Pierre Hébert

Pierre Hébert a été fort surpris quand on lui a annoncé qu’il était le lauréat du prix Albert-Tessier. Se situant lui-même dans la marginalité du cinéma, ne sachant trop, comme il l’affirme souvent, s’il est pleinement cinéaste d’animation, ou uniquement graveur sur pellicule, ou tout simplement artiste multidisciplinaire, ayant une oeuvre qui, si elle trouve son compte dans une certaine audience, n’est pas largement distribuée, il s’interroge sur la signification de ce prix. « Dois-je le prendre comme une reconnaissance, une gratification ou une intimation à continuer? », se demande-t-il. Il y voit pourtant une opportunité : voir l’ensemble de ses films réunis en coffret vidéo, publier ses écrits qu’on lui a souvent suggéré de réunir, créer son site Internet dont il parle avec son fils depuis quatre ans.

Il faut dire que le travail de Pierre Hébert a suivi un long chemin avant d’être reconnu à sa juste valeur. On a maintes fois refusé son statut de cinéaste d’animation. Ainsi, pendant 20 ans, ses films n’ont pas été sélectionnés par le plus important festival du film d’animation, celui d’Annecy, en France. Ce n’est qu’au milieu des années 80 que son travail minutieux et hors norme commence à être reconnu. Il remporte alors plusieurs prix, dont celui de l’Association québécoise des critiques de cinéma, en 1985, pour Chants et Danses du monde inanimé – Le Métro . Le Melkweg Cinema d’Amsterdam lui en remet un autre en 1986 pour l’ensemble de son oeuvre. Il sera également, en 1988, le premier lauréat du prix Héritage-Norman-McLaren, prix donné à une personne dont le travail se situe dans le prolongement de l’oeuvre et de la pensée du plus célèbre cinéaste d’animation de tous les temps.

Or, c’est justement à cause de Norman McLaren que Pierre Hébert entrera à l’Office national du film (ONF) du Canada en 1965. Il l’avait rencontré quelques années auparavant, et cette rencontre avait été pour lui déterminante, car McLaren l’encourage fortement à poursuivre ses expériences d’animation gravée sur pellicule, technique qui, encore aujourd’hui, reste l’axe principal de son travail. Cette méthode d’animation, Pierre Hébert l’a pratiquée seul, chez lui, comme hobby, « avec beaucoup d’enthousiasme », dit-il. Elle demande peu de moyens et d’argent : des amorces de pellicule noire, des grattoirs, guère plus.

Né en 1944 dans une famille modeste du quartier Villeray à Montréal, Pierre Hébert dessine depuis l’âge de 5 ans. Ses parents encouragent certes ses talents, mais comme bien des gens à l’époque, ils l’inscriront au collège classique pour qu’il puisse embrasser une profession libérale. Son père est employé de bureau dans une sidérurgie et sa mère est couturière. « Je n’avais pas l’impression de vivre dans une famille pauvre, ajoute-t-il. Mes parents avaient des ambitions pour les enfants, souhaitant qu’ils étudient et fassent mieux qu’eux. Mais quand je suis arrivé au collège, disons que j’ai eu l’impression que ma famille était un peu pauvre quand même! »

Pendant ses études au collège Saint-Viateur, il aurait aimé, comme plusieurs de ses amis, fréquenter l’École des beaux-arts, mais ses parents s’y opposent fermement. On comprend son désir, car il a toujours dessiné, et il grave déjà à ce moment-là des histoires sur pellicule 16 mm non développée. C’est la Révolution tranquille et il s’intéresse au cinéma qui change du tout au tout à Montréal, avec la création du Festival international du film de Montréal, de la Cinémathèque canadienne (qui deviendra la Cinémathèque québécoise), du cinéma Élysée et l’explosion du Cinéma direct à l’ONF. Il rencontre les gens de la revue Objectif et il y publie des textes. « J’étais imbibé par l’esprit de l’époque », affirme-t-il.

Pendant quelques années, il suit deux chemins parallèles : son intérêt pour le dessin, l’animation et le cinéma, et son attirance pour les sciences. Il étudie l’anthropologie, qui le fascine énormément. Mais c’est à la suite de circonstances, heureuses ou malheureuses selon les points de vue, qu’il prend le chemin du cinéma, la fondation du Centre de recherches en archéologie de l’Université de Montréal, où il voulait entrer, ne se concrétisant pas. Il est alors engagé après un emploi d’été à l’ONF.

Cet intérêt pour les sciences marque tous ses films. C’est un regard d’anthropologue et d’entomologiste qu’on trouve dans Père Noël! Père Noël! (1974), Adieu bipède (1987) et La Plante humaine (1996). Sa passion pour les structures mathématiques se vérifie dans Op hop Hop op (1966), Opus 3 (1967), Explosion démographique (1967), Autour de la perception (1968) et Notions élémentaires de génétique (1971), aux constructions très raffinées et abstraites. Le calcul des probabilités lui étant nécessaire, entre autres choses, il retourne sur les bancs d’école pour étudier les mathématiques. En réaction à cette abstraction toutefois, à cette activité trop formaliste et quasi schizophrénique qui semble le mener à un cul-de-sac, Pierre Hébert décide de participer à des films collectifs, comme Le Corbeau et le Renard (1969), qu’il coréalise avec Francine Desbiens, Michèle Pauzé et Yves Leduc, et Du coq à l’âne (1973), qu’il signe avec Francine Desbiens et Suzanne Gervais. Il y acquiert la maîtrise du papier découpé et, très vite, l’idée d’animer. Son engagement politique y est aussi pour beaucoup alors qu’il adhère à des formations marxistes-léninistes. S’amorce, après une période de flottement, une prise de conscience qui le ramènera à la gravure sur pellicule, qu’il avait abandonnée depuis son arrivée à l’ONF.

Intéressé par Bertolt Brecht et son effet de distanciation, Pierre Hébert se questionne sur la technique et le récit. Afin de développer une critique sociale, il change le dispositif de ses films en faisant cohabiter images réelles et animation. Sa réflexion, plus réfléchie et plus théorisée, radicalise l’opposition entre différents styles d’animation, qu’on décèle dans Entre chiens et loup (1978), qui porte sur le chômage, et Souvenirs de guerre (1982), dont le propos est le danger d’une troisième guerre mondiale au Moyen-Orient. Mais la vraie remise en cause de l’animation démarre avec Étienne et Sara (1984), inspiré par la naissance de deux enfants, sa rencontre avec le poète belge Serge Meurant et sa collaboration étroite avec des musiciens. La recherche du métissage avec les autres arts se concrétise de plus en plus.

En voulant diffuser d’une autre manière ses films, Pierre Hébert a l’idée d’un spectacle avec deux musiciens, Robert M. Lepage et René Lussier. Cela donne Chants et Danses du monde inanimé – Le Métro (1985). La Lettre d’amour (1988) est issue d’une série de performances intitulée Conversations et réalisée avec un écrivain, un chorégraphe et un musicien. Des tournées suivent. Le cinéaste commence en 1986 à graver des films en direct, prenant ainsi une part encore plus active dans les spectacles. Avec Robert M. Lepage, il présente pour la première fois à l’automne 1990 La Plante humaine, une performance qui aboutira au long métrage de 1996, une critique féroce du culte des images.

Pierre Hébert devient en 1996 directeur et producteur du studio d’animation du Programme français à l’ONF. Il quitte cette fonction en 1999 et ne désire pas rester à l’Office en tant que réalisateur. « Je suis un cinéaste en dehors du cinéma, dit-il en riant. Je voulais poursuivre en toute liberté mes expériences sur la durée et l’espace. » Depuis 2001, il a entrepris une longue tournée, qui les a menés, lui et le musicien américain Bob Ostertag, aux États-Unis, en Italie, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en France, au Portugal et au Japon, avec un spectacle toujours basé sur l’improvisation, Entre la science et les ordures. Il utilise cette fois l’informatique pour l’animation.

Cinéaste atypique, Pierre Hébert? Certainement. Mais aussi chercheur et penseur. Un grand homme de la science des images animées.

André Forcier

Pour André Forcier, le prix Albert-Tessier arrive juste au bon moment
dans sa vie personnelle et professionnelle. Il se réjouit de la reconnaissance
dont fait l’objet le cinéma d’auteur alors que la rentabilité culturelle
ne pèse plus lourd devant la dictature du box-office. Celui que la critique

Marie-Claude Loiselle qualifiait en 1994 de « plus grand cinéaste
québécois contemporain » lors de la sortie du Vent
du Wyoming
refuse de se taire. Au cours de l’été 2003, il a réalisé et
produit à compte d’auteur son neuvième long métrage,
Acapulco Gold, avec le feu sacré de ses 20 ans quand il tournait Le
Retour de l’Immaculée Conception
.

Dans sa maison de Longueuil, sur la rive sud de Montréal, Forcier,
chaleureux et volubile, raconte. Il parle de ses ancêtres, cultivateurs
et pêcheurs
d’eau douce à Saint-François-du-Lac ; de son grand-père
débardeur, installé dans l’Est de Montréal, qui
insistait pour que ses enfants soient instruits ; de son père qui étudiait
en sciences sociales avant de devenir policier sous Camilien Houde afin d’échapper à la
conscription, de sa mère, opératrice à la « Bell
téléphone », qui, à 83 ans, a une moyenne de 160
aux petites quilles. Père de trois enfants, Forcier déplore qu’on
ait évacué l’enseignement de l’histoire au primaire.
Un peuple qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas où il
va. Il souligne qu’ironiquement, seules les diasporas ont une mémoire
collective ; d’où sa passion pour la culture acadienne. Ainsi, Forcier
a réalisé en 2002 Gumb-Oh La ! La !, une série télévisuelle
de treize portraits de Louisianais francophones.

Petit à petit, Forcier révèle son univers si personnel,
celui qu’il magnifie et poétise en le projetant sur grand écran
; s’éveillent alors dans notre mémoire des personnages,
des situations, des images qu’on sait désormais sortis tout droit
d’une réalité parfois très dure mais que le cinéaste
transforme et transcende par sa sensibilité qui donne aux êtres
et aux événements une dimension mythique et universelle.

Né dans le quartier Villeray à Montréal, André Forcier
grandira sur la rive sud du fleuve, d’abord à Greenfield Park,
puis à Boucherville. Le jeune André ne rêve pas de cinéma.
Il veut être criminaliste, dévore Allô Police et fait l’école
buissonnière au palais de Justice pour aller voir plaider ses idoles,
les Daoust, Morneault, Hébert et Shoffey.

Forcier fera ses études à l’Externat classique de Longueuil
dirigé par les franciscains. Il se qualifie d’élève
moyen, sans problème, pas très sportif, bien loin des arts et
des artistes qu’il regarde avec réticence et un peu de méfiance.
Mais le destin va lui jouer un tour dont il a seul le secret. L’anecdote
est déterminante.

En Méthode, son professeur de français et de latin lui arrache
systématiquement quinze pour cent de ses points parce qu’il n’apprécie
pas sa calligraphie. Excédé, André Forcier confronte ce
professeur sans ménagement. L’affaire n’en reste pas là :
le directeur suspend Forcier du collège pour une semaine et lui enlève
le droit de choisir ses options pour la Versification. Il voulait faire du
grec mais on lui impose le module Arts plastiques qui comprend un cours de
cinéma obligatoire. Le jeune professeur de cinéma, Robert Gauthier,
enseigne à ses élèves l’utilisation de la caméra
et le montage avec de l’équipement 8 mm et leur fait voir les
classiques ainsi que le meilleur de notre cinéma national. Graduellement,
Forcier se passionne pour le septième art et quand son professeur lui
demande de faire la critique de Terre sans pain (1936) de Luis Buñuel,
il obtient une note parfaite. Du coup ses camarades le découvrent et
lui reconnaissent un incontestable talent pour l’écriture. On
lui propose de collaborer au journal étudiant, qu’il farcit de
poèmes et de nouvelles de son cru. C’est en écrivant sur
le cinéma qu’il découvre le plaisir d’écrire
et, en collaboration avec quelques-uns de ses camarades, il scénarise,
réalise et produit son premier film, La Mort vue par…, court métrage
en 8 mm, au commentaire ironique. L’œuvre, diffusée à la
télévision de Radio-Canada dans le cadre de l’émission
Images en tête, est primée. Gilles Carle, qui était membre
du jury, encourage le jeune homme à continuer.

Forcier a trouvé sa voie ; en 1966, il réalise et produit un
court métrage, Chroniques labradoriennes, puis commence la scénarisation
d’un long métrage en noir et blanc, Le Retour de l’Immaculée
Conception
.

Entre-temps, les relations entre André Forcier et son père
se corsent. Pour gagner sa vie et ramasser l’argent nécessaire à la
production, il fait un peu de suppléance à la Commission des écoles
catholiques de Montréal. Ses collègues, qui le voient sans
cesse courir, bobines de pellicule sous le bras, le pensent un peu fou. Il
dort à droite
et à gauche, squatte certaines nuits d’hiver le local non chauffé des
Cinéastes associés, une boîte de production aujourd’hui
disparue, et utilise toutes ses ressources pour se procurer des bouts de pellicule.
Pierre et André Lamy, ainsi que Gilles Carle, propriétaires de
la compagnie de production Onyx Films, lui fournissent gratuitement les services
techniques. À force de travail et de persévérance, Forcier
peut enfin savourer la sortie de son film sur les écrans. C’est
un succès. Dans le numéro de septembre 1973 de Cinéma/Québec,
Pierre Demers écrit : « […] il est véritablement
le seul porteur du nouveau, de la création, de l’imagination du
cinéma québécois ». Le reste fait partie de notre
histoire cinématographique.

En 1973, le Québec et le monde du cinéma international découvrent
Bar SalonNight Cap et, en 1976, une œuvre unique, inclassable,
devenue un véritable classique, L’Eau chaude l’eau frette,
qui sera projetée à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.
En 1978, ce film reçoit le Grand Prix de la Presse à Chamrousse.
Le président du jury est Romain Gary. Faut-il s’étonner
qu’Émile Ajar écrive dans L’Angoisse du Roi Salomon : « Va voir Eau
chaude, Eau frette
à la Pagode, rue de Babylone, ça
se donne en ce moment, tu verras qu’il y a encore des possibilités. »

Tourner n’est pas tout : encore faut-il que ses films et ceux de ses
confrères cinéastes et vidéastes soient vus par le grand
public. En 1976, Forcier participe à la fondation de Cinéma libre,
société de distribution dédiée au cinéma
québécois indépendant.

En 1983, c’est la poésie farfelue et émouvante de Au
Clair de la lune
qui attire l’attention sur Forcier. Mais les cinéphiles
n’ont encore rien vu. André Forcier enchaîne les productions
; en 1987, c’est Kalamazoo, en 1990, Une histoire inventée, en
1994, Le Vent du Wyoming et, en 1997, La Comtesse de Baton Rouge, des titres
qui brillent comme autant d’étoiles dans l’histoire du cinéma
au Québec et au Canada. Le cinéaste offre des rôles en
or aux comédiens qui reçoivent également leur part de
reconnaissance. Les prix s’amoncellent. Parmi ceux-ci, le prix André-Guérin
offert par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
dont Forcier est le premier lauréat en 1990.

André Forcier réussit le tour de force d’étonner,
de choquer parfois, mais de toujours éblouir. Son cinéma est
drôle et émouvant, son style unique et envoûtant, son regard
rafraîchissant et surréaliste. En 1994, Éric Fourlanty écrit
dans Voir : « André Forcier est le seul, au Québec, à avoir
un univers qui se mesure aux plus grands, de Fellini à Blier. »

À
l’hiver 2003-2004, André Forcier entreprendra le tournage de son
dixième long métrage, Les États-Unis d’Albert. À 56
ans, il est toujours aussi passionné par son métier et demeure
envers et contre tous l’enfant terrible du cinéma québécois.

Michel van Schendel

La chronique dit de l’écrivain qu’il est né en 1929 à Asnières,
en France, de parents belges, qu’il vit en Belgique au moment de la Seconde
Guerre mondiale et qu’il revient à son lieu de naissance à la
fin de celle-ci, pour ensuite émigrer au Québec en 1952. Ce qu’elle
ne dit pas cependant, c’est que cette guerre sonne le glas d’une
enfance plutôt heureuse, que Michel van Schendel retourne à Paris à l’âge
de 17 ans comme on remonte à une source et que là, s’opère
l’étonnante renaissance qui fera de lui l’homme, l’essayiste
et le poète engagé qu’il est depuis, l’un des auteurs
les plus singuliers de la littérature québécoise contemporaine.
Il en résultera une œuvre poétique aussi riche qu’exigeante
marquée par un constant défi aux règles des genres. « L’écriture
de Michel van Schendel, écrit Louise Dupré, en est une de recherche
formelle qui sonde les limites entre le poétique, le narratif et le
réflexif, recherche où la vision du fragmentaire remet sans cesse
en cause la totalité. »

Avec Un temps éventuel, histoire d’un homme et de plusieurs,
paru en 2002 en même temps que son reflet poétique Quand demeure,
Michel van Schendel compose à plusieurs voix une autofiction qui
remonte d’un
pas erratique le parcours de sa mise au monde en tant qu’homme, essayiste
et poète. « Il n’est pas possible, j’en ai l’intime
conviction, écrit-il dans l’introduction, de conter les faits
saillants ou anodins d’une vie, surtout la sienne, sans recourir aux
procédés de la fiction. Celle-ci est le plus court chemin de
la vérité. » De son enfance, l’auteur ne retiendra,
pour le moment du moins, que quelques souvenirs : la mer et le jardin qu’il
imagine à partir d’un prunier du Japon enserré de murs
sous les cheminées d’usine, les fesses et les seins de sa tante
dont il partage la chambre et surtout la maladie du printemps 1942 qui l’éveillera à l’inégalité que
la guerre exacerbe entre riches et pauvres. À l’Université de
Paris, il étudie le droit et les sciences économiques. Contrairement
aux confrères qui regardent de haut le personnel d’entretien,
il sympathise vite avec une femme de ménage de la cité universitaire.
Bien qu’équivoque en ce qui le concerne, cette relation se développera
en une amitié profonde empreinte d’une grande tendresse pour elle,
mais aussi pour le couple d’ouvriers qu’ils forment, elle et son
mari, et dont il dira qu’ils lui ont appris à vivre. « Et
apprendre à vivre, c’est apprendre la solidarité. J’ai
appris à vivre dans ce sens-là au contact d’ouvriers comme
les Dohy et ensuite dans le combat politique. » Tout ce temps, il milite
au sein du Parti communiste français où il dit avoir fait, quoiqu’on
en dise, l’apprentissage d’une très grande liberté.

C’est auprès d’amis peintres comme Louis Tournay et surtout Émile
Hecq qu’il trouvera sa voie dans l’écriture. C’est
avec eux, écrit-il, qu’il deviendra poète. « Et avec
eux, parce qu’ils me montraient comment une forme apprend à résister,
je prenais plaisir à oser parler d’une main qui s’émerveille à dresser
les mots sur la page, de l’exercice auquel je commençais de livrer
une lumière sur le monde. » Michel van Schendel reçoit
de cette expérience fondatrice l’impulsion nécessaire au
combat de toute une vie : démontrer le lien essentiel entre le travail
intellectuel et le travail artistique. Se remémorant les jours sombres
de la dépression, il dira : « L’écriture est une
force, c’est une conscience, et c’est d’autant plus une conscience
que c’est un art, c’est-à-dire l’invention d’une
forme, et l’art… c’est la pensée vivante. » On
peut comprendre alors ce que signifie pour lui la parution en 2001 de Poésie
et politique. Mélanges offerts en hommage à Michel van Schendel
dans lequel des amis, des lecteurs, des collègues et des confrères
s’unissent « autour d’un homme dont la voix rayonne depuis
un demi-siècle d’histoire et d’amitié, d’un
homme qui nous entoure de ses paroles les plus diverses, poétiques,
politiques, critiques, théoriques, journalistiques, pédagogiques,
confinant toutes à la poésie, à la circonstance du poème
dont chaque détail se soucie de nous et embrasse le monde dans toute
son étendue. »

Michel van Schendel ne choisit pas de s’installer au Québec.
Les circonstances l’y obligent. Jamais il ne tentera de dissimuler l’amertume
et la déception qui marquent ses premières années en sol
québécois. Confiné à de petits travaux, il ne verra
son sort s’améliorer qu’en 1955 à la faveur d’une
série de chroniques pour la radio culturelle de la Société Radio-Canada
(SRC) pour un réalisateur dénommé Hubert Aquin. Pendant
plus de dix ans, son fougueux engagement culturel et social et l’étiquette
de communiste qui lui est accolée l’obligeront à de fréquentes
bifurcations professionnelles. Il sera tour à tour enseignant, journaliste,
chroniqueur ou rédacteur – au journal Le Devoir, au Nouveau Journal, à la
radio et à la télévision de Radio-Canada – traducteur
au sein de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et
le biculturalisme, et secrétaire de la Commission provinciale d’enquête
sur l’urbanisme dite commission La Haye. Il donnera de nombreux articles
aux revues Liberté, Cité libre, Parti pris et Socialisme, particulièrement à cette
dernière revue dont il sera le directeur de 1968 à 1971. Assez
curieusement, il sera l’un des premiers à s’intéresser
de près à la littérature québécoise, à en
faire la critique et à l’enseigner. Professeur de littérature
française et québécoise au secteur universitaire du Collège
Sainte-Marie, il deviendra ainsi l’un des fondateurs de l’Université du
Québec à Montréal où il enseignera pendant trente
ans au Département d’études littéraires et où,
comme par un juste retour des choses, il « n’enseigne pas seulement à être
un créateur : il montre à vivre », tel que l’écrit
une de ses anciennes étudiantes, la romancière et poète
Rachel Leclerc. Il milite au syndicat des professeurs jusqu’à sa
retraite en 1999.

Michel van Schendel a appris à aimer le Québec au point de ne
plus douter qu’il n’y a qu’ici que son parcours d’écrivain
et de poète aurait pu s’accomplir. Il exprime sa reconnaissance
envers ceux qui l’ont aidé « à devenir pleinement
poète ». Il pense au grand poète Paul-Marie Lapointe, l’ami
proche des quelque cinquante dernières années. Il pense à l’homme,
l’homme intègre, le solidaire, l’homme complet, l’ami,
le poète, peintre, graveur, éditeur Roland Giguère, décédé au
mois d’août 2003. Il en a tant reçu. Il pense à Gaston
Miron ; il reconnaît avoir une dette envers cet autre ami qui a eu la
sensibilité de l’aiguiller, dès 1956, sur l’exil,
l’un des thèmes porteurs de toute son œuvre. Un premier recueil,
Poèmes de l’Amérique étrangère, paraît
en 1958. Puis suivront Autre, autrement en 1983, Extrême livre des voyages
en 1987 et Bitumes en 1998. Deux ans plus tôt, paraissait Jousse
ou la traversée des Amériques
, conte à saveur autobiographique
qui ne raconte pas vraiment, qui dépayse au sens littéral du
terme, paroles d’errance dans le temps et l’espace jusqu’à l’enfance,
texte qui, comme toujours, exige ouverture, intelligence et travail de la part
du lecteur.

Chez Michel van Schendel, le travail du théoricien et du critique est
intimement lié à celui du poète et de l’écrivain.
Il en résulte une puissance d’évocation et une densité qui
provoquent le lecteur et qui singularisent grandement cette œuvre. Cela
donne de très beaux livres comme L’Impression du souci ou l’étendue
de la parole
(1993) où se mélangent poésie et réflexions.
Et auparavant, La Poésie et nous (1958), Ducharme l’admirable (1967). En 1992 et 1993 paraissent les deux premiers de quatre tomes de méditations
sur le poème intitulés Rebonds critiques. Les livres de Michel
Van Schendel ont presque tous été publiés à l’Hexagone
dont il est vite devenu l’un des piliers.

L’œuvre de Michel van Schendel rayonne ici et à l’étranger.
De l’œil et de l’écoute, rétrospective de vingt
ans d’écriture poétique parue en 1980, obtient en 1981
le Prix du Gouverneur général du Canada. Puis une traduction
de ses poèmes paraît à Rome en 1990 sous le titre Delta
di pietra
et le dialogue auquel cette traduction a donné lieu avec Lucia
Bonato sera publié en 1995 sous le titre Traduction : deux voix par
la prestigieuse maison Bulzoni.

Robert Lepage

Tout sans doute a été dit sur Robert Lepage. Homme de théâtre
dans la pleine acception du mot, Robert Lepage, comédien, auteur, metteur
en scène, réalisateur de cinéma, est un créateur
polyvalent dont les talents exceptionnels sont reconnus partout dans le monde.
A-t-il un don d’ubiquité? On le pense à Québec,
il est à Londres, on le croit à Paris, il arrive d’Australie,
sans cesse entre deux avions, entre deux productions, jouant, dirigeant, préparant
un nouveau spectacle, tournant un film ; il parle cinq langues, en comprend
sept et ne cesse d’étonner son entourage par son énergie
et sa créativité débordantes.

Robert Lepage est un véritable phénomène, certains diront
un génie. Pourtant rien ne semblait prédestiner à un fabuleux
destin ce petit garçon né à Québec en 1957. Le
père est chauffeur de taxi, la mère s’occupe de sa famille
; deux enfants adoptés précèdent Robert Lepage qui sera
suivi d’une sœur, Lynda, son inséparable, son ange gardien.
La maison héberge aussi les grands-parents et même un oncle ;
la famille est heureuse malgré les épreuves et si elle ne nage
pas dans l’argent, l’amour et le sens de la dérision sont
omniprésents. Une enfance qui aurait pu être sans histoire. Mais
Robert Lepage a sept ans quand l’alopécie fait de lui un
enfant chauve. Dès lors, il doit affronter les quolibets et la
cruauté enfantine.
Mais le petit garçon est inventif et sait s’amuser avec une simple
boîte de carton. Son adolescence sera marquée d’une désastreuse
expérience de drogue qui le mène aux antidépresseurs.
Heureusement, sa sœur Lynda veille. C’est elle qui pousse Lepage à jouer
dans une pièce de Félix Leclerc, Le Petit BonheurLa Nuit des rois, dans une mise en scène d’André Brassard
; l’éblouissement est au rendez-vous, Robert Lepage découvre
la mise en scène. Il rêvait d’être géographe,
il sera comédien et le monde sera son royaume.

En 1975, il s’inscrit au Conservatoire d’art dramatique de Québec. À sa
sortie du Conservatoire, Lepage part à Paris afin de faire un stage à l’école
de théâtre dirigée par Alain Knapp. De retour à Québec,
il participe à plusieurs créations comme comédien, metteur
en scène ou auteur.

En 1980, il se joint au Théâtre Repère et s’impose
rapidement comme un créateur exceptionnel. En 1984, il reçoit
le Prix de la meilleure production canadienne à la Quinzaine internationale
de théâtre de Québec pour le spectacle Circulations présenté « off
festival ». Ce prix, le premier d’une très longue série,
est totalement inattendu, offert dans le cadre d’un festival prestigieux,
ce qui remplit l’auteur de fierté et lui donne confiance.

C’est en 1985 que Robert Lepage présente l’inoubliable
spectacle La Trilogie des dragons qui lui vaut une reconnaissance nationale
et internationale
et une avalanche de prix : pour la meilleure mise en scène, il recevra
le Prix du Festival de la Ciudad à Mexico, le Dora Mavor Moore Award
décerné par la Toronto Theater Alliance ainsi que le Prix de
la Fondation du Trident ; La Trilogie des dragons méritera aussi le
Prix du meilleur spectacle de l’année offert par le Cercle des
critiques de la capitale à Ottawa et celui offert par l’Association
québécoise des critiques de théâtre ; on lui décernera également
le Grand Prix du Festival de théâtre des Amériques à Montréal.

La personnalité de créateur de Robert Lepage est déjà bien
affirmée, sa maîtrise des nouvelles technologies, sa passion pour
la forme et la dimension esthétique de son travail séduisent
et font de lui un précurseur qui ne cesse de surprendre les critiques
et le public. Sa démarche est poétique et il privilégie
la création collective et l’improvisation. Robert Lepage, par
tous les aspects de son travail et de sa recherche, contribue à la redéfinition
de la dramaturgie scénique, et ce, aussi bien à l’étranger
qu’au Québec.

En 1986, il crée Vinci, son premier spectacle solo ; l’année
suivante, c’est Le Polygraphe et, en 1988, Les Plaques tectoniques. Toujours
il fait preuve de la même inventivité.

En 1989, le jeune créateur accepte le poste de directeur artistique
du Théâtre français du Centre national des arts à Ottawa,
ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre son exploration personnelle.
Cette expérience l’amène également à préciser
ses besoins de créateur. Il retourne vivre à Québec, où sont
ses racines, et retrouve ses complices, sa sœur Lynda Beaulieu et Michel Bernatchez. Robert Lepage affirme qu’il ne planifie pas sa carrière
et qu’il préfère laisser les portes ouvertes, mais il doit
s’appuyer sur une base très forte : « La clé de la
création c’est le chaos, il faut semer le chaos et avancer dans
le noir, ce qui demande une organisation très solide. » Cette
organisation est assurée par son entourage et Lepage a désormais
la liberté de consacrer tout son temps à la création.

En 1991, le public peut assister aux représentations d’un nouveau
spectacle solo de Robert Lepage, Les Aiguilles et l’Opium, dont il est
l’auteur, le metteur en scène et le comédien.

En 1992, Lepage, qui n’a pas peur des risques, s’attaque au théâtre
de Shakespeare ; il fait la mise en scène du Songe d’une nuit
d’été
, devenant ainsi le premier Nord-Américain à diriger
une pièce de Shakespeare au Royal National Theatre de Londres. Il proposera
ensuite le Cycle Shakespeare, présenté avec succès au
Canada, en Europe et au Japon. Son incroyable énergie le pousse en outre à faire
les mises en scène des opéras Le Château de Barbe Bleue de Béla Bartok et Erwartung d’Arnold Schoenberg et, en 1993, il
signe la mise en scène de Secret World de Peter Gabriel.

Si Lepage vit à 200 kilomètres à l’heure et exige
le meilleur de lui-même, il en attend tout autant des comédiens
et des équipes qui collaborent avec lui, et quand il demande l’impossible,
il l’obtient toujours. C’est ce qui explique que le nom de Robert
Lepage soit sur toutes les lèvres et qu’il brille sur les affiches
partout dans le monde, que ce soit au Japon, en Suède, en Angleterre
ou en France. Robert Lepage avoue qu’il ne craint pas de se mettre en
danger devant le public, car cela lui permet d’aller plus loin et de
transformer le pire en meilleur.

Pour se donner des moyens à la hauteur de ses aspirations, et surtout
les moyens de la liberté, il a fondé en 1994 le groupe Ex Machina,
compagnie de création multidisciplinaire dont il est le directeur artistique.
Trois ans plus tard, en 1997, afin de favoriser la recherche et aussi les échanges
avec les compagnies étrangères, il fonde La Caserne Dalhousie,
un lieu magnifique où s’élaborent désormais tous
ses projets et ses explorations et qui est ouvert aux observateurs étrangers.

En 1995, Robert Lepage scénarise et réalise son premier long
métrage Le Confessionnal, présenté pour l’ouverture
de la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes ; une fois encore
la récolte de prix sera impressionnante. Cette même année,
il crée un nouveau spectacle solo, Elseneur, constitué d’extraits
d’œuvres de Shakespeare.

Décidé à poursuivre sa démarche cinématographique,
il crée sa compagnie de production, In Extremis Images ; tout en continuant
son travail au théâtre, il signe l’adaptation de sa pièce
Le Polygraphe, scénarise et réalise ainsi que son premier
long métrage en anglais, Possible Worlds. Il présente La Damnation
de Faust
une première fois au Japon en 1999, puis à l’Opéra
Bastille à Paris en 2001.

En 2000, son nouveau spectacle solo, La Face cachée de la lune, reçoit
tous les hommages, les applaudissements et les prix ; ce succès se prolonge
jusqu’en 2003 alors que le comédien Yves Jacques reprend le rôle
de l’auteur; cinq prix Gascon-Roux récompensent cette production
en septembre 2003. La pièce est aussi devenue un film, produit, réalisé et
joué par Robert Lepage qui une fois encore reçoit les éloges
des critiques. Outre les prix, Lepage est le récipiendaire d’un
nombre impressionnant de décorations et de doctorats honorifiques, tant
au Québec qu’au Canada et en France.

Robert Lepage se dit très flatté de recevoir le prix Denise-Pelletier
parce que le Québec est un creuset exceptionnel de développement
du théâtre et du spectacle, que la culture y est d’une importance
capitale et que les créateurs et les artisans y sont d’un très
haut niveau.

André Gaulin

C’est le thème de l’échec dans l’univers romanesque
des écrivains québécois au cours des années 1940 à 1960
qui pousse André Gaulin au militantisme puis à la politique active.
Une origine modeste jamais reniée, lui fils de boucher devenu professeur
d’université, compte aussi pour beaucoup dans son engagement.
Plus que quiconque, il se sent apte à concilier les mondes opposés
que représentent les environs bourgeois du parlement de Québec
et les quartiers populaires qu’il surplombe, et qu’englobe la circonscription
de Taschereau qu’il représente à l’Assemblée
nationale de 1994 à 1998. Sans doute faut-il y voir aussi le désir
de laver cette part de mépris envers les plus humbles dont les élites
sont souvent porteuses, et dont le clergé fait preuve à l’égard
de ceux qui, comme lui, font partie au tournant de la Révolution tranquille
de ces « prolétaires de la Sainte-Église »,
selon l’expression de Jean-Paul Desbiens, le frère Untel.

À
l’Assemblée nationale, André Gaulin poursuit son combat
pour la qualité du français; il s’évertuera, avec
un succès relatif il faut dire, à épurer le discours des
législateurs des nombreux anglicismes qui se sont imposés avec
le temps; il ira jusqu’à faire parvenir au président de
l’Assemblée nationale un court glossaire des expressions françaises
correctes. Il profite de ses interventions en Chambre pour parler de littérature
québécoise, de nos grands écrivains et chansonniers. Il veut être de toutes les tribunes, télévisions ou radios
publiques, privées et communautaires, colloques ou conférences,
ici ou à l’étranger, pour parler de Gaston Miron et de
son œuvre, de Félix Leclerc, pour rendre hommage à nos artistes, écrivains
et chansonniers, pour les faire valoir. Quand on lui demande de représenter
la ministre de la Culture et des Communications, il le fait toujours à sa
façon, avec passion. Les organisateurs d’un hommage à Félix-Antoine
Savard, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance,
aimeront à ce point le texte de son allocution qu’ils le feront
imprimer à 75 exemplaires sur papier
Saint-Gilles.

André Gaulin aurait pu faire le saut en politique active dès
1975-1976. Il choisit pourtant de se consacrer pleinement à l’enseignement, à la
recherche et à la publication. Les étudiants se pressent aux
cours de ce professeur qui fait aussi de la politique. Avec des collègues
comme Maurice Lemire, Gilles Dorion, Alonzo Leblanc et Aurélien Boivin,
il consacre une grande part de son temps au travail quasi bénédictin
d’édition du monumental Dictionnaire des œuvres littéraires
du Québec
. Il est responsable de la poésie pour quatre des
sept tomes que compte l’œuvre. Il y écrit des articles inspirés
sur L’Homme rapaillé de Gaston Miron, sur Mémoire et suite
fraternelle
de Jacques Brault, sur L’Afficheur hurle de Paul Chamberland,
sur Les Insolences du frère Untel de Jean-Paul Desbiens, sur Balises
de Gilles Vigneault et sur Cent chansons de Félix Leclerc. Il y fait
le point sur l’œuvre et la langue de Pierre Baillargeon. Plusieurs
de ses études mettent en lumière les apports particuliers de
poètes, de romanciers, d’essayistes et de chansonniers comme Leclerc
et Vigneault, bien sûr, mais aussi comme la Bolduc.

S’intéressant à « La chanson comme discours » (illustration
de la poésie orale sonorisée à partir de la chanson Fernand
de Jacques Brel), il a été l’un des premiers, sinon le
premier, à intégrer l’enseignement et la recherche sur
la chanson francophone et québécoise au cursus universitaire.
Il publie en 1994 chez Nuit blanche éditeur, avec la collaboration de
Roger Chamberland, La Chanson québécoise de la Bolduc à aujourd’hui
(anthologie)
et, en 1996, chez Nota bene Tout Félix en chansons avec
comme coresponsables Roger Chamberland et Aurélien Boivin.

S’il est l’universitaire qu’il est, dit-il, c’est
parce qu’il a eu un parcours non conventionnel. Entre 1956 et 1967, il
enseigne dans différentes régions du Québec, aussi bien
au primaire, au secondaire, au collégial qu’à la formation
des maîtres. Parallèlement, il obtiendra de l’Université Laval
un baccalauréat en pédagogie (1960), un baccalauréat en catéchèse
(1963), une licence lettres/histoire (1965), un diplôme de l’École
normale supérieure (1966) et, en 1971, une maîtrise en lettres
québécoises ayant pour sujet « Le thème de l’échec
dans l’univers romanesque d’André Langevin ». Sa thèse
de doctorat soutenue à l’Université de Sherbrooke (1975)
sera publiée en 1980 par Les Presses de l’Université Laval
sous le titre Entre la neige et le feu, Pierre Baillargeon, écrivain
montréalais
. Il attribue à l’influence de maîtres à penser
comme Clément Lockwell, Jean-Charles Falardeau et Lucien Goldmann sa
vision très sociale de la littérature. Il enseignera à la
Faculté des lettres de l’Université Laval de 1970 à 1992.
Il sera nommé professeur émérite en 2001.

C’est dans le combat pour la survie des écoles d’État
qu’il s’initie au militantisme à la fin des années
1960. Il enseigne alors à l’École normale Laval de Québec.
Or, souligne André Gaulin, les écoles d’État ont
une tradition d’éthique du français qui est séculaire.
En décidant de lier la formation des maîtres aux campus universitaires,
le gouvernement sonne le glas de ces institutions. André Gaulin entre
donc à l’université. Son combat se portera en d’autres
lieux. Appelé à se rendre de plus en plus fréquemment à Montréal à titre
de président de son syndicat de professeurs affilié à la
Confédération des syndicats nationaux (CSN), il est choqué de
la place qu’y occupe l’anglais même dans les quartiers francophones.
Il militera alors pour la valorisation d’un Québec français
sur les plans national et international.

Devenu président de l’Association québécoise des
professeurs de français (AQPF) en 1970, il fonde la même année,
avec des collègues, la revue Québec français qui se veut
d’abord un journal pédagogique et de combat destiné à soutenir
et à promouvoir la cause du français dans les écoles et
la société québécoises. Le premier numéro
dont il est le rédacteur principal paraîtra ensuite aux Éditions
de l’homme sous le titre Livre noir. De l’impossibilité presque
totale d’enseigner le français au Québec
. Pendant près
de quinze ans, ses éditoriaux, blocs-notes ou points de vue y constituent
des réflexions sur la situation linguistico-historique du Québec,
sur la détermination à mettre dans le fait de vivre en français
sa vie « amériquoise ». C’est sous sa présidence
que l’AQPF devient membre de la Fédération internationale
des professeurs de français (FIPF).

L’importante tribune que constituent les « Journées de
Sèvres »,
ces rencontres annuelles de la Commission Europe-Québec de la FIPF,
offre la chance à André Gaulin et à ses collègues
de sensibiliser les Européens au combat linguistique du Québec
et aux diverses facettes de la culture d’ici. Sa participation à Littérature
de langue française hors de France/Anthologie didactique
, livre paru
en 1976, est importante tant en ce qui a trait au choix des textes qu’en
ce qui concerne la présentation des auteurs. Ces « Journées
de Sèvres » marquent le début d’une fructueuse collaboration
avec ceux qui, à travers le monde, partagent l’amour de la langue
française. Au Brésil, en Argentine, en Finlande et au Danemark,
des pays où il s’est rendu pour enseigner, prononcer des conférences
ou participer à des colloques, on se montre intéressé,
dit-il, à ce que disent et écrivent ces latins nordiques qui
parlent français tout contre les États-Unis. André Gaulin
aura contribué à faire rayonner le français, la littérature
et la chanson d’ici dans des pays d’au moins trois continents.
Il entretiendra des relations privilégiées avec la France, la communauté française de Belgique et l’Allemagne où,
en 1981, l’Université de Freiburg-im-Breisgau lui décernera
la médaille
Albert-Ludwigs.

André Gaulin est aussi coprésident-fondateur, avec
François-Albert Angers,
Marcel Pepin, Louis Laberge, Yvon Charbonneau, Jacques-Yvan Morin, Mathias
Rioux et Albert Alain, du Mouvement Québec français (MQF)
où il sera le délégué de l’AQPF pendant près
de vingt ans.

André Gaulin est fait chevalier de l’Ordre des Palmes académiques
en 1984 puis officier en 1996. Il est fait membre de l’Ordre des francophones
d’Amérique en 1999.

Raymonde April

Une femme douce et déterminée, attentive aux moindres variations
de l’instant. Une photographe au regard précis et tendre posé sur
ce qui l’entoure. Une artiste du récit, articulant des visions
fugaces pour les transformer et les offrir aux regards des autres. Voilà Raymonde
April telle qu’elle apparaît dans la simplicité lumineuse
de son appartement du Plateau Mont-Royal.

Raymonde April est née à Moncton, au Nouveau-Brunswick, et a
grandi à Rivière-du-Loup, dans l’Est du Québec,
là où ses parents ont toujours vécu. « J’étais
une enfant sérieuse et tranquille. J’aimais lire, observer, rêvasser. » Dans
sa famille, on a le sens du récit. Ses parents aiment raconter. Ils
savent imaginer la réalité quotidienne. Sa mère est une
femme inventive, créatrice; son père, d’abord policier
puis directeur de la Sûreté municipale, aime la musique et profite
de ses patrouilles près du fleuve pour photographier la faune et le
paysage. Raymonde April sait intuitivement qu’elle est une artiste, mais
quand elle arrive à l’Université Laval, où elle
est inscrite en arts plastiques, elle ne sait pas encore quel sera son langage
privilégié.

« Ce n’est qu’une fois partie de la maison, avec de nouveaux
amis à Québec dans le Quartier Latin, que j’ai commencé à raconter, à décrire
et à inventer. J’ai adopté la photographie comme langage,
parce qu’elle était légère et d’opération
simple. Elle était le prolongement naturel de ma pensée. »

En 1973, la pratique photographique au Québec est essentiellement documentaire.
La photographie n’est pas enseignée comme un art mais plutôt
comme une technique. Le choix, inhabituel à l’époque, de
la photographie comme moyen de création procure à Raymonde April
une grande liberté. Les professeurs ne savent pas toujours comment intervenir
dans son travail, elle élabore donc seule sa pratique ; « … le
terrain que je choisissais ainsi n’était réclamé par
personne. […] J’y étais libre, sans maître, sans tradition,
dans un espace pour moi toute seule. »

Ses influences seront surtout cinématographiques et littéraires.
Lisez Marcel Proust, recommande-t-elle quelques années plus tard à ses élèves.
C’est ce qu’elle a fait avec patience et attention, fascinée
par le regard de l’écrivain sur le quotidien, par cette façon
d’observer, de décrire le connu et de le transformer par une écriture
profonde, ciselée et circulaire. Raymonde April a également été marquée
par les films de la Nouvelle Vague, le cinéma direct et les écrits
de Marguerite Duras et de Robert Musil.

Exploratrice du langage photographique, la jeune femme est entourée
d’artistes de toutes disciplines et, dès le début de sa
carrière, elle s’engage dans le partage d’expériences
avec ses pairs. Cofondatrice en 1978 de La Chambre blanche à Québec,
l’un des premiers centres d’artistes autogérés au
Canada, Raymonde April participe à un bouillonnement culturel multidisciplinaire
et collabore avec des écrivains, des vidéastes et des artistes
de la performance. Elle s’installe à Montréal en 1981.

Dès 1977, Raymonde April présente sa première exposition
individuelle à la galerie Powerhouse de Montréal, regroupant
des photographies dont plusieurs sont accompagnées de textes. Et depuis,
les productions se succèdent. Soulignons entre autres Voyage
dans le monde des choses
, présentée au Musée d’art
contemporain de Montréal en 1986, qui sera suivie d’un nombre
impressionnant de présentations dans les galeries et les musées,
tant au Québec
qu’en Europe. Ainsi, elle expose à la Galerie René Blouin à Montréal, à la
House Gallery à Vancouver, à la Galerie Colbert de la Bibliothèque
nationale de Paris, au Musée Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières,
ainsi qu’à Nice, à Barcelone et ailleurs en Europe. Sa
manière poétique, qui s’attache à mettre en scène
la part individuelle et intime de notre mémoire collective, lui vaut
d’être considérée parmi les grands artistes photographes
de notre époque. Ses œuvres ont été acquises
par les plus importantes institutions muséales : Musée des beaux-arts
de Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal,
Banque d’œuvres d’art du Conseil des arts du Canada, Musée
canadien de la photographie contemporaine, Bibliothèque nationale
de Paris, Musée national des beaux-arts du Québec. Elle a également
bénéficié de nombreuses bourses du Conseil des arts
et des lettres du Québec et du Conseil des arts du Canada.

En 1998, le catalogue de son exposition Les Fleuves invisibles (1997) présentée
au Musée d’art de Joliette obtient un prix prestigieux, le George Wittenborn Memorial Book Award, décerné par la Art Librarians
Society of North America.

Les images de Raymonde April, en noir et blanc, à caractère autobiographique
et intimiste, réinterprètent et questionnent les genres artistiques
traditionnels du portrait, du paysage et de la nature morte. Qu’elle
photographie des personnages, des arbres ou des intérieurs, l’artiste
intègre tous ces genres en même temps, en privilégiant
une expérience d’ordre poétique. Comme le souligne si justement
la commissaire et auteure Nicole Gingras, Raymonde April « a su imposer
une esthétique reposant sur un équilibre sensible entre un regard
anthropologique documentaire et un angle profondément personnel ».
Elle est aussi reconnue pour son exploration des qualités picturales
et formelles de la photographie.

Attentive à tout ce qui fait le mouvement de la vie, la photographe
peaufine sans cesse sa capacité à construire, à déconstruire
et à refaire les récits. « Je m’adresse à l’intuition
des spectateurs, à leur intimité et à leur imagination.
Lorsque je groupe les images, cela s’apparente à l’écriture.
Je travaille l’espace entre les images autant que les images elles-mêmes. » Devant
ses œuvres, le spectateur, d’abord intrigué par l’apparente
simplicité de l’image, est bientôt happé par sa propre
mémoire, qui émerge d’un mouvement, d’une lumière.
Alors il refait pour lui-même le sens d’une histoire, la sienne.

Désireuse d’explorer une nouvelle forme de narration photographique,
Raymonde April réalise entre 1996 et 1999 un film pour lequel elle
utilise 517 photos inédites choisies dans son fonds photographique
accumulé depuis
1973. Tout embrasser est présenté en grande première
au Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux médias
de Montréal en 2000.

À
compter de 1983, Raymonde April consacre une partie de son temps à l’enseignement
dans différentes universités et depuis 1995, elle occupe un poste
de professeur régulier à l’Université Concordia à Montréal,
au sein du plus important programme de photographie d’art au Canada.

Raymonde April est très appréciée de ses étudiants.
Elle les encourage à poursuivre leur recherche artistique, à l’envisager
comme une véritable quête intérieure et à assumer
leur responsabilité face à leur œuvre. Son influence se
fait sentir non seulement chez les photographes des nouvelles générations
mais aussi chez les jeunes artistes en arts visuels, car la photographe ne
cesse d’élargir son champ d’action.

Très active dans la communauté photographique, Raymonde April
fait partie de nombreux jurys et comités, prononce des conférences,
participe à des tables rondes et agit en tant que commissaire d’exposition.

La photographe, qui profite d’une année sabbatique pour se ressourcer,
occupera bientôt le studio du Québec à New York. Le prix
Paul-Émile-Borduas arrive donc pour elle à un moment charnière
de sa carrière et elle accueille cette haute distinction avec bonheur
puisqu’elle y voit à la fois la reconnaissance de son travail
et celle de la photographie comme art à part entière. Ce prix
l’encourage à passer à une autre étape et à emprunter
de nouveau un chemin plein d’inconnu. Élargissant le spectre
des langages abordés, utilisant les nouvelles technologies numériques,
la photo couleur, la vidéo, le son, poursuivant sa démarche
d’écriture,
Raymonde April continuera son travail rigoureux et novateur, profondément
consciente du pouvoir transformateur d’une œuvre qu’elle élabore
avec patience et amour.

Charles-E. Beaulieu

Tout comme Armand Frappier, qu’il a d’ailleurs côtoyé,
Charles E. Beaulieu est avant tout un bâtisseur et un visionnaire.
Lorsqu’on
le sollicite pour mettre sur pied successivement un campus universitaire et deux
instituts de recherche, ce gestionnaire exceptionnel façonne les structures
qui permettront à ces organismes de prendre rapidement de l’envergure.
L’Université du Québec à Rimouski (UQAR), l’Institut
national de la recherche scientifique (INRS) et l’Institut national d’optique
(INO), dont il est à l’origine, comptent aujourd’hui parmi
les fleurons de la recherche québécoise.

Né à Amqui en 1930, Charles E. Beaulieu se destine d’abord à l’enseignement
et à la recherche. Les lettres ne l’intéressent guère,
son père le voit médecin, mais le jeune homme a peur du sang. À l’université,
il s’inscrit donc en métallurgie, parce qu’il aimait jouer
avec le feu, raconte-t-il en riant. Après un doctorat en métallurgie
physique à l’Université Laval, à Québec,
il passe un an à l’École centrale de Paris, où il étudie
la thermodynamique des hautes températures. En 1962, il est nommé professeur
adjoint au Département de mines et métallurgie de l’Université Laval.
Ses premiers travaux portent sur la valorisation des minerais de fer du Nord
québécois. Il met notamment au point un procédé de
concentration du minerai de fer canadien pour lequel il obtient un brevet en
Allemagne, en France, en Angleterre et au Canada.

Charles E. Beaulieu est encore un jeune chercheur lorsqu’il est sollicité pour
des tâches administratives. En 1968, il occupe le poste de directeur
du Département de mines et métallurgie qui, sous sa gouverne,
devient bientôt l’un des plus importants au Canada. Cependant,
le nouveau directeur a besoin de défis. C’est un homme d’action.
Lorsque, l’année suivante, l’Université du Québec
le sollicite pour mettre sur pied un nouveau campus à Rimouski, il fonce.
En quelques mois, il recrute le personnel nécessaire pour mettre en
place les premiers programmes d’enseignement et mise sur l’océanographie,
discipline dans laquelle l’UQAR a acquis depuis une renommée internationale.

En 1970, Charles E. Beaulieu devient le premier directeur général
de l’INRS, dont il établit une programmation scientifique qui
tranche avec celle des universités traditionnelles, soit une programmation
axée sur la solution à des problèmes québécois.
Il reçoit l’appui du docteur Armand Frappier, qui partage cette
vision. Charles E. Beaulieu procède méthodiquement. Il sélectionne,
dans un premier temps, les thèmes de recherche du futur institut en
fonction des besoins socioéconomiques du Québec. L’énergie,
l’eau, la santé, l’éducation, la ville, les télécommunications,
les ressources naturelles et l’océanographie… 30 ans plus tard,
les sujets sont encore d’actualité. Puis, dans un second temps,
il choisit des partenaires industriels, gouvernementaux ou universitaires et
décide de situer les huit centres de recherche de l’INRS en fonction
de ces partenariats. Il établit par ailleurs de nombreuses alliances
avec d’autres organismes. L’entente de coopération qu’il
signe avec la compagnie Bell Northern, par exemple, première de ce type
au Canada, demeure un modèle du genre. Ces orientations et ce mode de
fonctionnement ont permis à l’INRS de devenir l’un des piliers
de la recherche québécoise.

À la même époque, le gouvernement du Québec tente
de se donner un complexe scientifique à la hauteur de ses ambitions.
Toutefois, les premiers pas de ce qui deviendra le Parc technologique du Québec
métropolitain ne se font pas sans heurts. En 1970, les travaux sont
même interrompus. Pour dénouer l’impasse, le gouvernement
fait appel aux talents de coordonnateur de Charles E. Beaulieu, qui, en plus
de ses fonctions à l’INRS, devient président du Bureau
d’aménagement et de gestion du complexe scientifique. L’homme
réagit vite, ne s’égare pas dans les détails. Sous
sa gouverne, le Bureau relance le projet, coordonne l’installation des
laboratoires de six ministères et de trois centres de l’INRS dans
un espace commun. Charles E. Beaulieu contribue aussi à la construction
du Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ), sur le même
site.

En 1979, l’administrateur devient sous-ministre associé au ministère
de l’Énergie et des Ressources du Québec, puis, en 1982, sous-ministre
au ministère de l’Industrie et du Commerce du Québec. Charles
E. Beaulieu s’assure que les employés de la base sont en mesure
de défendre leurs idées directement face au ministre, sans être
freinés par la hiérarchie. Les projets vont bon train. Il contribue,
entre autres, à la programmation scientifique de l’Institut de
recherche en santé et sécurité au travail et du Centre
québécois de recherche et de développement de l’aluminium.

Lorsqu’en décembre 1987 on lui propose la direction du tout nouvel
INO, Charles E. Beaulieu n’hésite guère. Une fois encore,
il prépare le premier plan quinquennal et définit la programmation
scientifique. Comme dans ses fonctions précédentes, il a à cœur
de créer une structure qui attire les jeunes. À l’INO,
il lance, par exemple, un programme de bourses qui permet à des étudiants
d’être partie prenante des projets de recherche de cet institut
dans le contexte de leur cursus universitaire. L’INO, dont il préside
toujours le conseil d’administration, est aujourd’hui le plus important
centre de recherche en optique et photonique au Canada.

Nommé officier de l’Ordre du Canada en 1996 et chevalier de l’Ordre
national du Québec en 1998, Charles E. Beaulieu a été tout
au long de sa carrière un administrateur recherché. Il a été notamment
membre du conseil d’administration du Conseil national de recherches du Canada
(CNRC) et de la Société générale de financement.

À 73 ans, Charles E. Beaulieu, skieur et golfeur invétéré,
grand amateur de croisières, avoue humblement aspirer à une retraite
méritée tout en siégeant à différents conseils
et comités…

Louis Taillefer

Louis Taillefer est l’une des personnalités scientifiques les plus en vue des dernières années. Un parcours professionnel exceptionnel et une manière de raconter la science qui tient plus du conte fantastique que de l’explication ardue ont fait du physicien le chouchou des médias. Avec lui, la physique quantique devient presque un jeu, une gigantesque course au trésor. L’histoire de Louis Taillefer est celle d’un scientifique obstiné qui s’est lancé sur la piste de la mystérieuse supraconductivité, avec comme objectif de mettre à jour et d’élucider le comportement des électrons dans la matière.

De bonnes fées se sont certainement penchées sur le berceau de Louis Taillefer. Né à Montréal en 1959, d’un père homme d’affaires et d’une mère passionnée de science, Louis fréquente d’abord l’école, sans grande ambition. À la fin de sa première année d’études collégiales, il décroche et part travailler un an dans une ferme de la région de l’Estrie. Malgré la richesse de cette expérience, l’exercice intellectuel vient à lui manquer, et il retourne donc, plus motivé, sur les bancs de l’école. À l’université, Louis Taillefer opte d’abord pour le génie minier, puis s’inscrit en physique. En 1982, il obtient, ex æquo avec son frère jumeau Éric, la médaille Ann-Molson pour le meilleur étudiant en sciences de l’Université McGill.

Les jumeaux fréquentent ensuite ensemble la prestigieuse Université de Cambridge, en Angleterre. Louis tombe amoureux de ce pays et s’inscrit à des études de troisième cycle. Gilbert Lonzarich, son superviseur, est un physicien exceptionnel, passionné par son sujet : le magnétisme. Le jeune Québécois se prend au jeu et se lance tête baissée dans la recherche fondamentale. Comment les électrons interagissent-ils ? Voilà la question qui, depuis cette époque, n’a cessé de le hanter. À Cambridge, Louis Taillefer étudie des matériaux supraconducteurs, qui conduisent l’électricité sans perte d’énergie à très basse température, près du zéro absolu. Avec la fougue de la jeunesse, il fabrique lui-même les cristaux d’uranium-platine (UPt3) qu’il étudie, tâche habituellement réservée à des spécialistes d’expérience. Le soir de Noël 1985, dans un coin du laboratoire, il obtient enfin des échantillons presque parfaits. Encore aujourd’hui, ses cristaux de Noël, comme il les a baptisés, sont parmi les plus purs au monde. Et grâce à eux, raconte-t-il, il a pu « directement » parler aux électrons !

En 1988, Louis Taillefer s’installe à Grenoble, ville européenne de grand renom dans le domaine de la physique, pour trois années d’études post-doctorales. Là, il découvre que l’UPt3 possède plusieurs phases supraconductrices. C’est une petite révolution pour la physique quantique. Les quatre publications scientifiques qu’il écrit durant cette période font figure de référence. Elles ont déjà été citées plus de 700 fois dans d’autres articles ! Au cours des dix ans qu’il passe en Europe, le physicien en profite pour voyager et se frotter à d’autres cultures. Cependant, le globe-trotter prend peu à peu conscience de ses racines québécoises et, en 1991, c’est à l’Université McGill qu’il choisit de commencer sa carrière de professeur. Il y restera six ans. Ses travaux sur les cuprates, d’autres matériaux supraconducteurs, lui valent déjà de nombreuses distinctions. Il reçoit notamment la bourse Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, la médaille Herzberg de l’Association canadienne des physiciens et physiciennes et le prix Urgel-Archambault de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

En 1998, le professeur déménage son laboratoire à l’Université de Toronto, qui lui déroule le tapis rouge en recrutant quatre autres chercheurs en supraconductivité. Louis Taillefer est le moteur de l’équipe. En juillet 1998, il prend la tête du programme de supraconductivité de l’Institut canadien de recherches avancées (ICRA), qui regroupe la crème des scientifiques du pays dans ce domaine. Sous sa tutelle, le programme prend une envergure sans précédent : le nombre de membres du réseau double, dix scientifiques étrangers sont aussi associés, dont deux Prix Nobel. Les échanges se multiplient, le modèle d’organisation de l’ICRA en supraconductivité fait bientôt l’envie des autres pays.

Malgré les tâches administratives croissantes, le physicien continue ses travaux, entouré d’une équipe d’étudiants hors pair, sa plus grande fierté. En 2001, il publie un article dans la prestigieuse revue Nature, article dans lequel il réfute la loi de Wiedemann-Franz, admise depuis 150 ans. Il prouve ainsi que, dans les nouveaux matériaux supraconducteurs, les électrons ne transportent pas électricité et chaleur de la même manière. Cette découverte majeure fait depuis l’objet de nombreux travaux dans le monde.

Toutefois, Toronto ne peut offrir à Louis Taillefer et à sa femme, l’architecte Louise Brisson, ce qui leur tient le plus à cœur : une éducation pour leurs enfants, conforme à leurs idéaux. Le physicien est en effet persuadé que le système scolaire classique tue l’imagination, par une approche trop académique, déconnectée du rythme de développement des enfants. En 2002, la famille quitte donc Toronto pour Sherbrooke, où Raphaël, 8 ans, et Charlotte, 6 ans, fréquentent l’école Les-Enfants-de-la-Terre de Waterville. Cette école publique a un statut particulier car elle appartient aux parents, qui doivent par conséquent assumer la construction et l’aménagement des bâtiments. L’enseignement y est proche de la nature, des arts et de l’histoire, et la pédagogie suit les préceptes de l’Autrichien Rudolf Steiner. Aux côtés de sa femme, présidente de la corporation de l’école, Louis Taillefer s’est engagé à fond, comme responsable du comité d’investissement. C’est l’autre moitié de sa vie, dit-il en souriant. L’Université de Sherbrooke, quant à elle, a accueilli à bras ouverts le physicien qui vient d’obtenir la direction du nouveau programme de l’ICRA sur les matériaux quantiques pour les cinq prochaines années. L’histoire du physicien continue : au prochain épisode, l’annonce d’un nouvel état de la matière dans les cuprates supraconducteurs…

Andrée Lajoie

Andrée Lajoie est non seulement une passionnée, mais aussi une femme engagée. Professeure et membre du Centre de recherche en droit public (CRDP) de l’Université de Montréal depuis plus de 35 ans, elle fait partie du petit noyau de juristes québécois voués à l’analyse des rapports droit-société. Au fil des années, elle s’est penchée sur des sujets cruciaux, tels le rôle du droit comme instrument des politiques en matière d’aménagement du territoire, de santé ou d’enseignement supérieur et les facteurs politiques qui orientent le droit, notamment en ce qui concerne le pouvoir judiciaire et les droits des minorités, ce qui illustre son expertise dans le domaine de la théorie du droit.

Pourtant, au départ, Andrée Lajoie n’a jamais été attirée par les professions juridiques. Sa passion, c’était l’écriture. Née en 1933 à Montréal, dans un milieu plutôt aisé, où l’on valorise l’indépendance des femmes, elle commence très tôt à gagner sa vie. À 15 ans, alors qu’elle fréquente le collège, elle devient journaliste à Vie étudiante et veut s’inscrire en lettres à l’université, afin de poursuivre dans cette voie, mais sur les conseils d’un directeur de journal, ami de son père, elle choisit le droit, pour ne pas risquer de rester cantonnée aux pages féminines des journaux de l’époque.

Après son baccalauréat en droit à l’Université de Montréal, Andrée Lajoie s’inscrit en sciences politiques à Oxford, tout en étant correspondante à Londres pour Radio-Canada. À la fin de ses études, elle doit pourtant abandonner l’idée d’une carrière en journalisme politique, pour éviter tout conflit d’intérêts avec son mari diplomate, en poste à l’Organisation des Nations Unies (ONU) à New York où le couple s’installe en 1961. Andrée Lajoie est enceinte de sa fille lorsqu’elle rencontre un de ses anciens professeurs, Jean Beetz, qui lui propose de faire partie du CRDP, récemment créé à l’Université de Montréal. Être chercheuse lui permettra de continuer d’écrire. Elle accepte aussitôt. Pendant trois ans, elle travaille à partir de la bibliothèque de l’Université Columbia et se rend une semaine par mois à Montréal. En 1968, elle devient professeure agrégée à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, tout en restant détachée à temps plein à la recherche au CRDP. Elle dirigera ce centre de 1976 à 1980.

Dès ses débuts, Andrée Lajoie s’attache à comprendre les facteurs politiques qui orientent le droit. Elle profite de la liberté de choisir leurs sujets de recherche dont disposaient alors les chercheurs, et qu’ils tentent toujours de défendre, pour élaborer ses projets en fonction de leur intérêt intellectuel et de leur pertinence sociale et les aborder, dès cette époque, avec des équipes multidisciplinaires. Ses écrits, au nombre desquels on compte quinze livres, ont contribué à l’avancement de la discipline juridique et même à l’organisation du système de santé. Son premier ouvrage, Les structures administratives régionales, a servi de base à la régionalisation dans ce secteur, avant d’alimenter la formation de générations d’étudiants, notamment en science politique et en géographie. Par la suite, ses travaux sur le droit de la santé, notamment le Traité du droit de la santé et des services sociaux, a introduit une dimension publiciste, jusqu’alors absente, dans la formation des juristes spécialisés dans ce domaine du droit au Québec.

C’est en étudiant l’usage que l’État fait des contrats administratifs, dans le contexte des politiques de santé, que la juriste amorce, dans Contrats administratifs, jalons pour une théorie, une réflexion sur le rôle idéologique du droit dans la société qui la conduira dans le domaine de la théorie du droit. Ses deux ouvrages d’importance dans ce domaine, Jugements de valeurs et Quand les minorités font la loi, publiés aux Presses universitaires de France, lui ont valu une reconnaissance de premier plan à l’étranger. En Europe, notamment, ces textes font figure de référence.

Ajoutés à ses qualités intellectuelles, son franc-parler, son humour et sa convivialité font d’Andrée Lajoie une conférencière très recherchée. Au cours des dernières années, elle a notamment été professeure invitée aux universités de Paris, Padoue, Trieste, Athènes, Toronto, Victoria, Louvain et Bruxelles ! La juriste, qui est plutôt sédentaire de nature, en profite alors souvent pour découvrir des œuvres d’art contemporain, sa seconde passion.

Membre du Barreau du Québec, de l’Association droit et société, de l’Association française d’anthropologie du droit et de la Société royale du Canada, Andrée Lajoie est une travailleuse infatigable. Elle s’intéresse à une multitude de phénomènes sociaux et n’hésite jamais à se prononcer publiquement sur les questions qui lui tiennent à cœur. Ses travaux lui ont déjà valu le prix Walter Owen du Barreau canadien, le prix André-Laurendeau de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) et celui de l’Association des professeurs de droit du Canada et de la Commission de réforme du droit du Canada, pour une contribution exceptionnelle à la recherche juridique et à la réforme du droit.

Membre du conseil consultatif de la Commission du droit du Canada (1997-2002) et de la commission Séguin sur le déséquilibre fiscal (2001-2002), Andrée Lajoie a collaboré aux travaux de plusieurs autres commissions d’enquête, dont les commissions Castonguay (1968-1970) et Rochon (1985-1987) sur les services de santé et les services sociaux, la commission Angers sur les universités (1978-1980), la commission MacDonald sur l’union économique et les perspectives de développement au Canada (1983-1985) et la Commission royale sur les peuples autochtones en 1993.

À 70 ans, Andrée Lajoie ne songe pas vraiment à la retraite, elle qui n’a jamais fait la différence entre les vacances et le travail. Dans la suite de ses travaux récents sur les minorités, dont elle a montré comment leurs valeurs ne sont intégrées dans le droit que lorsqu’elles sont conformes à celles du groupe dominant, elle se concentre maintenant sur les droits ancestraux des Autochtones, assumant pour les trois prochaines années la direction d’un vaste projet de recherche intitulé « Autochtonie et gouvernance ». Ce projet réunit une quinzaine de chercheurs de diverses disciplines et des représentants d’organisations des Premières Nations.

Frederik Andermann

Frederick Andermann et son épouse Eva forment un couple hors du commun.
Mariés en 1965, le neurologue et la neurogénéticienne travaillent
ensemble depuis près de 40 ans à l’Institut neurologique
de Montréal (INM) de l’Université McGill : Frederick Andermann
y est directeur de l’Unité de recherche sur l’épilepsie
et Eva Andermann, directrice de l’Unité de neurogénétique.
Parmi leurs travaux, notons la description d’un nouveau syndrome, soit
la dégénérescence du système nerveux central et périphérique,
aujourd’hui appelé le « syndrome d’Andermann »,
qui frappe environ 1 personne sur 2 000 dans les régions du Saguenay et
de Charlevoix. Au fil des années, leur action commune permettra de faire
progresser les connaissances sur la classification, le diagnostic et le traitement
de l’épilepsie, ce trouble neurologique qui affecte plus de 300 000 Canadiens,
sans oublier leur collaboration internationale à la recherche
et à la formation de disciples originaires de tous les continents qui
perpétuent la tradition établie par le docteur Penfield au Québec.

En 1934, quand Wilder Penfield fonde l’Institut neurologique de Montréal,
Frederick Andermann est encore un jeune enfant pris dans la tourmente
de l’entre-deux-guerres,
dans sa région natale de la Bucovine, partagée depuis entre l’Ukraine,
la Moldavie et la Roumanie. Il a 9 ans lorsque commence la Seconde Guerre mondiale.
Il en retiendra, avant tout, les leçons de courage de sa mère,
qui prend d’énormes risques pour sauver de nombreux enfants orphelins. À la
fin du conflit, la famille quitte la Roumanie pour Paris, puis s’installe à Montréal,
en 1950. Frederick Andermann s’inscrit en sciences à l’Université McGill,
puis en médecine à l’Université de Montréal.
Il est très tôt fasciné par le fonctionnement de cette
incroyable machine vivante qu’est le cerveau et décide de se spécialiser
en neurologie. À l’époque, les travaux de Wilder Penfield à l’Institut
neurologique de Montréal sont déjà à la fine pointe
de la recherche mondiale sur l’épilepsie. Lorsqu’il est
engagé comme professeur au Neuro, ainsi que l’on surnomme cette
institution, Frederick Andermann s’intéresse donc tout naturellement à l’épilepsie.
Aujourd’hui encore, il se fait à l’Hôpital neurologique
de Montréal plus de chirurgies pour traiter ce défaut du cerveau
que dans tout autre endroit au monde.

Dans les années 60, on connaît encore très mal les troubles
neurologiques qui affectent les enfants. Par goût du défi, le
chercheur devient l’un des premiers neurologues pédiatres au pays.
Outre qu’il suit ses jeunes patients, il se lance dans la recherche clinique
pour essayer de comprendre, mais surtout de guérir, lorsque c’est
possible. Avec sa collègue neurogénéticienne Eva Deutsch,
qui deviendra son épouse, il s’attache notamment à décrire
précisément différentes formes d’épilepsie
et d’autres maladies neurogénétiques, par exemples, le
syndrome de Joubert et la maladie de Tay Sachs au Québec

Frederick Andermann a un véritable don pour le diagnostic : il sait
observer, puis rassembler et sélectionner toute l’information
nécessaire pour mettre un nom sur les maux étranges qui affectent
ses patients. D’autres médecins, de partout dans le monde, lui
soumettent des cas, et souvent il élucide le mystère, en formant
une équipe de recherche multidisciplinaire afin de poursuivre les investigations
cliniques. Au cours des années 70, le couple Andermann est à l’origine
de la découverte d’une grave maladie neurologique qui frappe presque
exclusivement des personnes originaires du Saguenay et de Charlevoix. À cette époque,
plus de 200 enfants de ces régions semblent atteints de formes atypiques
de dystrophie musculaire et de paralysie cérébrale. Les médecins
sont perplexes et surtout impuissants. Or les conséquences de la maladie
sont terribles. Dès l’âge de 1 ou 2 ans, les enfants commencent à présenter
des problèmes moteurs qui les condamnent rapidement au fauteuil roulant.
Ils souffrent aussi de déficiences intellectuelles, de paranoïa
et d’anxiété et mourront souvent avant d’avoir 30 ans. En rencontrant les enfants malades, Frederick Andermann découvre
que tous sont atteints d’une même maladie, qui se caractérise
par une dégénérescence du système nerveux central
et du système nerveux périphérique. Les deux tiers des
victimes sont nés sans le corps calleux qui assure normalement la communication
entre les deux hémisphères du cerveau. En étudiant leur
profil familial, Eva fait la preuve que le mal est d’origine génétique
et, grâce à sa recherche, elle arrive à démontrer
que tous ces patients ont un couple ancestral commun s’étant marié à Québec
au XVIIe siècle. La description détaillée du
syndrome que le couple publie en 1972 contribuera largement à la compréhension
de cette maladie incurable. Un espoir se dessine cependant : le docteur Guy Rouleau,
proche collaborateur des Andermann, a découvert en 2002 la
mutation génétique qui est à l’origine du syndrome
d’Andermann et il a mis au point un test de dépistage des porteurs
génétiques de la maladie, test qui devrait permettre le diagnostic
prénatal et ainsi diminuer considérablement le nombre de cas.

Au gré des patients qu’il rencontre, Frederick Andermann se penche
tout au long de sa carrière sur plusieurs autres troubles neurologiques
encore mal connus. Ses monographies, notamment sur l’hémiplégie
alternante, le syndrome de Rasmussen de même que sur les syndromes de
migraines et l’épilepsie, aident largement à mieux comprendre
ces maladies. Il s’intéresse aussi à la dysplasie corticale
et à l’épilepsie myoclonique progressive, au traitement
chirurgical de l’épilepsie et à divers troubles génétiquement
déterminés. Vice-président de la Ligue internationale
contre l’épilepsie et membre de plusieurs sociétés
savantes, Frederick Andermann reçoit le prix Milken en 1995, le prix
Penfield de la Ligue canadienne contre l’épilepsie en 1999 et
le prix William G. Lennox de l’American Epilepsy Society en 2000.

Frederick Andermann exerce également plusieurs fonctions au sein de
sociétés, d’associations professionnelles et de comités
divers. Cependant, la fonction qu’il lui tient le plus à cœur
est celle de président du Comité d’étude des dossiers
médicaux des immigrants au ministère de la Santé et des
Services sociaux, poste qu’il a occupé durant de nombreuses années.

Auteur de 6 ouvrages et de plus de 300 articles, le clinicien aura une influence
considérable à l’échelle mondiale en formant, pour
sa plus grande fierté, de jeunes épileptologues originaires d’une
vingtaine de pays. Plusieurs de ses anciens étudiants à l’INM
dirigent aujourd’hui des cliniques de recherche sur l’épilepsie
partout dans le monde, du Brésil au Japon, en passant par l’Australie
et le sultanat d’Oman. Les Andermann sont aussi de grands voyageurs :
ensemble, ils donnent des cours ou sont professeurs invités. À ce
jour, ils se sont rendus dans 27 pays. Qui s’étonnera que leurs
trois enfants, Lisa, psychiatre anthropologue et professeure adjointe (assistant
professor
) à l’Université de Toronto, Anne, boursière
Rhodes et médecin résidente en santé publique de l’Université McGill,
ainsi que Mark, boursier Howard Hughes et étudiant de troisième
cycle à l’Université Harvard en biophysique et neurosciences,
aient eux aussi entrepris des recherches en santé ?

Lorne Trottier

Lorne Trottier est la preuve vivante qu’une passion d’enfant peut mener loin. Celui qui, à 11 ans, bricole des gadgets électroniques pour la maison de ses parents est aujourd’hui à la tête d’une multinationale québécoise de plus de 900 employés. Matrox, que Lorne Trottier et son associé Branko Matic fondent en 1976, vend pour plus de 300 millions de dollars par année de composants électroniques, dont 99 p. 100 à l’étranger. Les produits de Matrox ont souvent constitué des innovations clés pour la conception de nouveaux équipements, tels que le premier ordinateur PC multimédia, inventé en 1988. Ce succès est en bonne partie attribuable au président de Graphiques Matrox, l’ingénieur Trottier, qui ne cesse de faire travailler son imagination et sa créativité dans le but d’offrir aux consommateurs de nouveaux outils de création graphique et de production vidéo.

Né à Montréal en 1948, d’une mère juive québécoise et d’un père franco-ontarien, Lorne Trottier se découvre très tôt une véritable passion pour les sciences. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de comprendre la façon dont les choses fonctionnent, qu’il s’agisse des mécanismes d’un téléviseur ou des éléments de l’Univers. Adolescent, il fabrique déjà de petits équipements électroniques. La maison familiale devient un laboratoire pour un génie en herbe. Il y conçoit, entre autres, un télégraphe, une radio, une chaîne stéréo. Pourtant, lorsque vient le temps de choisir un domaine d’études, Lorne Trottier hésite. Toutes les sciences l’intéressent ! Il s’inscrit finalement en génie électrique à l’Université McGill, où il obtient sa maîtrise en 1973. Les premières années de sa carrière, chez Marconi, sont un peu frustrantes. Il est difficile pour un homme seul de faire la part des choses dans une entreprise aussi gigantesque. La créativité du jeune ingénieur étouffe et son imagination a besoin d’une structure plus légère pour pouvoir s’exprimer. Lorne Trottier et son collègue Branko Matic décident alors de mettre sur pied leur propre entreprise pour vendre les composants électroniques qu’ils imaginent et conçoivent.

Le groupe Matrox est officiellement fondé en 1976, pour commercialiser des circuits accélérateurs vidéo. À cette époque, l’informatique passe encore par les cartes perforées. Le premier PC vient de voir le jour et les technologies graphiques en sont à leurs balbutiements. L’affichage des images est d’une lenteur désespérante. Les circuits accélérateurs de Matrox viennent bouleverser la donne. En quelques années, l’entreprise fournit les plus grands fabricants d’ordinateurs, comme Hewlett Packard, IBM, Digital Equipment ou NEC. Les écrans des bourses de New York et de Chicago, les numériseurs de GE Medical Systems et les studios de montage de plusieurs grandes chaînes de télévision contiennent tous des produits Matrox. En 1986, l’armée américaine choisit la firme québécoise pour créer un système de formation multimédia. Au fil des ans, les innovations se succèdent, les ententes commerciales aussi. En 1992, Matrox commence à vendre au détail ses cartes graphiques Mystique et Millénium, qui font le bonheur des amateurs de jeux vidéo. Peu de sous-traitants ont connu un tel succès dans la vente au détail : au cours de ses années les plus productives, l’entreprise s’est approprié presque 20 p. 100 du marché mondial des cartes graphiques. Plus de 40 millions de personnes dans le monde utilisent actuellement ses produits.

En 27 ans, les différents périodiques et organismes scientifiques ou techniques décernent plus de 1 000 prix commerciaux à Matrox. La compagnie possède aujourd’hui des bureaux en Europe, aux États-Unis et même en Chine. Titulaire de plusieurs brevets, tandis que d’autres sont en attente, Lorne Trottier continue de s’engager largement dans l’innovation technologique, une activité qui le passionne beaucoup plus que la gestion d’une entreprise. Pour les 350 ingénieurs que la société emploie à son siège social de Dorval, il demeure une source d’inspiration très forte, orientant la recherche vers la conception de produits non seulement novateurs, mais aussi susceptibles de se tailler une place sur les marchés mondiaux.

La réussite de Matrox reste cependant discrète. Ses deux fondateurs n’ont jamais eu besoin de la Bourse pour consolider leurs assises financières. Peu bavards avec les médias, ils ont toujours résisté aux feux de la rampe, bien que, en 2000, Lorne Trottier se soit rendu en personne à New York pour recevoir un prestigieux Emmy Award pour la technologie Matrox de montage vidéo numérique. Travaillant souvent dans l’ombre, Lorne Trottier a toujours eu à cœur de rendre à la société une partie de ce qu’elle lui a accordé. Attaché à sa ville natale, l’ingénieur a été l’un des administrateurs de Montréal TechnoVision. Cette entreprise avait pour mission de trouver des solutions à la pénurie de main-d’œuvre qui touchait le développement des technologies de l’information au Québec. Lorne Trottier n’a par ailleurs jamais cessé d’encourager son alma mater, l’Université McGill. Il a récemment contribué financièrement à la construction d’un nouveau pavillon pour l’enseignement des technologies de l’information. Déjà, en 1999, il lui avait offert tous les appareils nécessaires pour mettre sur pied un laboratoire de technologies graphiques, sans compter les services d’un ingénieur de la société pour l’animer pendant deux ans !

Lorne Trottier a toujours veillé à faire de Matrox une entreprise engagée socialement, aussi bien dans les campagnes de Centraide que dans l’organisation de camps d’été scientifiques. En cherchant à faire profiter les plus jeunes de sa réussite, l’ingénieur espère stimuler leur curiosité, « la qualité essentielle pour découvrir le monde merveilleux des sciences et de la technologie ». Lorne Trottier est un passionné des sciences. Son insatiable curiosité lui vaut de se tenir au courant des dernières découvertes, non seulement en astronomie, mais aussi en microbiologie, la discipline que l’aînée de ses deux filles étudie à l’université.

Marcel Junius

Le patrimoine culturel québécois résume pour Marcel Junius
la grandeur dans la création des outils premiers des hommes, l’habitat,
les objets, les traditions puis, dans la modernité toujours active,
il l’étend jusqu’à l’avant-garde en architecture
et dans les arts. L’humanisme est au cœur de l’œuvre
de Marcel Junius comme en témoigne son credo « l’homme avant
la pierre ». Le bien-être auquel toute personne a droit par l’équilibre
et l’harmonie entre son habitation, sa ville, son milieu de vie, cela
fait partie d’un idéal à atteindre.

D’origine belge, né à Verviers en 1925, Marcel Junius,
architecte et urbaniste, émigre avec sa famille au Québec en
1961, au moment où se lève le vent de la Révolution tranquille.
Lui, que rien ne préparait à devenir fonctionnaire, est pourtant
enthousiasmé par le dynamisme de la fonction publique mais surtout par
la grande effervescence qui caractérise le Québec des années
1960 et 1970.

En peu de temps, il s’imprègne de nos valeurs, de notre culture,
de notre identité, de notre histoire, de notre mode de vie pour les
partager et les faire siens au point d’être, lui, Québécois
de fraîche date, désigné en 1973 pour occuper la prestigieuse,
mais combien périlleuse, fonction de directeur général
du patrimoine, administrateur de la Loi sur les biens culturels récemment
adoptée par l’Assemblée nationale.

Marcel Junius rassemble alors un corps d’élite de fonctionnaires
de la culture, une force de frappe intellectuelle et concrète à la
fois, respectée par tous les autres ministères. Lui et son équipe
entendent opposer à l’effervescence de la croissance économique à tout
prix une ferveur et une ardeur tout aussi grandes à protéger
et à mettre en valeur les monuments, sites et paysages qui font partie
de notre héritage. La tâche est colossale. Il faut établir
des inventaires exhaustifs des biens mobiliers et immobiliers, clarifier certaines
définitions de la Loi sur les biens culturels comme celle de « l’arrondissement
naturel ». Ainsi naît, à son initiative, P.A.I.S.A.G.E.
ou Projet d’analyse et d’inventaire des sites et arrondissements
géographiques. Il s’agit d’une recherche systématique
basée sur des critères scientifiques entreprise avec les départements
de géographie et d’histoire de l’art de l’Université Laval
et plusieurs chercheurs de diverses spécialités.

Auparavant la culture, le patrimoine culturel étaient des denrées
précieuses flottant, pourrait-on dire, dans les cercles gouvernementaux
pour le plaisir de quelques esthètes perdus dans la fonction publique.
On doit à Marcel Junius d’avoir porté les biens culturels
dans les plus hautes sphères de l’administration publique ainsi
qu’auprès des groupes sociaux.

Cet idéal et la qualité des moyens empruntés, il les
maintiendra à la
Commission des biens culturels du Québec comme conseiller auprès
de Georges-Émile Lapalme. Il passe de la gestion administrative,
combattante et quotidienne, à la vice-présidence et ensuite à la
présidence
de la Commission. Il fait sa marque, là encore, par son approche citoyenne
en multipliant les audiences publiques au cours desquelles il instaure un climat
de confiance réciproque. Sous sa présidence, la Commission s’engage
dans la recherche des meilleures conditions de protection des biens culturels.
Elle recommande de convoquer des États généraux sur l’avenir
du patrimoine, propose des mesures fiscales pour stopper les démolitions
d’immeubles anciens et des incitatifs pour encourager leur restauration,
leur réhabilitation et leur recyclage, et insiste pour que l’on
tienne compte des patrimoines divers, agricole, marin, subaquatique, mais surtout
que le territoire soit considéré comme le premier bien culturel
en partage avec notre langue.

Cette ardeur pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine québécois,
il la puise dans son amour et dans son admiration pour le Québec, pour
ses gens, pour leur ténacité, leur fidélité aux
racines et aux traditions. Sans doute doit-il sa sensibilité à son
nouveau milieu de vie, à sa formation professionnelle et aux valeurs
fondamentales héritées de son éducation familiale.

Marcel Junius aborde un nouveau chapitre de sa carrière en 1985 quand
le gouvernement lui confie la présidence du Conseil consultatif de l’environnement.
Il met en route un processus d’intervention porteur d’un message
sur le développement durable en préparant une vaste consultation
qui englobe toutes les régions du Québec.

Marcel Junius a occupé des fonctions qui lui donnaient comme champ
d’action
le Québec dans son entier. De ce fait, sa vision a propagé l’idée
du patrimoine culturel et naturel comme ancrage sur le territoire. Pour lui,
léguer aux générations futures le respect du patrimoine
constitue le meilleur rempart à l’indifférence généralisée
qui mène à la banalisation et à la dégradation
de notre héritage.

Poursuivant son action à une autre échelle, Marcel Junius
va mener à bien deux entreprises d’envergure internationale dont
les retombées vont être considérables, tant pour la capitale
que pour le Québec tout entier. Nommé directeur général
de la XVIe Conférence générale du Conseil international
des musées en 1989, Marcel Junius a trois ans pour attirer les muséologues
du monde entier, pour les convaincre que cette ville est un haut lieu d’histoire
et de culture qui se doit d’être visité. La Conférence
sera un succès sur les plans intellectuel, scientifique et financier,
en laissant un surplus qui sera alloué aux grandes associations des
musées du Canada et du Québec pour l’établissement
de bourses d’études.

Un autre exploit restait à venir ; ce sera une réalisation
d’une
dimension exceptionnelle qui fera désormais de la ville de Québec
et du Québec un centre de rayonnement international. Dès la fin
de 1992, Marcel Junius met en place et dirige, à titre de secrétaire
général, l’Organisation des villes du patrimoine mondial.
Créer des liens entre les villes inscrites sur la liste du patrimoine
de l’humanité de l’UNESCO et favoriser la solidarité entre
elles vont être pour lui une source d’inspiration intarissable
et une occasion unique pour donner à sa ville d’adoption une visibilité de
grande ampleur. Le maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, saluera
cette réalisation en lui décernant en 2001 la première
Médaille de la Ville de Québec.

En 1998, considérant que l’édifice est construit, qu’il
remplit sa fonction et qu’il irradie dans le monde entier depuis Québec,
Marcel Junius, fondateur et premier secrétaire général
de l’Organisation, tourne une autre page, mais ne referme pas encore
le livre. Si, pour la plupart d’entre nous, une quarantaine d’années
d’activité professionnelle suffisent pour donner le goût
de la retraite, ce n’est pas le cas pour Marcel Junius.

C’est ainsi qu’il crée avec d’autres personnalités
la fondation Patrimoine historique international (Canada) dont il est le vice-président.
En 2000, il est l’initiateur d’une première rencontre entre
la Commission des biens culturels du Québec et le Conseil de l’Europe.
Un an plus tard, il fonde et préside l’Institut Québec-Europe
: un patrimoine commun, qui a pour vocation le resserrement des relations
avec l’Europe par l’entremise des repères et des traces
historiques. Ainsi, avec l’Institut européen des itinéraires
culturels et la Commission franco-québécoise des lieux de mémoire
communs, il prépare un itinéraire culturel entre l’Europe
et le Québec qui s’étendra à ce qui fut l’Amérique française.

Depuis son institution, le prix Gérard-Morisset n’a jamais honoré un
administrateur de l’État du Québec. Marcel Junius déclare
le recevoir au nom de l’ensemble des ouvriers, des fonctionnaires, des
professionnels et des gestionnaires du patrimoine qui ont partagé avec
lui ses idéaux.

André Parent

André Parent pourrait presque passer pour un savant d’un autre
temps. La renommée, les honneurs ? Il ne court pas après,
même s’il les accepte de bonne grâce. Publier des centaines d’articles
scientifiques, participer à des congrès ? Nécessaire,
mais tellement prenant. Trouver des applications, des partenaires industriels ?
Il préfère laisser cela à d’autres. Depuis ses débuts,
il y a plus de 30 ans, André Parent aimerait pouvoir consacrer
chaque minute de son temps à une tâche unique : acquérir
de nouvelles connaissances sur le cerveau.

Lorsqu’on lui demande de raconter sa vie, André Parent évoque
rapidement une enfance sans histoire dans les quartiers ouvriers de l’est de
Montréal, puis la naissance inexpliquée d’une véritable
vocation pour la biologie et la physiologie humaine, qui le conduit sur les
bancs de l’Université de Montréal. Les cours d’anatomie comparée
du professeur Paul Pirlot l’impressionnent : la démarche qui consiste
à comparer différents animaux pour mieux comprendre l’évolution
d’une espèce à l’autre l’intéresse au plus haut point.
En 1967, il termine premier de sa promotion au baccalauréat. L’un
des chercheurs les plus renommés au monde en neurologie comparée,
le docteur Louis J. Poirier, lui ouvre grandes les portes de son laboratoire
de l’Université Laval, à Québec. Là, André Parent
se lance dans une tâche à laquelle il consacrera toute sa carrière
: comprendre le fonctionnement d’une partie clé du cerveau, les ganglions
de la base, qui contrôlent le comportement psychomoteur et le mouvement.
Sur ce sujet, le neurobiologiste est intarissable. Passionné et passionnant.

Pendant son doctorat, André Parent commence par mettre sur pied
une impressionnante collection de cerveaux appartenant aux espèces les
plus variées. Poissons, batraciens, oiseaux… le jeune chercheur
passe des heures à préparer des échantillons. Pour en faciliter
l’analyse, il invente une technique afin de visualiser les neurotransmetteurs,
ces substances chimiques qui permettent aux neurones de délivrer leurs
messages et de communiquer. Cette approche dite immunohistochimique est devenue
depuis une façon standard de comparer le système nerveux de différentes
espèces. Après ses études postdoctorales au célèbre
Institut Max Planck de Francfort, il est nommé professeur au Département
d’anatomie et de physiologie de la Faculté de médecine de l’Université
Laval, qu’il n’a pas quitté depuis. Très tôt, André Parent
multiplie les découvertes : il est le premier, par exemple, à
montrer que le cerveau des reptiles renferme de la substance noire, tout comme
celui des mammifères, ou que celui des amphibiens sécrète
de la sérotonine. Ses avancées changent peu à peu la conception
classique de l’évolution neurobiologique des espèces.

Cependant, le professeur n’a pas l’habitude de s’endormir sur ses lauriers.
Ses travaux en neurobiologie comparée lui permettent d’acquérir
une vision globale de l’évolution du cerveau. L’étape suivante
consistera à comprendre le fonctionnement des ganglions de la base chez
des espèces particulières, proches de l’être humain. La
tâche demande encore une fois patience et minutie. En l’espace de quelques
années, André Parent amasse d’innombrables données
sur des cerveaux de primates et de rats, dans le but de bâtir un modèle
cohérent du fonctionnement normal de ces organes. Il analyse aussi le
cerveau de singes atteints de la maladie de Parkinson, due à un déficit
concernant un neurotransmetteur, la dopamine. Sans tambour ni trompette, le
chercheur saisit peu à peu le fonctionnement neuronal extrêmement
complexe des ganglions de la base des primates. L’analyse très fondamentale
qu’il en présente a toutefois des retombées pratiques immédiates,
puisqu’elle remet en question le modèle qui guide alors les chirurgiens
à l’occasion d’interventions ayant pour objet de corriger des troubles
du mouvement.

Même s’il assure n’avoir rien planifié, la carrière d’André Parent
suit une logique implacable. Après le singe, vient l’humain. Depuis 1996,
le chercheur a mis sur pied une banque de 400 cerveaux provenant en bonne
partie de personnes atteintes de diverses maladies neurodégénératives.
L’origine des maladies d’Alzheimer, de Huntington ou de Parkinson se cache probablement
dans les ganglions de la base. Que se passe-t-il exactement lorsque ces maladies
se développent ? Dans quelle mesure les connaissances acquises chez
les primates sont-elles transférables au cerveau humain ? En cherchant
à répondre à ces questions, le professeur Parent met en
évidence plusieurs phénomènes jusque-là méconnus.
Il montre notamment que certaines parties du cerveau continuent de générer
de nouveaux neurones tout au long de la vie, contrairement à l’idée
reçue. Comment ? Pourquoi ? Voilà de quoi passionner
encore le chercheur pour de nombreuses années. Avec l’espoir qu’un jour,
une meilleure connaissance de ces phénomènes de neurogenèse
permettra de traiter les maladies neurodégénératives ou
certains troubles psychiatriques.

Malgré l’envergure de sa production scientifique, André Parent
n’hésite pas à consacrer plusieurs années à la rédaction
d’ouvrages de référence, un travail de moine délaissé
par bien des chercheurs de nos jours. Cela donnera lieu, notamment, à
deux ouvrages incontournables en matière de neurobiologie. Le premier,
Comparative Neurobiology of the Basal Ganglia, publié en 1986
par John Wiley & Sons à New York, lui demande deux ans de travail.
Le second, Human Neuroanatomy, est une nouvelle édition d’un traité
de plus de 1 000 pages, véritable bible dans ce domaine. Cinq ans
d’écriture quasi quotidienne. Avec ces livres, André Parent
prend alors le temps de s’arrêter, de faire le point, pour bien comprendre
et assimiler l’incroyable complexité du cerveau humain. Ce qui ne l’empêchera
pas de publier nombre d’articles scientifiques tout au long de sa carrière
et de recevoir plusieurs distinctions prestigieuses. Membre de la Société
royale du Canada depuis 1994, lauréat du prix Léo-Pariseau
de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences
(ACFAS) en mai 1995, de la bourse Killam du Conseil des arts du Canada
en 1997 et en 1998, il est aussi membre de plusieurs sociétés
savantes, de comités scientifiques et de comités de rédaction.

Toutefois, son bonheur, André Parent le trouve au laboratoire,
auprès de ses chers étudiants à qui il estime devoir sa
réussite. Parmi eux, l’un de ses fils, prêt à prendre la
relève. André Parent, déjà deux fois grand-père,
ne pense pourtant guère à la retraite. Son dernier dada ?
L’histoire des neurosciences, à laquelle il consacre déjà
ses vacances et qui fera probablement l’objet d’une nouvelle publication.

Robert Lacroix

Robert Lacroix en est intimement persuadé : le développement
du Québec passe par la croissance de ses universités. Dans une
société qui repose de plus en plus sur le savoir, ces institutions
ont un rôle crucial à jouer, puisqu’elles sont à la fois
sources d’innovations et de découvertes et lieux de formation des futurs
acteurs de la société. Le discours est clair, l’homme est convaincant.
Depuis sa nomination en 1998 au poste de recteur de l’Université
de Montréal, un vent de renouveau souffle sur cette institution plus
que centenaire. Le temps des tours d’ivoire est révolu et la croissance
passe désormais par des partenariats avec la société et
le monde des affaires. Pour inaugurer cette ère de changement, Robert Lacroix
lance en 2000 la plus grande campagne de financement jamais menée
par une université francophone. Le recteur relève ses manches
et entame une mémorable tournée des personnalités susceptibles
de s’engager dans le développement de l’Université de Montréal :
Paul Desmarais, André Caillé, Robert Brown, Jean Coutu
et bien d’autres se laissent convaincre par cet homme sérieux, qui sait
parler leur langage. Le recteur Robert Lacroix persuade même des
chefs d’entreprise habituellement peu communicatifs de tourner des messages
publicitaires télévisés en faveur de l’Université !
L’opération est un franc succès.

La réussite exceptionnelle de cette campagne de financement ne doit
rien au hasard, mais beaucoup à la détermination d’un homme, brillant
économiste et administrateur avisé, qui a consacré plus
de 30 ans de sa vie à « son » université.
Pourtant, rien ne prédestinait ce fils d’ouvrier, huitième de
neuf enfants, à une telle carrière. Après l’un de ses frères
aînés, il est le second enfant de la famille à accéder
au cours classique, grâce aux sacrifices de ses parents. En 1960,
Robert Lacroix franchit pour la première fois les portes de l’Université
de Montréal et se prend d’une véritable passion pour l’économie,
une matière dans laquelle il excelle. Il quitte le Québec après
sa maîtrise, pour voir du pays, et passe quatre ans en Belgique où
il obtient son doctorat à l’Université de Louvain en 1970.
Dès son retour, il est nommé professeur au Département
de sciences économiques de l’Université de Montréal. Il
se lance alors tête baissée dans la recherche sur ses deux sujets
de prédilection : l’économie des ressources humaines et l’économie
de l’innovation. Ses travaux donnent lieu à la publication de quinze
ouvrages et de nombreux articles scientifiques.

Au fil des ans, Robert Lacroix s’engage aussi dans le développement
des centres de recherche, à commencer par le Centre de recherche et de
développement en économique, qu’il dirige de 1985 à 1987.
En 1994, il fonde le Centre interuniversitaire de recherche en analyse
des organisations (CIRANO). Ce dernier, qui acquiert rapidement une réputation
internationale, devient aussi un modèle de transfert de connaissances
et de collaboration avec les secteurs public et privé. Au cours des quatre
années qu’il passe à la tête du CIRANO, le futur recteur
côtoie le monde des affaires et tisse de précieux liens avec plusieurs
chefs d’entreprise. Le secteur privé doit consacrer d’importants fonds
à la recherche universitaire, croit-il, mais il doit également
pouvoir s’attendre à un bon retour sur son investissement.

En parallèle, Robert Lacroix se dévoue corps et âme
au développement de l’Université de Montréal. Dès 1977
et jusqu’en 1983, il dirige le Département de sciences économiques
où il instaure une série de mesures en vue d’améliorer
les performances en matière de recherche du corps professoral. Grâce
à cette nouvelle approche qui sera maintenue par la suite, le département
en question se classe aujourd’hui dans le peloton de tête des universités
nord-américaines. En 1985, l’économiste remet au recteur
alors en poste un document de 400 pages qui expose sa vision de l’avenir
de l’Université de Montréal. Le rapport Lacroix rompt avec
les traditions établies : en présentant notamment un tableau
de la performance comparée des différents départements
en termes de fonds de recherche et de publications, il affirme clairement que
la recherche constitue la clé de voûte de l’entreprise universitaire,
dans toutes les disciplines. Le message est entendu ; il guidera les transformations
de l’institution pour la décennie suivante.

De 1987 à 1993, Robert Lacroix est doyen de la Faculté
des arts et des sciences, qui compte alors environ 600 professeurs. Sous
son mandat, plusieurs regroupements de recherche sont mis sur pied, ainsi qu’un
autre centre de liaison et de transfert, le Centre de recherche en calcul appliqué
(CERCA). Depuis 1998, le recteur Robert Lacroix préside aux
destinées de l’Université de Montréal. Mobiliser les énergies,
tout en respectant la liberté essentielle au travail universitaire, trouver
les ressources pour réaliser les rêves, voilà, en quelques
mots, comment l’économiste envisage sa fonction. Sous son leadership,
l’Université de Montréal continue de se transformer. Il convainc
le gouvernement du Québec, le gouvernement fédéral et des
donateurs privés de financer la construction de quatre nouveaux pavillons
qui accueilleront quelque 1 200 chercheurs et étudiants, dès
l’été 2004. Le premier édifice, le pavillon J.-Armand-Bombardier,
regroupera des chercheurs et des étudiants de l’École polytechnique
et de l’Université de Montréal en fonction d’un nouveau concept
d’organisation, approprié aux projets de recherche interdisciplinaires
et aux partenariats avec le secteur privé. Le deuxième pavillon
accueillera les chercheurs du Centre des technologies aérospatiales du
Conseil national de recherches du Canada (CNRC). Quant aux pavillons Marcelle-Coutu
et Jean-Coutu, ils abriteront respectivement la Faculté de pharmacie
et le nouvel Institut de recherche en immunovirologie et cancer (IRIC). Notons
aussi l’arrivée de nouveaux acteurs sur le campus, tels que l’Institut
de statistique de l’UNESCO et même le Centre national de la recherche
scientifique de France, dont l’un des quatre laboratoires situés hors
de l’Hexagone sera logé à l’Université de Montréal.

Tout au long de sa carrière, Robert Lacroix s’engage au sein de
nombreux comités et conseils d’administration d’organisations vouées
aux sciences économiques, à la recherche ou aux affaires, telles
que la Canadian Economic Association, l’Institut canadien de recherches avancées,
le Fonds pour la formation de chercheurs et l’aide à la recherche (FCAR),
Emploi-Québec, l’Institut des banquiers canadiens ou la Chambre de commerce
du Montréal métropolitain. L’économiste est élu
membre de la Société royale du Canada en 1989 et nommé
membre de l’Ordre du Canada en 2000, ainsi qu’officier de l’Ordre national
du Québec en 2001. Lorsque sonnera l’heure de sa retraite, qu’il
a déjà fixée en mai 2005, Robert Lacroix aura passé
35 ans au service de son alma mater. S’ennuiera-t-il ? Certainement
pas. Il compte bien continuer de servir la cause des universités, en
gardant cette fois quand même un peu de temps pour recommencer à
écrire, faire du sport et pour se consacrer aux onze femmes de sa vie
: son épouse ainsi que leurs trois filles et sept petites-filles.

Claude Hillaire-Marcel

Claude Hillaire-Marcel est un grand voyageur, dans le temps comme dans l’espace.
Spécialiste mondial de la géochimie isotopique, il raconte l’histoire
de la Terre, de ses déserts et de ses océans, en sillonnant le
monde du Sahara à l’océan Arctique, du fjord du Saguenay aux îles
Canaries. Depuis plus de 30 ans, ses découvertes permettent de mieux
comprendre les transformations géologiques et climatiques en cours, résultantes
de la dynamique propre à la planète ou conséquences de
l’activité humaine.

Ce goût du voyage lui vient peut-être de son enfance, à
l’époque où Claude Hillaire-Marcel résidait en France,
allant d’un pensionnat à un autre dans les années 40 et 50.
Originaire du Sud-Ouest, il vit aussi à Nice, puis à Paris. C’est
déjà un naturaliste dans l’âme, collectionneur de cailloux
et de végétaux. Il se passionne également pour la philosophie,
qu’il considère comme très proche de la démarche scientifique.
Dans les années 60, Claude Hillaire-Marcel opte finalement
pour les sciences naturelles et s’inscrit à la Sorbonne. Il se spécialise
en géologie, une discipline à son image, réclamant à
la fois des études sur le terrain propres à satisfaire son goût
du voyage, mais aussi une grande rigueur intellectuelle pour interpréter
les données et en tirer des conclusions de large portée. À
la fin de ses études, il choisit la coopération internationale.
Deux pays s’offrent à lui : le Liban, « le paradis sur la
terre à cette époque », et le Canada, qui lui permettra
d’entamer une carrière en recherche sans pour autant couper les ponts
avec le milieu universitaire français.

Claude Hillaire-Marcel arrive au Québec en pleine Révolution
tranquille. En 1969, il est engagé comme professeur au Département
des sciences de la Terre et de l’Atmosphère de la toute nouvelle Université
du Québec à Montréal (UQAM), auquel il restera toujours
fidèle. Rapidement, il met en place un programme de recherche d’envergure
en géochimie isotopique. Cette discipline est basée sur l’étude
des isotopes stables et radioactifs de différents éléments
chimiques présents dans les roches. Comme les isotopes radioactifs se
décomposent naturellement à un certain rythme, ils permettent,
par exemple, de dater des échantillons et de reconstruire ainsi l’histoire
géologique, océanique ou climatique de la planète, les
roches conservant des traces de l’environnement auquel elles ont été
soumises par le passé. La géochimie isotopique constitue ainsi
une fantastique machine à voyager dans le temps, aux commandes de laquelle
Claude Hillaire-Marcel multiplie les découvertes.

En 1979, le chercheur met sur pied le Centre de recherche en géochimie
et géodynamique, mieux connu sous le nom de GEOTOP. Aujourd’hui,
ce dernier est reconnu sur le plan mondial. Il compte vingt chercheurs principaux
ainsi qu’une quinzaine de chercheurs associés et forme de nombreux étudiants
des deuxième et troisième cycles. Depuis ses débuts, Claude Hillaire-Marcel
a supervisé une cinquantaine d’étudiants à la maîtrise
et au doctorat : laisser libre cours à leur imagination tout en
assurant leur formation universitaire, voilà l’une des plus grandes joies
de sa carrière. Les anciens lui en sont reconnaissants : le Cercle des
anciens et amis du GEOTOP, créé en 1996, compte plus de 100
membres répartis dans une vingtaine de pays, sur tous les continents.

Avec un professeur aussi curieux, nul doute que les étudiants sont à
bonne école. Au cours de sa carrière, Claude Hillaire-Marcel
se penche en effet sur des sujets de recherche d’une rare diversité.
Avec d’autres chercheurs de l’UQAM, il met au point, par exemple, une méthode
basée sur l’étude des isotopes pour distinguer le véritable
sirop d’érable du « sirop de poteau ». Il s’intéresse
aussi à la physiologie de l’effort et conçoit même, toujours
grâce aux isotopes, un test respiratoire pour les veaux ! Cependant,
l’histoire qui ne cesse de le passionner, c’est celle de la Terre, dont il étudie
sans relâche l’évolution géologique et climatique.

À ses débuts, Claude Hillaire-Marcel cherche surtout à
retracer les variations du niveau de la mer et les changements du milieu marin
qui ont marqué les basses-terres du Saint-Laurent et le nord du Québec
à l’époque du quaternaire. Dans les années 80, il
dirige le Laboratoire de géologie du quaternaire du Centre national de
la recherche scientifique de France en parallèle avec le GEOTOP. Avec
ses collègues français, il diversifie ses champs de recherche
vers les régions tropicales, en Afrique notamment. Entre autres résultats,
il démontre l’existence de climats humides dans des régions aujourd’hui
désertiques. De 1989 à 2000, Claude Hillaire-Marcel
dirige ensuite la Chaire industrielle Hydro-Québec/Conseil de recherches
en sciences naturelles et en génie du Canada/Université du Québec
à Montréal (Hydro-Québec/CRSNG/UQAM), où il s’intéresse
notamment au cycle du mercure et aux gaz à effet de serre dans les réservoirs
hydroélectriques. Ses travaux sur les changements dans la circulation
des océans et leurs effets sur le climat donnent lieu notamment à
de nombreuses publications dans des revues prestigieuses, telle que Nature.
Depuis 2000, le chercheur est titulaire d’une chaire de l’Unesco sur les
changements à l’échelle du globe, une problématique dans
laquelle il se sent aujourd’hui obligé de s’engager personnellement.
Toutefois, c’est encore d’un ton passionné qu’il parle de ses recherches
en cours sur l’histoire de la circulation des masses d’eau dans l’océan
Arctique, dont les résultats permettent de valider des modèles
de prédiction climatique tant discutés.

En vingt ans, Claude Hillaire-Marcel a conduit sept missions en mer et
plus d’une vingtaine d’expéditions hors du Canada. Cette vie physiquement
exigeante sur le terrain, il la dit nécessaire à son équilibre
mental. N’être aux prises qu’avec des problèmes immédiats,
un moteur qui casse en plein désert ou une tempête en mer, lui
semble paradoxalement reposant. Ses paysages préférés sont
sans limites, ils n’offrent aucune barrière au regard. Le Nouveau-Québec,
le Sahara, la mer, voilà où l’homme puise son énergie.
Pour s’évader entre deux missions, il y a aussi les livres, de la littérature
anglaise du XVIIIe et du XIXe
siècle aux intrigues policières du bush australien, et la musique.

Réputé pour son ouverture d’esprit, son intégrité
et sa rigueur scientifique, Claude Hillaire-Marcel est invité à
participer à de nombreux comités scientifiques tout au long de
sa carrière. Il est actuellement membre, entre autres, du comité
scientifique de l’Institut du Sahel et du comité exécutif du Fonds
québécois de recherche sur la nature et les technologies (NATEQ),
dont il est aussi vice-président. Éditeur au fil des ans de plusieurs
revues spécialisées, il est membre d’une douzaine de sociétés
savantes et de la Société royale du Canada, depuis 1991.
Ses travaux lui ont déjà valu de nombreuses récompenses,
dont le prix Michel-Jurdant de l’Association canadienne-française pour
l’avancement des sciences (ACFAS) en 1992.

Paul-André Crépeau

Harmoniser un code civil vieux de 100 ans avec la réalité
et les valeurs contemporaines n’est pas une mince affaire. En 1965, c’est
au professeur Paul-André Crépeau, aujourd’hui professeur
émérite à la Faculté de droit de l’Université
McGill, que le gouvernement du Québec confie cette lourde tâche.
Sous sa gouverne, près de 150 juristes réunis en 50 comités
s’appliqueront, pendant douze ans, non pas à tout bouleverser, mais à
tout « revoir », pour faire du nouveau Code civil « un
corps de lois vivant, moderne, sensible aux préoccupations, attentif
aux besoins, accordé aux exigences d’une société en pleine
mutation, à la recherche d’un équilibre nouveau 1 ».
En tant que président de l’Office de révision du Code civil, le
juriste participe à toutes les délibérations qui aboutissent
à la présentation, en 1978, dans les deux langues législatives
du Québec, du Projet de code civil comprenant 3 288 articles et
deux volumes de commentaires explicatifs. L’œuvre servira de trame au projet
gouvernemental qui deviendra, en 1991, le nouveau Code civil du Québec.
Celui-ci entrera en vigueur le 1er janvier 1994. Au cours de
ces travaux, Paul-André Crépeau est investi d’une autre mission
d’une importance cruciale pour la société québécoise.
En collaboration avec Frank R. Scott, également professeur
à l’Université McGill, le juriste prépare, en 1971,
en français et en anglais, le Rapport sur un projet de loi concernant
les droits et libertés de la personne
. Ce projet inspirera le législateur
québécois dans l’élaboration de la Charte des droits et
libertés de la personne de 1976.

Né à Gravelbourg, en Saskatchewan, d’un père franco-américain,
avocat, et d’un mère québécoise, institutrice, Paul-André Crépeau
apprend à maîtriser les deux langues dans lesquelles est rédigé
le Code civil du Québec. Son parcours l’amène très tôt
à se familiariser avec les arcanes du droit civil, en poursuivant ses
études dans trois pays. Au Canada, où il obtient, d’abord, une
licence en philosophie à l’Université d’Ottawa (1947), puis
une licence en droit à l’Université de Montréal (1950).
En Angleterre ensuite, où, grâce à la prestigieuse bourse
Rhodes, il étudie pendant deux ans à l’Université d’Oxford
qui lui décerne le titre de bachelor of civil law en 1952.
Après s’être ainsi consacré au droit anglo-saxon, le jeune
juriste poursuit sa formation juridique à Paris où sa thèse
de doctorat, qui porte sur la responsabilité civile médico-hospitalière
en droit comparé, lui vaudra le prix Robert-Dennery de la Faculté
de droit de l’Université de Paris (1955). Publiée en 1956,
sa thèse reste une référence en la matière encore
aujourd’hui. En 1958, il obtient un diplôme supérieur de droit
comparé à la Faculté internationale de droit comparé
(Strasbourg).

Nommé professeur à la Faculté de droit de l’Université
de Montréal en 1955, Paul-André Crépeau contourne
le mont Royal, en 1959, pour aller faire carrière à la Faculté
de droit de l’Université McGill. Il y donne son enseignement d’abord
en langue anglaise, puis, à partir de 1967, en langue française,
conformément au nouveau programme bilingue d’études juridiques
de droit civil et de common law. Là, son influence et ses travaux de
recherche contribuent grandement à faire du droit une discipline universitaire
à part entière. Ouvert au changement dans un monde marqué
au sceau du traditionalisme, il préconise, dans la nécessaire
évolution du droit civil, l’examen critique des valeurs sociales, morales
et économiques qui fondent la règle de droit ; il encourage, dans
cette démarche, l’apport de disciplines connexes aux sciences juridiques.
Rapidement, il devient l’un des plus éminents civilistes de sa génération.
Sa contribution à la recodification du droit civil de même que
ses travaux et publications font de lui un expert mondialement reconnu dans
le domaine du droit civil codifié.

Après les années de labeur consacrées à la réforme
du Code civil du Québec, dont il est le père spirituel, Paul-André Crépeau
retourne à la recherche et à l’enseignement. Outre qu’il occupe
la prestigieuse chaire Arnold Wainwright de droit civil à partir
de 1976, il dirige, de 1975 à 1984, l’Institut de droit
comparé de l’Université McGill, où il fonde, en 1976,
le Centre de recherche en droit privé et comparé du Québec.
Ses recherches ont alors pour objet de doter le Québec des outils juridiques
et linguistiques nécessaires pour assurer le succès de la réforme
du droit civil et faciliter l’application, de même que l’interprétation
dynamique et cohérente, du droit civil nouveau. À ces fins, il
lance plusieurs projets de recherche, dont l’Édition historique et
critique du Code civil du Bas Canada
, le Traité de droit civil,
le Dictionnaire de droit privé et lexiques bilingues/Private Law Dictionary
and Bilingual Lexicons
.

Dès ses débuts, le juriste est conscient que les progrès
du droit ne peuvent se faire sans apport extérieur. Fervent défenseur
des méthodes comparatives, Paul-André Crépeau est
convaincu que le droit québécois, même s’il garde un lien
nourricier avec le droit français, occupe une place distincte dans les
différents systèmes de droit civil. Pour justifier sa thèse,
le juriste se plonge dans les systèmes juridiques d’autres pays, ce qui
l’incite à voyager. Au fil des ans, il sera, par exemple, professeur
invité à la Faculté internationale pour l’enseignement
du droit comparé (Strasbourg), à l’Université Laval, à
l’Université d’Édimbourg, à la Faculté de droit
de Vienne, à celle de Poitiers, à la Tulane Law School (La Nouvelle-Orléans),
à l’Université de Colombie-Britannique, à la Louisiana
State University (Baton Rouge) et à l’Université La Sapienza de
Rome. Il participera aussi aux travaux de l’Académie internationale de
droit comparé, qu’il présidera de 1990 à 1998.
Depuis 1986, Paul-André Crépeau prend part activement
aux travaux de l’Institut international pour l’unification du droit privé
(UNIDROIT) situé à Rome, chargé de rédiger un projet
de codification internationale du droit relatif aux contrats du commerce international.

Le juriste assume par ailleurs de nombreuses responsabilités comme expert.
En tant qu’universitaire membre du Barreau du Québec, Paul-André Crépeau
est souvent consulté par d’autres avocats sur des questions relatives
à ses champs de spécialisation. Il arbitre notamment des différends
entre les médecins omnipraticiens du Québec et la Régie
de l’assurance maladie. En 1976, il est également invité
à participer aux travaux d’un comité d’étude du Conseil
canadien de la recherche médicale, portant sur les aspects éthiques
des expérimentations sur l’être humain.

La contribution de Paul-André Crépeau à l’avancement
du droit civil au Québec et dans le monde a déjà été
récompensée à de nombreuses reprises. Titulaire de six
doctorats honoris causa, il est, notamment, conseiller de la Reine (1969),
membre de la Société royale du Canada (1980), chevalier de
l’Ordre National du Mérite de France (1984), membre correspondant
de l’Académie des sciences de Pologne (1991), compagnon de l’Ordre
du Canada (1992) et officier de l’Ordre national du Québec (2000).
Il recevra par ailleurs la bourse Killam du Conseil des arts du Canada, en 1984
et en 1986, et le Prix du Gouverneur général pour le droit,
en 1993. En 2001, l’Association du Barreau canadien créera
même, en son honneur, le prix Paul-André Crépeau pour
couronner des travaux de recherche relatifs au droit du commerce international.

À 76 ans, Paul-André Crépeau s’avoue ravi de
pouvoir profiter de sa retraite de l’enseignement et de l’administration…
pour travailler davantage ! Il participe toujours activement aux travaux
d’UNIDROIT, tout en poursuivant l’élaboration d’un ouvrage sur le droit
des obligations. Jouer au grand-père avec ses cinq petits-enfants, s’occuper
de son « carré » de rosiers, lire, notamment en
ce qui concerne l’évolution culturelle du monde occidental, voilà
de quoi combler les rares moments d’inactivité de ce civiliste.

__________________

1. Préface du Projet de Code civil/Draft Civil Code, Vol. I, 786 p.,
Éditeur Officiel du Québec, 1978, p. xxvi

Norman Clermont

À la fin de ses études classiques en 1961, Norman Clermont
annonce à un auditoire médusé qu’il sera paléoanthropologue.
Dans l’exaltation de sa jeunesse, il est loin de se douter que sa passion le
condamnera « à la vie anormale d’un intellectuel engagé »,
selon sa propre expression. Norman Clermont a fait œuvre de pionnier.
En 1972, il donne le premier cours universitaire de préhistoire
du Québec. En 1973, il crée le premier programme de formation
universitaire continue en archéologie du Québec. De 1975
à 1977, il met sur pied la première École de fouilles
archéologiques au Québec. Pendant près de trente ans, il
mène une carrière exceptionnelle de professeur et de chercheur.
C’est un penseur, un philosophe et un érudit doté d’un grand talent
de communicateur. Pionnier de la pratique moderne de l’archéologie chez
nous, il a largement contribué à la formation d’une première
banque de données professionnelles sur la préhistoire du Québec.

Norman Clermont a souvent été « victime »
de ce qu’il appelle dans son langage coloré des accidents biographiques.
À ranger parmi les premiers, la rencontre de Gilles Boulet alors
professeur au Séminaire Sainte-Marie de Shawinigan où il poursuit
ses études classiques sans grand enthousiasme. Il dit de Gilles Boulet
qu’il a été le professeur le plus stimulant qu’il ait connu dans
sa vie. Un homme qui, comme lui, était curieux de tout, posait des questions
et cherchait des réponses. Sauf qu’à partir de cette rencontre,
Norman Clermont peut chercher les réponses ailleurs que dans l’Encyclopédie
de la Jeunesse
. Gilles Boulet lui a prêté des livres et
une curiosité. « J’ai accepté ce prêt »,
dit-il. C’est d’ailleurs l’un de ces livres qui provoque le second accident.
Il y est fait référence au livre de Marcellin Boule, Les
Hommes fossiles
, qu’il s’empresse de commander auprès du bibliothécaire
du séminaire. C’est le seul livre qu’il pourra alors s’offrir. Il le
lira et relira jusqu’à l’apprendre par cœur. Quand il en a terminé,
il sait ce qu’il veut faire dans la vie.

Comme la préhistoire ne s’enseigne pas au Québec au début
des années 60, Norman Clermont part pour la France et frappe
à la porte de ceux qui ont pris la relève de Marcellin Boule.
Il se jette dans la recherche scientifique avec « une gourmandise
épouvantable ». Il travaille 20 heures par jour. Il est
même fâché de devoir dormir. Il est émerveillé
d’avoir ainsi accès à des collections et à des bibliothèques,
à des professeurs qui se montrent disponibles et de pouvoir aussi effectuer
du travail sur le terrain. « Puis le soir, j’allais entendre une
conférence de Jean Rostand. » Quand il revient, il a
en poche un diplôme d’études supérieures (D.E.S.) en sciences
naturelles, de la Sorbonne et au bras une femme, Renée Matteau,
originaire de la Mauricie comme lui, qu’il a épousée à
Paris.

À l’automne 1963, il s’inscrit à la maîtrise (bio-anthropologie)
au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal
qui a vu le jour l’année même de son départ pour la France.
Il obtient son diplôme en 1965, devient alors chargé d’enseignement
au Département d’anthropologie, fonction qu’il occupe pendant deux ans,
s’inscrit ensuite au doctorat tout en enseignant à la Faculté
de médecine. Il veut devenir un spécialiste de l’hominisation
avec cette originalité de conjuguer l’étude des comportements
avec la biologie. Dans le Sud-Ouest américain, les matériaux sont
abondants et en bon état. Comme pour prouver qu’il a de la suite dans
les idées, sa thèse de doctorat s’intitule : « Paléoanthropologie
des Anasazis ».

Jusqu’en 1971, le Québec n’avait jamais fait partie de son univers
de recherche. C’est lors de fouilles qu’il effectuait en Iran cette année-là
que se produit un autre accident biographique. On lui propose alors de devenir
archéologue du Québec au Département d’anthropologie de
l’Université de Montréal. Il accepte pourvu qu’il puisse poursuivre
ses recherches sur les chasseurs-cueilleurs. Le défi est de taille car
à l’époque on ne connaît à peu près rien de
notre préhistoire. À l’automne 1972, Norman Clermont
conjugue donc la théorie d’un cours intitulé Éléments
de préhistoire
à la pratique de fouilles, les premières
pour lui au Québec, sur une rive du canal de Chambly. Les étudiants
y participent avec entrain et le travail se poursuit jusqu’aux premières
neiges.

En 1973, sa thèse de doctorat est terminée, le pari de sa
jeunesse est gagné, il est paléoanthropologue. Il est aussitôt
nommé professeur adjoint au Département d’anthropologie. Il adore
enseigner. Il crée de nouveaux cours. À l’été, il
se rend chez les Attikameks de la Haute-Mauricie, enquête sur la vie traditionnelle
et s’initie à la chasse pour vivre l’expérience des chasseurs-cueilleurs
qu’il considère comme cruciale pour la compréhension du processus
d’hominisation. Cependant, ses étudiants mettent peu de temps à
réclamer une véritable école de fouilles comme on en trouve
dans les grandes universités nord-américaines. Avec la complicité
d’un assistant qui deviendra plus tard son collègue, Claude Chapdelaine,
il s’attaque au projet avec énergie même s’il sait qu’il provoquera
une nécessaire bifurcation dans sa vie et son rêve de chercheur.
L’endroit doit en effet être situé près de Montréal
et pouvoir être exploité pendant plusieurs années. Ce ne
peut donc être un site de chasseurs-cueilleurs nomades. Norman Clermont
y voit pourtant un autre accident de parcours qui se transforme en capital.
Il deviendra archéologue amérindianiste intéressé
à la fois par les groupes chasseurs et les groupes agriculteurs. Puis,
comme les contacts avec les premiers Européens l’intéressent vivement,
il fera aussi de l’ethnohistoire. Enfin, en tant que biologiste, l’étude
de squelettes lui permettra de s’adonner à l’anthropobiologie. C’est
ainsi qu’après deux ans de débordement, naît en 1977
l’École de fouilles de Pointe-du-Buisson, la première au Québec.

Norman Clermont est un professeur exceptionnel parce qu’il sait allier
rigueur scientifique et sens inné de la communication. À l’oral
comme à l’écrit. Par des expressions, des intonations, une gestuelle,
il réussit non seulement à fasciner son auditoire mais aussi à
vulgariser des concepts parfois fort complexes. Ce dont il se dit le plus fier,
c’est d’avoir pu accompagner une cinquantaine d’étudiants dans leurs
projets de maîtrise et d’en avoir dirigé sept autres jusqu’au doctorat.
On doit reconnaître l’apport exceptionnel de Norman Clermont à
la formation d’une première génération d’archéologues
québécois.

Norman Clermont a aussi été un chercheur infatigable. Il
a grandement bénéficié de l’exemple de Jean Piveteau,
professeur à la Sorbonne et un modèle, selon lui, de l’intellectuel
à temps plein. « Il m’a montré que si on veut arriver
à quelque chose dans la vie, il faut travailler. Être sur la ligne
de front, ça se mérite, ça se prépare chaque jour.
C’est épuisant. » Fort de ce précepte, il a toujours
combiné l’enseignement, le travail de fouilles, de laboratoire et la
publication des résultats de ses recherches. Norman Clermont a beaucoup
écrit : 9 livres, 8 livres édités, 44 articles
sur la préhistoire, 21 articles sur l’ethnohistoire, 9 sur
l’histoire de la discipline, 5 sur l’anthropobiologie ainsi que 26 articles
sur des sujets variés, 10 textes de vulgarisation et la rédaction
de 6 préfaces de livres. Il a toujours encouragé ses étudiants
à communiquer les résultats de leurs recherches.

Le prix Gérard-Morisset vient s’ajouter au prix Smith-Wintemberg qu’il
a reçu en mai dernier de l’Association canadienne d’archéologie
pour sa contribution exceptionnelle à l’avancement des connaissances
et à la promotion de la discipline. Norman Clermont avait été
honoré en 1996 par ICOMOS Canada pour sa contribution exceptionnelle
à l’héritage culturel du Québec et avait reçu en 1994
un Prix de reconnaissance pour son œuvre comme archéologue de l’Association
des archéologues professionnels du Québec.

Jean-Claude Corbeil

Suivre le déroulement de la carrière de Jean-Claude Corbeil,
c’est vivre ou revivre l’histoire politique du Québec des quatre dernières
décennies à travers l’évolution de sa langue et de son
statut. Jean-Claude Corbeil est l’un des principaux artisans des grandes
législations linguistiques qui ont marqué la Révolution
tranquille. Sa théorie de l’aménagement linguistique élaborée
à partir de cette expérience et de sa réflexion a servi
de modèle à une mise à niveau de la langue arabe en Tunisie
et à la rédaction d’une loi sur la langue en Catalogne. Le dictionnaire
Le Visuel dont il est le concepteur et le coauteur avec Ariane Archambault
est maintenant diffusé en dix-sept langues et à près de
quatre millions d’exemplaires dans le monde, fait sans précédent
dans l’édition québécoise. Par la richesse et la profondeur
de sa pensée, mais aussi grâce à son pragmatisme, Jean-Claude Corbeil
est aujourd’hui l’un des grands linguistes québécois dont le rôle
dans l’aménagement linguistique du Québec a été
déterminant. De plus, son travail sur le plan international aura largement
contribué à l’image du Québec comme partenaire actif et
original au sein de la francophonie.

Jean-Claude Corbeil se voue d’abord à une carrière dans
l’enseignement. À la fin des années 50, il enseigne le français
et le latin au Collège Sainte-Croix de Montréal, institution où
il a lui-même étudié quelques années auparavant.
C’est à la suite de questions répétées de ses élèves
concernant, par exemple, l’origine d’une règle de grammaire, la raison
de tel accord – « ça m’humiliait de ne pas pouvoir répondre
à des questions aussi simples » – que vont naître
les deux interrogations fondamentales qui vont scander sa vie professionnelle
et la moduler au gré de « hasards magnifiques » :
comment fonctionne une langue, un système linguistique et quel est le
rôle de la langue dans une société ? Il s’inscrit donc
au nouveau Département de linguistique de l’Université de Montréal
et y fait une maîtrise, tout en continuant à enseigner. Congédié
de son alma mater pour activités syndicales, il est embauché à
l’École normale Jacques-Cartier comme formateur de professeurs de français,
langue maternelle. Puis il devient directeur du Département de français
de l’École normale Ville-Marie. En 1966, il obtient un doctorat
en linguistique de l’Université de Strasbourg en France. En 1968,
ne pensant rien de bon de la recommandation du rapport Parent (1963) d’abolir
les écoles normales au profit de facultés des Sciences de l’éducation,
il entre au Département de linguistique de l’Université de Montréal.
Il y donne des cours d’introduction à la linguistique et s’attache plus
particulièrement à la description du système linguistique
québécois et à la situation sociolinguistique des Français
du Québec.

Durant la même période, il accepte de faire partie du comité
de référence de l’Office de la langue française, un groupe
d’experts à qui l’on demande d’examiner et d’évaluer la production
de l’Office et de servir de conseillers. En 1968, le président de
la Commission d’enquête sur la situation de la langue française
et sur les droits linguistiques au Québec, le linguiste Jean-Denis Gendron,
lui confie l’étude du volet sociolinguistique. C’est une première
occasion de constater que la notion de qualité de la langue est intimement
liée à celle de son statut. Et de 1968 à 1971,
il participera à titre de recherchiste et d’animateur à l’émission
radiophonique quotidienne Langage de mon pays à Radio-Canada,
avec Henri Bergeron et Raymond Laplante.

Nul n’était mieux placé que lui, en 1971, pour occuper le
tout nouveau poste de directeur linguistique de l’Office de la langue française
chargé de la supervision des travaux de linguistique et, surtout, de
l’implantation du français langue de travail dont le premier ministre
Robert Bourassa avait fait son cheval de bataille. L’expérience
s’avère stimulante mais décevante. Si les chefs d’entreprise acceptent
assez volontiers de faire l’analyse linguistique de leur lieu de travail, ils
se montrent par contre réfractaires à tout changement en profondeur.
« On était prêt à montrer le français
aux cadres anglophones mais non à les francophoniser » comme
le préconisait la commission Gendron. Le gouvernement Bourassa se rend
à l’évidence : « jamais le français ne
deviendra la langue du travail en comptant sur la bonne foi des entreprises ».
C’est ainsi que Jean-Claude Corbeil participe à la préparation
et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (1974),
la loi 22, et de la Charte de la langue française (1977),
la loi 101, après l’élection du Parti Québécois
en 1976.

Il quitte l’Office de la langue française en 1977 et profite d’une
année sabbatique pour écrire L’aménagement linguistique
du Québec
qui paraît en 1980. En 1978-1979, il sera
chargé de mission auprès de l’Association des universités
partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) et de
l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, aujourd’hui Agence
de la francophonie) afin d’étudier l’éventualité et les
modalités de la création d’un centre international de recherches
en linguistique fondamentale et appliquée. Son rapport propose la mise
sur pied d’un programme de coordination des centres de linguistique des pays
de langue française ou tout au moins où la langue française
est présente pour établir des modalités de coopération
entre eux. Deux ans plus tard, il sera chargé de mettre en application
les conclusions du rapport issu de cette étude à titre de secrétaire
du Conseil international de recherche et d’étude en linguistique fondamentale
et appliquée.

Entre-temps, l’occasion lui est fournie de mettre à l’épreuve
sa théorie de l’aménagement linguistique en rapport avec une langue
autre que l’anglais. C’est ainsi qu’il est invité comme conseiller scientifique
auprès de l’Institut Bourguiba des Langues vivantes, à Tunis,
pour un projet de mise à niveau de la langue arabe qui souffre d’un déficit
terminologique pour des fonctions autres qu’islamiques, par exemple pour la
gestion d’entreprise ou la comptabilité. Un cours de terminologie naîtra
de cette expérience. La Catalogne présentait une problématique
si différente que l’expérience du Québec et la Charte de
la langue française ne pouvaient être pour le législateur
catalan qu’une source d’inspiration. Jean-Claude Corbeil a été
mêlé, comme consultant, à la préparation de la législation
linguistique de la Catalogne et à l’organisation administrative de sa
mise en place.

En 1996, bien qu’il soit à la retraite en tant que fonctionnaire depuis 1991,
Jean-Claude Corbeil reprend du service auprès de Louise Beaudoin,
ministre responsable de la Charte de la langue française. Il participe
à la rédaction d’une proposition de politique linguistique intitulée
Le français, langue commune, Promouvoir l’usage et la qualité
du français, langue officielle et langue commune du Québec
.
L’année suivante, il est nommé sous-ministre associé, responsable
de la politique linguistique du Québec. À la fin de son mandat,
en 2000, il est nommé membre et secrétaire de la Commission
des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue
française au Québec qui remettra son rapport en 2001.

Rien n’illustre mieux le souci de la qualité de la langue et le sens
pratique de Jean-Claude Corbeil que l’utilisation judicieuse qu’il a faite
de la somme d’informations linguistiques que recelaient les dossiers de l’Office
de la langue française et des entreprises du Québec. Cette initiative
conduit à la publication du Dictionnaire thématique visuel,
maintenant Le Visuel, qui connaît le succès que l’on
sait à travers le monde et du Multidictionnaire des difficultés
de la langue française
de Marie-Éva de Villers dont
il est le directeur linguistique. Dès son lancement, le Visuel multimédia
reçoit à Paris le Grand Prix Möbius 1995 du meilleur
cédérom et le CD-ROM d’or du Marché international du multimédia
(MIM) en 1996.

Jean-Claude Corbeil est membre fondateur de nombreuses associations vouées
au rayonnement du français sur les plans national et international. En 1998,
il reçoit le prix Vaugelas (Suisse) pour souligner sa contribution à
l’affirmation de la langue française. Et, en 2000, il est fait officier
dans l’Ordre des Arts et des Lettres par la ministre de la Culture et de la
Communication de la République française.

Édouard Lock

Repousser les limites du mystère tout en préservant le mystère,
voilà le défi d’Édouard Lock, chorégraphe,
danseur, explorateur fasciné du temps, de l’espace, du corps.

Né à Casablanca d’une mère espagnole et d’un père
marocain, Édouard Lock n’a pas encore 3 ans quand ses parents
décident de s’installer au Québec en 1957. Ils sont tous
deux comptables, mais bohèmes et sensibles à la culture. Ils sont
attirés à Montréal par la possibilité de vivre en
français ; ils devront pourtant inscrire leur fils unique à
l’école anglaise parce qu’il n’est pas de religion catholique. Enfant
solitaire, Édouard Lock se réfugie dans les livres, s’intéresse
à l’art et, le moment venu, choisit les études littéraires.
Il suit un cours de théâtre et parce qu’il veut comprendre ce qu’est
« cette forme de mouvement non fonctionnel », il s’intéresse
à la danse. C’est alors que ce surdoué de la chorégraphie
et de la danse va découvrir son langage privilégié.

Un professeur qui sait transmettre sa passion et l’émotion de Martine Époque
découvrant en lui des qualités exceptionnelles de chorégraphe
signent le destin d’Édouard Lock qui, très vite, sent la
relation qui existe entre la structure de la langue et la structure chorégraphique.
Dès 1975, il présente sa première œuvre, Temps
volé
, suivie en 1977 de La maison de ma mère et
de Remous et, en 1978, du Nageur 

Mais derrière l’apparente facilité, derrière la notoriété
internationale et les louanges des connaisseurs, il y a des heures et des heures
de travail dans des conditions matérielles souvent difficiles et le courage
de suivre sa voie. Il a tout juste 26 ans quand il fonde Lock-Danseurs
qui deviendra quelques années plus tard La La La Human Steps. Édouard Lock
a aussi trouvé sa muse et complice, Louise Lecavalier ; ils
travailleront ensemble pendant 18 ans et de cette entente intime naîtront
des créations inoubliables qui éblouiront les spectateurs et les
critiques du monde entier.

En 1980, Édouard Lock présente à The Kitchen,
à New York, Lily Marlène dans la jungle et en 1981,
Oranges au Performing Garage ; cette création lui vaudra
le prix Jean A. Chalmers en chorégraphie. La carrière
d’Édouard Lock est désormais bien engagée et la présence
de La La La Human Steps sur la scène internationale est de
plus en plus affirmée. Pour mieux immortaliser les instants de beauté
éphémère, Édouard Lock se fera même photographe.
Le maître de la danse parvient ainsi à arrêter les corps
dans leurs mouvements les plus émouvants et à construire peu à
peu un corpus d’œuvres photographiques d’une poésie unique.

En 1985, Human Sex, œuvre à la fois séduisante
et choquante, établit Édouard Lock parmi les grands chorégraphes
de réputation internationale et marque d’une pierre blanche l’histoire
de la danse, et la carrière de Lock, qui reçoit en 1986 un
Bessie Award décerné par des professionnels du milieu de la danse
contemporaine de New York. Désormais, on ne peut mentionner le nom du
chorégraphe sans souligner sa formidable énergie, son langage
nouveau, très direct et singulier, en parfaite adéquation avec
le temps présent.

Partout acclamée, la troupe multiplie les tournées mondiales
entre deux retours au pays. Lock collabore à de nombreux projets ;
il est invité à Amsterdam où il crée Bread Dances (1988)
sur le Concerto en ré majeur de Tchaïkovski, puis David Bowie,
séduit par l’aspect à la fois féminin et masculin de l’expression
de Louise Lecavalier et d’Édouard Lock, demande à ce
dernier de créer une chorégraphie sur la chanson Look Back
in Anger
. David Bowie et Louise Lecavalier interpréteront
ce duo lors d’un concert bénéfice au profit de l’Institute of
Contemporary Arts de Londres ainsi qu’au spectacle Wrap around the World
qui sera diffusé simultanément dans plusieurs pays. Cette collaboration
se prolongera et David Bowie confiera au chorégraphe la direction
artistique de son spectacle Sound and Vision. Édouard Lock
et La La La Human Steps participeront également en 1992 au concert
The Yellow Shark, composé par Frank Zappa pour l’Ensemble
Moderne d’Allemagne et présenté à l’Alte Oper de Francfort,
à la Philarmonie de Berlin et au Konzerthaus de Vienne.

Édouard Lock pousse toujours plus loin son exploration des limites
physiques des interprètes et il tente de retrouver la perception corporelle
qu’ont les enfants car « avec le temps, le corps devient plus défini,
on le juge et on perd l’entité magique. La vitesse des mouvements, le
travail de la lumière et des ombres rendent le corps plus plastique,
plus spirituel et permet de retrouver ces impressions d’enfance. »

Avec la création d’Infante c’est destroy, Édouard Lock
atteint l’apogée de son expression. L’œuvre est impressionnante ;
présentée pour la première fois en avril 1991, au
Théâtre de la Ville à Paris, elle conquiert le public et
les critiques. Cette pièce, qualifiée par le journal Voir
de « physique et mystique, vertigineuse et amoureuse »,
atteindra plus de 120 000 spectateurs en Europe, en Amérique
du Sud et du Nord, en Asie et au Moyen-Orient. C’est au même endroit que
sera créée 2 avant le départ de la troupe en tournée
mondiale. Si le langage d’Infante c’est destroy était acrobatique,
périlleux et sauvage, évoque de manière plus
sombre et plus subtile l’illusion de la durée et la finitude de l’être.

En 1996, Édouard Lock entre dans un cycle d’expression plus
lyrique ; la création d’Étude, pour les Grands Ballets
Canadiens de Montréal, l’amène à utiliser les pointes pour
les danseuses et donne à son travail un ton nouveau. En 1998, La La La
Human Steps présente, en grande première au Japon, Exaucé/Salt,
pièce dans laquelle le chorégraphe propose de nouveaux défis
aux danseuses qui, chaussées de pointes, oscillent entre la délicatesse
et l’expression sauvage. Exaucé/Salt, reçoit tous les hommages.
Le Spectator de Londres écrit : « Salt
s’appuie sur une subversion rigoureusement calculée des principes posés
par d’éminents maîtres de ballet à différentes périodes […]
la chorégraphie d’Édouard Lock se déploie dans une
série de sections, extrêmement rapides et visuellement excitantes,
dans lesquelles les interprètes semblent aller au-delà des limites
de l’endurance. »

Les commandes d’œuvres affluent de partout, entre autres du Nederlands
Dans Theater, du Ballet national du Canada, de la Batsheva Dance Company et
de l’Opéra de Paris. Édouard Lock est choisi l’un des meilleurs
chorégraphes au monde par les réputés Dance Magazine
de Tokyo et Ballet-danz de Berlin. Mais rien n’arrête la quête
de cet homme étonnant qui affirme : « le corps n’est
pas une entité que je connais bien » et qui cherche sans cesse
par la danse « à établir un dialogue, à développer
une idée, à communiquer les choses essentielles à la condition
humaine, parce que la relation avec l’autre est ainsi plus directe ».

La La La Human Steps a célébré en l’année 2000
le 20anniversaire de sa
fondation ; du petit théâtre de l’Eskabel, où les danseurs
devaient tout faire eux-mêmes, aux tournées mondiales, Édouard Lock,
chorégraphe avant d’être danseur, est parvenu à construire
une œuvre et à développer un langage qui imprègnent
la danse et le monde de la scène de mouvements, de rythmes et d’images
indissociables de son nom.

Après plus de 25 ans de travail toujours aussi passionné,
il atteint une maturité qui donne à l’ensemble de son œuvre
une profondeur et une universalité qui ne laissent aucun spectateur indifférent.
Et c’est cette contribution artistique exceptionnelle que soulignent les plus
récentes distinctions qui lui ont été décernées,
notamment ce prix Denise-Pelletier qui lui est aujourd’hui attribué.
Nommé chevalier de l’Ordre national du Québec en 2001, Édouard Lock
a reçu la même année le Prix du Centre national des arts
d’Ottawa. Il est aussi officier de l’Ordre du Canada depuis peu.

Dans l’atmosphère recueillie de la salle de répétition,
le chorégraphe dirige les danseurs avec calme et douceur ; il avoue
que ce qui l’intéresse surtout, c’est « la route, le processus
de création, plutôt que les résultats » et il
ajoute : « Je suis certain que les choses ne sont pas ce qu’elles
paraissent. Je ne pourrai jamais trouver ce que je cherche, mais l’art amène
la question, l’incertitude et le plaisir. »

Madeleine Gagnon

Madeleine Gagnon reçoit le prix Athanase-David au moment même
où paraît, aux Éditions TYPO, Le chant de la terre,
première anthologie de ses poèmes de 1978 à 2002
préparée par l’ami poète Paul Chanel Malenfant.
Cette heureuse coïncidence appelle à la célébration
d’une œuvre qui, depuis la parution en 1969 du premier recueil de
nouvelles, Les Morts-Vivants, se bâtit avec constance, plus de
trente titres en autant d’années, jusqu’à offrir à travers
une évolution souvent transgressive une intelligence des humains et du
monde tout à fait singulière.

L’admirable essai sur Les femmes et la guerre, paru chez VLB Éditeur
en 2000, illustre bien sa particularité d’être à la
vie et aux autres, à l’Autre en soi. Il paraîtra l’année
suivante en France, chez Fayard, sous le titre Anna, Jeanne, Samia
Puis en Espagne. Ce véritable chant d’utopie sur les femmes prises dans
la guerre obscurcit les repères traditionnels. Surtout ceux des hommes.
La prose poétique de Madeleine Gagnon ose l’impensable : par
le langage, opposer de l’espoir, voire de la beauté, au malheur de ces
femmes victimes en grand nombre d’une double guerre, celle de l’extérieur
qui leur prend maisons, maris et fils et qui, par le viol, les oblige à
porter l’enfant de l’ennemi ; puis celle, séculaire, qui sous prétexte
d’une démarche religieuse les soumet au pouvoir trop souvent violent
des maris et des hommes. Cependant, l’engagement féministe et poétique
de Madeleine Gagnon n’entrave en rien sa lucidité : malheureusement,
dira-t-elle, la pulsion de mort est la chose la mieux partagée entre
les hommes et les femmes. Tant que l’on n’aura pas compris cela, on n’avancera
pas beaucoup. Force est donc de reconnaître que ces femmes sont aussi
des complices par la haine qu’elles portent et qu’elles transmettent à
des générations de guerriers. « Je crois que, de tous
les êtres que je connais, écrit Nancy Huston, c’est celle
dont la frontière entre vie intérieure et vie extérieure
est la plus perméable, sa parole est poésie et son écoute
des autres est poésie aussi, tout ce qu’elle reçoit et entend
du monde est filtré, traité, transformé par les rythmes
impérieux des chants qui l’habitent… »

Le recueil Chant pour un Québec lointain (VLB Éditeur)
est publié en 1990 et lui vaut le Prix du Gouverneur général
du Canada. La même année paraît aux éditions Le Préambule
un essai sur La poésie québécoise actuelle. En 1993,
est publié un autre recueil de poésie, La terre est remplie
de langage
, chez VLB Éditeur. Puis, toujours chez le même
éditeur, paraissent en 1994 un récit, Les Cathédrales
sauvages
, en 1995 un roman, Le Vent majeur, et en 1998
un autre récit, Le deuil du soleil, admirable « requiem
pour les êtres en allés ». Loin de l’apitoiement et
de la nostalgie, l’auteure qui a guéri ses blessures éprouve un
grand bonheur à redonner vie par son écriture à ceux qu’elle
a aimés et qui ont disparu.

Madeleine Gagnon est née à Amqui, dans la vallée
de la Matapédia. Très tôt, elle est fascinée par
cette mère liseuse dont elle voit le visage fatigué se transformer
quand, au fil des jours, celle-ci se repose de sa lourde tâche de mère
de dix enfants derrière les pages de son livre. C’est elle qui lui tend
son premier vrai livre, un roman de Laure Conan, lorsque sa fille qui a 11 ou 12 ans est retenue au lit par une maladie d’enfant. Emportée
par sa lecture, Madeleine Gagnon se rappelle avoir fait alors la promesse
solennelle d’écrire un jour pour donner à son tour à des
filles et à des garçons le goût de la lecture. « Je
suis venue au monde de l’écriture parce que j’ai aimé lire. »

Dans Mémoires d’enfance (récit, Éditions Trois-Pistoles,
coll. Écrire, 2001), Madeleine Gagnon va à la recherche
des éléments déclencheurs de sa passion d’écrire :
à quatre ans, l’éveil à la métaphore et au transport
de sens, puis à l’école primaire, la découverte de l’ardoise
et du « plaisir physique de l’écriture qui peut s’effacer
et se recommencer » ; aussi, les premiers poèmes non
écrits pour essayer de comprendre l’incompréhensible de la mort
de sa petite amie de 10 ans qui se noie sous ses yeux et, enfin, l’effervescence
de ses premiers contacts avec la métaphysique qui se traduit par l’écriture
des premiers poèmes.

Il ne sera donc pas étonnant de la voir choisir d’étudier la
philosophie à la fin de ses études classiques. Ses études
de maîtrise en philosophie, qu’elle fait à l’Université
de Montréal sous la direction de Paul Ricœur, sur l’imagination
transcendantale en particulier, sont pour elle comme une grande porte ouverte
sur l’univers de la poésie. Puis, son orientation se confirmera avec
des études doctorales et l’obtention d’un diplôme de troisième
cycle en littérature de l’Université d’Aix-en-Provence (1968).
« J’ai eu la chance d’avoir de bons professeurs ! »,
dira-t-elle. Au nombre de ces derniers, elle mentionne avec une affection toute
particulière Antonine Maillet qui lui a enseigné la littérature
au Collège Notre-Dame-d’Acadie de Moncton au Nouveau-Brunswick (1956-1959).
Elle se souvient de cette petite armoire fermée à clé dans
la bibliothèque du collège, renfermant les livres à l’index
qu’Antonine Maillet déverrouillait volontiers pour celles qui, comme
elle, aimaient la littérature et travaillaient avec sérieux. C’est
elle qui favorisa son premier contact avec de grands écrivains comme
Gide, Camus et Sartre.

De retour de France en 1963 où elle a amorcé ses études
doctorales, Madeleine Gagnon rentre au pays avec un mari et un enfant,
dans un Québec qu’elle ne reconnaît pas. Elle mettra un certain
temps à s’y réinsérer. De toute façon, elle doit
terminer ses études de doctorat. Puis l’année 1969 est pour
elle particulièrement mouvementée : elle donne naissance à
un deuxième enfant, entre à l’Université du Québec
à Montréal (UQAM) à titre de professeure au Département
d’études littéraires et publie son premier recueil de nouvelles.
Jusqu’à sa démission de l’université en 1982, avec
le désir de se consacrer davantage à l’écriture, Madeleine Gagnon
enseigne, occupe des postes de direction, anime très tôt des ateliers
d’écriture et initie les étudiants à la psychanalyse littéraire.
Ces derniers apprécient son enseignement non seulement à cause
de sa compétence, de son érudition ou de sa passion de la connaissance,
mais aussi à cause du respect qu’elle voue à leur intelligence
et à leur questionnement sous toutes ses formes. Même dans la tourmente
qui agitait les universités à la fin des années 60
et au cours des années 70, jamais elle ne se montre dogmatique. Elle
n’hésite pas à remettre en cause les a priori des courants
à la mode. De 1982 à 1996, elle sera chargée
de cours, professeure invitée et écrivaine en résidence
à l’UQAM, à l’Université de Montréal, à l’Université
de Sherbrooke et à l’Université du Québec à Rimouski
où elle passera trois ans. Au cours de sa carrière universitaire,
elle aura écrit plus de 150 articles dans des revues et des
anthologies.

De nombreux écrivains québécois reconnus ont bénéficié
de son enseignement, notamment François Charron, Madeleine Monette,
Claudine Bertrand, Gaétan Soucy, Élise Turcotte,
Louise Desjardins, Louise Warren et Rachel Leclerc. Son œuvre
jouit d’un rayonnement international. En plus des publications en France, on
dénombre une quinzaine de traductions en anglais, en espagnol et en italien.

Dans Le chant de la terre, Paul Chanel Malenfant prend appui
sur le rapport fondamental entre lecture et écriture dans l’œuvre
de Madeleine Gagnon pour proposer sa propre lecture-réécriture
par le choix de poèmes tirés des recueils comme Antre (1978),
Pensées de poèmes (1983), La lettre infinie (1984),
Les fleurs du catalpa et L’infante immémoriale (1986),
Femmeros (1988), Autographie 2, anthologie des textes
critiques (1989), L’instance orpheline (1991), La terre
est remplie de langage
 (1993), Le deuil du soleil (1998)
et Rêve de pierre (1999). Dans la préface, Paul Chanel Malenfant
s’emploie à décrire les fondements de l’œuvre poétique
de Madeleine Gagnon que sa relecture amicale et passionnée a dégagés.
Pour conclure enfin que « la poésie de Madeleine Gagnon,
offrande chantée, lyrique, nous rend le monde autrement. Entre lucidité
et émerveillement ». Pour notre bonheur à tous.