Pierre Morency

Qui a lu La Vie entière (1996) de Pierre Morency se voit en quelque
sorte prémuni et accepte comme une grâce de marcher en compagnie
du poète en ces lieux familiers qui nourrissent son « attention
créative ». Ses rêveries et ses contemplations s’accommodent
autant de la ville que de la nature.

C’est la nécessité de gagner sa vie qui a amené Pierre
Morency à la radio où il est d’abord entré par la porte
de l’humour. Il a été scripteur puis chroniqueur pendant une dizaine
d’années à la radio de Radio-Canada à Québec, avant
d’entreprendre sur la chaîne culturelle ses grandes séries sur
les aliments, la flore et les oiseaux, séries qui ont façonné
le poète qu’il est devenu aujourd’hui.

Pierre Morency a toujours considéré son travail radiophonique
comme un aspect de son métier d’écrivain. Ainsi naîtra,
à la suite d’un vaste travail de réécriture de ses séries
radiophoniques afin de leur donner leur plein envol poétique, un premier
volume des Histoires naturelles du Nouveau Monde, L’Œil américain
(1989). Morency tend dans ces ouvrages à une « poésie objective
 », selon l’expression du poète Arthur Rimbaud. Une poésie
qui consiste à faire parler ce qui nous entoure. Quel est le sens de
la présence d’un arbre pour l’être humain, du monde des oiseaux
? Qu’a à nous dire une ville à travers ses rues et les diverses
saisons qui l’habillent, ses places et ses parcs ? Comment nous touche tout
ce qui nous entoure et que la vie de tous les jours nous fait ignorer ? Là
se trouve la fibre essentielle de la poésie qui est faite, selon Pierre
Morency, de cette présence à la vie sous toutes ses formes, quels
que soient le lieu et l’heure. Le poète est un capteur dont la mission
est d’éclairer les parts d’ombre, le noir qui se trouve au fond des réalités,
derrière les apparences, dans l’univers incroyable de chaque être
humain et dans la nature.

On l’aura compris : Pierre Morency n’est pas un poète naturaliste. Bien
sûr, ses livres constituent de grandes plages où la nature s’impose,
une nature partagée. C’est en ce sens que l’on peut dire que son œuvre
s’offre comme une tentative de médiation ou de réconciliation
entre la nature et la culture. Elle veut être le témoin d’une part
dépréciée de notre culture. Et c’est ce qui fait dire au
poète que, si la nature doit être sauvée, elle le sera par
la culture.

Micheline Lanctôt

Micheline Lanctôt est une battante, une surdouée des arts, une
cinéaste visionnaire qui n’hésite pas à aborder des sujets
difficiles, qui ne sont pas dans l’air du temps, mais le deviendront, parce
que tôt ou tard la réalité rejoint sa fiction.

C’est ainsi que son film Sonatine (1983), bien accueilli par la critique
internationale, récompensé par cinq prix, dont le Lion d’argent
au Festival de Venise en 1984, reste d’une telle actualité qu’on l’étudie
dans les établissements d’enseignement collégial et les cours
de cinéma. C’est ainsi qu’elle a osé s’attaquer dans La Vie
d’un héros
(1994) à une partie occultée de l’histoire
de la Seconde Guerre mondiale en parlant de ces soldats allemands, prisonniers
au Québec, qui travaillèrent chez les Canadiens français,
devenant pour certains des personnages quasi mythiques.

À l’adolescence, Micheline Lanctôt touche un peu à tout
et étudie la musique avec passion. Pianiste et violoncelliste, elle poursuit
des études supérieures à l’École de musique Vincent-d’Indy,
apprend à décortiquer une pièce, à comprendre les
structures. Cette première influence marquante de sa vie – l’apprentissage
approfondi des langages musicaux – se retrouve en filigrane dans son œuvre
: Micheline Lanctôt, cinéaste, saura utiliser la musique avec une
rare subtilité. Il faut écouter attentivement ses remarquables
bandes sonores pour saisir et comprendre toutes les nuances de son propos.

Des études, brèves, à l’École des beaux-arts de
Montréal la conduisent comme par enchantement au dessin d’animation.
Après un court passage à l’Office national du film, elle trouve
un emploi chez Potterton Production, compagnie privée d’animation de
Montréal. Elle commence au bas de l’échelle, apprend tout du métier.
Voilà la deuxième influence importante pour la future scénariste-réalisatrice.

En 1972, un cinéaste qui occupe un bureau près du sien la convainc
d’accepter un rôle dans le film qu’il prépare. Micheline Lanctôt
crève l’écran. Du jour au lendemain, elle est célèbre
et reçoit le prix Etrog pour la meilleure interprétation féminine.
Le cinéaste s’appelle Gilles Carle, le film, La Vraie Nature de Bernadette.

Entrée au cinéma par la grande porte, forte de ses expériences
antérieures, elle n’en sortira plus. Tout en préparant ses films,
elle participe à de nombreuses productions comme coscénariste
ou consultante. Pour gagner sa vie, pour produire, elle joue à la télévision
et au cinéma, elle enseigne dans diverses universités, notamment
à Concordia où elle est toujours chargée de cours.

Micheline Lanctôt la cinéaste continue de se battre avec ténacité
et courage pour ses projets, pour le prochain film, pour le cinéma québécois.

René Derouin

Depuis sa maison de Val-David, qu’il a construite de ses mains, René
Derouin rayonne sur les Amériques. La longue marche intérieure,
qui l’a conduit de l’enfant délicat à l’homme dont la puissante
énergie s’inscrit dans des œuvres de plus en plus bouleversantes,
l’a mené à étendre ses racines du nord au sud, de la terre-mère
aux profondeurs marines. Maintenant sans cesse l’équilibre fragile entre
la permanence et l’éphémère, toujours ancré dans
la réalité du monde dans lequel il évolue, René
Derouin est parvenu à créer un corpus artistique dont la portée
universelle et la pérennité sont désormais assurées.

René Derouin, parti à la recherche de lui-même en 1955,
pose son regard sur le monde, sur les autres, sur l’autre, il veut traduire
ce qu’il voit. Cependant, son regard plonge vers l’intérieur. C’est ainsi
qu’il parvient à faire affleurer à la surface de la toile, du
papier, du bois, du bronze, bref de toute matière qu’il touche, l’essence
de la tragédie humaine.

De 1955 à 1970, René Derouin travaille, voyage, expérimente
: Mexique, Canada, États-Unis, Japon. Il fréquente de prestigieux
ateliers, rencontre des maîtres qui marqueront son évolution, Pablo
O’Higgins et Rufuno Tamayo au Mexique, les maîtres graveurs japonais Toshi
Yoshida ainsi que Munakata, de qui il apprend le contrôle de l’énergie
physique et mentale. Il étudie l’espagnol, la peinture de murales, la
gravure. Tous les éléments clés qui seront la base de l’élaboration
de son œuvre sont désormais présents : identité, migration,
métissage.

René Derouin a produit depuis le début des années quatre-vingts
quelques-unes de ses œuvres majeures dont Suite nordique, Between, Empreintes
et Reliefs.
De 1989 à 1992, il prépare l’installation Migrations,
un projet qu’il réalise au Québec et au Mexique, pour lequel il
crée 20 000 figurines. L’événement important des dernières
années sera, en 1994, le largage dans le fleuve de 19 000 de ces figurines
en céramique, qu’il explique ainsi : « Un geste délinquant
mais réfléchi, un geste d’artiste avec tout ce que ça a
de transcendant. Un geste gratuit, de l’ordre du sacré, dans une société
qui a évacué tout sacré. » Il ajoute : « Le
largage, c’est un geste qui m’a donné naissance, me permettant de me
larguer moi-même. C’est aussi un geste d’enracinement à l’intérieur
du Québec. C’est l’œuvre la plus publique, la plus permanente, désormais
rien ni personne ne peut la contrôler. »

Clarke F. Fraser

Clarke Fraser est considéré à l’unanimité comme
l’un des plus illustres spécialistes canadiens de la génétique
humaine et médicale. À la fois docteur en génétique
et en médecine, il est, sans contredit, l’un des fondateurs de la génétique
clinique actuelle et le premier à introduire la génétique
médicale en milieu hospitalier.

La médecine et la génétique

Né au Connecticut, aux États-Unis, le jeune Fraser devient citoyen
canadien et commence ses études de médecine à l’Université
d’Acadia, en Nouvelle-Écosse : « Je voulais être un médecin
à l’image de mon oncle qui parcourait la campagne dans une calèche
tirée par des chevaux. » Cependant, dès le premier cours
de biologie, il tombe amoureux de la génétique « qui combine
rigueur mathématique et beauté biologique ». Titulaire d’un
doctorat en génétique de l’Université McGill, le nouveau
généticien s’engage durant trois années dans la Royal Canadian
Air Force pour servir son pays. Toujours habité par le souvenir de son
oncle, il retourne en classe et obtient un doctorat en médecine.

En 1950, le docteur Fraser commence ses activités d’enseignement de
la génétique à l’Université McGill. Parallèlement,
ses travaux publiés dans la revue Nature et reposant sur un modèle
de fente palatine chez une souris consanguine tracent la voie à une méthode
expérimentale, utilisée depuis dans la plupart des laboratoires
où l’on étudie la pathogenèse des malformations congénitales.
Spécialiste de l’influence de l’hérédité sur la
santé au Québec, Clarke Fraser possède des connaissances
en la matière qui rejaillissent sur le monde entier. Il est en effet
à l’origine de la définition la plus universellement reconnue
du conseil génétique, soit l’« étalon-or »
de la génétique médicale qui a été adapté
aux soins de santé.

Grâce à ses travaux dans le domaine de la tératologie,
discipline analysant les aberrations des programmes de développement
qui aboutissent aux malformations, Clarke Fraser explique les mécanismes
responsables des malformations congénitales en mettant en évidence
leur nature multifactorielle. Confirmant au cours de ses recherches que la malformation
est non seulement un phénomène d’ordre biologique, mais qu’elle
répond aussi à une agression toxique externe, il développe
la notion de seuil multifactoriel qui lui vaut la reconnaissance de ses pairs
à l’échelle internationale et qui sera couronnée par la
remise, en 1979, du prestigieux prix Allan de l’American Society of Human Genetics.

En avance sur son temps, Clarke Fraser affirme dès ses débuts
que la « génétique médicale doit se pratiquer dans
un hôpital, et non dans une université ». Il fonde donc,
en 1950, la première clinique canadienne de génétique médicale
au Montreal Children’s Hospital afin d’avoir des contacts directs avec les personnes
affectées de malformations congénitales et leurs parents. De cette
manière, il contribue à humaniser les soins de santé donnés
aux patients en leur prodiguant des conseils pour traverser cette épreuve
et prévenir toute récidive. Cette proximité avec le monde
des enfants l’amène également à travailler comme professeur
de pédiatrie à l’Université McGill de 1970 à 1982
et à la Memorial University of Newfoundland de 1982 à 1985. Son
expertise le place, de 1990 à 1992, à la tête du Groupe
de travail sur la génétique de la Commission royale sur les nouvelles
technologies de reproduction. Enfin, il sert à plusieurs reprises de
phare au ministère canadien de la Santé et du Bien-être
social, dans des comités analysant les mutations génétiques
de produits chimiques, telle la dioxine.

Au-delà des frontières

La compétence de Clarke Fraser est appréciée bien au-delà
des frontières canadiennes et profite à diverses régions
et populations de la planète. De 1963 à 1982, le scientifique
joue un rôle d’expert-conseil au Comité de génétique
humaine de l’Organisation mondiale de la santé. Il siège aussi
au bureau-conseil du Centre de services d’information sur les anomalies de naissance,
au WHO Optimal Family Planning Program, à Budapest, en Hongrie, ainsi
qu’à deux importants comités rattachés à la Conférence
internationale de génétique humaine et au Conseil canadien de
recherche médicale.

Clarke Fraser est également l’un des fondateurs du Collège canadien
des généticiens médicaux, un organisme des plus influents
quant à la formation des étudiants dans ce domaine, qu’il dirige
de 1975 à 1983. En outre, il préside la Conférence internationale
sur les anomalies de naissance et participe à la création du Réseau
de génétique humaine du Québec, qui sera, pendant 25 années,
l’un des fleurons mondiaux de la génétique appliquée aux
besoins de la communauté.

Auteur prolifique, qui totalise 291 publications à son actif, Clarke
Fraser compte aussi trois ouvrages qui ont fait leur marque : The Handbook
of Teratology
, véritable bible dans le domaine, tout comme Genetics
of Man
et Medical Genetics : Principles and Practice, utilisés
à l’échelle mondiale pour l’enseignement de la génétique
médicale. Par ailleurs, il participe aux comités éditoriaux
des principales revues de sa discipline, telles l’American Journal of Medical
Genetics, Genetic Counselling
et Human Heredity. En 1999, il est
désigné comme rédacteur en chef adjoint du McKusick’s
Catalog of Mendelian Inheritance in Man : A Human Genes and Genetic Disorders
,
revue imprimée et électronique qui constitue l’une des bases de
données génétiques les plus visitées au monde.

Il n’existe pratiquement aucun spécialiste reconnu de la génétique
médicale au Canada qui n’ait subi l’ascendance des écrits et des
enseignements du docteur Fraser. À l’heure actuelle, quinze universités
d’Amérique du Nord donnent des programmes de deuxième et de troisième
cycle en conseil génétique, devenu une ressource indispensable
dans cette discipline grâce aux découvertes du lauréat.
La carrière de Clarke Fraser sera soulignée par le Prix d’excellence
de la Société de génétique du Canada en 1980, le
titre d’officier de l’Ordre du Canada en 1985 et le titre de professeur émérite
des départements de génétique humaine, biologie et pédiatrie
de l’Université McGill en 1985. Le 1er août 1999, Clarke Fraser
prend sa retraite pour se consacrer, entre autres, à l’écriture
d’un ouvrage sur la génétique humaine destiné aux profanes,
dans le confort de sa maison familiale en Nouvelle-Écosse.

Gilles Fontaine

Gilles Fontaine se distingue par sa polyvalence remarquable. Atout rare dans
le domaine de l’astrophysique, ce professeur du Département de physique
de l’Université de Montréal, théoricien en astrophysique,
se révèle de plus un excellent astronome observateur.

La stratégie de recherche de Gilles Fontaine s’articule autour de l’approche
combinant la théorie par simulation numérique et des observations
astronomiques. Il s’intéresse particulièrement à l’évolution
des étoiles et contribue de façon significative depuis le début
de sa carrière à l’étude de ces corps stellaires fascinants
que sont les naines blanches. Ces étoiles, produits ultimes des phases
finales de l’évolution stellaire, sont comparées à des
vieillards. On y trouve des conditions physiques extrêmes non reproductibles
sur la Terre. Les travaux de modélisation de Gilles Fontaine vont lui
permettre de jeter les bases d’une véritable théorie de l’évolution
de ces étoiles. Il démontrera notamment que les naines blanches
peuvent servir de bancs d’essai pour les théories d’équation d’état,
de coefficient de transport et de transition de phase solide/liquide à
une très haute densité.

Ce scientifique québécois se démarque aussi dans le domaine
de l’astéroséismologie, science qui s’occupe d’interpréter
les variations d’intensité lumineuse de certaines étoiles pulsantes
(ou vibrantes) quant à leur structure interne. Avec ses associés,
Gilles Fontaine devient au fil des années chef de file en ce qui concerne
l’astéroséismologie des naines blanches. Il contribue à
la découverte et au décodage de nombreuses étoiles pulsantes.
En 1996, les travaux du groupe de Gilles Fontaine lui permettent d’établir
les bases en matière d’astéroséismologie des étoiles
sous-naines, génitrices d’une fraction des naines blanches, dont les
instabilités vibratoires sont insoupçonnées jusqu’alors.

La tête dans les étoiles

Cet homme simple se passionne pour l’astronomie dès l’adolescence. En
1969, il décide de mener des études conduisant à l’obtention
d’un doctorat en astrophysique théorique sur les naines blanches à
l’Université de Rochester : c’est la piqûre. Il revient au Québec
faire des études postdoctorales à l’Université de Montréal
au moment même où se forme le groupe d’astronomes observateurs
avec la création de l’observatoire du mont Mégantic. Sentant le
moment propice, l’astrophysicien délaisse alors quelque temps la théorie
et s’initie à la profession d’astronome (University of Western Ontario).
« Cette décision a été la meilleure de ma carrière
 », de dire Gilles Fontaine.

Le scientifique fait aussi preuve d’un dévouement notoire pour l’enseignement
auquel il se consacre depuis 1977 : « Ma plus grande satisfaction aura
été de contribuer à la formation d’étudiants et
de jeunes chercheurs. » Et ceux-ci le reconnaissent. Gilles Fontaine obtient,
au cours des années, trois prix en matière d’enseignement, dont
le Prix d’excellence en enseignement (1998-1999), catégorie « Professeurs
titulaires » de l’Université de Montréal, pour sa contribution
exemplaire.

Grâce à sa réputation, Gilles Fontaine met en place, dès
1981, une équipe de recherche qui, à son tour, attire d’excellents
candidats aux études supérieures, dont plusieurs recevront des
distinctions nationales pour la qualité de leurs travaux de doctorat.
Il se dit chanceux d’avoir pu compter sur les compétences inestimables
de son collaborateur principal, François Wesemael, et sur celles de ses
jeunes associés, Pierre Bergeron et Pierre Brassard. Fort de l’apport
de ces derniers, Gilles Fontaine est considéré comme l’un des
auteurs les plus prolifiques de sa discipline. Il compte plus de 200 articles
d’envergure à son actif, dont presque la moitié sont publiés
dans The Astrophysical Journal, la revue la plus réputée
dans le domaine de l’astrophysique. Excellent vulgarisateur, Gilles Fontaine
reçoit notamment le Prix de l’auteur 1990 de l’Association canadienne-française
pour l’avancement des sciences (ACFAS) pour un article paru dans Interface.

De brillantes découvertes

En 1982, Gilles Fontaine et ses collègues des universités du
Texas, de Rochester et du Colorado font état de la « prédiction
 » théorique et de la découverte subséquente d’une
nouvelle catégorie d’étoiles pulsantes, les naines blanches du
type DB, une première dans le domaine de l’astrophysique, où la
découverte accidentelle précède presque toujours la théorie.
Ces réalisations attirent alors l’attention des médias les plus
importants d’Amérique du Nord.

En 1987, le groupe de collaborateurs fait à nouveau les manchettes en
proposant une nouvelle méthode pour déterminer l’âge de
l’Univers, basée sur la capacité à mesurer celui des naines
blanches les plus évoluées par des calculs de refroidissement.
Plus récemment, avec l’aide de ses associés, Gilles Fontaine prédit
une seconde fois, par le calcul, l’existence d’une autre catégorie d’étoiles
pulsantes : les sous-naines instables du type B. De plus, il vient tout juste
de révéler l’existence de deux nouvelles étoiles pulsantes
de ce type, confirmée lors d’un voyage à l’observatoire Mauna
Kea, à Hawaï.

Le réalisme des modélisations du groupe de Gilles Fontaine est
éprouvé. Sur la trentaine de familles d’étoiles variables
découvertes, toutes l’ont été accidentellement, sauf les
deux types d’étoiles « calculées » par ce dernier. Avec
ses collègues, il vient de choisir de se consacrer au calcul d’une nouvelle
génération de modèles évolutifs des naines blanches
dont les résultats seront cruciaux pour la cosmochronologie des galaxies
et pour l’interprétation des masses manquantes dans l’univers.

Plusieurs fois durant sa carrière, Gilles Fontaine voit la scène
nationale honorer la qualité exceptionnelle de ses travaux. En mai 2000,
il reçoit le prix Carlyle S. Beals de la Société canadienne
d’astronomie en reconnaissance de sa carrière de recherche innovatrice.
Et sa renommée s’étend aussi sur la scène internationale.
Dès 1979, le magazine américain Physics Today souligne
l’importance des travaux du jeune physicien sur l’équation d’état
de la matière dense utilisée dans la construction de modèles
numériques d’étoiles évoluées.

La polyvalence de Gilles Fontaine, qui observe et modélise tant l’intérieur
des étoiles que l’atmosphère qui les entoure, provoque l’admiration
chez ses nombreux collaborateurs à l’échelle mondiale. De l’avis
de tous, ses études ont un impact non seulement sur l’étude de
l’évolution stellaire et de la matière dense mais aussi sur l’astronomie
galactique, voire la cosmologie. Il n’est donc pas étonnant que Gilles
Fontaine soit devenu titulaire de la Chaire de recherche du Canada en astrophysique
stellaire en décembre 2000, ce qui lui permettra de poursuivre ses recherches
pendant encore de nombreuses années.

Marcel Dagenais

L’économétrie théorique et appliquée

Professeur de sciences économiques à l’Université de Montréal
pendant plus de 35 ans, Marcel Dagenais est un pionnier de l’économétrie
au Québec et un des seuls économistes québécois
de sa génération à avoir acquis une réputation internationale.
Selon James Tobin, Prix Nobel d’économie, Robert Pindyck, du Massachusetts
Institute of Technology (MIT), et Cheng Hsiao, éditeur du prestigieux
Journal of Econometrics, Marcel Dagenais est l’un des leaders mondiaux
en matière d’économétrie. De fait, il est l’un des rares
scientifiques à être connu aussi bien des statisticiens que des
économistes, et ce, en raison de ses travaux axés sur l’économétrie
tant théorique qu’appliquée.

Tout au long de sa carrière, Marcel Dagenais touche à des domaines
variés, allant de la conception de modèles de prévisions
macroéconomiques à l’élaboration de modèles économiques
pour divers milieux tels que les banques, les transports, l’énergie,
la médecine et l’éducation. Il met aussi au point de nouveaux
algorithmes informatiques et des outils économétriques permettant
de mieux tenir compte d’observations manquantes et d’erreurs sur les variables.

Une vision internationale

À la fois chercheur au Centre de recherche et de développement
en économique (CRDE) de l’Université de Montréal et directeur
de recherche au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations
(CIRANO), Marcel Dagenais est un économètre réputé.
D’importants organismes font appel à ses services, tels Eurostar et Développement
des ressources humaines du Canada en 1998, l’Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE) et Industrie Canada en
1997 ainsi que la Caisse de dépôt et placement du Québec
en 1995 et en 1996. Il collabore, à partir de 1977, au Groupe de travail
sur les comptes nationaux de Statistique Canada.

« Dès les débuts de ma carrière, je me suis identifié
à la communauté mondiale des économètres, en respectant
les critères et les barèmes internationaux », affirme-t-il.
Ses réalisations dépassent certes les frontières du pays
et se rangent du côté des sommités dans son domaine. En
1998, il collabore, à l’Institut national de la statistique et des études
économiques de France, à un groupe de travail formé en
vue de l’amélioration de la qualité statistique des comptes nationaux.
Il est professeur invité en France et en Suisse et participe à
une cinquantaine de congrès internationaux. Ses nombreuses publications
figurent dans les revues d’économique les plus réputées
au monde : Econometrica, Journal of Econometrics, Review of
Economics and Statistics
et Annales d’économie et de statistique.

Une double formation

Cet économiste de renom s’est pourtant destiné au départ
à la sociologie. Déjà performant en classe, il reçoit,
en 1958, la Médaille du lieutenant-gouverneur du Québec et la
bourse Woodrow Wilson pour l’excellence de ses résultats à la
maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal.
C’est alors qu’il fait une autre maîtrise, en économique cette
fois-ci, à la Cowles Fondation de l’Université Yale où
il obtient son doctorat en 1964. Il rentre ensuite au Québec pour enseigner
à l’Université de Montréal.

Dès les débuts de sa carrière, Marcel Dagenais explore
le domaine tout neuf de l’économétrie, fait de la recherche théorique
et élabore en même temps de nouveaux modèles d’analyse statistique
et empirique pour divers ministères des gouvernements du Canada et du
Québec.

La démarche de Marcel Dagenais est très caractéristique.
« C’est une véritable symbiose entre la recherche empirique et
théorique, explique-t-il. Je trouve des problèmes importants sur
le plan pratique qui constituent ensuite des défis de taille pour la
recherche. » Par exemple, lors d’une enquête auprès des laitiers,
réalisée vers la fin des années 60 pour le gouvernement
du Québec, il s’aperçoit que des données incomplètes
l’empêchent de faire une analyse suffisamment précise de ce secteur
d’activité économique. Il décide alors de demander des
fonds de recherche afin d’étudier cette problématique et d’y apporter
des éléments de solution. Ses travaux en matière de statistique
sur les observations manquantes auront un effet notable, non seulement chez
les économistes mais aussi chez les statisticiens et les autres chercheurs
en sciences sociales.

Une influence marquée

Marcel Dagenais, nommé professeur émérite de l’Université
de Montréal, sera honoré de plusieurs prix et distinctions scientifiques.
Boursier Killam, il est récipiendaire, entre autres, du Prix du statisticien
d’expression française de la Société de statistique de
Paris en 1990 et du prix Marcel-Vincent de l’Association canadienne-française
pour l’avancement des sciences en 1991. Le ministère de l’Enseignement
supérieur et de la Recherche de France lui décernera également
une bourse de chercheur étranger de haut niveau en 1995-1996.

Parallèlement à sa carrière de chercheur, Marcel Dagenais
joue un rôle irremplaçable dans la formation de toute une génération
d’économistes. Comme il est l’un des deux seuls économètres
au Québec au début des années 60, plusieurs membres de
l’Association canadienne d’économique figurent parmi ses anciens étudiants.
Dans le milieu universitaire, tous célèbrent sa disponibilité
et sa générosité. « J’ai toujours eu ma porte ouverte
 », reconnaît-il. De fait, il consacre plusieurs heures de son temps
à orienter ses étudiants ou encore à servir de conseiller
technique auprès de ses collègues. Marcel Dagenais contribue ainsi
à l’expansion sans précédent du Département de science
économique de l’Université de Montréal, classé douzième
au monde en 1997. En tant que professeur invité dans différentes
universités européennes, il saura aussi partager son savoir avec
les étudiants, que ce soit à Genève, à Toulouse,
à Dijon ou encore à Clermont-Ferrand.

Robert Zamboni

Être exceptionnel, selon ses collègues, doté d’une grande
intelligence et ayant acquis une vaste expérience, Robert Zamboni jouit
d’une éminente réputation à titre d’innovateur et d’homme
d’action dans le domaine de la chimie organique. Ce sont sa détermination,
ses découvertes, sa persévérance et son esprit d’initiative
qui lui valent le prix Lionel-Boulet en 1999.

Les succès universitaires de Robert Zamboni laissent déjà
présager l’étoffe d’un grand scientifique. Titulaire d’un doctorat
en chimie organique de l’Université McGill, il complète sa formation
à l’Université de Pittsburgh et à l’Université Yale,
au laboratoire du professeur Samuel Danishefsky, figure de proue dans les domaines
de la synthèse organique et de la méthodologie.

Une percée dans le domaine des médicaments
contre l’asthme

S’étant démarqué par son esprit d’innovation lors de son
parcours universitaire, le jeune chimiste est presque aussitôt recruté
par Merck Frosst, en 1980. Dès son arrivée, il s’attaque à
la mise au point de médicaments à base de substances naturelles,
connues sous le nom de « leucotriènes » , dans le cadre du programme
de recherche sur l’asthme. Les leucotriènes constituent des agents naturels
présents dans certains cas lors de crises d’allergie. Le docteur Zamboni
et son équipe mènent, pendant plus de dix ans, des recherches
et des essais sur des milliers de composés. Comme c’est le cas pour bien
des scientifiques, ces années d’efforts seront ponctuées de quelques
déceptions. Cependant, tenaces et fidèles au proverbe de Boileau,
vingt fois sur le métier ils remettent leur ouvrage, ce qui les mène
à la découverte du montélukast SINGULAIR.

Ce médicament à prise orale monoquotidienne est l’un des premiers
traitements pour l’asthme à être mis au point au cours des 25 dernières
années. Il constitue également le premier et le seul antagoniste
des récepteurs des leucotriènes à soulager efficacement
les symptômes de l’asthme chez les enfants âgés de 2 ans
et plus, de même que chez les adultes. Ce comprimé présente
de plus un excellent profil de tolérance. Les patients qui l’utilisent
peuvent diminuer de 47 p. 100 en moyenne les doses de corticostéroïdes
en aérosol, une percée majeure dans le domaine des médicaments
contre l’asthme. « Ce sont les bénéfices potentiels pour
la population qui m’ont amené à poursuivre mes recherches en chimie
thérapeutique » , indique Robert Zamboni.

La mise en marché de SINGULAIR, qui a été autorisée
au Canada en 1998 et aux États-Unis en 1997, profite maintenant à
plus de 1,8 million de citoyens canadiens qui souffrent d’asthme, dont 500 000
enfants. En vertu de son excellent profil d’efficacité et d’innocuité,
SINGULAIR est actuellement approuvé dans 79 pays. Au Québec, les
retombées économiques liées à cette grande réussite
seront considérables puisque Merck Frosst, titulaire du brevet relatif
à SINGULAIR, touchera, à Montréal, des redevances pendant
de nombreuses années. Gage de la confiance qu’elle témoigne à
l’égard de sa filiale montréalaise, la société mère
Merck & Co. consent en 1999-2000 à d’importants investissements en
vue d’agrandir le Centre de recherche thérapeutique Merck Frosst. Le
recrutement de personnel chevronné, en majorité des Québécois,
la place prépondérante de Merck dans l’industrie pharmaceutique
québécoise ainsi que le professionnalisme de Robert Zamboni et
de son équipe contribuent au succès de SINGULAIR.

Un chimiste réputé

Au fil de sa carrière, Robert Zamboni se bâtit une réputation
internationale dans le domaine de la chimie organique. Divers établissements
de renom sollicitent d’ailleurs son expertise. Auteur d’environ 80 articles
scientifiques sur les leucotriènes et titulaire d’une vingtaine de brevets
aux États-Unis, il devient professeur adjoint au Département de
chimie de l’Université McGill en 1993. Chaque année, il collabore
à l’organisation du cours de chimie médicale de deuxième
cycle et transmet aux étudiants une expérience de première
main sur les défis et les satisfactions que comporte la profession de
chimiste.

Robert Zamboni représente également un acteur essentiel dans
la formation des médecins qui prescrivent SINGULAIR. Il sera d’ailleurs
invité à titre de conférencier à l’Imperial College
de Londres où l’on donne un cours de réputation internationale
à l’intention des médecins de famille et des pédiatres.

Après avoir occupé des postes de responsabilité croissante
au sein de Merck Frosst, Robert Zamboni se voit confier en 1999 le poste de
vice-président à la chimie thérapeutique. Il coordonne,
entre autres, des projets de mise au point de nouveaux antidiabétiques
et d’inhibiteurs des caspases, une nouvelle famille d’enzymes découverte
récemment. Selon les constatations des chercheurs, les caspases seraient
d’importants agents de la dégénérescence nerveuse découlant
d’accidents vasculaires cérébraux, de traumatismes crâniens
ou de lésions dorsales.

La place de choix que Robert Zamboni occupe chez Merck Frosst à titre
d’innovateur principal de SINGULAIR sera aussi soulignée par l’octroi,
en 1998, du rare et prestigieux Prix d’excellence des directeurs, attribué
par Raymond V. Gilmartin, président et chef de la direction de Merck
& Co. Le lauréat choisit de remetttre sa bourse de 25 000 $ US à
l’Université McGill afin de soutenir le Département de chimie.

Malgré les éloges et les honneurs, Robert Zamboni demeure une
personne simple, dévouée à sa profession et à son
avancement au Québec et dans le monde : « La chimie thérapeutique
est un casse-tête. Mais j’aime les casse-tête et l’aspect concret
de cette science expérimentale qui vise à soigner les gens. »

Luc Noppen

Né en Belgique, Luc Noppen grandit en Afrique où son père
est professeur et, comme il le dit lui-même, est éduqué
au Québec où il arrive à l’âge de 15 ans. Il s’ouvre
aussitôt à la société et à la culture québécoises
et entreprend de se défaire de son accent néerlandais qui tend
à le singulariser. C’est sa grande passion du cinéma qui le mène
à l’histoire de l’art puis à celle de l’architecture qu’il a enseignée
à l’Université Laval du début des années soixante-dix
jusqu’à tout récemment.

Ses premières interventions dans le dossier de la restauration de Place-Royale,
à Québec, datent de cette époque. Luc Noppen s’insurge
alors contre la volonté d’urbanisation du mythe de la Nouvelle-France
que sous-tend ce projet : « Québec, ce n’est pas que le Régime
français ; c’est aussi l’héritage britannique et c’est surtout
la superposition de tout cela. » L’originalité du Québec
tient à « ce palimpseste qui est fait de couches superposées
d’occupations ». Malgré tout, Noppen n’hésite aucunement
à admettre l’importance de la restauration de Place-Royale telle qu’elle
fut accomplie pour la quête identitaire du peuple québécois
« parce que ses origines n’étaient reconnaissables en aucun endroit
de façon claire ». En 1997, par un juste retour des choses, l’équipe
d’architectes à laquelle il est associé à titre d’idéateur
remporte le concours en vue de la restauration de la maison Hazeur-Smith.

Les projets de sauvegarde et de restauration du patrimoine auxquels Luc Noppen
s’est associé à titre de conseiller, qu’il a dirigés ou
sur lesquels il a eu une influence par des prises de position ponctuelles ou
des écrits antérieurs ne se comptent plus. Son nom est lié
à des projets ou à des réalisations aussi bien à
Montréal et à Québec qu’au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Depuis plus de 20 ans, Luc Noppen lutte aussi pour la connaissance, la reconnaissance
et la sauvegarde des églises du Québec, comprises comme des monuments
déterminants de l’héritage culturel québécois. « 
Nos églises sont nos châteaux », n’hésite-t-il pas
à affirmer. Par ses nombreux écrits sur le sujet et sur le patrimoine
en général – Les Églises du Québec 1600-1850
(1978), Québec : Trois siècles d’architecture (1979), L’Hôtel
du Parlement
(1986), Québec de roc et de pierres, la capitale
en architecture
(1998) –, Luc Noppen entend sensibiliser l’ensemble
de la communauté à l’urgence de trouver des modèles pour
transférer ce patrimoine religieux à la société
civile. La mise en valeur de cet élément fondateur du patrimoine
québécois ne peut avoir, selon lui, qu’un effet d’entraînement
quant à la valorisation de l’ensemble culturel.

Luc Noppen est actuellement titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur
le patrimoine urbain à l’Université du Québec à
Montréal.

Marc Favreau

C’est parce que c’est tout simple que Sol a passé l’épreuve du
temps. Aujourd’hui comme hier, parler de cet auguste poète aux allures
de clochard, c’est un peu comme vouloir expliquer un mot d’enfant. Le secret
du succès de Marc Favreau est pourtant facile à expliquer. Parce
que la recette derrière Sol est aussi simple que le personnage lui-même.
Elle découle de la définition la plus dépouillée
qui soit du processus créatif : « Se faire plaisir en espérant
que ce soit contagieux pour le public. »

D’abord dessinateur, comme son père, Marc Favreau s’approche ensuite
du théâtre, puis de la télévision naissante, par
l’entremise de la fabrication de décors. C’est là qu’il prend
le goût de la scène. Il fait alors son apprentissage de comédien
à l’école du Théâtre du Nouveau Monde. En 1958, Marc
Favreau sera retenu au cours d’une audition pour le rôle d’un clown (Bim
et Sol) dans l’émission La Boîte à surprises à
la télévision de Radio-Canada. C’est là que le personnage
de Sol prend son véritable envol aux côtés de l’autre drôle
de pistolet, Gobelet, interprété par Luc Durand.

En 1972, après 14 ans de présence continue à la télévision,
les deux complices se décident à mettre fin à leur populaire
émission. Marc Favreau rêve des planches, du contact direct avec
le public. Son premier spectacle solo a lieu l’année suivante, au Patriote
de la rue Sainte-Catherine, à Montréal. Les spectacles et les
tournées ne cessent de s’enchaîner par la suite pour mener au succès
que l’on connaît.
Même s’il refuse de se considérer comme un véritable écrivain,
Marc Favreau est conscient que c’est lui qui alimente le personnage de Sol,
ce personnage auquel il dit s’abreuver tout autant qu’il le nourrit lui-même.
Et le grand amour et le respect de la langue qu’il cultive depuis l’enfance
en sont la source. Cette fascination pour les mots qu’il prend plaisir à
déconstruire et à triturer, il l’a développée de
concert avec cet autre pouvoir qu’il s’est aussi découvert : celui de
faire rire. Cependant, le désir de faire rire ne se réalise jamais
au détriment de la langue, bien au contraire. On s’aperçoit vite
que la tentation du joual n’a jamais effleuré Sol ni Marc Favreau : «
Elle est riche la langue, elle est imagée ; on n’a pas le droit de l’appauvrir
et de la garder pauvre. Au contraire, on doit s’exciter autour de la langue.
Et s’amuser, pourquoi pas ? » Marc Favreau a toujours cru en une langue
française universelle. Cette caractéristique lui a d’ailleurs
permis d’être reconnu rapidement et sans soubresauts en France et dans
l’ensemble des pays de la francophonie. Et d’être élevé
au rang des grands agitateurs de mots et de sens comme Raymond Devos et Bernard
Haller.

Jean-Pierre Ronfard

La vie de Jean-Pierre Ronfard est une succession d’occasions qu’il a su saisir
au bon moment. Les années cinquante sont marquées par ses expériences
d’enseignant dans différents pays d’Europe alors qu’il trouve en même
temps le moyen de faire partie de troupes de théâtre. Il est à
Vienne quand il reçoit une proposition très alléchante
: devenir le premier directeur de la section française de l’École
nationale de théâtre du Canada, dirigée par Jean Gascon.
Comment résister ? Cependant, au début des années soixante,
la situation de Français en terre canadienne n’est pas toujours très
confortable. Jean-Pierre Ronfard retourne en France en 1964 mais il ne coupe
pas les ponts pour autant avec l’Amérique.

Alors qu’il a toujours travaillé dans des cadres traditionnels, Jean-Pierre
Ronfard prend conscience qu’il vit des moments uniques lors des événements
de Mai 68. C’est l’heure de la grande remise en question, de la contestation
du lieu dans lequel se joue le théâtre. Les comédiens descendent
dans la rue. Pour la première fois, il joue dehors, sur la place, il
est vraiment « au milieu du public ».

En 1970, Jean-Louis Roux l’invite au Théâtre du Nouveau Monde.
Jean-Pierre Ronfard y sera secrétaire général, directeur
artistique des Jeunes Comédiens, recevra les textes et fera quelques
mises en scène avant de reprendre sa liberté.

L’homme s’engage alors avec une énergie et un enthousiasme toujours
constants dans les voies de la recherche. Ses multiples expériences serviront
à mettre au point des approches théâtrales inédites
et influenceront les nouvelles générations de comédiens.
Les moments forts de sa vie d’homme de théâtre seront nombreux
: la découverte bouleversante du texte de Claude Gauvreau, Les Oranges
sont vertes Espace libreHa ! Ha !
de Réjean Ducharme, qu’il qualifie
d’une des gloires de sa vie, et des créations qui marquent l’histoire
théâtrale québécoise comme Vie et Mort du roi
Boiteux
, qu’il écrit, joue et met en scène.

En même temps, sa définition du rôle du théâtre
évolue : « Avant 1975, je pensais que le théâtre était
là pour transformer la société, pour régler les
problèmes collectifs et proclamer la liberté. » Depuis, sans
renier ses idéaux, Jean-Pierre Ronfard poursuit une grande réflexion
sur l’art théâtral et s’attache à « être aussi
pur que possible ».

Roland Giguère

Roland Giguère ne se perd pas en mots inutiles, il plonge droit au cœur
des choses. Voilà pourquoi, sans doute, ses aphorismes séduisent
et restent en mémoire.

De ses révoltes de jeune homme, né dans le quartier Villeray
à Montréal, dans un milieu humble, dans un monde encore prisonnier
de l’obscurantisme, de ce que l’on nomme toujours la « grande noirceur
», de ses révoltes donc, de ses aspirations, Roland Giguère
fait des poèmes. Il a 18 ans, il écrit et il aime l’objet-livre.
Pour réaliser ses rêves, il prend le seul moyen alors à
sa disposition et fait le premier geste important de sa vie : il s’inscrit à
l’Institut des arts graphiques. Il sera typographe. Il ne perd pas de temps.
Son premier livre, c’est à l’école qu’il le produit. Il imprime
ses poèmes à 100 exemplaires avec l’aide des copains et celle
du maître, Albert Dumouchel. Il saura comment « faire naître
» un livre : écrire, composer, imprimer, éditer ; il saura
mettre ses multiples talents au service du livre, avec patience et respect.
Roland Giguère a 20 ans quand il fonde les Éditions Erta ; il
y publiera ses œuvres et les textes de plusieurs poètes québécois.

Poète, typographe, éditeur, maquettiste, graveur, lithographe,
amant des mots et des signes, voilà Roland Giguère tel qu’en lui-même.
L’homme trouve autant de plaisir à composer un texte lettre par lettre
qu’à écrire un poème. Le métier de typographe, tel
qu’il l’a aimé et pratiqué, n’existe plus, la technologie en ayant
bousculé les règles. Il aimait trop sans doute choisir les lettres
une à une et voir ainsi naître le poème. Il a préféré
s’arrêter.

Roland Giguère, qui a publié plusieurs recueils dont L’Âge
de la parole
(1965), Forêt vierge folle (1978), La Main
au feu
(1987) et Illuminures (1997), est conscient « qu’il
n’y a pas de place pour le poète dans le monde d’aujourd’hui. Le cri
du poète est perdu. » Toutefois, sa conviction reste inébranlable
: « Le poète est un révolutionnaire, il est et restera en
marge, c’est un sismographe, sa sensibilité reçoit des ondes et
il réagit de façon véhémente. Le rôle du poète,
c’est crier, se révolter, écrire. La poésie n’est pas un
art populaire, c’est un art de révolte et de maquis. »

Roger Frappier

Il est difficile d’imaginer Roger Frappier à l’œuvre dans un autre
domaine que le cinéma. Pour le profane, un producteur de cinéma
est celui qui a pour tâche d’assurer le montage financier en vue du tournage
et de la présentation d’un film en salle. Cela est vrai de certains producteurs
dans des pays où beaucoup de films sont tournés, comme aux États-Unis,
commente Roger Frappier. Cependant, il ajoute immédiatement que tous
les producteurs ne sont pas de ce type. En ce qui le concerne, il réclame
haut et fort sa part de création : un producteur est un créateur
en ce sens que, du début à la fin du projet, « il faut qu’il
voie le même film que le cinéaste ». C’est pour cette raison
qu’il juge important d’être de toutes les étapes de la production,
à partir de l’idée qu’élabore un scénariste ou un
réalisateur.

Le succès et la renommée de Roger Frappier en tant que producteur
tendent à confirmer la justesse de son point de vue. En 1986, il coproduit
le film de Denys Arcand, Le Déclin de l’empire américain,
qui a été jusqu’ici le plus grand succès du cinéma
québécois. Ce film est mis en nomination pour l’Oscar du meilleur
film de langue étrangère, tout comme ce fruit du même tandem,
Jésus de Montréal, en 1989. Roger Frappier produit également
avec le succès que l’on sait Un zoo la nuit (1987) de Jean-Claude
Lauzon et, en 1998, Un 32 août sur terre de Denis Villeneuve et
Deux secondes de Manon Briand, des premiers films. Il a aussi collaboré
avec Léa Pool, Yves Simoneau, Jacques Leduc, Eliseo Subiela, Jean-Philippe
Duval, Robert Ménard et Marc-André Forcier, pour ne nommer que
ceux-là.

Depuis qu’il est producteur, Roger Frappier fait donc travailler à la
fois des cinéastes accomplis et ceux qu’il estime les plus talentueux
parmi la relève. Si un mot devait résumer l’ambition de Roger
Frappier pour le cinéma québécois, ce serait « continuité
». Le défi le plus important qu’ont à relever de petites
communautés comme celle du Québec, il le voit dans celui de pouvoir
y faire travailler ses meilleurs créateurs, ses meilleurs cinéastes,
le plus régulièrement possible. Il croit avant tout au «
poids de l’œuvre ».

Producteur indépendant depuis 1986, Roger Frappier a eu l’insigne honneur,
en 1998, d’être l’un des onze producteurs venant de tous les coins du
monde que les organisateurs du 51e Festival de Cannes ont tenu à honorer
de façon particulière. Et il se défend bien d’être
un réalisateur frustré. En acceptant le rôle de producteur,
il a tout simplement voulu devenir « le producteur que, lui, aurait aimé
avoir alors qu’il était réalisateur ».

Jean McEwen

Un séjour en France en 1952 où il prend contact avec Jean-Paul
Riopelle aura un effet décisif sur l’évolution de la peinture
de Jean McEwen. Toute cette période européenne est à souligner
d’un trait lumineux car elle est riche d’expériences déterminantes
: rencontres avec des peintres qui marqueront sa trajectoire, entre autres Sam
Francis, connaissance de l’œuvre de Jackson Pollock, fréquentation
des grands musées, affirmation de son style. Le jeune diplômé
en pharmacie se tourne désormais vers une expression résolument
non figurative.

En 1953, rentré à Montréal et à bout de ressources,
Jean McEwen accepte un emploi de représentant en produits pharmaceutiques
chez Frosst. La peinture devenant plus exigeante, il conclura une entente avec
monsieur Frosst, le propriétaire de la compagnie, ce qui lui donne la
liberté de peindre quatre jours par semaine, poursuivant et enrichissant
sans cesse sa recherche. Ses voyages exaltent son inspiration, le lancent sur
des pistes de lumières et de couleurs qu’il sait porter à un paroxysme
éblouissant, donnent naissance à des séries de tableaux
qui deviendront célèbres, qu’on pense à Drapeaux inconnus
(1964), Suite parisienne (1978) ou Le Drapeau écorché
(1985).

À compter des années soixante-dix, Jean McEwen fait la part belle
à l’aquarelle ; il sait maximiser les qualités de ce médium
qui permet des études de mouvements et de transparences d’une grande
subtilité. En 1973, il peut enfin se consacrer entièrement à
ce qui fait le bonheur de sa vie : la peinture.

« Un tableau doit avoir quelque chose à dire chaque fois
qu’on le regarde. » Ses tableaux habitent l’œil, s’enfoncent
lentement jusqu’au cœur pour n’en plus ressortir. Qu’ils soient plus méditatifs,
d’une douceur poétique s’approchant de l’impressionnisme abstrait, ou
chargés d’un vigoureux mystère, tant par la couleur que par cette
faille qui revient sans cesse diviser le tableau, la sensualité de la
matière est toujours perceptible, exigeant une résonance intime
chez celui qui regarde. Jean McEwen applique la couleur avec ses mains, éliminant
l’intermédiaire, transmettant à la toile l’état intérieur
vibratile du moment unique, travaillant par étapes successives, reprenant,
corrigeant sans cesse jusqu’à ce qu’il ait tout dit. « Certains
moments sont des révélations, les couleurs s’ajoutent, le tableau
se fait par enchantement. » C’est cet enchantement qui provoque le choc
amoureux devant le tableau. Et c’est ce qui fait que Jean McEwen est devenu
un de ces artistes qui font l’orgueil d’un pays.

Theodore L. Sourkes

On doit à Theodore L. Sourkes d’avoir contribué à démontrer
que la maladie de Parkinson est causée par la déficience dans
la périphérie d’un métabolite du cerveau : la dopamine.
Cette percée le conduira à prouver, avec ses collègues
André Barbeau et Gérard Murphy, l’efficacité de la L-Dopa
comme substance substitutive permettant d’atténuer les symptômes
de cette pathologie qui frappe des millions de gens. Surtout, ce succès
constitue le premier traitement médical d’une maladie dégénérative
du système nerveux.

Pousser la recherche toujours plus loin

« J’aimais tout autant la chimie que la biologie, raconte Theodore L.
Sourkes. Alors j’ai choisi la discipline qui combine ces deux matières
: la biochimie. » Après un baccalauréat dans cette spécialité
à l’Université McGill (1939), il participe à l’effort de
guerre en travaillant comme chimiste à Toronto dans une entreprise qui
met au point des munitions. Une fois la guerre terminée, il consacre
sa thèse de maîtrise, aussi à l’Université McGill,
aux propriétés nutritives des protéines sous la direction
d’Earle Crampton, l’un des plus grands nutritionnistes canadiens (1946). Aussitôt
après, il commence un doctorat en biochimie à l’Université
Cornell, sous la direction de James Sumner, lauréat du prix Nobel de
chimie en 1946, sur le rôle métabolique de la méthylation.
Ses travaux, ses connaissances des enzymes et son expérience de deux
ans comme membre du Département de pharmacologie à la Georgetown
University School of Medecine, à Washington, intéressent l’Institut
de recherche thérapeutique Merck du New Jersey, aux États-Unis,
qui s’efforce alors de découvrir des agents antihypertenseurs. Theodore
L. Sourkes est engagé comme chimiste spécialiste des enzymes.
Il observe que l’action de l’enzyme dopa décarboxylase, que l’on pense
associée à l’hypertension essentielle, est atténuée
par l’inhibiteur qu’est l’alpha méthyldopa. Cette propriété
donnera naissance à l’un des premiers médicaments efficaces contre
l’hypertension, commercialisé par la compagnie Merck sous le nom d’« 
Aldomet ».

C’est déjà la célébrité pour Theodore L.
Sourkes. Toutefois, il ne s’en soucie guère. Plutôt animé
par la curiosité d’en savoir davantage sur la nouvelle catégorie
d’agents pharmacologiques que constituent les dérivés et les analogues
de l’alpha méthyldopa, il pressent que leur étude devrait lui
permettre de mieux décrypter le mécanisme d’action des neurotransmetteurs.
L’Université McGill lui offre en 1953 l’occasion de poursuivre ses travaux
dans cette voie. Robert Cleghorn, directeur du Laboratoire de thérapies
expérimentales, lui propose un poste de chercheur et l’invite à
installer un nouveau laboratoire de neurochimie à l’Institut de psychiatrie
Allan Memorial. Le scientifique emménage donc sous les combles de l’édifice
qui abrite l’Institut.

Ce grenier – car c’en est un – se trouve à l’origine d’une
décennie prodigieuse. Les découvertes se succèdent. Par
exemple, Theodore L. Sourkes purifie la dopa décarboxylase et la monoamine
oxydase, élucide le rôle des catécholamines dans le traitement
de la schizophrénie insulinique, effectue les premiers essais de l’alpha
méthyldopa en vue de traiter certains cas de schizophrénie, entreprend
les essais de la même substance pour traiter la chorée de Huntington
(syndrome héréditaire caractérisé par des mouvements
anormaux involontaires associés à une détérioration
intellectuelle) et met en évidence les troubles hormonaux liés
aux dépressions. C’est aussi dans ce laboratoire que le chercheur avance
l’idée que la carence de la dopamine est à l’origine de la maladie
de Parkinson. Il prouve que l’ingestion de L-dopa entraîne une diminution
de la raideur musculaire, l’un des signes caractéristiques de cette pathologie.
Un peu plus tard, en 1965, conjointement avec Louis Poirier, anatomiste à
l’Université Laval, il localise la voie nerveuse entre la substance noire
et le corpus striatum, dont la dégénérescence constitue
la source de la maladie de Parkinson. Cette découverte explique l’efficacité
de la L-Dopa. Tant de progrès incitent Theodore L. Sourkes à en
faire la synthèse. Son ouvrage, Biochemistry of Mental Disease,
publié en 1962, demeure un ouvrage de référence dans le
domaine de la neurobiologie et dans celui de la psychopharmacologie.

Une reconnaissance bien méritée

À l’Université McGill, Theodore L. Sourkes poursuit une carrière
de professeur tout en assurant la formation de chercheurs. Un grand nombre de
ceux-ci occuperont des postes importants dans des universités, des centres
de recherche publics et privés, sans oublier des entreprises, au Québec,
au Canada et à l’étranger. Certains d’entre eux contribueront,
à leur tour, à former des scientifiques qu’inspirent toujours
les méthodes d’analyse rigoureuses et élégantes du maître.
D’ailleurs, le Département de pharmacologie et de thérapeutique
de l’Université McGill a créé le prix Theodore Sourkes,
qui honore chaque année l’étudiant auteur du meilleur article
de pharmacologie.

Au fil des années, les confrères de Theodore L. Sourkes lui expriment
leur admiration et leur reconnaissance en lui attribuant de nombreux prix et
de prestigieuses distinctions : élection à la Société
royale du Canada (1971), prix Heinz-Lehmann du Collège canadien de neuropsychopharmacologie
(1982), Ordre Andrés Bello, au Venezuela (1987), doctorat honoris
causa
de l’Université d’Ottawa (1990), Ordre du Canada (1992). Plusieurs
colloques sont organisés en son honneur, particulièrement par
le Collège canadien de neuropsychopharmacologie (1988), la Société
internationale de neurochimie (1989) et le Symposium international sur la maladie
de Parkinson à Haïfa, en Israël (1998).

Theodore L. Sourkes prend officiellement sa retraite en 1991. Infatigable et
toujours curieux, il entame alors une carrière d’historien des sciences,
notamment des sciences biomédicales. Ses articles s’efforcent en particulier
d’éclairer les phénomènes qui conduisent à des découvertes.
Véritable phare et figure emblématique de la neurochimie, pionnier
de la neuropsychiatrie biologique, Theodore L. Sourkes a mené des travaux
qui font partie des fondations des sciences neurologiques modernes; son influence
est mondiale et il est impossible de quantifier le nombre de personnes qui ont
tiré profit de ses travaux : les témoignages de ce genre, de la
part des scientifiques les plus respectés, confirment la renommée
de Theodore L. Sourkes, chercheur d’une extraordinaire fécondité.

Ashok K. Vijh

Interface : voilà le mot clé qui caractérise le mieux
Ashok K. Vijh et son œuvre. Entre chimie et physique, science et innovations
technologiques, découverte scientifique et préoccupations humanistes,
recherche et éthique, Asie et Amérique, Ashok K. Vijh est un homme
des entre-deux.

Ashok K. Vijh, reconnu comme l’un des grands électrochimistes actuels,
est aujourd’hui maître de recherche à l’Institut de recherche en
électricité du Québec (IREQ) d’Hydro-Québec. Il
y mène, depuis plus de 30 années, des travaux dont l’une des qualités
les plus constantes consiste à tirer un heureux parti de connaissances
venant de différentes disciplines scientifiques : électrochimie,
chimie physique, science de l’énergie et science des matériaux.
Sa faculté d’adopter des positions intermédiaires, voire à
contre-courant, le conduit souvent à poser des questions que nul autre
avant lui n’avait considérées. Il aborde ainsi de nombreux phénomènes,
apparemment communs, comme l’électrolyse, la corrosion ou le comportement
des semi-conducteurs, sous un angle qui permet de les saisir autrement et souvent
d’en comprendre des aspects essentiels. Plus encore, il s’attache à explorer
la richesse, la fécondité et l’intérêt pratique des
résultats fondamentaux qu’il obtient, de façon que des techniciens,
des ingénieurs ou encore des industriels puissent se les approprier et
les développer à leur tour.

Entre Asie et Amérique

Ashok K. Vijh effectue de brillantes études de chimie et de chimie physique
à l’Université du Panjab en Inde, avant d’immigrer au Canada,
où il obtient un doctorat en électrochimie de l’Université
d’Ottawa en 1966. Il passe ensuite trois années aux États-Unis
dans un laboratoire de recherche et développement d’une entreprise d’électronique.
En 1969, l’IREQ qui vient d’être créé l’engage. Il y joue
un rôle clé dans l’établissement des laboratoires d’électrochimie
qui comptent aujourd’hui une soixantaine de personnes. Parallèlement
à sa carrière de chercheur, il exerce des activités d’enseignement
et de formation (directeur de thèse) à l’Institut national de
la recherche scientifique (INRS)-Énergie. Plusieurs des scientifiques
qu’il encadre et inspire ainsi durant sa carrière contribueront, notamment,
à la mise au point de piles à combustible et des fameux accumulateurs
à électrolyte polymérique (ACEP) d’Hydro-Québec.

Entre chimie et physique

Dès 1967, Ashok K. Vijh entreprend des travaux de recherche qui débordent
du champ de sa spécialité. Ainsi, il reprend le bon vieux problème
de l’électrolyse, que tous les élèves du secondaire connaissent
et qu’appliquent avec profit, par exemple, les industries de l’aluminium, du
zinc ou du cuivre. Il considère l’électrolyse d’un point de vue
fondamental en revoyant l’étude du comportement des électrodes.
Le scientifique découvre que, contrairement à ce que l’on pense
alors, les réactions de transfert de charge (flux des ions) ne se produisent
pas directement sur la surface métallique des électrodes, mais
par l’intermédiaire d’un film qui résulte de l’interaction des
métaux et des composantes des électrolytes en solution, dont la
structure est toutefois celle d’une surface démétallisée.
Pour déterminer quantitativement le transfert de charge, Ashok K. Vijh
a l’idée de recourir à la physique de l’état solide. Il
établit ainsi que les propriétés physicochimiques de l’interface
métal-électrolyte sont bien celles d’un semi-conducteur. Sa découverte
débouche d’emblée sur un éventail de nouvelles pistes de
recherches appliquées dans des domaines variés : énergie
(stockage et piles à combustible), industrie (amélioration de
l’électrocatalyse, stabilité électrochimique des matériaux,
apprêt des surfaces des métaux), environnement (contrôle
des émissions polluantes, déshydratation et détoxification
des sols).

Cette première grande percée d’Ashok K. Vijh permet des perspectives
particulièrement fructueuses sur le plan fondamental. En effet, sitôt
les propriétés de l’état solide des électrodes admises,
les études se multiplient sur la cinétique des transferts électroniques
sur des interfaces électrode-solution, électrode-vide, électrode-plasma
et d’autres. Si bien qu’en 1973 les manières d’appréhender l’électrochimie
sont grandement modifiées par suite des résultats des travaux
d’Ashok K. Vijh et de ceux qui sont menés dans son sillage. Un bilan
s’impose alors. La monographie Electrochemistry of Metals and Semicondutors,
rédigée par Ashok K. Vijh, arrive à point nommé
et comble autant les attentes des scientifiques les plus exigeants que celles
des ingénieurs soucieux d’appliquer au mieux les connaissances nouvelles.
Favorablement accueilli par la presse scientifique, l’ouvrage vaut à
son auteur le prix Lash Miller de l’Electrochemical Society (Canada) et une
notoriété internationale, qui ne se dément pas depuis.

Entre science et innovations technologiques

Infatigable découvreur, Ashok K. Vijh collectionne les percées
scientifiques. Il dénombre ainsi une soixantaine de « premières
 », c’est-à-dire de découvertes qui ouvrent la voie et qui
entraînent à leur suite des cascades d’innovations et d’applications.
Elles portent notamment sur les phénomènes à l’origine
des chutes de tension, sur les effets des microfissures, sur les modes de prévention
et de ralentissement de la corrosion, sur les phénomènes de transfert
de charge aux interfaces métal-polymère, métal-oxyde, métal
vide, si utiles pour assurer la stabilité des composants électroniques
semi-conducteurs à base de polymères. En vue d’évaluer
la semi-conductivité des matériaux à la surface des électrodes,
Ashok K. Vijh met au point une méthode qui évite à la fois
le recours au formalisme de la mécanique quantique et la mesure expérimentale
des largeurs des bandes multiatomiques qui structurent les films semi-conducteurs
à la surface des électrodes. Cette méthode permet de déduire
les largeurs des bandes à partir de la température des formations.
Elle permet aussi d’évaluer les lacunes dans les oxydes, ainsi que les
phénomènes de claquage.

Honorée plusieurs fois, entre autres par trois doctorats honoris
causa
, la vie professionnelle d’Ashok K. Vijh illustre très bien
qu’il est possible de mener une brillante carrière animée par
la curiosité intellectuelle au sein d’un laboratoire de recherche indépendant
du milieu universitaire.

Vincent Lemieux

Une double dynamique

Du local au global et, inversement, du général au particulier,
des faits bruts à la synthèse, mais aussi de la théorie
à la pratique, la dynamique de recherche de Vincent Lemieux se démarque
constamment en matière de science politique.

Dès le début de sa carrière, Vincent Lemieux rédige
une thèse de doctorat sur la parenté et la politique à
l’île d’Orléans, soutenue à Paris en 1969, qui illustre
déjà sa dynamique personnelle entre une méticuleuse perception
des détails et le tableau d’ensemble d’une situation. Il découvre
alors que, contrairement à l’opinion de nombreux intellectuels, la population
observée à l’île d’Orléans approuve le patronage
et n’y voit pas un procédé immoral, à moins qu’il ne verse
dans le népotisme, la corruption ou le chantage.

Vincent Lemieux établit par la suite qu’une attitude semblable se retrouve
en Afrique et aux États-Unis où, tout comme à l’île
d’Orléans, les groupes humains qu’il observe perçoivent le patronage
comme un moyen d’éviter la bureaucratie et de réintroduire des
relations personnelles dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Les ouvrages de Vincent Lemieux consacrés à ce sujet, soit Parenté
et politique : l’organisation sociale dans l’île d’Orléans

(1971), Patronage et politique au Québec (1975) et Le patronage
politique
(1977), sont maintenant considérés comme des classiques
par les politologues.

Fort de ce succès, Vincent Lemieux s’attaque à des questions
plus larges et plus complexes. Il en effectue la synthèse dans une douzaine
d’ouvrages dont, entre autres, Les cheminements de l’influence : systèmes,
stratégies et structures du politique
(1979), Systèmes
partisans et partis politiques
(1985) et Les coalitions : liens, transactions
et contrôles
(1998).

La science politique appliquée

Vincent Lemieux tire sa formation de la vigueur intellectuelle de maîtres
comme Georges-Henri Lévesque, Gérard Bergeron, Leon Dion
et Maurice Tremblay, pionniers des sciences sociales au Québec. Cependant,
c’est auprès des sociologues Guy Rocher et, surtout, Fernand Dumont,
qui dirige ses études de maîtrise de 1953 à 1957, qu’il
montre une inclination pour la recherche scientifique. Tout au long de sa carrière,
ses travaux et son enseignement se distinguent par l’audace de leur ligne de
pensée que soutiennent des données empiriques recueillies et exploitées
selon les règles et les méthodes les plus rigoureuses, comme l’attestent
des publications telles que Signes absolus et signes relatifs. Le système
gouvernétique des CLSC
(1979) ou L’analyse cybernétique
des politiques gouvernementales
(1978).

Vincent Lemieux figure parmi les chercheurs qui contribuent le plus à
valoriser la dimension scientifique de la science politique. Grâce aux
enseignements de professeurs comme Claude Lévi-Strauss, Georges Guilbaud
et Paul Mus, il enrichit la science politique des acquis provenant de la sociologie,
de l’anthropologie et des mathématiques. Auprès de ces maîtres,
fréquentés en France, il se donne pour règle de ne pas
dissocier les principes théoriques des réalités empiriques.
Ses nombreuses publications (près de 300) s’appuient sur des études
de terrain effectuées au sein de partis politiques et de groupes de pression.
Ses analyses en prise directe sur des situations souvent brûlantes justifient
ses interventions publiques menées dans la grande tradition des intellectuels
engagés.

Vincent Lemieux est toujours animé du souci de donner à ses travaux
une portée pratique de manière à offrir une contribution
tangible au développement de la société québécoise.
C’est pourquoi il n’hésite pas à les vulgariser. Son ouvrage ayant
pour titre : La fête continue (1979) rassemble d’ailleurs des articles
publiés dans les journaux. En tant qu’acteur, il prend part aussi à
des commissions royales d’enquête (Laurendeau-Dunton, Macdonald et Lortie)
et mène des travaux de recherche pour diverses instances administratives
ou gouvernementales : le Bureau d’aménagement de l’est du Québec,
l’Office des professions du Québec, Hydro-Québec et le Conseil
de la science et de la technologie.

Un professeur récompensé

Tout en étant professeur invité auprès d’universités
étrangères (Suisse, États-Unis et France) ainsi qu’à
l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)-Urbanisation (Québec)
et professeur associé à l’École nationale d’administration
publique, Vincent Lemieux demeure cependant attaché à l’Université
Laval où il dirige, au long de sa carrière, 29 thèses de
doctorat et 58 mémoires de maîtrise. En 1979, le Conseil des arts
lui accorde la prestigieuse bourse Killam, ce qui lui permet de mener à
bien une ambitieuse étude, Les relations de pouvoir dans les lois
(1991), ainsi qu’un ouvrage théorique, La structuration du pouvoir
dans les systèmes politiques
(1989). En 1995, l’Université
d’Ottawa lui attribue un doctorat honoris causa. Enfin, l’Association
canadienne de science politique crée le prix Vincent-Lemieux destiné
à honorer l’auteur de la meilleure thèse en science politique
au Canada.

Vincent Lemieux se consacre aujourd’hui à la recherche fondamentale.
Sous l’angle du concept d’organisation, il reprend l’examen de la structure
des partis, des réseaux et des coalitions. Une fois encore, en conciliant
anthropologie, sociologie, mathématiques et science politique, il bouscule
les idées traditionnelles qui ont cours dans ces domaines classiques
de la science politique. En cela, il ne déroge pas à la formule
de Claude Lévi-Strauss qui pourrait bien être sa devise : « 
Allier la plus grande audace théorique à l’étude la plus
minutieuse des faits. »

Samuel O. Freedman

McGill un jour, McGill toujours!

À l’exception d’un court stage de perfectionnement au Roosevelt Hospital Institute of Allergy de New York et d’un séjour de quelques mois à Londres pour isoler plus rapidement l’antigène carcino-embryonnaire, la formation et la carrière du docteur Freedman se déroulent entièrement à l’Université McGill. Il y est étudiant, puis professeur à partir de 1963. Ce médecin spécialiste de l’immunologie clinique consacre ses premiers travaux (1960) à l’étude d’allergies communes, soit l’asthme et le rhume des foins. Au fil des années, il prend part aux activités des divers comités de gestion de la Faculté. C’est ainsi qu’il fait ses classes de gestionnaire. Au début de 1977, il est nommé doyen de la Faculté de médecine. Il fixe les standards d’excellence, et très vite la Faculté se classe parmi les dix meilleures au monde! Une telle habileté ne passe pas inaperçue. Il lui est donc impossible de refuser le poste de vice-principal aux affaires académiques que lui impose presque, en 1981, le principal de McGill. Au cours de cette période, Samuel O. Freedman participe activement aux décisions de gestion des grands centres de recherche médicale dont il est membre du conseil d’administration, notamment les instituts de recherche de l’Hôpital général juif de Montréal, de l’Hôpital Royal Victoria et de l’Hôpital pour enfants de Montréal. Il est également membre du conseil d’administration du Fonds de la recherche en santé du Québec (FRSQ). Il profite de sa position privilégiée pour mesurer à quel point le développement de ces instituts dépend du potentiel de leur personnel scientifique. Cela l’amène à raffiner les modes d’évaluation qui permettent de débusquer les meilleurs talents, dont l’épanouissement constitue la raison d’être de ces établissements.

Un nouveau défi

Samuel O. Freedman aurait alors pu terminer sa carrière comme professeur. Cependant, le défi qui l’attend en 1991 est trop magnifique pour qu’il passe la main : redresser la situation difficile qui menace de disparition l’Institut Lady Davis de recherches médicales de l’Hôpital général juif de Montréal. Au moment de sa nomination, l’Institut se présente comme un établissement à deux modestes étages, où survivent tant bien que mal une vingtaine de chercheurs. Avant d’accepter la direction de l’Institut, Samuel O. Freedman exige que les administrateurs de la Fondation de l’Hôpital consentent un prêt de 11 millions de dollars. Avec cette somme, il fait construire quatre nouveaux étages afin d’accueillir plus de chercheurs, qu’il dote d’équipements modernes. Au préalable, il concentre les travaux autour de sept axes de recherche : sida et maladies infectieuses, vieillissement, oncologie moléculaire, pharmacologie périnatale, médecine expérimentale, épidémiologie et santé publique. Ces thèmes sont conçus pour s’intégrer aux spécialités des grands services cliniques de l’Hôpital et s’appliquer, le cas échéant, sur le plan commercial. Pour diriger chacun des axes retenus, le docteur Freedman place une personnalité scientifique de premier plan. Ces leaders n’hésitent pas à confier des travaux à la fine pointe des connaissances à des collègues qui ont moins de 30 ans. Les résultats ne se sont pas fait attendre.

Les découvertes et les innovations sont diffusées dans les revues les plus connues de la communauté scientifique internationale. Les comités de pairs des organismes de subvention du Québec, du Canada et des États-Unis multiplient les recommandations en faveur de l’Institut Lady Davis pour qu’il obtienne du soutien financier. Les sommes reçues seront parmi les plus élevées. En quelques années, l’Institut est devenu l’un des fleurons de la recherche médicale au Québec, au même titre que le Centre de recherche hospitalo-universitaire de l’Université Laval, l’Institut de recherche de l’Hôpital Royal Victoria ou l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Il abrite aujourd’hui près d’une centaine de chercheurs, à qui se sont joints quelque 150 étudiants diplômés et attachés de recherche postdoctorale : une vraie ruche! Samuel O. Freedman envisage donc sereinement d’agrandir encore l’Institut Lady Davis de recherches médicales de l’Hôpital général juif de Montréal.

Malgré les tournants de sa carrière, les nombreuses distinctions et les titres honorifiques qu’il a accumulés tout au long de sa vie, Samuel O. Freedman n’a jamais perdu de vue l’essence de la recherche médicale, soit soulager les patients. N’est-il pas symptomatique en effet de constater que l’un de ses plus récents articles scientifiques (1997) porte sur les soins d’urgence à appliquer pour traiter efficacement le rhume des foins?

Depuis la remise du prix Armand-Frappier en 1998, Samuel O. Freedman a quitté son poste de directeur de l’Institut Lady Davis. Nommé professeur émérite de l’Université McGill (2000), il agit aujourd’hui comme conseiller principal de l’Institut de recherches médicales.

Jean-Claude Dupont

Jean-Claude Dupont manifeste un profond attachement à ses racines paysannes
et, malgré son statut d’universitaire, est d’emblée reconnu comme
un des leurs par les gens simples auxquels il voue son œuvre.

Comme tout bon homme de métier, il affinera ses connaissances en se
penchant d’abord sur L’Artisan forgeron et ses traditions (1966) pour
son mémoire de maîtrise, et étendra ensuite ses recherches
aux Traditions des métiers du fer dans la société québécoise
(1974) pour sa thèse de doctorat.

Encouragé par ses maîtres, dont le professeur Luc Lacourcière,
Jean-Claude Dupont s’inspire de travaux français et américains
(Leroi-Gourhan et Henry Glassie, entre autres) pour relier des techniques et
des gestes, jusque-là considérés de façon isolée,
à une communauté dans laquelle ils ont acquis une valeur sociale.
Ainsi l’art et la force du forgeron lui confèrent une certaine noblesse,
contrairement au cordonnier que l’on est porté à ridiculiser.
Mais la forge, c’était beaucoup plus qu’un lieu de travail : c’est là
que se tramaient les enterrements de vie de garçon, que l’on humiliait
les hommes qui battaient leur femme, les sacreurs, les buveurs, etc. On utilisait
aussi l’eau de la forge comme remède. Les travaux de Jean-Claude Dupont
rappellent que les techniques et les gestes sont ceux d’un milieu qui « 
veut aider les humains à survivre matériellement et spirituellement
 ».

Au cours des 30 dernières années, Jean-Claude Dupont a produit,
seul ou en collaboration, un nombre impressionnant d’ouvrages sur la culture
matérielle des francophones d’Amérique du Nord dont Le Monde
fantastique de la Beauce
(1972), Le Sucre du pays (1975) et Histoire
populaire d’Acadie
(1979). Pour les sauver de l’oubli, il a publié
pas moins d’une quinzaine de recueils de légendes se rapportant aussi
bien à l’Amérique française et au fleuve qu’aux diverses
régions du Québec et à la culture amérindienne.

Comme professeur d’ethnologie du Québec et de l’Amérique du Nord
à l’Université Laval, Jean-Claude Dupont a dirigé plus
de 50 mémoires de maîtrise et 25 thèses de doctorat. Il
appartient maintenant à ses étudiants de transmettre ce que leur
maître aura grandement contribué à leur inculquer : la valeur
inestimable de la culture matérielle pour bâtir leur avenir et
le nôtre.

Fernand Daoust

D’emblée, Fernand Daoust situe le point de départ de son engagement
en faveur de la langue française dans les années cinquante, au
moment de ses premiers contacts avec le mouvement syndical. Au Québec,
l’état de sujétion dans lequel se trouvent alors les travailleurs
de la grande industrie, contraints à des relations de travail se déroulant
presque exclusivement en anglais, motive l’orientation de sa vie. « Quand
on négociait en anglais, on était en situation d’infériorité,
de faiblesse, parce qu’on ne pouvait pas aller au bout de notre pensée.
 »

Si les années cinquante furent celles de la prise de conscience, les
années soixante furent celles du réveil pour l’ensemble de la
société québécoise. Fernand Daoust était
convaincu qu’il fallait élargir le front : donner aux travailleurs une
voix sur le plan politique. Cette conviction l’amena à participer, au
mois de juin 1961, au congrès de fondation du Nouveau Parti démocratique
(NPD). On y accepta, avec réticence, la thèse des deux peuples
fondateurs du Canada. Ce débat ainsi que la prise de conscience du Québec
au sujet de la question nationale permirent plus tard des avancées au
sein du Congrès du travail du Canada (CTC), organisme pancanadien proche
du NPD, qui résulteront en une forme de « souveraineté-association
 » entre la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ)
et le CTC.

Le moment de sa vie publique pour lequel il s’enflamme le plus est sans contredit
le congrès de la FTQ de 1969. Non pas tant parce qu’il y a été
élu secrétaire général de la centrale que parce
que l’organisme a choisi de mettre de l’avant, sous forme de résolution,
au moment même où l’Assemblée nationale se préparait
à adopter le projet de loi 63, une politique de la langue française
pour le Québec. La FTQ, dira Fernand Daoust non sans fierté, a
été le précurseur de la prise de conscience de la question
de la langue au Québec. Parce que ses membres se recrutaient pour beaucoup
dans la grande entreprise, ils ont vécu « la dépossession,
l’humiliation et l’aliénation linguistiques ». Huit ans plus tard,
ce que l’on retrouvera dans la Charte de la langue française faisait
déjà partie de cette résolution.

Membre du conseil d’administration de l’Office de la langue française
depuis sa création en 1977, Fernand Daoust s’émerveille du travail
accompli par l’organisme. Mais il est aussi conscient qu’un fort pourcentage
d’entreprises ne possèdent pas encore de certificat de francisation :
« Le travail, c’est le tiers de notre vie, c’est la période active
d’un individu ; la langue du travail est le fer de lance, le nœud, ce qui
est peut-être le plus fondamental pour l’affirmation de notre identité.
 »

Gilles Pelletier

La carrière théâtrale de Gilles Pelletier est riche de
plus d’une centaine de rôles et, parmi les personnages qu’il a interprétés,
certains ont marqué l’histoire du théâtre et de la télévision
au Québec. Que l’on pense à Leopold dans À toi
pour toujours, ta Marie-Lou
de Michel Tremblay, à Sir Toby dans La
Nuit des rois
de Shakespeare, à Jules César dans le Brutus
de Paul Toupin et à Xavier Galarneau dans L’Héritage de
Victor-Lévy Beaulieu.

Deux mots reviennent sans cesse quand Gilles Pelletier parle de sa carrière
: confiance et servir. « J’ai eu la chance de travailler pour de bons auteurs
vivants qui, comme les metteurs en scène, me faisaient confiance. J’ai
pu servir de grands auteurs du répertoire. » Gilles Pelletier a
toujours trouvé un plaisir particulier à créer des rôles
de composition. Il affirme d’ailleurs que les moments importants de sa carrière
sont ceux qui lui donnèrent une meilleure connaissance de ses possibilités,
« car ma seule véritable ambition, ajoute-t-il, fut de parfaire
mon instrument pour mieux servir les auteurs ».

En 1964, Gilles Pelletier, étonné du nombre peu élevé
de jeunes fréquentant le théâtre et soucieux de les familiariser
avec les grands auteurs, sentit le besoin de créer, avec Françoise
Graton et Georges Groulx, la Nouvelle Compagnie théâtrale (NCT)
dont la mission sera de faire connaître le répertoire aux jeunes.
Gilles Pelletier consacrera plus de 15 ans à la NCT. Il en assumera la
direction administrative, en sera le directeur artistique, réduisant
ses apparitions de comédien pour se consacrer à la gestion de
la compagnie et, occasionnellement, à la mise en scène. Là
comme partout dans sa vie, Gilles Pelletier s’appuiera sur la conviction profonde
que l’excellence doit prévaloir ; il ne fera aucune concession à
la facilité, bien au contraire, marquant par là son respect envers
le jeune public auquel il s’adresse.

Homme de théâtre profondément préoccupé du
sort de la collectivité, Gilles Pelletier n’a pas hésité
quand le bien-être de ses concitoyens le réclamait. Ardent défenseur
de la langue française, il s’est engagé dans les grands débats
politiques du Québec et s’est également occupé activement
de vie syndicale.

Gilles Pelletier croit qu’au delà du succès et des honneurs,
le comédien, à mesure qu’il avance dans sa carrière, doit
s’évaluer selon ses propres exigences. Les siennes sont élevées.
Et il n’oublie pas que, s’il est devenu acteur, c’est au départ grâce
à la confiance de sa sœur, Denise Pelletier.