrie, le Québec gagne à investir davantage
en recherche. « Le savoir, c’est ce qui rapporte aujourd’hui.
Pour faire de l’argent, il faut vendre aux autres et pour vendre, il
faut découvrir ce que les autres n’ont pas », déclare-t-il,
convaincu. Il souhaiterait aussi que les jeunes soient davantage attirés
par une carrière scientifique. « Notre avenir dépend
de la science qui va supporter l’économie. Ceux qui ont du talent
doivent l’exploiter, mais c’est une responsabilité collective,
avance-t-il. La science devrait être mieux enseignée. »

Chercheur canadien le plus cité dans la littérature scientifique
internationale, toutes disciplines confondues, le docteur Labrie a reçu
la Médaille du Collège de France de même que le titre d’officier
de l’Ordre national du Québec et de l’Ordre du Canada. Il
est membre également de la Société royale du Canada. Le
Conseil des arts du Canada lui a accordé le prestigieux prix Isaac-Walton-Killam
en reconnaissance de son exceptionnelle contribution à l’avancement
des sciences de la santé.

George Karpati

Malgré les fulgurants progrès scientifiques, les maladies du
système nerveux chez l’être humain posent encore de sérieux
défis aux chercheurs et aux cliniciens. Pouvant frapper n’importe
qui et survenir à tout âge, ces maladies sont connues pour être
difficiles à diagnostiquer et à traiter. Or, grâce au travail
et à la persévérance du docteur George Karpati, directeur
du Groupe de recherche neuromusculaire à l’Institut et hôpital
neurologiques de Montréal (INM), communément appelé « le
Neuro » de l’Université McGill, des milliers de patients
aux prises avec ces maladies dévastatrices peuvent espérer voir
un traitement être mis en marché au cours des prochaines années. « Nous
y sommes presque, affirme cet éminent neurologue. Plusieurs de nos procédés
expérimentaux sont sur le point d’être testés sur
des sujets humains. »

Discret en ce qui a trait à sa propre contribution, le docteur Karpati,
titulaire aussi depuis 1985 de la Chaire de neurologie Isaac Walton Killam,
est spécialisé dans le domaine des dystrophies musculaires. Parmi
la communauté de chercheurs, il sera le premier à démontrer
où se trouve la dystrophine dans les fibres musculaires. Ses recherches
ont permis de constater que cette protéine était absente chez
les patients qui souffrent de la dystrophie musculaire de Duchenne, celle sur
laquelle s’est particulièrement penché le neurologue. Outre
cette découverte, il sera aussi le premier à établir que
le profil histochimique des fibres neuromusculaires peut être transformé par
le croisement des nerfs moteurs lents et rapides, indication que les nerfs
moteurs contrôlent les mécanismes chimiques des fibres musculaires.

En thérapie génique, la recherche médicale a fait des
bonds énormes depuis vingt ans. « L’arrivée
de la science moléculaire durant les années 80 a fait avancer
les connaissances dans le domaine des dystrophies musculaires plus que dans
tout autre champ de la neurologie », souligne le docteur Karpati.
Confiant que ces nouvelles formes de traitement ultra-évoluées
permettront encore de faire des percées importantes, le neurologue met
alors sur pied une solide équipe pluridisciplinaire spécialisée
dans la conception de thérapies géniques pour traiter les maladies
neuromusculaires.

Né en Hongrie, George Karpati émigre au Canada à la fin
des années 50. « Je voulais étudier dans un domaine
qui se démarquait et qui était d’envergure internationale,
raconte le chercheur. La neurologie était une discipline très
avant-gardiste. » Et le Canada est, à ce moment-là,
beaucoup plus accessible que les États-Unis où plusieurs de ses
compatriotes qui fuient la Hongrie souhaitent émigrer. Le docteur Karpati
commence ainsi ses études de médecine en 1960 à l’Université Dalhousie à Halifax
et est vite attiré par la qualité des recherches menées à l’INM
de l’Université McGill. « La science était en
plein essor, se souvient-il. Les troubles neuromusculaires représentaient
le champ de la neurologie le plus en vogue. »

Le jeune médecin reçoit en 1965 une bourse pour étudier
aux National Institutes of Health à Bethesda dans le Maryland. Or, juste
avant son départ, Francis McNaughton (« un saint homme »,
selon George Karpati), neurologue en chef et l’un des pionniers de l’INM,
le pressent pour s’assurer qu’il reviendra au Québec afin
de poursuivre ses recherches à l’INM. En 1967, le docteur Karpati
crée le Groupe de recherche neuromusculaire à l’INM, lequel,
sous sa direction, n’a cessé de se développer et figure
aujourd’hui comme l’un des plus importants centres de recherche
au monde dans ce domaine. « La suite n’est qu’histoire »,
affirme-t-il.

En fait, le docteur Karpati voue un attachement très fort à l’INM, à son
histoire et à son fondateur, le docteur Wilder Penfield, dont il parle
volontiers lors de ses nombreuses conférences à l’étranger.
Maintes fois invité à aller travailler aux États-Unis,
le docteur Karpati conservera toujours sa loyauté envers l’INM.
Mal à l’aise avec le style de vie nomade que certains scientifiques
choisissent, il considère comme plus important de bâtir son oeuvre
au même endroit, ce qui a porté des fruits. « L’INM
est, en quelque sorte, devenu un empire en neurologie au Canada »,
déclare-t-il, fier d’indiquer que son collègue de l’INM,
le docteur Frederick Andermann, a aussi été lauréat du
prix Wilder-Penfield en 2003.

Pour ce chercheur déterminé, le succès universitaire
ne repose que sur le travail et la créativité. « J’ai
tout simplement travaillé fort, je suis resté concentré sur
mon travail, j’ai publié le résultat de mes recherches,
et cela a fait boule de neige », avance-t-il humblement. Or, le
docteur Karpati a apporté une contribution exceptionnelle au développement
de la recherche ainsi qu’à la formation de chercheurs et de médecins
travaillant maintenant au Québec, au Canada et dans plusieurs autres
pays. Très apprécié de ses étudiants, il a reçu
le prix « Meilleur professeur » décerné par
les résidents en neurologie de l’Université McGill.

Le docteur Karpati tente depuis longtemps d’accroître la formation
en neurologie des futurs médecins. « Les maladies neuromusculaires
sont difficiles à diagnostiquer avec précision, et la plupart
des médecins de famille ne connaissent pas la gamme des symptômes
qu’elles peuvent générer », mentionne-t-il.
Compte tenu de la méconnaissance qui règne encore en ce qui a
trait aux dystrophies musculaires, et du pénible isolement que connaissent
les personnes atteintes, le docteur Karpati considère que le public
devrait également être sensibilisé davantage à la
réalité de ces troubles. « Le travail bénévole
des associations de patients est fondamental », affirme-t-il en
soulignant que les médecins ne sont pas toujours les meilleures sources
d’information. « L’arrivée d’Internet a
cependant permis de faire circuler l’information sur ces troubles et
de mieux renseigner les personnes atteintes. »

Homme de principes, George Karpati est aussi loyal à sa famille qu’à son
lieu de travail. Par exemple, il a pris soin de sa mère âgée
jusqu’à son décès. Ce fait explique également
sa présence stable à Montréal. « Cela a scellé mon
destin à cet égard », reconnaît-il. Père
de deux fils dans la vingtaine (l’un a suivi ses traces en santé publique à New
York, tandis que l’autre se bâtit une carrière en journalisme),
le docteur Karpati est, en outre, amateur d’antiquités. Il a longtemps
collectionné les verres et les meubles anciens « à l’époque
où ils étaient encore abordables! »,
précise-t-il.

En près de 40 ans de carrière, le docteur Karpati s’est vu
remettre de nombreux prix et distinctions : il a reçu la Médaille
commémorative du Gouverneur général du Canada; il est membre
de la Société royale du Canada et membre élu de l’Académie
des sciences hongroises; et il a été nommé officier de l’Ordre
du Canada. Le docteur Karpati a aussi obtenu le Prix d’excellence professionnelle
de la section du Québec de l’Association canadienne de la dystrophie
musculaire et de la Société canadienne de recherches cliniques.

Yvan Guindon

Certaines personnes traversent la vie à une vitesse peu commune. Le
docteur Yvan Guindon, directeur de l’Unité de recherche en chimie
bio-organique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal
(IRCM), fait décidément partie des gens dont la trajectoire professionnelle
ressemble à un météore. Ce chimiste et administrateur
de haut niveau a gravi les échelons du succès à un rythme
fulgurant et contribué au rayonnement international non seulement de
Merck Frosst Canada et de Bio-Méga/Boehringer Ingelheim à une époque
où l’industrie pharmaceutique battait de l’aile, mais aussi
de l’IRCM, fleuron québécois de la recherche biomédicale.

Tout au long de sa carrière, Yvan Guindon a acquis une grande renommée
grâce à ses recherches en chimie thérapeutique, qui sont à l’origine
de plus de 45 brevets. Il est considéré aujourd’hui comme
l’un des chefs de file mondiaux dans le domaine des radicaux libres.
Ses travaux actuels permettent d’entrevoir des solutions thérapeutiques
en vue de contrôler, entre autres, les problèmes d’inflammation
et les métastases cancéreuses. Outre ses découvertes scientifiques,
ses qualités d’administrateur ont aussi permis de contribuer à la
vigueur de l’industrie biopharmaceutique au Québec.

« La chimie m’a toujours attiré pour son côté artisanal,
manuel, et son côté théorique, plus intellectuel »,
affirme l’éminent chimiste. Cet intérêt s’est
effectivement traduit par une grande capacité de concilier la recherche
biomédicale appliquée et la recherche fondamentale. En l’espace
d’une vingtaine d’années, Yvan Guindon a occupé des
postes de leadership dans deux grandes entreprises pharmaceutiques, soit Merck
Frosst Canada et Bio-Méga devenue Bio-Méga/Boehringer Ingelheim,
dont il a contribué au développement et à la survie au
Québec, alors que l’industrie connaissait une « descente
aux enfers », selon le chercheur.

« Pendant les années 70, il était très difficile
de trouver un emploi comme chimiste au Québec, relate le docteur Guindon.
Les postes de professeur dans les universités canadiennes étaient
pratiquement inexistants et plusieurs compagnies pharmaceutiques fermaient
leurs activités de recherche. » Yvan Guindon s’est
finalement joint à une petite équipe de chercheurs chimistes
chez Merck Frosst Canada. En un bref laps de temps, soit à peine quatre
ans, sa créativité et la richesse de ses méthodes de travail
ont vite été remarquées et l’ont propulsé au
poste de directeur principal. Pendant cette période, ses intérêts
de recherche ont porté sur la découverte de nouveaux traitements
de l’asthme. Les efforts de toute l’équipe de recherche
ont abouti à la mise au point du médicament Singulair. Cette
percée thérapeutique considérable est utilisée
de nos jours à grande échelle.

En 1987, Bio-Méga, une des premières entreprises québécoises
spécialisées en biotechnologie, lui offre un poste de directeur
scientifique. « L’entreprise n’allait pas bien, avance
le docteur Guindon. Or, nous avons réussi ici aussi à bâtir
un groupe de chimie très fort. » Son équipe a travaillé d’arrache-pied à la
mise au point de médicaments antiviraux, liés notamment au VIH
et à l’herpès, ainsi que pour le traitement des maladies
cardiovasculaires. Ses efforts ont porté des fruits, car, en moins de
un an, il est nommé vice-président à la recherche et au
développement chez Bio-Méga/Boehringer Ingelheim et a directement
contribué au positionnement nord-américain de cette multinationale. « Il
faut être rêveur dans la vie, déclare-t-il. Les découvertes
n’arrivent pas seules. La façon moderne de trouver des médicaments
consiste à faire travailler beaucoup d’individus ensemble sur
des cibles bien précises. »

« À 43 ans, j’ai décidé de faire le
saut dans le milieu universitaire, explique Yvan Guindon, alors que le passage
d’un chercheur industriel vers ce milieu est plutôt rare. » Michel
Bélanger (« l’un des grands bâtisseurs de la
Révolution tranquille », selon Yvan Guindon), président
en 1994 du conseil d’administration de l’IRCM, le sollicite alors
d’occuper le poste de directeur scientifique de l’IRCM, affilié à l’Université de
Montréal. Une fois sur place, le docteur Guindon, convaincu que l’IRCM
peut se positionner dans les grandes ligues internationales de la recherche,
engage des scientifiques de haut niveau, met en oeuvre un plan de développement
des infrastructures de recherche et s’entoure d’une solide équipe
de gestion. Sa vision sera concrétisée. En 2004, au terme de
son mandat, l’IRCM se classe au premier rang des institutions et centres
de recherche du Québec. Les chercheurs de l’IRCM bénéficient
désormais d’un environnement de travail exceptionnel, unique à Montréal
et parmi les meilleurs au Canada.

Parallèlement à ses responsabilités de directeur, le
docteur Guindon a démarré l’unité de recherche en
chimie bio-organique à l’IRCM où il travaille maintenant à temps
plein. Ce chercheur a réussi à créer une ambiance de travail
chaleureuse dans son laboratoire où de jeunes chimistes se penchent
sur leurs fioles tout en écoutant du soft rock. Les conférences à l’étranger
sont en outre agrémentées de pauses à la mer, photos à l’appui! « Comme
l’un de mes anciens professeurs m’a déjà dit un jour,
notre métier doit aussi être notre passe-temps », soutient
le docteur Guindon.

Yvan Guindon se démarque également par son attachement à Montréal
et au Québec en particulier. Il a fait toutes ses études universitaires,
y compris en vue de l’obtention de son doctorat, à l’Université de
Montréal. Tout au long de sa carrière, il a choisi de rester
au Québec, alors qu’il aurait pu assumer un prestigieux poste
de direction du volet international de chimie chez Merck Frosst au New Jersey. « Lorsque
j’ai refusé, mes amis se sont inquiétés de ma faculté de
jugement », raconte-t-il, sourire aux lèvres. « La
qualité de la chimie au Québec est certainement l’une des
raisons pour lesquelles l’industrie pharmaceutique s’est établie
au Canada », souligne-t-il, fier de l’impulsion qu’il
a donnée à ce secteur.

À l’heure actuelle, le docteur Guindon mise énormément
sur la formation de la relève scientifique : « En tant
que chercheur, on ne sait jamais quand on va faire une grande découverte;
par contre, nous savons que nous formons des étudiants. » Persuadé que
l’économie du savoir exige une main-d’oeuvre de haut
niveau, le docteur Guindon fait du réinvestissement dans l’enseignement
supérieur son cheval de bataille. « L’avenir du Québec
repose sur ses ressources humaines hautement qualifiées »,
prédit-il.

Le docteur Guindon a reçu d’importantes distinctions durant sa carrière.
Il est membre de l’Institut de chimie et de la Société royale
du Canada. Il s’est vu décerner le prix Marcel-Piché, remis à un
chercheur de l’IRCM pour souligner la qualité de ses réalisations
et sa contribution à l’avancement de la communauté scientifique
québécoise. Il est également membre de l’Ordre du
Canada, soit la plus haute distinction honorifique canadienne pour l’oeuvre
d’une vie entière.

H. Patrick Glenn

La mondialisation est sans conteste l’un des plus importants phénomènes
du début de ce XXIe siècle dont l’impact bouleverse plusieurs
disciplines universitaires. La prolifération des marchés communs
oblige notamment le droit à se redéfinir selon une perspective
beaucoup plus large et globalisante. « La réalité de
la collaboration qui existe désormais un peu partout entre les pays
nous amène à réfléchir à un nouveau discours
sur la pratique du droit national et international », affirme H. Patrick Glenn, professeur de droit comparé à l’Université McGill
et certainement l’un des premiers juristes à avoir contribué à cette
réflexion de fond dans une perspective critique.

H. Patrick Glenn, titulaire également de la Chaire Peter M. Laing,
travaille depuis plus de 35 ans à la Faculté de droit de l’Université McGill
sise dans une superbe maison appartenant autrefois à la famille Ross
dont le patriarche était un riche manufacturier du début du XXe siècle. Classé bien patrimonial, ce lieu de travail de la rue
Peel loge l’un des plus réputés juristes au monde en droit
comparé. L’oeuvre de cet intellectuel se distingue par son
envergure, mais aussi par le regard novateur et inclusif qu’il pose sur
le droit et qui est révélateur de l’interdépendance
des ordres juridiques contemporains. J’ai beaucoup contesté dans
mes écrits les notions de droit comparé qui ont été véhiculées
au cours des deux derniers siècles », avance-t-il.

Même s’il est connu que les universitaires accumulent des tonnes
de papier, de livres et d’articles, le cas de H. Patrick Glenn dépasse
la norme. Il faut carrément enjamber des piles de dossiers sur le plancher
de son vaste bureau pour se frayer un chemin vers une chaise. Cela est cependant
peu étonnant, compte tenu de la quantité d’ouvrages de
référence que cet érudit a lus pour rédiger son
volume phare, Legal Traditions of the World, salué par la communauté internationale
des juristes et faisant de son auteur le père incontesté d’une
nouvelle école en matière de droit comparé.

Les assises théoriques et l’ambition de ce livre sont sans précédent.
En effet, H. Patrick Glenn y propose une nouvelle approche dynamique du droit,
perçu non plus comme un système juridique fermé, mais
davantage comme une tradition puisant ses repères dans une pratique
juridique ouverte à de multiples influences tout en étant rattachée
aux grandes familles du droit civil ou de la common law. « Le droit
comparé a été vu comme un travail dépendant de
systèmes nationaux de droit complètement autonomes et isolés
les uns des autres, explique le professeur Glenn. J’ai essayé de
développer la notion de tradition juridique pour illustrer le phénomène
d’influence et de collaboration mutuelles entre les différents
droits nationaux et entre les différentes traditions juridiques du monde. »

En plus de cet ouvrage, publié par les prestigieuses Presses de l’Université d’Oxford
en 2000 et bientôt traduit en chinois, H. Patrick Glenn a aussi fait
paraître en 2005 un second livre, On Common Laws, dans lequel
il explore les traditions internationales de droit commun. Compte tenu de l’envergure
de ses ouvrages, et de la quantité d’articles publiés tout
au long de sa carrière, comment une telle production est-elle possible ? « Ce
qui est difficile, ce n’est pas l’étape de la rédaction,
précise-t-il. C’est plutôt le nombre de lectures à faire,
car les sources sont infinies. Il vient un moment où il faut cesser
de lire et passer à l’étape de l’écriture. » Pour écrire,
H. Patrick Glenn a profité d’années sabbatiques, notamment
au Mexique où il a rédigé son premier livre en quelques
mois, et il s’isole à l’occasion à sa ferme de Sutton
dans la région de l’Estrie : « Grâce à ce
lieu bucolique et encore très paisible, je peux écrire, car la
vie universitaire est devenue immensément frénétique. »

Né à Toronto en 1940, H. Patrick Glenn termine d’abord
ses études de droit à l’Université Queen’s
en Ontario avant de s’inscrire à la maîtrise à l’Université Harvard
où il est exposé pour la première fois au droit comparé. « J’ai
su très rapidement que le droit s’imposait à moi comme
discipline, raconte-t-il. La combinaison de la dimension théorique du
sujet avec son importance pratique immédiate m’a tout de suite
attiré. » Il décide ensuite, pour le plaisir des études à l’étranger,
de faire ses études doctorales à l’Université de
Strasbourg. « Cela a été un choc de réaliser
comment le droit pouvait être différent dans une autre tradition
juridique, se souvient H. Patrick Glenn. Le droit n’est pas du tout une
discipline aride et technique : c’est fascinant d’examiner
les différences juridiques enracinées dans chaque pays et dans
chaque tradition. » En 1971, il enseigne à l’Université McGill
et donne, aussi depuis, des cours dans plusieurs universités canadiennes
et à l’étranger dans des matières allant de la procédure
civile au droit international privé et du droit comparé aux traditions
juridiques. « Mais Montréal reste la ville la plus intéressante
en Amérique du Nord », affirme-t-il en soulignant à quel
point le caractère hybride du droit québécois est riche.

Marié à Jane Glenn, née Matthews, professeure à la
même faculté, qui travaille cependant sur des problématiques
juridiques fort différentes des siennes, H. Patrick Glenn s’amuse
aujourd’hui des difficultés éprouvées à l’époque
de leur engagement. « Il était mal vu pour des époux
universitaires de travailler au même département »,
raconte-t-il en souriant. « Notre solution était de prétendre
que l’autre n’existait pas. »

Père de deux enfants, H. Patrick Glenn se démarque aussi par
son attitude de grande ouverture à l’égard des jeunes étudiants
qu’il côtoie. « Les jeunes sont d’une telle intelligence
et d’une telle rapidité de pensée qu’ils peuvent
maîtriser n’importe quoi, c’est un peu ahurissant, constate-t-il.
Il s’agit simplement de leur indiquer ce qu’il faut lire et ils
comprennent immédiatement. » Le professeur Glenn s’intéresse
d’ailleurs beaucoup à la réforme de l’enseignement
du droit et considère que les facultés de droit au Québec
sont en avance comparativement à d’autres pays. « Cependant,
les universités sont plutôt lentes à introduire les réformes
qui s’imposent », avance-t-il, sourire en coin.

H. Patrick Glenn a été directeur de l’Institut de droit comparé de
l’Université McGill et a aussi, en cette qualité, travaillé sur
des projets de réforme du Code civil russe et de formation juridique
en Chine. Il est membre de la Société royale du Canada et de l’Académie
internationale de droit comparé qui lui a d’ailleurs remis son grand
prix pour l’ouvrage Legal Traditions of the World. Le professeur
Glenn a été boursier Bora Laskin en droits de la personne, boursier
de la Fondation Killam et membre invité (visiting fellow) de
l’All Souls College à Oxford. Il est aujourd’hui invité à prononcer
les conférences les plus prestigieuses réservées par les
universités aux sommités mondiales dans leur discipline.

Mavis Gallant

« J’écris en anglais, vous le saviez, non? »,
s’amuse Mavis Gallant.

Et comment! Les plus grandes plumes anglo-saxonnes contemporaines la comparent
au monument littéraire américain Henry James. Elle fut parmi
les premiers auteurs canadiens, il y a plus d’un demi-siècle, à faire
paraître une fiction dans le prestigieux magazine littéraire The
New Yorker
. Une collaboration qui se poursuit encore aujourd’hui.

Et voici qu’elle devient le premier écrivain anglophone à recevoir
la plus haute distinction littéraire du Québec. Il y a près
de vingt ans déjà, elle confiait : « Le chien
aboie, le chat fait miou, moi j’écris en anglais. » Aujourd’hui,
elle précise : « L’écriture de fiction
est du domaine de l’imagination. Ça fait ce que ça veut, ça
vous arrive. Et moi, ça m’arrive en anglais. »

Anglophone, oui, et Québécoise, Mavis Gallant, et francophile.
Née à Montréal en 1922, bilingue dès l’âge
de 4 ans. Quatre ans : c’est l’âge qu’elle avait
quand ses parents, des anglo-protestants de classe moyenne, l’ont envoyée
dans un pensionnat francophone catholique. Le couvent Saint-Louis-de-Gonzague, à Montréal.
Plutôt inusité à l’époque, non?

Pourquoi sa mère d’origine américaine et son père
britannique ont-ils pris cette décision? Mavis Gallant s’interroge
encore aujourd’hui. Chose sûre, le passage entre les cultures anglophone
et francophone, mais aussi protestante et catholique, qui a marqué son
enfance, a créé en elle une dualité. Une dualité telle,
qu’elle n’hésite pas à écrire, dans la postface
de son livre Laisse couler : « L’origine exacte
de ma vocation d’écrivain est peut-être un point de cette
dualité. » Elle note aussi ceci : « Depuis
l’enfance, je n’ai pas cessé d’écrire ou de
penser à ce que je pourrais écrire. »

Orpheline de père à 10 ans, elle vivra un temps à New
York avec sa mère remariée, avant de revenir s’installer à Montréal,
seule, à l’âge de 18 ans. Elle propose alors ses services
comme journaliste au Montreal Standard, où on la juge trop
immature. Après quelques années à Ottawa, où elle
travaille pour l’Office national du film, elle revient cogner à la
porte du prestigieux journal, où, rare femme dans un monde d’hommes,
elle restera six ans.

Parmi les sujets de ses reportages, la culture francophone prédomine.
Gabrielle Roy, Roger Lemelin… elle n’hésite pas à faire
découvrir à ses lecteurs anglophones les écrivains qu’elle
affectionne. Elle va jusqu’à interviewer Jean-Paul Sartre, lors
d’une conférence de presse à Montréal. Elle avait
lu La Nausée, acheté à New York, mis à l’index
au Québec. « Je me disais : Enfin quelque chose
de neuf! » L’existentialisme, elle en rêvait.
Paris aussi. Une fois partie la meute, seule avec « Monsieur Sartre »,
elle s’en est donné à coeur joie. « Après
ma rencontre avec lui, je me suis dit : Un jour on viendra m’interviewer
moi aussi . J’avais du culot, non? »

Elle adorait son métier, mais l’écriture la tenaillait. « J’avais
peur de devenir une journaliste qui n’écrit de la fiction que
le dimanche après-midi. » À 28 ans, advienne que pourra,
elle poste sa première nouvelle au New Yorker et donne sa démission
au journal. Direction : Paris. « J’ai découvert
une ville sombre, sale, dévastée par la guerre. »

Quand elle quitte Montréal, en 1950, elle est divorcée depuis
peu, seule au monde. « Je ne voulais plus d’attache, je voulais
commencer une autre vie, ailleurs. Je me suis donné deux ans pour devenir écrivain, être
publiée. » Pari tenu. Elle ne vit pas richement, au contraire,
mais fait ce qu’elle aime. Écrire. Et voyager. « J’avais
une machine à écrire d’une main et une valise de l’autre. »

C’est dans le sud de la France, par l’intermédiaire du
peintre Jean-Paul Lemieux et de sa femme Madeleine, qu’elle rencontre
la romancière Anne Hébert, fraîchement débarquée.
Coup de foudre d’amitié. Amitié qui durera toute la vie. « Nous
avions tellement de choses en commun, Anne et moi. Nous n’écrivions
pas dans la même langue, c’est tout. »

Si Mavis Gallant a situé plusieurs de ses histoires en Europe, le
Canada, tout comme chez Anne Hébert, occupe néanmoins une place
importante dans son oeuvre. Montréal, pour commencer. La guerre
et ses conséquences, ici comme là-bas, reviennent aussi très
souvent. Pas étonnant. « C’est une question de génération.
Les jeunes oublient comment c’était à l’époque.
Pour moi, la mémoire demeure fondamentale. »

Par-dessus tout, l’éloignement, le déplacement hors du
pays d’origine, l’apprentissage de nouveaux codes sociaux, et ce
que cela implique de difficultés quotidiennes, de fragilité éprouvée,
font partie de ses sujets de prédilection. On comprend pourquoi. Mais
de là à dire qu’elle écrit sur l’exil, il
y a une marge… à laquelle tient mordicus Mavis Gallant. « Je
ne suis pas une exilée, mes personnages non plus. L’exil, c’est
quand on est banni, interdit de séjour dans son pays d’origine.
Moi, je suis une Canadienne qui vit à l’étranger. »

Elle ne voit pas le jour où elle quittera Paris. « La vie
de bistro, le contact avec mes amis de toutes les générations,
je ne saurais pas m’en passer. » Là-bas, on considère
qu’elle est « la plus francophone des auteurs canadiens-anglais ».
Aux yeux du journal Le Monde, elle est surtout « l’une
des plus grandes nouvellistes de langue anglaise ».

Mieux encore, pour le célèbre homme de lettres canadien d’origine
sri-lankaise Michael Ondaatje, elle demeure tout simplement « l’une
des plus grandes nouvellistes de notre époque ». Il faut
dire qu’outre deux romans, quelques essais et textes dramatiques, l’oeuvre
de Mavis Gallant se compose essentiellement de nouvelles.

Pourquoi des nouvelles? « Pourquoi personne ne demande aux romanciers
pour quelles raisons ils écrivent des romans et aux auteurs dramatiques
pourquoi ils écrivent des pièces de théâtre? »,
s’interrogeait-elle dans un journal montréalais il y a quelques
années. Elle ajoutait : « J’écris des nouvelles
pour les mêmes raisons que les poètes écrivent de la poésie.
Les idées pour mes nouvelles me viennent dans la forme qui leur convient,
chacune impose son propre mode narratif, sa propre structure temporelle et
sa longueur. Je ne fais que suivre le mouvement. »

Combien en a-t-elle publié au juste, des nouvelles? Elle-même
peine à le dire. Mais si l’on devait mettre bout à bout
celles qu’elle a écrites depuis ses débuts, on aurait sous
les yeux l’équivalent d’au moins vingt romans. C’est
du moins ce qu’estimait, peu de temps avant sa mort, en 1995, le grand écrivain
ontarien Robertson Davies, qui ne tarissait pas d’éloges à l’endroit
de Mavis Gallant.

Chose certaine, une douzaine de ses livres sont traduits en français,
dont un, Vers le rivage, est publié au Québec. Ses recueils
sont aussi lus en néerlandais, en allemand, en italien et en espagnol.
Sans compter que plusieurs de ses nouvelles paraissent dans divers magazines
et revues à travers le monde, au Japon, notamment.

Au moins dix doctorats honoris causa lui ont été décernés.
Et on ne compte plus les récompenses qu’elle a reçues au
fil des ans : Prix du Gouverneur général, prix Molson du Conseil
des Arts du Canada, Grand Prix du Festival Metropolis Bleu, PEN/Nabokov Prize… Un
prix littéraire, remis chaque année à un auteur anglophone
du Québec, porte même son nom.

Quoi qu’il en soit, jamais, au grand jamais, assure Mavis Gallant,
elle n’aurait pu imaginer obtenir un jour le prix Athanase-David. Étonnée,
et émue, la dame de 84 ans. « Rien ne saurait me rendre plus
heureuse aujourd’hui que cet honneur. Je vais certainement terminer ma
vie d’écrivaine là-dessus. »

C’est en tout cas le souvenir qu’elle aimerait laisser derrière
elle : celui d’une écrivaine canadienne née au Québec. « Ce
prix fait en sorte que je me sens acceptée comme anglophone »,
glisse-t-elle, de sa voix étonnamment jeune. On dirait une petite fille
au pays des merveilles. Long silence. Puis : « Cela me touche… du
plus profond de mon enfance… »

Hélène Loiselle

En considérant la carrière d’Hélène Loiselle,
on est frappé par la constance avec laquelle cette comédienne
a été présente sur la scène culturelle québécoise
depuis 1945. L’audace et la diversité des spectacles auxquels
elle a participé sont également remarquables : productions
interdisciplinaires, spectacles expérimentaux, oeuvres classiques
et créations, on la retrouve partout. Elle figure d’ailleurs à la
distribution des oeuvres marquantes de la dramaturgie québécoise : Bousille
et les justes
de Gratien Gélinas, Les Belles-Soeurs de
Michel Tremblay, Médium saignant de Françoise Loranger, Le
Cid maghané
de Réjean Ducharme, Zone de Marcel
Dubé, etc.

Dès l’adolescence, Hélène Loiselle puise aux deux
sources théâtrales qui contribuent à la richesse du théâtre
d’ici : la source populaire, qui s’alimente à même
les accents et le langage vernaculaires, et la source classique, nourrie d’une
langue plus châtiée. La fierté qu’elle éprouve
en découvrant les créations de Gratien Gélinas ne l’empêche
pas d’apprécier les oeuvres de répertoire que montait,
par exemple, le jeune Pierre Dagenais avec sa compagnie L’Équipe.

Mais cette pionnière du théâtre au Québec avait
eu la révélation du pouvoir de l’interprétation
bien avant. Pensionnaire dans un couvent à l’âge de 7 ans,
la petite fille timide et effacée avait alors connu une expérience
qui allait déterminer sa vie : « Soudain, j’avais
l’impression d’exister, de compter, d’être écoutée
et entendue; sur scène, je ne sentais plus la solitude »,
se rappelle-t-elle. Dès lors, monter sur scène constitue
son rêve le plus cher. Aussi considère-t-elle comme un moment
clé de sa vie sa rencontre fortuite avec Charlotte Boisjoli alors qu’à 15
ans, elle travaillait au bureau de l’association Jeunesse étudiante
catholique à Montréal.

Hélène Loiselle reçoit ses premiers cours de Charlotte
Boisjoli qui la guide dans la préparation de fables de La Fontaine
en vue d’une audition chez François Rozet, comédien français
immigré au Québec. À cette époque, on ne trouvait
pas d’écoles de théâtre ici; si l’on voulait
apprendre ce métier, il fallait inventer soi-même le chemin pour
y parvenir.

Vers 1945, une autre audition allait permettre à Hélène
Loiselle d’entrer chez les Compagnons de saint Laurent, la troupe fondée
et dirigée par le père Émile Legault. « Cette
sensation de briser la solitude en entrant en communication avec les spectateurs
que j’avais éprouvée à 7 ans est rapidement devenue
indispensable à ma vie. » En 1952, elle et son mari, le regretté Lionel
Villeneuve, éprouvent le désir d’élargir leur conception
du théâtre; ils s’embarquent donc pour Paris où ils
fréquenteront deux ans les Cours Bernard Bimont, à l’instar
d’autres jeunes artistes comme Guy Provost, Denise Vachon, Georges Groulx,
Lucille Cousineau.

L’appui de Charlotte Boisjoli tout au début de son apprentissage
et les expériences vécues pendant huit saisons chez les Compagnons
représentent, selon Hélène Loiselle, des tournants dans
sa carrière; de même, sa participation à la création
des Belles-Soeurs (1968) : « La langue employée
par Tremblay m’était d’emblée familière. Il
ne faut surtout pas croire, cependant, que l’interprétation soit
plus aisée ou plus juste parce qu’on joue en québécois;
elle requiert autant de travail. »

Après plus de 50 ans de présence sur diverses scènes,
Hélène Loiselle résume ainsi ce qui caractérise
pour elle un véritable interprète : « Les interprètes
authentiques savent des choses sans en avoir nécessairement fait l’expérience.
Inconsciemment, ils sentent qu’ils savent, et ce savoir dépasse
l’intuition du personnage. Quand on les voit sur scène, au théâtre,
il nous arrive quelque chose; nous aussi, on sait et on sent qu’ils savent. »

À plusieurs titres, on peut considérer cette artiste engagée
comme faisant partie des pionniers du développement du théâtre
au Québec. Ses apports sont innombrables; il semble que rien de ce qui
touche l’interprétation ne lui soit étranger. Son nom figure à la
distribution des premiers radioromans et radiothéâtres, ainsi
que dans plusieurs lectures radiophoniques de textes littéraires. Des
rôles de premier plan lui ont été confiés dans de
nombreux téléromans et séries télévisées,
et elle fut également de l’aventure des premières émissions
jeunesse à la télévision québécoise. À l’âge
d’or des téléthéâtres diffusés par
Radio-Canada, elle joue dans nombre d’oeuvres classiques et contemporaines.
Il n’y a guère de scènes, modestes ou prestigieuses, qu’elle
n’ait foulées à Montréal et en région, puisqu’elle
n’a pas boudé les théâtres d’été.
Elle inaugurait, d’ailleurs, celui de Beaumont – Saint-Michel en
1975, en compagnie de Lionel Villeneuve.

En plus d’avoir pris part à plusieurs créations majeures
de la dramaturgie d’ici comme À toi pour toujours, ta Marie-Lou,
de Michel Tremblay, où elle incarnait la bouleversante Marie-Louise,
elle a joué tous les auteurs français d’importance (Corneille,
Racine, Molière, Ionesco, Duras, etc.), la tragédie grecque (Sophocle),
ainsi que les dramaturges américains contemporains (Tennessee Williams,
Arthur Miller, Neil Simon) et européens (Tchekhov, Ibsen, Pirandello,
Gorki, Dario Fo, Oscar Wilde). Hélène Loiselle a également
signé des mises en scène et des traductions-adaptations.

Sa personnalité constituée d’un précieux amalgame
de puissance et de fragilité, de subtilité et de rigueur, de
réserve et d’intensité, a marqué le cinéma
québécois. Depuis l’essor de celui-ci dans les années
1970, on a pu apprécier l’ampleur de son registre dans Mon
Oncle Antoine
de Claude Jutra, Les Ordres de Michel Brault, Réjane
Padovani
de Denys Arcand et plus récemment, dans Post Mortem de
Louis Bélanger, Romain et Juliette de Frédéric
Lapierre et Mariages de Catherine Martin, entre autres.

Plusieurs acteurs et actrices auront eu le privilège de bénéficier
de ses dons de pédagogue, puisque Hélène Loiselle a enseigné l’interprétation
au cégep Lionel-Groulx ainsi qu’à l’École
nationale de théâtre à Montréal. « J’ai
essayé de communiquer aux étudiants que la curiosité est
l’une des choses les plus importantes dans ce métier; elle vient
de l’intérêt qui émane de l’amour du théâtre.
Les élèves ont maintenant la chance de pouvoir développer
certaines disciplines complémentaires au jeu, ce qui n’était
pas notre cas. » La curiosité, Hélène Loiselle
l’a toujours éprouvée : « Mon art de comédienne
s’est nourri de cette curiosité et des différents rôles
que j’ai joués; car les rôles laissent des traces en nous,
ils nous enrichissent. Je fréquente assidûment les théâtres
et je lis beaucoup de pièces. Mon amour de cet art et de tout ce qui
le concerne est charnel et passionnel. »

Les metteurs en scène ont perçu chez elle son ouverture à des
expériences éclectiques. Peut-être retrouve-t-elle dans
les spectacles novateurs mêlant plusieurs disciplines artistiques qu’ils
lui proposent l’effervescence créatrice qui animait les Compagnons, « …un
milieu très stimulant où convergeaient musiciens, sculpteurs,
décorateurs, peintres et danseurs, en plus des comédiens ».
Récemment, Hélène Loiselle prêtait son vaste talent à des
productions expérimentales chorégraphiées, comme Rêves de
Wajdi Mouawad et De Julia à Émile d’Estelle Clareton. « Le
passage s’est fait naturellement; on a peut-être pensé à moi à cause
des choses risquées que j’avais faites sous la direction de Paul
Buissonneau et d’Yvan Canuel. Je suis partante pour varier les approches,
même si elles semblent étranges au début, pourvu que j’y
trouve un sens qui ne me semble pas trop obscur. »

Dégager un sens et sentir une marge de liberté dans la création,
voilà les deux conditions qui permettent à cette interprète
de haut vol de s’épanouir pleinement, « …car
l’acteur est bien davantage qu’un matériau dans l’entreprise
du théâtre ».

Marie-Éva de Villers

Peu de ressources sont aussi nécessaires à la culture, surtout
pour une collectivité exposée à tous les vents et à bien
des modes, qu’un repère linguistique lumineux et fiable. Rien,
toutefois, de plus crispant que le comportement du pion qui prend plaisir à rendre
honteuse la moindre faute. Le délicat équilibre entre la vigilance
et l’accompagnement, tel que le réussit Marie-Éva de Villers
depuis son « entrée en vocation linguistique »,
comble donc une double attente : celle d’un diagnostic pénétrant
et celle d’une pédagogie chaleureuse. Avec elle, les repères
sont nets, constants, de haut niveau, tandis que surabondent les exemples,
que se diversifient les éclairages et que s’épanouissent
l’autonomie et la fierté de ceux et celles qui savourent ses conseils.

Pareil mérite ne tombe pas du ciel. Ses années comme terminologue à l’Office
de la langue française ont familiarisé Marie-Éva de Villers
avec les besoins langagiers de multiples univers professionnels, en plus de
lui donner une vue générale de la situation linguistique québécoise.
Quand viendra le temps d’affronter les difficultés propres au
secteur de la gestion, elle investira dans sa contribution la connaissance
approfondie du domaine, mais aussi l’ample vision qui intègre
l’avancée pointue dans l’offensive générale.
Tout en fournissant aux entreprises les vocabulaires utiles à leurs
activités quotidiennes, Marie-Éva de Villers savait les traiter
en partenaires de l’effort collectif. La minutie du lexique renforçait
le tissu social.

Ce double souci transparaît dans les innombrables écrits de
Marie-Éva de Villers. La langue importe, mais aussi la prise en compte
des exigences sectorielles. La forêt, mais aussi chacun des arbres. La
langue exige le respect, mais la réciproque lui incombe : à elle
de refléter fidèlement les particularités et les aspirations
de tous les mondes qu’elle irrigue. Marie-Éva de Villers n’hésite
d’ailleurs pas à payer de sa personne pour assurer la cohérence
du tout avec ses parties. Ainsi, appelée à aider l’univers
de la gestion à vivre en français, elle affina son intelligence
de ce monde en s’inscrivant à la maîtrise en administration
des affaires (M.B.A.) à l’École des HEC de Montréal,
grade qu’elle obtient en 1982.

Du coup, s’expliquent le respect que vouent ses pairs à Marie-Éva
de Villers et l’écho que suscitent ses oeuvres dans le grand
public et chez les groupes spécialisés. Car les prix et les distinctions
s’accumulent dans sa gibecière. Elle reçoit en 1990 le
Mercure de l’innovation pour son Multidictionnaire de la langue française.
En 1998, la Médaille de l’Académie des lettres du Québec
la récompense pour l’ensemble de son oeuvre et sa « défense
et illustration » de la langue française. Elle devient,
l’année suivante, chevalière de l’Ordre national
du Québec. Déferlent ensuite les témoignages convergents
et cumulatifs des milieux professionnels. En 2001, elle devient la première
lauréate du Mérite de l’Ordre des traducteurs, terminologues
et interprètes agréés du Québec; en 2002, l’Union
des écrivaines et des écrivains québécois, l’Union
des artistes et la Société des auteurs, recherchistes, documentalistes
et compositeurs joignent leurs voix à celle de l’Office québécois
de la langue française pour lui décerner le Mérite du
français dans la culture; en 2004, Marie-Éva de Villers reçoit
de l’Office québécois de la langue française le
prix Camille-Laurin pour sa contribution exceptionnelle à la qualité de
la langue au Québec.

Le public ne lésine pas non plus sur l’empathie. Réédité à plusieurs
reprises, le Multidictionnaire de la langue française dépasse
le demi-million d’exemplaires. Grâce à lui, spécialistes
et humbles plumes trouvent en un seul lieu réponse aux questions éparses
que posent la grammaire, l’orthographe, la prononciation, la ponctuation,
etc. De leur côté, les médias se plaisent à amplifier
la voix de Marie-Éva de Villers, tant ils apprécient son aptitude à insuffler
vie, enthousiasme et humour dans les débats à teneur linguistique.

L’importance accordée par Marie-Éva de Villers aux concepts
et aux termes de la gestion montre à quel point la langue peut et doit
vivifier toute la vie sociale, y compris celles de ses composantes qui se croyaient
peut-être dispensées de la préoccupation. Les moeurs
du monde des affaires, dont le rapport Gendron fit à l’époque
une assez abrupte description, lui étaient déjà connues
quand parut le document. Elle y trouva un défi plutôt qu’une
révélation et en fit l’une des sources de la détermination
qui anime sa féconde carrière. De 1972 à 1985, l’Office
de la langue française publia une quinzaine d’ouvrages visant à fournir
aux entreprises et aux ordres professionnels les outils qu’exige le maniement
d’un français articulé; la main de Marie-Éva de
Villers y est presque toujours clairement identifiable. Ainsi disparaissait
l’excuse de l’ « intraduisible » dont certains
milieux avaient tendance à abuser.

Par deux autres versants encore, le travail de Marie-Éva de Villers
mérite l’attention et les éloges. Dans un cas, c’est
le Québec qui est à l’avant-scène; dans l’autre,
c’est la féminisation des titres et des métiers. Sur les
deux fronts, la polémique ne devenait féconde qu’à condition
de cultiver l’art de la nuance et la rigueur. Heureusement, les deux
qualités sont logées depuis belle lurette dans le carquois de
Marie-Éva de Villers.

De ses années comme terminologue jusqu’à sa thèse
de doctorat au Département de linguistique et de traduction de l’Université de
Montréal, jamais ne s’est affadi en Marie-Éva de Villers
l’intérêt pour « la norme réelle du français
québécois ». Elle défendra avec une égale
ferveur le droit du Québec aux audaces langagières que réclament
son histoire, son décor et sa tessiture sociale et la nécessité pour
le Québec de se rattacher fermement au tronc linguistique de la francophonie.
Puisqu’il faut « en toutes choses savoir raison garder »,
bon nombre de faits lexicaux propres au français du Québec ont
droit de cité, sans que soient jamais justifiés le repli ou l’isolement.

Même sens de la mesure à propos de la féminisation des
titres et des métiers. Depuis longtemps, les montantes aspirations féminines
bénéficient de l’analyse équilibrée et courageuse
de Marie-Éva de Villers. Vingt-cinq ans déjà se sont écoulés
depuis la parution, grâce à elle, d’un avis de recommandation
officielle préconisant la féminisation des titres par l’Office
de la langue française. Depuis, au rythme de leur accès à des
fonctions naguère exclusivement masculines, les Québécoises
optent majoritairement pour des titres féminins, des titres qui respectent
la logique de la langue.

La rigueur, mais sans sécheresse de coeur ou d’attitude.
L’ouverture d’oreille et d’esprit, mais sans populisme de
mauvais aloi. Le Vif Désir de durer, tel qu’il s’affirme
dans un très beau titre, mais sans les susceptibilités de l’immobilisme.
L’empathie avec l’effort des enfants, des humbles, des cultures
tardives, mais aussi l’aiguillon dans la chair de ceux qui influent sur
la vie collective. Pour toutes ces manifestations d’équilibre
et d’intelligence, Marie-Éva de Villers devait recevoir du Québec
qu’elle aime le prix Georges-Émile-Lapalme.

Paul-Louis Martin

Chez Paul-Louis Martin, l’homme de terrain et le citoyen engagé sont
indissociables du chercheur et théoricien. C’est au nom de sa
grande cause, celle de la sauvegarde du patrimoine, qu’il a brigué les
suffrages de la mairie de la municipalité de Saint-André-de-Kamouraska,
où il vit depuis plus de 30 ans. Et cet ardent défenseur
du patrimoine rural a lui-même mis en valeur son propre verger, devenu
l’un des fleurons du circuit agrotouristique du Bas-Saint-Laurent.

Spécialiste de la culture matérielle populaire et, plus largement,
des rapports sociaux avec la nature, Paul-Louis Martin est un chercheur qui
ne manque pas d’audace. Ainsi, son mémoire de maîtrise, La
Berçante
québécoise (publié au Boréal
Express en 1973), se présente comme la première monographie consacrée
exclusivement à un élément du mobilier populaire. À un
moment où les meubles et autres objets du quotidien n’ont pas
trop la cote auprès des universitaires! Quant à sa thèse
de doctorat publiée en 1980, Histoire de la chasse, elle débroussaille
un terrain jusqu’alors laissé vierge par les historiens québécois.

« La chasse est l’un des grands révélateurs
de notre rapport particulier à la nature sauvage : une caractéristique
de notre culture qu’il faut préserver », dit l’ethnologue
et historien pour expliquer ce choix d’étude. Réédité en
1990, dans une version revue et augmentée, sous le titre de La Chasse au
Québec
, l’ouvrage s’attire tous les éloges.
Dont ceux des chasseurs qui ont une fibre historienne!

Douze ans plus tard, il publie un presque best-seller : Les Fruits
du Québec. Histoire et traditions des douceurs de la table
, lauréat
du prix Clio-Québec 2002, décerné par la Société historique
du Canada pour le meilleur ouvrage d’histoire paru au Québec
cette année-là. L’ouvrage nous lance sur la piste « des
variétés anciennes, des saveurs oubliées » et
s’attache à la mise en valeur du patrimoine alimentaire.

« La diversité culturale est aussi intéressante
que la diversité culturelle », estime Paul-Louis Martin.
De cette diversité, il est devenu l’un des chantres les plus convaincus… et
convaincants. Par hasard, précise lui-même le chercheur. « Mais
ma vie est une foule de hasards où s’entremêlent intérêts
personnels et professionnels », se plaît-il à dire.

À cet égard, l’année 1973 s’avère
déterminante. Chargé de cours à l’Université Laval
depuis 1970 (il restera rattaché à l’alma mater jusqu’en
1984), Paul-Louis Martin accepte alors de relever un défi de
taille : le démarrage, à Rivière-du-Loup, du Musée
d’archéologie de l’Est du Québec, devenu le Musée
du Bas-Saint-Laurent. Le projet est ambitieux car lui et son équipe
entreprennent d’en faire un musée ultraspécialisé,
qui sera dédié à la fouille de sites préhistoriques
tout en rassemblant des artefacts d’origine préhistorique et historique. À la
suite de ce passage de quatre années à la tête de l’institution,
il participera à la création ou à l’essor de nombreux
organismes et institutions à caractère muséal, dont la
Cité de l’énergie (à Shawinigan), considérée
comme la plus importante réussite en matière de mise en valeur
du patrimoine industriel au Québec.

Cette étape professionnelle marque l’installation permanente
de Paul-Louis Martin dans le Bas-Saint-Laurent. Avec sa conjointe Marie de
Blois, il achète en 1974, à Saint-André, un domaine ancestral
doté d’un verger laissé à l’abandon. Dont
les quelque 200 arbres rescapés produisent encore, contre toute
attente, des prunes! Des prunes de Damas, en l’occurrence : une
variété deux fois millénaire, presque en voie de disparition,
introduite ici par les Récollets et Samuel de Champlain. Paul-Louis
Martin se découvre dès lors une passion durable pour les produits
du terroir. La famille mettra 15 ans à rétablir le verger
qui compte aujourd’hui 1 400 pruniers. La Maison de la prune
voit le jour en 1992. Elle fera partie, un temps, du réseau des économusées,
et continue encore aujourd’hui d’accueillir des visiteurs.

« L’agrotourisme, c’est véritablement la mise
en valeur concrète d’un patrimoine, et une contribution au développement économique
rural », dit Paul-Louis Martin. En fait, le développement
régional lui tient hautement à coeur, comme en témoigne
son engagement en faveur de « l’occupation polyvalente du
territoire », du tourisme régional culturel et de la mise
en valeur des ensembles agricoles.

C’est ainsi qu’il met sur pied, en 1977, le Groupe de recherches
en histoire du Québec rural (GRHQR) : la première firme
privée de consultants en patrimoine à voir le jour au Québec.
De 1977 à 1979, l’équipe pluridisciplinaire remplira au
total une quinzaine de mandats d’envergure, dont la réalisation
d’itinéraires culturels sur les « pays de l’est
du Québec » : quatre guides de tourisme fondés
sur les interrelations nature-culture. Ces guides touristiques en inspireront
bien d’autres, dont les Promenades montérégiennes… 25 ans
plus tard! Ils servent aussi de référence pour la formation en
tourisme et la rédaction de guides de voyage pour les pays européens.

Toujours en 1977, Paul-Louis Martin participe à la création
du Conseil régional de la culture de l’Est du Québec. De
là, il portera la cause du patrimoine au sein de multiples organismes,
coalitions et groupes régionaux et locaux, jusqu’au Comité consultatif
d’urbanisme de Saint-André et à la mairie. Prenant fait
et cause pour les régions et la ruralité, il jouera en outre
un rôle important au sein du Comité du patrimoine de la Coalition
Solidarité rurale, comité chargé d’élaborer
une politique de développement des collectivités rurales à la
demande des gouvernements provincial et fédéral. Enfin, il suscitera
la création, en 2003, du Centre d’expertise et d’animation
du patrimoine rural Ruralys, dont la mission ultime est l’étude,
la mise en valeur et la diffusion de toutes les dimensions du patrimoine rural.

Résolument « pluridisciplinaire », de fait,
Paul-Louis Martin sera comme un poisson dans l’eau à la Commission
des biens culturels du Québec, qui le nomme commissaire en 1978. Il
préside l’organisme de 1983 à 1988. « C’est
un poste privilégié, unique, dans la mesure où il donne
accès à une vision élargie et englobante du patrimoine »,
souligne-t-il. Homme d’action encore et toujours, il amène la
Commission des biens culturels du Québec à participer plus activement
aux débats de l’heure et à entreprendre des tournées
de consultations dans les différentes régions du Québec.
Mais l’historien qu’il demeure est également l’instigateur
de nombreuses publications sur le patrimoine maritime, agricole, horticole,
industriel, et d’une somme majeure sur les monuments classés : Les
Chemins de la mémoire
, dont les deux premiers tomes seront publiés
sous son mandat.

Ces publications s’inscrivent dans une perspective dynamique, à l’instar
de la façon dont Paul-Louis Martin conçoit le patrimoine. « Les
cultures sont capables d’emprunter, d’adopter, d’adapter,
de réinterpréter », dit-il. C’est déjà ce
que montraient La Berçante québécoise et,
par la suite, À la façon du temps présent. Trois siècles
d’architecture populaire au Québec
, qu’il considère
comme son oeuvre majeure parmi la douzaine d’ouvrages et la cinquantaine
d’articles scientifiques qu’il a publiés.

L’ouvrage, couronné en 2001 de la médaille Luc-Lacourcière
remise par le CELAT de l’Université Laval (meilleur ouvrage d’ethnologie
de l’Amérique française), met ainsi en évidence
que les changements architecturaux doivent à une multitude de facteurs :
les modes étrangères, les conditions socioéconomiques,
les styles de vie, l’alimentation, et d’autres encore.

Même si, en 2005, il a pris sa retraite de l’Université du
Québec à Trois-Rivières où il enseignait depuis
1990, Paul-Louis Martin demeure un chercheur actif, notamment à titre
de membre associé au Centre interuniversitaire d’études
québécoises. Il n’a donc pas fini d’écrire
cette histoire culturelle que racontent les objets et les traditions. « La
tradition, c’est une innovation qui a duré un peu plus longtemps
qu’une autre », affirme celui qui n’aura eu de cesse
de redonner leur lustre aux objets, pratiques et savoir-faire populaires.

Entre autres prix et distinctions, Paul-Louis Martin s’est vu remettre
en 1993 le Prix Carrière Pratt & Whitney de la Société des
musées québécois, qui se veut une reconnaissance pour
une carrière et une contribution remarquables à la muséologie
québécoise. Il a également reçu le prix Robert-Lionel-Séguin
de l’Association des propriétaires de maisons anciennes du Québec,
en 1996, et le Certificat d’honneur du Conseil des monuments et sites
du Québec, carrière et implication, en 2002.

Angela Grauerholz

Lorsqu’en 1976 Angela Grauerholz s’installe à Montréal,
elle possède déjà une formation et une expérience
en design graphique. Elle aura également poursuivi à Hambourg,
sa ville d’origine, des études en linguistique et en littérature.
L’écrit, le texte, la typographie, le livre la suivront jusqu’à aujourd’hui
par d’autres biais.

C’est au Québec qu’Angela Grauerholz amorcera sa carrière
de photographe. On se souviendra d’une de ses toutes premières
expositions individuelles où elle présentait, avec une simplicité désarmante,
une suite de portraits de femmes réalisée en 1984-1985. Ces portraits
en noir et blanc marqueront pourtant notre imaginaire par leur sobriété et
leur caractère d’étrangeté. Toutes les protagonistes
de ces portraits sont dûment nommées : Heather Wallace, Marie
Potvin, Lesley Johnstone… Elles fument, prennent un verre, sourient… rares
sont celles qui nous regardent et l’on sent que ces images témoignent
de moments intimes dont on aurait surpris le cours. Ces femmes font partie
de la vie d’Angela Grauerholz, elle nous en donne l’indice. Et
c’est peut-être là que réside notre trouble, de cette
mise en espace qui nous invite et nous pose du même souffle en étranger.
Mais il y a autre chose, il y a cette absence de netteté des images,
un voile, une opacité qui rappelle l’effacement que font subir
aux choses et aux êtres les effets de la mémoire. Ce trouble,
cette ambiguïté, cet effet de mémoire et de temps qui fuit,
voilà autant de traits qui marquent encore aujourd’hui le travail
de l’artiste, une recherche qui, au fil des ans, a conservé toute
sa cohérence.

Toute la recherche d’Angela Grauerholz réside, semble-t-il,
au coeur de cette rencontre de l’évidence et du trouble,
ce passage en alternance du presque rien à l’effet poétique.
Depuis vingt ans, paysages, scènes d’intérieurs, personnages,
fenêtres et nuages se sont succédé dans cette lumière
toujours tremblante. Le grain de l’image affirme sa matérialité et
semble nous rappeler la fragilité du souvenir. Puis, peu à peu,
une multiplicité de sources vont nourrir le travail, documents trouvés
de toutes sortes, cartes postales, illustrations anciennes, reproductions d’oeuvres
d’art. Les images trouvées, empruntées, côtoient
les clichés originaux dans un ensemble toujours plus vaste de références
et de possibles. La profusion des images nous révèle d’abord
et avant tout la couleur d’un regard, celui du sujet photographe. Comme
si, plutôt que de nous inviter à parcourir avec elle le monde
extérieur et à en rendre le récit, l’artiste osait,
bien au contraire, nous confier les mouvements intimes de sa pensée.

Certes, la noirceur toujours présente permet au parcours photographique
de mettre en doute le statut documentaire des images, de souligner le travail
du regard. Certes, aussi, le grain de l’image, ce « flou » dont
on a tant et tant parlé à propos de cette oeuvre, affirme
un mouvement de résistance par rapport à la fonction usuelle
de la photographie, celle de fixer une fois pour toutes les images du monde.
Toujours, cette mouvance, ce trouble, ces ondes de lumière. Ainsi, plus
que de simples instants captés sur le vif, les images photographiques
d’Angela Grauerholz prennent l’ampleur de moments, moments qui,
malgré qu’ils soient fragmentaires et épars, provoquent
chez le regardeur un sentiment de plénitude certain. On tente ainsi
de retenir ces images qui défilent. Et par cette profusion, par cet
excès, Angela Grauerholz évoque pour nous la monumentalité du
monde et, conséquemment, notre vulnérabilité aussi.

La mélancolie est bien sûr constamment au rendez-vous. Les images
interpellent souvent l’univers des photographies anciennes. Le passé et
le présent se rejoignent au profit de la construction de réseaux
visuels qui, tels autant de labyrinthes, nous enveloppent, nous engouffrent
et affirment la multiplicité de la vie. Il n’est donc pas étonnant
de voir poindre bientôt les thèmes de l’archivage et de
la collection, comme autant d’itinéraires dans l’univers
personnel de l’artiste, une construction de soi.

En 1993, Angela Grauerholz est en résidence d’artiste en France,
au domaine de Kerguéhennec. Elle prend des images du domaine puis invente
le récit d’une femme, une photographe. Ce serait elle qui, au
siècle dernier, aurait créé ces images. Angela Grauerholz
invite alors les visiteurs à fouiller dans les tiroirs de la bibliothèque
du château afin de prendre connaissance du corpus photographique. Secrets,
a Gothic Tale
voit ainsi l’amorce d’un questionnement sur
le contexte de réception de l’image, de la lecture à la
consultation. En 1995, l’artiste, qui expose au Musée d’art
contemporain de Montréal, poursuit dans cette veine par la présentation
en salle d’un classeur d’images auquel les visiteurs ont accès.
Par son titre, Églogue ou Filling the Landscape, l’oeuvre
souligne la notion de « choix », la subjectivité qui
prévaut dans la construction de cette collection amoureusement classée
et préservée.

L’oeuvre d’Angela Grauerholz se nourrit donc de cette soif
insatiable des images, de leur collection, de l’interrogation dont elles
font l’objet. De son amour des livres aussi, qu’elle construit
et qu’elle invente. Et si les oeuvres de la dernière décennie
témoignent d’un choix déterminant en faveur de l’archive
et de ses enjeux, l’installation photographique Salle de lecture
de l’artiste au travail /
Reading Room for the Working Artist (2003-2004)
constitue l’apogée de cette recherche. L’oeuvre est
inspirée d’un projet de l’artiste russe Aleksandr Rodtchenko, Salle
de lecture du club ouvrier de l’URSS
, conçu pour l’exposition
internationale des arts décoratifs et industriels de Paris en 1925.
Il s’agit d’un lieu de lecture, où le visiteur est invité à venir
consulter de nombreux livres d’images. Angela Grauerholz donne ainsi
accès à son monde d’images créées et colligées, à ce
qui la constitue. Les images qui s’accumulent rappellent le processus
du rêve, le travail de condensation, de fragmentation, une logique non
linéaire, une syntaxe par voie d’associations. Reviennent les
thèmes de la lumière, de l’amour et du paysage, mais aussi
ceux de la guerre, du manque et de la perte. L’organisation du temps
et de l’espace n’est pas sans évoquer la structure arborescente,
et c’est sans étonnement qu’on apprendra que l’artiste
travaille actuellement à un projet d’art réseau où,
sous la forme des palais de mémoire, une architecture virtuelle accueillera
une multitude d’images de l’artiste, mais également de collaborateurs
appelés à participer à ce grand oeuvre. Des images à l’infini,
un excès, un tumulte, mais toujours ce je-ne-sais-quoi qui teinte le
réseau visuel inextricable, toujours cette couleur qui donne au travail
d’Angela Grauerholz la richesse d’une oeuvre à la fois
ouverte, insaisissable et obsédante.

L’oeuvre d’Angela Grauerholz se retrouve dans plusieurs
collections privées et publiques au Québec, au Canada, en Europe
et aux États-Unis. L’artiste a participé à de nombreuses
expositions collectives, notamment au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa
(2004), au Museum of Contemporary Photography à Chicago (2000), au Stockholm
Foto Festival (1998), au Centre Georges Pompidou (1997) et au Carnegie Museum
of Art, à Pittsburgh (1995). Signalons également son passage
important à la Documenta de Kassel en 1992 et à la 8e Biennale
de Sydney en 1991. Et c’est sans compter plusieurs expositions individuelles,
ici et à l’étranger : la Galerie Vox à Montréal
(2006), la Blaffer Gallery de l’Université de Houston (2003),
la Contemporary Art Gallery, à Vancouver (2002), la Albright-Knox Art
Gallery, à Buffalo (1999), le Power Plant, à Toronto (1999), le
Musée des beaux-arts, à Dole (1996) et la galerie du Musée
du Québec (1989). Cofondatrice d’Artexte dont elle fut codirectrice
de 1980 à 1986, Angela Grauerholz enseigne à l’École
de design de l’Université du Québec à Montréal
depuis 1988.

Léa Pool

Le prix Albert-Tessier récompense chaque année une personne
ayant apporté une contribution importante au cinéma québécois.
Il prend pour beaucoup de lauréats la forme d’un bilan, ce que
ne refuse pas Léa Pool, qui le reçoit cette année. « C’est
un prix qui met l’accent sur la carrière, souligne-t-elle. Il
est vrai que j’ai le sentiment aujourd’hui d’avoir bâti
une oeuvre. L’accumulation des films t’oblige à faire
un bilan. » Et elle ajoute : « J’ai cinquante-cinq
ans, mais j’ai encore l’impression d’avoir du temps pour
réaliser des films même si je suis actuellement perplexe face à ce
que pourrait être mon futur cinématographique. Je garde toujours
un désir d’expérimentation dès que j’ai une
idée de film. »

La démarche de Léa Pool a été constamment marquée
par une exigence formelle, ce qui confère à son oeuvre une
place d’exception dans l’histoire du cinéma québécois.
Peut-être a-t-elle rapporté d’Europe ses préoccupations
esthétiques qui caractérisent son parcours et l’ont imposé autant
au public québécois qu’étranger (ses films ont été présentés
dans plus de 40 festivals dans le monde).

Et pourtant… Née en Suisse, d’un père d’origine
juive polonaise et d’une mère suisse alémano-italienne
et protestante, elle se destine à l’enseignement. C’est
en vivant dans une commune, comme le faisaient beaucoup de jeunes à l’époque,
qu’elle a la piqûre du cinéma puisqu’elle est entourée
d’amis qui travaillent dans l’audiovisuel. Elle quitte en 1975
une Suisse qu’elle sent sclérosante et vient étudier à Montréal,
en communication. Quelques mois après avoir obtenu son baccalauréat,
elle se lance dans la réalisation de Strass Café, tourné en
noir et blanc. « J’étais dans une liberté créatrice
immense à ce moment-là, dit-elle. Ce qu’un spectateur demande,
ce que tu as le droit de faire et de ne pas faire, ce qu’exigent les
institutions, le box-office, la critique, je ne connaissais pas. Je n’avais
aucune idée des problèmes et des obstacles que je rencontrerai
plus tard. » Léa Pool rit maintenant de l’accueil à la
première de son film à Montréal en 1980 : la moitié de
la salle s’est vidée! Le film ira pourtant dans quatre festivals
qui reconnaissent la nouveauté narrative et visuelle qu’apporte
la cinéaste, avec ses thèmes sur la solitude et l’exil
et son organisation filmique (longs travellings, cadrages particuliers,
dialogues syncopés, rythme incantatoire de la voix).

Mais c’est La Femme de l’hôtel (1984)
qui la fait connaître à un plus grand nombre. Le film est accueilli
avec enthousiasme par la critique et le public, en particulier par le public
féminin, voire féministe, qui le considère comme un film-phare.
Ce deuxième long métrage est construit autour de trois femmes :
une cinéaste se lie d’amitié avec une femme en proie à l’errance
et s’inspire de sa vie pour mettre en scène son personnage d’artiste
chanteuse en pleine crise existentielle. Au centre de l’oeuvre,
l’incertitude, les relations difficiles avec les autres, le ratage de
l’amour.

Comme les deux précédents films, Anne Trister, qui
sort en 1986, est balisé par les thèmes de l’errance et
de la recherche d’identité, auxquels s’ajoute celui de la
judéité. En partie autobiographique, comme le sera Emporte-moi en
1999, le film aborde ouvertement, mais avec pudeur et profondeur, sur fond
de mélancolie, un sujet peu traité dans le cinéma d’alors,
le lesbianisme (Anne, peintre, tombe amoureuse d’Alix, une femme médecin).
Le monde y est moins évanescent, le social se fait plus palpable, ce
que confirmera l’oeuvre suivante, À corps perdu (1988).

« Je sentais le besoin d’aller ailleurs, de séparer
ma vie personnelle et ma vie artistique. Je me suis tournée alors vers
l’adaptation », nous confie la cinéaste. Même
si elle adapte fidèlement le roman d’Yves Navarre, Kurwenal,
elle ne trahit pas l’univers qu’elle a mis en place depuis presque
dix ans. L’introspection, la quête douloureuse de soi à travers
les autres (c’est l’histoire d’une relation à trois
qui se désagrège), la demande d’affection et le désir
homosexuel sont soutenus de manière obsédante par la richesse
et la poésie des images.

Avant de retrouver la Suisse avec le tournage de La Demoiselle sauvage (1991),
qui est tout autant retour aux origines, quête de l’absolu, impossibilité amoureuse
que lutte contre les pulsions de vie et de mort, Léa Pool part sur les
routes des États-Unis avec Hotel Chronicles (1990). « C’est
une lettre sur une déception de l’Amérique vue à travers
une rupture, nous dit-elle. Même si c’est un documentaire, c’est
un film aussi particulier que mes fictions, avec un personnage qui explore
ce qui se passe ailleurs pour tenter de se retrouver, car il est en déséquilibre
constant. »

Ce déséquilibre travaillera fortement le couple, dans La
Demoiselle
sauvage, sa fusion inaccomplie, son aliénation.
Le monde de la réalisatrice se fait plus dur, plus sombre, comme l’avait
annoncé Rispondetemi, le sketch qu’elle a signé dans Montréal
vu par…
en 1991, juste avant ce nouveau long métrage.
La souffrance et la mort sont dorénavant présentes, imbibent
des images qui, par leur grande beauté formelle, dynamisent une narration
où la contemplation prend dorénavant une large part. Mais les
rêves, les fantasmes, les pulsions dessinent des personnages souvent
autodestructeurs, comme dans Mouvements du désir, qui date
de 1994.

Frôlant la performance par son défi lancé à la
narration avec son unité de temps et de lieu (un voyage de trois jours
en train d’une femme et d’un homme qui s’y rencontrent), Mouvements
du désir
est bâti sur une idée purement cinématographique,
soit de mettre trois films en un : le trajet en train avec les vitres
comme toile blanche, l’histoire du couple à montrer et le cinéma
que se fait chaque personnage en se projetant, jusqu’à la névrose,
dans l’Autre.

Après avoir tourné quatre documentaires, qui sont autant de
récits, Échos du futur, Le Tango des sexes,Lettre à ma
fille
(tous trois de 1996) et Gabrielle Roy (1998), Léa
Pool sent le besoin de se retrouver dans une fiction. On ne sera pas alors
surpris que Emporte-moi soit si autobiographique avec son histoire
d’une jeune fille de 13 ans, curieuse et inquiète, avec le
Québec dans le rôle de la Suisse. « Jamais un film
n’a été aussi proche de moi, avoue la réalisatrice.
Né du sketch de Montréal vu par…, il résume
en quelque sorte tous mes films. C’est aussi ma dernière oeuvre
aussi personnelle. »

En effet, après cette fiction complexe et fluide, elle accepte des contrats,
avec des scénarios clés en main qui seront tournés en anglais : Lost
and Delirious
(2001) et The Blue Butterfly (2004). Ces deux longs
métrages qui ont du succès, et pas seulement au Québec,
assurent-ils la poursuite d’une carrière si bien remplie? Léa
Pool hésite à répondre et se demande si les critères
mis en place par les organismes gouvernementaux favorisent des films où la
vision singulière d’un auteur l’emporte sur la course au « box-office ».
Elle n’a pas encore réussi à mener jusqu’à la
réalisation Pilgrim, adapté du roman de Timothy Findley.
Elle travaille avec Gil Courtemanche à l’adaptation de son roman, Une
belle mort
, ainsi que sur Cantique des plaines, de Nancy Huston. « Je
dois, comme beaucoup de cinéastes, trouver un dénominateur commun
entre ce que les institutions et le milieu ordonnent et ce que je désire
faire », insiste cette cinéaste dont l’oeuvre rigoureuse
et passionnée est reconnue dans le monde entier.

Pierre Legendre

« L’écologie est une science toute jeune, explique Pierre Legendre. Nous sommes encore à tenter de décrire et de comprendre les écosystèmes qui sont parmi les systèmes les plus complexes jamais étudiés. »

Depuis près de 30 ans, l’écologiste Pierre Legendre, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal, étudie les processus qui déterminent la structure spatiale des communautés d’organismes vivants. Cette connaissance est fondamentale, car elle permet de comprendre comment la biodiversité se crée et se maintient dans les écosystèmes. Tout au long de sa carrière, Pierre Legendre a allié écologie et mathématiques, en concevant de nouvelles méthodes statistiques sans lesquelles l’écologie ne pourrait vraiment progresser. En 1993, le professeur Legendre propose un nouveau paradigme : la structure spatiale des communautés d’organismes résulte de l’action combinée de différents processus qui relèvent du contrôle environnemental, de la dynamique de la communauté elle-même et de l’histoire locale.

Chercheur précoce, Pierre Legendre publie, à 33 ans, le fameux ouvrage Écologie numérique avec son frère, l’océanographe Louis Legendre, maintenant directeur d’un laboratoire en France et lauréat, lui aussi, du prix Marie-Victorin en 1997. En 1974, les jeunes frères sont convaincus de l’importance de l’analyse numérique pour comprendre la diversité des écosystèmes. Ils combinent leur expertise et rédigent la table des matières d’un ouvrage décrivant les méthodes connues à ce moment-là pour l’analyse numérique des données écologiques. Trois ans plus tard, ils proposent leur manuscrit à un éditeur québécois qui le refuse d’emblée. « À l’époque, raconte Pierre Legendre encore amusé de l’anecdote, la publication de livres était perçue, au Québec, comme la chasse gardée des chercheurs plus avancés dans leur carrière. » Ils se tournent alors vers un éditeur français, Masson, réputé pour la qualité pédagogique de ses livres. Accepté en coédition avec les Presses de l’Université du Québec, ce livre touche immédiatement un public scientifique international et l’expertise des frères Legendre est désormais mondialement reconnue.

Depuis, l’ouvrage Écologie numérique, publié aussi en anglais, réédité et augmenté à plusieurs reprises, figure dans les programmes d’enseignement aux cycles supérieurs de nombreuses universités. Soucieux de promouvoir la science en français, les frères Legendre diffusent sur Internet, en 1999, un important lexique des termes d’usage en écologie numérique et en statistique, repris par l’Office québécois de la langue française dans son grand dictionnaire terminologique en ligne.

Pierre Legendre est exposé très jeune à la vie intellectuelle et à la nature. Son père, Vianney Legendre, biologiste et auteur d’ouvrages de recherche sur les poissons, discute avec ses fils lors des repas familiaux de sujets aussi variés que l’astronomie, l’archéologie, la linguistique, les mathématiques ou la chimie. « Il nous a transmis à sa façon la passion de la science », reconnaît-il. Membre du mouvement scout et du Club des jeunes explorateurs, Pierre Legendre, adolescent, passe des nuits, avec des amis, à résoudre des problèmes mathématiques!

L’écologiste se passionne d’abord pour l’étude des poissons. Il commence sa carrière en étudiant les phénomènes d’hybridation entre des espèces de cyprins (ménés) lors de sa maîtrise en zoologie à l’Université McGill. À peine âgé de 25 ans, il obtient un doctorat en biologie évolutive des plantes de l’Université du Colorado où il s’est intéressé aux méthodes d’analyse statistique. Le jeune chercheur fait ensuite un stage postdoctoral en cytologie en Suède dans un laboratoire où travaille Albert Levan, premier scientifique à avoir déterminé le nombre de chromosomes chez les humains. Pierre Legendre devient ainsi, au début des années 70, l’un des premiers chercheurs au monde à faire des cultures sanguines sur des poissons afin d’étudier leurs chromosomes.

La passion de Pierre Legendre pour l’écologie numérique prend vraiment son envol lorsqu’il se retrouve au Centre de recherche en sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal en 1972. Depuis 1980, Pierre Legendre est professeur au département de sciences biologiques de l’Université de Montréal où il dirige un laboratoire dont le dynamisme est salué par les plus grands écologistes de la planète. Le chercheur a conservé un enthousiasme aussi débordant qu’au début de sa carrière pour le partage des connaissances. Véritable guide, outre son enseignement à l’université, il répond chaque semaine aux questions que lui adressent des chercheurs du monde entier. De plus, il fournit gratuitement aux étudiants et aux chercheurs, par l’entremise du site Web de son laboratoire, les programmes informatiques qu’il conçoit pour mettre en oeuvre ses méthodes de classification et d’analyses statistiques.

En plus de l’écologie, les méthodes de Pierre Legendre sont également appliquées en criminologie, en archéologie, en recherche sur les marchés et en cartographie des fonds marins. Grand voyageur, Pierre Legendre se révèle aussi un fin gourmet. L’une de ses contributions les plus insolites consiste à avoir appliqué ses techniques d’analyse de données à la catégorisation des whiskies single malt. Lors d’un congrès en Écosse au début des années 90, il a en effet l’idée facétieuse, avec l’un de ses étudiants de troisième cycle, de classifier les whiskies à partir de descriptions littéraires publiées par le grand spécialiste des whiskies, Michael Jackson. Leur article, qui doit faire connaître aux statisticiens certaines méthodes utilisées en écologie, sera publié dans la revue Applied Statistics de la prestigieuse Royal Statistical Society; il fait encore aujourd’hui figure de référence (chez les statisticiens aussi bien que chez les amateurs de whiskies single malt).

La liste impressionnante de distinctions que Pierre Legendre a reçues témoigne de son apport exceptionnel à l’écologie et à l’étude de l’environnement. Le chercheur compte présentement à son actif quelque 200 articles parus dans plus de 50 revues nationales et internationales. Boursier de recherche Killam, lauréat de plusieurs prix et honneurs, décernés notamment par l’ACFAS, la Société royale du Canada et l’International Congress of Ecology, Pierre Legendre conserve l’humilité et la fougue d’un chercheur passionné par ses découvertes. Ses pairs sont unanimes : tant au Québec qu’à l’étranger, les travaux de Pierre Legendre mèneront, à terme, à des politiques plus efficaces de gestion des écosystèmes et d’aménagement des réserves naturelles. Un défi auquel toute la planète doit aujourd’hui faire face.