Fernand Nault

Fernand Nault a non seulement été un grand danseur, un chorégraphe
sensible, audacieux et inventif, mais il a aussi largement contribué
par sa passion et par sa fougue à la reconnaissance puis à l’épanouissement
de l’art de la danse au Québec, au Canada et dans le monde.

Quand, un jour de l’année 1944, un danseur de l’American Ballet Theatre
qui était en tournée à Montréal se blesse, Fernand
Nault se montre le plus apte à le remplacer sur-le-champ. Pourtant son
expérience professionnelle se résume alors à quelques apparitions
sur la scène des Variétés lyriques de Montréal dans
des chorégraphies de son premier professeur de danse classique, Maurice
Lacasse-Morenoff. Fernand Nault a aussi été initié à
la danse moderne. Mais sans doute est-il surtout porté par cette passion
héritée de sa grand-mère paternelle qui aimait à
ce point danser sur la musique de son violoneux de mari que des villageois la
croyaient possédée du démon. L’American Ballet Theatre
lui offre une chance, certes, mais il est prêt à la saisir. Devenu
danseur professionnel, il se montrera toujours aussi avide des enseignements
des grands maîtres de la danse. Le contrat initial de six semaines avec
la troupe américaine se prolonge en un engagement fructueux de 21 ans
en tant que danseur reconnu pour ses rôles de genre, maître de ballet
et directeur de son école.

Quand Ludmilla Chiriaeff l’invite à partager la direction artistique
de sa troupe, Les Grands Ballets canadiens, Fernand Nault cesse de danser pour
se consacrer entièrement à sa nouvelle tâche. Son audace
et son goût pour la diversité des genres font sauter des barrières
et aident grandement la compagnie à acquérir, en quelques années
seulement, une véritable stature internationale. Sa remarquable chorégraphie
de Carmina Burana lors d’Expo 67 connaît un tel succès que
la troupe effectue, dès l’année suivante, sa première tournée
européenne.

Fernand Nault témoigne une fois de plus de son audace lors de la présentation
de sa Symphonie des Psaumes dans la nef de l’Oratoire Saint-Joseph à
la fin des années soixante ; un grand pas vient alors d’être franchi
pour la danse au Québec qui se voit ainsi reconnue comme un art à
part entière par l’Église catholique et ses fidèles. Puis,
par son succès retentissant en Amérique et en Europe, sa chorégraphie
de Tommy, l’opéra rock du groupe The Who, contribue à susciter
autour de la troupe et de la danse l’intérêt d’un public plus jeune.
Et c’est encore une fois sa mise en scène initiale, originale et flamboyante,
du grand ballet Casse-Noisette qui enchante les Québécois
de tout âge depuis des décennies pendant la période des
Fêtes.

Jean-Guy Pilon

Réalisateur à Radio-Canada puis chef des émissions culturelles,
membre fondateur de la revue Liberté et président-fondateur de
la Rencontre québécoise internationale des écrivains, Jean-Guy
Pilon est un poète à redécouvrir. Emportée par l’écriture
trop souvent militante de la génération de L’Hexagone, sa poésie
a logé longtemps à l’enseigne des thèmes nationalistes
de l’époque où l’appropriation du territoire se postait à
l’avant-plan d’une démarche d’écriture jugée trop vite
homogène. Or, cette subtile poésie de la transparence, de la femme
et de l’amour, de l’errance du monde et des forces sourdes qui l’animent, avait
en elle-même une profondeur plus universelle que les contours historiques
qui l’ont fait naître et grandir au sein d’une société en
pleine ébullition.
Ainsi au fil de ses principaux recueils, Les Cloîtres de l’été
(1954), La Mouette et le Large (1960), Pour saluer une ville (1963),
réunis en 1969 sous le titre Comme eau retenue, on découvre
la parole claire d’un poète qui nomme le monde ici et ailleurs et questionne
sa place à l’intérieur des conditions de sa manifestation. Au-delà
de l’attachement vital à la terre et au pays, c’est en effet à
la condition terrestre elle-même que l’acte poétique de Jean-Guy
Pilon s’enracine pour prendre vie et forme, se déployer à travers
le temps et l’espace des vies. Le chant du monde qu’il fait entendre investit
la Nature et le corps de l’amour dans une métaphore substantielle d’où
se dégage une singulière spiritualité du regard, ancrée
dans la chair et le sang de la poésie.

Toute l’œuvre de Jean-Guy Pilon est empreinte des réalités
de la Nature et des frémissements de sa vie intérieure. Ses appels
de pleurs et de montagnes, de fragiles enfants et de pâles attentes, de
matins sans âme, de sources d’amour et de silence piégé,
font de sa poésie un puissant hymne à la lumière et aux
forces de l’espoir. Nommer ainsi la vie, n’est-ce pas le seul mode privilégié
du poète pour s’en approprier la grandeur et les misères, et tenter
de lui donner un sens, à tout le moins d’en proposer un ?

Claude Jutra

Si Claude Jutra a été au centre de la grande aventure du cinéma
direct au Québec, s’il s’est impulsivement rendu à Abidjan pour
travailler avec l’ethnocinéaste français Jean Rouch après
avoir vu Moi, un Noir, il demeure que Jutra est d’abord un cinéaste
de fiction qui ne tardera pas à s’y replonger. À tout prendre
(1963), son deuxième long métrage, constitue en quelque sorte
le prélude à l’explosion du jeune cinéma québécois
de fiction et de ce fait inscrit notre cinématographie dans l’effervescence
des cinémas nationaux des années soixante. Habile directeur d’acteur,
comédien lui-même – on le savait depuis Pierrot des Bois
(1956) et, surtout, Il était une chaise (1957), coréalisé
avec Norman McLaren – Jutra s’y révèle un réalisateur sensible
et brillant, apte à associer la gravité et le rire.

Mon oncle Antoine (1970) confirme le talent du cinéaste. Plébiscité
meilleur long métrage canadien de l’histoire, ce film intègre
les acquis du direct (notamment à travers la souplesse du filmage) à
l’intérieur d’une chronique sociale située dans une petite ville
minière. Encore une fois, c’est la sensibilité de Jutra et la
justesse avec laquelle il approche et cerne ses personnages qui le distinguent.

Fils de médecin, lui-même diplômé en médecine,
Claude Jutra n’arrivera plus, par la suite, à vraiment justifier son
talent singulier. Jim Leach, qui lui a consacré un essai important, remarque
d’ailleurs avec justesse qu’à « l’exception de Mon oncle Antoine,
les films de Jutra n’ont pas été bien reçus par la critique,
malgré sa réputation de grand cinéaste canadien ».
En témoignent Kamouraska (1973), qui demeurera un grand film malade,
amputé de son souffle, ainsi que Pour le meilleur et pour le pire
(1975), qui recevra un accueil glacial. À propos de ce dernier film,
Pierre Jutras et Michel Sénécal font cependant remarquer qu’à
« présent, la dimension ironique et l’audace de la structure narrative
(un couple, une journée, une vie, une époque) ressortent davantage
».

Des années difficiles suivent Pour le meilleur et pour le pire,
marquées par une sorte d’exil artistique – Jutra doit alors travailler
à Toronto, même s’il avait refusé à maintes reprises
les invitations qui lui avaient été faites auparavant. Puis, c’est
la maladie qui le frappe alors qu’il travaille à ce qui sera son dernier
film, La Dame en couleurs (1984).

Claude Jutra le cinéphile par excellence, Jutra dont tous les amis vantent
l’intelligence vive, perd progressivement la mémoire. Un destin tragique
qui vient interrompre une œuvre qu’on aurait souhaité voir s’enrichir
encore.

Marcelle Ferron

Marcelle Ferron est sûrement une des signataires du Refus global dont
l’œuvre est restée le plus fidèle à l’esprit et à
la lettre de l’automatisme : « Chaque tableau est un éternel
recommencement, ne cesse-t-elle de répéter. Je n’ai rien appris
dans la vie, si ce n’est un certain coup de patte… ».

Marcelle Ferron arrive à Montréal au milieu des années
quarante, après avoir suivi quelques cours à l’École des
beaux-arts de Québec, et fait la rencontre de Borduas à l’École
du meuble, ce qui transformera complètement sa vie. Elle vivra à
fond toute l’aventure des automatistes jusqu’à l’effritement du groupe,
au début des années cinquante.

En 1953, elle s’embarque pour Paris avec ses trois filles. Elle y résidera
une douzaine d’années et participera à d’importantes manifestations
collectives, notamment à l’Exposition des Surindépendants, en
1956, à quelques Salons des Réalités nouvelles, et à
la Biennale de Saõ Paolo, en 1961, où elle est l’une des premières
femmes à recevoir la médaille d’argent. Sa période parisienne
est lumineuse en regard de la sombre peinture automatiste, et c’est tout naturellement
qu’elle s’initie, vers la fin de son séjour à Paris, à
l’art du vitrail contemporain avec le maître verrier Michel Blum.

Cette fructueuse collaboration donnera naissance, dès le retour de Ferron
au Québec, à la réalisation de verrières monumentales,
entre autres, pour les stations de métro Champ-de-Mars (1968) et Vendôme
(1980), de même que pour l’église du Sacré-Cœur à
Québec (1969), le Palais de justice de Granby (1979), l’Organisation
de l’aviation civile internationale à Montréal (Le Miroir aux
alouettes
, 1975) et l’hôpital Sainte-Justine (Soleil de nuit,
1994) ; autant de travaux qui, en plus de conférer à son aventure
une dimension sociale qui lui importe hautement, permettent à Ferron
de réaliser de « vieux rêves », comme la
quête de la transparence (qui date des premiers tableaux automatistes)
et ses envies, jeune fille, de devenir architecte. À propos des rapports,
parfois tumultueux entre l’art et l’architecture, Marcelle Ferron répète
joliment : « Mon propos a toujours été modeste, je
voulais transformer ce mariage de raison en un mariage d’amour… ».

Bien sûr, la peintre n’a jamais cessé pour autant de réaliser
des tableaux, « objets de méditation et de rêve »,
qui entretiennent un dialogue serré avec les verrières, comme
en témoignait l’importante rétrospective couvrant 50 ans de peinture
que le Musée d’art contemporain de Montréal vient de lui consacrer.

Pierre Dansereau

« Mon premier plaisir a toujours été celui d’ausculter
l’anatomie de la planète » , indique Pierre Dansereau, et les aspirations
auxquelles tend l’« écologiste aux pieds nus » ont guidé
sa carrière scientifique vers des voies inexplorées. Reconnu comme
l’un des fondateurs de l’écologie moderne – l’Encyclopaedia Britannica
le situe parmi les principaux théoriciens de cette science -, cet
observateur du milieu se voue, depuis plus de 60 années, à l’étude
des relations de l’être humain et de son milieu, conférant à
l’écologie ses premières lettres de noblesse sur le plan international,
et ce, bien avant que se développent les considérations environnementalistes.
Son confrère André Lafond reconnaît toute la portée
des travaux du scientifique, à l’heure où les individus s’éveillent
au respect de l’environnement : « Tout le développement de l’écologie
s’est fait dans la nouvelle perspective qu’a amenée Pierre Dansereau,
par cette influence qu’il a eue dans sa façon de concevoir sa discipline.
De la simple contemplation de la nature qu’était l’écologie, il
a fait une science capable d’accéder à une compréhension
plus immédiate de notre environnement réel. »

Sur les traces du frère Marie-Victorin

À son retour d’Europe, à la fin des années 30, après
avoir obtenu à Genève un doctorat en sciences naturelles, Pierre
Dansereau constate que rares sont les universités qui acceptent cette
jeune science qu’est l’écologie. Il fait ses premières armes auprès
du frère Marie-Victorin, qu’il côtoie au jardin botanique de Montréal.
L’illustre botaniste représente, certes, un modèle, mais Pierre
Dansereau s’en démarque néanmoins rapidement, ainsi que des grands
naturalistes québécois qui l’ont inspiré. Il intègre
très tôt de nombreux paramètres qui décrivent le
monde végétal et animal en relation avec l’être humain,
préparant ainsi la venue des sciences de l’environnement.

Sa carrière encore jeune, Pierre Dansereau innove en introduisant au
Québec une nouvelle science élaborée en Suisse et en Allemagne
: la phytosociologie, qui emprunte les concepts de la sociologie humaine pour
les appliquer aux végétaux. Ses premiers efforts d’association
entre la sociologie des plantes et des populations forestières ont pour
résultat une étude portant sur l’érablière laurentienne,
une première contribution qui, par sa méthodologie et sa démarche
de globalisation, influe sur le développement de l’écologie, notamment
l’écologie forestière.

La fusion de deux champs d’études auparavant cloisonnés s’élargit
et donne lieu, à la fin des années 50, à une œuvre
d’importance qui s’impose, à l’échelle internationale, comme ouvrage
de référence, soit Biogeography : An Ecological Perspective.
La perspective multidisciplinaire adoptée, dans laquelle la géographie
est traitée sur une base biologique, donne un ton inédit à
l’ouvrage livrant une première synthèse des connaissances sur
les formes de végétation du monde.

Un humanisme scientifique

L’effort de synthèse de Pierre Dansereau va définitivement s’orienter
vers une nouvelle science, l’écologie humaine, qui effectue un rapprochement
entre les sciences de la nature et les sciences humaines. Ce tournant décisif
s’amorce au cours des années 60, lors d’un séjour de Pierre Dansereau
à New York, à titre de directeur adjoint du jardin botanique de
cette ville. Plongé en milieu urbain, il se rend compte que l’écologie
ne concerne pas uniquement la préservation des milieux naturels, mais
qu’elle doit également inclure l’étude du milieu travaillé
par l’être humain. Examiner le bitume au même titre que la tourbière.

Pierre Dansereau découvre dans le milieu urbain une architecture complexe
dont l’étude écologique, si elle veut en saisir toutes les structures,
doit passer autant par la psychologie que par l’économie, la politique
ou l’anthropologie. Les idées découlant de ce nouvel humanisme
scientifique attirent, dès le départ, une audience internationale
et forment la base du développement de l’écologie humaine. Depuis
plus de vingt années, les travaux du chercheur se situent à la
frontière de champs interdisciplinaires, en voie d’élaborer une
science englobant les diverses sphères du savoir humain.

Un citoyen du monde

La vision globale du chercheur profite à maints égards de ses
nombreux déplacements. Le monde constitue en effet aux yeux de Pierre
Dansereau un véritable laboratoire et un champ de réflexion privilégié.
Voilà comment on le retrouve au Nicaragua, dirigeant les travaux d’un
étudiant sur l’érosion des sols, au Mexique, pour l’aménagement
d’un parc national, en Scandinavie, en Arctique, en Nouvelle-Zélande
ou aux îles Canaries, où il approfondit sa connaissance des forêts
et des grandes formations végétales du monde. Son enseignement
suit un itinéraire aussi varié. Premier professeur à donner
un cours d’écologie à l’Université de Montréal,
il partage par la suite ses connaissances avec des étudiants et des professeurs
d’une vingtaine d’universités réparties sur cinq continents.

Pierre Dansereau, dont le savoir est alimenté par ses nombreuses excursions
planétaires, développe une pensée écologique qu’il
présente à l’occasion de colloques internationaux ou de consultations
publiques. Il est à l’origine du concept qu’il se plaît à
nommer l’« austérité joyeuse », programme d’action
mettant un frein à l’escalade de la surconsommation et du gaspillage,
au moyen de restrictions volontaires telle l’économie d’énergie.

Partant du grand principe écologique selon lequel tout est en interaction,
Pierre Dansereau se consacre à la compréhension de la biosphère.
Sa vision inclut l’activité de l’être humain dans un milieu où
tout doit coexister, le développement industriel aussi bien que les régions
sauvages. L’écologiste de la première vague écrit à
propos de son maître à penser, le frère Marie-Victorin :
« Nous avions un indigène de notre culture qui tirait une œuvre
de lui-même et du paysage qui l’entourait. » Aujourd’hui, les jeunes
générations d’écologistes éprouvent à l’endroit
de Pierre Dansereau une reconnaissance du même ordre.

Michel Brunet

Un démystificateur de l’histoire canadienne

« Si j’étudie l’histoire, ce n’est pas pour m’ensevelir dans le
passé mais pour mieux saisir le présent et prévoir l’avenir
 », précise Michel Brunet, professeur. Par cet aphorisme, il traduit
parfaitement son indéfectible engagement envers sa vocation d’historien.
Convaincu que la connaissance historique constitue une voie royale d’approche
pour la compréhension des problèmes contemporains, il assigne
à l’historien un rôle d’éclaireur dans la société.

Le combat pour l’histoire

Dès le début de sa carrière, Michel Brunet s’engage sur
la voie tracée par son maître Lionel Groulx en posant les premiers
jalons d’une œuvre qui va l’inscrire dans la lignée des grands historiens
nationalistes du Canada français. Sous l’influence de son collègue
Maurice Séguin, le jeune professeur ne tarde pas à faire la promotion
de l’École d’interprétation historique qui caractérise
l’enseignement de l’histoire des « deux Canadas » à l’Université
de Montréal. Le titre de son premier ouvrage, Canadians et Canadiens.
Études sur l’histoire et la pensée des deux Canadas
(1954),
illustre bien cette nouvelle approche. Engagé dans un véritable
combat, Michel Brunet cherche à dégonfler certains mythes sur
l’histoire nationale dont il juge l’interprétation « dorée
et faussée par l’émotion patriotique ». À ses yeux,
cette histoire est chargée de « mythes-consolations » et
« d’illusions-refuges » qu’il faut débusquer par une véritable
pratique scientifique de l’histoire.

Pleinement conscient de l’importance de la connaissance historique, Michel
Brunet consacre sa carrière à valoriser sa discipline tant par
son enseignement magistral que par ses retentissants écrits et ses conférences.
Témoignant d’une grande préoccupation intellectuelle pour le destin
de la société québécoise à une époque
où se préparent les principaux enjeux de la Révolution
tranquille, Michel Brunet prend position sur des questions importantes, qu’il
s’agisse des problèmes constitutionnels, du financement de l’enseignement
supérieur ou de la réforme du système d’éducation.
Dans ses nombreuses prises de position publiques, il fait preuve d’esprit critique
et de lucidité sans céder à la tentation d’options politiques
partisanes dont le prémunit la haute conception qu’il se fait et de sa
vocation d’historien et de sa fonction de professeur d’université.

Une remarquable contribution
au rayonnement universitaire

Homme d’action et intellectuel, Michel Brunet contribue grandement au rayonnement
de l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal, fondé
en 1947 et qui, quinze ans plus tard, sera transformé en département
d’histoire. Sous sa direction, de 1959 à 1967, l’Institut puis le Département
connaissent un essor sans précédent : le corps professoral passe
de six à dix-huit membres, tandis que le nombre d’étudiants préparant
un diplôme d’histoire s’élève à plus de 300.

Élu membre de l’Académie canadienne-française en 1961,
Michel Brunet en devient secrétaire pendant dix ans. Sa réputation
d’historien francophone du Québec lui vaut l’honneur, en 1969, d’être
élu membre, à titre d’associé étranger, de l’Académie
des sciences d’outre-mer de France. Quinze ans plus tard, cette distinguée
académie lui réserve l’exceptionnel privilège d’une réception
solennelle à l’occasion de la prise de possession de son fauteuil d’académicien.

Les efforts de chercheur et les talents d’écrivain de Michel Brunet
seront doublement récompensés par l’attribution en 1970 du Prix
littéraire du Gouverneur général du Canada et du prix France-Québec
pour son ouvrage intitulé : Les Canadiens après la Conquête,
1759-1775
. Le choix de cet ouvrage est d’autant plus heureux qu’il s’agit
d’un sommet dans son œuvre. Fruit d’une longue recherche parvenue au terme
de son mûrissement, cet ouvrage constitue un produit typique de l’École
d’interprétation néo-nationaliste tant du point de vue de la problématique
que de celui de la méthode. La Société Saint-Jean-Baptiste
de Montréal lui décerne aussi le prix Ludger-Duvernay en considération
de sa contribution intellectuelle et des services rendus à la patrie.

Les années 70 marquent le rayonnement de l’enseignement de Michel Brunet
hors des frontières nationales. En 1972, il se rend à Paris pour
un séjour de six mois comme professeur invité par le Centre de
recherches d’histoire nord-américaine de la Sorbonne. Quatre ans plus
tard, il accepte une autre invitation pour être titulaire de la Chaire
de civilisation québécoise créée à l’Université
de Poitiers en vertu d’un programme de coopération franco-québécoise
sous l’égide du ministère des Affaires intergouvernementales du
Québec.

En 1978, à la veille de célébrer son trentième
anniversaire de vie professorale, Michel Brunet reçoit la médaille
de la Société historique de Montréal pour l’ensemble de
son œuvre écrite et pour l’exceptionnelle portée de son enseignement
magistral. Cinq ans plus tard, l’Université de Montréal lui confère
le titre de professeur émérite.

Dans notre milieu universitaire, rares sont les professeurs de carrière
qui se distinguent autant par leurs dons pédagogiques que par leurs talents
oratoires et leur dynamisme. Michel Brunet a procuré à sa chaire
professorale les vertus charismatiques qu’il tenait à la fois de sa vocation
d’historien, de son profond engagement patriotique et de sa profession de foi
néo-nationaliste.

Gilles Vigneault

Sa poésie nous est si bien entrée dans la tête et le cœur
que ce sont ses mots qui nous montent à la gorge quand nous voulons « 
parler d’amour ». Les grandes chansons de Gilles Vigneault sont innombrables
et ses œuvres poétiques écrites et chantées font désormais
partie de notre patrimoine national.

Sa silhouette, sa voix de rocailles et d’embruns, son naturel désarmant
sur scène et cette manière unique de parler des gens de son pays
font de Gilles Vigneault le poète-chansonnier le plus connu et aimé
des Québécois, et c’est d’abord en son pays qu’il sera prophète.
Mais l’homme de Natashquan, armé d’une langue très pure et de
la sagesse de ses pères, deviendra vite un poète universel.

Car si Vigneault porte haut les rêves d’un pays qu’il souhaite libre
et ouvert à tous, il sait aussi traduire mieux que tout autre l’essentiel
de la vie quand il chante : « Tombée la nuit, fermé le jour,
il n’est de vrai que nos amours. »

Licencié ès lettres de l’Université Laval, Gilles Vigneault,
travailleur infatigable, exercera 36 métiers d’écriture et de
communication ; professeur, scripteur, animateur à la radio et à
la télévision, comédien, monologuiste, rédacteur
de messages publicitaires et éditeur, il fonde en 1953 la revue Émourie
qu’il éditera jusqu’en 1966 et, en 1959, Les Éditions de l’Arc,
où il publie son premier recueil, Étraves.

Poète devenu chanteur en 1960, après une première apparition
à La Boîte à chansons à Québec, qu’il a fondée
avec quelques amis, Gilles Vigneault voit sa carrière éclater
au Québec comme un feu d’artifice avant de prendre son envol en Europe
à compter de 1965.

Sa collaboration avec Gaston Rochon, qui réalise les arrangements et
assure la direction musicale des spectacles et des enregistrements de Vigneault
pendant de nombreuses années, sera fructueuse et prolifique. Chantant
sans relâche aux quatre coins du Québec, tournant dans les pays
francophones, où il est le plus connu des poètes québécois,
publiant des recueils de poèmes et de contes, Gilles Vigneault reçoit
tout au long de sa carrière un nombre impressionnant de prix et de distinctions,
tant au Québec qu’au Canada et en France.

Une œuvre imposante, d’une richesse et d’une qualité littéraire
remarquables, plus de 400 chansons, plus de 40 livres publiés au Québec
et en France, une fidélité à ses racines et à la
défense de la langue française font de Vigneault un poète
majeur et un ambassadeur respecté. Homme d’engagement et de conviction,
Gilles Vigneault consacre chaque année, entre les tournées, quelques
semaines de son temps à visiter les écoles primaires et à
écrire pour les enfants qui représentent pour lui l’avenir et
la survie de la langue française.

Gaston Miron

Poète et éditeur, l’un des six fondateurs de la maison de poésie
L’Hexagone dont il s’est longtemps occupé, Gaston Miron a marqué
le ciel des lettres québécoises par la force de son écriture
et la puissance de sa parole. Féru de sociologie et de politique, il
a été un éveilleur de la conscience nationale et un troubadour
de la quête amoureuse. Son œuvre, d’abord dispersée, s’est
trouvée réunie en 1970 sous le titre évocateur de L’Homme
rapaillé
. Salué par le Prix de la revue Études françaises,
ce recueil emblématique, dans ses grandes heures que sont La Vie agonique
et La Marche à l’amour notamment, compte parmi les pages qui ont
le plus fait connaître la situation aliénante de l’homme d’ici,
emprisonné dans sa langue comme dans sa manifestation au monde. Poète
de l’anti-poème, poète anthropologique, celui qui disait « 
écrire pour ne pas périr » a vu son œuvre traduite
en plusieurs langues, ambassadrice d’un art poétique qui était
aussi un art politique. Partout dans ses vers vibre une tension douloureuse
entre le silence et la parole écrite, entre le pays empêché
et sa naissance ardue.

Ardent défenseur des droits des francophones, Gaston Miron a été
de tous les combats engagés au Québec depuis 40 ans pour sauver
la langue française et lui donner une assise politique durable, conjuguant
la problématique de son propre corps avec celle du corps collectif, la
nation québécoise, manifestation que la langue, dans son avancée,
fait apparaître. S’inscrivant dans une lignée de poètes
et d’écrivains qui avant lui ont diffusé la nécessaire
affirmation nationale – François-Xavier Garneau, Octave Crémazie,
Alfred DesRochers –, il a été l’un des acteurs majeurs dans la
transformation de l’identité canadienne-française en identité
québécoise, à partir du milieu des années soixante.

Portée par le souffle épique de ses origines laurentiennes, l’œuvre
de Gaston Miron est impérissable. « Miron le magnifique »,
comme l’a qualifié son ami et poète Jacques Brault, fait désormais
partie des grandes voix du monde, les éternels qui impriment à
leur œuvre un art poétique d’une souveraine magnificence. « 
Je sais que la poésie parle la même langue dans toutes les langues,
écrivait-il. Je sais qu’elle est une autre langue dans la même
langue. Je sais que la poésie n’a qu’une seule patrie, la langue, mais
ma langue, elle, ma langue à moi, ma langue à nous, a une patrie
: le Québec. »

Maurice Blackburn

Il peut sembler inusité qu’un musicien reçoive une haute distinction
habituellement remise à un cinéaste. Quand on apprend qu’il s’agit
de Maurice Blackburn, cependant, l’étonnement s’estompe rapidement. C’est
que Blackburn a consacré l’essentiel de sa production à la musique
pour le cinéma, ayant signé des partitions originales pour 414
films entre 1941 et 1985.

« Les compositeurs sérieux montréalais, explique
le musicien Yves Daoust, engagés dans le courant structuraliste d’après-guerre,
n’ont pas toujours saisi la portée de l’œuvre de Blackburn et la
modernité de sa démarche. » C’est que dans son abondante
production, Blackburn a composé son lot de musiques légères,
utilitaires, dans un style conservateur souvent dicté par les films et
les cinéastes eux-mêmes. Mais lorsqu’il en a eu l’occasion, Blackburn
a su s’engager dans des approches nouvelles, manipulant le son avec liberté
et audace. Sa collaboration avec Norman McLaren, qui l’incite à jouer
avec le son comme lui-même triture la pellicule, occupe la meilleure place
dans son abondante filmographie. Ainsi, les trames sonores de A Phantasy
(1951) et de Blinkity Blank (1955) sont des classiques : dans le premier
film, Blackburn mêle des sons synthétiques à une partition
pour trois saxophones, tandis que dans le deuxième, l’enregistrement
d’une partition pour cinq instruments est découpé pour qu’on y
intègre des segments de sons synthétiques.

En 1965, Blackburn affirmait : « C’est peut-être parce que je conçois
le cinéma comme un opéra qu’il m’est difficile de penser aux images,
aux bruits, au commentaire, à la musique, comme si ces éléments
pouvaient être compartimentés, isolés les uns des autres.
 » La réalisatrice Anne Claire Poirier, avec qui le musicien a travaillé
notamment pour Les Filles du Roy (1974) et Mourir à tue-tête
(1979), va dans le même sens : « Il faisait plus que de la musique
filmique. Ses conceptions musicales et sonores prenaient forme dans une entité
qui incluait toute la réalité du champ sonore. Il a toujours travaillé
dans cette optique. »

L’apport de Maurice Blackburn au cinéma québécois ne se
résume donc pas seulement à la composition de pages et de pages
de musique, s’inspirant tantôt du folklore, tantôt de la musique
contemporaine. Son apport mène plutôt, pour l’ensemble des cinéastes
qui l’ont fréquenté, sur une prise de conscience de l’ensemble
des possibilités offertes par le travail du son au cinéma. En
ce sens, Blackburn a contribué à élargir l’idée
de la mise en scène cinématographique.

Roland Giguère

Roland Giguère est le seul créateur lauréat de deux Prix
du Québec. Et, qui plus est, l’année même où il obtenait
le prix Paul-Émile-Borduas, il était finaliste au prix Athanase-David
(qui lui reviendra en 1999). C’est que, chez cet ami d’Albert Dumouchel, il
y a toujours eu interpénétration des deux modes d’expression que
sont le verbal et le non-verbal, « un continuel va-et-vient, comme
l’écrit François Charron, entre l’étrangeté de la
langue et la magie du dessin ». Manifestement, Giguère peint
comme il écrit ; et vice versa…

Son activité littéraire est antérieure à son activité
picturale, et Giguère convient que celle-ci est tributaire de celle-là.
Il n’a jamais caché son indifférence devant « une certaine
peinture rétinienne » : « Ce qui m’intéresse
dans la peinture, c’est ce qu’elle peut suggérer, ce qu’elle peut dire
et non ce qu’elle peut montrer. » Il est significatif que la transposition
de ses conceptions littéraires en conceptions picturales se soit faite
très lentement au fil des années, les petits dessins qui enluminaient
les cahiers de poèmes devenant peu à peu des compositions graphiques
et chromatiques, où la poésie ne subsistait littéralement
que dans les titres. De là aussi le fait que l’évolution de ces
deux modes d’expression chez Giguère suive des voies différentes
: les poèmes publiés après 1965 dénotent une épuration
certaine de l’écriture, tandis que les encres manifestent de plus en
plus un foisonnement inédit des formes et des couleurs ; comme si le
peintre, plus que le poète, était encore en période d’exploration
de son langage…

Roland Giguère – qui situe sa vraie naissance vers l’âge
de 17 ans, au moment où il découvre Éluard – n’expose
pour la première fois, à la galerie L’Actuelle, qu’en 1955 et,
en 1966, le tout nouveau Musée d’art contemporain de Montréal
consacre une exposition importante à ses toiles de la série Pouvoir
du noir
, le meilleur cru de l’artiste aux yeux des puristes.

Comme son ami Léon Bellefleur, Roland Giguère fait de longs séjours
à Paris, à partir de 1954, au cours desquels il rencontre André
Breton ; il participe également aux activités du Mouvement surréaliste
et, surtout, à celles du groupe Phases, un rejeton du cercle de Breton,
mais plus international et moins doctrinaire.

Camille Sandorfy

« La Nature nous envoie des messages par l’entremise des spectres, en
particulier dans les états excités des molécules. Ces derniers
pourraient bien constituer l’avenir de la chimie », déclare Camille
Sandorfy. Ce chercheur fondamentaliste inspire les chimistes depuis plus de
50 années avec ses théories sur les molécules dans leurs
« états excités ». À partir de ses recherches,
le chimiste montréalais propose également des explications inédites
au sujet de différents mécanismes biologiques, dont celui de la
vision et de l’anesthésie.

De la Hongrie au Canada

Camille Sandorfy fait ses études supérieures à l’Université
de Szeged où il obtient son doctorat en chimie et en physique en 1946.
À la fin de cette année, il se rend à Paris, une bourse
postdoctorale dans les poches. Deux années plus tard, il devient chargé
de recherches au Centre national de la recherche scientifique de France, sous
la direction des professeurs Louis de Broglie et Raymond Daudel. Il fait alors
partie du Centre de mécanique ondulatoire appliquée où
il poursuit des travaux portant sur la chimie théorique. En 1949, il
obtient un doctorat en sciences à la Sorbonne et, en 1951, il entre au
Canada comme boursier postdoctoral du Conseil national de la recherche à
Ottawa. Il conduit alors des recherches en spectroscopie moléculaire
au laboratoire de R. N. Jones. En 1954, le professeur Lucien Piché, alors
directeur du Département de chimie, l’invite à l’Université
de Montréal à titre de professeur titulaire adjoint. Il est nommé
professeur titulaire en 1959.

La chimie théorique (quantique)

Camille Sandorfy est le premier à appliquer la méthode des orbitales
moléculaires aux molécules polyatomiques saturées, notamment
aux hydrocarbures aliphatiques. À cette époque, la plupart des
chercheurs de ce domaine concentrent leurs efforts sur les systèmes à
électrons pi qui forment les liaisons doubles, comme ceux que
l’on trouve dans les molécules aromatiques (benzène, naphtalène,
etc.) Ces électrons sont en effet plus faciles à traiter par des
méthodes théoriques. Camille Sandorfy inclut les électrons
sigma, qui forment les liaisons simples, dans les molécules organiques
plus nombreuses et plus difficiles à traiter. Notons que l’avènement
des ordinateurs insufflera d’ailleurs à ce domaine un élan énorme
qui dure toujours.

Par ailleurs, Camille Sandorfy démontre que la répartition de
la charge électronique diffère grandement entre les molécules
« excitées » (plus riches en énergie que l’état
fondamental) et celles qui sont à l’état fondamental. Cela laisse
présager des réactions photochimiques très différentes
des réactions chimiques qui se déroulent dans l’état fondamental.

La spectroscopie électronique et de vibration

La spectroscopie porte sur les interactions entre la matière et la lumière.
L’absorption de la lumière, visible ou ultraviolette selon les cas, fait
passer les molécules à un état dit « excité
». Pour que la lumière (le photon) soit absorbée, elle doit
avoir une longueur d’onde déterminée, caractéristique de
la molécule donnée. Les molécules organiques saturées
sont transparentes dans le visible et l’ultraviolet, mais elles absorbent dans
le lointain ultraviolet, donc à des longueurs d’onde plus courtes (de
200 à 120 nm ou de 6 à 10 électrons volts). À partir
de 1964, le laboratoire de Camille Sandorfy passe plusieurs années à
explorer cette partie du spectre, notamment avec B. A. Lombos (actuellement
à l’Université Concordia), puis avec Guy Bélanger (Hydro-Québec)
et Jean Doucet (Alcan).

Les chercheurs démontrent que les bandes d’absorption trouvées
dans cette partie du spectre sont dues aux « transitions » (passage
à un état excité) des électrons sigma ou aux transitions
supérieures des électrons pi. La plupart des états
supérieurs qui interviennent dans cette partie du spectre sont du type
« Rydberg ». L’électron qui est porté à l’état
excité est généralement loin du reste de la molécule
qui ressemble donc à un atome. Cette importante constatation sera publiée
dans le Journal of Molecular Spectroscopy, dans un article qui constitue
une percée dans le domaine. De plus, les travaux en matière de
spectroscopie électronique et de vibration mettent en avant les problèmes
des pigments visuels et bactériens (protéines rétinyliques,
rhodopsines). La molécule qui absorbe la lumière dans ces pigments
contient en fait six liaisons doubles « conjuguées » (C=C)
avec un atome d’azote (N) qui est protoné. Après l’absorption
du photon, la molécule subit une série d’isomérisations,
une « déprotonation » et une « réprotonation
». Le laboratoire de Camille Sandorfy, avec la contribution particulière
du professeur D. Vocelle de l’Université du Québec à Montréal
(UQAM), contribue à élucider le mécanisme de ces changements,
notamment le rôle des molécules d’eau qui stabilisent la molécule
protonée.

Camille Sandorfy et son équipe passent également de longues années
à faire des travaux relatifs à la nature des liaisons hydrogène.
Celles-ci sont formées entre deux groupements électronégatifs
qui mettent un proton en commun. Les spectres infrarouges de ces systèmes
sont caractérisés par des bandes généralement très
larges et par la prolifération des bandes de combinaison. Ces dernières
font intervenir des vibrations de basse fréquence, dues aux mouvements
mutuels des molécules qui forment la liaison hydrogène. Les recherches
sur la nature de cette liaison contribuent à la compréhension
du mécanisme de l’anesthésie générale. Le mécanisme
en question suppose des changements dans les associations moléculaires
qui se font dans le système nerveux par des interactions hydrophobes
aussi bien que par des liaisons hydrogène. Ces travaux encore en cours
conduisent les chercheurs à une hypothèse dite pluraliste du mécanisme
de l’anesthésie.

Les recherches de Camille Sandorfy lui méritent au fil des années
plusieurs honneurs, notamment le prix Leo-Pariseau de l’Association canadienne-française
pour l’avancement des sciences, la médaille de l’Institut de chimie du
Canada et deux doctorats honoris causa des universités de Moncton (1986)
et de Szeged (1988). Bien qu’il soit à la retraite, Camille Sandorfy
poursuit ses travaux sur les applications biologiques de la spectroscopie électronique
et de vibration. Sa présence se fait toujours sentir dans le monde de
la chimie, où ses recherches donnent lieu à des travaux prometteurs,
notamment sur la compréhension des divisions cellulaires anormales agissant
dans le mécanisme du cancer.

Jacques Henripin

Par le biais des travaux de Jacques Henripin et de ceux qu’il a formés,
les caractéristiques de la population du Québec sont désormais
connues de tous les démographes occidentaux.

Yves Martin, professeur, Université Laval.

De la démographie descriptive
à ses liens avec la société

Nommé professeur émérite en 1994, Jacques Henripin est
le fondateur du Département de démographie de l’Université
de Montréal. Depuis une quarantaine d’années, il se penche sur
les multiples éléments qui traversent la société
québécoise : l’immigration et le déséquilibre linguistique,
la fécondité des ménages, le besoin de logements, la mortalité
infantile, les besoins financiers des familles. Le point d’ancrage de ses travaux
est la réalité et il s’attache à suivre de près
son évolution. « Je l’ai vu plusieurs fois revenir sur ses idées
parce qu’il se laissait convaincre par des faits nouveaux issus d’une documentation
bien construite », explique Évelyne Lapierre-Adamcyk, actuelle
directrice du Département de démographie de l’Université
de Montréal, qui a été l’une de ses premières étudiantes.
Selon elle, le professeur Henripin sait particulièrement mettre à
profit l’aspect concret qui est à la base de la science démographique.

Aujourd’hui, toute une génération de démographes, formés
au Département de démographie que Jacques Henripin a dirigé
pendant dix ans, se retrouvent dans de nombreuses sphères de la recherche
fondamentale et appliquée.

Pour l’édification d’une nouvelle société

En 1950, les balises de l’histoire démographique canadienne ne sont
pas encore fixées. Jacques Henripin fait sa thèse de doctorat
à l’Institut national d’études démographiques à
Paris, sous la direction d’un maître réputé, Louis Henry.
Ce dernier travaille alors à la mise au point d’une méthode d’analyse
des registres paroissiaux, que Jacques Henripin applique à l’étude
de la nuptialité et de la fécondité dans le Canada du XVIIIe
siècle. Publiée aux Presses universitaires de France, la thèse
d’Henripin ouvre une avenue que plusieurs de ses collègues emprunteront.

De 1954 à 1964, Jacques Henripin est un des seuls représentants
de sa discipline au Québec, avec Yves Martin et Hubert Charbonneau. Il
inaugure un nouveau champ de réflexion et réussit à faire
valoir que la démographie a sa place dans la compréhension de
l’histoire et dans l’élaboration des différents projets de société.
À partir de 1954, il enseigne à l’Université de Montréal
et s’intéresse, entre autres, à la mortalité infantile,
à l’évolution des groupes linguistiques et aux questions relatives
à la fécondité.

Rapidement, l’analyse et le point de vue du démographe sont mis à
contribution dans l’édification du Québec des années 60,
notamment dans la réflexion entourant la structuration du réseau
scolaire. Jacques Henripin et son collègue Yves Martin, qui tient le
flambeau de la démographie à l’Université Laval, présentent,
pour le compte de la commission Parent, une vaste étude sur les prévisions
concernant la population scolaire du Québec.

Les différentes prises de position de Jacques Henripin ainsi que sa
collaboration à plusieurs commissions d’enquête contribuent à
de nombreuses réformes administratives. Ainsi, en matière de législation
linguistique, ses études du début des années 60 concernant
la répartition des groupes linguistiques au Canada et au Québec
auront des répercussions importantes. Plus tard, il travaille à
tempérer les inquiétudes de ses concitoyens concernant le maintien
de la majorité des francophones au Québec.

Un « natalisme » nuancé

Jacques Henripin s’est toujours dit favorable à un redressement de la
fécondité québécoise, canadienne et occidentale,
ce qui ne l’empêche pas d’adopter une position avant-gardiste au sujet
de la contraception et de militer contre l’ignorance et en faveur de la liberté
en ce domaine.

Le démographe sait malgré tout garder le sens de la mesure, particulièrement
en ce qui a trait à ses propres affirmations parfois vivement contestées.
« Le père de la démographie québécoise nous
a appris la nuance », estime Évelyne Lapierre-Adamcyk. Ainsi, il
demeure en faveur de la natalité en sachant néanmoins mettre en
évidence le coût de la surfécondité des Québécois,
qui, selon lui, s’est traduit, entre autres, par un retard considérable
en matière d’instruction, dont la population actuelle subirait encore
le contrecoup.

Les analyses de Jacques Henripin et de ses disciples étayent au fil
des années les politiques familiale et sociale du Québec et du
Canada, notamment en ce qui concerne la prise en considération de la
présence des femmes sur le marché du travail. Et son discours
ne change pas aujourd’hui. Il continue de prôner l’instauration de congés
parentaux, qui permettraient aux femmes – et aux hommes, ajoute-t-il – de concilier
l’éducation de jeunes enfants et l’exercice continu d’une activité
professionnelle. Bousculant un peu ses congénères, il n’hésite
pas à dénoncer le monde du travail « fabriqué par
et pour ses seigneurs que sont les adultes masculins d’âge mûr ».

Plus récemment, il s’est intéressé aux conséquences
indésirables du vieillissement des populations et aux remèdes
que l’on pourrait y apporter. Son dernier ouvrage porte sur la négligence
de ce pays à l’égard de ses enfants et de leurs parents. « 
Naître ou ne pas être », telle est la nouvelle équation
qu’il soumet aux Québécois.

Lionel Daunais

Pendant plus de 50 ans, Lionel Daunais a été l’un des grands
artisans et animateurs de la scène lyrique au Québec. C’était
un baryton qui s’adonnait aussi à la composition et à la mise
en scène. Poète et artiste, il a écrit plus d’une centaine
de mélodies pour chant et piano, toutes empreintes de sensibilité,
de simplicité et d’humour. Francis Poulenc lui dit un jour : « Il
y a souvent un esprit cocasse dans votre musique et lorsque quelqu’un vous en
fera la remarque, n’en rougissez pas, c’est un don très rare ! »

Tous les domaines l’intéressent. Il écrit des chansons pour enfants,
des œuvres chorales religieuses et profanes, compose cinq mélodies
sur des poèmes d’Éloi de Grandmont et harmonise une quarantaine
de chants folkloriques. Sa production est à ce point importante que la
radio de Radio-Canada diffusera, durant les années soixante-dix, pas
moins de 13 émissions entièrement consacrées aux compositions
vocales de ce travailleur aussi infatigable que prolifique. Plusieurs de ses
chansons connaissent une grande vogue, tant au Canada qu’à l’étranger,
et certaines remportent même de prestigieuses récompenses. L’une
d’elles aura un tel succès en Europe que son interprète, la Canadienne
Josette France, poursuivra sa carrière à l’opérette et
au music-hall sous le nom d’emprunt d’Aglaé, tiré du titre de
cette chanson.
Après plusieurs années consacrées à l’apprentissage
du solfège, du chant, de la composition et de l’harmonie, Lionel Daunais
fait ses débuts sur scène en 1926 dans Mireille de Gounod
avec la Société canadienne d’opérette. Récipiendaire
du Prix d’Europe, il poursuit ses études à Paris puis se voit
offrir à la fin des années vingt le poste de premier baryton de
l’Opéra d’Alger où, en peu de temps, il interprète 23 rôles
importants.

De retour à Montréal, Lionel Daunais fonde le Trio lyrique en
1932 avec Anna Malenfant et Jules Jacob. Les amateurs d’art lyrique se souviennent
cependant davantage de Lionel Daunais comme cofondateur des Variétés
lyriques (1936) où, pendant près de 20 ans, il chante dans une
dizaine d’opéras et plus de 60 opérettes. Il y signe aussi plusieurs
mises en scène de productions toujours fort appréciées
d’un public nombreux et fidèle.

Par son chant, ses compositions, ses mises en scène et ses productions
des années soixante et soixante-dix à la Place des Arts de Montréal,
à la télévision et à la radio de Radio-Canada, Lionel
Daunais demeure l’une des personnalités qui ont le plus marqué
l’art lyrique au Québec. La plupart de ses œuvres ont été
déposées à la Bibliothèque nationale du Québec
et font maintenant partie de notre patrimoine à tous.

Marie-Claire Blais

Dès son entrée en littérature, à 20 ans, avec La Belle Bête (1959), suivie de Tête blanche (1960), Le Jour est noir (1962) et surtout Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965), Marie-Claire Blais s’est imposée par la force de son univers et la qualité exceptionnelle de son écriture. Le père Georges-Henri Lévesque a encouragé ses premiers pas dans le monde des lettres, et la suite de son œuvre s’est vue récompensée de plusieurs distinctions de marque : en 1966, elle est lauréate du prix Médicis pour Une saison dans la vie d’Emmanuel, traduit en plus d’une douzaine de langues, puis elle reçoit le Prix de l’Académie française pour Visions d’Anna (1982), et sera récipiendaire à trois reprises du Prix du Gouverneur général, notamment pour Soifs en 1996.

L’abondance de son œuvre romanesque fait souvent oublier la qualité musicale de sa poésie et la force des dialogues de ses textes pour la scène et la radio. Sa pièce L’Exécution (1968), entre autres, a fait date dans l’histoire du théâtre des années soixante. C’est que la galerie de personnages qu’elle a inscrits dans le grand répertoire du roman québécois appartient à la famille des éternels : Jean-Le Maigre, Grand-mère Antoinette, Anna, Pauline Archange, Pierre… Certes, ces personnages traversent tous la nuit de leur destinée avec douleur et souffrance ; ils font face à l’injustice de leur naissance, à la difficulté d’apprivoiser la vie et ses multiples déroutes, à la solitude dans ce qu’elle a de plus physique et de plus métaphysique. Mais au-delà de cette nuit du roman, selon l’expression de Marguerite Duras, ces ténèbres que les personnages de Marie-Claire Blais traversent avec angoisse et courage, il y a parfois la lumière et des lambeaux de tendresse, aussi fugaces soient-ils. Et il y a l’art, cette activité qui pourrait bien sauver le monde si seulement ce dernier se laissait pénétrer de ses vertiges et de ses forces vives.

Le regard que Marie-Claire Blais porte sur les folies de l’Amérique actuelle, en proie aux démences sociales et écologiques les plus absurdes, donne à ses œuvres récentes une qualité critique de première force. Dans la cacophonie générale – celle des guerres, des fléaux humains, des enfances bafouées, des innocences perdues, des bonheurs jaloux, des jeunesses sacrifiées –, elle sait entendre les notes justes et solitaires de l’être humain qui se révolte pour sauver le monde et donner un sens à sa lutte.

La reconnaissance internationale de l’œuvre de Marie-Claire Blais et l’universalité de son propos viennent à nouveau d’être confirmées par l’attribution, à Rome, en 1999, du Prix de l’Union latine et du prix Mitchell, décerné pour la première fois à Toronto en l’an 2000.

Norman McLaren

Explorateur, inventeur, expérimentateur, les mots se bousculent lorsque
vient le temps de décrire la place de Norman McLaren dans l’histoire
du cinéma d’animation. C’est que rares sont les créateurs qui
ont à ce point contribué à transformer leur art, ouvrant
quantité de voies nouvelles et marquant chacune d’elles de leur personnalité
gigantesque. On pense à Picasso, qui rendit d’ailleurs à McLaren
un hommage simple et éloquent en déclarant, après avoir
vu Hen Hop en 1942 : « Enfin, quelque chose de neuf dans l’art
du dessin ! »

Mandaté par John Grierson, en 1942, pour former la première équipe
d’animation de l’Office national du film du Canada, McLaren doit recruter les
apprentis cinéastes dans les écoles d’art et leur inculquer les
rudiments de l’animation. Il le fait avec génie, définissant alors
une philosophie selon laquelle le cinéaste d’animation est comme le peintre
dans son atelier, maître de ses outils et de tout le processus de production
de son œuvre. C’est ainsi qu’il favorise des techniques légères
comme le dessin sur pellicule et le papier découpé, tournant le
dos à l’animation industrielle à l’américaine pour plutôt
se frotter aux préoccupations des cinéastes de l’underground
à travers des films comme Synchromy (1971), saluant au passage
l’expressionnisme abstrait, de Jackson Pollock à Barnett Newman, dans
des courts métrages comme Begone Dull Care (1949) et Lines
Vertical
(1960).

Remarquable pédagogue, artiste engagé, McLaren part pour la Chine
en 1949 où il participe à un projet d’éducation audiovisuelle
sous l’égide de l’UNESCO. Il a alors 35 ans, sa renommée est déjà
grande, mais il choisit de vivre intensément l’Histoire plutôt
que de se replier sur sa pratique artistique. Il est donc ce même homme
qui, en 1936, se rendit en Espagne en pleine guerre civile pour tourner Defence
of Madrid
. Après ce séjour en Chine et en réaction
à la guerre de Corée, McLaren signe Neighbours (1952),
un chef-d’œuvre et une puissante fable antimilitariste qui lui vaut un
oscar.

Mais Norman McLaren se distingue de l’ensemble de la communauté expérimentale
en demeurant constamment préoccupé par le public, en refusant
de faire des films pour des raisons uniquement théoriques. Ainsi, son
cinéma fascine parce qu’il séduit en même temps qu’il mène
une réflexion de pointe et repousse les limites de la technique. On pense
alors à l’explosif Blinkity Blank (1955), à la simplicité
« idéogrammatique » du Merle (1958) ou à l’élégance
de Pas de deux (1967).

René Pomerleau

Figurant parmi les quatre ou cinq plus grands mycologues de la planète,
René Pomerleau fut chez nous l’un des premiers vulgarisateurs scientifiques.
Créateur des cercles de mycologues, il a donné aux Québécois
le goût de la connaissance de la nature.

André Fortin, ex-directeur, Institut de recherche en biologie végétale,
Université Laval.

Jusqu’en 1945, les Québécois ne connaissent pas les noms ni les
caractéristiques des champignons qui abondent dans leurs sous-bois et
clairières; pis encore, ils les croient vénéneux. René
Pomerleau, un des premiers phytopathologistes, formera et entraînera derrière
lui des dizaines de scientifiques, faisant ainsi fleurir la mycologie. Son travail
de recherche constitue un apport d’une grande richesse à la connaissance
et à la taxinomie universelles des champignons. Le mouvement naturaliste
québécois lui est par ailleurs redevable, depuis plus d’un demi-siècle,
de son travail d’éducateur. Ces réalisations lui vaudront d’ailleurs
de devenir le premier Canadien français à être élu
à la Société royale du Canada, en 1948.

Soigner les arbres malades

La mycologie marque le point de départ et l’aboutissement de la préoccupation
scientifique de René Pomerleau. Entre ces deux points, la phytopathologie
se trouve au cœur de son travail pendant près de 40 ans.

À son retour de l’École nationale des eaux et forêts de
Nancy, en France, le jeune botaniste entre de plain-pied dans le domaine de
la phytopathologie forestière. En 1930, les connaissances sur le sujet
sont élémentaires au Canada et encore inexplorées au Québec.
René Pomerleau commence dès lors la collecte des matériaux
et des données afin d’inventorier les différentes maladies des
arbres. Il donne ainsi le coup d’envoi à une œuvre gigantesque qui
servira de base à la phytopathologie au Québec et à laquelle
se sont joints des dizaines de chercheurs.

La fonte des semis de conifères constitue un problème important
à cette époque. La maladie affecte les jeunes pousses et frappe
durement la rentabilité des pépinières forestières
du Québec. Le chercheur repère les micro-organismes responsables
de la maladie et les facteurs déterminant l’intensité du mal,
puis il propose des façons culturales se rapprochant des méthodes
préconisées aujourd’hui dans le domaine de l’agriculture biologique
: réduction de la matière organique dans le sol, acidification
des sols et semis plus hâtifs. Les remèdes agissent rapidement.
Cependant, les problèmes de santé des arbres ne manquent pas,
et un peu plus tard la biologie, l’écologie et la cytologie d’une maladie
des feuilles de l’orme motivent une autre recherche. Cette étude sur
la tache gnomonienne des feuilles de l’orme devient sa thèse de doctorat
et lui vaut le prix Athanase-David, en 1937.

De nouveaux diagnostics et remèdes

Au début des années 30, tout est à faire au Québec
en matière de pathologie forestière. Très tôt, René
Pomerleau entreprend d’étendre les notions sur les caries des conifères.
Il accumule des données sur l’étendue des pertes causées
par les mycètes, responsables de ces détériorations de
la matière ligneuse. En 1944, il est le premier au Canada à reconnaître
la maladie hollandaise de l’orme. Miraculeusement, le pays semble jusque-là
épargné par ce parasite virulent qui, en 25 années, se
propagera de l’Asie à l’Europe, puis aux États-Unis. Dans la lutte
contre cette maladie, le chercheur met en évidence, entre autres éléments,
l’inutilité des arrosages au DDT et les dommages qu’ils causent.

Pendant ce temps, les essences feuillues sont également éprouvées
et l’est du Canada voit dépérir un nombre incalculable de bouleaux.
René Pomerleau estime à plus de 1 400 000 m3 le volume
de bois de bouleaux jaunes et de bouleaux à papier qui succomberont à
cette attaque de 1942 et de 1956. Contre l’avis de tous, il formule l’hypothèse
d’une cause climatique pour expliquer ce désastre. La faible épaisseur
de neige au cours de certains hivers précédents et l’alternance
de temps doux et de gelées intenses peuvent, selon lui, entraîner
la détérioration du système radiculaire de ces arbres.
« L’histoire semble aujourd’hui donner raison à René Pomerleau,
affirme André Fortin. En 1990, alors que les pluies acides sont au banc
des accusés en ce qui a trait au dépérissement des érables
et des autres feuillus, son hypothèse me semble de plus en plus pertinente.
 » L’ancien directeur de l’Institut de recherche en biologie végétale
reprend de nos jours les arguments de son professeur et met en cause les conditions
climatiques dans l’explication de ces ravages : « L’hiver 1981, en particulier,
fut tout à fait comme ceux qui ont été décrits par
René Pomerleau au cours des années 30 et 40 ».

La mycologie du Québec et d’ailleurs

En dépit de ces travaux impressionnants, le botaniste est surtout connu
pour son apport à la mycologie. Depuis les explorations de son enfance
jusqu’à sa volumineuse Flore des champignons du Québec,
publiée en 1980, René Pomerleau pave le chemin de cette science
au Québec. Sa contribution à l’avancement des connaissances déborde
considérablement les frontières pour être mondialement reconnue.
Les mycologues lui doivent notamment d’avoir éclairci le statut ambigu
de l’amanite des césars québécoise, plus élancée
et moins trapue que celle qui est connue en Europe. Grâce à René
Pomerleau, cette espèce est désormais connue sous le nom de Amanita
Jacksonii
. Lui et son collègue américain Smith découvrent
et nomment en outre un nouveau genre de bolet repéré dans la région
de Charlevoix, le Fuscoboletinus sinus panlianus.

Il reste que c’est auprès des mycologues amateurs que René Pomerleau
éprouve le plus de satisfaction. À partir de 1945, il donne des
cours publics de mycologie au jardin botanique de Montréal et organise
des excursions de découverte des champignons. Cinq ans plus tard naissent
les premiers cercles de mycologues, aujourd’hui implantés dans les principales
villes du Québec.

« Si vous parlez trop fort, les champignons se cachent », énonce
Georges Duhamel dans Fables de mon jardin. Il faut croire que René
Pomerleau sait s’y prendre, car jusqu’à son décès, survenu
le 11 octobre 1993, il arrivera à repérer plusieurs milliers d’espèces
différentes au Québec seulement… pour notre plus grand bonheur!

Benoît Lacroix

[…] ce savant au visage humain et cet animateur intellectuel incomparable
a su si heureusement faire le pont entre son savoir de l’Ancien Monde et ses
racines du Nouveau.

Pierre Savard, professeur titulaire, Département d’histoire, Université
d’Ottawa.

Un humaniste et un médiéviste

Théologien, spécialiste des religions populaires, écrivain,
historien de la littérature et prêtre dominicain, Benoît
Lacroix est, comme l’écrit Jacques Grand’Maison en 1981, « l’un
des meilleurs témoins, au Québec, à titre de médiéviste
et d’historien, de la tradition intellectuelle qui a façonné la
pensée occidentale ».

Pour comprendre Benoît Lacroix, il faut avoir à l’esprit l’hypothèse
selon laquelle la culture populaire des Canadiens français serait héritée
directement du Moyen Âge et que les francophones du Québec auraient,
en quelque sorte, escamoté la période de la Renaissance. Cela
permet d’envisager l’histoire québécoise sous un jour nouveau.

Ce savant sait en outre comment éveiller l’intérêt pour
les traditions et les religions populaires. Dès 1950, les qualités
de médiéviste et de chercheur en traditions populaires se manifestent
dans le premier ouvrage de Benoît Lacroix : Pourquoi aimer le Moyen
Âge
. Elles transparaissent ensuite tout au long de son œuvre
et sont encore affirmées en 1986 dans La religion de mon père
et, en 2001, dans La foi de ma mère.

L’humanisme et la dualité culturelle

Né dans une famille de cultivateurs, à Saint-Michel-de-Bellechasse,
Benoît Lacroix étudie la théologie, l’histoire et les lettres,
qu’il enseigne dans plusieurs universités, au Québec et à
l’étranger. Son port d’attache reste cependant l’Institut d’études
médiévales de l’Université de Montréal, où
il enseigne pendant 40 ans et dont il est directeur de 1963 à 1969.

Le dominicain Benoît Lacroix est un humaniste accompli qui, d’après
Fernand Dumont, « sait concilier de manière absolument remarquable
sa contribution à la culture savante et son affinité avec les
gens des milieux populaires. Cette présence aux deux extrémités
de la culture, sans fausseté, sans artifice, est tout à fait exceptionnelle.
 » La dualité culturelle de l’auteur est bien illustrée,
selon le sociologue, dans les trois ouvrages importants que sont Orose et
ses idées
, La religion de mon père et La Foi de
ma mère.

De la religion des érudits
à la religion populaire

Benoît Lacroix s’est toujours intéressé à l’historiographie
et plus particulièrement aux historiens du Moyen Âge et de l’Antiquité.
Sa thèse de doctorat, Orose et ses idées, publiée
en 1965, met en relief l’influence marquante de cet historien théologien
latin, ami de saint Augustin. Dans un style érudit, l’ouvrage actualise
les problèmes du « devenir des civilisations » qui se posaient
à Orose en 417.

Parallèlement à ce livre d’une structure scientifique rigoureuse,
Benoît Lacroix publie des ouvrages destinés à un large public.
Ainsi, plusieurs contes et études sur la tradition populaire, telle que
la vivent les Canadiens français dans leur région natale, expriment
différentes facettes de la culture traditionnelle. Ces ouvrages continuent
de présenter des analyses historiques et ethnographiques fouillées,
mais le style, plus accessible, est empreint de tendresse et d’humour.

La religion de mon père se situe dans ce registre. C’est une
étude vivante et colorée de la religion populaire. L’auteur y
parle de son père, Caius Lacroix, qu’il présente comme « 
pas plus dévotionneux qu’il le fallait, mais respectueux de son curé
et fidèle observateur des rites religieux ». Ce livre illustre
ce qu’a été réellement la religion de plusieurs générations
de Canadiens français. Fernand Dumont croyait, du reste, que cet ouvrage
était certainement le plus important jamais publié sur le sujet.

L’importance culturelle de la religion

L’étude des religions populaires au Québec ne serait pas la même
sans la contribution du père Lacroix. Il met en branle, au début
des années 70, une série de colloques où se réunissent
pendant dix ans des dizaines de chercheurs de tous les horizons. Il crée
à Montréal le Centre d’études des religions populaires,
concept qui essaime ensuite dans plusieurs centres européens. Il est
membre fondateur du Centre d’interprétation des nouvelles religions et,
à partir de 1981, il coordonne, à l’Institut québécois
de recherche sur la culture, une vaste enquête sur les rapports du peuple
québécois avec ses racines religieuses. Il écrit à
cet égard en 1982 : « De tous les faits culturels connus à
travers les temps, les religions comptent parmi les plus indéracinables
et les plus irréversibles. C’est que la foi en soi est naturelle et le
sacré instinctif. »Malgré une intense activité scientifique
et créatrice, Benoît Lacroix demeure plus que tout un religieux.

Enseignant pendant 40 ans, le père Lacroix reste proche des jeunes et
il n’hésite pas à dire ceci : « Mes véritables maîtres,
ce sont mes étudiants. Ce sont eux qui m’informent et qui m’inspirent.
 » De façon plus générale, son inspiration véritable
est peut-être le peuple de son pays. Lorsqu’il est reçu membre
de la Société royale du Canada en 1971, il emprunte alors pour
son discours d’introduction les mots d’un vieux sage chinois afin d’illustrer
brièvement les notions de patrimoine et de continuité qui sous-tendent
son œuvre : « Les hommes du peuple sont les racines du pays. Si les
racines sont profondes, le peuple connaîtra la paix. »

Jean Papineau-Couture

Issu d’une famille où la musique tient une place prépondérante,
Jean Papineau-Couture recevra de sa mère ses premières leçons
de piano avant de poursuivre ses études musicales avec des professeurs
prestigieux. Quand il termine son baccalauréat au collège Jean-de-Brébeuf
à Montréal, il sait déjà qu’il sera musicien et
compositeur. Inscrit au New England Conservatory of Music de Boston, il obtient
son baccalauréat en musique et prolonge son séjour aux États-Unis
afin d’étudier sous la direction de Nadia Boulanger qui le dirige dans
l’étude des œuvres de Stravinsky. Ce dernier, qu’il rencontre à
plusieurs reprises, aura une grande influence sur son œuvre.

À la même époque, il approfondit également l’écriture
de Fauré, Ravel et Debussy. De retour à Montréal, Jean
Papineau-Couture est professeur au Conservatoire de musique du Québec
puis à la faculté de musique de l’Université de Montréal,
où il est nommé vice-doyen en 1967 et doyen l’année suivante.
Il occupe ce poste jusqu’en 1973, après quoi il retourne à l’enseignement
universitaire jusqu’en 1984. Jean Papineau-Couture enseignera les techniques
d’écriture et sera l’un des pionniers de l’élaboration d’un cours
sur l’acoustique musicale basée sur les principes physiques de la résonance
; ses qualités de pédagogue et de compositeur influenceront un
grand nombre de ses élèves qui sont devenus, comme lui, des acteurs
influents de l’évolution de la musique contemporaine.

Malgré ses nombreuses tâches administratives et professorales,
Jean Papineau-Couture gardera une large place à ses activités
de compositeur car, avouait-il avec humour : « Le jour où je ne
composerai plus, je me décomposerai ! » Compositeur inspiré,
très attaché à la liberté artistique, Jean Papineau-Couture,
que l’on qualifiait souvent de cérébral, savait se laisser guider
par une sensibilité qui affleure sans cesse dans ses œuvres et par
une sensualité et une virtuosité qui doivent leur expression à
la rigueur et à la précision de l’auteur. Sa feuille de route
est impressionnante, plus de 70 œuvres depuis Églogues (1942),
et sa musique évolue du néoclassique au polymodal ou polytonal
avant de se déployer en un style atonal personnalisé par la couleur
des sonorités.

Promoteur et défenseur passionné de la musique contemporaine
canadienne, il sera notamment président-fondateur de la Société
de musique contemporaine du Québec et il donnera généreusement
de son temps aux organismes et aux associations professionnelles. Jean Papineau-Couture,
qui a consacré 50 ans d’activités créatrices à la
musique, a reçu au cours de sa carrière de nombreux honneurs de
la part de son milieu et de la société québécoise
qui reconnaissent en lui l’un de ses plus prestigieux compositeurs.

Gilles Archambault

Chroniqueur de jazz, réalisateur et animateur culturel à Radio-Canada,
passionné de littérature internationale, Gilles Archambault est
l’auteur d’une œuvre très personnelle, qui comporte dans sa suprême
discrétion son lot de petites tragédies existentielles, livrées
essentiellement sous les modes du roman et de la nouvelle. Ses centaines de
textes parus dans Liberté, Cité libre, Livres d’ici, L’Actualité,
Maintenant, McClean, La Presse, Le Jour, Le Devoir
, l’ont fait connaître
comme chroniqueur d’humeur et de mœurs, parfois acide et critique, mais
toujours teinté d’humour fin.

Depuis ses premiers romans parus au début des années soixante
jusqu’aux plus récents, Le Tendre Matin (1969), Parlons de
moi
(1970), La Fuite immobile (1974), À voix basse
(1983), Un après-midi de septembre (1993), Un homme plein d’enfance
(1996), Gilles Archambault privilégie le thème de l’individualité,
auquel se rattachent tout naturellement les échos de la solitude et de
la nostalgie, ceux de l’amour, du temps et de l’angoisse. Ses personnages ont
souvent des vies difficiles et des existences médiocres ; mais c’est
à travers le pathétique de ces destinées ordinaires, sans
grand relief, que le romancier fouille à fond la psychologie de l’âme
contemporaine, urbaine et désolée, parfois d’une désespérance
troublante, confrontée aux petites lois, petites mais parfois incendiaires,
du cœur et du travail. Par une extrême attention à la personnalité
intime des êtres que la vie accable et rejette trop facilement au banc
des vaincus, Gilles Archambault sait donner vie à des trajectoires humaines
compromises, sans jamais leur insuffler les illusions d’un bonheur accessible
et facile.

Parfois qualifiés de pâlots par la critique, ses personnages se
sont inscrits avec le temps dans un imaginaire littéraire d’une sensibilité
toute contemporaine : le mal à l’âme que ses héros connaissent
dans leur vie sentimentale ou professionnelle, c’est aussi celui d’une fin de
siècle nord-américaine nourrie à la double source de la
culture européenne et de la fourmillante vie de « consommation ».

Ses nouvelles et ses chroniques logent souvent à l’enseigne de la dérision,
derrière laquelle se cache une tendresse moqueuse où l’écrivain
s’emploie avec un art consommé à traverser le miroir des apparences.
Se prenant souvent à partie dans cette écriture de la confidence
pudique, Gilles Archambault réussit à parler de nous à
travers lui et de lui à travers nous, avec et sans complaisance. La vie
contemporaine, toute québécoise soit-elle, n’est-elle pas faite
de plusieurs apparences et de quelques réalités tangibles ?

Pierre Lamy

Au sein d’une industrie naissante, à la fin de la décennie 1960,
Pierre Lamy compte parmi les quelques pionniers qui ont défini le métier
de producteur tel qu’il va être pratiqué au Québec. Bien
sûr, quelque 20 années auparavant, à une époque héroïque,
il y avait eu Paul L’Anglais et J.A. DeSève, mais Lamy appartient à
ceux qui vont les premiers profiter du financement de la SDICC (l’ancêtre
de Téléfilm Canada) pour construire l’édifice d’une production
soutenue de longs métrages québécois de fiction.

C’est ainsi que dès 1968 (année de création de la SDICC)
et jusqu’en 1984, Lamy est actif et produit ou coproduit des films de Gilles
Carle (Le Viol d’une jeune fille douce, Red, Les Mâles), de Claude
Fournier (Deux femmes en or), de Denys Arcand (La Maudite Galette,
Gina
), de Jean-Claude Labrecque (Les Smattes), de Claude Jutra (Kamouraska,
Pour le meilleur et pour le pire, La Dame en couleurs
), d’André Brassard
(Il était une fois dans l’Est) et de Francis Mankiewicz (Les
Beaux Souvenirs
). Autant dire que presque tous les noms importants de l’industrie
du cinéma de fiction québécois de l’époque ont un
jour ou l’autre passé par ses bureaux. D’autant plus qu’avant cette période,
Lamy avait aidé Claude Jutra à terminer À tout prendre
(1963) et qu’il avait accompagné les débuts des frères
Claude et Denis Héroux en produisant Pas de vacances pour les idoles
(1965).

Mais dans cette imposante liste de cinéastes qui ont travaillé
avec Pierre Lamy, un nom se démarque, celui de Gilles Carle, l’associé
du producteur au sein des productions Carle-Lamy de 1971 à 1975. Onze
longs métrages sont produits par cette compagnie qui, alors que le cinéma
québécois est en pleine effervescence et que les films de qualité
douteuse ne se comptent plus, continue à maintenir des standards élevés.
En témoigne la valeur des longs métrages réalisés
à l’époque par Carle qui tourne coup sur coup trois de ses meilleurs
films : La Vraie Nature de Bernadette, La Mort d’un bûcheron et
La Tête de Normande Saint-Onge. « Pierre, explique Gilles
Carle dans un entretien qu’il accorde à Michel Coulombe, ne cherchait
pas le succès à tout prix. Il ne m’a jamais reproché de
ne pas avoir de succès. Jamais je n’ai entendu dans sa bouche des paroles
dans ce sens. » Pour les cinéastes qui ont travaillé avec
lui, Pierre Lamy était un partenaire, un collaborateur plutôt qu’un
patron.