Louis Legendre

Les océans jouent-ils un rôle dans le ralentissement du réchauffement
global de la planète? Comment prévoir les cycles d’abondance et
de pénurie qui influent sur les ressources biologiques à la base
de la chaîne alimentaire marine? « Il y a trop d’inconnues pour
répondre à des questions aussi vastes », explique Louis
Legendre, chercheur en sciences de la mer et directeur du Laboratoire d’océanographie
de Villefranche-sur-Mer, France (ex-professeur à l’Université
Laval). « Nous ne disposons que de données fragmentaires. Faute
d’une vision synthétique, il est souvent difficile aux chercheurs d’embrasser
des problèmes qui exigent une approche pluridisciplinaire. »

L’ouvrage Écologie numérique, publié pour la première
fois en 1979, par Louis Legendre et son frère Pierre Legendre, spécialiste
des écosystèmes et professeur à l’Université de
Montréal, constitue le document indispensable à tout chercheur
qui aborde les sciences de l’environnement vivant, notamment l’océanographie
biologique. Doté de cet outil aussi polyvalent qu’efficace, Louis Legendre
se lance dans l’étude du comportement des masses d’eau et de leurs effets
sur la productivité biologique.

Une théorie océanographique

Dès 1981, Louis Legendre se distingue en proposant une généralisation
des conditions de fertilité des océans. Depuis des millénaires,
les agriculteurs ont compris qu’aux rayons du soleil il faut ajouter le soutien
de la charrue et retourner la terre pour en accroître le rendement. Au
large, les océans sont animés d’un mouvement vertical des eaux,
l’équivalent du soc du laboureur. Ce mouvement favorise la montée
des sels minéraux des profondeurs jusqu’à la surface, où
la lumière est suffisamment intense pour permettre la photosynthèse.
Ce processus, qui se trouve à l’origine de la vie marine, est essentiel
à la croissance du phytoplancton (algues microscopiques) dont dépendent
ensuite les autres organismes marins. En élargissant ces observations
limitées à certains phénomènes ponctuels, Louis
Legendre montre que, lorsque l’hydrodynamique est trop intense, le phytoplancton
est entraîné en profondeur. Comme la lumière y est trop
faible pour la photosynthèse, la production biologique s’en trouve limitée.
En revanche, les régions où alternent mélange vertical
et stabilité constituent des milieux idéalement fertiles.

Formellement mise en chantier en 1994, la théorie océanographique
que bâtit Louis Legendre fait naturellement suite aux travaux qu’il mène
depuis près de 25 ans en tant que professeur-chercheur à l’Université
Laval et membre du Groupe interuniversitaire de recherche océanographique
du Québec (GIROQ). Pour réaliser son projet, il bénéficie
de la prestigieuse bourse de recherche Killam. Cette théorie devrait
permettre, tout au moins en ce qui concerne les étendues marines, mais
aussi pour ce qui touche l’éventuel réchauffement de l’atmosphère,
de dégager les lois générales relatives aux phénomènes
biologiques en cause. Elle pourrait favoriser la mise au point des méthodes
globales qui manquent actuellement pour comprendre, par exemple, les liens qui
existent entre les fluctuations des ressources halieutiques, le climat, les
mouvements de la mer et la productivité biologique des océans.
Projet démesuré? Non. Projet ambitieux certes, mais à la
portée de l’audacieux théoricien qu’est Louis Legendre.

Le scientifique de la mer

Les collègues de Louis Legendre admirent en lui l’« homme de terrain
 »: l’expression fait sourire quand on songe que son terrain s’appelle
le Saint-Laurent ou les océans Arctique, Atlantique et Pacifique. Il
faut voir avec quel enthousiasme Louis Legendre parle des préparatifs
d’une campagne océanographique ou du plaisir qu’il éprouve à
l’idée d’y rencontrer des chercheurs de nombreuses disciplines. Naturellement,
tout comme ses collègues, Louis Legendre conduit, à bord du navire-laboratoire,
une gamme d’expériences précises. Cependant, il ne perd pas de
vue son objectif plus large : il espère tirer une interprétation
globale de l’ensemble des observations qui seront faites. Et parfois les résultats
sont au rendez-vous. Ainsi, en 1996, en comparant les périodes de forte
production phytoplanctonique (fin d’hiver et début de printemps) avec
celles de l’été dans le golfe du Saint-Laurent, le chercheur s’aperçoit,
contre toute attente, que la quantité de matériel organique qui
coule au fond de l’océan est à peu près égale au
printemps et en été. Cette observation vient boucler une dizaine
d’années de travail, récompensant la patience et surtout le sens
de la synthèse de l’océanographe. Une fois de plus, l’hydrodynamique
marine explique le sort de la production primaire, mais, cette fois-ci, la distinction
entre grandes et petites algues fait la différence.

La troisième synthèse à laquelle se consacre Louis Legendre
est plus fondamentale. Elle concerne les échanges de gaz carbonique entre
l’océan et l’atmosphère et recoupe ainsi la question du réchauffement
de la planète. La question que se posent océanographes et climatologues
est de savoir si les océans absorbent plus de gaz carbonique qu’ils n’en
renvoient dans l’atmosphère, jouant ainsi un rôle dans le freinage
de l’effet de serre.

D’un océan à l’autre

Depuis le début de sa carrière, Louis Legendre vogue de l’estuaire
du golfe Saint-Laurent aux récifs coralliens de la Polynésie,
en passant par les eaux polaires de l’Arctique canadien, de la mer du Groenland
ou de la mer d’Okhotsk (Japon). Au fil des années, il met sur pied et
anime les meilleures équipes de recherche en océanographie. Il
participe au lancement d’importants projets de recherche nationaux et internationaux.
En outre, il organise et anime le projet scientifique Saroma Resolute Study,
mené en collaboration avec des chercheurs japonais. De plus, Louis Legendre
contribue au développement et au rayonnement de l’océanographie
par ses publications (près de 200 articles scientifiques et une quinzaine
d’ouvrages) et par ses activités d’enseignement et de formation d’étudiants
aux trois cycles universitaires.

Certes, les océans absorbent plus de gaz carbonique qu’ils n’en rejettent,
mais le processus n’est pas uniforme. Pour le comprendre, Louis Legendre s’efforce
de concilier le point de vue des biologistes, des pêcheurs et des géochimistes.
Il estime qu’ils ne sont pas contradictoires mais complémentaires. Pour
les unifier, il y a fort à parier qu’une fois encore l’hydrodynamique
sera la meilleure conciliatrice.

Margaret Lock

Une passion pour l’anthropologie médicale

Kônenki, tel est le mot par lequel les Japonaises désignent
la période qui marque le milieu de leur vie. Pour elles, contrairement
à la plupart des femmes d’Europe et d’Amérique du Nord, la fin
des règles n’est qu’un événement banal qui prend place
au cours de la phase de maturité de leur existence. De plus, elle ne
s’accompagne pas des mêmes effets. Voilà ce qu’observe Margaret
Lock, professeure d’anthropologie au Département d’études sociales
de la Faculté de médecine de l’Université McGill, au cours
de l’une de ses plus brillantes études comparées.

« La Kônenki englobe une étape de la vie qui peut
s’étendre sur vingt ans, sinon davantage », précise l’anthropologue
qui constate que la plupart des Japonaises ignorent les bouffées de chaleur
si courantes chez les Nord-Américaines. En revanche, une certaine proportion
d’entre elles se plaignent de katakori, soit de raideur des épaules,
une douleur qui affecte également les hommes. Ce phénomène
serait-il exclusif au Japon?

Le grand mérite de Margaret Lock est de savoir repérer et expliquer
de tels écarts de perception et de comportement. Un véritable
travail de déconstruction du discours médical standard et de ses
échos dans les médias parcourt toute son œuvre. Elle éclaire
sans cesse les lignes de rupture et les oppositions qui séparent l’expression
des subjectivités de ce que l’on considère comme des objectifs
acquis. Aux différences classiques liées aux conceptions socioculturelles
particulières de l’adolescence, du vieillissement, de l’intégration
sociale et de la mort, elle ajoute une série d’observations déterminantes
qui l’amènent à établir la notion subtile de biologie
locale
, dont tiennent compte aujourd’hui de plus en plus de chercheurs en
sciences humaines et sociales.

De la biochimie à l’anthropologie

Bachelière en biochimie de l’Université de Leeds en Angleterre,
Margaret Lock travaille d’abord dans des laboratoires de recherche à
Toronto puis à Berkeley. Au bout de quelques années, elle quitte
l’univers des molécules, trop éloigné à son goût
des enjeux de la vie sociale qui l’intéressent davantage. Elle profite
d’un séjour de quelques années au Japon pour se familiariser avec
la culture de ce pays et en maîtriser la langue. De retour en Amérique
du Nord, elle entreprend un doctorat en anthropologie à l’Université
de Californie à Berkeley et des études postdoctorales à
San Francisco. Un an plus tard, en 1977, elle accepte le poste de professeure
d’anthropologie médicale à l’Université McGill.

Pionnière d’une discipline hybride, Margaret Lock saura implanter un
programme d’enseignement de l’anthropologie médicale qui est aujourd’hui
considéré comme l’un des trois meilleurs en Amérique du
Nord avec ceux de Harvard et de l’Université de Californie.

Une auteure prolifique

Les travaux de Margaret Lock traitent de questions essentielles relatives à
la vie, à la santé, à la maladie et à la mort. Ils
se fondent aussi sur des analyses comparées soit à une échelle
restreinte (médecins, communautés ethniques minoritaires, etc.),
soit à l’échelle de groupes sociodémographiques (adolescents,
femmes, personnes âgées, etc.) et de communautés nationales,
principalement celles du Japon et du Canada.

Son ouvrage intitulé : Encounters with Aging : Mythologies of Menopause
in Japan and North America
(1993) constitue un modèle d’étude
sociale et humaine. L’auteure, tout en s’appuyant sur des données statistiques,
enrichit ses analyses de témoignages de femmes qui dévoilent la
singularité culturelle de leur condition. Arthur Kleinman, directeur
du Département de médecine sociale à la Harvard Medical
School, considère que ce livre fait partie des dix meilleurs publiés
au cours des dernières années dans le domaine de l’anthropologie
médicale. Il a été couronné de prix prestigieux,
dont celui de l’American Anthropological Association.

Depuis 30 ans, Margaret Lock plaide en faveur de l’instauration d’une médecine
qui tient davantage compte des perceptions et des attitudes tant des personnes
bien portantes que des patients à l’égard de leur état
de santé. À propos de l’intégration de la médecine
traditionnelle à la médecine scientifique, le modèle japonais,
que présente Margaret Lock dans son ouvrage ayant pour titre : East
Asian Medicine in Urban Japan : Varieties of Medical Experiences
(1980),
ouvre des pistes dont pourraient s’inspirer les administrateurs de la santé
ainsi que les praticiens occidentaux. La reconnaissance relativement récente
au Canada des propriétés de l’acupuncture et de son enseignement
dans les facultés de médecine est un exemple d’ouverture sur cette
médecine pluraliste.

Les travaux actuels de Margaret Lock portent sur les technologies biomédicales
(greffes d’organes, procréation assistée, etc.) et leurs effets.
Elle intervient aussi auprès d’instances publiques dont les recommandations
et les décisions revêtent une portée non seulement morale
mais également politique. Elle fait partie du comité des questions
médicales, éthiques, juridiques et sociales du projet canadien
sur le génome humain, du comité du ministère de la Santé
du Canada chargé d’établir des directives concernant la recherche
sur l’embryon humain et du comité du gouvernement du Québec qui
doit rédiger un rapport sur la santé mentale des réfugiés
et immigrants au Québec. À l’étranger, elle est membre
du Culture, Health and Human Development Committee du Social Science Research
Council (États-Unis) et du Forum international sur l’éthique des
greffes (Organisation mondiale de la santé).

Roger A. Blais

Le changement : voilà ce qu’il y a de plus constant chez Roger A. Blais.
Partout où il passe, les choses changent. C’est l’homme des innovations.
Exigeant pour lui-même, il l’est aussi pour ceux qui l’entourent. Son
enthousiasme souvent intempestif effraie et dérange les personnes qui
préfèrent le train-train quotidien. Toutefois, les protestations
s’estompent vite devant la cordialité du personnage, la justesse de ses
prévisions et l’efficacité de ses interventions. Et puis, il y
a ce charme qu’entretiennent un sourire confiant et une voix à l’accent
coloré, il ne sait trop pourquoi, par une tonalité un rien british.

Un homme actif

Innover, trouver, agir… Dès le début de sa carrière
dans les années 50, Roger Blais manifeste une attitude inventive. Il
cherche à systématiser de nouvelles méthodes de prospection
minière, allant des filons aurifères aux gisements de cuivre puis
aux gisements de fer. La théorie géostatistique qu’il élabore
alors conduit à la découverte de gîtes métallifères
enfouis, valant des centaines de millions de dollars. À cette époque,
il met aussi au point une nouvelle méthode de forage d’exploration et
d’échantillonnage de minerais de fer.

Les activités fort nombreuses de Roger Blais le classent parmi les…
inclassables. La seule énumération de ses projets et de ses réalisations
représenterait une cinquantaine de pages. En fait, il exerce au fil des
années moultes professions: géologue, professeur, chercheur, gestionnaire,
éditeur, économiste, conseiller… Cependant, de toutes ces
fonctions, c’est celle de professeur qu’il privilégie: « Le plus
beau métier du monde! », s’exclame-t-il. D’ailleurs, s’il fallait
associer les réalisations de Roger Blais à un lieu particulier,
ce serait sans conteste l’École polytechnique de Montréal. «
Elle ne serait pas devenue la grande École qu’elle est aujourd’hui sans
l’importante contribution de Roger Blais », affirme sans hésitation
André Bazergui, son directeur général des années
90. Le premier mérite de l’ingénieur géologue est d’avoir
su convaincre professeurs, étudiants et administrateurs de travailler
en synergie. De 1970 à 1980, à titre de premier directeur de la
recherche de l’École polytechnique, il met à profit son expérience
d’enseignant, d’ingénieur scientifique et d’administrateur pour implanter
l’infrastructure moderne nécessaire à l’éclosion des activités
scientifiques et à leurs applications industrielles. Pendant cette période,
les crédits consacrés à la recherche décuplent,
les inscriptions d’étudiants aux cycles supérieurs triplent presque
et la plupart des centres de recherche de l’École sont créés.
Par ailleurs, en marge de l’École polytechnique, Roger Blais forme avec
quelques industriels, en 1978, l’Association des directeurs de recherche industrielle
du Québec (ADRIQ), organisme clé de promotion de la recherche
industrielle au Québec. De 1970 à 1980, tout en assumant de lourdes
tâches à l’École polytechnique et en demeurant toujours
près des professeurs et des étudiants, il fonde le Centre de développement
technologique (CDT), siège à de nombreux comités scientifiques,
conseille des ministres au niveau fédéral et provincial, préside
tour à tour les grandes associations géoscientifiques du Canada,
joue un rôle clé au Conseil des gouverneurs du Centre de recherche
pour le développement international (CRDI) (Ottawa), crée et pilote
l’Association géoscientifique internationale pour le développement
du Tiers-Monde, laquelle compte maintenant plus de 1 500 membres dans 100 pays.

Le succès de Roger Blais est attribuable avant tout à son leadership,
à ses talents de visionnaire et à son sens aigu des innovations
technologiques, ainsi qu’aux idées qui les sous-tendent. Ainsi, après
avoir fondé et dirigé le Centre d’innovation industrielle de Montréal
(1980-1984), il regagne l’École polytechnique où il prend, entre
autres, la responsabilité du Service de recherche et de développement
coopératif (1984-1987), met en marche un programme de formation en innovation
et en entrepreneuriat (1981-1993) et crée un programme très populaire
de formation en technologie et concurrence internationale (1990-1994). En 1991,
il publie, avec Jean-Marie Toulouse, Entrepreneurship technologique – 21
cas de PME à succès
, un ouvrage devenu un classique dans le
domaine.

Au service des étudiants

À 75 ans passés, Roger Blais conserve son bureau à l’École
polytechnique et y est plus actif que jamais. Professeur émérite,
il encourage les étudiants de 1er cycle à se dépasser sans
cesse et à faire preuve de leadership, de manière à répondre
au Profil d’excellence De Vinci, programme qu’il a créé et coordonné
dès 1993 et qui leur ouvre les postes les plus intéressants sur
le marché du travail. Dans le même esprit, mais à l’échelle
de toute l’Université de Montréal, il aide les étudiants
à préparer des projets d’innovation, à rédiger leur
plan d’affaires et à créer leur propre entreprise. Parallèlement,
il poursuit des activités de recherche sur les configurations stratégiques
de l’innovation et sur l’entrepreneuriat. Naturellement, il prodigue des conseils
à nombre d’entreprises innovatrices et il mène, en collaboration
avec quelques collègues, une étude nationale sur l’entrepreneuriat
technologique, qu’il publie sous l’égide de l’Académie canadienne
du génie.

Une carrière aussi impressionnante vaut à Roger Blais de nombreux
témoignages de reconnaissance, des prix prestigieux et de hautes distinctions
honorifiques nationales et internationales. Ainsi, lors de la remise du prix
du fonds FCAR en 1999, un collègue dit de lui qu’il a été
et demeure un pionnier de la recherche, de l’innovation et des liens université-industrie
au Québec et au Canada. Roger Blais est le troisième à
recevoir cet honneur, après le chimiste Roger Gaudry et le sociologue
Fernand Dumont.

France Gagnon Pratte

Connu et reconnu non seulement à Québec et au Québec,
mais aussi outre-frontières, comme celui d’une femme ardente et généreuse
à l’esprit fonceur et au leadership incontestable, le nom de France Gagnon-Pratte est aujourd’hui indissociable de tout ce qui touche de près ou
de loin à la sauvegarde et à la protection du patrimoine québécois.

Élue en 1985 à la présidence du Conseil des monuments
et sites du Québec, organisme privé voué à la conservation
et à la mise en valeur du patrimoine québécois, cette battante
pour qui rien n’est impossible prend en charge dès l’année suivante
la revue Continuité, seule publication de langue française en
Amérique du Nord dédiée au patrimoine. Depuis, France Gagnon
Pratte, bénévole et mécène, n’a jamais cessé
de livrer combat sur combat pour protéger tout ce qui contribue à
la beauté et à la richesse de notre milieu de vie, maisons et
bâtiments industriels anciens, parcs et jardins, sites naturels. Plus
encore, pour consolider les assises financières du Conseil, elle crée
en 1997 la Fondation québécoise du patrimoine.

Sauvegarde du Vieux-Port et revitalisation de Place-Royale, à Québec,
sauvetage de l’Hôtel-Dieu, à Montréal, classement du site
de la chute Montmorency, protection du caractère patrimonial des plus
beaux villages du Québec avec, entre autres, le passage sous-fluvial
de la ligne électrique entre Deschambault et Lotbinière, préservation
de la Pointe-aux-Anglais, voisine du parc provincial du Bic, on ne compte plus
les causes soutenues ou suscitées par France Gagnon Pratte. Non seulement
les avis du Conseil sont-ils désormais incontournables au Québec
pour tout ce qui concerne le patrimoine, mais ils sont aussi respectés
et même sollicités à l’étranger.

Issue d’une famille de juristes où l’on était très attaché
aux beautés de Québec, France Gagnon Pratte a appris très
jeune le sens du mot patrimoine. Après l’obtention de baccalauréats
en art et en philosophie à l’Université Laval, elle se consacre
à l’éducation de ses deux filles pendant 18 ans. Après
quoi, elle se réinscrit à Laval en archéologie classique
et en histoire de l’art et obtient une maîtrise dans cette dernière
discipline en 1981.

Grâce à sa notoriété, France Gagnon Pratte peut
non seulement alerter l’opinion publique et tenter d’infléchir le cours
des choses, mais également discuter avec les autorités gouvernementales.
Elle n’hésite d’ailleurs pas à utiliser toutes les tribunes qui
s’offrent à elle pour rappeler à l’État québécois
« qu’il a le devoir de préserver notre patrimoine collectif et
de diriger la pensée sociale vers sa conservation ».

Pierre Bourgault

Investir tous les lieux de parole : voilà le fil conducteur qui traverse
les quelque 40 ans de vie publique de Pierre Bourgault. La langue, son principal
« outil de travail », il s’en est servi partout, toujours. Sur les
tribunes politiques, bien entendu, mais aussi, et peut-être surtout à
la radio, à la télévision, à l’université,
dans les colonnes des journaux, dans les pages d’une dizaine de livres, dans
une chanson célèbre (Entre deux joints, mise en musique
et popularisée par Robert Charlebois), et même au cinéma,
dans Leolo.

Pierre Bourgault a ressenti très tôt une forte envie de s’exprimer.
C’est à la station de radio CHLN, à Trois-Rivières, qu’il
fait ses débuts comme animateur. Puis ce sera Sherbrooke, Ottawa et Montréal.
Au début des années soixante, il fait un détour par la
télévision de Radio-Canada, où il est régisseur
durant trois ans. En parallèle, il s’illustre comme grand reporter à
La Presse.

La politique l’absorbe ensuite. De 1964 à 1968, il sera président
du Rassemblement pour l’indépendance nationale qu’il a contribué
à fonder. Il affine alors son talent d’orateur. Sur les tribunes, il
se révèle fougueux, éloquent, enlevant. On parle de son
« verbe de feu ». Il fascine. Mais son magnétisme, son propre
ascendant sur les foules, l’effraie parfois. Et en 1973, il abandonne une flamboyante
carrière politique durant laquelle il avait prononcé en moyenne
235 discours par année, dont plusieurs à l’extérieur du
Québec.

Pierre Bourgault revient au journalisme comme chroniqueur. Il distille ses
opinions fortes et originales, qui ne sont pas exclusivement politiques, dans
les grands journaux et magazines québécois et canadiens. En 1976,
le décrocheur est devenu professeur à l’Université du Québec
à Montréal, au Département des communications.

Pour lui, les Québécois souffrent dans leur rapport à
la langue. Ils ont cette difficulté de nommer, de dire les choses. Ce
flou de l’expression découle, selon Pierre Bourgault, d’une histoire
et d’une situation politique. « Le joual est une conséquence d’une
histoire vécue, faite de la Conquête et de la séparation
d’avec la France. » Cette langue de minoritaire, de colonisé, il
la fustige. Mais, précise-t-il, être colonisé, « ce
n’est pas grave en soi ». Ce qui est grave, estime-t-il, c’est « de
l’accepter et de ne pas travailler pour se débarrasser des conséquences
». Pierre Bourgault, lui, en refusant de se plier, est devenu l’un des
plus grands orateurs que le Québec ait connus.

Raymond Lévesque

Pour les Québécois, le nom de Raymond Lévesque évoque
d’abord et avant tout une chanson inoubliable : Quand les hommes vivront
d’amour
. Composée en 1956, devenue un succès en France par
les voix d’Eddie Constantine et de Cora Vaucaire, remise en vogue en 1974 après
que Félix Leclerc, Robert Charlebois et Gilles Vigneault l’eurent chantée
en chœur lors de la Superfrancofête, à Québec, elle
n’a cessé d’être reprise par de nouveaux interprètes et
fait partie des chansons immortelles du monde francophone.

Après avoir écrit « une centaine de chansons dans le style
de Charles Trenet », Raymond Lévesque commence à trouver
son propre style : une poésie du peuple, chargée tour à
tour de mélancolie, de colère et d’humour. En 1946, Fernand Robidoux,
chanteur de charme à la mode, remarque ses compositions, les intègre
à son tour de chant et l’encourage à être son propre interprète.
Initié ainsi aux arts d’interprétation, Raymond Lévesque
déborde bientôt de la chanson et fait en 1949 ses débuts
comme acteur à la radio, puis en 1952 à la télévision
de Radio-Canada. Il participe à la création de Zone de
Marcel Dubé, une des pièces les plus importantes du répertoire
québécois, qui lui vaut un prix d’interprétation.

En 1954, le chanteur-acteur traverse l’Atlantique et s’installe à Paris
pour cinq ans. Il est de toutes les boîtes à chansons aux côtés
de Jacques Brel, Guy Béart, Barbara, Jean Ferrat, Pierre Perret, etc.
À son retour au Québec, Lévesque fonde avec Clémence
Desrochers, Jean-Pierre Ferland, Claude Léveillée et Hervé
Brousseau, la boîte à chansons Les Bozos, un modèle pour
les nombreuses autres boîtes du genre qui voient le jour un peu partout
au Québec. À la même époque, il écrit un autre
de ses grands succès, Bozo les culottes, connu d’abord par la
voix de Pauline Julien.

Toujours marquée par une conscience sociale, son écriture prend
alors un tournant plus politique et plus engagé dans ses monologues.
« Il n’y a pas vraiment de fiction dans mon œuvre, explique-t-il,
à l’exception d’une petite part dans certains récits. Ma préoccupation
reste toujours la même : dénoncer les fausses valeurs, l’injustice,
le mensonge, la guerre, etc. ».

Devenu une des figures marquantes de la chanson francophone, Raymond Lévesque
trace tout de même un bilan modeste d’une carrière qu’il dit avoir
vécue au jour le jour.

Gilles Marcotte

Chez Gilles Marcotte, l’écriture, même dans ses œuvres de
fiction (Le Poids de Dieu, 1962 ; La Vie réelle, 1989),
découle d’un dialogue intense avec d’autres œuvres, d’autres auteurs.
Sous l’écrivain, il y a indiscutablement un grand lecteur.

Son travail incessant sur les œuvres d’ici lui a permis d’acquérir
une connaissance incomparable de notre littérature. C’est ainsi qu’il
produit au début des années soixante un premier recueil d’études
littéraires, Une littérature qui se fait, qui pose un des
jalons cruciaux dans l’étude de la littérature québécoise.

Venu au monde des lettres par la voie du journalisme – il a été
critique littéraire au Devoir, de 1949 à 1955, puis à
La Presse, de 1961 à 1966 –, Gilles Marcotte a 40 ans quand
il devient professeur au Département d’études françaises
de l’Université de Montréal. Il poursuit alors son interprétation
de cette « littérature qui se fait » dans Le Temps des poètes
(sa thèse de doctorat, publiée en 1969), Le Roman à
l’imparfait
(1976), et dans l’Anthologie de la littérature québécoise
(1978-1980) en quatre volumes, imposant ouvrage qu’il a dirigé.

Durant près de 30 ans, Gilles Marcotte forme des générations
de lettrés à qui il communique sa passion. « Si l’on enseigne,
c’est pour s’instruire », déclare-t-il. Selon plusieurs observateurs
avisés, Gilles Marcotte, par ses écrits et par les conférences
qu’il a données en France, aux États-Unis, au Brésil, en
Belgique, en Italie et en Angleterre, y est pour beaucoup dans la reconnaissance
internationale de la littérature québécoise. Mais la force
de l’institution littéraire québécoise suscite en lui une
certaine méfiance, comme du reste tout ce qui relève trop directement
du nationalisme ou d’une pensée idéologique : « À
trop vouloir promouvoir notre littérature, dit-il, on en vient à
élever le moindre petit livre au niveau d’une œuvre importante,
qu’il faudrait commenter à l’infini. » Il s’inscrit donc en faux
contre cette « perte de l’idée de grandeur » et aussi contre
une certaine « volonté d’autarcie » que manifeste la littérature
québécoise par rapport aux lettres françaises. « Moi,
je considère que Racine m’appartient en propre, autant qu’à n’importe
quel Français », affirme-t-il.

Colin Low

En 1945, Colin Low, jeune étudiant en arts, quitte le ranch familial
de Cardston, en Alberta, pour un emploi d’été comme dessinateur
auprès de Norman McLaren, à l’Office national du film (ONF). L’animation,
sa principale activité à son arrivée à l’ONF, prend
une importance croissante après un séjour d’un an à Stockholm,
en 1948-1949, séjour qui lui permet d’en étudier l’évolution
en Europe, en particulier en Tchécoslovaquie où se développent
des techniques révolutionnaires. Nourri par ces échanges, le jeune
cinéaste est nommé à son retour directeur du service de
l’animation de l’Office, qui connaît sous sa gouverne, de 1950 à
1963, une de ses périodes les plus productives.

Paradoxalement, c’est au cours de ce directorat que Colin Low se met au documentaire,
à commencer par Corral, qu’il réalise avec Wolf Koenig et qui
reçoit un prix au Festival de Venise en 1954. Viennent ensuite The
Jolifou Inn
(1955), Gold (1955) et City of Gold (1957). Ce
dernier film, une petite histoire de la ruée vers l’or constituée
de photos d’époque, remporte 21 prix, dont le Premier Prix du documentaire
à Cannes, en 1957.

Ses multiples champs d’intérêt le portent ensuite vers l’espace
pour Universe, un court métrage innovateur conçu en 1960
avec Roman Kroitor. Couronné de quelque 23 prix, ce mariage harmonieux
entre l’animation, la photographie et les effets spéciaux va servir à
l’entraînement des astronautes américains et inspirer directement
Stanley Kubrick, dont le célèbre 2001, l’Odyssée de
l’espace
emprunte à Low et Kroitor certains plans mémorables,
ainsi que le narrateur Douglas Rain, la voix de l’ordinateur HAL 9000.

De 1963 à 1967, Low travaille principalement à la réalisation
du labyrinthe, un pavillon thématique d’Expo 67 où sont présentées
des projections multi-écrans innovatrices. Par son insistance sur le
grand format et les prises de vue spectaculaires, In the Labyrinthe (1979),
réalisé à partir de cette expérience, devient le
point de départ du cinéma Imax, l’une des plus grandes réussites
du cinéma canadien et l’une des passions durables de Colin Low.

Étincelle fondamentale dans la naissance d’Imax, Colin Low sera au cœur
de cette révolution technologique en suggérant à ses collègues
artisans du multi-images de basculer l’image 70 mm sur le côté
et de l’agrandir pour obtenir un format véritablement géant.

Jacques Genest

Une remarquable contribution
à la recherche biomédicale

Le témoignage du docteur James C. Hunt, de la célèbre
Clinique Mayo, reflète la considérable envergure des activités
de recherche et d’enseignement de Jacques Genest. Ce dernier est d’ailleurs
unanimement considéré par les membres de la communauté
scientifique, tant québécoise qu’étrangère, comme
le Québécois ayant le plus contribué à l’avancement
de la recherche biomédicale au cours des 40 dernières années.
Pièce maîtresse d’une carrière jalonnée de succès
scientifiques, l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM)
représente l’œuvre à laquelle Jacques Genest demeure le plus
attaché. Il l’imagine, le conçoit et le fonde en y consacrant
quinze années d’efforts (1951-1967), puis il le dirigera jusqu’en 1984.

Faire fleurir la médecine

Parallèlement à ses démarches pour créer l’IRCM,
Jacques Genest obtient ses premières lettres de noblesse avec son équipe
du Département de recherche de l’Hôtel-Dieu de Montréal,
au début des années 50, dans le domaine de l’hypertension artérielle.
Ses succès font naître chez lui l’idée d’accroître
les communications et les échanges d’idées entre les chercheurs.
C’est ainsi que le Club de recherches cliniques (1959) voit le jour, organisme
qui rassemble les chercheurs cliniciens du Québec de toutes les disciplines
de la santé.

En 1951, le gouvernement du Québec invite Jacques Genest à faire
une enquête sur les grands centres médicaux et de recherche en
Europe. Le jeune médecin constate ainsi le retard scientifique et médical
du Québec. Entre autres, la Faculté de médecine de l’Université
de Montréal est menacée de perdre son accréditation. Le
conseil des gouverneurs de l’Université de Montréal demande alors
à Jacques Genest de présider un comité spécial des
affaires médicales. Des réformes sont faites et, trois ans plus
tard, la Faculté est sauvée. Cependant, à plus long terme,
il faut également assurer le développement de la recherche. Le
docteur Genest donne l’exemple en créant le Département de recherche
de l’Hôtel-Dieu en 1952 et en devenant le premier chercheur clinicien
salarié à temps plein.

Certes, Jacques Genest plaide la cause des chercheurs québécois
au Conseil de recherches médicales du Canada, principal organisme de
subventions dont il fait partie dès 1953 (jusqu’en 1976). Il fonde ainsi,
en 1963, le Conseil de la recherche en santé du Québec (qui deviendra
le Fonds de la recherche en santé du Québec en 1981). Le docteur
Genest anime une vaste opération de rattrapage. Il élabore un
concept original qui marie la recherche fondamentale et clinique, afin de hisser
la recherche biomédicale vers les sommets. C’est précisément
ce que parviennent à faire les équipes de l’IRCM. Celui-ci regroupe
actuellement plus de 400 chercheurs fondamentalistes et cliniciens, étudiants
et techniciens. Il constitue l’un des plus importants centres de recherche biomédicale
au Québec et au Canada. Ses liens, d’une part avec l’Université
de Montréal et l’Université McGill, d’autre part, avec l’Hôtel-Dieu
de Montréal, expliquent son caractère de carrefour scientifique
multidisciplinaire et de centre de santé.

Contrôler l’hypertension

Les résultats des études effectuées à l’IRCM et
leurs applications sont aussi importants que variés. Le docteur Genest
lui-même a réalisé des découvertes décisives
dans le domaine de l’hypertension artérielle, mettant notamment en lumière
les perturbations du sodium et de l’aldostérone, le rôle de l’angiotensine
II dans le contrôle de la sécrétion d’aldostérone,
la mesure de l’activité de rénine dans le plasma et son importance
dans le diagnostic de l’hypertension rénovasculaire ainsi que la nature
et le rôle du facteur natriurétique des oreillettes. De mortelle
qu’elle était, l’hypertension artérielle peut être maîtrisée
chez tous les patients, grâce aux nouveaux médicaments antihypertenseurs.

Cependant, Jacques Genest ne se contente pas de favoriser son domaine de recherche
: il invite des chercheurs d’autres disciplines à constituer des groupes
qui, à leur tour, acquièrent une renommée mondiale dans
des domaines comme l’artériosclérose, le cancer, le sida, la biologie
et la génétique moléculaire. Dès 1976, il intègre
à l’IRCM un centre de bioéthique dont le responsable est membre
à part entière du comité scientifique. Cette initiative
est absolument unique. Aujourd’hui, l’IRCM brille par la renommée de
ses chercheurs, mais surtout il fait figure de modèle d’organisation
moderne de recherche biomédicale dans le monde.

Fort de nombreux prix et distinctions, dont 12 doctorats honoris causa, et
des 700 articles et trois ouvrages qu’il a écrits, Jacques Genest s’inscrit
de plain-pied dans l’histoire des sciences et sans doute aussi dans l’Histoire,
avec un grand H, du Québec moderne. La formule qu’exprime à son
sujet le docteur Irvine Page, chercheur américain attaché à
la Cleveland Clinic et père de la recherche en hypertension artérielle,
s’applique bien à sa personnalité : « Jacques Genest, one
of our great. » C’est tout dire.

Melvin Charney

Artiste et architecte, théoricien et professeur, Melvin Charney construit
une œuvre ample et singulière qui intègre la sculpture, la
photographie, l’architecture, la peinture, l’installation et l’architecture
du paysage.

Conçue à la fois comme une réflexion sur la forme de la
ville et comme une œuvre d’art autonome, Les Maisons de la rue Sherbrooke,
qu’il a réalisée en 1976 à l’occasion des Jeux olympiques
de Montréal, devait connaître un rayonnement national et international.
Par la suite, les importantes réalisations éphémères
élaborées entre 1976 et 1986 dans différentes villes d’ici
et d’outre-frontières, et un impressionnant corpus d’œuvres exposées
dans des galeries et des musées, tant au pays qu’aux États-Unis
et en Europe, ont continué à attirer l’attention sur le parcours
de l’artiste.

Melvin Charney, qui a reçu sa formation à l’École d’art
et d’architecture de l’Université Yale, a également à son
crédit plusieurs réalisations d’art public, notamment le Monument
national pour les droits de la personne
, à Ottawa, Gratte-ciel,
cascades d’eau/rues, ruisseaux… une construction
, Place Berri, à
Montréal, et Le Jardin du Centre Canadien d’Architecture, devenu
au fil des ans un véritable jalon emblématique de la métropole.

Son œuvre tout entière est un vibrant éloge à la
fusion des disciplines et à l’essence des lieux. Progressivement, l’univers
artistique de Melvin Charney en est venu à constituer une véritable
somme qui expose avec une densité critique remarquable sa réflexion
profonde sur la « mémoire collective » et ses représentations.
Le fait qu’il lui ait été difficile de se faire reconnaître
dans son propre pays en exprimant un engagement artistique fondé sur
l’esprit du lieu a encouragé Melvin Charney à travailler à
l’étranger pour affirmer d’où il venait, « c’est-à-dire
d’un pays unique en Amérique du Nord ».

Son travail, souligné par de nombreux prix, dont celui du Berliner Kunstlerprogramme
en 1982, est devenu une référence incontournable, tant sur le
plan national qu’international. Il lui a aussi valu d’être le seul à
avoir représenté le Canada à la Biennale de Venise à
la fois comme artiste, en 1986, et comme architecte, en 2000. Conférencier
recherché dans les colloques internationaux et professeur respecté
à l’École d’architecture de l’Université de Montréal
où il a fondé puis dirigé pendant 15 ans l’Unité
d’architecture urbaine, il a su influencer une génération d’architectes
par cette pugnacité et cette générosité qui caractérisent
son œuvre.

Jacques de Champlain

Envers et contre tous

« J’ai failli abandonner », confie le professeur Jacques de Champlain
dans son laboratoire de l’Université de Montréal en évoquant
le début de sa carrière. En 1965, personne ne croit que le système
nerveux peut jouer un rôle dans l’hypertension artérielle. Une
telle idée paraît même extravagante. Pourtant, la démonstration
est claire : l’administration massive de sel à des rats provoque chez
ces animaux une augmentation de la pression artérielle associée
à une augmentation de la sécrétion de neurotransmetteurs
témoignant d’une hyperactivité du système nerveux sympathique.
Cependant, les spécialistes des maladies cardiovasculaires attribuent
plutôt au stress la réponse obtenue lors des expériences
de Jacques de Champlain. Ni le prestige ni la réputation du laboratoire
que dirige Julius Axelrod au National Institute of Mental Health, à Bethesda,
aux États-Unis, où travaille alors Jacques de Champlain, ne parviennent
à fléchir l’opposition générale. Certains collègues
suggèrent même au professeur Axelrod (avant son prix Nobel) de
se cantonner dans le domaine des neurosciences et d’éviter de s’aventurer
du côté de la cardiologie.

Les réticences dureront dix années. Aujourd’hui, tous les manuels
de physiologie énoncent sans réserve qu’il existe d’étroites
interrelations entre le système nerveux autonome et la régulation
de la tension artérielle. Les scientifiques du monde entier admettent
que Jacques de Champlain figure parmi les pionniers qui ont élaboré
ce nouveau concept. De plus, à l’examen du système cardiovasculaire,
les médecins ajoutent l’évaluation du système sympathique.
Que le lien cerveau-pression artérielle soit maintenant communément
admis au point d’être considéré comme une évidence
fait sourire Jacques de Champlain. À vrai dire, il perçoit dans
ce succès le triomphe d’une forme de pensée qui consiste à
tirer parti des connaissances de disciplines variées et qui s’efforce
de maintenir constant le lien entre la recherche fondamentale et la recherche
clinique. Il reconnaît être redevable de cet état d’esprit
au docteur Jacques Genest, auprès de qui il fait ses débuts comme
chercheur de 1962 à 1965.

En 1962, lors de ses études de troisième cycle, Jacques de Champlain
participe à des travaux au laboratoire de recherches cliniques de l’Hôtel-Dieu
de Montréal. Les résultats obtenus le conduisent à la publication
de nouvelles méthodes pour mesurer les taux de rénine et d’angiotensine
dans le plasma humain, ce qui permet de saisir leur signification dans diverses
pathologies, particulièrement dans l’hypertension artérielle.
Jacques de Champlain ne peut espérer meilleure préparation pour
ses futurs travaux. Un stage préalable au Laboratoire de neurologie de
l’Université de Montréal le prédisposera sans doute à
considérer que le système nerveux peut avoir une influence sur
le fonctionnement du système cardiovasculaire. À partir de 1968,
au Centre de recherches en sciences neurologiques du Département de physiologie
de l’Université de Montréal, ainsi qu’au Centre de recherches
de l’Hôpital du Sacré-Cœur, Jacques de Champlain tente alors
de démontrer ce lien et de mettre en évidence les divers modes
d’interaction et leurs effets sur la régulation de la pression artérielle,
la fréquence cardiaque et les fonctions du cœur.

Jacques de Champlain reconnaît que ses travaux sont jalonnés de
succès mais aussi de revers. « J’ai souvent appris davantage d’hypothèses
que ne confirmaient pas les expériences de laboratoire », se plaît-il
à souligner. À l’exemple du docteur Axelrod, il puise une forme
de stimulation dans ses échecs. « Ils conduisent parfois à
d’éclatantes découvertes », précise-t-il. Des résultats
inattendus lui permettent, entre autres, de démontrer l’existence d’une
hyperactivité du système nerveux sympathique dans plusieurs modèles
d’hypertension artérielle, notamment chez 40 p.100 des patients souffrant
d’hypertension essentielle.

Cependant, Jacques de Champlain ne se contente pas d’accumuler des données
scientifiques et d’accroître le nombre de ses publications. Il réussit
à intégrer les résultats de ses travaux de laboratoire
à ceux qui sont tirés d’observations auprès de sujets hypertendus.
Cela l’amène alors à proposer des méthodes de traitement
et de prévention plus rationnelles de l’hypertension artérielle.
Par exemple, ses études permettent de démontrer l’effet bénéfique
de l’exercice physique chez les patients modérément hypertendus.

La création du Groupe de recherche
sur le système nerveux autonome

En 1987, Jacques de Champlain crée le Groupe de recherche sur le système
nerveux autonome (GRSNA). Celui-ci comprend 29 chercheurs répartis entre
l’Hôpital du Sacré-Cœur, l’Institut de cardiologie, le Centre
hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), divers départements
des facultés de médecine et de pharmacie ainsi que le Département
d’éducation physique de l’Université de Montréal. Il compte
également une dizaine de membres associés venant d’autres universités
canadiennes. L’appui financier annuel, de 6 millions de dollars, en fait l’un
des plus importants groupes de recherche de l’Université de Montréal.
Sans doute faut-il souligner le rôle d’éducateur de Jacques de
Champlain qui formera une génération de chercheurs cliniciens
et fondamentalistes. Ceux-ci mèneront leur propre carrière dans
des universités ou dans des laboratoires biomédicaux où
ils sont considérés comme des experts. Ainsi, le chercheur éprouve
la profonde satisfaction de voir son œuvre se poursuivre.

Actuellement, Jacques de Champlain continue ses recherches. Il vient d’amorcer
une série d’études sur les antioxydants, molécules qui
ont la propriété de neutraliser les effets destructeurs des radicaux
libres. Comme la majorité des antihypertenseurs sont dotés de
propriétés antioxydantes, il espère pouvoir vérifier
l’hypothèse selon laquelle en réduisant l’action toxique des radicaux
libres sur les systèmes nerveux et cardiovasculaire, on peut prévenir
les complications associées à l’hypertension artérielle.
Certes, la perspective relève de la spéculation. Toutefois, personne
aujourd’hui n’oserait la qualifier d’extravagante.

Stephen Hanessian

Sur l’écran de l’ordinateur de Stephen Hanessian, du Département
de chimie de l’Université de Montréal, apparaît une structure
moléculaire : un carré, un pentagone, des liaisons hydrogène…
Il s’agit de la représentation en trois dimensions d’un antibiotique.
Peut-être ce produit existe-t-il partiellement à l’état
naturel ou bien en quantité insuffisante pour répondre à
des besoins de santé publique… Quoi qu’il en soit, le chercheur
se demande comment produire une molécule analogue. Comment en faire la
synthèse? Tout d’abord, par quel élément commencer? C’est
tout un art.

Stephen Hanessian admet bien vite aussi que la nature demeure pour lui un grand
modèle, qu’il se borne à copier ou dont il s’inspire. « 
Impossible de rivaliser avec une créatrice qui compte une telle…
expérience! », déplore-t-il, non sans une pointe d’humour.
Cela ne l’empêchera guère toutefois de synthétiser totalement
de nombreuses molécules aux propriétés médicales
très recherchées.

Un architecte du vivant

Aussitôt après l’obtention de son doctorat en chimie organique
de l’Ohio State University, en 1960, Stephen Hanessian participe, pendant sept
années, à des travaux de recherche sur la chimie des produits
naturels dans les laboratoires de la compagnie Parke-Davis à Ann Arbor,
au Michigan. L’expérience ainsi acquise au sein d’un tel établissement
facilitera les relations de partenariat que le chercheur saura entretenir entre
l’université et l’industrie.

En 1968, l’Université de Montréal engage Stephen Hanessian comme
professeur. Enseignant et chercheur de grande qualité, il élabore
des concepts originaux qui conduisent à la synthèse de molécules
complexes aux propriétés pharmaceutiques très prisées
: antibiotiques, antiviraux, antileucémiques. L’ampleur et la diversité
des activités qu’il mène de front le conduisent à mettre
sur pied un groupe qui réunit aujourd’hui 30 chercheurs. Depuis 1980,
Stephen Hanessian est titulaire de la Chaire McConnell, à l’Université
de Montréal et, depuis 1990, de la Chaire en chimie médicinale
du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CNRSG) du
Canada, qui compte plusieurs partenaires industriels.

Stephen Hanessian compare volontiers ses activités à celles d’un
architecte. Ses méthodes d’analyse et de synthèse tirent leur
originalité, leur attrait, leur efficacité et leur fécondité
de la liberté qu’elles donnent au concepteur de choisir les stratégies,
les plans d’action et les réactifs de manière à laisser
se manifester son propre tempérament. C’est de cette façon que
Stephen Hanessian permet à de nombreuses entreprises pharmaceutiques
de mettre au point des médicaments efficaces et commercialement réalisables.
De tels succès lui assurent, depuis plus d’une vingtaine d’années,
une estime et une notoriété internationales.

Une méthode personnalisée

La méthode Chiron se trouve à l’origine des premiers succès
du professeur Hanessian dans le domaine de la synthèse en chimie organique.
Elle consiste principalement à prédire, à partir de l’observation
et de l’analyse de la structure stéréochimique de composants organiques,
un plan de synthèse logique. Un logiciel du même nom assure la
transposition informatique. Cet outil interactif est destiné à
ouvrir aux chimistes les voies les plus susceptibles de les conduire à
des synthèses aussi élégantes qu’économiques. Car,
ce qui passionne Stephen Hanessian, c’est la manière d’effectuer la synthèse
des molécules avec tout ce que cette entreprise comporte de stimulations
intellectuelles et esthétiques, malgré les contraintes commerciales
et techniques. Il existe sans doute mille façons de parvenir à
synthétiser une substance chimique, mais les stratégies qu’adopte
Stephen Hanessian ont un style qui lui est propre.

Les synthèses qui feront la célébrité du scientifique
sont fondées sur l’emploi de produits de démarrage particuliers
: des énantiomères purs encore appelés des « énantiopurs
 ». Stephen Hanessian a tout d’abord l’idée d’exploiter les propriétés
stéréochimiques des hydrates de carbone comme produits de démarrage.
Il parvient ainsi à synthétiser une pléiade de substances
naturelles, notamment de nouveaux agents médicaux : antibiotiques, antiviraux,
anticancéreux. Il étend ensuite la gamme des composés susceptibles
d’amorcer des synthèses; elle comprend, par exemple, les acides aminés
et les terpènes.

D’une façon générale, la méthode de Stephen Hanessian
permet de jeter un pont entre la chimie et la biologie. Et justement, le chercheur
a longtemps été l’un des rares chimistes qui puissent allier des
connaissances de pointe en ce qui concerne la chimie à une bonne compréhension
des phénomènes biologiques. D’où l’immense intérêt
que lui témoignent les compagnies pharmaceutiques, pour lesquelles il
demeure un précieux consultant.

Chercheur prolifique, Stephen Hanessian compte à son actif plus de 400
articles scientifiques et 3 monographies. Il est également titulaire
de 28 brevets. De nombreux prix jalonnent sa carrière dont la Personnalité
de l’année par le journal La Presse (1996) et deux doctorats honoris
causa
de l’Université de Sienne, en Italie, et de l’Université
de Moncton, au Nouveau-Brunswick (2001).

Depuis le début de sa carrière, Stephen Hanessian explique sans
relâche ses méthodes et les perfectionne. Ainsi peut-il afficher
avec fierté, sur les murs de son laboratoire, la liste des quelque 250
étudiants venus travailler avec lui et des postes qu’ils occupent maintenant
dans des établissements universitaires ou des entreprises industrielles
partout au monde : « Quoique peu d’événements soient aussi
stimulants qu’une découverte scientifique, commente-t-il, ma plus grande
joie est de voir mes collègues s’épanouir et exceller dans leur
carrière personnelle. »

Henry Mintzberg

Une nouvelle conception
de la gestion

« On ne peut pas former des gestionnaires dans une salle de classe! Les
programmes de MBA engendrent une néo-aristocratie composée de
gens qui se croient permis de diriger d’importantes sociétés simplement
parce qu’ils ont fait deux ans d’études », affirme Henry Mintzberg,
lui qui enseigne la gestion depuis près de 30 ans à l’Université
McGill où il est titulaire de la prestigieuse chaire Cleghorn à
la Faculté d’administration. S’il n’en tenait qu’à lui, il proscrirait
l’enseignement de la gestion à ceux qui n’auraient pas d’abord acquis
une expérience valable de manager au sein d’une entreprise et une formation
dans au moins une autre discipline (droit, génie, sciences politiques,
etc.) assortie d’une solide culture générale. Cette position radicale
paraît provocatrice de la part d’un professeur. Or, les théoriciens,
les gestionnaires et les dirigeants de grandes compagnies s’entendent pour dire
que les observations et les conclusions d’Henry Mintzberg ont littéralement
ébranlé les concepts fondamentaux de la gestion et sont, aujourd’hui,
devenues des références.

Des recherches étonnantes

Diplômé en génie mécanique de l’Université
McGill en 1961, Henry Mintzberg travaille au Canadien National (1961-1963) avant
de revenir aux études pour obtenir un doctorat de la Sloan School of
Management du Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1968. Or, il faudra
attendre jusqu’en 1973 pour que l’éditeur Harper & Row publie The
Nature of Managerial Work
, premier ouvrage d’Henry Mintzberg. Traduit et
publié en français en 1984 sous le titre : Le manager au quotidien,
ce livre marque l’histoire de la gestion. Vendu à plus de 100 000 exemplaires,
il est aussi disponible en italien, en danois, en espagnol, en suédois,
en portugais, en japonais et même en chinois!

Henry Mintzberg présente dans cet ouvrage les conclusions d’une étude
fondée sur l’observation directe du travail quotidien de cinq grands
dirigeants. Ses observations montrent que le travail du gestionnaire, loin de
se ramener à une série de tâches bien ordonnées,
est fragmenté, changeant et essentiellement déterminé par
toutes sortes de sollicitations provenant tant de l’intérieur de l’entreprise
que du milieu externe. De plus, elles révèlent que le dirigeant
passe plus des deux tiers de son temps à parler et à écouter
dans une situation où il est le point de convergence de nombreuses catégories
d’interlocuteurs : supérieurs, pairs, collaborateurs, subordonnés,
etc. À la gestion considérée jusqu’alors comme un mode
d’action rationnel s’appuyant sur des normes idéales, Henry Mintzberg
substitue une description du travail du gestionnaire et, par là, modifie
du tout au tout la perception du bon fonctionnement d’une entreprise.

Henry Mintzberg s’intéresse ensuite aux stratégies dans les entreprises
et révèle, là encore, que les stratégies créatives
ne sont pas élaborées de façon analytique et cérébrale.
Elles émergent, au contraire, de l’interaction de nombreux collaborateurs,
dont ceux qui ont une longue expérience de l’entreprise et qui sont,
en outre, profondément engagés envers elle.
Véritable anthropologue des organisations, Henry Mintzberg privilégie
une approche qualitative et descriptive. En ce sens, il enrichit et réhabilite
une forme de pensée qui fait appel au jugement et à l’intuition.
La méthode qu’il a mise au point est désormais connue sous le
nom de l’« approche Mintzberg ».

L’enseignement et les récompenses

Principal architecte du programme commun de doctorat en administration, donné
par les quatre universités montréalaises, Henry Mintzberg contribue
à faire reconnaître Montréal comme un des plus importants
centres de recherche sur la stratégie en raison du grand nombre et de
la qualité des publications produites par ses établissements universitaires.
Il prend part à une refonte complète de l’enseignement de la gestion
à l’occasion de la mise sur pied d’un programme de maîtrise international
actuellement donné dans les écoles d’administration les plus prestigieuses
de cinq pays : le Canada, l’Angleterre, la France, l’Inde et le Japon. Henry
Mintzberg est aussi professeur d’organisation à l’Institut européen
d’administration des affaires (INSEAD), en France.

Premier membre d’une faculté d’administration à être nommé
à la Société royale du Canada et auteur d’une centaine
d’articles et de onze ouvrages, Henry Mintzberg remporte le prix McKinsey pour
le meilleur article dans la Harvard Business Review, en 1975, et le second
prix, en 1987. Il est membre de l’International Academy of Management (1985),
de l’Academy of Management (1987) et de la World Academy of Productivity Sciences
(1995). Douze universités lui ont décerné un doctorat honoris
causa : Venise, Lund, Lausanne, Montréal, Genève, Liège,
Simon Fraser, Ghent, Lancaster, Paris IX et Concordia. Son ouvrage intitulé
: The Rise and Fall of Strategic Planning (1994) remporte en 2000 le
prix George R. Terry, décerné par l’Academy of Management. Les
études actuelles d’Henry Mintzberg s’attaquent à des secteurs
névralgiques : l’organisation des soins de santé et les modes
de gestion du gouvernement.

Henry Mintzberg adopte souvent des points de vue qui vont à contre-courant
des conceptions communément admises, mais son anticonformisme est le
propre d’une attitude scientifique. Partant de l’observation et de la mise en
corrélation des faits, il rend intelligibles les phénomènes
et les éclaire grâce à ses analyses et à ses synthèses.
Dès lors, il justifie pleinement la qualité de science attribuée
à la gestion. Ses théories, qui paraissaient au départ
erronées et provocatrices, sont considérées aujourd’hui
comme évidentes.

Michel Lessard

Engagé à l’été 1969 par le ministère des
Affaires indiennes et du Nord canadien pour effectuer des fouilles dans l’est
du Canada, Michel Lessard est encore un jeune étudiant en histoire et
anthropologie qui rêve de s’envoler pour le Mexique à la découverte
des cultures précolombiennes. Mais cet été-là, il
réalise que l’aventure archéologique peut être tout aussi
emballante ici même. « Ce premier contact avec des objets qui éclairent
notre provenance a été déterminant. En travaillant par
la suite sur différents sites, cette fois en sol québécois,
je me suis rendu compte de la somme de travail qu’il y avait à abattre
chez nous pour remonter aux origines », se remémore-t-il.

Pour durer, nous dit Michel Lessard aussi bien dans son enseignement au Département
d’histoire de l’art et à la maîtrise en muséologie, à
l’Université du Québec à Montréal, que dans ses
ouvrages exceptionnels consacrés au patrimoine, nous devons constamment
revenir aux sources de notre identité. Et pour celui qui se définit
d’abord et avant tout comme un communicateur culturel, la façon la plus
facile d’y parvenir, « c’est de permettre aux Québécoises
et aux Québécois d’entrer en contact avec les strates culturelles
qui ont modelé ce pays toujours en devenir, c’est-à-dire la France,
l’Angleterre et les États-Unis ».

Être de ferveur et de vision qui se double d’un homme de synthèse
et d’un merveilleux vulgarisateur, Michel Lessard ne cesse de véhiculer
ce message depuis près de 30 ans à travers la soixantaine de documents
audiovisuels auxquels il a contribué pour Radio-Canada et pour l’Office
national du film avec les meilleurs réalisateurs du pays, Fernand Dansereau,
Iolande Rossignol, François Brault, Jean-Claude Labrecque, Guy Dufaux,
Jean Pierre Lefebvre et, plus récemment, avec ceux de la nouvelle génération.

Ce souci pédagogique est aussi à la source des innombrables articles
et d’une quinzaine d’ouvrages de vulgarisation portant sur la richesse de notre
patrimoine culturel ainsi que sur la culture matérielle traditionnelle
et industrielle du Québec. C’est en effet le souci de fournir à
ses élèves des outils adéquats pour enseigner l’histoire
du Québec à partir d’objets qui l’amène à la publication
d’un premier ouvrage en 1971, l’Encyclopédie des antiquités du
Québec. L’année suivante, il enchaîne avec l’Encyclopédie
de la maison québécoise. Suivront d’autres contributions majeures
: L’Art traditionnel au Québec (1975), Les Livernois, photographes
(1987), L’Île d’Orléans (1998), Meubles anciens du Québec
(1999).

Aujourd’hui encore, Michel Lessard continue son précieux travail d’archéologie
de l’âme et de la mémoire collectives qu’il a amorcé dans
la foi et le dynamisme de ses 20 ans.

François Morel

Compositeur, pianiste, chef d’orchestre et pédagogue recherché,
François Morel est l’un de nos plus éminents représentants
dans le domaine de la musique contemporaine. Jouées chez nous comme dans
les grandes villes d’Europe, ainsi qu’en Russie, au Japon, en Chine et aux États-Unis,
sous la direction des chefs les plus réputés tels Monteux, Ozawa,
Metha et Abbado, ses œuvres portent en elles la vision poétique
de cet alchimiste des couleurs et des textures.

Sa musique, qu’il préfère qualifier de « musique classique
du XXe siècle » ou encore de « musique de concert
de tradition occidentale », s’alimente d’ailleurs fréquemment des
recueils des poètes québécois des années soixante,
par exemple Sauf-Conduits, de Wilfrid Lemoyne, dont le compositeur s’est
inspiré pour définir l’atmosphère de Et le crépuscule…
se trouva libre
. Depuis Antiphonie – dont la création
en 1953 sous la direction de Leopold Stokowski à Carnegie Hall, lors
d’un concert de musique canadienne, marqua le début officiel de sa carrière
de compositeur –, François Morel a écrit une cinquantaine
d’œuvres, musique de chambre, musique d’orchestre, musique pour clavier,
musique pour harmonie, qui ont établi sa réputation.

Compositeur et chef d’orchestre pigiste, il a travaillé pendant plus
de 25 ans pour la Société Radio-Canada ; une collaboration qui
l’a amené à créer la musique de plusieurs séries
d’émissions et plus d’une centaine de musiques de scène pour des
téléthéâtres. « Le travail alimentaire m’a permis
de vivre sans être dépendant des subventions. En plus, il m’a évité
le piège de la tour d’ivoire et permis un contact enrichissant avec les
musiciens et musiciennes à qui je devais constamment penser, tout en
servant à la fois le texte et la vision du réalisateur. »

François Morel, qui se qualifie de fonceur, espère avoir légué
en héritage aux jeunes générations de musiciens et de musiciennes
la passion, le doute et le métier. « Un métier, dit-il, qui
mérite d’être bien fait et qui doit se doubler d’une vision réaliste.
Ce genre de musique a peut-être deux millions d’adeptes dans le monde,
mais c’est pour eux que l’on crée comme Bach créait il y a trois
cents ans pour une poignée de mélomanes, tandis que le grand public
ne le comprenait guère, quand il n’ignorait pas tout simplement son existence.
L’important, c’est de croire en soi et en son œuvre… et de persévérer
! »

Monique Bosco

Forte et singulière, intense et habitée de personnages qui portent
en eux leur poids de vie, l’œuvre de Monique Bosco fait entendre une voix
unique et essentielle venue enrichir les lettres québécoises d’une
authentique quête de la parole à travers une vision universelle
de la condition humaine. Elle exprime la difficulté de vivre en mettant
en scène des personnages dont le destin, si ancré soit-il dans
la réalité québécoise, nous ramène aux grandes
tragédies grecques qu’elle transpose dans des situations contemporaines
(New Medea, 1974 ; Portrait de Zeus peint par Minerve, 1982),
aux origines juives de l’auteure et aux figures de la Bible (La Femme de
Loth
, 1970) « où, dit l’auteure, je puise mes histoires pour
m’éviter de raconter les miennes ».

Dans ce Québec dont elle a fait à 21 ans son pays d’adoption
et d’écriture, Monique Bosco dit avoir trouvé une grande ouverture
d’esprit et des structures beaucoup moins contraignantes qu’en France. «
Quoi qu’on dise sur l’enfermement du Québec des années cinquante,
j’y ai trouvé, moi, des gens curieux, avides de s’ouvrir au monde »,
souligne l’écrivaine. Devenue professeure titulaire à l’Université
de Montréal, elle prend la succession du père Ernest Gagnon, fondateur
du cours de création littéraire.

Pour certains, l’institution doit à cette femme généreuse
et profondément engagée l’essentiel de ce qui s’est réalisé
dans ce domaine par la suite. Comme pionnière de la modernité
dans la littérature québécoise, Monique Bosco a non seulement
soutenu et encouragé les espoirs créateurs de ceux et celles qui
se sont imposés comme des figures dominantes, mais elle a aussi contribué
à l’émergence de la parole des femmes, tant par la trame de son
œuvre que par son enseignement qui porte, entre autres sujets, sur la création
au féminin. « Ici comme ailleurs, constate-t-elle, l’écriture
des femmes n’est pas assujettie aux canons littéraires. Elles osent aller
dans tous les sens, mélanger la fiction et le drame, imposer leur propre
façon de dire et de faire. C’est ce qui constitue leur force mais qui,
en même temps, rend ardue leur reconnaissance littéraire. »

Consciente que les œuvres qui comptent à ses yeux ne sont pas préfabriquées
mais émergent du plus profond de l’inconscient, Monique Bosco s’insurge
contre l’entêtement de certains critiques à parler des romans de
femmes comme autant d’autobiographies, alors qu’il s’agit plutôt, selon
elle, d’autoportraits romancés.

Jacques Giraldeau

Pénétrer dans l’œuvre de Jacques Giraldeau, c’est suivre
notre évolution culturelle à travers le regard lucide et subtil
d’un homme en constante recherche qui consigne sur pellicule les grandes étapes
de l’art moderne au Québec en s’interrogeant sans cesse sur le rapport
qu’entretient le créateur avec le public.

Honoré au prestigieux Festival international du film sur l’art où
l’on couronnait, en 1995, l’ensemble de son œuvre, Jacques Giraldeau a
inscrit à notre répertoire cinématographique plus de 165
courts, moyens et longs métrages nourris par la quête d’un humaniste
à l’affût de signes révélateurs de la société
québécoise. Sa filmographie témoigne des grands moments
de notre histoire, du début de la Révolution tranquille à
la fin du XXe siècle, à travers le prisme de l’art contemporain
sans jamais faire fi du contexte social dans lequel il évolue.

Jacques Giraldeau découvre le cinéma à 13 ans. Son ravissement
est tel que, quelque dix ans plus tard, alors qu’il achève des études
en philosophie et en sociologie à l’Université de Montréal,
il fonde, avec son confrère Jacques Parent, le premier ciné-club
au Québec. Membre fondateur de la Commission étudiante du cinéma,
de l’Association professionnelle des cinéastes et de la Cinémathèque
québécoise, Jacques Giraldeau sera également rédacteur
à la revue Découpages et critique au journal Le Front
ouvrier
.

Parallèlement aux combats qu’il mène alors contre la censure,
pour l’essor du cinéma québécois et la liberté des
cinéastes indépendants, Jacques Giraldeau promène l’œil
de sa caméra partout au Québec. Parce que ses films sont principalement
axés sur les arts visuels, on n’a pas toujours saisi qu’il parlait du
Québec autant qu’Arthur Lamothe, Michel Brault et Pierre Perrault, par
exemple.

En 1964, Jacques Giraldeau – qui s’adonne depuis peu mais passionnément
à la peinture et à la gravure – fixe sur pellicule les images
et les turbulences du premier Symposium de sculpture en Amérique du Nord,
tenu sur le mont Royal. La Forme des choses sera suivi quatre ans plus
tard par Les Fleurs, c’est pour Rosemont et Bozarts, premiers
jalons d’une réflexion cinématographique originale et féconde
qui constitue, au fil de quatre décennies, un témoignage sur la
situation des beaux-arts au Québec où sont mis à contribution
près de 200 de nos artistes.

Jacques Giraldeau, cet « infatigable chercheur d’art », comme le
décrit Marc Favreau, nous donne à voir une œuvre unique et
essentielle pour le Québec en nous racontant une histoire qui laisse
des traces dans la tête.

Charles Gagnon

Peintre et photographe, Charles Gagnon aborde ces deux médiums de façon
très différente et ce n’est que depuis peu qu’il les lie dans
ses créations. Si la photographie répond à son besoin de
comprendre le monde, la peinture lui permet de s’exprimer. « Photographier,
pour moi, c’est percevoir ; peindre, c’est concevoir. » Essentiellement
guidée par une réflexion sur la manière dont nous appréhendons
le monde, sa quête artistique nous a donné une œuvre forte,
d’une vigueur constante, qui comprend un imposant corpus de tableaux et de photographies,
des travaux cinématographiques et des créations sonores.

À 21 ans, Charles Gagnon quitte son emploi pour s’installer à
New York où il séjournera de 1955 à 1960. Pendant ces cinq
ans, il étudie à Parsons, à la New York School of Design,
à la New York University et à la Art Students League. Ce séjour
lui permet de côtoyer l’art des expressionnistes abstraits alors à
son apogée. C’est à ce moment également que lui est révélée
la richesse de l’art égyptien et mésopotamien. Il se découvre
de grandes affinités avec les mystères, les signes et les hiéroglyphes
qui caractérisent les deux cultures. Ces langages codés auront
d’ailleurs une forte incidence sur toute son œuvre picturale, tout comme
la redécouverte de la nature, à la faveur de son retour au pays,
provoque une densification de son vocabulaire pictural. Ses compositions se
dépouillent et les champs de couleurs y prennent plus d’importance.

Les tableaux réalisés à partir de la seconde moitié
des années soixante, notamment des séries intitulées Espace
Écran, Cassation
, jusqu’à États et Conditions
(1990-1992), donnent la mesure véritable du talent et de la virtuosité
de l’artiste. Ses compositions s’articulent dès lors selon des axes autour
desquels gravitent des champs de couleurs formés par la juxtaposition
serrée de riches et larges coups de pinceaux, ponctués d’éclaboussures
et de dégouttements distribués sur la surface entière comme
au hasard. Elles tiennent toutefois, même dans ses monochromes, d’une
minutieuse architecture. Les chiffres, les lettres et les mots qui flottent
sur les champs colorés témoignent eux aussi d’une mise en œuvre
extrêmement orchestrée et tout à fait délibérée.

Deux importantes rétrospectives ont été consacrées
à son œuvre : l’une, intitulée Charles Gagnon, œuvres/works
1956-1978
, présentée à Montréal, Ottawa, Vancouver,
Toronto et Winnipeg par le Musée des beaux-arts de Montréal en
1978-1979 ; l’autre, il y a quelques mois, réalisée par le Musée
d’art contemporain. Ses photographies ont aussi fait l’objet d’une exposition,
Observations, au Musée du Québec en 1998.

Charles R. Scriver

Que ce soit au Québec, aux États-Unis, au Japon ou dans le reste
du monde, Charles R. Scriver inspire admiration et respect pour sa contribution
exceptionnelle à l’avancement de la génétique humaine.
Certaines fonctions qu’il assume au long de sa carrière, comme la présidence
de l’American Society of Human Genetics, sont des plus élevées
dans sa profession. Il fait aussi partie à un moment du conseil d’administration
du Howard Hughes Medical Institute, où son influence sera déterminante
pour la mise sur pied du Human Genome Program.

En 1955, un doctorat couronne les études de médecine de Charles
R. Scriver à l’Université McGill. Après une année
d’internat et de résidence à l’Hôpital Royal Victoria et
un stage en pédiatrie à l’Hôpital de Montréal pour
enfants, il se spécialise en pédiatrie à Boston. Bénéficiaire
de la bourse McLaughlin, il poursuit alors des études postdoctorales
à Londres. C’est à cet endroit qu’il s’initie à la chromatographie
des acides aminés, technique dont ses recherches vont tirer profit dès
son retour à Montréal comme résident-chef (pédiatre)
à l’Hôpital de Montréal pour enfants.

Sus au rachitisme

Les principaux travaux de Charles R. Scriver portent sur les maladies métaboliques
familiales, dites « enzymatiques », sur le rachitisme, la thalassémie
et la maladie de Tay-Sachs. Il découvre, nomme et décrit plus
de dix affections du type mendélien, dont le syndrome de dépendance
à la vitamine D, transmis sur le mode autosomique récessif, et
la tyrosinémie héréditaire du type I. Ses découvertes
donnent lieu à une cinquantaine d’entrées nouvelles dans le célèbre
répertoire McKusick : Mendelian Inheritance in Man. De plus, il
rédige 23 des articles constituant la Birth Defects Encyclopedia (1990).
Charles R. Scriver évoque en termes simples cette époque pendant
laquelle, à la suite de patientes observations et d’analyses cliniques,
il parvient à dépister certaines anomalies rénales associées
au rachitisme symptomatique de l’avitaminose D. En ce domaine, l’un de ses mérites,
et non des moindres, est d’avoir attiré l’attention de la communauté
scientifique sur l’influence commune des gènes et des facteurs environnementaux
dans le maintien de la santé. Il semble presque nostalgique en se rappelant
l’impact de ses premières conclusions, soit une spectaculaire régression
du taux de rachitisme infantile.

On doit également au docteur Scriver l’amélioration des programmes
de dépistage génétique et la généralisation
des études de biologie humaine et de génétique dans les
écoles secondaires. Mentionnons aussi la création, en collaboration
avec Carole Clow, Monique Bégin et Arnold Steinberg, d’une banque canadienne
d’aliments répondant à des besoins précis d’enfants souffrant
de maladies métaboliques héréditaires, ainsi que la mise
sur pied d’organismes reconnus, tel, avec M. Gérard Bouchard, de l’Institut
interuniversitaire de recherche sur les populations (IREP), où la génétique
s’intègre tout naturellement aux programmes d’études historiques
et sociales. De plus, depuis 1969, il existe au Québec un organisme de
consultation, de diagnostic et de traitement des maladies métaboliques
héréditaires, dont Charles R. Scriver est, avec Claude Laberge,
l’un des principaux fondateurs et demeure vice-président. Il s’agit du
Réseau de médecine génétique du Québec, dont
s’inspirent plusieurs pays étrangers et grâce auquel le docteur
Jean Dussault arrivera à assurer le dépistage précoce de
l’hypothyroïdie congénitale, maladie dont le traitement a d’ailleurs
été mis au point au Québec.

Parmi les grands de sa profession

Charles R. Scriver s’est acquis une solide réputation internationale
en abordant tous les secteurs de sa discipline, de la génétique
moléculaire à la génétique des populations, en passant
par la biochimie, l’épidémiologie et la nutrition. Le sérieux,
l’envergure et le rayonnement international de ses travaux l’ont amené
à effectuer de multiples séjours, à titre de conférencier
ou de professeur invité, tant dans les universités canadiennes
et américaines que dans les plus prestigieux établissements de
Pologne, d’Angleterre, de France, d’Irlande, du Japon, de Chine, d’Israël
et d’Australie.

Parmi les nombreuses distinctions de Charles R. Scriver, mentionnons sa nomination,
en 1993, comme Fellow de la Royal Society (London), comme membre honoraire du
Royal College of Physicians of Ireland : il est le quatrième Canadien
à recevoir cet honneur en 350 ans! De plus, en 1994-1995, il devient
le quatrième Canadien à présider l’American Pediatric Society
en 108 ans! Il remporte également comme rédacteur en chef, avec
trois autres rédacteurs et l’éditeur, le prix de l’American Medical
Writer’s Association pour le meilleur livre de médecine publié
en 1994-1995, soit la 7e édition de son ouvrage intitulé
The Metabolic and Molecular Bases of Inherited Disease. Récemment,
Charles R. Scriver a mérité le Querci Prize of the Maria Vilma
and Bianca Querci Foundation of Genoa (Italie), pour la personne ayant le plus
contribué à l’avancement de la recherche concernant la prévention
et le traitement des maladies infantiles.

Ayant quitté depuis peu son poste de directeur du DeBelle Laboratory
for Biochemical Genetics, institut de recherche affilié à l’Université
McGill et à l’Hôpital de Montréal pour enfants, Charles
R. Scriver continue d’enseigner la pédiatrie et la biologie à
l’Université McGill, où il est titulaire de la Chaire Alva en
génétique humaine. Généticien de tête et humaniste,
Charles R. Scriver reçoit en septembre 2001 le Henry Fiesen Award. Cet
honneur récompense un scientifique canadien ayant fait sa marque dans
le développement de la recherche biomédicale, aux niveaux local,
national et international. Le chercheur est également intronisé
en octobre 2001 au Hall of Fame médical canadien, en plus de l’octroi
du Award of Excellence in Human Genetics Education de l’American Society of
Human Genetics.

John J. Jonas

« J’ai vécu 55 années de ma vie autour de la rue University…
sur environ 300 m2 », plaisante le professeur John J. Jonas. Le regard
pétillant, il aime rappeler que, né à l’hôpital Royal
Victoria de Montréal, en 1932, il fait ses études primaires et
secondaires au Montreal High School, puis étudie à l’Université
McGill, où il enseigne depuis 1960. Sa boutade ne fait état ni
de son doctorat en génie mécanique obtenu à Cambridge,
ni de ses six brevets d’invention, ni de sa carrière jalonnée
de récompenses par d’aussi prestigieuses institutions que la Société
française de métallurgie et de matériaux, l’Institut canadien
des mines et de la métallurgie, l’Ordre du Canada et l’Iron and Steel
Institute, du Japon. John J. Jonas est également titulaire de la Chaire
de transformation des métaux à l’Université McGill (depuis
1985) et codirecteur du Centre de transformation des métaux de la même
université (depuis 1990).

C’est naturellement au-delà d’une modestie qui s’habille volontiers
d’humour que s’ouvre l’univers du professeur John J. Jonas, « l’un des
meilleurs scientifiques et ingénieurs du Québec et du Canada »,
selon l’expression du professeur J.E. Gruzleski, doyen de la Faculté
de génie de l’Université McGill.

La recherche et les applications industrielles

John J. Jonas figure parmi les métallurgistes les plus cités
dans le monde. Depuis le début des années 80, ses travaux marquent
profondément la recherche faite dans le domaine de la sidérurgie.
Ils permettent d’expliquer nombre de phénomènes associés
aux traitements thermomécaniques des alliages, tels que la recristallisation
statique, dynamique ou métadynamique, la précipitation des carbonitrures
induite par déformation dans les aciers et la mécanique des essais
de torsion. Spécialiste de la métallurgie physique et mécanique,
John J. Jonas est le pionnier de la simulation en laboratoire des procédés
de mise en forme des matériaux utilisés par l’industrie. Au fil
des ans, l’ingénieur se distingue à maintes reprises sur le double
plan de la recherche fondamentale et de l’application industrielle.

Outre de notables améliorations apportées aux procédés
de laminage chez Ipsco, à Regina, on doit à John J. Jonas plusieurs
innovations techniques, dont la fabrication de tubes d’acier microallié
sans soudure, pour la firme Algoma Steel, et la prévention des effets
néfastes du vieillissement dans les barres d’acier, chez Ivaco Steel
au Québec. Grâce à sa parfaite connaissance des processus
mécaniques de déformation plastique et des transformations microstructurales
des aciers, il arrive à concevoir de nouveaux types d’essais de torsion
ou de compression à chaud et à démontrer l’effet des traitements
thermomécaniques sur l’affinement des microstructures.

Un premier brevet

La première invention de John J. Jonas date de l’époque où
il mène des études de troisième cycle à Cambridge.
L’automatisation se trouve alors au centre des préoccupations du monde
industriel. Au cours de ses recherches, il s’aperçoit que, en raison
des normes de qualité et de fiabilité, les usines de roulements
à billes affectent un plus grand nombre d’employés à l’inspection
qu’à la production. Il conçoit et met au point un dispositif de
contrôle automatique à suspension magnétique des billes
témoins, le Magnetic Rotating Apparatus, qui sera breveté en Angleterre
(1959). D’autres inventions suivront (méthodes, appareils et dispositifs),
apportant chaque fois une réponse concrète aux problèmes
liés à la mise en forme des métaux, au traitement ou à
l’amélioration des alliages, ainsi qu’à la production d’aciers
de haute technologie.

Depuis 1965, le laboratoire de recherche avancée mis sur pied par John
J. Jonas à l’Université McGill travaille de concert avec les entreprises
spécialisées du Québec, du Canada et de l’étranger.
Son importance sur le double plan économique et scientifique justifie
le soutien dont il ne cesse de bénéficier de la part de plusieurs
organismes, dont l’Association pour la recherche dans l’industrie sidérurgique
canadienne (ARISC). Plus de 200 étudiants diplômés et chercheurs
postdoctoraux venus du monde entier y seront formés au cours des années.
Ils occupent aujourd’hui des postes clés au sein d’universités,
d’aciéries et de laboratoires gouvernementaux d’ici et de 25 autres pays.
Par ailleurs, à titre d’expert-conseil, le professeur John J. Jonas collabore
directement avec plus d’une cinquantaine d’entreprises américaines, canadiennes
et québécoises mondialement connues.

Communiquer les découvertes

Au long de sa carrière, John J. Jonas participe aussi à la rédaction
de plusieurs ouvrages spécialisés, notamment Metal Forming
: Interrelation Between Theory and Practice
(1971), Mise en forme de
métaux et alliages
(1976) et The Encyclopedia of Materials Science
and Engineering
(1986). Il coécrit également quatre monographies,
dont Formability and Workability of Metals (1984) et Direct Rolling
and Hot Charging of Strand Cast Billets
(1989). En outre, il signe un nombre
impressionnant d’articles dans plusieurs revues qui font autorité en
ce qui a trait à la recherche scientifique de pointe.

En raison de sa remarquable contribution à l’avancement de sa discipline,
John J. Jonas est appelé à prononcer de nombreuses conférences,
que ce soit au Québec, au Canada, aux États-Unis, en Chine, au
Brésil, en Hongrie ou au Japon. Outre l’anglais et le français,
il parle couramment le hongrois, sa langue maternelle. Il séjourne souvent
à l’étranger comme professeur invité ou en tant qu’organisateur
de congrès internationaux. Ce scientifique siège actuellement
à divers conseils universitaires et professionnels, commissions provinciales,
comités d’édition ou de planification au Québec, en Ontario,
en France et au Japon.

En 1980, la Société française de métallurgie et
de matériaux décerne à John J. Jonas la médaille
Réaumur et, en 1991, elle lui attribue sa plus haute distinction, soit
la grande médaille d’or Le Châtelier. La médaille Hatchett
de la Metals Society (Royaume-Uni, 1982), la Médaille d’or de la Canadian
Metal Physics Association (1983), le prix Michael Tenenbaum de l’Iron and Steel
Society (États-Unis, 1989), le prix Alcan (1990) et le prix Sawamura
(1992 et 1995) comptent parmi les distinctions témoignant du rayonnement
international du professeur Jonas. En 2000, il est lauréat du prix Killam
de génie du Canada et se voit nommer chevalier de l’Ordre national du
Québec. Il sera fait officier du même ordre en 2001. Tant de récompenses
ne peuvent qu’attester l’ampleur et la qualité des travaux de John J.
Jonas, dont les réalisations contribuent largement au fil des années
aux progrès de la sidérurgie moderne, ce qui confirme du même
coup, aux yeux du monde, l’excellence et le prestige des milieux industriels
et scientifiques du Québec et du Canada.