Paul Buissonneau

Comment parler de lui sans utiliser de superlatifs ? Comment parler de lui sans émotion, sans faire appel aux souvenirs d’enfance, sans croire à la magie du théâtre ? Du petit Paul, né à Paris, au personnage hors du commun que tous les Québécois reconnaissent avec affection, il y a une multitude de personnages : ouvrier spécialisé en carrosserie, membre des Compagnons de la chanson, vendeur de disques et de pianos, comédien, metteur en scène, directeur de théâtre ambulant, fondateur de théâtre, amuseur, bousculeur, empêcheur de tourner en rond, provocateur et tendre Picolo, Paul Buissonneau.

Dernier-né d’une famille qui compte déjà trois garçons et une fille, arrivé le 24 décembre 1926, juste à temps pour participer à la chaleur d’un Noël modeste, Paul Buissonneau a traversé très jeune les épreuves qui font d’un enfant un adulte : perte du père, guerre et occupation de Paris, mort de la mère ; à 14 ans Paul Buissonneau travaille en atelier et se débrouille comme un grand avec ses frères et sa sœur.

L’enfant sensible ne saurait se contenter d’être un ouvrier rapide et compétent, il cherche ailleurs sa part de rêve, entre autres au patronage du quartier et dans le scoutisme. Le Théâtre des familles lui ouvre les portes d’un monde qu’il ne cessera de vouloir conquérir, et c’est là qu’il découvre avec ravissement le costumier où s’accumulent les objets les plus hétéroclites. Il a trouvé son moyen d’évasion, son bonheur, sa survie. Être sur les planches ou en coulisse, bricoler des décors et des costumes, jouer, séduire le public, Paul Buissonneau voudra tout expérimenter, tout apprendre. Celui qu’on croit un improvisateur de génie est un travailleur infatigable qui cache une formation solide, des études auprès de grands maîtres, dont Léon Chancerel, et une expérience de la scène qu’il ne doit pas seulement aux Compagnons de la chanson, auxquels il se joint en 1946.

Après quatre années de tournées, Paul Buissonneau quitte les Compagnons. Il arrive à Montréal au début des années cinquante et accepte de petits emplois avant de rencontrer sa chance. Un ami le présente à Claude Robillard, le directeur du Service des parcs de la Ville de Montréal, qui cherche quelqu’un pour diriger La Roulotte qui est déjà en construction. Voilà Paul Buissonneau fonctionnaire municipal. Le théâtre ambulant, qui devait permettre aux enfants de présenter de petits numéros, devient sous son impulsion un vrai théâtre et une pépinière. Les jeunes comédiens qui y font leurs classes portent des noms qui seront célèbres ; Yvon Deschamps, Marcel Sabourin, Clémence Desrochers, Robert Charlebois, Claude Jasmin… la liste peut s’allonger à l’infini. La Roulotte, se promenant de parc en parc, charmera petits et grands chaque été pendant 35 ans.

Paul Buissonneau ne sait pas s’arrêter. À la même époque, en 1956, naît Picolo, personnage enchanteur d’une émission hebdomadaire de la série La Boîte à Surprises. Picolo, c’est Buissonneau. Il écrit les textes, assure la mise en scène, incarne le personnage. Toujours en 1956, il crée la Compagnie du théâtre de Quat’Sous et participe au Festival national d’art dramatique en présentant Orion le tueur, qui remporte deux prix. L’année suivante, il monte La Tour Eiffel qui tue

Buissonneau, qui se définit comme un prolétaire, qui s’étonne et proteste quand on le qualifie d’artiste et de créateur, écrit des textes pour la télévision et le théâtre, met sur pied un centre dramatique dans l’ancien gymnase Campbell et multiplie les mises en scène. Il donne des cours de mime et d’expression corporelle et, conscient de ses responsabilités sociales, accepte avec une générosité qui le caractérise d’aider les groupes de théâtre qui le sollicitent. Son ingéniosité, sa facilité à recréer un monde à partir de quelques objets disparates le rendront célèbre, tout autant que sa manie de collectionner tout ce qu’il touche.

En 1965, cédant à l’insistance de son ami Yvon Deschamps, et découvrant au hasard d’une promenade une synagogue abandonnée, il fonde le Théâtre de Quat’Sous avec Claude Léveillée, Yvon Deschamps et Jean-Louis Millette. La grande aventure du petit théâtre commence, elle ne s’arrêtera plus. Paul Buissonneau, loin des théories et des traditions, s’impose de plus en plus comme un défricheur et un créateur au talent multiforme, comme l’un des moteurs de l’évolution du théâtre québécois. Celui que Jean-Claude Germain qualifie « d’homme carrefour, incontournable et inespéré comme un relais dans une tempête de neige » reste un allumeur qu’on salue avec reconnaissance.

« Il nous a enseigné la transposition théâtrale », dira Michel Tremblay. « Il a marqué l’expression théâtrale par la liberté folle qu’il accordait aux créateurs, par sa rigueur légendaire et par l’audace formelle dont il a fait preuve tout au long de sa carrière », ajoute Lorraine Pintal. Pour sa part, Lothaire Bluteau souligne cette qualité qui fait les grands maîtres : le respect du talent de l’autre : « Il m’a appris un métier, non pas pour que je marche dans ses traces, ni pour que je l’imite, mais pour que je sache ce que je veux et comment je le veux. »

Paul Buissonneau quitte le Théâtre de Quat’Sous en 1989 mais ne s’arrête pas pour autant. Cet homme, qui a à son actif plus de 125 mises en scène pour le théâtre et la télévision, qui a joué d’innombrables rôles, ne saurait prendre sa retraite ; il préfère suivre le conseil qu’il aime donner : « Ne comptez jamais sur rien, ne restez ni sur un échec, ni sur un succès. Commencez toujours autre chose, c’est la suite qui compte. » Il écrit son autobiographie, répond aux demandes qui lui arrivent de partout et continue à préparer des spectacles.

Paul Buissonneau, qui a fait la mise en scène du Barbier de Séville, production récompensée par un Emmy Award à New York, et qui a reçu le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène en 1998, accueille les honneurs avec modestie. Il se déclare immensément heureux, ému et reconnaissant envers ceux et celles qui tout au long de sa vie lui ont fait confiance, car dit-il : « Dans ma vie, les choses arrivent d’elles-mêmes, je reçois toujours des bienfaits. » Il oublie sans doute qu’à celui qui ne calcule pas, il est toujours beaucoup donné. Car Buissonneau ne calcule ni son temps, ni son imagination débridée, ni ses colères, ni son « infinie tendresse », ni son courage, ni sa ténacité. Il ne calcule pas ses rêves.

Pour Paul Buissonneau, avoir été choisi comme lauréat du prix Denise-Pelletier revêt une signification particulière car il garde le précieux souvenir d’une Denise Pelletier dithyrambique, déboulant en coulisse après la représentation de La tour Eiffel qui tue, les bras levés vers le ciel, le verbe haut, criant au génie et arrachant à son mari Basil Zarov ses boutons de manchettes à figures de masques de théâtre pour les offrir à un Buissonneau pour une fois complètement silencieux. Il recevait là son premier trophée.

Victor-Lévy Beaulieu

Victor-Lévy Beaulieu participe de la démesure des personnages qui habitent son œuvre. Autant de livres que d’années vécues, souligne-t-il à la blague, comme pour atténuer l’espèce de vertige que l’on peut éprouver devant une œuvre aussi imposante et singulière. Une bonne trentaine de romans, une douzaine d’essais et autant de pièces de théâtre ; des adaptations pour la télévision comme Race de monde et L’Héritage, et des téléromans comme Montréal P.Q. et Bouscotte. Ce qui est considérable, puisque Victor-Lévy Beaulieu a plus de 20 ans quand paraît son premier ouvrage, un court essai sur Victor Hugo pour lequel il obtient le prix Larousse-Hachette (1967). En 1982, à l’âge de 37 ans, il reçoit coup sur coup le prix Ludger-Duvernay et le Prix Belgique-Canada pour l’ensemble de son œuvre. Au cours des 35 dernières années, Victor-Lévy Beaulieu a construit une œuvre imposante, qui touche à tous les genres et qui est, tant par son imaginaire que par sa langue, l’une des plus importantes de notre littérature. Une œuvre profondément liée à l’évolution culturelle du Québec des dernières décennies.

Pourtant, quand il était jeune, Victor-Lévy Beaulieu rêvait d’être biologiste et de consacrer sa vie à la recherche sur le cerveau. Même s’il ne l’est pas devenu, il continue néanmoins à nourrir ce penchant pour la science. Il s’intéresse à l’astronomie, à la découverte spatiale et au clonage. Il lit une bonne dizaine de livres de science par année. Des revues aussi. Il rappelle au passage qu’il était beaucoup question du cerveau dans Don Quichotte de la Démanche, roman paru en 1975 et pour lequel il a reçu, la même année, le Prix du Gouverneur général. Il regrette que la pédagogie d’aujourd’hui ne fasse pas plus de place à la science. Tout comme il trouve dommage « que la plupart des écrivains se sentent étrangers à cet univers-là et se trouvent ainsi à passer à côté de la société dans laquelle ils vivent ».

Cette orientation nettement humaniste n’est certes pas étrangère à la singularité de l’œuvre et à la philosophie qui la sous-tend. « Le rôle de l’écrivain comme intellectuel, dit-il, est de devancer l’histoire, de voir par ses propres recherches et par son intuition ce que le monde va devenir. » Il doit tenter de comprendre comment les grands courants du passé, sociaux, culturels et politiques, ont façonné nos sociétés. S’interroger sur le fait qu’elles n’avancent pas plus rapidement. Il lui faut être conscient du lien entre l’état de développement du cerveau humain et celui de nos sociétés. On verra là l’influence de celui qui fut son ami, Henri Laborit. En ce sens, Victor-Lévy Beaulieu reproche à la littérature de ne pas emmener le lecteur plus loin « que le simple réquisitoire de ce qui est finalement devenu nul et non avenu ».

Cette exploration passe d’abord et avant tout par le langage. Écrire pour lui, c’est aller plus loin que le langage courant, c’est construire. « Dans l’écriture, il y a la vision des choses, le regard, la critique. » Puis, citant Jean-Paul Sartre, il parle de l’écriture comme du matériau total. Dans une œuvre, tout est déterminé par l’écriture, par le langage. Ce n’est pas tant pour l’histoire qu’elle racontait, que pour le défi que représentait sa construction empruntée à celle de l’opéra et ses dialogues inspirés de l’alexandrin, que Montréal P.Q. demeure aujourd’hui encore, de toutes ses œuvres télévisuelles, la préférée de son auteur. Victor-Lévy Beaulieu s’élève contre tout moralisme au sujet de la langue. Ainsi, dira-t-il, « écrire c’est s’approprier ce que l’on trouve et le métier de l’écrivain, c’est d’en faire une musique, une sonorité qu’il soit impossible de retrouver ailleurs ». C’est donc d’abord et avant tout par le langage que se crée l’univers singulier de Victor-Lévy Beaulieu.

Par l’importance qu’elles accordent à sa région natale, le Bas-du-Fleuve, ses œuvres télévisuelles se situent dans la lignée des grandes séries du passé tout en apportant un renouveau et une dimension humaine qui n’avaient jamais été atteints. Elles retiennent jusqu’à deux millions de téléspectateurs chaque semaine. Elles lui ont valu de gagner trois fois le prix Gémeaux du meilleur texte pour L’Héritage, un prix Anik pour Montréal P.Q. et une fois de plus le prix Gémeaux du meilleur texte pour Bouscotte.

Depuis plus de trois décennies, Victor-Lévy Beaulieu met sa débordante énergie et son audace au service de la littérature d’ici et d’ailleurs, celle d’hier et d’aujourd’hui, ainsi qu’à leurs auteurs. Ses entretiens à la radio et ses essais ont guidé les amateurs de littérature dans l’œuvre et l’univers souvent complexes d’écrivains québécois ou canadiens comme Roger Lemelin, Gratien Gélinas, Yves Thériault, Jacques Ferron et Margaret Atwood. Il leur a aussi proposé une lecture personnelle, intelligente et passionnée d’auteurs américains comme Jack Kerouac et Herman Melville, de géants de la littérature internationale comme Victor Hugo, Voltaire et Léon Tolstoï.

Victor-Lévy Beaulieu a aussi été un éditeur audacieux et novateur. Aux Éditions du Jour, où il est directeur littéraire de 1969 à 1973, il crée la collection Répertoire québécois qu’il orientera vers la publication de textes anciens de notre patrimoine. Il fonde les Éditions de l’Aurore en 1973, les Éditions VLB en 1976 dont il cédera les droits en 1985 et, en 1995, les Éditions Trois-Pistoles. Il ne s’est pas contenté d’écrire. Il a choisi d’être aussi l’un des grands animateurs des lettres québécoises.

Et le théâtre ! En 1991, il reçoit le prix du meilleur texte de l’Association québécoise des critiques de théâtre pour La Maison cassée qui avait été créée l’été même au Caveau-Théâtre de Trois-Pistoles. L’année suivante, on y crée Sophie et Léon qui donne à voir un portrait de la Russie à travers la relation déchirante du couple Tolstoï. Et, en 1997, l’Académie québécoise du théâtre lui remet le Masque de la meilleure production en région pour La Guerre des clochers.

Ses essais littéraires sur Hugo, Tolstoï, Melville ou Ferron témoignent plus que tout de l’inassouvissable curiosité de l’écrivain, de son étonnante mémoire, de son ouverture et de son originalité. Lorsqu’il entreprend de visiter une œuvre, il lit tout, absolument tout, et plusieurs fois. Il ne prend aucune note ; l’écriture se fera de mémoire. Cette démarche s’inscrit en réaction à ces critiques qui opèrent « à partir de grilles d’analyse et qui écrivent comme s’ils n’avaient jamais eu de rapports véritables avec les auteurs dont ils parlent, comme s’ils faisaient de la vivisection ». Ce qui crée le plaisir et donne de l’importance à un livre, dira-t-il, c’est qu’il change quelque chose en nous. Et c’est la relation de son expérience au contact d’une œuvre et d’un auteur qui l’intéresse. Et la forme peut tout aussi bien mêler le récit autobiographique, la biographie, le journal intime, l’essai et la fiction. Réinvention du genre littéraire, selon Gaston Miron. Invention de la critique, selon Louis Hamelin. Pour les deux, les trois tomes de Monsieur Melville sont à ce titre exemplaires et tiennent du chef-d’œuvre.

Jeune, il était heureux sur une terre. Il serait peut-être cultivateur aujourd’hui si sa famille avec ses 13 enfants n’avait dû déménager de Saint-Jean-de-Dieu à Montréal quand il était adolescent. Faute d’argent, les grandes études lui ont été refusées. Puis, de 17 à 19 ans, c’est la polio qui le frappe avec toute l’appréhension que la maladie suscitait à l’époque quant à l’avenir des personnes atteintes. Malgré tout, Victor-Lévy Beaulieu a le sentiment d’être né sous une bonne étoile. « Et ça, dira-t-il, c’est important dans la vie, surtout pour la reconnaissance. » Et c’est à cette bonne étoile qu’il attribue la chance d’être revenu à Trois-Pistoles, d’y vivre de son métier d’écrivain – « les régions, c’est pas prévu pour ça » – et de pouvoir consacrer ses surplus d’énergie et de temps à l’animation culturelle et politique de sa région.

Emil Skamene

Dans les bidonvilles de l’Inde ou de la Colombie, la tuberculose fait encore des ravages. À d’autres endroits, c’est la lèpre qui défigure ses victimes, à raison de 800 000 nouveaux cas recensés chaque année dans le monde. Pourtant, certaines personnes n’attrapent jamais ces terribles maladies, même en vivant en contact étroit avec les bacilles responsables. Pourquoi? C’est ce qu’a découvert le docteur Emil Skamene au début des années 80, contribuant ainsi à mettre en œuvre des stratégies de lutte beaucoup plus efficaces contre ces fléaux.

Emil Skamene naît en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, mais c’est en Tchécoslovaquie qu’il grandit et étudie la médecine, à l’Université Charles. En 1968, l’année du printemps de Prague, il quitte son pays d’adoption avec sa femme et deux valises, et s’installe à Boston pour deux ans, le temps de terminer ses études postdoctorales à la célèbre Harvard Medical School. Quand vient le temps de chercher un poste permanent, les occasions ne manquent pas. Le médecin tchèque choisit Montréal, pour l’environnement scientifique qui lui est offert mais aussi pour l’atmosphère de la ville, sa joie de vivre, dit-il. Il termine sa formation clinique en allergologie et immunologie à l’Université McGill. C’est là qu’il fonde en 1988 le Centre d’étude de la résistance de l’hôte, tout en continuant de suivre ses patients, à l’Hôpital général de Montréal.

Pour prévenir ou guérir les maladies infectieuses, on s’acharnait depuis des décennies à mettre au point des vaccins ou des antibiotiques. Le docteur, lui, cherche à comprendre comment le système immunitaire peut, de lui-même, combattre efficacement ou non ces maladies. À une époque où le programme de décryptage du génome humain n’est encore qu’un projet lointain, le professeur explore la piste génétique. Pendant cinq ans, il élève des souris qu’il croise inlassablement jusqu’à obtenir plusieurs milliers d’individus aux caractéristiques génétiques identiques. Il montre alors que certains individus possèdent des gènes qui les prédisposent aux infections microbiennes ou, au contraire, les protègent par rapport à celles-ci. Avec son équipe, il repère le gène NRAMP dans le génome de souris, puis chez l’être humain, sur un autre chromosome. Ce gène confère à ceux qui en sont porteurs la capacité de résister aux mycobactéries, qui causent des maladies telles que la tuberculose, la lèpre, la leishmaniose ou la salmonellose. L’annonce très médiatisée de ces découvertes fait connaître au grand public le chercheur de l’Université McGill, dont la réputation est acquise depuis longtemps auprès de ses pairs.

Avec ses travaux sur la tuberculose, Emil Skamene ouvre la voie à un nouveau domaine de recherche, l’immunogénétique, qui n’a depuis cessé de se développer, à l’Université McGill comme ailleurs dans le monde. Sous sa direction, les treize chercheurs principaux du Centre et une soixantaine d’étudiants diplômés et de chercheurs postdoctoraux tentent de comprendre comment les gènes influent sur la prolifération de plusieurs maladies, telles que l’hypertension, l’asthme, le diabète ou les cancers. Le médecin sait s’entourer. Choisir les étudiants les plus brillants, travailler d’arrache-pied pour leur fournir les meilleures conditions de travail et les laisser faire preuve d’autonomie et d’initiative, la recette fait ses preuves. Aidés de leur mentor, plusieurs jeunes scientifiques accéderont, par la suite, à des postes clés en recherche, au Canada ou ailleurs. Le docteur Philippe Gros, par exemple, qui a étudié avec le chercheur tchèque les gènes de résistance aux mycobactéries, a reçu notamment le prestigieux Prix international du Howard Hughes Medical Institute en 1997.

En l’espace de quelques années, le docteur Skamene devient rapidement la force motrice du Centre de recherche de l’Hôpital général de Montréal. Il ne compte plus les récompenses : en 1992, il reçoit le prix Izaak-Walton-Killam du Conseil des arts du Canada et le Prix de l’Organisation mondiale de la santé; en 1994, le prix Léo-Pariseau de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences et le Prix de l’American Society for Microbiology, de la Société canadienne d’allergologie et d’immunologie clinique; en 1997, il devient membre (fellow) de la Société royale du Canada; et il est lauréat du Prix de l’excellence en recherche de Merck Frosst Canada en 1999; et la liste est encore longue! Il a aussi dirigé la Société canadienne de recherches cliniques et était chercheur principal au sein du Réseau canadien des maladies génétiques. En outre, il est membre de nombreuses sociétés savantes. En parallèle, Emil Skamene se fait entrepreneur lorsqu’il crée, avec les docteurs Guy Rouleau et Philippe Gros, la compagnie RGS Genome, une société privée de génomique médicale qui exploite notamment les populations de souris congéniques brevetées par le médecin.

Reconnu aussi pour ses capacités de rassembleur – et pour son incroyable ardeur au travail –, Emil Skamene se voit confier de nouvelles responsabilités par l’Université McGill. Depuis 1998, il assume la direction scientifique du tout nouvel Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). La tâche est colossale : le CUSM compte 11 000 employés, dont 910 médecins, 200 chercheurs en sciences fondamentales et 400 chercheurs cliniciens, et gère un budget de 400 millions de dollars, dont 70 millions pour la recherche! Bâtir un nouveau centre de recherche, y intégrer des équipes venant de cinq hôpitaux différents, le tout sur un campus virtuel en attendant la construction de nouvelles installations d’ici 2005, voilà de quoi occuper largement les journées du médecin, sans compter les heures qu’il passe avec ses patients et ses étudiants! Pourtant, Emil Skamene s’est lancé tête baissée dans ce nouveau défi. « Je ne pouvais pas refuser une telle offre », raconte-t-il d’un ton enjoué. Jonglant avec des horaires déraisonnables, dormant peu, le médecin trouve encore le temps de lire romans et biographies, d’écouter de la musique, de voyager et de retrouver ainsi famille et amis à Montréal, à Prague ou à Londres, les villes où se sont établis ses trois enfants. Retourner vivre en République tchèque? Le chercheur n’y compte pas maintenant que ses racines sont fermement ancrées à Montréal. Entre deux rendez-vous, il rêve aussi d’un temps futur où il pourra de nouveau se consacrer à la science. « Je n’ai jamais considéré la recherche comme un métier, raconte-t-il, mais plutôt comme une manière de pouvoir continuer à jouer en étant adulte. » Quant à la retraite, elle n’est certainement pas à l’ordre du jour! En 2004, Emil Skamene présidera un congrès international qui attirera près de 15 000 immunologues à Montréal. De quoi combler quelques trous dans son emploi du temps…

René Jodoin

Collaborateur de la première heure de Norman McLaren, qui fut pour lui un maître et une inspiration, René Jodoin a été le fondateur du studio d’animation du Programme français de l’Office national du film (ONF) et l’instigateur d’une déterminante collaboration entre l’ONF et le Conseil national de recherches du Canada sur l’application du travail par ordinateur au dessin animé. Cet homme discret, à la réflexion profonde, a marqué de manière directe et indirecte l’art de l’animation, et il est devenu lui-même un maître et un inspirateur dont l’influence se fait encore sentir, bien qu’il ait quitté l’ONF en 1985.

Né à Hull en 1920, transplanté à Chambly avec sa famille à l’âge de choisir un métier, René Jodoin sait de façon certaine, dès l’enfance, ce qu’il veut faire dans la vie : dessiner. Il veut aussi que le dessin se traduise dans des applications concrètes, ce qui le pousse vers l’École technique. Mais, s’étant présenté trop tard à l’inscription, il se retrouve finalement à l’École des beaux-arts. Son diplôme acquis, le destin lui fait un nouveau clin d’œil : Norman McLaren, qui est déjà un maître de l’animation à l’ONF, cherche des dessinateurs ; le directeur de l’École des beaux-arts suggère les noms de Jean-Paul Ladouceur et de René Jodoin. McLaren découvre en René Jodoin un jeune homme qui « s’exprime avec douceur et a tout du rêveur introverti ». Sous la direction de McLaren, Jodoin travaille d’abord avec une petite équipe produisant des cartes géographiques, des génériques, des effets spéciaux et des documentaires. Son sens de la poésie de l’image, sa connaissance approfondie du mouvement, sa vision de l’animation, qui dépasse l’approche réductrice du dessin animé pour enfants, ont tôt fait de le distinguer. Le rêveur est un artiste rigoureux, un pédagogue compétent qui parviendra à mener une double carrière d’animateur-réalisateur et d’administrateur. C’est ainsi que, dès 1945, il réalise trois des courts métrages de la série Lets all sing together dont il est le producteur délégué. Déjà son style personnel est perceptible. Quelques formes, quelques bouts de papier soigneusement découpés, René Jodoin met ses dessins, qui deviendront avec le temps de plus en plus géométriques et dépouillés, au service d’une poésie délicate et dansante.

Jodoin quitte l’ONF en 1947 pour un séjour au Mexique. À son retour, il entreprend avec Norman McLaren le tournage de Sphères, un film que les deux artistes coréalisent et qui sera terminé en 1969. Entre-temps, René Jodoin aura vécu de nombreuses expériences professionnelles.

En 1949, il travaille pour la firme Audio Pictures à Toronto, puis devient directeur artistique de Current Publications Limited, qui édite un grand nombre de publications professionnelles dont Modern Medicine of Canada.

Il revient à l’ONF en 1954 et il y restera jusqu’à la retraite. D’abord responsable du programme d’animation pour la production de films destinés à la Défense nationale, René Jodoin collabore étroitement avec Frank Spiller et participe à la production et à la réalisation d’une grande variété de films scientifiques et commandités ; car malgré les fonctions administratives qu’il assume, Jodoin n’abandonne jamais la création. En 1961, il invite le mathématicien anglais Trevor J. Fletcher et collabore avec lui à la réalisation de Four Line ConicsRonde carrée. Sa compétence et ses qualités de pédagogue sont telles qu’en 1963 on lui confie la direction du programme de films scientifiques.

Mais c’est un défi autrement plus grand qui attend René Jodoin en 1966. La mise en place et la conquête d’un secteur français à l’ONF se sont faites poste par poste et quand on demande à René Jodoin d’être le fondateur et le responsable de la section française d’animation de l’ONF, il sait que la tâche ne sera pas facile. Mais cet homme est de la race des calmes pionniers. Les conditions matérielles imposées aux membres de sa petite équipe sont sous le signe de l’austérité ; les bureaux sont installés dans des roulottes, l’hiver l’odeur des chaufferettes à essence empoisonne l’air et l’été la chaleur est insupportable. De cette pauvreté il fera une force. Sous son influence, le studio français privilégie l’approche artisanale ; les artistes sont libres et responsables de leurs œuvres. Les équipes sont petites et travaillent en collégialité, et la polyvalence des talents, la diversité des approches et des sensibilités favorisent une expérimentation qui restera au fil des ans l’un des traits distinctifs du Studio français d’animation. René Jodoin s’attache à former et à encourager les artistes qui l’entourent. Sa patience, sa bienveillance, ses qualités de pédagogue et son sens de la convivialité feront de lui un patron aimé et respecté.

René Jodoin se révèle tout aussi avant-gardiste comme administrateur que comme créateur. Son sens naturel de l’équité le poussera à recruter sans discrimination autant de femmes que d’hommes à une époque où les luttes pour l’égalité n’ont pas encore fait école, mais il affirme que son seul véritable critère sera toujours le talent. Si les enfants et les adultes des années 2000 ne sauraient être étonnés par les images de synthèse et les films entièrement conçus grâce à l’ordinateur, il fallait être visionnaire en 1970 pour s’engager dans la recherche sur la création par ordinateur avec confiance et enthousiasme. C’est pourtant ce que fera René Jodoin en suscitant une collaboration entre l’ONF et le Conseil national de recherches du Canada. Pour Jodoin, l’utilisation de l’ordinateur permet une vérification rapide des hypothèses de travail et de toutes les variables possibles, donnant ainsi à l’artiste une plus grande liberté de création. C’est pour faire progresser les applications de l’ordinateur que René Jodoin a produit des films comme La Faim de Peter Foldes, encore considéré comme un chef-d’œuvre. En 1977, René Jodoin quitte le Studio français d’animation mais reste producteur et réalisateur à l’ONF, ce qui lui permet de consacrer plus de temps à son œuvre personnelle, mais aussi de continuer son travail de producteur. Il prend sa retraite en 1985.

La géométrie joue un rôle important dans l’œuvre de René Jodoin ainsi que l’intention pédagogique qui garde pourtant une légèreté poétique unique. Parmi ses réalisations les plus importantes, il faut retenir Notes sur un triangle (1966), Rectangle et rectangles (1984), Question de forme (1985) et, en 1999, Entre-temps & lieu. On retrouve d’ailleurs ces œuvres réunies dans un coffret de deux vidéocassettes publiées par l’ONF dans la collection Mémoire.

René Jodoin est un homme modeste, son regard brillant garde une lueur d’enfance que ni les ans ni une sagesse naturelle ne sauraient entamer. À plus de 80 ans, il travaille encore à un nouveau projet. Il trouve « merveilleux d’être honoré dans son pays » car « on passe beaucoup de temps avec ce qu’on fait et on doute toujours ». Le cinéma d’animation est pour lui une passion et une vocation et quand il déclare : « Il faut réussir à créer une expérience cinématographique qui est un peu plus qu’un divertissement passager », son interlocuteur comprend l’immense respect de cet homme pour un art qu’il a largement contribué à établir.

Pavel Hamet

Il est médecin, chercheur, administrateur, professeur, père de quatre enfants et grand amateur de poissons tropicaux. Il parle couramment quatre langues (le tchèque, le français, l’anglais et le russe) et compte plus de 350 publications et environ 550 communications scientifiques, dont un bon nombre d’entre elles rédigées en collaboration avec la docteure Joanne Tremblay, son épouse et collègue de longue date. Il est membre d’une trentaine de sociétés savantes canadiennes et étrangères, siège aux conseils d’administration de plusieurs organismes, de Pharmavision Québec à l’Hôpital Sainte-Justine, outre qu’il participe aux conseils de rédaction d’une vingtaine de revues savantes, agit à titre de conseiller scientifique de différentes compagnies de biotechnologies, est titulaire de sept brevets et président de la Société québécoise d’hypertension artérielle… Pavel Hamet semble infatigable, et il se montre toujours souriant et disponible!

Une banale chirurgie est à l’origine de cette carrière impressionnante. À 12 ans, dans la Tchécoslovaquie communiste de l’après-guerre, le jeune Pavel est opéré de l’appendicite. Dès sa sortie de l’hôpital, le garçon prend une décision : il sera médecin. Il poursuit ses études à la prestigieuse Université Charles, à Prague, où il se passionne autant pour la médecine que pour la recherche. Avant même la fin de ses études, il publie deux articles dans des revues savantes! En 1966, Pavel Hamet visite Montréal à l’occasion d’un échange d’étudiants. C’est le coup de foudre. Le Praguois est sidéré par le nombre de trous qui parsèment Montréal : le métro, la Place des arts, etc. On construit même une île! L’année suivante, il quitte définitivement la Tchécoslovaquie, où le travail de chercheur est difficile faute de moyens, et s’installe à Montréal avec un dollar en poche. Ses talents de médecin chercheur n’échappent pas au docteur Jacques Genest, qui lui offre une bourse à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Sa carrière est lancée. En 1972, Pavel Hamet obtient son doctorat à l’Université McGill, tout en terminant sa spécialité en endocrinologie à l’Université de Montréal. En bon Québécois, raconte-t-il en riant, il part alors en pèlerinage aux États-Unis, à l’Université Vanderbilt du Tennessee.

Depuis cette époque, Pavel Hamet s’intéresse à un des plus grands fléaux de notre société, l’hypertension. Ce trouble, qui touche 16 p. 100 des hommes, 13 p. 100 des femmes et environ la moitié des personnes de plus de 55 ans, peut être présent pendant des années sans provoquer aucun symptôme, puis déclencher soudainement un accident vasculo-cérébral ou une crise cardiaque, qui constituent actuellement les principales causes de décès au Canada. En 1975, le chercheur établit son propre laboratoire sur les mécanismes de l’hypertension, à l’IRCM. À cette époque, les médicaments antihypertenseurs provoquent un grand nombre d’effets indésirables. Aujourd’hui, même si les effets secondaires des traitements sont beaucoup moins marqués et si l’on parvient parfois à maîtriser la maladie en adoptant une meilleure hygiène de vie, on connaît encore mal les causes de l’hypertension. Après avoir étudié les processus biologiques responsables de ce trouble pendant plusieurs années, en collaboration avec l’industrie pharmaceutique, le docteur Hamet oriente ses travaux vers la génétique et la médecine préventive, tout en continuant à suivre ses patients.

« J’ai toujours cherché à rapprocher le plus possible la recherche fondamentale des malades, à accélérer le processus qui conduit de la découverte au traitement », explique Pavel Hamet. Son approche multidisciplinaire, qui fait appel autant à la biologie moléculaire qu’à l’épidémiologie ou à la génomique, et l’envergure de sa production scientifique lui valent une réputation internationale exceptionnelle. Médecin par goût, scientifique par défi, Pavel Hamet devient aussi administrateur, « par souci d’efficacité, pour que la science progresse plus vite ». De 1990 à 1997, il assume la direction scientifique de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Puis on le nomme directeur de la recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, où il parvient à réunir des chercheurs venant de trois centres autour d’une mission commune. Malgré toutes ses responsabilités et ses 70 heures de travail hebdomadaires, Pavel Hamet trouve encore le temps de skier, de faire du vélo et de la planche à voile. Pour se détendre, il compte aussi sur ses poissons d’eau salée qui, à l’abri dans de grands aquariums, lui tiennent compagnie chez lui comme à son bureau. « C’est un peu une manière de faire de la plongée pendant mes heures de travail », précise-t-il, en éclatant de rire.

Le médecin a déjà reçu de nombreux prix. En 1972, Pavel Hamet obtient le prix Recherche de la Société canadienne cardiovasculaire et, en 1983, il est nommé Grand Montréalais de l’avenir, dans la catégorie «Médecine». En 1996, il reçoit le Prix du scientifique de renommée de la Société canadienne de recherches cliniques et le Prix d’excellence en recherche de la Société canadienne de cardiologie en 1998. Et Pavel Hamet récolte aussi les distinctions à l’étranger. En 1990, il reçoit le prix Harry Goldblatt de l’American Heart Association, puis la Médaille d’or de l’Académie des sciences de la République tchèque en 1994. La même année, il est nommé professeur honoraire de la Shanghai II Medical University, en Chine. Deux ans plus tard, c’est au tour de l’Académie des hommes de sciences de Roumanie de l’honorer.

Modeste lorsqu’il évoque ses succès, le docteur Hamet s’enthousiasme en parlant de ses projets. Grâce à la génétique, croit-il, on peut espérer rapidement individualiser la médecine préventive, en offrant par exemple aux personnes possédant des gènes de prédisposition à certaines maladies des traitements préventifs qui correspondent exactement à leur profil. Issue majoritairement de quelques familles souches, la population du Québec possède un patrimoine génétique très particulier, que le docteur Hamet entend bien mettre au profit de ses concitoyens. Depuis 1998, il participe activement, en tant que chercheur titulaire, aux travaux de l’Institut interuniversitaire de recherche sur les populations (IREP) et du Centre de médecine génique communautaire, basé à Chicoutimi. Déjà, sous sa gouverne, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) met sur pied un service de médecine génique qui permet une prévention plus ciblée des cancers du sein qui menacent certaines femmes porteuses de gènes de prédisposition à cette maladie. « Et je ne prendrai pas ma retraite avant que la prévention individualisée, un changement majeur en médecine, puisse aussi être appliquée à l’hypertension », insiste-t-il d’un ton enjoué, mais déterminé.

Roland Poulin

« L’art est une aventure dans laquelle on s’engage et qui doit nous conduire où on n’est pas encore allé ; c’est une aventure riche mais angoissante. On ne sait pas où ça peut nous mener. »

Entrer en contact avec une œuvre de Roland Poulin, c’est découvrir inscrite dans la matière un questionnement métaphysique qui rejoint chacun d’entre nous au plus intime de l’être ; c’est chercher avec l’artiste, à travers son œuvre, un début de réponse.

Roland Poulin est né à St. Thomas en Ontario, mais il grandit à Montréal où sa famille s’installe en 1944 ; après ses études primaires et secondaires, indécis sur ses choix d’avenir, il entre sur le marché du travail et cherche la réponse à la question lancinante : Que faire de sa vie ? De petits boulots en petits boulots, il devient assistant-graphiste dans une agence de publicité où un collègue l’entraîne un jour au Musée des beaux-arts de Montréal. C’est là sa première visite au musée ; il a 22 ans et il ne connaît encore rien à la peinture. Il tombe en arrêt devant un tableau, subjugué. Roland Poulin vient de rencontrer son avenir : L’Étoile noire de Paul-Émile Borduas est la lumière qui le guidera désormais. Il a trouvé sa vocation, il ne lui reste plus qu’à devenir peintre.

Ce qui impressionne Poulin dans L’Étoile noire, c’est la générosité du peintre et la découverte de la dimension métaphysique que peut contenir une abstraction alors qu’auparavant, seule la littérature lui paraissait porteuse de réflexion philosophique. Le tableau de Borduas, parce qu’il n’est pas l’illustration d’une réalité mais l’expression de la conception des choses intérieures, répond à ses questions. « Ce que j’ai senti dans le tableau de Borduas, c’est une certaine relativité dans la lecture, et c’est encore avec ça que je travaille aujourd’hui. »

Roland Poulin, dès cet instant, entre en art comme autrefois on entrait en religion. Il s’informe sur Borduas, lit le Refus global, peint, dessine, travaille et se présente au concours d’admission à l’École des beaux-arts où il est refusé. Pour lui, c’est une véritable catastrophe. Mais sa conviction est telle que, loin de se laisser abattre, il s’inscrit aux cours du soir du même établissement et, après deux ans d’études, parvient à se faire parrainer par les professeurs et par atteindre son but : être accepté aux cours de jour. Quatre ans plus tard, en 1969, diplômé de l’École des beaux-arts, Roland Poulin commence à enseigner à la Commission des Écoles catholiques de Montréal, entamant ainsi une longue carrière dans l’enseignement, ce qui lui permettra de gagner sa vie et de consacrer tous ses temps libres à l’art. Car Roland Poulin a une certitude : sa vie entière sera vouée à l’art.

Il travaille quelque temps avec Mario Merola et, petit à petit, s’avance vers la sculpture, vers la matière, vers les objets. Roland Poulin n’est pas encore familier avec les techniques de sculpture, mais il sent qu’il doit explorer l’espace et la matière. Déjà il sait que la tension entre la géométrie et l’irrationnel restera l’élément déterminant de son travail en sculpture. La lumière l’intéresse et il expérimente différents matériaux jusqu’à trouver ce qui lui permet l’expression d’une recherche qui ne cessera d’évoluer, de se modifier et de s’approfondir. Il explore diverses approches, passant des modules d’acrylique transparent illuminés par des tubes de néon, à des œuvres immatérielles utilisant le laser et dont il a éliminé toute référence à l’objet. Il en arrivera cependant à délaisser ce type d’expériences pour entreprendre une démarche qui le mènera à définir son vocabulaire sculptural personnel. Après avoir exploré les possibilités de divers matériaux, il crée et expose des sculptures en ciment, avant de revenir à l’utilisation du bois et, plus tard, à celle du bronze.

Loin des modes, approfondissant le rapport du spectateur avec l’œuvre et les thèmes de la mort et du sacré, Roland Poulin se taille peu à peu une place unique dans le monde de la sculpture. Son apport à l’histoire moderne de la sculpture est désormais incontestable tout autant que la reconnaissance internationale ; pas une année ne s’est écoulée, depuis 1971, sans qu’une œuvre de Poulin ne soit exposée, et ce, non seulement au Québec et ailleurs au Canada, mais aussi aux États-Unis, en Allemagne, en Belgique, en France et en Angleterre. Sa présence dans les musées et la quantité impressionnante d’écrits sur son œuvre font de lui un des artistes contemporains privilégiés. Faut-il souligner que, malgré cette reconnaissance, le sculpteur doit, pour assurer le quotidien, continuer à enseigner ? Après avoir été professeur à l’Université du Québec à Montréal, au Collège du Vieux Montréal, à l’Université Laval, au Collège Brébeuf et à l’Université Concordia, il est toujours professeur de dessin et de sculpture au Département des arts visuels de l’Université d’Ottawa.

Parmi les nombreuses expositions personnelles qui jalonnent le parcours de Roland Poulin, il faut en rappeler deux importantes : une rétrospective au Musée des beaux-arts du Canada en 1994, qui regroupait les œuvres de 15 années, et une autre au Musée d’art contemporain de Montréal en 1999-2000. Soulignons que le dessin, qui tient une place essentielle dans l’œuvre de Poulin, est indissociable de la réflexion du sculpteur.

Roland Poulin a reçu le prix Ozias-Leduc de la Fondation Émile Nelligan en 1992, le prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton du Conseil des arts du Canada en 1996 et le prix Jean-A.-Chalmers en arts visuels remis par la Fondation Chalmers de Toronto.

« Tout mon travail est une recherche de fusion, fusion avec le sol, fusion des éléments entre eux. » Cette fusion dont parle l’artiste se retrouve également dans le rapport qu’il établit avec le spectateur. La production de Roland Poulin, qui rejoint les grands archétypes universels, est d’une rigueur remarquable et d’une absolue fidélité dans le propos ; elle reste toujours personnelle, loin de la facilité, toujours novatrice et audacieuse. Parce que l’artiste cherche l’équilibre entre la figuration et l’abstraction, parce qu’il veut rejoindre toutes les dimensions de l’être, son œuvre atteint directement le spectateur. La sombre beauté de ses sculptures témoigne d’une réflexion sur la spiritualité, sur la vie, sur la croissance et la mort, et évoque de manière très intime la tension intérieure qui en résulte.

Marcel Trudel

Marcel Trudel est un rebelle. À 84 ans, il défend encore ardemment son point de vue et n’hésite pas à affirmer, documents à l’appui, que la Conquête a eu du bon pour le Canada français, quitte à se faire – encore – de nombreux ennemis. Adolescent, l’historien rêve de devenir le Balzac du Canada français. Pourtant, rien dans l’entourage de ce fils de menuisier, orphelin à 5 ans, ne le prédestine aux belles-lettres. Sa famille adoptive le pousse vers la prêtrise, mais, après cinq mois passés au Grand Séminaire de Trois-Rivières, il ne peut s’imaginer curé. Dans les années 30 et 40, il étudie donc la philosophie et les langues, déterminé à faire carrière dans l’enseignement et à gagner ainsi sa vie tout en s’adonnant à l’écriture. Pendant ses études de lettres, à l’Université Laval, il écrit un roman, Vézine, qui sera publié en 1946. Toutefois, c’est en 1945, lorsqu’il explique dans sa thèse de doctorat l’influence de Voltaire au Canada, que Marcel Trudel obtient son premier grand succès. Il y fait montre d’un remarquable talent pour les études historiques qui lui vaut d’être nommé premier professeur d’histoire de l’Université Laval, en 1947. Là, il se penche d’abord sur l’époque du Régime anglais, mais il constate rapidement que la population québécoise connaît encore mal la période précédente de son histoire.

« Dans les années 40 et 50, explique Marcel Trudel, on enseignait une histoire enjolivée de l’époque de la Nouvelle-France, avec ses héros mythiques, Jacques Cartier, Champlain, Maisonneuve ou Jean Talon… » La réalité historique lui apparaît déformée par la vision idéaliste, nationaliste et dévote que présentent les historiens tels que le chanoine Groulx. Marcel Trudel, lui, veut tout connaître de la vraie Nouvelle-France : son histoire politique, militaire, mais surtout sociale. « Je voulais savoir comment les gens vivaient à cette époque, comment ils s’habillaient, ce qu’ils avaient dans leur assiette », raconte-t-il. Inlassablement, l’historien accumule une incroyable quantité de renseignements, fouillant sans relâche les moindres archives personnelles – alors que d’autres se contentent des grandes archives nationales –, les comptes des fabriques et les inventaires les plus divers, jusqu’à être certain qu’aucun document ne lui a échappé.

Sa manière de travailler, aussi minutieuse que rigoureuse, vaut à Marcel Trudel d’être à l’origine d’un véritable renouveau méthodologique, qui donne une orientation plus scientifique aux recherches historiques. Le recours systématique aux sources, leur critique argumentée, la confrontation des témoignages lui font découvrir une Nouvelle-France plus objective, qu’il racontera dans une œuvre colossale, encore inachevée 50 ans plus tard. De 1963 à 1997, Marcel Trudel publie les quatre premiers tomes de son Histoire de la Nouvelle-France, des vaines tentatives d’implantation (1524-1603) à la seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales (1663-1674), pour lesquels il recevra plusieurs distinctions prestigieuses dont le Prix du Gouverneur général en 1967. L’historien a 82 ans lorsque paraît le dixième tome, consacré à la disparition de la Nouvelle-France (1759-1764), en 1999. Aux 612 pages de cet ouvrage, on doit ajouter les 434 pages de son livre Les écolières des Ursulines de Québec, paru la même année! Pendant son demi-siècle de carrière, celui que l’on surnomme parfois « Monsieur Nouvelle-France » a aussi écrit de multiples articles ainsi qu’une quarantaine d’autres ouvrages, tels Louis XVI, le Congrès américain et le Canada, avec lequel il obtient, pour la seconde fois, le prix David du gouvernement du Québec en 1951, ou Le terrier du Saint-Laurent en 1663, qui récolte en 1973 le prix Montcalm en France. L’ensemble de son œuvre est récompensée, notamment par le prix Molson du Conseil des arts du Canada en 1980 et par le prix Macdonald de la Société historique du Canada en 1984. Il est également chevalier de l’Ordre national du Québec, membre de l’Académie des lettres du Québec et officier de l’Ordre du Canada.

Cependant, les travaux de Marcel Trudel attirent aussi sur lui les foudres de ses contemporains, car la vérité qu’il découvre n’est pas toujours très flatteuse pour les héros nationaux. Champlain, montre-t-il par exemple, n’a pas traversé l’Atlantique pour évangéliser les sauvages et cultiver la terre, mais bien pour tirer profit du commerce des fourrures. Et il épousa une fillette de 12 ans… pour sa dot! On reproche souvent à Marcel Trudel de déterrer des sujets scabreux, alors qu’il ne fait que pratiquer le scepticisme méthodologique. En 1960, l’historien choque ses pairs en publiant un essai sur l’esclavage au Canada français, dans lequel il montre, entre autres, que certains évêques, dont Monseigneur de Saint-Vallier, ont à l’époque leurs propres esclaves. Un à un, il recense les 4 000 esclaves que compte alors la Nouvelle-France, sur une population de 60 000 habitants! Ces « révélations », ajoutées à sa nomination en 1962 comme président du Mouvement laïc de langue française à Québec, lui valent de nombreux ennuis. En 1965, las des querelles, il quitte l’Université Laval et l’Institut d’histoire et de géographie qu’il dirigeait depuis neuf ans pour l’Université Carleton, à Ottawa, puis rejoint l’Université d’Ottawa l’année suivante, où il enseigne l’histoire de la Nouvelle-France jusqu’à sa retraite en 1982.

Vulgarisateur et enseignant hors pair, Marcel Trudel forme au cours de sa carrière des dizaines d’étudiants dont plusieurs figurent aujourd’hui parmi les sommités de la recherche en histoire au Canada. Soucieux de rendre sa discipline accessible au plus grand nombre, il produit aussi des manuels et documents destinés aux jeunes, tels que l’Histoire du Canada par les textes, un classique. Issu d’un milieu modeste, il fonde la bourse Théodore-Baril – Mary-Trépanier en souvenir de ses parents adoptifs, pour aider chaque année un jeune de Saint-Narcisse de Champlain, son village natal, à poursuivre des études supérieures.

À 84 ans, malgré des problèmes de vue, l’historien n’abandonne pas la partie. Plus à l’aise à la tribune qu’en société, Marcel Trudel avoue prendre un plaisir fou à raconter sans relâche l’épopée de la Nouvelle-France lors des nombreuses conférences qu’il présente chaque année à l’Université des aînés depuis 1993. Et tous les matins à 9 heures précises, après sa gymnastique, il s’installe devant l’ordinateur, pour écrire inlassablement, grâce à un logiciel qui grossit les caractères à l’écran. Trois ouvrages sous presse, un autre en préparation, Marcel Trudel regrette que le temps lui fasse défaut pour compléter son examen méticuleux des 235 ans de la Nouvelle-France. Toutefois, l’infatigable historien n’a pas écrit son dernier mot…

Carol Couture

Carol Couture se réjouit de ce que le prix Gérard-Morisset marque avant tout la reconnaissance d’une toute nouvelle discipline, d’une nouvelle profession. Au cours des 30 dernières années, l’archivistique s’est affranchie, s’est émancipée et s’est affirmée comme une composante à part entière de la culture et du patrimoine. « Cette reconnaissance et cette émancipation, c’était le but de toute ma vie professionnelle », confie-t-il. Et s’il accepte la désignation de chef de file de ce mouvement, il s’empresse d’ajouter aussitôt qu’il n’était pas seul, loin de là. Il a trouvé sur sa route des professeurs qui l’ont inspiré et encouragé à explorer, à aller plus loin. Des collègues aussi qui ont partagé sa vision et participé à son combat.

Natif de Jonquière, Carol Couture s’intéresse très tôt à l’archivistique. Au Petit Séminaire de Chicoutimi, il travaille avec l’abbé Jean-Paul Simard et, surtout, avec Mgr Victor Tremblay, le fondateur de la Société historique du Saguenay. Il est frappé par l’importance que ces historiens accordent à l’organisation et à la classification des archives pour que les documents aient une véritable signification. L’année même où il obtient son baccalauréat ès arts, l’Association des archivistes du Québec est fondée. Et Mgr Victor Tremblay sera l’une des premières personnalités dont le travail sera honoré par la nouvelle association.

La graine avait été semée. Carol Couture s’inscrit donc à la licence en histoire à l’Université Laval et préfère compléter sa formation par un certificat en archivistique plutôt qu’en enseignement, ce qui était pourtant la norme à l’époque. Ses professeurs, François Beaudin, Robert Garon et Jacques Mathieu, entre autres, ont participé à la fondation de l’Association des archivistes du Québec. Ils sont l’âme de la revue Archives qui paraît en 1969 et parmi les premiers à se rendre à des congrès à l’étranger. Ils encouragent leurs étudiants à explorer et à s’ouvrir aux idées nouvelles. Tout cela dans le contexte d’un Québec en plein éclatement et qui s’ouvre au monde.

Si, en 1972, Carol Couture quitte son premier poste d’archiviste aux Archives nationales du Canada, c’est qu’il pense que celui d’adjoint au directeur du Service des archives de l’Université de Montréal lui permettra de mieux répondre à sa grande interrogation quant au processus de constitution des archives. On lui demande, en effet, d’intervenir en amont de la pratique traditionnelle, c’est-à-dire au niveau de ce que l’on appelait alors le records management, aujourd’hui en français la gestion des archives courantes et intermédiaires. Ces nouvelles responsabilités lui permettent d’explorer les activités des administrateurs de l’Université afin de découvrir comment les archives en découlent et comment l’archiviste peut adéquatement intervenir aussi tôt dans le cycle de vie du document d’archives. En 1976, Carol Couture succède au directeur du Service des archives de l’Université de Montréal. Il est un partisan inconditionnel du travail en équipe. Celle qu’il forme avec Jacques Ducharme et Jean-Yves Rousseau gère si bien les archives de l’Université qu’elle reçoit, en 1981, le Prix de l’Association des archivistes du Québec.

Entre 1972 et 1982, ça bouge beaucoup dans le milieu de l’archivistique au Québec. Dans des articles, des archivistes se demandent s’il n’y aurait pas lieu d’élargir le champ de l’archivistique. Certains répondent par l’affirmative, d’autres prennent partie pour le statu quo. Il y a des tiraillements et des confrontations au sein de l’Association des archivistes. Entre 1976 et 1982, Carol Couture écrit plusieurs textes sur la gestion des archives qui se pratique à l’Université de Montréal. Le désir de rendre compte de cette expérience et de démontrer qu’elle fonctionne bien se concrétise dans un livre réunissant plusieurs collaborateurs qu’il cosigne avec Jean-Yves Rousseau et qui paraît en 1982. Les Archives au XXe siècle : une réponse aux besoins de l’administration et de la recherche est une véritable somme – la première au Québec, voire au Canada – qui élabore une vision nouvelle de l’archivistique ; une vision intégrée qui fait la synthèse du records management américain et de l’archivistique européenne, française en particulier, orientée davantage vers la gestion des archives historiques ou définitives. Ce que propose donc ce livre est ni plus ni moins qu’un modèle original de gestion des archives. Ce qui donne à la pratique archivistique québécoise une dimension et une orientation inédites. On propose de mettre fin à l’archivistique de crise ou de survie. Selon cette vision, l’archiviste devient un rouage essentiel de l’administration d’une institution. Il intervient dès la création des documents ; il en évalue dès lors la valeur patrimoniale et se charge de les gérer et de les protéger durant leur vie administrative. Le livre se vend à plus de 10 000 exemplaires, ce qui est exceptionnel, et devient le manuel de référence dans plusieurs cours d’archivistique. Il sera de plus traduit en anglais et en espagnol.

Les discussions et les débats qui, au cours de la décennie, se déroulent dans le milieu autour de l’archivistique intégrée forcent ses initiateurs à affiner leur argumentaire et à rechercher des alliés. Si bien qu’ils se montrent fort bien préparés lorsque le projet de loi sur les archives est déposé à Québec en 1983. Ce dernier ne correspond nullement à leurs attentes. Carol Couture et son équipe de l’Université de Montréal prennent la tête d’un vaste mouvement qui va amener le gouvernement à retirer son projet de loi pour en présenter un autre en tous points conforme aux vœux des réformateurs. La définition des archives et de l’archivistique que la Loi sur les archives retiendra sera celle de l’archivistique intégrée. La nouvelle discipline et la nouvelle profession dont rêvait Carol Couture depuis tant d’années reçoivent enfin leur consécration. L’organisation des archives dans les institutions publiques et privées en est transformée.

Carol Couture, qui entre-temps avait commencé à enseigner à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, convainc la direction de créer un certificat de premier cycle en archivistique et une option au niveau de la maîtrise. Comme il l’avait envisagé, les nouveaux programmes nécessitent l’embauche de professeurs qui devront partager leur temps entre l’enseignement et la recherche. Il est convaincu que la recherche favorise la formulation de problématiques propres à l’archivistique et oblige à concourir pour les subventions. C’est dans ce contexte que Jean-Yves Rousseau et Carol Couture publient en 1994 Les Fondements de la discipline archivistique dont une traduction en portugais est parue en 1998. Ils créent par la même occasion la collection Gestion de l’information aux Presses de l’Université du Québec. Et en 1999, Carol Couture lance Les Fonctions de l’archivistique contemporaine. Notons que ce dernier ouvrage a mérité le prix Jacques-Ducharme 2001 de l’Association des archivistes du Québec.

En plus d’enseigner et de faire de la recherche, Carol Couture est appelé en consultation auprès d’institutions nationales et internationales. Il sera le premier à occuper le poste de président de la Section pour l’enseignement de l’archivistique et la formation des archivistes du Conseil international des archives. Pendant trois ans, il participe à l’évaluation complète de la politique de gestion des archives du Comité international de la Croix-Rouge à Genève. Il est aussi consultant auprès de l’UNESCO. De 1985 à 2001, il a été sollicité comme animateur et conférencier au Canada et dans divers pays d’Amérique, d’Europe, d’Asie et d’Afrique. Jamais il n’hésite à aller faire part à l’étranger de l’expérience archivistique québécoise.

L’année 2001 est pour Carol Couture celle d’une double reconnaissance. Il devient le deuxième archiviste en Amérique du Nord à occuper le poste de directeur d’une école de bibliothéconomie et des sciences de l’information. Et le prix Gérard-Morisset souligne à travers lui que les archives sont maintenant une composante fondamentale et reconnue du patrimoine québécois.

Jean Davignon

En écoutant Jean Davignon retracer les étapes de sa longue carrière, on fait la connaissance de plusieurs personnages aussi attachants les uns que les autres. Bien avant d’évoquer ses travaux de recherche clinique en lipidologie (étude des lipides du sang) reconnus mondialement, Jean Davignon préfère parler des hommes et des femmes qui ont marqué son existence. Il y a, notamment, Rita, sa compagne depuis 39 ans, dont il n’a de cesse de louer les multiples talents, les yeux pétillants d’amour derrière ses lunettes de sexagénaire.

Une expertise qui dépasse les frontières

Après des études de médecine à l’Université de Montréal, qu’il termine avec la mention summa cum laude à l’âge de 22 ans, Jean Davignon opte pour la recherche. Il se joint à l’Hôtel-Dieu de Montréal, au groupe du docteur Jacques Genest, futur fondateur de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM). Le docteur Davignon y étudie le rôle des hormones surrénaliennes dans l’hypertension et s’initie à la médecine vasculaire. Il est l’un des premiers Canadiens français travaillant dans un hôpital francophone à obtenir une maîtrise en médecine expérimentale de l’Université McGill.

Jean Davignon quitte le Québec au début des années 60, en direction de Rochester au Minnesota et de la célèbre clinique Mayo, berceau de la médecine vasculaire en Amérique. Pendant trois ans, il y complète sa spécialité en médecine interne. Appréciant profondément le respect accordé aux patients, il décide d’y parfaire ses connaissances en matière de physiologie vasculaire avec le docteur John T. Shepherd. Son goût pour la recherche dans le domaine cardiovasculaire s’accroît et il passe trois autres années à l’Université Rockefeller, à New York, dans le laboratoire d’un des maîtres à penser de la recherche clinique en lipidologie, le docteur E.H. Ahrens. « Ces années comptent parmi les meilleurs moments de ma vie », précise Jean Davignon. Acceptant l’invitation du docteur Jacques Genest, il revient à Montréal pour se joindre
à l’IRCM nouvellement fondé. De 1967 à 1972, la prestigieuse bourse Markle en médecine académique contribue à l’établissement d’un laboratoire de recherche sur les dyslipidémies et l’athérosclérose, relié à une clinique de nutrition, de métabolisme et d’athérosclérose.
L’équipe de Jean Davignon, qui s’élargit et compte jusqu’à une quarantaine de collaborateurs, acquiert vite une réputation d’excellence en matière de lipidologie, jamais démentie depuis.

Une curiosité insatiable

« Quand je regarde l’ensemble de mes travaux, je constate que ma curiosité m’a entraîné à explorer un vaste territoire », note Jean Davignon. Constamment stimulé par les avancées dans sa spécialité et toujours avide d’établir des ponts entre les différentes disciplines, il s’illustre dans des domaines aussi variés que la nutrition, la génétique et la pharmacologie clinique. Cependant, un thème central revient toujours : la compréhension des processus complexes qui régissent les maladies liées aux lipides et au système vasculaire, comme l’hypercholestérolémie. Ses travaux sur les hyperlipidémies héréditaires, fréquentes au Québec, l’ont conduit à découvrir, entre autres, cinq mutations d’un gène engendrant une hausse anormale du taux de « mauvais » cholestérol dans le sang, expliquant environ 80 p. 100
des cas d’hypercholestérolémie familiale chez les Canadiens-français. En compagnie du généticien des populations, Charles F. Sing, de l’Université du Michigan, il démontre l’importance de l’apolipoprotéine E parmi les facteurs qui modulent la susceptibilité aux maladies cardiovasculaires. Tout au long de ses 33 années de carrière à l’IRCM, le docteur Davignon dirige aussi de nombreuses études cliniques ayant pour objet de vérifier l’efficacité de médicaments hypolipidémiants.

Parallèlement, sa clinique reçoit plus de 8 000 patients par an. Elle lui permet de se pencher sur certains cas inusités, qui lui servent souvent de point de départ pour des avancées originales : « Mettre à profit la recherche fondamentale au service de la santé, et s’appuyer sur des patients pour faire avancer les découvertes est passionnant. » Jean Davignon, avec son enthousiasme communicatif, s’est beaucoup appliqué à établir des liens entre chercheurs cliniciens et chercheurs fondamentalistes. De ses discussions avec des patients parfois gravement atteints, à qui il accorde une attention empreinte d’une grande humanité, le médecin tire une source de motivation sans cesse renouvelée et l’énergie nécessaire pour consacrer un temps considérable à son travail. Très sollicité, Jean Davignon prononce près de 30 conférences chaque année partout dans le monde. En 1994, il préside, à Montréal, le Xe Symposium international sur l’athérosclérose qui obtient un succès retentissant. Membre de plusieurs sociétés savantes, il est aussi lauréat de nombreuses distinctions : un doctorat honoris causa de l’Université Paul Sabatier de Toulouse (1992), la médaille FNG Starr de l’Association médicale canadienne (1993), la Grande Médaille d’or du centenaire de l’Institut Pasteur de Lille (1994), l’Ordre du Canada (1995) et le Prix de la carrière scientifique de l’Association des médecins
de langue française du Canada (1996). Le docteur Davignon s’avoue toujours étonné et un peu intimidé par les honneurs, lui qui, dans sa vie, a connu tant de personnes remarquables. Il s’en dit par contre très heureux puisqu’il y voit une reconnaissance pour la qualité du travail,
le dévouement et la loyauté de toute l’équipe qui collabore avec lui.

Sa légendaire curiosité, toujours intacte, est entretenue par le bonheur d’apprendre et la joie de transmettre la connaissance. « J’ai beaucoup de plaisir en ce moment à étudier les effets pléiotropes des médicaments, c’est-à-dire les effets autres que ceux qui sont recherchés au point de départ », précise Jean Davignon. Il se passionne aussi pour les applications biologiques de la théorie de la complexité. Son bureau couvert de piles de documents, ses deux ordinateurs et une liste interminable de messages en attente trahissent une activité intense, reflet d’une carrière bien remplie.

Jacques Hurtubise

« Ce que j’ai à dire est sur la toile. » Le peintre
Jacques Hurtubise est un homme paradoxal. Sous l’apparente simplicité
se cache la complexité d’un artiste qui, depuis quatre décennies,
parvient à inscrire sur la toile toutes les pulsions, les violences et
les subtilités des forces vitales, et ce, en contrôlant et en organisant
les « accidents » afin qu’ils expriment ses visions intérieures.
Immergé dans l’art, il repousse sans cesse les frontières de sa
recherche et de son expression, et son œuvre, à la fois brutale
et d’une extrême sensibilité, étourdissante et envoûtante,
reflète une personnalité et une approche de la vie d’une rare
singularité.

Jacques Hurtubise n’attendra pas le diplôme de l’École des beaux-arts
de Montréal, où il s’inscrit à l’âge de 17 ans, pour
exposer. Dès 1957, il participe au Salon du printemps à Montréal.
Il termine ses études en 1960 et, grâce à la bourse Max
Beckmann, part vivre neuf mois à New York. Il s’imprègne de la
peinture américaine, revient à Montréal et peint. Entre
l’influence des automatistes et celle des grands noms américains, il
a trouvé sa propre expression. Il présente sa première
exposition importante en 1961, à la Galerie XII du Musée des beaux-arts
de Montréal. Ensuite il participera à de nombreuses expositions,
tant au Québec qu’ailleurs au Canada et aux États-Unis.

Au début des années soixante-dix, Jacques Hurtubise présente
sa première grande exposition accompagnée d’un catalogue, d’abord
au Musée du Québec puis au Musée d’art contemporain de
Montréal. Le peintre multiplie les expériences, utilise les couleurs
avec audace, réalise des tableaux lumineux avec néons et lumières
incandescentes. Cependant, il revient vite à la peinture et explore le
noir avec la série célèbre des tableaux blackout
à peine éclairés de touches de couleurs fluorescentes.
Ce sera plus tard la série Zoozoom (1992) qui repousse les limites
de la représentation zoomorphique. Les expositions importantes se succèdent,
dont celle du Musée des beaux-arts de Montréal en 1998 assortie
d’un catalogue, Jacques Hurtubise : quatre décennies image par image.

Tous les matins, dès l’aube, Jacques Hurtubise reprend ses pinceaux,
retrouve la toile et travaille. « Il faut que le tableau soit envoûtant.
On cherche toujours la façon la plus explosive de sortir quelque chose,
de faire sortir la vie du tableau. » Ses œuvres, il les aime ou il
les brûle. Inlassable, il recommence et s’acharne jusqu’à ce qu’il
soit parvenu à exprimer ce qu’il veut. Toute sa vie est habitée
de ce tableau qu’il cherche, qui le hante. Cette obsession du peintre, cette
énergie contenue dans la toile expliquent sans doute l’effet d’envoûtement
que produisent ses œuvres.

Gilles Brassard

Gilles Brassard existe-t-il vraiment ou est-il le fruit de l’imagination débridée
d’un écrivain de science-fiction? À l’entendre raconter sa vie,
on pourrait presque se poser la question. Surdoué, bardé de prix
prestigieux, il déjoue les espions les plus perspicaces, fait figure
de pionnier de l’informatique quantique et jette les bases théoriques,
avec cinq autres chercheurs, du concept de la « téléportation
 ». Avec lui, on parle d’« intrication », d’« univers
parallèles », de « théorie de l’information quantique
 ». Ou plutôt on l’écoute sagement expliquer, dans un langage
clair et adapté au degré de connaissance de son interlocuteur,
des concepts aussi fascinants que déconcertants. Pourtant, l’homme n’a
rien du savant fou. Il cache une certaine timidité derrière sa
barbe noire, et c’est avec le même regard brillant d’une intelligence
rare qu’il évoque, en toute simplicité, ses prochaines vacances
en camping avec ses deux filles ou son goût pour la cuisine.

De la cryptographie quantique…

Dans le Montréal des années 60, à l’âge où
certains rêvent de devenir pompier ou champion olympique, Gilles Brassard,
lui, s’enthousiasme pour les maths que son grand frère Robert, de six
années son aîné, lui enseigne par plaisir. La chose est
entendue, il sera mathématicien. Au primaire, il maîtrise déjà
le calcul différentiel. À 13 ans, il entre à l’Université
de Montréal où il passe un temps fou à jouer avec l’unique
gros ordinateur à cartes perforées de l’établissement.
Au cours de son doctorat en informatique théorique à la prestigieuse
Université Cornell, Gilles Brassard tombe sur une publication révolutionnaire
traitant de cryptographie, la science du codage secret, jusque-là chasse
gardée des militaires : « J’ai été fasciné
par l’élégance mathématique du concept. » Il oriente
aussitôt son doctorat vers cette discipline pourtant peu usitée
à l’époque dans le monde académique.

À 24 ans, Gilles Brassard est nommé professeur adjoint à
l’Université de Montréal. Quelques mois plus tard, en octobre
1979, il présente ses résultats lors d’un congrès international
à Porto Rico. C’est à cette occasion qu’un pur étranger
l’aborde à la nage pour lui parler de billets de banque quantiques impossibles
à contrefaire. Il s’agit de Charles Bennett, physicien, qui travaille
chez IBM. De cette rencontre naîtra la cryptographie quantique. Grâce
aux propriétés fondamentales de l’information quantique, la moindre
tentative d’interception d’un message codé par leur technique altère
aussitôt celui-ci. Le message est ainsi parfaitement protégé
des espions. Bien que les deux chercheurs considèrent initialement ce
sujet comme un amusement en marge de leurs travaux plus sérieux, leur
recherche en cryptographie quantique prend rapidement de l’ampleur. Il leur
faudra dix ans pour peaufiner l’idée originale et construire, avec l’aide
de trois étudiants, un premier prototype qui leur permettra de convaincre
la communauté scientifique, jusqu’alors sceptique, du bien-fondé
de leur théorie.

Toutefois, Gilles Brassard ne va pas en rester là. Depuis ses origines,
la théorie de l’information a toujours été basée
sur une conception classique du monde physique, héritée de Newton.
L’ordinateur fonctionne avec des bits, succession de 0 et de 1, qui traduisent
l’aptitude des électrons à circuler ou non dans un matériau
semi-conducteur comme le silicium. Pourtant, on sait depuis le début
du XXe siècle que l’Univers est régi par les lois bien différentes,
souvent contre-intuitives, de la mécanique quantique. Par exemple, une
particule peut se trouver en plusieurs endroits simultanément et le fait
de vouloir en mesurer la position perturbe celle-ci inévitablement. Quelle
influence cette réalité pourrait-elle avoir sur la façon
de traiter l’information? Voilà la question, ô combien complexe
et presque ésotérique pour le commun des mortels, à laquelle
Gilles Brassard décide de se consacrer. Ses découvertes théoriques
pourraient conduire à une révolution sans précédent
en informatique depuis l’invention du transistor : « Avec un ordinateur
quantique utilisant seulement un millier de particules, on pourrait faire rapidement
un calcul qu’un ordinateur classique de la taille de l’Univers ne parviendrait
pas à effectuer avant l’extinction du Soleil. » Difficile à
admettre pour le profane, mais parfaitement clair pour un esprit aussi vif que
celui de Gilles Brassard.

Même si l’ordinateur quantique n’est pas pour demain – il serait très
difficile à mettre au point techniquement -, les travaux du chercheur
commencent à trouver des applications. En Suisse, un prototype de cryptographie
quantique relie Nyon à Genève par l’entremise d’une fibre optique
de 23 km passant sous le lac Léman. Grâce à cet appareil,
deux interlocuteurs peuvent s’échanger de l’information strictement confidentielle.

… à la téléportation quantique

Au début des années 90, Gilles Brassard se tourne vers des applications
encore plus futuristes de l’information quantique. Avec cinq autres chercheurs,
notamment ses amis Charles Bennett et Claude Crépeau, il invente le concept
de téléportation quantique dont la réalisation expérimentale
subséquente est sélectionnée par le prestigieux journal
Science comme faisant partie des dix exploits scientifiques les plus
importants de 1998. En apparence, on frôle la science-fiction. Pas question
cependant de transporter instantanément des personnes d’un bout à
l’autre de l’Univers! Pour l’instant, seuls des photons – des particules de
lumière – ont pu être téléportés sur une distance
de quelques mètres.

Gilles Brassard est aujourd’hui considéré comme l’un des plus
brillants informaticiens au monde. Il fait partie, depuis 1998, des 100 membres
étrangers de l’Académie des sciences de Lettonie. Il vient également
de se voir octroyer en 2001 la Chaire de recherche du Canada en informatique
quantique lors du premier concours de ce nouveau programme fédéral
prestigieux. Malgré tout, le chercheur reste d’une simplicité
déconcertante. Habitué à jongler avec les concepts les
plus abstraits, il n’hésite pas à faire rêver des jeunes
en leur parlant de ses travaux lors de conférences dans les écoles
ou à l’occasion de la Super Expo-sciences Bell. Ce visionnaire, qu’aucune
idée a priori farfelue ne semble dérouter, rêve du jour
où la mécanique quantique sera enseignée à l’école,
en lieu et place de la physique newtonienne que l’on sait pourtant incorrecte
: « C’est comme si l’on enseignait les mathématiques avec des chiffres
romains! En n’initiant pas les jeunes aux théories quantiques, on ralentit
considérablement les progrès de la science. » « Impossible
 » , répondront certains. Comme la téléportation?

Michael Brecher

L’étude des relations internationales

Le 29 septembre 1938, les accords de Munich donnent à Hitler le territoire
des Sudètes, en Tchécoslovaquie. La Seconde Guerre mondiale n’est
plus très loin. À Montréal, jour après jour, Michael
Brecher découpe les articles de presse relatifs aux événements
qui se déroulent à des milliers de kilomètres de chez lui.
Jeune juif anglophone en terre francophone et catholique, à 11 ans, il
suit la guerre d’Espagne dans les journaux. Tant d’horreur le trouble profondément.
Toutefois, comment agir pour éradiquer la guerre, l’injustice ou la pauvreté?
Le jeune Michael réalise que les intellectuels jouent un rôle majeur
dans la lutte pour les droits de la personne. « L’université n’est
pas une tour d’ivoire : elle mobilise des ressources intellectuelles pour combattre
les grands maux du siècle et permet d’éduquer un grand nombre
de personnes à des préoccupations telles que la paix, la réconciliation,
la compréhension mutuelle », insiste-t-il déjà. Son
idée est faite : il consacrera sa vie à étudier les relations
internationales.

Une fascination pour l’Asie du Sud

En 1946, après des études de sciences politiques et économiques
à l’Université McGill, Michael Brecher entreprend des études
de troisième cycle à l’Université Yale, où il analyse
le conflit qui oppose l’Inde et le Pakistan à propos de la région
du Cachemire : « Tout dans ce pays m’attirait irrésistiblement
: l’histoire, les relations raciales, la politique, l’organisation sociale…
 » Sa thèse est le premier ouvrage d’un Occidental sur ce conflit.

Michael Brecher part ensuite en Israël, pays dont il se sent proche idéologiquement.
Il y étudie, passe six mois dans un kibboutz et se marie avec Eva, une
jeune Israélienne qui l’a accompagné tout au cours de son voyage
de découvertes, aujourd’hui mère de leurs trois enfants. En 1952,
il retourne à l’Université McGill, à laquelle il restera
fidèle. Il y est actuellement titulaire de la Chaire Angus de sciences
politiques.

Dès ses débuts, Michael Brecher se fait remarquer. Sa biographie
politique du leader indien Jawaharlal Nehru (1959) reçoit le prix Watumull
de la prestigieuse American Historical Association et sera traduite en hindi,
en allemand, en italien et en japonais. Observateur privilégié
des premiers pas de l’Inde indépendante, Michael Brecher s’entretient
avec Lord Mountbatten en Angleterre, puis voyage en Inde aux côtés
de Nehru. Près de 50 ans plus tard, l’homme se souvient du choc de sa
première rencontre avec l’Inde : « Des dizaines de milliers de
personnes vivaient dans les rues de Bombay, à la limite de la survie.
C’était bouleversant. »

En quelques années, Michael Brecher devient un des meilleurs spécialistes
mondiaux de la politique de l’Asie du Sud. Auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages
sur cette région du monde, publiés par des éditeurs aussi
prestigieux que Oxford University Press, il est alors l’un des seuls indianistes
canadiens. En 1968, il fonde le Shastri Indo-Canadian Institute, véritable
pont culturel entre le Canada et l’Asie qui regroupe aujourd’hui 25 universités
et bibliothèques canadiennes.

La compréhension des conflits

À la fin des années 60, le politologue se sent de nouveau attiré
par Israël. Professeur invité à l’Université hébraïque
de Jérusalem de 1970 à 1974, il étudie la politique étrangère
du pays. Témoin de la période troublée qui suit la guerre
des Six Jours et précède la guerre du Kippour, Michael Brecher
publie The Foreign Policy System of Israël (1973), récompensé
par le prix Woodrow Wilson de l’American Political Science Association.

Le chercheur entame ensuite le troisième volet de sa carrière
: « J’ai voulu comprendre ce qu’est réellement une crise. En quoi
diffère-t-elle d’un conflit, d’une guerre? Quelles sont les conditions
nécessaires et suffisantes pour qu’elle se produise? Comment expliquer
le comportement des acteurs en cause, les jeux de pouvoir, l’engagement des
organisations internationales? » À partir de cette réflexion,
Michael Brecher construit un modèle théorique de gestion de crise
rapidement reconnu par la communauté universitaire internationale et
par les décideurs de pays en crise. En 1975, il fonde l’International
Crisis Behaviour Project (ICBP), qui regroupe des chercheurs du monde entier
sur ce sujet peu étudié. Le politologue se lance alors dans l’analyse
systématique des crises qui ont marqué le XXe siècle dans
le monde et publie son dix-septième ouvrage, A Study of Crisis (1997),
un travail colossal de plus de 1 000 pages.

Une influence indéniable

En près d’un demi-siècle de carrière, Michael Brecher
aura une profonde influence sur les études internationales. Il parviendra
à se hisser au rang de la poignée de grands esprits qui feront
preuve de leadership intellectuel pendant plus de deux générations.
En 1986, il reçoit de l’Université McGill le prix Fieldhouse d’excellence
en enseignement et en 2000 le Prix d’excellence en recherche de la Faculté
des arts de la même université. Nombre de ses étudiants
sont aujourd’hui professeurs, politiciens ou diplomates dans divers pays.

Pour souligner le nouveau millénaire, Michael Brecher choisit de se
lancer dans un ambitieux projet : avec 50 auteurs de différents pays,
il prépare un ouvrage en plusieurs volumes qui fera le point sur les
études internationales. La sortie est prévue pour 2002.

1953 Doctorat en relations internationales de l’Université Yale
1954- Professeur au Département de sciences politiques de l’Université
McGill

Bernard Coupal

Grâce à Bernard Coupal, des dizaines de jeunes chercheurs ont
pu mettre à profit leurs découvertes et créer leur entreprise
de haute technologie. Biosignal, SinalGene, Biomatrix, Neurochm, Nexia…
Parmi la centaine de firmes de biotechnologies que compte le Québec,
plus du tiers lui reconnaissent un droit de paternité. Soutenue par une
vision, une crédibilité et un leadership reconnus dans les milieux
d’affaires et scientifiques, la carrière de Bernard Coupal s’apparente
étroitement aux réalisations de Lionel Boulet, dont le prix du
même nom honore la mémoire.

Pourtant, c’est un homme effacé et peu bavard qui évoque son
cheminement professionnel avec une humilité surprenante : « J’ai
réussi grâce à ma formation d’ingénieur qui ouvre
à tout, à des concours de circonstances, à beaucoup de
chance et au soutien de mes proches. » Heureusement que Bernard Coupal
a tout de même l’art de provoquer! Bourreau de travail (il est à
pied d’œuvre dès six heures du matin), décideur hors pair,
ambitieux, celui qui se définit comme « une espèce de trait
d’union entre le monde de la finance et celui de la recherche » a toujours
su capter au vol les occasions favorables.

D’abord un professeur et un chercheur reconnu…

Bernard Coupal découvre les sciences et le génie grâce
à un professeur du Séminaire de Saint-Jean. À l’époque,
on choisit la médecine, le droit ou la prêtrise. Lui veut enseigner,
comme sa mère institutrice, et rêve d’une carrière de chercheur
universitaire. À son retour de l’Université de Floride, où
il obtient son doctorat en génie chimique en 1965, il fonde le Département
de génie chimique de l’Université de Sherbrooke où il mène
des recherches sur le contrôle industriel. Après sept ans, il profite
d’une année sabbatique pour exercer son métier d’ingénieur,
au sein de la firme Lavalin : « Je partais pour un an, mais j’ai tellement
aimé l’expérience que j’y suis resté douze ans. »
L’ingénieur n’abandonne pas pour autant son poste de professeur, ni ses
recherches et ses cours. Entre Sherbrooke et Montréal, il mène
une vie fort occupée : « J’avais le meilleur des deux mondes et
je voulais en profiter. » Inventif et soucieux de trouver des retombées
à ses recherches au Québec, il s’intéresse de près
à la tourbe, une ressource abondante mais sous-exploitée. Il fait
la preuve des vertus absorbantes de cette matière organique lors d’un
déversement pétrolier en Nouvelle-Écosse. En collaboration
avec un collègue, il invente une nouvelle génération d’absorbants
hygiéniques à base de tourbe, que la multinationale Johnson &
Johnson commercialise dans quatorze pays. Il dépose un autre brevet pour
récupérer et éliminer, avec de la tourbe, les métaux
lourds présents dans les eaux polluées.

… puis un homme d’affaires respecté

En 1986, le Conseil national de recherches du Canada lui offre la direction
générale du tout nouvel Institut de recherche en biotechnologie
de Montréal (IRB). Bernard Coupal hésite. L’idée de devenir
fonctionnaire ne lui plaît guère, mais les défis et les
moyens mis à sa disposition l’attirent. Il accepte donc et, en quatre
ans, il fait de l’IRB un centre d’excellence, orienté vers des applications
industrielles, où il encourage les jeunes chercheurs à fonder
leur propre entreprise. Allergique à toute forme de bureaucratie, il
se lance en 1990 dans une nouvelle aventure et fonde BioCapital, avec le financier
Normand Balthazard. C’est la première compagnie de capital de risque
québécoise spécialisée dans l’investissement technologique.
Après avoir touché au génie chimique, à la mécanique,
à l’environnement et aux biotechnologies, le voilà dans la finance
: « Normand a été mon maître pour les affaires. »
Ensemble, les deux hommes conçoivent une dizaine de nouvelles entreprises
en moins de deux ans. Un succès qui ne passe pas inaperçu et qui
vaut à Bernard Coupal le poste de premier président-directeur
général de la société Innovatech du Grand Montréal,
créée par le gouvernement du Québec pour aider des entrepreneurs
de haute technologie à se lancer en affaires. « Innovatech constitue
ma plus grande fierté » , précise l’ingénieur. En
cinq ans, il en fait une société crédible, synonyme d’investissements
technologiques et de rapidité de décision, à mille lieues
du type de lourde machine administrative qu’il abhorre. « Pas question
de s’embarrasser dans les détails! », de dire Bernard Coupal. Et
les résultats sont au rendez-vous : 60 entreprises créées
en cinq ans, 2 300 emplois et un taux de rendement annualisé de 19,6
p. 100 dans le cas des actions du portefeuille d’Innovatech.

De défis en défis

En 1997, le goût du changement le pousse à accepter la proposition
de Sofinov, une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec,
ainsi que de la Banque de développement du Canada, qui l’invitent toutes
deux à démarrer une société d’investissements technologiques
en amont du capital de risque. C’est T2C2, dotée d’un capital initial
de 62,5 millions de dollars. La compagnie a pour mission de repérer,
parmi les scientifiques, ceux dont l’ambition, la qualité des travaux
et la compétence pourraient conduire à la mise en marché
de produits et de les aider à se lancer en affaires. L’ingénieur
qui conjugue l’expérience d’un ancien chercheur avec celle d’un gestionnaire
aguerri inspire confiance, convainc et réussit. Avec une douzaine de
personnes, accompagné de ses plus fidèles collaborateurs, il a
déjà concrétisé une trentaine de projets en trois
ans, dont la majorité proviennent d’universités québécoises.
Le plus gratifiant? « Donner aux jeunes la chance de se lancer en affaires.
 »

À 67 ans, l’ingénieur annonce, à la fin du mois de mars
2001, la création d’un second fonds d’investissement appelé T2C2/Bio
2000 s.e.c., totalisant 94 millions de dollars. Cette société
en commandite financera le démarrage d’entreprises dans le domaine des
sciences de la vie, issues des universités et des centres de recherche
et de l’industrie au Québec. Sa femme Pierrette, à la retraite
depuis peu, aimerait peut-être profiter un peu plus de la présence
de son fonceur de mari. Seulement voilà, Bernard Coupal adore travailler.
S’arrêter? Pour quoi faire?

Jean-Guy Paquet

Le bureau du président-directeur général de l’Institut
national d’optique (INO), au cœur du parc technologique de Québec,
est à l’image de celui qui l’occupe : ouvert sur l’extérieur,
calme et ordonné. Jean-Guy Paquet dirige l’INO depuis bientôt six
ans. Depuis l’arrivée de cet administrateur hors pair, le budget du centre
de recherche a augmenté de 25 p. 100 par année, la superficie
de ses installations vient de doubler et la fièvre de l’optique est en
train de gagner toute la région de Québec. Pourtant, c’est presque
le hasard qui a conduit Jean-Guy Paquet à une carrière vouée
à l’administration et à la promotion de la recherche scientifique
comme outil de développement économique.

Jean-Guy Paquet choisit des études dans le domaine des sciences parce
qu’elles lui permettent d’envisager une multitude de métiers. Après
une maîtrise (1960) réalisée à l’École nationale
supérieure de l’aéronautique de Paris, il reçoit son doctorat
en génie électrique de l’Université Laval (1963), sur les
systèmes de pilotage automatique des fusées. Les portes de la
recherche universitaire lui sont alors ouvertes. Cependant, Jean-Guy Paquet
hésite. Il se sent plutôt attiré vers un métier qui
lui permettrait d’aider les autres. L’idée lui restera, mais sa carrière
prend un autre chemin.

À la barre de l’Université Laval

En 1961, Jean-Guy Paquet fait ses débuts comme professeur adjoint au
Département de génie électrique de l’Université
Laval. Pendant dix ans, il se consacre à la recherche et à l’enseignement,
dans les domaines de la théorie des systèmes et de la robotique.
Curieux, touche-à-tout et bourreau de travail, il s’inscrit à
des cours d’administration : « Pour le plaisir d’apprendre et parce que
ces cours étaient pratiquement les seuls, à l’époque, à
se donner le soir. » C’est le coup de foudre. Dès lors, Jean-Guy
Paquet entame une ascension fulgurante dans la hiérarchie de l’Université
Laval. Nommé directeur adjoint du Département de génie
électrique en 1965, à 27 ans, il en prend ensuite la direction
en 1967, avant d’être vice-doyen à la recherche de la Faculté
des sciences et de génie en 1969 et, finalement, vice-recteur à
l’enseignement et à la recherche de l’Université Laval trois ans
plus tard. Malgré ses responsabilités croissantes, l’ingénieur
continue d’étudier, passant d’une matière à l’autre au
gré de ses besoins ou de ses envies, afin de satisfaire son insatiable
soif d’apprendre.

En 1977, à 39 ans, Jean-Guy Paquet se retrouve à la barre de
l’Université Laval. Sous sa gouverne, l’établissement entreprend
une vaste restructuration, implantant notamment un plan triennal innovateur.
Il instaure une véritable politique d’aide à la recherche et à
la formation des chercheurs, dont les retombées se font sentir dans toute
la politique québécoise de recherche. Parallèlement, Jean-Guy
Paquet s’engage activement dans la vie de sa région : « Je ne voulais
plus que l’université soit considérée comme une tour d’ivoire,
mais au contraire qu’elle participe à l’évolution de la région.
 »

« Virage des mentalités ou sous-développement tranquille
 », voilà le titre pour le moins accrocheur, mais révélateur,
de la conférence que Jean-Guy Paquet prononce devant les membres de la
Chambre de commerce de Québec en 1983. L’économie de la région
ne peut reposer sur la seule fonction publique ou parapublique, il faut prendre
le virage de la technologie. Quoiqu’il soit surprenant à l’époque,
le message de Jean-Guy Paquet est entendu. Il mobilise les énergies autour
de son projet et met sur pied le Groupe d’action pour l’avancement technologique
et industriel de la région de Québec (GATIQ), qui réunit
des représentants du milieu universitaire, des organismes de recherche
gouvernementaux et des entreprises. Quatre institutions qui font aujourd’hui
partie des fleurons de la recherche appliquée au Québec voient
ainsi le jour : le Centre de recherche sur la valorisation de la biomasse, le
Centre francophone en informatisation des organisations, le Parc technologique
du Québec métropolitain et l’INO.

De nouveaux défis

Après deux mandats à titre de recteur, Jean-Guy Paquet se cherche
un nouveau défi. Pour se familiariser avec le secteur privé, il
accepte une offre de la compagnie d’assurances Laurentienne Vie, où il
passera sept ans, d’abord au poste de vice-président exécutif,
puis comme président. En 1994, il retourne à ses premières
amours et devient président de l’INO qu’il dirige depuis d’une main de
maître.

Tout au long de sa carrière, l’ancien chercheur a reçu de nombreuses
distinctions : docteur honoris causa de l’Université McGill à
Montréal, de l’Université York à Toronto et de la Technical
University of Nova Scotia, compagnon de l’Ordre du Canada, officier de l’Ordre
national du Québec et officier de l’Ordre national du mérite de
la République française. L’Ordre des ingénieurs du Québec
l’honore par la remise du Grand Prix d’excellence en 1998 et il reçoit
également le prix Carrière technologique de l’Association des
directeurs de recherche industrielle du Québec en 1999.

Malgré une vie professionnelle bien remplie, le directeur de l’INO,
attaché à sa région, trouve aussi le temps de s’engager
dans sa communauté où l’on fait appel à lui autant pour
son sens pratique et son expertise de gestionnaire que pour sa générosité
: « En vieillissant, j’ai réalisé à quel point je
suis chanceux, et je crois que l’on doit remettre à la société
ce qu’on lui doit. » Président à deux reprises de la campagne
Centraide pour la grande région de Québec, membre du conseil d’administration
de la maison Michel-Sarrazin, cofondateur de la Fondation de l’Opéra
de Québec et de Moisson Québec, ex-président du Musée
du Québec, M. Paquet cumule une expérience impressionnante d’actions
bénévoles depuis plus de vingt ans. En assistant financièrement
les plus démunis et en contribuant à créer des emplois
qualifiés en matière de haute technologie, Jean-Guy Paquet réalise
finalement son vieux rêve : aider son prochain de manière bien
concrète.

Henri Bergeron

Henri Bergeron a été, en septembre 1952, le premier animateur
de la télévision canadienne. Il est donc de ces pionniers de la
télévision qui ont su créer, au bénéfice
de l’ensemble de la population québécoise, cet effet de proximité
avec une langue française riche et bien maîtrisée. «
Je connais peu de Québécois aussi attachés que lui à
la langue française, qui l’aient utilisée avec autant d’élégance
et qui l’aient servie avec autant de détermination. » Cet hommage
de la vice-présidente de la Télévision française
de la Société Radio-Canada (SRC), Michèle Fortin, illustre
bien le lien indéfectible qui unissait l’animateur à la société
publique à laquelle il a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle.
Envers et contre tous les contempteurs, Henri Bergeron a toujours considéré
la SRC comme un instrument privilégié du rayonnement de la langue
française et de la culture francophone au Québec et au Canada.

Pour bien des Québécois, jeunes et moins jeunes, aspirants annonceurs
et citoyens ordinaires, Henri Bergeron a été un modèle
dans l’art de s’exprimer. S’il a pu le devenir et, surtout, le demeurer au cours
de ses 33 années de carrière à Radio-Canada et même
après, c’est qu’il ne laissait entendre en tout temps qu’un seul niveau
de langue. De cette constance, mais aussi de la prestance irradiante de l’homme,
se dégageait une force qui, conjuguée à l’effervescence
du milieu culturel d’où elle émanait, allait grandement concourir
à l’affirmation identitaire des Québécois.

Depuis ses débuts à titre de premier annonceur de la première
station de radio française dans l’Ouest canadien (CKSB Saint-Boniface),
Henri Bergeron n’a cessé de s’imposer comme annonceur et présentateur
d’émissions culturelles, scientifiques et d’actualité, tant à
la radio qu’à la télévision de Radio-Canada. À la
télévision, il a présenté des émissions prestigieuses
comme L’Heure du concert, Téléthéâtre, Concert
pour la jeunesse
et Les Beaux Dimanches.

En compagnie de son collègue annonceur Raymond Laplante, Henri Bergeron
a été de la première équipe du Comité de
linguistique de la Société Radio-Canada, mis sur pied en 1960
pour susciter une prise de conscience de l’état du français chez
nous et de la nécessité de l’améliorer. Il a en outre animé
plusieurs émissions sur la langue, la qualité du français
parlé, ses difficultés et les pièges de l’anglicisme. L’aisance
dont il faisait preuve ne disait rien de l’effort et de la rigueur qu’il s’imposait
dans leur préparation.

André Brassard

« Un artiste doit travailler pour que l’humanité n’ait plus besoin
de lui. » Ainsi parle André Brassard, homme de théâtre.
Cette ambition généreuse, ce désir de contribuer à
changer le monde décrit bien le metteur en scène. Et quand il
ajoute : « Le théâtre, c’est dire non. La différence
entre le bon et le mauvais théâtre, c’est la rage », il donne
toute la mesure de sa pensée sur la place du théâtre dans
la société.
André Brassard n’a attendu ni l’âge ni l’expérience pour
devenir le metteur en scène le plus remarquable de sa génération,
le chef de file, celui qui a donné à la mise en scène au
Québec l’élan nécessaire à la vitalité qui
la distingue désormais. Il a à peine 22 ans en 1968 quand le succès
phénoménal des Belles-Sœurs, de son ami Michel Tremblay,
inscrit son nom au sommet du palmarès du théâtre québécois,
lui apportant une notoriété qui ne se démentira jamais.

De Michel Tremblay à Shakespeare ou Arthur Miller, de Genet, Beckett
ou Tchekhov à Réjean Ducharme, Normand Chaurette, Claude Gauvreau
ou Michel-Marc Bouchard, André Brassard aura touché aux grands
textes du répertoire québécois et étranger avec
le même enthousiasme, la même curiosité, le même désir
d’en faire une lecture neuve, humaine et sans concession, n’hésitant
pas à déstabiliser parfois les comédiens pour trouver l’essence
du texte et du jeu.

Admiré et respecté de ses collègues, de ses élèves
de l’École nationale de théâtre où il a été
directeur artistique de la section française de 1992 à 2000, ainsi
que des comédiens et comédiennes, André Brassard est considéré
comme un mentor exceptionnel. Lui, aime se définir comme celui qui rassemble
les artistes autour d’un projet, qui propose un terrain d’entente sur lequel,
avec les comédiens, il pousse la recherche le plus loin possible. Il
est là pour encourager, provoquer, stimuler et rendre le propos cohérent.
Son rôle se compare à celui de l’archéologue qui ramasse
de petits fragments, de petits objets et qui, patiemment, refait les liens.

Surtout, cet homme dont l’humanité et le courage ne sont plus à
démontrer pense qu’il faut, par l’art, donner à tous le désir
de changer le monde, et il cite avec émotion Albert Camus : « Le
seul pouvoir qu’on a, c’est d’empêcher, de ralentir la destruction du
monde. »

Pierre Morency

Qui a lu La Vie entière (1996) de Pierre Morency se voit en quelque
sorte prémuni et accepte comme une grâce de marcher en compagnie
du poète en ces lieux familiers qui nourrissent son « attention
créative ». Ses rêveries et ses contemplations s’accommodent
autant de la ville que de la nature.

C’est la nécessité de gagner sa vie qui a amené Pierre
Morency à la radio où il est d’abord entré par la porte
de l’humour. Il a été scripteur puis chroniqueur pendant une dizaine
d’années à la radio de Radio-Canada à Québec, avant
d’entreprendre sur la chaîne culturelle ses grandes séries sur
les aliments, la flore et les oiseaux, séries qui ont façonné
le poète qu’il est devenu aujourd’hui.

Pierre Morency a toujours considéré son travail radiophonique
comme un aspect de son métier d’écrivain. Ainsi naîtra,
à la suite d’un vaste travail de réécriture de ses séries
radiophoniques afin de leur donner leur plein envol poétique, un premier
volume des Histoires naturelles du Nouveau Monde, L’Œil américain
(1989). Morency tend dans ces ouvrages à une « poésie objective
 », selon l’expression du poète Arthur Rimbaud. Une poésie
qui consiste à faire parler ce qui nous entoure. Quel est le sens de
la présence d’un arbre pour l’être humain, du monde des oiseaux
? Qu’a à nous dire une ville à travers ses rues et les diverses
saisons qui l’habillent, ses places et ses parcs ? Comment nous touche tout
ce qui nous entoure et que la vie de tous les jours nous fait ignorer ? Là
se trouve la fibre essentielle de la poésie qui est faite, selon Pierre
Morency, de cette présence à la vie sous toutes ses formes, quels
que soient le lieu et l’heure. Le poète est un capteur dont la mission
est d’éclairer les parts d’ombre, le noir qui se trouve au fond des réalités,
derrière les apparences, dans l’univers incroyable de chaque être
humain et dans la nature.

On l’aura compris : Pierre Morency n’est pas un poète naturaliste. Bien
sûr, ses livres constituent de grandes plages où la nature s’impose,
une nature partagée. C’est en ce sens que l’on peut dire que son œuvre
s’offre comme une tentative de médiation ou de réconciliation
entre la nature et la culture. Elle veut être le témoin d’une part
dépréciée de notre culture. Et c’est ce qui fait dire au
poète que, si la nature doit être sauvée, elle le sera par
la culture.

Micheline Lanctôt

Micheline Lanctôt est une battante, une surdouée des arts, une
cinéaste visionnaire qui n’hésite pas à aborder des sujets
difficiles, qui ne sont pas dans l’air du temps, mais le deviendront, parce
que tôt ou tard la réalité rejoint sa fiction.

C’est ainsi que son film Sonatine (1983), bien accueilli par la critique
internationale, récompensé par cinq prix, dont le Lion d’argent
au Festival de Venise en 1984, reste d’une telle actualité qu’on l’étudie
dans les établissements d’enseignement collégial et les cours
de cinéma. C’est ainsi qu’elle a osé s’attaquer dans La Vie
d’un héros
(1994) à une partie occultée de l’histoire
de la Seconde Guerre mondiale en parlant de ces soldats allemands, prisonniers
au Québec, qui travaillèrent chez les Canadiens français,
devenant pour certains des personnages quasi mythiques.

À l’adolescence, Micheline Lanctôt touche un peu à tout
et étudie la musique avec passion. Pianiste et violoncelliste, elle poursuit
des études supérieures à l’École de musique Vincent-d’Indy,
apprend à décortiquer une pièce, à comprendre les
structures. Cette première influence marquante de sa vie – l’apprentissage
approfondi des langages musicaux – se retrouve en filigrane dans son œuvre
: Micheline Lanctôt, cinéaste, saura utiliser la musique avec une
rare subtilité. Il faut écouter attentivement ses remarquables
bandes sonores pour saisir et comprendre toutes les nuances de son propos.

Des études, brèves, à l’École des beaux-arts de
Montréal la conduisent comme par enchantement au dessin d’animation.
Après un court passage à l’Office national du film, elle trouve
un emploi chez Potterton Production, compagnie privée d’animation de
Montréal. Elle commence au bas de l’échelle, apprend tout du métier.
Voilà la deuxième influence importante pour la future scénariste-réalisatrice.

En 1972, un cinéaste qui occupe un bureau près du sien la convainc
d’accepter un rôle dans le film qu’il prépare. Micheline Lanctôt
crève l’écran. Du jour au lendemain, elle est célèbre
et reçoit le prix Etrog pour la meilleure interprétation féminine.
Le cinéaste s’appelle Gilles Carle, le film, La Vraie Nature de Bernadette.

Entrée au cinéma par la grande porte, forte de ses expériences
antérieures, elle n’en sortira plus. Tout en préparant ses films,
elle participe à de nombreuses productions comme coscénariste
ou consultante. Pour gagner sa vie, pour produire, elle joue à la télévision
et au cinéma, elle enseigne dans diverses universités, notamment
à Concordia où elle est toujours chargée de cours.

Micheline Lanctôt la cinéaste continue de se battre avec ténacité
et courage pour ses projets, pour le prochain film, pour le cinéma québécois.

René Derouin

Depuis sa maison de Val-David, qu’il a construite de ses mains, René
Derouin rayonne sur les Amériques. La longue marche intérieure,
qui l’a conduit de l’enfant délicat à l’homme dont la puissante
énergie s’inscrit dans des œuvres de plus en plus bouleversantes,
l’a mené à étendre ses racines du nord au sud, de la terre-mère
aux profondeurs marines. Maintenant sans cesse l’équilibre fragile entre
la permanence et l’éphémère, toujours ancré dans
la réalité du monde dans lequel il évolue, René
Derouin est parvenu à créer un corpus artistique dont la portée
universelle et la pérennité sont désormais assurées.

René Derouin, parti à la recherche de lui-même en 1955,
pose son regard sur le monde, sur les autres, sur l’autre, il veut traduire
ce qu’il voit. Cependant, son regard plonge vers l’intérieur. C’est ainsi
qu’il parvient à faire affleurer à la surface de la toile, du
papier, du bois, du bronze, bref de toute matière qu’il touche, l’essence
de la tragédie humaine.

De 1955 à 1970, René Derouin travaille, voyage, expérimente
: Mexique, Canada, États-Unis, Japon. Il fréquente de prestigieux
ateliers, rencontre des maîtres qui marqueront son évolution, Pablo
O’Higgins et Rufuno Tamayo au Mexique, les maîtres graveurs japonais Toshi
Yoshida ainsi que Munakata, de qui il apprend le contrôle de l’énergie
physique et mentale. Il étudie l’espagnol, la peinture de murales, la
gravure. Tous les éléments clés qui seront la base de l’élaboration
de son œuvre sont désormais présents : identité, migration,
métissage.

René Derouin a produit depuis le début des années quatre-vingts
quelques-unes de ses œuvres majeures dont Suite nordique, Between, Empreintes
et Reliefs.
De 1989 à 1992, il prépare l’installation Migrations,
un projet qu’il réalise au Québec et au Mexique, pour lequel il
crée 20 000 figurines. L’événement important des dernières
années sera, en 1994, le largage dans le fleuve de 19 000 de ces figurines
en céramique, qu’il explique ainsi : « Un geste délinquant
mais réfléchi, un geste d’artiste avec tout ce que ça a
de transcendant. Un geste gratuit, de l’ordre du sacré, dans une société
qui a évacué tout sacré. » Il ajoute : « Le
largage, c’est un geste qui m’a donné naissance, me permettant de me
larguer moi-même. C’est aussi un geste d’enracinement à l’intérieur
du Québec. C’est l’œuvre la plus publique, la plus permanente, désormais
rien ni personne ne peut la contrôler. »

Clarke F. Fraser

Clarke Fraser est considéré à l’unanimité comme
l’un des plus illustres spécialistes canadiens de la génétique
humaine et médicale. À la fois docteur en génétique
et en médecine, il est, sans contredit, l’un des fondateurs de la génétique
clinique actuelle et le premier à introduire la génétique
médicale en milieu hospitalier.

La médecine et la génétique

Né au Connecticut, aux États-Unis, le jeune Fraser devient citoyen
canadien et commence ses études de médecine à l’Université
d’Acadia, en Nouvelle-Écosse : « Je voulais être un médecin
à l’image de mon oncle qui parcourait la campagne dans une calèche
tirée par des chevaux. » Cependant, dès le premier cours
de biologie, il tombe amoureux de la génétique « qui combine
rigueur mathématique et beauté biologique ». Titulaire d’un
doctorat en génétique de l’Université McGill, le nouveau
généticien s’engage durant trois années dans la Royal Canadian
Air Force pour servir son pays. Toujours habité par le souvenir de son
oncle, il retourne en classe et obtient un doctorat en médecine.

En 1950, le docteur Fraser commence ses activités d’enseignement de
la génétique à l’Université McGill. Parallèlement,
ses travaux publiés dans la revue Nature et reposant sur un modèle
de fente palatine chez une souris consanguine tracent la voie à une méthode
expérimentale, utilisée depuis dans la plupart des laboratoires
où l’on étudie la pathogenèse des malformations congénitales.
Spécialiste de l’influence de l’hérédité sur la
santé au Québec, Clarke Fraser possède des connaissances
en la matière qui rejaillissent sur le monde entier. Il est en effet
à l’origine de la définition la plus universellement reconnue
du conseil génétique, soit l’« étalon-or »
de la génétique médicale qui a été adapté
aux soins de santé.

Grâce à ses travaux dans le domaine de la tératologie,
discipline analysant les aberrations des programmes de développement
qui aboutissent aux malformations, Clarke Fraser explique les mécanismes
responsables des malformations congénitales en mettant en évidence
leur nature multifactorielle. Confirmant au cours de ses recherches que la malformation
est non seulement un phénomène d’ordre biologique, mais qu’elle
répond aussi à une agression toxique externe, il développe
la notion de seuil multifactoriel qui lui vaut la reconnaissance de ses pairs
à l’échelle internationale et qui sera couronnée par la
remise, en 1979, du prestigieux prix Allan de l’American Society of Human Genetics.

En avance sur son temps, Clarke Fraser affirme dès ses débuts
que la « génétique médicale doit se pratiquer dans
un hôpital, et non dans une université ». Il fonde donc,
en 1950, la première clinique canadienne de génétique médicale
au Montreal Children’s Hospital afin d’avoir des contacts directs avec les personnes
affectées de malformations congénitales et leurs parents. De cette
manière, il contribue à humaniser les soins de santé donnés
aux patients en leur prodiguant des conseils pour traverser cette épreuve
et prévenir toute récidive. Cette proximité avec le monde
des enfants l’amène également à travailler comme professeur
de pédiatrie à l’Université McGill de 1970 à 1982
et à la Memorial University of Newfoundland de 1982 à 1985. Son
expertise le place, de 1990 à 1992, à la tête du Groupe
de travail sur la génétique de la Commission royale sur les nouvelles
technologies de reproduction. Enfin, il sert à plusieurs reprises de
phare au ministère canadien de la Santé et du Bien-être
social, dans des comités analysant les mutations génétiques
de produits chimiques, telle la dioxine.

Au-delà des frontières

La compétence de Clarke Fraser est appréciée bien au-delà
des frontières canadiennes et profite à diverses régions
et populations de la planète. De 1963 à 1982, le scientifique
joue un rôle d’expert-conseil au Comité de génétique
humaine de l’Organisation mondiale de la santé. Il siège aussi
au bureau-conseil du Centre de services d’information sur les anomalies de naissance,
au WHO Optimal Family Planning Program, à Budapest, en Hongrie, ainsi
qu’à deux importants comités rattachés à la Conférence
internationale de génétique humaine et au Conseil canadien de
recherche médicale.

Clarke Fraser est également l’un des fondateurs du Collège canadien
des généticiens médicaux, un organisme des plus influents
quant à la formation des étudiants dans ce domaine, qu’il dirige
de 1975 à 1983. En outre, il préside la Conférence internationale
sur les anomalies de naissance et participe à la création du Réseau
de génétique humaine du Québec, qui sera, pendant 25 années,
l’un des fleurons mondiaux de la génétique appliquée aux
besoins de la communauté.

Auteur prolifique, qui totalise 291 publications à son actif, Clarke
Fraser compte aussi trois ouvrages qui ont fait leur marque : The Handbook
of Teratology
, véritable bible dans le domaine, tout comme Genetics
of Man
et Medical Genetics : Principles and Practice, utilisés
à l’échelle mondiale pour l’enseignement de la génétique
médicale. Par ailleurs, il participe aux comités éditoriaux
des principales revues de sa discipline, telles l’American Journal of Medical
Genetics, Genetic Counselling
et Human Heredity. En 1999, il est
désigné comme rédacteur en chef adjoint du McKusick’s
Catalog of Mendelian Inheritance in Man : A Human Genes and Genetic Disorders
,
revue imprimée et électronique qui constitue l’une des bases de
données génétiques les plus visitées au monde.

Il n’existe pratiquement aucun spécialiste reconnu de la génétique
médicale au Canada qui n’ait subi l’ascendance des écrits et des
enseignements du docteur Fraser. À l’heure actuelle, quinze universités
d’Amérique du Nord donnent des programmes de deuxième et de troisième
cycle en conseil génétique, devenu une ressource indispensable
dans cette discipline grâce aux découvertes du lauréat.
La carrière de Clarke Fraser sera soulignée par le Prix d’excellence
de la Société de génétique du Canada en 1980, le
titre d’officier de l’Ordre du Canada en 1985 et le titre de professeur émérite
des départements de génétique humaine, biologie et pédiatrie
de l’Université McGill en 1985. Le 1er août 1999, Clarke Fraser
prend sa retraite pour se consacrer, entre autres, à l’écriture
d’un ouvrage sur la génétique humaine destiné aux profanes,
dans le confort de sa maison familiale en Nouvelle-Écosse.