Robert Daudelin

Tous les amateurs de cinéma, artisans ou cinéphiles, connaissent
le nom de Robert Daudelin et savent ce que le cinéma, les cinéastes
et le public d’ici lui doivent. Cet homme d’une grande fidélité
incarne à lui seul les qualités essentielles à la constitution
et au développement d’un patrimoine culturel : stabilité,
continuité, détermination, ouverture, passion. Robert Daudelin
a su construire sa carrière autour de son amour du cinéma et il
a su mettre cet amour au service de toute la communauté québécoise.
Si le rôle et la nécessité de la Cinémathèque
québécoise ne sont plus à démontrer, si la préservation
et la diffusion du patrimoine cinématographique sont assurées,
c’est à Robert Daudelin que nous devons dire merci, car c’est sa
persévérance et sa foi inébranlable qui lui ont permis
d’asseoir sur des bases solides cette institution essentielle à la vie
culturelle de la nation québécoise.

Pourtant, rien dans l’enfance de Robert Daudelin ne laissait présager
qu’il jouerait un rôle important dans la conservation d’un patrimoine
qui en était alors à ses balbutiements. Né à West-Shefford
(aujourd’hui Bromont) au Québec en 1939, Robert Daudelin passe
son enfance dans son village ; ses premiers souvenirs de cinéma,
il les doit à la visite d’un missionnaire et au passage d’un projectionniste
itinérant qui s’arrête dans la salle paroissiale une fois la semaine
pendant les vacances estivales. Son père Alfred Daudelin, qui travaille
pour un marchand, a de grandes ambitions pour son fils et il souhaite que ce
dernier réalise ses rêves, qu’il exerce une profession libérale,
qu’il soit médecin ou avocat. Il inscrit donc son fils au Collège
de Montréal et l’y maintient en faisant d’énormes sacrifices financiers.
Mais au collège, Robert Daudelin s’ennuie ; alors il s’évade
aussi souvent que possible devant le grand écran.

Le jeune homme est conscient des attentes de ses parents, mais il sent que
son chemin ne sera pas celui qu’on lui a tracé. Son amour pour le cinéma
va grandissant. Alors, quand arrive le moment de choisir une profession, Robert Daudelin
n’entre pas à l’université, il commence à travailler :
il rédige des fiches de présentation de films et cherche comment
il pourrait gagner sa vie dans les milieux du cinéma. Il travaille à
Radio-Canada, entreprend des études littéraires, se marie et,
téméraire ou naïf, décide de partir à Paris
avec femme et enfants.

À Paris, Robert Daudelin fréquente la Cinémathèque
française avec son ami Jean Pierre Lefebvre, il se fait connaître
des milieux cinématographiques et passe des heures à discuter
cinéma, mais les emplois sont rares et le dénuement de sa petite
famille est tel qu’il émeut Guy Joussemet. Ce dernier aide Robert Daudelin
à compléter son séjour et à revenir au Québec.
En 1960, Robert Daudelin est cofondateur d’Objectif,
une revue indépendante de cinéma dont il sera également
le rédacteur en chef. En 1962-1963, il publie des textes, notamment
dans La Presse, Le Devoir et L’Actualité.

À son retour d’Europe, Robert Daudelin est responsable de la section
Cinéma canadien au Festival international du film de Montréal
dont il deviendra ensuite le directeur adjoint. Après avoir été
responsable de l’audio-vidéothèque du Centre audiovisuel de l’Université
de Montréal, il devient directeur général du Conseil québécois
pour la diffusion du cinéma et est élu au poste de vice-président
du conseil d’administration de la Cinémathèque. En 1971,
il est président de la Cinémathèque québécoise
et en octobre 1972, il en devient le directeur général. Toute
sa vie professionnelle sera désormais consacrée à faire
vivre et à faire évoluer la Cinémathèque québécoise.
C’est sous sa direction que sera construit, en 1975, le Centre de conservation
de Boucherville, qui sera agrandi en 1989 afin de répondre aux besoins
sans cesse croissants.

En 1974, le directeur de la Cinémathèque québécoise
est élu au Comité directeur de la Fédération internationale
des Archives du film où il occupera les postes prestigieux de directeur
général, de 1979 à 1985, et de président,
de 1989 à 1995. Parallèlement à ses tâches
administratives, Robert Daudelin, en vrai passionné, regarde sans
se lasser le cinéma d’ici et d’ailleurs et parvient à donner au
public et aux cinéastes un accès privilégié au patrimoine
cinématographique québécois, canadien et mondial. Il est
responsable de la chronique cinéma à l’émission Carnets
des Arts
, à la radio de Radio-Canada, consultant à la programmation
auprès de festivals internationaux, coordonnateur de nombreux événements
consacrés à l’histoire du cinéma, membre d’un nombre incalculable
de conseils d’administration et de comités ; son influence, sa compétence
et sa passion sont partout reconnues. Sa rigueur et son éclectisme font
de lui un programmeur exceptionnel et c’est à son dévouement et
à son travail que la Cinémathèque doit sa notoriété
internationale.

Alors que la Cinémathèque comptait à ses débuts
sept ou huit employés, elle en compte aujourd’hui une
cinquantaine. Ses collections comportent des films rares d’ici et d’ailleurs,
des œuvres anciennes et d’autres inconnues qui enrichissent le patrimoine
cinématographique, ainsi que des documents télévisuels,
car il faut aussi vivre avec son temps.

Robert Daudelin, autodidacte du cinéma, se définit comme
un bon généraliste et affirme que tout dans le monde du cinéma
le stimule : voir les films, faire la programmation, bâtir la collection
et conserver la trace des objets. Il est fier de constater que l’institution
existe, que la place du cinéma dans la vie culturelle est désormais
acquise et que le septième art a droit à un lieu de conservation,
de réflexion et d’histoire. Il souligne la qualité et le professionnalisme
de l’équipe qui l’entoure et qui continuera le travail après son
départ. Cet amoureux du cinéma a rédigé et publié
de nombreux textes, mais il s’est fait réalisateur une seule fois, parce
qu’il est aussi amateur de jazz et aussi par amitié. Konitz  : Portrait
of the Artist as a Saxophonist
, un long métrage documentaire sur
le musicien américain, a été produit avec des amis et les
moyens du bord.

En 1994, Robert Daudelin a été fait chevalier dans
l’Ordre des Arts et des Lettres de la République française et,
en 1995, il a été membre du comité d’honneur de l’UNESCO
pour la célébration du Centenaire du cinéma. Il accepte
le prix Albert-Tessier avec un plaisir sans mélange parce qu’il s’y trouve
en compagnie d’amis, de gens qu’il admire, de cinéastes qui ont construit
le cinéma québécois.

Robert Daudelin, en quittant la Cinémathèque québécoise,
s’éloigne d’un lieu auquel il a consacré 30 ans de sa vie,
parfois sept jours sur sept ; il ne saurait cependant s’éloigner du cinéma.
Enseignement ? Réalisation ? Écriture ? Il refuse
les projets trop précis mais il sait qu’il restera toujours un passionné
du grand écran et qu’il ne pourra jamais s’en éloigner.

Jocelyne Alloucherie

« Je suis venu du Nord. Des grands paysages sauvages. La ville,
au premier abord, me sembla étroite et carcérale. Que des cloisons
et des murailles. Mais le temps passant, la forêt mythifiée reprit
peu à peu les proportions de l’entendement. La cité alors s’ouvrit
horizontalement vers l’infinitude 1. »
Les textes de Jocelyne Alloucherie sont des fictions qui accompagnent les œuvres.
Ils en sont l’écho métaphorique parlant à un autre niveau
d’expériences de temps et d’espace. L’artiste refuse toute identification
à un médium, toute définition. Elle écrit :
« Je veux ignorer ce que sont la peinture, la sculpture, la photographie
ou l’installation. Il m’importe plutôt d’interroger certaines particularités
de l’image, de l’objet et du lieu, à travers des configurations complexes
d’éléments suggérant un parcours imaginaire redoublé
d’une expérience sensible 2. »

Nous regardons et interrogeons alors ces éléments architecturaux,
ces photographies, ces ombres. Maisons, mobiliers, édifices, arbres ?
Nous entrons à pas de loup dans le monde de l’artiste. Nous la découvrons
nomade, tout entière occupée à saisir au vol les images
éphémères, à explorer la fluidité, à
poser le sable sur la surface polie de l’objet, à s’attarder aux ombres
qui prennent alors une densité troublante. Sur les rapports multiples
et contrastés qu’elle explore entre la fixité et la mouvance,
la solidité et l’éphémère, elle écrit de
nombreuses observations. À propos de l’architecture, entre autres :
« Aucune masse […] ne résiste aux métamorphoses
imposées par les variations lumineuses ni aux états changeants
du regard porté qui la jauge, l’ajustant, la réévaluant
sous tous les cieux et climats en quête d’une solidité qui n’a
de cesse que de se défaire, la masse échappant sans cesse à
sa fixité 3. »

Cette artiste étonnante possède la capacité de transcender
les genres et les définitions rigides ; elle parvient à élaborer
une œuvre d’une originalité singulière faisant coexister
la sculpture et les objets avec des éléments volumétriques
et photographiques, tout en utilisant également le dessin et la présence
de matières fluides et mouvantes, tel le sable et parfois l’eau. Jocelyne
Alloucherie voyage, regarde, questionne, privilégiant une ouverture qui
la guide vers d’incessantes transformations ; elle construit une œuvre
d’une cohérence et d’une force remarquables et pousse toujours plus loin
la redéfinition des lieux qu’elle explore.

Dès les années 1980, les critiques et les analystes soulignent
la présence de références à une architecture du
quotidien et de l’espace privé dans le travail de l’artiste ainsi que
le passage à l’espace public, car les sculptures, « tables »
et autres objets aux formes précises et douces surplombées de
photographies invitent à parcourir, à entrer, à visiter
l’œuvre. Les configurations et parcours que l’artiste présente au
public comportent de nombreuses évocations à des éléments
architecturaux ou à des éléments de mobilier. « Ce
sont des références plus indéterminées que précises,
elles jouent dans l’œuvre comme structures d’accueil et de distance, comme
des clefs d’accès à un sens ouvert. » Les allusions
au mobilier s’inscrivent dans une exploration de l’espace privé qui évoluera
au cours des années vers une attention particulière donnée
à la ville et à l’architecture urbaine. Ces préoccupations
culminent dans une œuvre synthèse, White hole, montrée lors
de la première Biennale de Montréal en 1998. L’œuvre,
une architecture ceinturée d’une frise photographique, était donnée
avec un texte fictif où on note encore : « De mon poste
d’attente de tous les trains, je relève la tête pour bien voir
si les contours des villes, en hauteur, diffèrent ou s’équivalent.
Et ils diffèrent et s’équivalent, devenant une seule et même
ville occidentale qui s’étend à recouvrir toutes les autres 4. »

Cette réflexion, cette exploration de l’espace privé et public,
Jocelyne Alloucherie s’y est engagée dès le début de sa
carrière. Dans son atelier, installé dans un quartier du nord-est
de Montréal, elle prépare des maquettes à diverses échelles,
étudie les formes, joue avec les courbes, cherche les dimensions justes
qui permettront de réconcilier la mémoire lointaine de certains
lieux et les données immédiates d’une exploration sensible autre.

Jocelyne Alloucherie est née au Québec en 1947, elle est
diplômée de l’École des arts visuels de l’Université
Laval à Québec et de l’Université Concordia à Montréal,
elle enseigne à l’École des arts visuels de l’Université
Laval : « J’ai étudié les arts en 1970. C’était
le début de la fondation de l’École des arts visuels de l’Université
Laval. Ce fut un moment privilégié, la création d’un milieu
effervescent et d’une qualité intellectuelle exceptionnelle grâce
à des éducateurs d’envergure. Plusieurs artistes réputés
y enseignaient. Nous recevions des artistes et des conférenciers de tous
les coins du monde. » C’est sans doute cet amour de l’art et de sa
nécessité pour assumer sa liberté intérieure qui
pousse l’artiste à déplorer le virage vers la rentabilité
pris par certaines de nos grandes écoles d’art aux dépens de l’éducation
donnée.

La haute qualité esthétique et la profondeur de la réflexion
de Jocelyne Alloucherie ont été récompensées par
une quinzaine de bourses québécoises, canadiennes et allemande
ainsi que par de prestigieux prix. Elle est en effet la lauréate du prix
Victor-Martyn-Lynch-Staunton du Conseil des arts du Canada, du prix Louis-Philippe
Hébert, offert par la Société Saint-Jean-Baptiste et du
Prix du Gouverneur général du Canada dans la section arts visuels.

Jocelyne Alloucherie a présenté plus de 25 expositions personnelles
dans les grandes villes du Québec et du Canada ainsi qu’à Paris
et à Albi en France, à Turin en Italie, à Brême en
Allemagne, à Tokyo au Japon et à New York. Elle a également
participé à un grand nombre d’expositions collectives, tant en
Amérique du Nord qu’au Mexique et en Europe. On retrouve son nom et ses
œuvres dans les grandes collections publiques des musées, au Québec,
au Canada ainsi qu’à l’étranger, soit à la Maison du Québec
à Los Angeles, au Fonds national d’art contemporain à Paris, au
Musée d’art moderne et contemporain à Genève, en Suisse,
et au Centre d’art contemporain de Vassivières en France.

On peut également admirer trois réalisations de Jocelyne Alloucherie
dans l’espace public : Noire, Basse, Solaire (1993), une sculpture
en béton et granit noir à la York University à Toronto,
une fontaine en granit, Table de jour 1, installée à l’hôpital
Notre-Dame, à Montréal (1996), et une autre fontaine en granit,
Œuvre de jour (2000), installée au Collège Gérald-Godin,
à Sainte-Geneviève.

Jocelyne Alloucherie fait remarquer que la création artistique exige
beaucoup de concentration, de temps, de connaissances et d’énergie :
« La tâche d’un bon artiste est très difficile :
elle le devient davantage dans un milieu comme le nôtre qui supporte peu
les arts visuels ou, du moins, les pratiques qui comportent une importante dimension
spéculative. » Elle se dit émue de recevoir le prix
Paul-Émile-Borduas. Elle admire l’œuvre du peintre : « Un
grand créateur, un artiste intègre et un intellectuel éclairé
qui a su affirmer de fortes positions contre un milieu provincial étroit
et fermé. »

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1. Conversations et œuvres choisies (1993-1999),
Montréal, Les éditions Parachute, p. 33.
2. Ibid., p. 41.
3. Ibid., p. 53.
4. Ibid., p. 33.

Pierre-Claude Aïtcin

Au fil de sa carrière, le professeur Pierre-Claude Aïtcin
participe à certains des plus grands projets de génie civil au
Canada, comme la construction du pont de la Confédération qui
relie l’île du Prince-Édouard au Nouveau-Brunswick ou celle de
la plate-forme pétrolière Hibernia. Il prend aussi part à
d’innombrables projets de moins grande envergure, mais particulièrement
originaux, tels que l’installation de béton à haute performance
dans des mégaporcheries pour limiter les risques d’épidémie,
le design de statues en béton, de lavabos en granit artificiel, de poids
et haltères d’un nouveau genre… Cependant, sa plus grande fierté
est d’avoir participé à la construction de la passerelle cyclo-pédestre
qui enjambe la rivière Magog au centre-ville de Sherbrooke, en collaboration
avec la compagnie française Bouygues. Inaugurée en 1997,
cette passerelle, une première mondiale à plusieurs titres, est
faite d’un nouveau type de béton appelé « béton
de poudre réactive ». Véritable prouesse technologique,
elle compte seulement 3 cm d’épaisseur et mesure 60 m de long !

Pierre-Claude Aïtcin est un bâtisseur. Enfant, sur
les plages du Pays basque où il est né, il construit déjà
châteaux de sable et villages. Ses parents, instituteurs, l’élèvent
« dans la religion des devoirs ». Pierre-Claude Aïtcin
poursuit un parcours scolaire sans faille qui le mènera jusqu’à
l’École nationale supérieure d’hydraulique, d’électronique
et d’informatique de Toulouse, où il obtient son diplôme d’ingénieur
en 1962. Lors de son doctorat, obtenu à Toulouse en 1965, il
se penche pour la première fois sur ce qui deviendra la passion d’une
vie : le béton. Car, aux yeux du scientifique, ce matériau
d’apparence banale, fait d’un simple mélange de ciment, de granulats
et d’eau, s’avère d’une incroyable complexité. En outre, le béton
constitue l’un des produits les plus consommés, après l’eau, même
si des pratiques architecturales dépassées et de mauvaises utilisations
ont largement terni sa réputation. Dès lors, Pierre-Claude Aïtcin
n’aura de cesse de percer le secret de cet étrange matériau dans
le but d’en améliorer les propriétés et de les mettre à
profit dans une multitude d’applications des plus innovatrices… et à
des lustres des habitations à loyer modique (HLM) de jadis.

Après son doctorat et son service militaire, le chercheur,
ainsi que son épouse, décide de s’expatrier, « pour
voir du pays ». C’est une petite annonce qui amène Pierre-Claude
Aïtcin à Sherbrooke, où il est engagé comme professeur
d’hydraulique au Département de génie civil de l’Université,
en 1967. L’ambiance de la ville, comme celle de l’Université, lui
plaît, et la famille Aïtcin s’y installe définitivement. Au
début de sa carrière, le jeune professeur cherche à exploiter
des déchets industriels pour fabriquer des bétons spéciaux
et s’intéresse au développement durable, à une époque
où l’expression n’existe pas encore. Très tôt, il se rend
compte de l’importance de travailler en collaboration étroite avec les
entreprises, dans un domaine pratiquement dépourvu de tradition de recherche
industrielle ou universitaire. Il multiplie les contacts, créant notamment,
en 1989, le Centre de recherche interuniversitaire sur le béton
avec l’Université Laval (CRIB), auquel se sont joints depuis des professeurs
de l’École polytechnique de Montréal et de l’Université
McGill. La Chaire industrielle du Conseil de recherches en sciences naturelles
et en génie du Canada (CSRNG) sur le béton, que Pierre-Claude
Aïtcin dirige de 1989 à 1998, regroupe diverses petites et moyennes
entreprises (PME), plusieurs bureaux d’ingénieurs-conseils, des multinationales
du ciment, la Ville de Montréal et le ministère des Transports
du Québec. Le chercheur devient aussi directeur scientifique de Béton
Canada, un réseau de centres d’excellence pancanadien sur les bétons
à haute performance. Il est nommé professeur émérite
en juin 2002, après avoir supervisé près de 70 étudiants
et chercheurs postdoctoraux.

Tout au long de la carrière de Pierre-Claude Aïtcin,
les réalisations se succèdent à grands pas : développement
de bétons à haute performance, mise au point de ciment à
base de fumée de silice, fabrication de moules de béton pour l’industrie
du plastique, conception de divers ouvrages de génie civil… En quelques
années, le professeur Aïtcin fait de Sherbrooke l’un des plus gros
centres de recherche sur le béton au monde, comptant au-delà de
100 chercheurs et étudiants. Il contribue à doter le Québec
d’une industrie du béton parmi les plus avancées, comme en témoigne
le succès de la compagnie Les produits Handy, de Candiac. Jusqu’en 1984,
cette PME fabrique des produits d’entretien pour les usines papetières.
À la suite d’une collaboration étroite avec l’équipe du
professeur Aïtcin, elle deviendra le leader mondial de la fabrication de
superplastifiants, des additifs essentiels pour produire des bétons à
haute performance.

Bouillonnant d’idées originales, Pierre-Claude Aïtcin
travaille sans relâche. En témoignent ses 21 brevets pour 8 inventions.
Auteur de dix-huit monographies, dont un manuel de 591 pages sur les bétons
à haute performance, traduit en plusieurs langues, et de plus de 150
publications scientifiques, Pierre-Claude Aïtcin a déjà reçu
23 prix et distinctions pour ses multiples formes de contribution à une
meilleure connaissance et à de nouvelles utilisations du béton,
tels que l’Arthur R. Anderson Award de l’American Concrete Institute en 1995
et le prix J.-A.-Bombardier de l’Association canadienne-française pour
l’avancement des sciences (ACFAS) en 1993. Il vient également d’être
nommé fellow de la très sélecte Académie canadienne
du génie. La réputation de Pierre-Claude Aïtcin dépasse
largement les frontières du Québec : en 1999 seulement, il prononce
des conférences dans douze pays, à l’invitation du groupe suisse
Holderbank.

Depuis janvier dernier, le professeur est officiellement à
la retraite, mais plus actif que jamais. Entre les conférences à
donner et des articles scientifiques à rédiger, Pierre-Claude
Aïtcin travaille aux plans d’un nouveau bâtiment pour abriter les
laboratoires du Département de génie civil de l’Université
de Sherbrooke. Un peu de vélo chaque matin, deux heures par jour de travail
de bûcheron à sa ferme, son autre grande passion. Et puis, quelques
semaines par an, le retour aux sources : Pierre-Claude Aïtcin s’est attaqué
à la généalogie de sa famille, avec la rigueur et la ténacité
d’un homme rompu à la méthode scientifique. En trois ans, il a
déjà recensé les prénoms de ses ancêtres basques
jusqu’en 1570 ! Il se passionne aussi pour l’histoire de ce peuple, projette
de réapprendre la langue qu’il a pratiquée jusqu’à l’âge
de 6 ans, d’écrire les histoires de son grand-père, d’apprendre
à jouer au golf, et ce, en gardant du temps pour ses enfants, tous deux
ingénieurs, et ses jeunes petits-enfants !

Morrel P. Bachynski

En 1992, le premier multiplexeur sous-marin au monde est installé au beau milieu de l’Atlantique. Cet appareil, qui permet d’aiguiller les télécommunications par fibre optique entre l’Amérique du Nord et l’Europe, n’a jamais connu depuis la moindre panne. À l’origine de cette prouesse, une compagnie de Pointe-Claire, MPB Technologies, qui compte 250 employés et le plus haut taux de titulaires d’un doctorat de toutes les entreprises canadiennes. Et à l’origine de MPB se trouve un homme, Morrel P. Bachynski, physicien, ingénieur, mais également entrepreneur hors pair et brillant gestionnaire.

Morrel P. Bachynski se définit lui-même, non sans humour, comme un « cultivateur de la R-D ». Né d’un père ukrainien et d’une mère polonaise à Bienfait, en Saskatchewan, il aurait pu, à l’instar de son frère, décider de travailler dans l’entreprise familiale comme fermier. Toutefois, ses parents le poussent vers les études et ses professeurs du secondaire l’encouragent à aller à l’université. Il choisit le génie physique, pour son côté pratique. Grandir à la ferme apprend à innover quand on doit tout réparer avec les moyens du bord! De toute évidence, c’est un bon choix, car ses notes sont excellentes. Après sa maîtrise, Morrel P. Bachynski quitte Saskatoon pour le Québec, histoire de voir du pays. À 24 ans, il termine son doctorat à l’Université McGill et s’installe définitivement à Montréal, où il commence sa carrière de chercheur chez RCA Canada. Il y joue un rôle prépondérant dans la mise au point de nouvelles technologies spatiales et de dispositifs opto-électroniques, qui donneront par la suite naissance à deux entreprises phares de l’industrie québécoise : ETS Canada, qui emploie aujourd’hui près de 500 personnes, et PerkinElmer Optoélectronique, qui compte plus de 600 salariés à Vaudreuil.

Gravissant rapidement les échelons de la hiérarchie, Morrel P. Bachynski est vice-président responsable de la recherche-développement lorsqu’en 1976 RCA annonce la fermeture de son laboratoire de Sainte-Anne-de-Bellevue. On lui offre une mutation aux États-Unis, mais le physicien refuse de s’expatrier. Il préfère se lancer dans une nouvelle aventure : fonder sa propre entreprise et offrir ainsi un emploi à la trentaine de chercheurs qu’il dirige alors. En 1977, sans aucune subvention gouvernementale, il crée MPB Technologies, «sa propre ferme», dit-il en plaisantant. Récolter ce que l’on sème sans chercher à devancer le rythme de la nature, se mettre à l’abri du mauvais temps en évitant l’endettement, viser l’équilibre plutôt que la croissance, ces préceptes empreints de sagesse terrienne le guident sur les chemins du succès. Morrel P. Bachynski est à la fois le père de l’entreprise et l’ingénieur chef d’orchestre qui inspire ses collaborateurs et sait les écouter. Son dossier de publications scientifiques – plus de 90 à ce jour, et la liste continue de s’allonger! – est d’une rare fécondité pour un industriel. Il est également coauteur d’un ouvrage de référence sur la cinétique des particules de plasmas. Il prouve qu’il sait aussi transformer de nouvelles connaissances en occasions d’affaires.

Au fil des ans, on doit à Morrel P. Bachynski plusieurs innovations majeures en matière d’optique, de photonique et de physique, à titre individuel et au nom de son entreprise. Plutôt discret, l’ingénieur entrepreneur s’enflamme lorsqu’il parle des activités de sa firme et de ses réalisations. Pour la recherche spatiale, MPB construit notamment des équipements utilisés à bord de la station Mir. La compagnie est aussi le principal fournisseur du programme Tokamak de recherche sur la fusion nucléaire, un des plus gros projets scientifiques jamais entrepris au Québec. Ces réussites permettent à la compagnie de se tailler une réputation mondiale dans ces domaines. Aujourd’hui, MPB Technologies conçoit et commercialise différents types de lasers, destinés à la recherche scientifique, à l’industrie de l’optique ou au milieu médical. L’entreprise fournit en outre de nombreux dispositifs sophistiqués aux compagnies de télécommunications, tels que le multiplexeur sous-marin, et, de plus, des optimiseurs photoniques, qui améliorent la transmission du signal lumineux dans les fibres optiques et permettent ainsi de faire de substantielles économies. MPB est également à la tête d’un consortium de cinq organisations québécoises pour la conception de systèmes de télérobotique et peut s’enorgueillir d’être l’un des dix plus grands laboratoires de recherche industrielle au Québec.

Dès ses débuts comme chef d’entreprise, Morrel P. Bachynski sait se familiariser avec la mécanique complexe des marchés d’exportation et connaît un franc succès à l’étranger. Au Canada, sa compagnie est considérée comme un modèle, qui lui vaut de nombreuses distinctions, telles que le Canada Enterprise Award en 1977, le prix PME (Québec) en 1988 et la Médaille d’or du Canada Award for Business Excellence en 1990. À titre individuel, ses talents de chercheur et de gestionnaire de la R-D sont aussi récompensés, notamment par l’Association canadienne pour la gestion de l’innovation, l’Association de la recherche industrielle du Québec et l’Association canadienne des physiciens. Il reçoit en outre le Prix scientifique du Québec en 1974, et le titre de docteur honoris causa des universités McGill, Concordia et de Waterloo au cours de la dernière décennie.

Ne comptant pas ses heures de travail, gardant tout juste assez de temps pour se maintenir en forme et se détendre sur les courts de tennis, Morrel P. Bachynski se porte toujours volontaire pour animer la recherche scientifique au Canada. En 1968, il est déjà président de l’Association des physiciens du Canada et président du comité canadien de l’Union scientifique internationale de communications radio. Par la suite, il assume de nombreuses autres responsabilités, occupant notamment les postes de vice-président de l’Académie des sciences de la Société royale du Canada et de président de l’Association des scientifiques, ingénieurs et technologues du Canada ainsi qu’en étant membre du conseil d’administration de l’Académie canadienne du génie. Il est aussi un membre clé du consortium de recherche industrielle PRECARN. Et même si toute sa carrière se déroule dans le secteur privé, Morrel P. Bachynski tient toujours à s’investir dans la recherche publique, notamment comme membre de comités consultatifs de plusieurs universités canadiennes.

Malgré toutes ses récompenses et le succès de sa compagnie, le chercheur entrepreneur sait rester humble et garder les pieds sur terre. Travailler dur, innover, résoudre des problèmes et prendre plaisir à oeuvrer… Morrel P. Bachynski n’arrêterait pour rien au monde!

Robert Emery Prud’homme

Depuis la découverte du celluloïd en 1868, les plastiques ont envahi tous les champs de l’activité humaine, de l’agriculture à la conquête spatiale en passant par la médecine ou l’habillement. Cependant, ces matériaux n’ont pas encore livré tous leurs secrets. Depuis le début de sa carrière, dans les années 70, Robert Emery Prud’homme scrute l’étrange comportement de certains polymères, les macromolécules qui composent les matières plastiques et les élastomères tels que le caoutchouc. Actuellement, près de la moitié des plastiques utilisés sont formés de mélanges de différents types de polymères, ou de polymères avec diverses petites molécules. Dans un pneu d’automobile, par exemple, on compte une dizaine de substances dont différents types de caoutchouc à forte concentration. Comment toutes ces matières interagissent-elles au niveau moléculaire et quelle incidence ces interactions ont-elles sur les propriétés des matériaux? Voilà le type de questions auxquelles le professeur de l’Université Laval répond depuis plus de 25 ans.

C’est au Séminaire de Salaberry-de-Valleyfield que ce fils d’agriculteur natif de Sainte-Martine apprend à apprécier les sciences, pour la rigueur qu’elles exigent et leur capacité à prévoir les événements. Les mathématiques lui semblent trop abstraites; il préfère la chimie, une science expérimentale. En choisissant d’étudier les polymères, Robert Emery Prud’homme sait qu’il pourra se plonger dans des recherches fondamentales tout en se souciant des applications concrètes de ses découvertes. En 1975, après un doctorat à l’Université du Massachusetts à Amherst, des études postdoctorales à l’Université de Montréal puis un bref passage dans un centre de recherche industriel, il entre à l’Université Laval presque comme on entre en religion. Là, sans relâche, à raison de six jours de travail par semaine – plus quelques lectures le dimanche! –, il analyse le comportement intime des macromolécules et aligne les publications savantes. En 1982, il surprend la communauté scientifique en montrant que les polyesters peuvent s’associer pour former des complexes très particuliers, que l’on dit « stéréoréguliers ». Cette découverte marque le point de départ d’un nouveau champ de recherche qui s’est beaucoup développé depuis. Par exemple, en s’appuyant sur les travaux fondamentaux du professeur Prud’homme, d’autres chercheurs, reconnaissant le même comportement, utilisent le polylactide, un polyester stéréorégulier, pour confectionner des points de suture résorbables… et épargner ainsi bien des souffrances aux opérés!

Également au début des années 80, le professeur fait figure de pionnier dans la recherche sur les mélanges de polymères, qui restent fort mal connus en dépit de leurs nombreuses applications industrielles. Ses travaux font école; et depuis, des dizaines d’autres chercheurs canadiens s’intéressent au sujet. En 1985, il reçoit la prestigieuse bourse Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, qui lui permet de se consacrer à temps plein à ses travaux. Au fil des ans, sans tambour ni trompette, Robert Emery Prud’homme met sur pied un laboratoire ultraspécialisé, unique en Amérique du Nord, pour percer les secrets des macromolécules. Spectroscopes, calorimètres, microscopes de tous genres et appareils de diffraction des rayons X fournissent notamment aux chercheurs des données essentielles pour mieux saisir toute la complexité des mélanges de polymères.

Tout au long de sa carrière, le professeur de Québec s’engage dans une multitude d’autres domaines, le plus souvent en collaboration avec des partenaires industriels tels que Alcan, Bayer (Polysar), Goodyear ou IBM. Il publie au fil des années plus de 200 articles scientifiques et son expertise en chimie physique lui vaudra d’être membre des comités de sélection des subventions de recherche dans ce domaine, au niveau tant fédéral que provincial. Même si l’homme reste plutôt discret, sa réputation dépasse les frontières du Canada. En 1990, il préside le 33e Congrès de l’Union internationale de chimie pure et appliquée (UICPA), la plus grande réunion internationale sur les macromolécules, qui attire 2 500 chercheurs à Montréal.

Depuis 1986, Robert Emery Prud’homme est aussi à la tête du Centre de recherche en sciences et en ingénierie des macromolécules (CERSIM), qu’il a fondé et développé en encourageant d’autres chercheurs à s’intéresser aux fascinants matériaux que sont les polymères. Le CERSIM regroupe aujourd’hui 16 professeurs, plus de 70 étudiants ainsi qu’une vingtaine de professionnels et de chercheurs postdoctoraux. C’est le plus important centre de recherche sur les polymères au Canada et un des principaux en Amérique du Nord. Toujours dans le but de mieux comprendre la chimie de ces matériaux, tout en veillant à leurs applications industrielles, Robert Emery Prud’homme réussit à convaincre chimistes et ingénieurs de se joindre au CERSIM. Ce mariage original de deux disciplines n’est pas courant. Cependant, il est considéré de nos jours comme un modèle d’organisation de la recherche dans ce domaine, et plusieurs centres européens sont sur le point de l’adopter.

À 55 ans, Robert Emery Prud’homme s’enthousiasme pour ses travaux comme au premier jour, même s’il avoue prendre beaucoup de plaisir à ses activités extraprofessionnelles. Beaucoup de lectures – sur l’histoire, qui le passionne depuis toujours, mais aussi des romans : russes, italiens, néerlandais ou espagnols. Un peu de sport, du temps passé en famille, avec ses quatre enfants. Au laboratoire, le chercheur s’attaque cette fois à un nouveau défi, la cristallisation des films minces de polymères. Le choix de ce sujet n’a rien du hasard. « Au niveau scientifique, explique Robert Emery Prud’homme, on connaît encore très mal les phénomènes qui se déroulent à la surface des matériaux ». Toutefois, c’est surtout en pensant à ses étudiants que le professeur a sélectionné ce nouveau thème. Très attaché à la mission d’enseignement que lui confère son statut d’universitaire, Robert Emery Prud’homme met un point d’honneur à proposer des sujets aussi intéressants que prometteurs aux futurs chercheurs qu’il prend plaisir à encadrer. Depuis ses débuts, il a ainsi supervisé près d’une cinquantaine de mémoires de maîtrise, 24 thèses de doctorat et 25 chercheurs postdoctoraux, un record à la Faculté de sciences et de génie de l’Université Laval. On lui doit aussi plus de la moitié des cours donnés au deuxième et au troisième cycle concernant la chimie des polymères, ainsi qu’un manuel destiné aux étudiants de premier cycle. De quoi assurer une relève scientifique bien préparée à concocter les polymères de demain…

Michel Bergeron

Pour la première fois depuis sa création en 1997, le prix Georges-Émile-Lapalme est remis à un scientifique. Ce choix pourra paraître incongru à certains tant la langue et la science semblent appartenir à deux univers distincts de la culture. C’est pourtant au cœur même de cette opinion trop largement répandue que se situe le combat en faveur de l’usage de la langue française dans les sciences pour lequel le docteur Michel Bergeron est aujourd’hui honoré.

Médecin spécialiste en néphrologie, professeur titulaire et chercheur au Département de physiologie de l’Université de Montréal, Michel Bergeron juge cependant nécessaire de souligner d’emblée qu’il est avant tout un scientifique. Selon lui, la volonté bien arrêtée de défendre l’usage de la langue maternelle dans les communications scientifiques, que ce soit le français, l’espagnol ou le portugais, ne condamne aucunement à trahir la vocation du chercheur. Il se veut clair : sa véritable carrière, c’est la science ; et les 33 années qu’il a consacrées à la recherche médicale constituent l’essentiel de sa vie professionnelle. À preuve, le prix Michel-Sarrazin de la Société canadienne de physiologie qu’il a reçu en 1999 pour l’ensemble de son œuvre scientifique. Il se défend donc à juste titre de faire du français scientifique, de la linguistique. « Ce que l’on fait, c’est de la science en français », déclare-t-il avec passion, comme en témoigne d’ailleurs fort éloquemment le rayonnement de la revue internationale médecine/sciences dont il a été l’un des fondateurs et le rédacteur en chef québécois pendant 15 ans.

La nécessité de créer une revue de sciences biomédicales de langue française s’est imposée à l’issue du colloque international sur l’usage du français en science qui s’est tenu à Québec en 1981. La période de gestation de ce projet franco-québécois allait mettre en présence des positions divergentes quant au contenu de la nouvelle revue scientifique. La proposition des représentants québécois « ne correspondait pas à celle que privilégiait la majorité des intervenants en France… ». La position du docteur Michel Bergeron et de ses collègues s’articulait d’abord autour de la carence dans la francophonie d’une revue dans laquelle des éditoriaux prendraient position sur des sujets de recherche actuels : par exemple, doit-on utiliser l’interféron ou que signifie la thérapie génique pour le praticien et le patient ? Aussi, pour les Québécois, cette revue devait être multidisciplinaire afin de favoriser les échanges entre les chercheurs. Et enfin, ces derniers « n’accepteraient que le modèle d’une très grande revue internationale ».

Grâce, entre autres, à l’appui du grand chercheur français Jean Hamburger, qui avait lui-même caressé le projet d’une telle revue, c’est le modèle québécois qui a finalement prévalu. C’est ainsi qu’à raison de 10 numéros par année, médecine/sciences qui est imprimée simultanément en France et au Québec, a publié depuis sa première parution en mars 1985 jusqu’à la fin de l’an 2000 au-delà de 18 000 pages ainsi que des lexiques didactiques, des suppléments, des numéros spéciaux et, au Canada, un trimestriel, devenu bimestriel à l’intention des omnipraticiens : Les Sélections de médecine/sciences. Pour ces derniers, il s’agit d’un instrument unique et primordial pour le maintien et l’élargissement de leur compétence. Canal privilégié pour les chercheurs qui désirent communiquer directement en français les résultats de leurs travaux, médecine/sciences est devenue la première revue multidisciplinaire biomédicale de la francophonie.

Au moment de quitter son poste de rédacteur en chef, Michel Bergeron écrit que « seule une revue prestigieuse pouvait obtenir un tel concours de contenu scientifique, de réflexions philosophiques et éthiques, de signatures prestigieuses ». Malgré toutes les difficultés inhérentes au maintien d’une telle publication – on peut penser au financement et au défi de la diffusion virtuelle –, le pari du docteur Bergeron et de ses collègues de France et du Québec semble bien avoir été tenu. Dans le domaine de la science comme dans les autres, nul hommage ne peut être mieux ressenti que celui de ses pairs. Le rédacteur en chef de la prestigieuse revue Science de Washington, Philip H. Abelson, déclarait lors du dixième anniversaire de la fondation de la revue que, selon lui, « les normes de médecine/sciences égalent ou même excèdent celles de ses contreparties britanniques ou américaines ». Le succès de cette revue de haut niveau prouve avant tout que faire de la science en français n’équivaut nullement à faire de la science à rabais.

Michel Bergeron ne conteste pas le fait que l’anglais se soit imposé, particulièrement au cours des dernières décennies, comme la langue de la « république de la science ». On doit admettre, pense-t-il, que les chercheurs ont besoin d’une langue commune pour communiquer entre eux. Plus : en utilisant l’anglais, nos chercheurs accroissent la renommée de la communauté scientifique francophone. Son engagement se situe plutôt sur le plan de ce que nous appelons aujourd’hui la diversité culturelle. Il revendique pour les individus et les sociétés qui appartiennent à un univers culturel autre qu’anglophone le droit et le pouvoir de nourrir la science et d’être nourris par elle. Il exhorte ces mêmes individus et sociétés à revendiquer ce droit et à s’emparer de ce pouvoir. « Ne pas maîtriser sa langue, c’est, pour le scientifique comme pour le littéraire, se placer en état d’infériorité, car la science a besoin de la précision des mots pour traduire ses concepts. » La science est d’ailleurs un facteur important de l’évolution de la langue comme nous le rappellent tous ces néologismes que nous utilisons quotidiennement. « Un individu, une société qui refusent de s’approprier la science – le langage est la première forme d’appropriation –, écrit-il encore, se condamnent à s’appauvrir. » Il ne faut pas oublier, note le docteur Bergeron, que la science est de loin le facteur sociologique qui apporte le plus de changements dans nos sociétés. Ainsi, une société qui accepterait que la science soit systématiquement dite dans une autre langue que la sienne tournerait le dos à la modernité. Enfin, sur le plan social, s’interroge encore Michel Bergeron, l’éthique n’exige-t-elle pas que le scientifique communique dans la langue de ses concitoyens les résultats d’une recherche qu’ils ont financée ?

Michel Bergeron est professeur titulaire au Département de physiologie de l’Université de Montréal depuis 1975 et en a été le directeur de 1986 à 1993. Il est l’auteur d’importantes découvertes scientifiques et a publié quelque 80 articles dans des revues et ouvrages savants. Ses contributions originales majeures portant sur l’organisation tridimensionnelle et les relations morphofonctionnelles entre les organites de la cellule lui ont valu d’être sollicité pour rédiger des chapitres de traités américains de Néphrologie et de traités de Maladies génétiques. Jouissant d’une reconnaissance internationale, il a été invité comme conférencier dans de nombreux pays des Amériques, d’Asie, d’Afrique et d’Europe. Malgré tout, l’hommage auquel il demeure le plus sensible est le prix à son nom (prix Michel-Bergeron) qu’accorde annuellement l’Association des étudiants aux grades supérieurs de la faculté de médecine de l’Université de Montréal au meilleur travail de vulgarisation scientifique écrit par un étudiant en recherche en sciences de la santé.

Quant au prix Georges-Émile-Lapalme, Michel Bergeron l’accepte avec bonheur et reconnaissance sachant que cette prestigieuse récompense fait ainsi œuvre de réconciliation avec la grande culture humaniste. Il s’en réjouit aussi pour tous les politiques, fonctionnaires, scientifiques et tous les artisans de médecine/sciences qui, en France comme au Québec, ont démontré une foi robuste dans cette aventure. Le premier mérite en revient aux auteurs : ils sont médecine/sciences.

Paul Buissonneau

Comment parler de lui sans utiliser de superlatifs ? Comment parler de lui sans émotion, sans faire appel aux souvenirs d’enfance, sans croire à la magie du théâtre ? Du petit Paul, né à Paris, au personnage hors du commun que tous les Québécois reconnaissent avec affection, il y a une multitude de personnages : ouvrier spécialisé en carrosserie, membre des Compagnons de la chanson, vendeur de disques et de pianos, comédien, metteur en scène, directeur de théâtre ambulant, fondateur de théâtre, amuseur, bousculeur, empêcheur de tourner en rond, provocateur et tendre Picolo, Paul Buissonneau.

Dernier-né d’une famille qui compte déjà trois garçons et une fille, arrivé le 24 décembre 1926, juste à temps pour participer à la chaleur d’un Noël modeste, Paul Buissonneau a traversé très jeune les épreuves qui font d’un enfant un adulte : perte du père, guerre et occupation de Paris, mort de la mère ; à 14 ans Paul Buissonneau travaille en atelier et se débrouille comme un grand avec ses frères et sa sœur.

L’enfant sensible ne saurait se contenter d’être un ouvrier rapide et compétent, il cherche ailleurs sa part de rêve, entre autres au patronage du quartier et dans le scoutisme. Le Théâtre des familles lui ouvre les portes d’un monde qu’il ne cessera de vouloir conquérir, et c’est là qu’il découvre avec ravissement le costumier où s’accumulent les objets les plus hétéroclites. Il a trouvé son moyen d’évasion, son bonheur, sa survie. Être sur les planches ou en coulisse, bricoler des décors et des costumes, jouer, séduire le public, Paul Buissonneau voudra tout expérimenter, tout apprendre. Celui qu’on croit un improvisateur de génie est un travailleur infatigable qui cache une formation solide, des études auprès de grands maîtres, dont Léon Chancerel, et une expérience de la scène qu’il ne doit pas seulement aux Compagnons de la chanson, auxquels il se joint en 1946.

Après quatre années de tournées, Paul Buissonneau quitte les Compagnons. Il arrive à Montréal au début des années cinquante et accepte de petits emplois avant de rencontrer sa chance. Un ami le présente à Claude Robillard, le directeur du Service des parcs de la Ville de Montréal, qui cherche quelqu’un pour diriger La Roulotte qui est déjà en construction. Voilà Paul Buissonneau fonctionnaire municipal. Le théâtre ambulant, qui devait permettre aux enfants de présenter de petits numéros, devient sous son impulsion un vrai théâtre et une pépinière. Les jeunes comédiens qui y font leurs classes portent des noms qui seront célèbres ; Yvon Deschamps, Marcel Sabourin, Clémence Desrochers, Robert Charlebois, Claude Jasmin… la liste peut s’allonger à l’infini. La Roulotte, se promenant de parc en parc, charmera petits et grands chaque été pendant 35 ans.

Paul Buissonneau ne sait pas s’arrêter. À la même époque, en 1956, naît Picolo, personnage enchanteur d’une émission hebdomadaire de la série La Boîte à Surprises. Picolo, c’est Buissonneau. Il écrit les textes, assure la mise en scène, incarne le personnage. Toujours en 1956, il crée la Compagnie du théâtre de Quat’Sous et participe au Festival national d’art dramatique en présentant Orion le tueur, qui remporte deux prix. L’année suivante, il monte La Tour Eiffel qui tue

Buissonneau, qui se définit comme un prolétaire, qui s’étonne et proteste quand on le qualifie d’artiste et de créateur, écrit des textes pour la télévision et le théâtre, met sur pied un centre dramatique dans l’ancien gymnase Campbell et multiplie les mises en scène. Il donne des cours de mime et d’expression corporelle et, conscient de ses responsabilités sociales, accepte avec une générosité qui le caractérise d’aider les groupes de théâtre qui le sollicitent. Son ingéniosité, sa facilité à recréer un monde à partir de quelques objets disparates le rendront célèbre, tout autant que sa manie de collectionner tout ce qu’il touche.

En 1965, cédant à l’insistance de son ami Yvon Deschamps, et découvrant au hasard d’une promenade une synagogue abandonnée, il fonde le Théâtre de Quat’Sous avec Claude Léveillée, Yvon Deschamps et Jean-Louis Millette. La grande aventure du petit théâtre commence, elle ne s’arrêtera plus. Paul Buissonneau, loin des théories et des traditions, s’impose de plus en plus comme un défricheur et un créateur au talent multiforme, comme l’un des moteurs de l’évolution du théâtre québécois. Celui que Jean-Claude Germain qualifie « d’homme carrefour, incontournable et inespéré comme un relais dans une tempête de neige » reste un allumeur qu’on salue avec reconnaissance.

« Il nous a enseigné la transposition théâtrale », dira Michel Tremblay. « Il a marqué l’expression théâtrale par la liberté folle qu’il accordait aux créateurs, par sa rigueur légendaire et par l’audace formelle dont il a fait preuve tout au long de sa carrière », ajoute Lorraine Pintal. Pour sa part, Lothaire Bluteau souligne cette qualité qui fait les grands maîtres : le respect du talent de l’autre : « Il m’a appris un métier, non pas pour que je marche dans ses traces, ni pour que je l’imite, mais pour que je sache ce que je veux et comment je le veux. »

Paul Buissonneau quitte le Théâtre de Quat’Sous en 1989 mais ne s’arrête pas pour autant. Cet homme, qui a à son actif plus de 125 mises en scène pour le théâtre et la télévision, qui a joué d’innombrables rôles, ne saurait prendre sa retraite ; il préfère suivre le conseil qu’il aime donner : « Ne comptez jamais sur rien, ne restez ni sur un échec, ni sur un succès. Commencez toujours autre chose, c’est la suite qui compte. » Il écrit son autobiographie, répond aux demandes qui lui arrivent de partout et continue à préparer des spectacles.

Paul Buissonneau, qui a fait la mise en scène du Barbier de Séville, production récompensée par un Emmy Award à New York, et qui a reçu le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène en 1998, accueille les honneurs avec modestie. Il se déclare immensément heureux, ému et reconnaissant envers ceux et celles qui tout au long de sa vie lui ont fait confiance, car dit-il : « Dans ma vie, les choses arrivent d’elles-mêmes, je reçois toujours des bienfaits. » Il oublie sans doute qu’à celui qui ne calcule pas, il est toujours beaucoup donné. Car Buissonneau ne calcule ni son temps, ni son imagination débridée, ni ses colères, ni son « infinie tendresse », ni son courage, ni sa ténacité. Il ne calcule pas ses rêves.

Pour Paul Buissonneau, avoir été choisi comme lauréat du prix Denise-Pelletier revêt une signification particulière car il garde le précieux souvenir d’une Denise Pelletier dithyrambique, déboulant en coulisse après la représentation de La tour Eiffel qui tue, les bras levés vers le ciel, le verbe haut, criant au génie et arrachant à son mari Basil Zarov ses boutons de manchettes à figures de masques de théâtre pour les offrir à un Buissonneau pour une fois complètement silencieux. Il recevait là son premier trophée.

Victor-Lévy Beaulieu

Victor-Lévy Beaulieu participe de la démesure des personnages qui habitent son œuvre. Autant de livres que d’années vécues, souligne-t-il à la blague, comme pour atténuer l’espèce de vertige que l’on peut éprouver devant une œuvre aussi imposante et singulière. Une bonne trentaine de romans, une douzaine d’essais et autant de pièces de théâtre ; des adaptations pour la télévision comme Race de monde et L’Héritage, et des téléromans comme Montréal P.Q. et Bouscotte. Ce qui est considérable, puisque Victor-Lévy Beaulieu a plus de 20 ans quand paraît son premier ouvrage, un court essai sur Victor Hugo pour lequel il obtient le prix Larousse-Hachette (1967). En 1982, à l’âge de 37 ans, il reçoit coup sur coup le prix Ludger-Duvernay et le Prix Belgique-Canada pour l’ensemble de son œuvre. Au cours des 35 dernières années, Victor-Lévy Beaulieu a construit une œuvre imposante, qui touche à tous les genres et qui est, tant par son imaginaire que par sa langue, l’une des plus importantes de notre littérature. Une œuvre profondément liée à l’évolution culturelle du Québec des dernières décennies.

Pourtant, quand il était jeune, Victor-Lévy Beaulieu rêvait d’être biologiste et de consacrer sa vie à la recherche sur le cerveau. Même s’il ne l’est pas devenu, il continue néanmoins à nourrir ce penchant pour la science. Il s’intéresse à l’astronomie, à la découverte spatiale et au clonage. Il lit une bonne dizaine de livres de science par année. Des revues aussi. Il rappelle au passage qu’il était beaucoup question du cerveau dans Don Quichotte de la Démanche, roman paru en 1975 et pour lequel il a reçu, la même année, le Prix du Gouverneur général. Il regrette que la pédagogie d’aujourd’hui ne fasse pas plus de place à la science. Tout comme il trouve dommage « que la plupart des écrivains se sentent étrangers à cet univers-là et se trouvent ainsi à passer à côté de la société dans laquelle ils vivent ».

Cette orientation nettement humaniste n’est certes pas étrangère à la singularité de l’œuvre et à la philosophie qui la sous-tend. « Le rôle de l’écrivain comme intellectuel, dit-il, est de devancer l’histoire, de voir par ses propres recherches et par son intuition ce que le monde va devenir. » Il doit tenter de comprendre comment les grands courants du passé, sociaux, culturels et politiques, ont façonné nos sociétés. S’interroger sur le fait qu’elles n’avancent pas plus rapidement. Il lui faut être conscient du lien entre l’état de développement du cerveau humain et celui de nos sociétés. On verra là l’influence de celui qui fut son ami, Henri Laborit. En ce sens, Victor-Lévy Beaulieu reproche à la littérature de ne pas emmener le lecteur plus loin « que le simple réquisitoire de ce qui est finalement devenu nul et non avenu ».

Cette exploration passe d’abord et avant tout par le langage. Écrire pour lui, c’est aller plus loin que le langage courant, c’est construire. « Dans l’écriture, il y a la vision des choses, le regard, la critique. » Puis, citant Jean-Paul Sartre, il parle de l’écriture comme du matériau total. Dans une œuvre, tout est déterminé par l’écriture, par le langage. Ce n’est pas tant pour l’histoire qu’elle racontait, que pour le défi que représentait sa construction empruntée à celle de l’opéra et ses dialogues inspirés de l’alexandrin, que Montréal P.Q. demeure aujourd’hui encore, de toutes ses œuvres télévisuelles, la préférée de son auteur. Victor-Lévy Beaulieu s’élève contre tout moralisme au sujet de la langue. Ainsi, dira-t-il, « écrire c’est s’approprier ce que l’on trouve et le métier de l’écrivain, c’est d’en faire une musique, une sonorité qu’il soit impossible de retrouver ailleurs ». C’est donc d’abord et avant tout par le langage que se crée l’univers singulier de Victor-Lévy Beaulieu.

Par l’importance qu’elles accordent à sa région natale, le Bas-du-Fleuve, ses œuvres télévisuelles se situent dans la lignée des grandes séries du passé tout en apportant un renouveau et une dimension humaine qui n’avaient jamais été atteints. Elles retiennent jusqu’à deux millions de téléspectateurs chaque semaine. Elles lui ont valu de gagner trois fois le prix Gémeaux du meilleur texte pour L’Héritage, un prix Anik pour Montréal P.Q. et une fois de plus le prix Gémeaux du meilleur texte pour Bouscotte.

Depuis plus de trois décennies, Victor-Lévy Beaulieu met sa débordante énergie et son audace au service de la littérature d’ici et d’ailleurs, celle d’hier et d’aujourd’hui, ainsi qu’à leurs auteurs. Ses entretiens à la radio et ses essais ont guidé les amateurs de littérature dans l’œuvre et l’univers souvent complexes d’écrivains québécois ou canadiens comme Roger Lemelin, Gratien Gélinas, Yves Thériault, Jacques Ferron et Margaret Atwood. Il leur a aussi proposé une lecture personnelle, intelligente et passionnée d’auteurs américains comme Jack Kerouac et Herman Melville, de géants de la littérature internationale comme Victor Hugo, Voltaire et Léon Tolstoï.

Victor-Lévy Beaulieu a aussi été un éditeur audacieux et novateur. Aux Éditions du Jour, où il est directeur littéraire de 1969 à 1973, il crée la collection Répertoire québécois qu’il orientera vers la publication de textes anciens de notre patrimoine. Il fonde les Éditions de l’Aurore en 1973, les Éditions VLB en 1976 dont il cédera les droits en 1985 et, en 1995, les Éditions Trois-Pistoles. Il ne s’est pas contenté d’écrire. Il a choisi d’être aussi l’un des grands animateurs des lettres québécoises.

Et le théâtre ! En 1991, il reçoit le prix du meilleur texte de l’Association québécoise des critiques de théâtre pour La Maison cassée qui avait été créée l’été même au Caveau-Théâtre de Trois-Pistoles. L’année suivante, on y crée Sophie et Léon qui donne à voir un portrait de la Russie à travers la relation déchirante du couple Tolstoï. Et, en 1997, l’Académie québécoise du théâtre lui remet le Masque de la meilleure production en région pour La Guerre des clochers.

Ses essais littéraires sur Hugo, Tolstoï, Melville ou Ferron témoignent plus que tout de l’inassouvissable curiosité de l’écrivain, de son étonnante mémoire, de son ouverture et de son originalité. Lorsqu’il entreprend de visiter une œuvre, il lit tout, absolument tout, et plusieurs fois. Il ne prend aucune note ; l’écriture se fera de mémoire. Cette démarche s’inscrit en réaction à ces critiques qui opèrent « à partir de grilles d’analyse et qui écrivent comme s’ils n’avaient jamais eu de rapports véritables avec les auteurs dont ils parlent, comme s’ils faisaient de la vivisection ». Ce qui crée le plaisir et donne de l’importance à un livre, dira-t-il, c’est qu’il change quelque chose en nous. Et c’est la relation de son expérience au contact d’une œuvre et d’un auteur qui l’intéresse. Et la forme peut tout aussi bien mêler le récit autobiographique, la biographie, le journal intime, l’essai et la fiction. Réinvention du genre littéraire, selon Gaston Miron. Invention de la critique, selon Louis Hamelin. Pour les deux, les trois tomes de Monsieur Melville sont à ce titre exemplaires et tiennent du chef-d’œuvre.

Jeune, il était heureux sur une terre. Il serait peut-être cultivateur aujourd’hui si sa famille avec ses 13 enfants n’avait dû déménager de Saint-Jean-de-Dieu à Montréal quand il était adolescent. Faute d’argent, les grandes études lui ont été refusées. Puis, de 17 à 19 ans, c’est la polio qui le frappe avec toute l’appréhension que la maladie suscitait à l’époque quant à l’avenir des personnes atteintes. Malgré tout, Victor-Lévy Beaulieu a le sentiment d’être né sous une bonne étoile. « Et ça, dira-t-il, c’est important dans la vie, surtout pour la reconnaissance. » Et c’est à cette bonne étoile qu’il attribue la chance d’être revenu à Trois-Pistoles, d’y vivre de son métier d’écrivain – « les régions, c’est pas prévu pour ça » – et de pouvoir consacrer ses surplus d’énergie et de temps à l’animation culturelle et politique de sa région.

Emil Skamene

Dans les bidonvilles de l’Inde ou de la Colombie, la tuberculose fait encore des ravages. À d’autres endroits, c’est la lèpre qui défigure ses victimes, à raison de 800 000 nouveaux cas recensés chaque année dans le monde. Pourtant, certaines personnes n’attrapent jamais ces terribles maladies, même en vivant en contact étroit avec les bacilles responsables. Pourquoi? C’est ce qu’a découvert le docteur Emil Skamene au début des années 80, contribuant ainsi à mettre en œuvre des stratégies de lutte beaucoup plus efficaces contre ces fléaux.

Emil Skamene naît en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, mais c’est en Tchécoslovaquie qu’il grandit et étudie la médecine, à l’Université Charles. En 1968, l’année du printemps de Prague, il quitte son pays d’adoption avec sa femme et deux valises, et s’installe à Boston pour deux ans, le temps de terminer ses études postdoctorales à la célèbre Harvard Medical School. Quand vient le temps de chercher un poste permanent, les occasions ne manquent pas. Le médecin tchèque choisit Montréal, pour l’environnement scientifique qui lui est offert mais aussi pour l’atmosphère de la ville, sa joie de vivre, dit-il. Il termine sa formation clinique en allergologie et immunologie à l’Université McGill. C’est là qu’il fonde en 1988 le Centre d’étude de la résistance de l’hôte, tout en continuant de suivre ses patients, à l’Hôpital général de Montréal.

Pour prévenir ou guérir les maladies infectieuses, on s’acharnait depuis des décennies à mettre au point des vaccins ou des antibiotiques. Le docteur, lui, cherche à comprendre comment le système immunitaire peut, de lui-même, combattre efficacement ou non ces maladies. À une époque où le programme de décryptage du génome humain n’est encore qu’un projet lointain, le professeur explore la piste génétique. Pendant cinq ans, il élève des souris qu’il croise inlassablement jusqu’à obtenir plusieurs milliers d’individus aux caractéristiques génétiques identiques. Il montre alors que certains individus possèdent des gènes qui les prédisposent aux infections microbiennes ou, au contraire, les protègent par rapport à celles-ci. Avec son équipe, il repère le gène NRAMP dans le génome de souris, puis chez l’être humain, sur un autre chromosome. Ce gène confère à ceux qui en sont porteurs la capacité de résister aux mycobactéries, qui causent des maladies telles que la tuberculose, la lèpre, la leishmaniose ou la salmonellose. L’annonce très médiatisée de ces découvertes fait connaître au grand public le chercheur de l’Université McGill, dont la réputation est acquise depuis longtemps auprès de ses pairs.

Avec ses travaux sur la tuberculose, Emil Skamene ouvre la voie à un nouveau domaine de recherche, l’immunogénétique, qui n’a depuis cessé de se développer, à l’Université McGill comme ailleurs dans le monde. Sous sa direction, les treize chercheurs principaux du Centre et une soixantaine d’étudiants diplômés et de chercheurs postdoctoraux tentent de comprendre comment les gènes influent sur la prolifération de plusieurs maladies, telles que l’hypertension, l’asthme, le diabète ou les cancers. Le médecin sait s’entourer. Choisir les étudiants les plus brillants, travailler d’arrache-pied pour leur fournir les meilleures conditions de travail et les laisser faire preuve d’autonomie et d’initiative, la recette fait ses preuves. Aidés de leur mentor, plusieurs jeunes scientifiques accéderont, par la suite, à des postes clés en recherche, au Canada ou ailleurs. Le docteur Philippe Gros, par exemple, qui a étudié avec le chercheur tchèque les gènes de résistance aux mycobactéries, a reçu notamment le prestigieux Prix international du Howard Hughes Medical Institute en 1997.

En l’espace de quelques années, le docteur Skamene devient rapidement la force motrice du Centre de recherche de l’Hôpital général de Montréal. Il ne compte plus les récompenses : en 1992, il reçoit le prix Izaak-Walton-Killam du Conseil des arts du Canada et le Prix de l’Organisation mondiale de la santé; en 1994, le prix Léo-Pariseau de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences et le Prix de l’American Society for Microbiology, de la Société canadienne d’allergologie et d’immunologie clinique; en 1997, il devient membre (fellow) de la Société royale du Canada; et il est lauréat du Prix de l’excellence en recherche de Merck Frosst Canada en 1999; et la liste est encore longue! Il a aussi dirigé la Société canadienne de recherches cliniques et était chercheur principal au sein du Réseau canadien des maladies génétiques. En outre, il est membre de nombreuses sociétés savantes. En parallèle, Emil Skamene se fait entrepreneur lorsqu’il crée, avec les docteurs Guy Rouleau et Philippe Gros, la compagnie RGS Genome, une société privée de génomique médicale qui exploite notamment les populations de souris congéniques brevetées par le médecin.

Reconnu aussi pour ses capacités de rassembleur – et pour son incroyable ardeur au travail –, Emil Skamene se voit confier de nouvelles responsabilités par l’Université McGill. Depuis 1998, il assume la direction scientifique du tout nouvel Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). La tâche est colossale : le CUSM compte 11 000 employés, dont 910 médecins, 200 chercheurs en sciences fondamentales et 400 chercheurs cliniciens, et gère un budget de 400 millions de dollars, dont 70 millions pour la recherche! Bâtir un nouveau centre de recherche, y intégrer des équipes venant de cinq hôpitaux différents, le tout sur un campus virtuel en attendant la construction de nouvelles installations d’ici 2005, voilà de quoi occuper largement les journées du médecin, sans compter les heures qu’il passe avec ses patients et ses étudiants! Pourtant, Emil Skamene s’est lancé tête baissée dans ce nouveau défi. « Je ne pouvais pas refuser une telle offre », raconte-t-il d’un ton enjoué. Jonglant avec des horaires déraisonnables, dormant peu, le médecin trouve encore le temps de lire romans et biographies, d’écouter de la musique, de voyager et de retrouver ainsi famille et amis à Montréal, à Prague ou à Londres, les villes où se sont établis ses trois enfants. Retourner vivre en République tchèque? Le chercheur n’y compte pas maintenant que ses racines sont fermement ancrées à Montréal. Entre deux rendez-vous, il rêve aussi d’un temps futur où il pourra de nouveau se consacrer à la science. « Je n’ai jamais considéré la recherche comme un métier, raconte-t-il, mais plutôt comme une manière de pouvoir continuer à jouer en étant adulte. » Quant à la retraite, elle n’est certainement pas à l’ordre du jour! En 2004, Emil Skamene présidera un congrès international qui attirera près de 15 000 immunologues à Montréal. De quoi combler quelques trous dans son emploi du temps…

René Jodoin

Collaborateur de la première heure de Norman McLaren, qui fut pour lui un maître et une inspiration, René Jodoin a été le fondateur du studio d’animation du Programme français de l’Office national du film (ONF) et l’instigateur d’une déterminante collaboration entre l’ONF et le Conseil national de recherches du Canada sur l’application du travail par ordinateur au dessin animé. Cet homme discret, à la réflexion profonde, a marqué de manière directe et indirecte l’art de l’animation, et il est devenu lui-même un maître et un inspirateur dont l’influence se fait encore sentir, bien qu’il ait quitté l’ONF en 1985.

Né à Hull en 1920, transplanté à Chambly avec sa famille à l’âge de choisir un métier, René Jodoin sait de façon certaine, dès l’enfance, ce qu’il veut faire dans la vie : dessiner. Il veut aussi que le dessin se traduise dans des applications concrètes, ce qui le pousse vers l’École technique. Mais, s’étant présenté trop tard à l’inscription, il se retrouve finalement à l’École des beaux-arts. Son diplôme acquis, le destin lui fait un nouveau clin d’œil : Norman McLaren, qui est déjà un maître de l’animation à l’ONF, cherche des dessinateurs ; le directeur de l’École des beaux-arts suggère les noms de Jean-Paul Ladouceur et de René Jodoin. McLaren découvre en René Jodoin un jeune homme qui « s’exprime avec douceur et a tout du rêveur introverti ». Sous la direction de McLaren, Jodoin travaille d’abord avec une petite équipe produisant des cartes géographiques, des génériques, des effets spéciaux et des documentaires. Son sens de la poésie de l’image, sa connaissance approfondie du mouvement, sa vision de l’animation, qui dépasse l’approche réductrice du dessin animé pour enfants, ont tôt fait de le distinguer. Le rêveur est un artiste rigoureux, un pédagogue compétent qui parviendra à mener une double carrière d’animateur-réalisateur et d’administrateur. C’est ainsi que, dès 1945, il réalise trois des courts métrages de la série Lets all sing together dont il est le producteur délégué. Déjà son style personnel est perceptible. Quelques formes, quelques bouts de papier soigneusement découpés, René Jodoin met ses dessins, qui deviendront avec le temps de plus en plus géométriques et dépouillés, au service d’une poésie délicate et dansante.

Jodoin quitte l’ONF en 1947 pour un séjour au Mexique. À son retour, il entreprend avec Norman McLaren le tournage de Sphères, un film que les deux artistes coréalisent et qui sera terminé en 1969. Entre-temps, René Jodoin aura vécu de nombreuses expériences professionnelles.

En 1949, il travaille pour la firme Audio Pictures à Toronto, puis devient directeur artistique de Current Publications Limited, qui édite un grand nombre de publications professionnelles dont Modern Medicine of Canada.

Il revient à l’ONF en 1954 et il y restera jusqu’à la retraite. D’abord responsable du programme d’animation pour la production de films destinés à la Défense nationale, René Jodoin collabore étroitement avec Frank Spiller et participe à la production et à la réalisation d’une grande variété de films scientifiques et commandités ; car malgré les fonctions administratives qu’il assume, Jodoin n’abandonne jamais la création. En 1961, il invite le mathématicien anglais Trevor J. Fletcher et collabore avec lui à la réalisation de Four Line ConicsRonde carrée. Sa compétence et ses qualités de pédagogue sont telles qu’en 1963 on lui confie la direction du programme de films scientifiques.

Mais c’est un défi autrement plus grand qui attend René Jodoin en 1966. La mise en place et la conquête d’un secteur français à l’ONF se sont faites poste par poste et quand on demande à René Jodoin d’être le fondateur et le responsable de la section française d’animation de l’ONF, il sait que la tâche ne sera pas facile. Mais cet homme est de la race des calmes pionniers. Les conditions matérielles imposées aux membres de sa petite équipe sont sous le signe de l’austérité ; les bureaux sont installés dans des roulottes, l’hiver l’odeur des chaufferettes à essence empoisonne l’air et l’été la chaleur est insupportable. De cette pauvreté il fera une force. Sous son influence, le studio français privilégie l’approche artisanale ; les artistes sont libres et responsables de leurs œuvres. Les équipes sont petites et travaillent en collégialité, et la polyvalence des talents, la diversité des approches et des sensibilités favorisent une expérimentation qui restera au fil des ans l’un des traits distinctifs du Studio français d’animation. René Jodoin s’attache à former et à encourager les artistes qui l’entourent. Sa patience, sa bienveillance, ses qualités de pédagogue et son sens de la convivialité feront de lui un patron aimé et respecté.

René Jodoin se révèle tout aussi avant-gardiste comme administrateur que comme créateur. Son sens naturel de l’équité le poussera à recruter sans discrimination autant de femmes que d’hommes à une époque où les luttes pour l’égalité n’ont pas encore fait école, mais il affirme que son seul véritable critère sera toujours le talent. Si les enfants et les adultes des années 2000 ne sauraient être étonnés par les images de synthèse et les films entièrement conçus grâce à l’ordinateur, il fallait être visionnaire en 1970 pour s’engager dans la recherche sur la création par ordinateur avec confiance et enthousiasme. C’est pourtant ce que fera René Jodoin en suscitant une collaboration entre l’ONF et le Conseil national de recherches du Canada. Pour Jodoin, l’utilisation de l’ordinateur permet une vérification rapide des hypothèses de travail et de toutes les variables possibles, donnant ainsi à l’artiste une plus grande liberté de création. C’est pour faire progresser les applications de l’ordinateur que René Jodoin a produit des films comme La Faim de Peter Foldes, encore considéré comme un chef-d’œuvre. En 1977, René Jodoin quitte le Studio français d’animation mais reste producteur et réalisateur à l’ONF, ce qui lui permet de consacrer plus de temps à son œuvre personnelle, mais aussi de continuer son travail de producteur. Il prend sa retraite en 1985.

La géométrie joue un rôle important dans l’œuvre de René Jodoin ainsi que l’intention pédagogique qui garde pourtant une légèreté poétique unique. Parmi ses réalisations les plus importantes, il faut retenir Notes sur un triangle (1966), Rectangle et rectangles (1984), Question de forme (1985) et, en 1999, Entre-temps & lieu. On retrouve d’ailleurs ces œuvres réunies dans un coffret de deux vidéocassettes publiées par l’ONF dans la collection Mémoire.

René Jodoin est un homme modeste, son regard brillant garde une lueur d’enfance que ni les ans ni une sagesse naturelle ne sauraient entamer. À plus de 80 ans, il travaille encore à un nouveau projet. Il trouve « merveilleux d’être honoré dans son pays » car « on passe beaucoup de temps avec ce qu’on fait et on doute toujours ». Le cinéma d’animation est pour lui une passion et une vocation et quand il déclare : « Il faut réussir à créer une expérience cinématographique qui est un peu plus qu’un divertissement passager », son interlocuteur comprend l’immense respect de cet homme pour un art qu’il a largement contribué à établir.

Pavel Hamet

Il est médecin, chercheur, administrateur, professeur, père de quatre enfants et grand amateur de poissons tropicaux. Il parle couramment quatre langues (le tchèque, le français, l’anglais et le russe) et compte plus de 350 publications et environ 550 communications scientifiques, dont un bon nombre d’entre elles rédigées en collaboration avec la docteure Joanne Tremblay, son épouse et collègue de longue date. Il est membre d’une trentaine de sociétés savantes canadiennes et étrangères, siège aux conseils d’administration de plusieurs organismes, de Pharmavision Québec à l’Hôpital Sainte-Justine, outre qu’il participe aux conseils de rédaction d’une vingtaine de revues savantes, agit à titre de conseiller scientifique de différentes compagnies de biotechnologies, est titulaire de sept brevets et président de la Société québécoise d’hypertension artérielle… Pavel Hamet semble infatigable, et il se montre toujours souriant et disponible!

Une banale chirurgie est à l’origine de cette carrière impressionnante. À 12 ans, dans la Tchécoslovaquie communiste de l’après-guerre, le jeune Pavel est opéré de l’appendicite. Dès sa sortie de l’hôpital, le garçon prend une décision : il sera médecin. Il poursuit ses études à la prestigieuse Université Charles, à Prague, où il se passionne autant pour la médecine que pour la recherche. Avant même la fin de ses études, il publie deux articles dans des revues savantes! En 1966, Pavel Hamet visite Montréal à l’occasion d’un échange d’étudiants. C’est le coup de foudre. Le Praguois est sidéré par le nombre de trous qui parsèment Montréal : le métro, la Place des arts, etc. On construit même une île! L’année suivante, il quitte définitivement la Tchécoslovaquie, où le travail de chercheur est difficile faute de moyens, et s’installe à Montréal avec un dollar en poche. Ses talents de médecin chercheur n’échappent pas au docteur Jacques Genest, qui lui offre une bourse à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Sa carrière est lancée. En 1972, Pavel Hamet obtient son doctorat à l’Université McGill, tout en terminant sa spécialité en endocrinologie à l’Université de Montréal. En bon Québécois, raconte-t-il en riant, il part alors en pèlerinage aux États-Unis, à l’Université Vanderbilt du Tennessee.

Depuis cette époque, Pavel Hamet s’intéresse à un des plus grands fléaux de notre société, l’hypertension. Ce trouble, qui touche 16 p. 100 des hommes, 13 p. 100 des femmes et environ la moitié des personnes de plus de 55 ans, peut être présent pendant des années sans provoquer aucun symptôme, puis déclencher soudainement un accident vasculo-cérébral ou une crise cardiaque, qui constituent actuellement les principales causes de décès au Canada. En 1975, le chercheur établit son propre laboratoire sur les mécanismes de l’hypertension, à l’IRCM. À cette époque, les médicaments antihypertenseurs provoquent un grand nombre d’effets indésirables. Aujourd’hui, même si les effets secondaires des traitements sont beaucoup moins marqués et si l’on parvient parfois à maîtriser la maladie en adoptant une meilleure hygiène de vie, on connaît encore mal les causes de l’hypertension. Après avoir étudié les processus biologiques responsables de ce trouble pendant plusieurs années, en collaboration avec l’industrie pharmaceutique, le docteur Hamet oriente ses travaux vers la génétique et la médecine préventive, tout en continuant à suivre ses patients.

« J’ai toujours cherché à rapprocher le plus possible la recherche fondamentale des malades, à accélérer le processus qui conduit de la découverte au traitement », explique Pavel Hamet. Son approche multidisciplinaire, qui fait appel autant à la biologie moléculaire qu’à l’épidémiologie ou à la génomique, et l’envergure de sa production scientifique lui valent une réputation internationale exceptionnelle. Médecin par goût, scientifique par défi, Pavel Hamet devient aussi administrateur, « par souci d’efficacité, pour que la science progresse plus vite ». De 1990 à 1997, il assume la direction scientifique de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Puis on le nomme directeur de la recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, où il parvient à réunir des chercheurs venant de trois centres autour d’une mission commune. Malgré toutes ses responsabilités et ses 70 heures de travail hebdomadaires, Pavel Hamet trouve encore le temps de skier, de faire du vélo et de la planche à voile. Pour se détendre, il compte aussi sur ses poissons d’eau salée qui, à l’abri dans de grands aquariums, lui tiennent compagnie chez lui comme à son bureau. « C’est un peu une manière de faire de la plongée pendant mes heures de travail », précise-t-il, en éclatant de rire.

Le médecin a déjà reçu de nombreux prix. En 1972, Pavel Hamet obtient le prix Recherche de la Société canadienne cardiovasculaire et, en 1983, il est nommé Grand Montréalais de l’avenir, dans la catégorie «Médecine». En 1996, il reçoit le Prix du scientifique de renommée de la Société canadienne de recherches cliniques et le Prix d’excellence en recherche de la Société canadienne de cardiologie en 1998. Et Pavel Hamet récolte aussi les distinctions à l’étranger. En 1990, il reçoit le prix Harry Goldblatt de l’American Heart Association, puis la Médaille d’or de l’Académie des sciences de la République tchèque en 1994. La même année, il est nommé professeur honoraire de la Shanghai II Medical University, en Chine. Deux ans plus tard, c’est au tour de l’Académie des hommes de sciences de Roumanie de l’honorer.

Modeste lorsqu’il évoque ses succès, le docteur Hamet s’enthousiasme en parlant de ses projets. Grâce à la génétique, croit-il, on peut espérer rapidement individualiser la médecine préventive, en offrant par exemple aux personnes possédant des gènes de prédisposition à certaines maladies des traitements préventifs qui correspondent exactement à leur profil. Issue majoritairement de quelques familles souches, la population du Québec possède un patrimoine génétique très particulier, que le docteur Hamet entend bien mettre au profit de ses concitoyens. Depuis 1998, il participe activement, en tant que chercheur titulaire, aux travaux de l’Institut interuniversitaire de recherche sur les populations (IREP) et du Centre de médecine génique communautaire, basé à Chicoutimi. Déjà, sous sa gouverne, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) met sur pied un service de médecine génique qui permet une prévention plus ciblée des cancers du sein qui menacent certaines femmes porteuses de gènes de prédisposition à cette maladie. « Et je ne prendrai pas ma retraite avant que la prévention individualisée, un changement majeur en médecine, puisse aussi être appliquée à l’hypertension », insiste-t-il d’un ton enjoué, mais déterminé.

Roland Poulin

« L’art est une aventure dans laquelle on s’engage et qui doit nous conduire où on n’est pas encore allé ; c’est une aventure riche mais angoissante. On ne sait pas où ça peut nous mener. »

Entrer en contact avec une œuvre de Roland Poulin, c’est découvrir inscrite dans la matière un questionnement métaphysique qui rejoint chacun d’entre nous au plus intime de l’être ; c’est chercher avec l’artiste, à travers son œuvre, un début de réponse.

Roland Poulin est né à St. Thomas en Ontario, mais il grandit à Montréal où sa famille s’installe en 1944 ; après ses études primaires et secondaires, indécis sur ses choix d’avenir, il entre sur le marché du travail et cherche la réponse à la question lancinante : Que faire de sa vie ? De petits boulots en petits boulots, il devient assistant-graphiste dans une agence de publicité où un collègue l’entraîne un jour au Musée des beaux-arts de Montréal. C’est là sa première visite au musée ; il a 22 ans et il ne connaît encore rien à la peinture. Il tombe en arrêt devant un tableau, subjugué. Roland Poulin vient de rencontrer son avenir : L’Étoile noire de Paul-Émile Borduas est la lumière qui le guidera désormais. Il a trouvé sa vocation, il ne lui reste plus qu’à devenir peintre.

Ce qui impressionne Poulin dans L’Étoile noire, c’est la générosité du peintre et la découverte de la dimension métaphysique que peut contenir une abstraction alors qu’auparavant, seule la littérature lui paraissait porteuse de réflexion philosophique. Le tableau de Borduas, parce qu’il n’est pas l’illustration d’une réalité mais l’expression de la conception des choses intérieures, répond à ses questions. « Ce que j’ai senti dans le tableau de Borduas, c’est une certaine relativité dans la lecture, et c’est encore avec ça que je travaille aujourd’hui. »

Roland Poulin, dès cet instant, entre en art comme autrefois on entrait en religion. Il s’informe sur Borduas, lit le Refus global, peint, dessine, travaille et se présente au concours d’admission à l’École des beaux-arts où il est refusé. Pour lui, c’est une véritable catastrophe. Mais sa conviction est telle que, loin de se laisser abattre, il s’inscrit aux cours du soir du même établissement et, après deux ans d’études, parvient à se faire parrainer par les professeurs et par atteindre son but : être accepté aux cours de jour. Quatre ans plus tard, en 1969, diplômé de l’École des beaux-arts, Roland Poulin commence à enseigner à la Commission des Écoles catholiques de Montréal, entamant ainsi une longue carrière dans l’enseignement, ce qui lui permettra de gagner sa vie et de consacrer tous ses temps libres à l’art. Car Roland Poulin a une certitude : sa vie entière sera vouée à l’art.

Il travaille quelque temps avec Mario Merola et, petit à petit, s’avance vers la sculpture, vers la matière, vers les objets. Roland Poulin n’est pas encore familier avec les techniques de sculpture, mais il sent qu’il doit explorer l’espace et la matière. Déjà il sait que la tension entre la géométrie et l’irrationnel restera l’élément déterminant de son travail en sculpture. La lumière l’intéresse et il expérimente différents matériaux jusqu’à trouver ce qui lui permet l’expression d’une recherche qui ne cessera d’évoluer, de se modifier et de s’approfondir. Il explore diverses approches, passant des modules d’acrylique transparent illuminés par des tubes de néon, à des œuvres immatérielles utilisant le laser et dont il a éliminé toute référence à l’objet. Il en arrivera cependant à délaisser ce type d’expériences pour entreprendre une démarche qui le mènera à définir son vocabulaire sculptural personnel. Après avoir exploré les possibilités de divers matériaux, il crée et expose des sculptures en ciment, avant de revenir à l’utilisation du bois et, plus tard, à celle du bronze.

Loin des modes, approfondissant le rapport du spectateur avec l’œuvre et les thèmes de la mort et du sacré, Roland Poulin se taille peu à peu une place unique dans le monde de la sculpture. Son apport à l’histoire moderne de la sculpture est désormais incontestable tout autant que la reconnaissance internationale ; pas une année ne s’est écoulée, depuis 1971, sans qu’une œuvre de Poulin ne soit exposée, et ce, non seulement au Québec et ailleurs au Canada, mais aussi aux États-Unis, en Allemagne, en Belgique, en France et en Angleterre. Sa présence dans les musées et la quantité impressionnante d’écrits sur son œuvre font de lui un des artistes contemporains privilégiés. Faut-il souligner que, malgré cette reconnaissance, le sculpteur doit, pour assurer le quotidien, continuer à enseigner ? Après avoir été professeur à l’Université du Québec à Montréal, au Collège du Vieux Montréal, à l’Université Laval, au Collège Brébeuf et à l’Université Concordia, il est toujours professeur de dessin et de sculpture au Département des arts visuels de l’Université d’Ottawa.

Parmi les nombreuses expositions personnelles qui jalonnent le parcours de Roland Poulin, il faut en rappeler deux importantes : une rétrospective au Musée des beaux-arts du Canada en 1994, qui regroupait les œuvres de 15 années, et une autre au Musée d’art contemporain de Montréal en 1999-2000. Soulignons que le dessin, qui tient une place essentielle dans l’œuvre de Poulin, est indissociable de la réflexion du sculpteur.

Roland Poulin a reçu le prix Ozias-Leduc de la Fondation Émile Nelligan en 1992, le prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton du Conseil des arts du Canada en 1996 et le prix Jean-A.-Chalmers en arts visuels remis par la Fondation Chalmers de Toronto.

« Tout mon travail est une recherche de fusion, fusion avec le sol, fusion des éléments entre eux. » Cette fusion dont parle l’artiste se retrouve également dans le rapport qu’il établit avec le spectateur. La production de Roland Poulin, qui rejoint les grands archétypes universels, est d’une rigueur remarquable et d’une absolue fidélité dans le propos ; elle reste toujours personnelle, loin de la facilité, toujours novatrice et audacieuse. Parce que l’artiste cherche l’équilibre entre la figuration et l’abstraction, parce qu’il veut rejoindre toutes les dimensions de l’être, son œuvre atteint directement le spectateur. La sombre beauté de ses sculptures témoigne d’une réflexion sur la spiritualité, sur la vie, sur la croissance et la mort, et évoque de manière très intime la tension intérieure qui en résulte.

Marcel Trudel

Marcel Trudel est un rebelle. À 84 ans, il défend encore ardemment son point de vue et n’hésite pas à affirmer, documents à l’appui, que la Conquête a eu du bon pour le Canada français, quitte à se faire – encore – de nombreux ennemis. Adolescent, l’historien rêve de devenir le Balzac du Canada français. Pourtant, rien dans l’entourage de ce fils de menuisier, orphelin à 5 ans, ne le prédestine aux belles-lettres. Sa famille adoptive le pousse vers la prêtrise, mais, après cinq mois passés au Grand Séminaire de Trois-Rivières, il ne peut s’imaginer curé. Dans les années 30 et 40, il étudie donc la philosophie et les langues, déterminé à faire carrière dans l’enseignement et à gagner ainsi sa vie tout en s’adonnant à l’écriture. Pendant ses études de lettres, à l’Université Laval, il écrit un roman, Vézine, qui sera publié en 1946. Toutefois, c’est en 1945, lorsqu’il explique dans sa thèse de doctorat l’influence de Voltaire au Canada, que Marcel Trudel obtient son premier grand succès. Il y fait montre d’un remarquable talent pour les études historiques qui lui vaut d’être nommé premier professeur d’histoire de l’Université Laval, en 1947. Là, il se penche d’abord sur l’époque du Régime anglais, mais il constate rapidement que la population québécoise connaît encore mal la période précédente de son histoire.

« Dans les années 40 et 50, explique Marcel Trudel, on enseignait une histoire enjolivée de l’époque de la Nouvelle-France, avec ses héros mythiques, Jacques Cartier, Champlain, Maisonneuve ou Jean Talon… » La réalité historique lui apparaît déformée par la vision idéaliste, nationaliste et dévote que présentent les historiens tels que le chanoine Groulx. Marcel Trudel, lui, veut tout connaître de la vraie Nouvelle-France : son histoire politique, militaire, mais surtout sociale. « Je voulais savoir comment les gens vivaient à cette époque, comment ils s’habillaient, ce qu’ils avaient dans leur assiette », raconte-t-il. Inlassablement, l’historien accumule une incroyable quantité de renseignements, fouillant sans relâche les moindres archives personnelles – alors que d’autres se contentent des grandes archives nationales –, les comptes des fabriques et les inventaires les plus divers, jusqu’à être certain qu’aucun document ne lui a échappé.

Sa manière de travailler, aussi minutieuse que rigoureuse, vaut à Marcel Trudel d’être à l’origine d’un véritable renouveau méthodologique, qui donne une orientation plus scientifique aux recherches historiques. Le recours systématique aux sources, leur critique argumentée, la confrontation des témoignages lui font découvrir une Nouvelle-France plus objective, qu’il racontera dans une œuvre colossale, encore inachevée 50 ans plus tard. De 1963 à 1997, Marcel Trudel publie les quatre premiers tomes de son Histoire de la Nouvelle-France, des vaines tentatives d’implantation (1524-1603) à la seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales (1663-1674), pour lesquels il recevra plusieurs distinctions prestigieuses dont le Prix du Gouverneur général en 1967. L’historien a 82 ans lorsque paraît le dixième tome, consacré à la disparition de la Nouvelle-France (1759-1764), en 1999. Aux 612 pages de cet ouvrage, on doit ajouter les 434 pages de son livre Les écolières des Ursulines de Québec, paru la même année! Pendant son demi-siècle de carrière, celui que l’on surnomme parfois « Monsieur Nouvelle-France » a aussi écrit de multiples articles ainsi qu’une quarantaine d’autres ouvrages, tels Louis XVI, le Congrès américain et le Canada, avec lequel il obtient, pour la seconde fois, le prix David du gouvernement du Québec en 1951, ou Le terrier du Saint-Laurent en 1663, qui récolte en 1973 le prix Montcalm en France. L’ensemble de son œuvre est récompensée, notamment par le prix Molson du Conseil des arts du Canada en 1980 et par le prix Macdonald de la Société historique du Canada en 1984. Il est également chevalier de l’Ordre national du Québec, membre de l’Académie des lettres du Québec et officier de l’Ordre du Canada.

Cependant, les travaux de Marcel Trudel attirent aussi sur lui les foudres de ses contemporains, car la vérité qu’il découvre n’est pas toujours très flatteuse pour les héros nationaux. Champlain, montre-t-il par exemple, n’a pas traversé l’Atlantique pour évangéliser les sauvages et cultiver la terre, mais bien pour tirer profit du commerce des fourrures. Et il épousa une fillette de 12 ans… pour sa dot! On reproche souvent à Marcel Trudel de déterrer des sujets scabreux, alors qu’il ne fait que pratiquer le scepticisme méthodologique. En 1960, l’historien choque ses pairs en publiant un essai sur l’esclavage au Canada français, dans lequel il montre, entre autres, que certains évêques, dont Monseigneur de Saint-Vallier, ont à l’époque leurs propres esclaves. Un à un, il recense les 4 000 esclaves que compte alors la Nouvelle-France, sur une population de 60 000 habitants! Ces « révélations », ajoutées à sa nomination en 1962 comme président du Mouvement laïc de langue française à Québec, lui valent de nombreux ennuis. En 1965, las des querelles, il quitte l’Université Laval et l’Institut d’histoire et de géographie qu’il dirigeait depuis neuf ans pour l’Université Carleton, à Ottawa, puis rejoint l’Université d’Ottawa l’année suivante, où il enseigne l’histoire de la Nouvelle-France jusqu’à sa retraite en 1982.

Vulgarisateur et enseignant hors pair, Marcel Trudel forme au cours de sa carrière des dizaines d’étudiants dont plusieurs figurent aujourd’hui parmi les sommités de la recherche en histoire au Canada. Soucieux de rendre sa discipline accessible au plus grand nombre, il produit aussi des manuels et documents destinés aux jeunes, tels que l’Histoire du Canada par les textes, un classique. Issu d’un milieu modeste, il fonde la bourse Théodore-Baril – Mary-Trépanier en souvenir de ses parents adoptifs, pour aider chaque année un jeune de Saint-Narcisse de Champlain, son village natal, à poursuivre des études supérieures.

À 84 ans, malgré des problèmes de vue, l’historien n’abandonne pas la partie. Plus à l’aise à la tribune qu’en société, Marcel Trudel avoue prendre un plaisir fou à raconter sans relâche l’épopée de la Nouvelle-France lors des nombreuses conférences qu’il présente chaque année à l’Université des aînés depuis 1993. Et tous les matins à 9 heures précises, après sa gymnastique, il s’installe devant l’ordinateur, pour écrire inlassablement, grâce à un logiciel qui grossit les caractères à l’écran. Trois ouvrages sous presse, un autre en préparation, Marcel Trudel regrette que le temps lui fasse défaut pour compléter son examen méticuleux des 235 ans de la Nouvelle-France. Toutefois, l’infatigable historien n’a pas écrit son dernier mot…

Carol Couture

Carol Couture se réjouit de ce que le prix Gérard-Morisset marque avant tout la reconnaissance d’une toute nouvelle discipline, d’une nouvelle profession. Au cours des 30 dernières années, l’archivistique s’est affranchie, s’est émancipée et s’est affirmée comme une composante à part entière de la culture et du patrimoine. « Cette reconnaissance et cette émancipation, c’était le but de toute ma vie professionnelle », confie-t-il. Et s’il accepte la désignation de chef de file de ce mouvement, il s’empresse d’ajouter aussitôt qu’il n’était pas seul, loin de là. Il a trouvé sur sa route des professeurs qui l’ont inspiré et encouragé à explorer, à aller plus loin. Des collègues aussi qui ont partagé sa vision et participé à son combat.

Natif de Jonquière, Carol Couture s’intéresse très tôt à l’archivistique. Au Petit Séminaire de Chicoutimi, il travaille avec l’abbé Jean-Paul Simard et, surtout, avec Mgr Victor Tremblay, le fondateur de la Société historique du Saguenay. Il est frappé par l’importance que ces historiens accordent à l’organisation et à la classification des archives pour que les documents aient une véritable signification. L’année même où il obtient son baccalauréat ès arts, l’Association des archivistes du Québec est fondée. Et Mgr Victor Tremblay sera l’une des premières personnalités dont le travail sera honoré par la nouvelle association.

La graine avait été semée. Carol Couture s’inscrit donc à la licence en histoire à l’Université Laval et préfère compléter sa formation par un certificat en archivistique plutôt qu’en enseignement, ce qui était pourtant la norme à l’époque. Ses professeurs, François Beaudin, Robert Garon et Jacques Mathieu, entre autres, ont participé à la fondation de l’Association des archivistes du Québec. Ils sont l’âme de la revue Archives qui paraît en 1969 et parmi les premiers à se rendre à des congrès à l’étranger. Ils encouragent leurs étudiants à explorer et à s’ouvrir aux idées nouvelles. Tout cela dans le contexte d’un Québec en plein éclatement et qui s’ouvre au monde.

Si, en 1972, Carol Couture quitte son premier poste d’archiviste aux Archives nationales du Canada, c’est qu’il pense que celui d’adjoint au directeur du Service des archives de l’Université de Montréal lui permettra de mieux répondre à sa grande interrogation quant au processus de constitution des archives. On lui demande, en effet, d’intervenir en amont de la pratique traditionnelle, c’est-à-dire au niveau de ce que l’on appelait alors le records management, aujourd’hui en français la gestion des archives courantes et intermédiaires. Ces nouvelles responsabilités lui permettent d’explorer les activités des administrateurs de l’Université afin de découvrir comment les archives en découlent et comment l’archiviste peut adéquatement intervenir aussi tôt dans le cycle de vie du document d’archives. En 1976, Carol Couture succède au directeur du Service des archives de l’Université de Montréal. Il est un partisan inconditionnel du travail en équipe. Celle qu’il forme avec Jacques Ducharme et Jean-Yves Rousseau gère si bien les archives de l’Université qu’elle reçoit, en 1981, le Prix de l’Association des archivistes du Québec.

Entre 1972 et 1982, ça bouge beaucoup dans le milieu de l’archivistique au Québec. Dans des articles, des archivistes se demandent s’il n’y aurait pas lieu d’élargir le champ de l’archivistique. Certains répondent par l’affirmative, d’autres prennent partie pour le statu quo. Il y a des tiraillements et des confrontations au sein de l’Association des archivistes. Entre 1976 et 1982, Carol Couture écrit plusieurs textes sur la gestion des archives qui se pratique à l’Université de Montréal. Le désir de rendre compte de cette expérience et de démontrer qu’elle fonctionne bien se concrétise dans un livre réunissant plusieurs collaborateurs qu’il cosigne avec Jean-Yves Rousseau et qui paraît en 1982. Les Archives au XXe siècle : une réponse aux besoins de l’administration et de la recherche est une véritable somme – la première au Québec, voire au Canada – qui élabore une vision nouvelle de l’archivistique ; une vision intégrée qui fait la synthèse du records management américain et de l’archivistique européenne, française en particulier, orientée davantage vers la gestion des archives historiques ou définitives. Ce que propose donc ce livre est ni plus ni moins qu’un modèle original de gestion des archives. Ce qui donne à la pratique archivistique québécoise une dimension et une orientation inédites. On propose de mettre fin à l’archivistique de crise ou de survie. Selon cette vision, l’archiviste devient un rouage essentiel de l’administration d’une institution. Il intervient dès la création des documents ; il en évalue dès lors la valeur patrimoniale et se charge de les gérer et de les protéger durant leur vie administrative. Le livre se vend à plus de 10 000 exemplaires, ce qui est exceptionnel, et devient le manuel de référence dans plusieurs cours d’archivistique. Il sera de plus traduit en anglais et en espagnol.

Les discussions et les débats qui, au cours de la décennie, se déroulent dans le milieu autour de l’archivistique intégrée forcent ses initiateurs à affiner leur argumentaire et à rechercher des alliés. Si bien qu’ils se montrent fort bien préparés lorsque le projet de loi sur les archives est déposé à Québec en 1983. Ce dernier ne correspond nullement à leurs attentes. Carol Couture et son équipe de l’Université de Montréal prennent la tête d’un vaste mouvement qui va amener le gouvernement à retirer son projet de loi pour en présenter un autre en tous points conforme aux vœux des réformateurs. La définition des archives et de l’archivistique que la Loi sur les archives retiendra sera celle de l’archivistique intégrée. La nouvelle discipline et la nouvelle profession dont rêvait Carol Couture depuis tant d’années reçoivent enfin leur consécration. L’organisation des archives dans les institutions publiques et privées en est transformée.

Carol Couture, qui entre-temps avait commencé à enseigner à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, convainc la direction de créer un certificat de premier cycle en archivistique et une option au niveau de la maîtrise. Comme il l’avait envisagé, les nouveaux programmes nécessitent l’embauche de professeurs qui devront partager leur temps entre l’enseignement et la recherche. Il est convaincu que la recherche favorise la formulation de problématiques propres à l’archivistique et oblige à concourir pour les subventions. C’est dans ce contexte que Jean-Yves Rousseau et Carol Couture publient en 1994 Les Fondements de la discipline archivistique dont une traduction en portugais est parue en 1998. Ils créent par la même occasion la collection Gestion de l’information aux Presses de l’Université du Québec. Et en 1999, Carol Couture lance Les Fonctions de l’archivistique contemporaine. Notons que ce dernier ouvrage a mérité le prix Jacques-Ducharme 2001 de l’Association des archivistes du Québec.

En plus d’enseigner et de faire de la recherche, Carol Couture est appelé en consultation auprès d’institutions nationales et internationales. Il sera le premier à occuper le poste de président de la Section pour l’enseignement de l’archivistique et la formation des archivistes du Conseil international des archives. Pendant trois ans, il participe à l’évaluation complète de la politique de gestion des archives du Comité international de la Croix-Rouge à Genève. Il est aussi consultant auprès de l’UNESCO. De 1985 à 2001, il a été sollicité comme animateur et conférencier au Canada et dans divers pays d’Amérique, d’Europe, d’Asie et d’Afrique. Jamais il n’hésite à aller faire part à l’étranger de l’expérience archivistique québécoise.

L’année 2001 est pour Carol Couture celle d’une double reconnaissance. Il devient le deuxième archiviste en Amérique du Nord à occuper le poste de directeur d’une école de bibliothéconomie et des sciences de l’information. Et le prix Gérard-Morisset souligne à travers lui que les archives sont maintenant une composante fondamentale et reconnue du patrimoine québécois.

Jean Davignon

En écoutant Jean Davignon retracer les étapes de sa longue carrière, on fait la connaissance de plusieurs personnages aussi attachants les uns que les autres. Bien avant d’évoquer ses travaux de recherche clinique en lipidologie (étude des lipides du sang) reconnus mondialement, Jean Davignon préfère parler des hommes et des femmes qui ont marqué son existence. Il y a, notamment, Rita, sa compagne depuis 39 ans, dont il n’a de cesse de louer les multiples talents, les yeux pétillants d’amour derrière ses lunettes de sexagénaire.

Une expertise qui dépasse les frontières

Après des études de médecine à l’Université de Montréal, qu’il termine avec la mention summa cum laude à l’âge de 22 ans, Jean Davignon opte pour la recherche. Il se joint à l’Hôtel-Dieu de Montréal, au groupe du docteur Jacques Genest, futur fondateur de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Le docteur Davignon y étudie le rôle des hormones surrénaliennes dans l’hypertension et s’initie à la médecine vasculaire. Il est l’un des premiers Canadiens français travaillant dans un hôpital francophone à obtenir une maîtrise en médecine expérimentale de l’Université McGill.

Jean Davignon quitte le Québec au début des années 60, en direction de Rochester au Minnesota et de la célèbre clinique Mayo, berceau de la médecine vasculaire en Amérique. Pendant trois ans, il y complète sa spécialité en médecine interne. Appréciant profondément le respect accordé aux patients, il décide d’y parfaire ses connaissances en matière de physiologie vasculaire avec le docteur John T. Shepherd. Son goût pour la recherche dans le domaine cardiovasculaire s’accroît et il passe trois autres années à l’Université Rockefeller, à New York, dans le laboratoire d’un des maîtres à penser de la recherche clinique en lipidologie, le docteur E.H. Ahrens. « Ces années comptent parmi les meilleurs moments de ma vie », précise Jean Davignon. Acceptant l’invitation du docteur Jacques Genest, il revient à Montréal pour se joindre
à l’IRCM nouvellement fondé. De 1967 à 1972, la prestigieuse bourse Markle en médecine académique contribue à l’établissement d’un laboratoire de recherche sur les dyslipidémies et l’athérosclérose, relié à une clinique de nutrition, de métabolisme et d’athérosclérose.
L’équipe de Jean Davignon, qui s’élargit et compte jusqu’à une quarantaine de collaborateurs, acquiert vite une réputation d’excellence en matière de lipidologie, jamais démentie depuis.

Une curiosité insatiable

« Quand je regarde l’ensemble de mes travaux, je constate que ma curiosité m’a entraîné à explorer un vaste territoire », note Jean Davignon. Constamment stimulé par les avancées dans sa spécialité et toujours avide d’établir des ponts entre les différentes disciplines, il s’illustre dans des domaines aussi variés que la nutrition, la génétique et la pharmacologie clinique. Cependant, un thème central revient toujours : la compréhension des processus complexes qui régissent les maladies liées aux lipides et au système vasculaire, comme l’hypercholestérolémie. Ses travaux sur les hyperlipidémies héréditaires, fréquentes au Québec, l’ont conduit à découvrir, entre autres, cinq mutations d’un gène engendrant une hausse anormale du taux de « mauvais » cholestérol dans le sang, expliquant environ 80 p. 100
des cas d’hypercholestérolémie familiale chez les Canadiens-français. En compagnie du généticien des populations, Charles F. Sing, de l’Université du Michigan, il démontre l’importance de l’apolipoprotéine E parmi les facteurs qui modulent la susceptibilité aux maladies cardiovasculaires. Tout au long de ses 33 années de carrière à l’IRCM, le docteur Davignon dirige aussi de nombreuses études cliniques ayant pour objet de vérifier l’efficacité de médicaments hypolipidémiants.

Parallèlement, sa clinique reçoit plus de 8 000 patients par an. Elle lui permet de se pencher sur certains cas inusités, qui lui servent souvent de point de départ pour des avancées originales : « Mettre à profit la recherche fondamentale au service de la santé, et s’appuyer sur des patients pour faire avancer les découvertes est passionnant. » Jean Davignon, avec son enthousiasme communicatif, s’est beaucoup appliqué à établir des liens entre chercheurs cliniciens et chercheurs fondamentalistes. De ses discussions avec des patients parfois gravement atteints, à qui il accorde une attention empreinte d’une grande humanité, le médecin tire une source de motivation sans cesse renouvelée et l’énergie nécessaire pour consacrer un temps considérable à son travail. Très sollicité, Jean Davignon prononce près de 30 conférences chaque année partout dans le monde. En 1994, il préside, à Montréal, le Xe Symposium international sur l’athérosclérose qui obtient un succès retentissant. Membre de plusieurs sociétés savantes, il est aussi lauréat de nombreuses distinctions : un doctorat honoris causa de l’Université Paul Sabatier de Toulouse (1992), la médaille FNG Starr de l’Association médicale canadienne (1993), la Grande Médaille d’or du centenaire de l’Institut Pasteur de Lille (1994), l’Ordre du Canada (1995) et le Prix de la carrière scientifique de l’Association des médecins
de langue française du Canada (1996). Le docteur Davignon s’avoue toujours étonné et un peu intimidé par les honneurs, lui qui, dans sa vie, a connu tant de personnes remarquables. Il s’en dit par contre très heureux puisqu’il y voit une reconnaissance pour la qualité du travail,
le dévouement et la loyauté de toute l’équipe qui collabore avec lui.

Sa légendaire curiosité, toujours intacte, est entretenue par le bonheur d’apprendre et la joie de transmettre la connaissance. « J’ai beaucoup de plaisir en ce moment à étudier les effets pléiotropes des médicaments, c’est-à-dire les effets autres que ceux qui sont recherchés au point de départ », précise Jean Davignon. Il se passionne aussi pour les applications biologiques de la théorie de la complexité. Son bureau couvert de piles de documents, ses deux ordinateurs et une liste interminable de messages en attente trahissent une activité intense, reflet d’une carrière bien remplie.

Jacques Hurtubise

« Ce que j’ai à dire est sur la toile. » Le peintre
Jacques Hurtubise est un homme paradoxal. Sous l’apparente simplicité
se cache la complexité d’un artiste qui, depuis quatre décennies,
parvient à inscrire sur la toile toutes les pulsions, les violences et
les subtilités des forces vitales, et ce, en contrôlant et en organisant
les « accidents » afin qu’ils expriment ses visions intérieures.
Immergé dans l’art, il repousse sans cesse les frontières de sa
recherche et de son expression, et son œuvre, à la fois brutale
et d’une extrême sensibilité, étourdissante et envoûtante,
reflète une personnalité et une approche de la vie d’une rare
singularité.

Jacques Hurtubise n’attendra pas le diplôme de l’École des beaux-arts
de Montréal, où il s’inscrit à l’âge de 17 ans, pour
exposer. Dès 1957, il participe au Salon du printemps à Montréal.
Il termine ses études en 1960 et, grâce à la bourse Max
Beckmann, part vivre neuf mois à New York. Il s’imprègne de la
peinture américaine, revient à Montréal et peint. Entre
l’influence des automatistes et celle des grands noms américains, il
a trouvé sa propre expression. Il présente sa première
exposition importante en 1961, à la Galerie XII du Musée des beaux-arts
de Montréal. Ensuite il participera à de nombreuses expositions,
tant au Québec qu’ailleurs au Canada et aux États-Unis.

Au début des années soixante-dix, Jacques Hurtubise présente
sa première grande exposition accompagnée d’un catalogue, d’abord
au Musée du Québec puis au Musée d’art contemporain de
Montréal. Le peintre multiplie les expériences, utilise les couleurs
avec audace, réalise des tableaux lumineux avec néons et lumières
incandescentes. Cependant, il revient vite à la peinture et explore le
noir avec la série célèbre des tableaux blackout
à peine éclairés de touches de couleurs fluorescentes.
Ce sera plus tard la série Zoozoom (1992) qui repousse les limites
de la représentation zoomorphique. Les expositions importantes se succèdent,
dont celle du Musée des beaux-arts de Montréal en 1998 assortie
d’un catalogue, Jacques Hurtubise : quatre décennies image par image.

Tous les matins, dès l’aube, Jacques Hurtubise reprend ses pinceaux,
retrouve la toile et travaille. « Il faut que le tableau soit envoûtant.
On cherche toujours la façon la plus explosive de sortir quelque chose,
de faire sortir la vie du tableau. » Ses œuvres, il les aime ou il
les brûle. Inlassable, il recommence et s’acharne jusqu’à ce qu’il
soit parvenu à exprimer ce qu’il veut. Toute sa vie est habitée
de ce tableau qu’il cherche, qui le hante. Cette obsession du peintre, cette
énergie contenue dans la toile expliquent sans doute l’effet d’envoûtement
que produisent ses œuvres.

Gilles Brassard

Gilles Brassard existe-t-il vraiment ou est-il le fruit de l’imagination débridée
d’un écrivain de science-fiction? À l’entendre raconter sa vie,
on pourrait presque se poser la question. Surdoué, bardé de prix
prestigieux, il déjoue les espions les plus perspicaces, fait figure
de pionnier de l’informatique quantique et jette les bases théoriques,
avec cinq autres chercheurs, du concept de la « téléportation
 ». Avec lui, on parle d’« intrication », d’« univers
parallèles », de « théorie de l’information quantique
 ». Ou plutôt on l’écoute sagement expliquer, dans un langage
clair et adapté au degré de connaissance de son interlocuteur,
des concepts aussi fascinants que déconcertants. Pourtant, l’homme n’a
rien du savant fou. Il cache une certaine timidité derrière sa
barbe noire, et c’est avec le même regard brillant d’une intelligence
rare qu’il évoque, en toute simplicité, ses prochaines vacances
en camping avec ses deux filles ou son goût pour la cuisine.

De la cryptographie quantique…

Dans le Montréal des années 60, à l’âge où
certains rêvent de devenir pompier ou champion olympique, Gilles Brassard,
lui, s’enthousiasme pour les maths que son grand frère Robert, de six
années son aîné, lui enseigne par plaisir. La chose est
entendue, il sera mathématicien. Au primaire, il maîtrise déjà
le calcul différentiel. À 13 ans, il entre à l’Université
de Montréal où il passe un temps fou à jouer avec l’unique
gros ordinateur à cartes perforées de l’établissement.
Au cours de son doctorat en informatique théorique à la prestigieuse
Université Cornell, Gilles Brassard tombe sur une publication révolutionnaire
traitant de cryptographie, la science du codage secret, jusque-là chasse
gardée des militaires : « J’ai été fasciné
par l’élégance mathématique du concept. » Il oriente
aussitôt son doctorat vers cette discipline pourtant peu usitée
à l’époque dans le monde académique.

À 24 ans, Gilles Brassard est nommé professeur adjoint à
l’Université de Montréal. Quelques mois plus tard, en octobre
1979, il présente ses résultats lors d’un congrès international
à Porto Rico. C’est à cette occasion qu’un pur étranger
l’aborde à la nage pour lui parler de billets de banque quantiques impossibles
à contrefaire. Il s’agit de Charles Bennett, physicien, qui travaille
chez IBM. De cette rencontre naîtra la cryptographie quantique. Grâce
aux propriétés fondamentales de l’information quantique, la moindre
tentative d’interception d’un message codé par leur technique altère
aussitôt celui-ci. Le message est ainsi parfaitement protégé
des espions. Bien que les deux chercheurs considèrent initialement ce
sujet comme un amusement en marge de leurs travaux plus sérieux, leur
recherche en cryptographie quantique prend rapidement de l’ampleur. Il leur
faudra dix ans pour peaufiner l’idée originale et construire, avec l’aide
de trois étudiants, un premier prototype qui leur permettra de convaincre
la communauté scientifique, jusqu’alors sceptique, du bien-fondé
de leur théorie.

Toutefois, Gilles Brassard ne va pas en rester là. Depuis ses origines,
la théorie de l’information a toujours été basée
sur une conception classique du monde physique, héritée de Newton.
L’ordinateur fonctionne avec des bits, succession de 0 et de 1, qui traduisent
l’aptitude des électrons à circuler ou non dans un matériau
semi-conducteur comme le silicium. Pourtant, on sait depuis le début
du XXe siècle que l’Univers est régi par les lois bien différentes,
souvent contre-intuitives, de la mécanique quantique. Par exemple, une
particule peut se trouver en plusieurs endroits simultanément et le fait
de vouloir en mesurer la position perturbe celle-ci inévitablement. Quelle
influence cette réalité pourrait-elle avoir sur la façon
de traiter l’information? Voilà la question, ô combien complexe
et presque ésotérique pour le commun des mortels, à laquelle
Gilles Brassard décide de se consacrer. Ses découvertes théoriques
pourraient conduire à une révolution sans précédent
en informatique depuis l’invention du transistor : « Avec un ordinateur
quantique utilisant seulement un millier de particules, on pourrait faire rapidement
un calcul qu’un ordinateur classique de la taille de l’Univers ne parviendrait
pas à effectuer avant l’extinction du Soleil. » Difficile à
admettre pour le profane, mais parfaitement clair pour un esprit aussi vif que
celui de Gilles Brassard.

Même si l’ordinateur quantique n’est pas pour demain – il serait très
difficile à mettre au point techniquement -, les travaux du chercheur
commencent à trouver des applications. En Suisse, un prototype de cryptographie
quantique relie Nyon à Genève par l’entremise d’une fibre optique
de 23 km passant sous le lac Léman. Grâce à cet appareil,
deux interlocuteurs peuvent s’échanger de l’information strictement confidentielle.

… à la téléportation quantique

Au début des années 90, Gilles Brassard se tourne vers des applications
encore plus futuristes de l’information quantique. Avec cinq autres chercheurs,
notamment ses amis Charles Bennett et Claude Crépeau, il invente le concept
de téléportation quantique dont la réalisation expérimentale
subséquente est sélectionnée par le prestigieux journal
Science comme faisant partie des dix exploits scientifiques les plus
importants de 1998. En apparence, on frôle la science-fiction. Pas question
cependant de transporter instantanément des personnes d’un bout à
l’autre de l’Univers! Pour l’instant, seuls des photons – des particules de
lumière – ont pu être téléportés sur une distance
de quelques mètres.

Gilles Brassard est aujourd’hui considéré comme l’un des plus
brillants informaticiens au monde. Il fait partie, depuis 1998, des 100 membres
étrangers de l’Académie des sciences de Lettonie. Il vient également
de se voir octroyer en 2001 la Chaire de recherche du Canada en informatique
quantique lors du premier concours de ce nouveau programme fédéral
prestigieux. Malgré tout, le chercheur reste d’une simplicité
déconcertante. Habitué à jongler avec les concepts les
plus abstraits, il n’hésite pas à faire rêver des jeunes
en leur parlant de ses travaux lors de conférences dans les écoles
ou à l’occasion de la Super Expo-sciences Bell. Ce visionnaire, qu’aucune
idée a priori farfelue ne semble dérouter, rêve du jour
où la mécanique quantique sera enseignée à l’école,
en lieu et place de la physique newtonienne que l’on sait pourtant incorrecte
: « C’est comme si l’on enseignait les mathématiques avec des chiffres
romains! En n’initiant pas les jeunes aux théories quantiques, on ralentit
considérablement les progrès de la science. » « Impossible
 » , répondront certains. Comme la téléportation?

Michael Brecher

L’étude des relations internationales

Le 29 septembre 1938, les accords de Munich donnent à Hitler le territoire
des Sudètes, en Tchécoslovaquie. La Seconde Guerre mondiale n’est
plus très loin. À Montréal, jour après jour, Michael
Brecher découpe les articles de presse relatifs aux événements
qui se déroulent à des milliers de kilomètres de chez lui.
Jeune juif anglophone en terre francophone et catholique, à 11 ans, il
suit la guerre d’Espagne dans les journaux. Tant d’horreur le trouble profondément.
Toutefois, comment agir pour éradiquer la guerre, l’injustice ou la pauvreté?
Le jeune Michael réalise que les intellectuels jouent un rôle majeur
dans la lutte pour les droits de la personne. « L’université n’est
pas une tour d’ivoire : elle mobilise des ressources intellectuelles pour combattre
les grands maux du siècle et permet d’éduquer un grand nombre
de personnes à des préoccupations telles que la paix, la réconciliation,
la compréhension mutuelle », insiste-t-il déjà. Son
idée est faite : il consacrera sa vie à étudier les relations
internationales.

Une fascination pour l’Asie du Sud

En 1946, après des études de sciences politiques et économiques
à l’Université McGill, Michael Brecher entreprend des études
de troisième cycle à l’Université Yale, où il analyse
le conflit qui oppose l’Inde et le Pakistan à propos de la région
du Cachemire : « Tout dans ce pays m’attirait irrésistiblement
: l’histoire, les relations raciales, la politique, l’organisation sociale…
 » Sa thèse est le premier ouvrage d’un Occidental sur ce conflit.

Michael Brecher part ensuite en Israël, pays dont il se sent proche idéologiquement.
Il y étudie, passe six mois dans un kibboutz et se marie avec Eva, une
jeune Israélienne qui l’a accompagné tout au cours de son voyage
de découvertes, aujourd’hui mère de leurs trois enfants. En 1952,
il retourne à l’Université McGill, à laquelle il restera
fidèle. Il y est actuellement titulaire de la Chaire Angus de sciences
politiques.

Dès ses débuts, Michael Brecher se fait remarquer. Sa biographie
politique du leader indien Jawaharlal Nehru (1959) reçoit le prix Watumull
de la prestigieuse American Historical Association et sera traduite en hindi,
en allemand, en italien et en japonais. Observateur privilégié
des premiers pas de l’Inde indépendante, Michael Brecher s’entretient
avec Lord Mountbatten en Angleterre, puis voyage en Inde aux côtés
de Nehru. Près de 50 ans plus tard, l’homme se souvient du choc de sa
première rencontre avec l’Inde : « Des dizaines de milliers de
personnes vivaient dans les rues de Bombay, à la limite de la survie.
C’était bouleversant. »

En quelques années, Michael Brecher devient un des meilleurs spécialistes
mondiaux de la politique de l’Asie du Sud. Auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages
sur cette région du monde, publiés par des éditeurs aussi
prestigieux que Oxford University Press, il est alors l’un des seuls indianistes
canadiens. En 1968, il fonde le Shastri Indo-Canadian Institute, véritable
pont culturel entre le Canada et l’Asie qui regroupe aujourd’hui 25 universités
et bibliothèques canadiennes.

La compréhension des conflits

À la fin des années 60, le politologue se sent de nouveau attiré
par Israël. Professeur invité à l’Université hébraïque
de Jérusalem de 1970 à 1974, il étudie la politique étrangère
du pays. Témoin de la période troublée qui suit la guerre
des Six Jours et précède la guerre du Kippour, Michael Brecher
publie The Foreign Policy System of Israël (1973), récompensé
par le prix Woodrow Wilson de l’American Political Science Association.

Le chercheur entame ensuite le troisième volet de sa carrière
: « J’ai voulu comprendre ce qu’est réellement une crise. En quoi
diffère-t-elle d’un conflit, d’une guerre? Quelles sont les conditions
nécessaires et suffisantes pour qu’elle se produise? Comment expliquer
le comportement des acteurs en cause, les jeux de pouvoir, l’engagement des
organisations internationales? » À partir de cette réflexion,
Michael Brecher construit un modèle théorique de gestion de crise
rapidement reconnu par la communauté universitaire internationale et
par les décideurs de pays en crise. En 1975, il fonde l’International
Crisis Behaviour Project (ICBP), qui regroupe des chercheurs du monde entier
sur ce sujet peu étudié. Le politologue se lance alors dans l’analyse
systématique des crises qui ont marqué le XXe siècle dans
le monde et publie son dix-septième ouvrage, A Study of Crisis (1997),
un travail colossal de plus de 1 000 pages.

Une influence indéniable

En près d’un demi-siècle de carrière, Michael Brecher
aura une profonde influence sur les études internationales. Il parviendra
à se hisser au rang de la poignée de grands esprits qui feront
preuve de leadership intellectuel pendant plus de deux générations.
En 1986, il reçoit de l’Université McGill le prix Fieldhouse d’excellence
en enseignement et en 2000 le Prix d’excellence en recherche de la Faculté
des arts de la même université. Nombre de ses étudiants
sont aujourd’hui professeurs, politiciens ou diplomates dans divers pays.

Pour souligner le nouveau millénaire, Michael Brecher choisit de se
lancer dans un ambitieux projet : avec 50 auteurs de différents pays,
il prépare un ouvrage en plusieurs volumes qui fera le point sur les
études internationales. La sortie est prévue pour 2002.

1953 Doctorat en relations internationales de l’Université Yale
1954- Professeur au Département de sciences politiques de l’Université
McGill

Bernard Coupal

Grâce à Bernard Coupal, des dizaines de jeunes chercheurs ont
pu mettre à profit leurs découvertes et créer leur entreprise
de haute technologie. Biosignal, SinalGene, Biomatrix, Neurochm, Nexia…
Parmi la centaine de firmes de biotechnologies que compte le Québec,
plus du tiers lui reconnaissent un droit de paternité. Soutenue par une
vision, une crédibilité et un leadership reconnus dans les milieux
d’affaires et scientifiques, la carrière de Bernard Coupal s’apparente
étroitement aux réalisations de Lionel Boulet, dont le prix du
même nom honore la mémoire.

Pourtant, c’est un homme effacé et peu bavard qui évoque son
cheminement professionnel avec une humilité surprenante : « J’ai
réussi grâce à ma formation d’ingénieur qui ouvre
à tout, à des concours de circonstances, à beaucoup de
chance et au soutien de mes proches. » Heureusement que Bernard Coupal
a tout de même l’art de provoquer! Bourreau de travail (il est à
pied d’œuvre dès six heures du matin), décideur hors pair,
ambitieux, celui qui se définit comme « une espèce de trait
d’union entre le monde de la finance et celui de la recherche » a toujours
su capter au vol les occasions favorables.

D’abord un professeur et un chercheur reconnu…

Bernard Coupal découvre les sciences et le génie grâce
à un professeur du Séminaire de Saint-Jean. À l’époque,
on choisit la médecine, le droit ou la prêtrise. Lui veut enseigner,
comme sa mère institutrice, et rêve d’une carrière de chercheur
universitaire. À son retour de l’Université de Floride, où
il obtient son doctorat en génie chimique en 1965, il fonde le Département
de génie chimique de l’Université de Sherbrooke où il mène
des recherches sur le contrôle industriel. Après sept ans, il profite
d’une année sabbatique pour exercer son métier d’ingénieur,
au sein de la firme Lavalin : « Je partais pour un an, mais j’ai tellement
aimé l’expérience que j’y suis resté douze ans. »
L’ingénieur n’abandonne pas pour autant son poste de professeur, ni ses
recherches et ses cours. Entre Sherbrooke et Montréal, il mène
une vie fort occupée : « J’avais le meilleur des deux mondes et
je voulais en profiter. » Inventif et soucieux de trouver des retombées
à ses recherches au Québec, il s’intéresse de près
à la tourbe, une ressource abondante mais sous-exploitée. Il fait
la preuve des vertus absorbantes de cette matière organique lors d’un
déversement pétrolier en Nouvelle-Écosse. En collaboration
avec un collègue, il invente une nouvelle génération d’absorbants
hygiéniques à base de tourbe, que la multinationale Johnson &
Johnson commercialise dans quatorze pays. Il dépose un autre brevet pour
récupérer et éliminer, avec de la tourbe, les métaux
lourds présents dans les eaux polluées.

… puis un homme d’affaires respecté

En 1986, le Conseil national de recherches du Canada lui offre la direction
générale du tout nouvel Institut de recherche en biotechnologie
de Montréal (IRB). Bernard Coupal hésite. L’idée de devenir
fonctionnaire ne lui plaît guère, mais les défis et les
moyens mis à sa disposition l’attirent. Il accepte donc et, en quatre
ans, il fait de l’IRB un centre d’excellence, orienté vers des applications
industrielles, où il encourage les jeunes chercheurs à fonder
leur propre entreprise. Allergique à toute forme de bureaucratie, il
se lance en 1990 dans une nouvelle aventure et fonde BioCapital, avec le financier
Normand Balthazard. C’est la première compagnie de capital de risque
québécoise spécialisée dans l’investissement technologique.
Après avoir touché au génie chimique, à la mécanique,
à l’environnement et aux biotechnologies, le voilà dans la finance
: « Normand a été mon maître pour les affaires. »
Ensemble, les deux hommes conçoivent une dizaine de nouvelles entreprises
en moins de deux ans. Un succès qui ne passe pas inaperçu et qui
vaut à Bernard Coupal le poste de premier président-directeur
général de la société Innovatech du Grand Montréal,
créée par le gouvernement du Québec pour aider des entrepreneurs
de haute technologie à se lancer en affaires. « Innovatech constitue
ma plus grande fierté » , précise l’ingénieur. En
cinq ans, il en fait une société crédible, synonyme d’investissements
technologiques et de rapidité de décision, à mille lieues
du type de lourde machine administrative qu’il abhorre. « Pas question
de s’embarrasser dans les détails! », de dire Bernard Coupal. Et
les résultats sont au rendez-vous : 60 entreprises créées
en cinq ans, 2 300 emplois et un taux de rendement annualisé de 19,6
p. 100 dans le cas des actions du portefeuille d’Innovatech.

De défis en défis

En 1997, le goût du changement le pousse à accepter la proposition
de Sofinov, une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec,
ainsi que de la Banque de développement du Canada, qui l’invitent toutes
deux à démarrer une société d’investissements technologiques
en amont du capital de risque. C’est T2C2, dotée d’un capital initial
de 62,5 millions de dollars. La compagnie a pour mission de repérer,
parmi les scientifiques, ceux dont l’ambition, la qualité des travaux
et la compétence pourraient conduire à la mise en marché
de produits et de les aider à se lancer en affaires. L’ingénieur
qui conjugue l’expérience d’un ancien chercheur avec celle d’un gestionnaire
aguerri inspire confiance, convainc et réussit. Avec une douzaine de
personnes, accompagné de ses plus fidèles collaborateurs, il a
déjà concrétisé une trentaine de projets en trois
ans, dont la majorité proviennent d’universités québécoises.
Le plus gratifiant? « Donner aux jeunes la chance de se lancer en affaires.
 »

À 67 ans, l’ingénieur annonce, à la fin du mois de mars
2001, la création d’un second fonds d’investissement appelé T2C2/Bio
2000 s.e.c., totalisant 94 millions de dollars. Cette société
en commandite financera le démarrage d’entreprises dans le domaine des
sciences de la vie, issues des universités et des centres de recherche
et de l’industrie au Québec. Sa femme Pierrette, à la retraite
depuis peu, aimerait peut-être profiter un peu plus de la présence
de son fonceur de mari. Seulement voilà, Bernard Coupal adore travailler.
S’arrêter? Pour quoi faire?

Jean-Guy Paquet

Le bureau du président-directeur général de l’Institut
national d’optique (INO), au cœur du parc technologique de Québec,
est à l’image de celui qui l’occupe : ouvert sur l’extérieur,
calme et ordonné. Jean-Guy Paquet dirige l’INO depuis bientôt six
ans. Depuis l’arrivée de cet administrateur hors pair, le budget du centre
de recherche a augmenté de 25 p. 100 par année, la superficie
de ses installations vient de doubler et la fièvre de l’optique est en
train de gagner toute la région de Québec. Pourtant, c’est presque
le hasard qui a conduit Jean-Guy Paquet à une carrière vouée
à l’administration et à la promotion de la recherche scientifique
comme outil de développement économique.

Jean-Guy Paquet choisit des études dans le domaine des sciences parce
qu’elles lui permettent d’envisager une multitude de métiers. Après
une maîtrise (1960) réalisée à l’École nationale
supérieure de l’aéronautique de Paris, il reçoit son doctorat
en génie électrique de l’Université Laval (1963), sur les
systèmes de pilotage automatique des fusées. Les portes de la
recherche universitaire lui sont alors ouvertes. Cependant, Jean-Guy Paquet
hésite. Il se sent plutôt attiré vers un métier qui
lui permettrait d’aider les autres. L’idée lui restera, mais sa carrière
prend un autre chemin.

À la barre de l’Université Laval

En 1961, Jean-Guy Paquet fait ses débuts comme professeur adjoint au
Département de génie électrique de l’Université
Laval. Pendant dix ans, il se consacre à la recherche et à l’enseignement,
dans les domaines de la théorie des systèmes et de la robotique.
Curieux, touche-à-tout et bourreau de travail, il s’inscrit à
des cours d’administration : « Pour le plaisir d’apprendre et parce que
ces cours étaient pratiquement les seuls, à l’époque, à
se donner le soir. » C’est le coup de foudre. Dès lors, Jean-Guy
Paquet entame une ascension fulgurante dans la hiérarchie de l’Université
Laval. Nommé directeur adjoint du Département de génie
électrique en 1965, à 27 ans, il en prend ensuite la direction
en 1967, avant d’être vice-doyen à la recherche de la Faculté
des sciences et de génie en 1969 et, finalement, vice-recteur à
l’enseignement et à la recherche de l’Université Laval trois ans
plus tard. Malgré ses responsabilités croissantes, l’ingénieur
continue d’étudier, passant d’une matière à l’autre au
gré de ses besoins ou de ses envies, afin de satisfaire son insatiable
soif d’apprendre.

En 1977, à 39 ans, Jean-Guy Paquet se retrouve à la barre de
l’Université Laval. Sous sa gouverne, l’établissement entreprend
une vaste restructuration, implantant notamment un plan triennal innovateur.
Il instaure une véritable politique d’aide à la recherche et à
la formation des chercheurs, dont les retombées se font sentir dans toute
la politique québécoise de recherche. Parallèlement, Jean-Guy
Paquet s’engage activement dans la vie de sa région : « Je ne voulais
plus que l’université soit considérée comme une tour d’ivoire,
mais au contraire qu’elle participe à l’évolution de la région.
 »

« Virage des mentalités ou sous-développement tranquille
 », voilà le titre pour le moins accrocheur, mais révélateur,
de la conférence que Jean-Guy Paquet prononce devant les membres de la
Chambre de commerce de Québec en 1983. L’économie de la région
ne peut reposer sur la seule fonction publique ou parapublique, il faut prendre
le virage de la technologie. Quoiqu’il soit surprenant à l’époque,
le message de Jean-Guy Paquet est entendu. Il mobilise les énergies autour
de son projet et met sur pied le Groupe d’action pour l’avancement technologique
et industriel de la région de Québec (GATIQ), qui réunit
des représentants du milieu universitaire, des organismes de recherche
gouvernementaux et des entreprises. Quatre institutions qui font aujourd’hui
partie des fleurons de la recherche appliquée au Québec voient
ainsi le jour : le Centre de recherche sur la valorisation de la biomasse, le
Centre francophone en informatisation des organisations, le Parc technologique
du Québec métropolitain et l’INO.

De nouveaux défis

Après deux mandats à titre de recteur, Jean-Guy Paquet se cherche
un nouveau défi. Pour se familiariser avec le secteur privé, il
accepte une offre de la compagnie d’assurances Laurentienne Vie, où il
passera sept ans, d’abord au poste de vice-président exécutif,
puis comme président. En 1994, il retourne à ses premières
amours et devient président de l’INO qu’il dirige depuis d’une main de
maître.

Tout au long de sa carrière, l’ancien chercheur a reçu de nombreuses
distinctions : docteur honoris causa de l’Université McGill à
Montréal, de l’Université York à Toronto et de la Technical
University of Nova Scotia, compagnon de l’Ordre du Canada, officier de l’Ordre
national du Québec et officier de l’Ordre national du mérite de
la République française. L’Ordre des ingénieurs du Québec
l’honore par la remise du Grand Prix d’excellence en 1998 et il reçoit
également le prix Carrière technologique de l’Association des
directeurs de recherche industrielle du Québec en 1999.

Malgré une vie professionnelle bien remplie, le directeur de l’INO,
attaché à sa région, trouve aussi le temps de s’engager
dans sa communauté où l’on fait appel à lui autant pour
son sens pratique et son expertise de gestionnaire que pour sa générosité
: « En vieillissant, j’ai réalisé à quel point je
suis chanceux, et je crois que l’on doit remettre à la société
ce qu’on lui doit. » Président à deux reprises de la campagne
Centraide pour la grande région de Québec, membre du conseil d’administration
de la maison Michel-Sarrazin, cofondateur de la Fondation de l’Opéra
de Québec et de Moisson Québec, ex-président du Musée
du Québec, M. Paquet cumule une expérience impressionnante d’actions
bénévoles depuis plus de vingt ans. En assistant financièrement
les plus démunis et en contribuant à créer des emplois
qualifiés en matière de haute technologie, Jean-Guy Paquet réalise
finalement son vieux rêve : aider son prochain de manière bien
concrète.