Alain Fournier

Alain Fournier possède « le don de sculpter le vide et l’espace / pour ces peuples oubliés du temps », écrit l’auteure innue Maya Cousineau Mollen dans un poème qu’elle lui dédie. Plus encore, possédant une sensibilité profonde à l’égard des premiers peuples du Québec, il démontre un engagement exemplaire dans la valorisation et le rayonnement de leurs cultures. Grâce à son écoute et à son respect, l’architecte a développé des collaborations précieuses avec les communautés inuites et des Premières Nations au fil de sa carrière, qu’il poursuit depuis 47 ans. Ces aptitudes remarquables lui ont permis de contribuer significativement à l’amélioration de leur milieu de vie par la conception d’un environnement bâti de qualité, reflétant leur vision du monde. Sans contredit, les réalisations de ce créateur rassembleur constituent de véritables modèles pour les projets architecturaux déployés pour les communautés autochtones.

Alain Fournier reçoit le prix Ernest-Cormier comme « la reconnaissance et la prise de conscience générale que l’architecture constitue un véhicule identitaire important pour les Inuits, les Premières Nations et les Métis ». C’est un encouragement à « continuer à soutenir les communautés autochtones dans leur volonté de devenir maîtresses de leur environnement bâti et maîtresses des leviers de leur destinée », ajoute-t-il.

L’intérêt d’Alain Fournier pour la culture inuite prend racine dans son enfance, à la suite du visionnement d’un documentaire sur la fabrication d’igloos. Sa fascination pour cette culture et l’architecture ne cessera de grandir par la suite, le menant, à 17 ans, à travailler sur un chantier de construction à Frobisher Bay (aujourd’hui Iqaluit), puis à étudier à l’École d’architecture de l’Université McGill.

Après avoir obtenu son diplôme en 1975, Alain Fournier exerce sa profession chez PGL architectes, où il collabore à plusieurs projets internationaux, avant de fonder sa propre firme en 1982. Le projet de l’aérogare d’Iqaluit (1983), auquel il contribue à titre de consultant, est déterminant dans l’évolution de la carrière de l’architecte. Le bâtiment de couleur jaune éclatant, clin d’œil aux artistes inuits, devenu un repère culturel du Grand Nord, sert de point d’ancrage à une longue série de réalisations d’Alain Fournier dans les territoires de l’Inuit Nunangat (Nunavik, Nunavut et Nunatsiavut).

« Trois étincelles très rapprochées, en à peine 12 mois, sont à l’origine de mon indignation tranquille et de l’exutoire à celle-ci, l’action par l’architecture : la commande pour la conception et la construction du Shaputuan d’Oujé-Bougoumou, une formation sur les réalités autochtones avec, entre autres, l’historien wendat Georges E. Sioui et la crise d’Oka », explique-t-il.

Parmi les immeubles créés par l’architecte, on note des centres culturels et communautaires, des résidences pour aînées et aînés, des centres de la petite enfance et de santé, des constructions aussi complexes que la Station canadienne de recherche dans l’Extrême-Arctique, inaugurée en 2019, et bien plus encore. Édifiés depuis 1983, dont un grand nombre pour le compte d’EVOQ Architecture, firme qu’il a cofondée en 1996 et où il travaille toujours aujourd’hui, ces bâtiments portent chacun une signature à forte résonance symbolique pour les communautés dans lesquelles ils sont établis, tout en répondant à leurs besoins, auxquels Alain Fournier se montre extrêmement attentif.

En témoignent, par exemple, ses nombreux projets de logement social, qui s’accordent au mode de vie et aux activités traditionnelles des Inuits par leur organisation spatiale ouverte, ou encore l’aménagement des nouvelles aérogares prévues au Nunavik, dont la disposition des sièges des salles d’attente encouragera l’interaction communautaire plutôt que l’isolement individuel. Développés suivant un processus novateur de cocréation avec les communautés autochtones, les projets d’Alain Fournier permettent à celles-ci de célébrer leur culture avec leur narratif identitaire, favorisant une meilleure appropriation des bâtiments. Ce passionné d’art contribue d’ailleurs à accroître cette fierté par l’intermédiaire de l’intégration des arts à l’architecture, en mettant en valeur le talent d’artistes autochtones dans ses réalisations.

En parallèle de son travail sur le terrain, Alain Fournier est engagé dans plusieurs organisations, notamment l’Association des architectes en pratique privée du Québec, dont il a été le président de 2007 à 2010. Ce membre (fellow) de l’Institut royal d’architecture du Canada est de plus chargé de cours à la Faculté de l’aménagement de l’École d’architecture de l’Université de Montréal, où il forme les futures générations d’architectes à une meilleure compréhension des défis à relever dans les territoires autochtones.

Charles Richard-Hamelin

Depuis les tout premiers débuts de sa jeune carrière, Charles Richard-Hamelin s’attire les éloges de la critique et du public. Ses interprétations sensibles et authentiques du répertoire classique, notamment des œuvres de son compositeur de prédilection, Frédéric Chopin, suscitent l’admiration. Dès que le musicien pose les doigts sur les touches d’un piano, la magie opère : la virtuosité est toujours au service de l’émotion et de la beauté. À tout juste 33 ans, Charles Richard-Hamelin poursuit un parcours professionnel déjà riche en succès et en récompenses, auxquels vient s’ajouter le prix Denise-Pelletier 2022, qui reconnaît sa contribution remarquable aux arts d’interprétation. Le pianiste québécois mondialement acclamé devient ainsi le plus jeune lauréat de l’histoire des Prix du Québec culturels.

Cette récompense représente « un grand honneur » pour Charles Richard-Hamelin : « Je suis très attaché à la culture d’ici. Faire carrière au Québec est important pour moi. Au cours de la pandémie, les organisations m’ont beaucoup sollicité et j’étais très content de jouer pour le public québécois. »

Originaire de Joliette, issu d’une famille modeste, Charles Richard-Hamelin est initié au piano dès l’âge de 4 ans par son père, pianiste amateur. Il insiste sur l’importance de sa région natale dans sa formation : « Pour réussir, il faut du travail, du talent et de la chance, à parts égales, affirme le jeune lauréat. J’ai le privilège de venir d’une région où la musique classique est valorisée. J’ai été soutenu financièrement par le père Lindsay, fondateur du Festival de Lanaudière, qui s’est assuré que je participe chaque année à son camp musical. » La passion grandissante de Charles Richard-Hamelin pour son instrument le mènera plus tard à étudier au Cégep régional de Lanaudière à Joliette, à l’Université McGill et au Conservatoire de musique de Montréal. Le célèbre Lanaudois est également titulaire d’une maîtrise de la réputée Yale School of Music, au Connecticut.

Les qualités musicales extraordinaires de Charles Richard-Hamelin attirent rapidement l’attention, et son talent ne tarde pas à être reconnu et récompensé. Après avoir obtenu, entre autres, le centième Prix d’Europe, décerné par l’Académie de musique du Québec, le phénoménal pianiste gagne le Career Development Award du Women’s Musical Club of Toronto. En 2014, il se fait remarquer à l’étranger en décrochant le deuxième prix au Concours musical international de Montréal, en plus du troisième prix et du prix de la meilleure interprétation d’une sonate de Beethoven au Seoul International Music Competition, en Corée du Sud.

C’est en 2015 que Charles Richard-Hamelin obtient la consécration internationale en remportant la médaille d’argent au prestigieux Concours international de piano Frédéric-Chopin, à Varsovie, ainsi que le prix Krystian Zimerman pour la meilleure interprétation d’une sonate. Il est le premier Québécois à atteindre la finale de ce concours de piano parmi les plus compétitifs et exigeants au monde. « J’avais 26 ans. C’est mon plus grand accomplissement à ce jour. C’est ce qui m’a fait connaître », confirme le pianiste.

Depuis 2014, Charles Richard-Hamelin a donné plus de 400 concerts, dont plus de 150 au Québec. Le formidable interprète est particulièrement apprécié au Japon, où 5 tournées l’ont amené à jouer dans 21 villes. Son prochain passage au pays du soleil levant aura lieu en décembre 2022.

Charles Richard-Hamelin a participé à plusieurs festivals internationaux et s’est fait entendre avec une cinquantaine d’ensembles, dont les principaux orchestres symphoniques canadiens, l’Orchestre philharmonique de Varsovie et le Tokyo Metropolitan Symphony Orchestra. En outre, il a enregistré une dizaine d’albums, dont 4 en collaboration avec Andrew Wan, violon solo de l’Orchestre symphonique de Montréal. L’excellence de ces enregistrements, tous parus sous l’étiquette québécoise Analekta, a été soulignée par la critique et récompensée par des prix Félix, Opus et Juno.

Charles Richard-Hamelin constitue l’un des plus prodigieux ambassadeurs culturels du Québec et il est une source d’inspiration pour les jeunes générations d’artistes. Parallèlement à sa brillante carrière d’interprète, il donne des cours de maître dans des conservatoires et des universités ici et à l’étranger. Depuis septembre 2020, il est également professeur invité à l’Université de Montréal. « Partager l’amour de la musique, que ce soit en jouant pour le public ou en enseignant à de jeunes interprètes passionnés, c’est une grande source de motivation et c’est ce que je souhaite faire le plus longtemps possible », conclut-il.

Michel Rabagliati

En à peine plus de 20 ans de carrière comme auteur de bandes dessinées, Michel Rabagliati a contribué de manière magistrale non seulement au renouveau de la bande dessinée québécoise et à son essor, mais également à l’évolution des perceptions à l’endroit de ce genre littéraire. Aujourd’hui, des réponses comme « Non, Léopold, pas une bande dessinée… [Choisis] un vrai livre… » (Paul au parc) se font de plus en plus rares. Car les auteurs de bandes dessinées comme Michel Rabagliati écrivent de vrais livres. Dans sa série Paul, ce créateur sensible et doté d’un humour exquis raconte le parcours de vie d’un homme ordinaire, le Québec et sa métropole avec un réel talent de romancier, doublé de qualités exceptionnelles de dessinateur. Les histoires de ce personnage attachant ont permis au neuvième art d’atteindre des sommets de popularité et de reconnaissance jamais égalés au Québec. En devenant le tout premier auteur de bandes dessinées à recevoir le prix Athanase-David, Michel Rabagliati parvient à des sommets encore plus hauts : cela  confirme que la bande dessinée occupe une place majeure dans la littérature québécoise.

Pour l’auteur, « c’est un immense honneur et une surprise » d’obtenir ce prix. « J’applaudis cette audace » des Prix du Québec. C’est « une réjouissante preuve que la perception du neuvième art a changé, tout comme la bande dessinée elle-même. Elle s’adresse aujourd’hui à tous les lecteurs, jeunes ou vieux, et ses thèmes sont aussi réfléchis que ceux des ouvrages “sérieux” sans images ».

L’essentiel de l’œuvre de Michel Rabagliati se déploie en 9 tomes, plus 1 album hors-série, comme autant de moments dans la vie de son personnage central Paul. Puisant à son propre vécu, le plus célèbre des auteurs de bandes dessinées québécois a gagné l’amour du public en racontant tout simplement le temps qui passe,  grâce à son alter ego. La jeunesse, l’achat d’une première maison, la naissance d’un enfant, la mort d’un proche ou encore la dépression font partie des étapes de l’existence que l’auteur revisite et réinvente dans sa série sans jamais en atténuer l’authenticité.

De son premier album Paul à la campagne (1999) au plus récent tome de la série, Paul à la maison (2019), Michel Rabagliati se révèle également extrêmement habile à représenter les lieux phares de Montréal, comme le Stade olympique dans Paul au parc (2011). Ce natif du quartier Rosemont et grand amoureux de sa ville fait de la métropole un véritable décor, plaçant dans ses albums des repères architecturaux, historiques et culturels.

Le moment de sa carrière dont l’auteur est le plus fier? « Lorsque j’ai décidé de commencer à écrire ma première histoire en bande dessinée, Paul à la campagne, un après-midi de septembre 1998. Je m’étais jusque-là interdit de travailler à quelque chose d’entièrement personnel. J’avais, durant 20 ans, travaillé comme graphiste et illustrateur pour des clients ou des entreprises. Le pont n’était pas facile à franchir pour moi, la liberté complète de création me donnait le vertige. »

Si les œuvres de Michel Rabagliati ont touché le cœur de centaines de milliers de lecteurs, elles ont également suscité une admiration unanime de la critique. Lauréat de nombreux prix, dont 4 Bédélys Québec et 2 Bédéis Causa, le « romancier qui écrit avec les images », comme le titrait La Presse en 2011, s’est aussi fait remarquer en recevant le Doug Wright Award for best book en 2006, en 2013 et en 2014. En 2010, il devient le premier Québécois à être récompensé au prestigieux Festival international de bande dessinée d’Angoulême en remportant le Prix du public pour Paul à Québec (2009) et répète l’exploit en 2021 en obtenant Le Fauve – Prix de la Série pour Paul à la maison. En outre, Michel Rabagliati a été nommé compagnon de l’Ordre des arts et des lettres du Québec en 2017 et chevalier des arts et des lettres de France en 2022. À ce jour, près de 500 000 exemplaires de la série Paul ont été vendus dans la francophonie, sans compter les nombreuses traductions.

Bien que Michel Rabagliati dise n’avoir aucun « conseil magique » à prodiguer à quiconque voudrait s’essayer à la bande dessinée, il invite néanmoins les débutantes et les débutants « à plonger, et à voir ce que ça donne! C’est un travail difficile, solitaire et assez demandant physiquement. Commencez par des histoires courtes, plutôt que de travailler en vase clos à un pavé durant plusieurs années. La réaction rapide des lecteurs vous aidera à aiguiser votre travail ».

Mireille Dansereau

Au fil des 55 dernières années, Mireille Dansereau s’est taillé une place unique dans l’histoire du cinéma québécois. Plus encore, elle a ouvert la voie à des générations de réalisatrices grâce à sa détermination et à son audace, en offrant comme modèles des œuvres authentiques, pertinentes et singulières. Possédant une habileté rare à fusionner avec subtilité le documentaire et la fiction, cette pionnière explore dans ses films les enjeux intimes comme sociaux. Le rapport au corps féminin, la famille, la relation mère-fille ou le suicide sont autant de thèmes abordés dans son œuvre vaste et variée, révélant une profonde sensibilité et une grande intégrité artistique.

Recevoir le prix Albert-Tessier représente pour Mireille Dansereau « une reconnaissance au Québec de [son] travail de 55 ans de cinéma ». « À mon retour de Londres, j’ai choisi de rester au Québec et de faire mes films en français, alors que j’avais des occasions en Europe », précise-t-elle avec fierté.

Mireille Dansereau attire l’attention comme cinéaste dès son premier court métrage Moi, un jour…, sélectionné au Festival du film de Montréal et présenté lors d’Expo 67. Ce film pose les premiers jalons thématiques de son œuvre cinématographique, dont la quête de liberté des femmes dans une société en changement. Puis, elle obtient une maîtrise du Royal College of Art de Londres en 1969. Au cours de ses années d’études en Angleterre, elle réalise 2 films, dont Compromise, lequel lui vaudra le premier prix du Festival international du film étudiant à Londres, ce qui est exceptionnel à l’époque pour une femme étudiant en cinéma.

De retour au Québec, elle cofonde en 1971 l’Association coopérative de productions audiovisuelles. En plus d’être la seule femme à participer à la fondation de cette organisation, elle devient l’année suivante la première Québécoise à réaliser un long métrage de fiction avec La vie rêvée, récompensé de plusieurs prix, à Toronto et sur la scène internationale. Ce film, qui porte un regard féministe tout nouveau sur la société québécoise des années 1970, lance véritablement la carrière de la réalisatrice. Avec lui s’amorce la création d’une longue série d’œuvres qui ne feront que confirmer la signature distinctive de cette figure majeure du septième art au Québec, faisant s’entrecroiser images de vie réelle, fictionnelle et instants de poésie.

Parmi ces œuvres, notons L’arrache-cœur (1979), dans laquelle elle aborde la relation mère-fille, thème récurrent dans sa filmographie, également exploré dans le moyen métrage Entre elle et moi (1992), exposant son rapport avec sa propre mère. Preuve de l’immense talent de la cinéaste à créer des films de grande qualité, aussi intelligents que touchants, les 2 œuvres ont récolté des récompenses, notamment la première avec un prix d’interprétation pour la comédienne Louise Marleau au Festival des films du monde. Le parcours de Mireille Dansereau est également marqué par son film Le sourd dans la ville (1987), adaptation du roman éponyme de Marie-Claire Blais qui met en scène une femme de famille aisée quittant son milieu pour s’installer dans un hôtel miteux. Ce film obtiendra une prestigieuse mention spéciale du jury œcuménique de la quarante-quatrième Mostra de Venise.

Bien d’autres œuvres importantes ont ponctué la carrière de la cinéaste féministe, l’une des premières au Québec. En font partie J’me marie, j’me marie pas (1973), 4 entrevues avec des femmes expliquant leur relation complexe avec les hommes, la maternité et leur féminité, de même que Les seins dans la tête (1994), Les cheveux en quatre (1996) et Vu pas vue (2018), dans lesquelles la réalisatrice explore le thème du corps féminin.

La cofondatrice de Réalisatrices équitables, entreprise qui défend la place des femmes dans le domaine du cinéma depuis 2007, est en outre à l’origine de films expérimentaux et novateurs, dont Les marchés de Londres (1996), créé à partir d’images tournées lors de ses études en Angleterre. Cette œuvre lui vaudra notamment d’être de nouveau invitée au Festival international du film de Venise et primée à Toronto.

Quel message Mireille Dansereau souhaite-t-elle transmettre à la relève? « N’attendez pas des années que les autres vous disent que vous avez fait un bon film. Continuez envers et contre tous. Construisez votre propre confiance en vous », recommande-t-elle. Pour être cinéaste, « il faut de la persévérance, de la détermination et du travail ».

Lorraine Pintal

Personnalité incontournable du théâtre au Québec, Lorraine Pintal a consacré sa carrière à sa passion pour cet art vivant. En plus de 45 ans de métier, jamais cette comédienne, metteuse en scène et directrice artistique n’a fait défaut de fougue, de détermination, ni d’engagement. Au contraire, elle continue d’enrichir la vie culturelle québécoise avec une constance et un dynamisme admirables par le truchement d’une vision artistique conciliant l’innovation et le soutien à la tradition. Pour sa contribution remarquable au rayonnement des arts de la scène, Lorraine Pintal obtient le tout premier prix Denise-Filiatrault, institué en 2021.

« Recevoir ce prix est un honneur en soi, mais le fait d’en être la première lauréate dépasse toutes mes espérances, se réjouit Lorraine Pintal. Cela me rend fière d’être reconnue comme ayant suivi les traces de Denise Filiatrault. Elle est une source d’inspiration. »

Diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 1973, la communicatrice née explore les différentes facettes de la profession dès le début de sa carrière, notamment comme comédienne et metteuse en scène dans la compagnie La Rallonge, qu’elle a fondée, puis codirigée pendant 15 ans. Elle y signe ses premières mises en scène, qui se révèlent audacieuses et qui exposent déjà son intérêt pour la relecture des classiques.

Mais c’est véritablement dans les années 1980 que Lorraine Pintal dévoile son immense talent pour la mise en scène, qui deviendra sa principale occupation. Son approche sensible des textes fondateurs ou des pièces de création font aujourd’hui de cette grande metteuse en scène l’une des plus réputées du Québec. À ce jour, Lorraine Pintal a créé plus de 120 mises en scène pour le théâtre et l’opéra, en plus d’avoir réalisé ou contribué à la réalisation de plusieurs télé-théâtres et séries télévisuelles.

Forte d’une reconnaissance croissante  tant auprès du public qu’auprès du milieu culturel, Lorraine Pintal accède à la direction du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 1992. Elle devient ainsi la première femme à assumer à la fois la direction artistique et la direction générale de l’une des plus anciennes et importantes institutions théâtrales de langue française en Amérique du Nord. En outre, celle que l’on qualifie d’infatigable et de rassembleuse a mené avec brio la relance du TNM grâce à son dévouement et à son flair artistique, insufflant au théâtre un vent de renouveau qui n’a pas perdu de sa vitalité près de 30 ans plus tard.

Depuis le début de son directorat, la metteuse en scène a signé une trentaine des quelque 150 productions réalisées jusqu’à maintenant sous sa gouverne, mettant en valeur le meilleur du répertoire dramatique d’ici et d’ailleurs et faisant briller autant les jeunes talents québécois que les créateurs de renom, comme Réjean Ducharme.

En outre, animée par une volonté de faire rayonner le TNM au-delà du Québec, Lorraine Pintal a mené des initiatives fructueuses de coproduction, d’échange de spectacles et d’accueil de succès étrangers. Elle a également ouvert les portes du théâtre à d’autres formes d’art vivant, dont l’opéra et le cirque, favorisant ainsi une diversification du public et une reconnaissance plus vaste de l’institution théâtrale montréalaise.

Les ambitions de Lorraine Pintal pour « son » théâtre témoignent aussi de son souhait de rendre le lieu plus accessible et convivial ainsi que, plus largement, de contribuer à la démocratisation de l’art théâtral et de la culture. Pour réaliser ces aspirations, elle s’est engagée dans une première étape de rénovation du théâtre dans les années 1990, mission qu’elle poursuit aujourd’hui avec un projet d’agrandissement et de renouvellement de l’équipement scénique pour en faire un lieu culturel et de création à la fine pointe de la technologie. Par ce projet, Lorraine Pintal souhaite « créer une véritable maison de théâtre et donner au TNM un caractère d’institution théâtrale d’intérêt national ». Également dotée d’une capacité d’innovation extraordinaire et constamment en phase avec son époque, la directrice artistique et générale fait de la diffusion Web une alliée dans l’accroissement du public et l’accessibilité de celui-ci aux œuvres théâtrales.

Lorraine Pintal œuvre avec passion et ardeur à la vitalité de la scène culturelle québécoise. « C’est une chance immense que j’ai d’être toujours au cœur de la création », dit-elle. Sans contredit, celle qui a notamment été faite officière de l’Ordre national du Québec en 2016 et dont le travail a été récompensé de nombreux prix exerce une influence importante sur l’évolution de l’art vivant et constitue un pilier majeur du rayonnement des arts scéniques au Québec.

André Fournelle

Depuis près de six décennies, André Fournelle façonne la matière pour en faire jaillir la lumière. En véritable alchimiste, il transmute le métal, le feu ou encore le néon en éloquentes œuvres d’art. Ses sculptures et installations, permanentes comme éphémères, exposent sa profonde sensibilité à la fragilité humaine, de même qu’un engagement social fortement ancré. Ce grand nom de l’art contemporain québécois est le créateur d’une œuvre riche, constante et cohérente, qui marque la mémoire et le territoire, tant au Québec qu’à l’étranger.

Orphelin de guerre, celui qui considère que l’obtention du prix Paul-Émile-Borduas 2021 est « un grand honneur » a grandi à Montréal. C’est au début de la vingtaine, alors qu’il travaille dans une fonderie industrielle, qu’il développe une fascination pour le formage des métaux et ses multiples possibilités. Le métal en fusion deviendra ainsi la base de plusieurs de ses œuvres, de même que le charbon et le néon.

Artiste autodidacte, André Fournelle fait son apprentissage par des lectures et des expérimentations et étudie la sculpture dans le cadre d’ateliers aux États-Unis, en Italie, en Belgique et en France. En 1967, il contribue à la mise sur pied d’une fonderie expérimentale et collective, où il bénéficiera du compagnonnage d’Armand Vaillancourt. « Tout ce que j’ai acquis au fil des ans dans mon travail, je le dois en grande partie au compagnonnage ainsi qu’à ma curiosité, à ma passion pour mon métier et à ma persévérance », indique-t-il. Au cours de cette période, il collabore également avec Marcelle Ferron à la recherche d’alliages de verre et de métal et s’intéresse aux technologies, notamment au laser. Ce cheminement l’amènera à intégrer, dans les années 1970, le groupe Experiment in Art and Technology, un laboratoire de création multidisciplinaire américain, sous la direction de Robert Rauschenberg.

L’œuvre d’André Fournelle est issue de la mouvance de l’art engagé des années 1960. Puisant à diverses sources, comme les éléments naturels, les formes géométriques et certains courants de l’histoire de l’art, son travail porte une signature unique et reconnaissable entre toutes.

Plusieurs œuvres d’intégration de l’art à l’architecture et à l’environnement sont le fruit de l’audace et de l’ingéniosité de l’artiste, dont Un moment vivant (2000, Taipei, Taïwan) et Pyrophore (2003, Saguenay). Mentionnons également sa création intitulée Spirale, une imposante structure en néon de forme spiralée réalisée en 1989 et exposée dans le désert de la Vallée de la Mort, en Californie, qui rend hommage à l’un des fondateurs du land art, Robert Smithson.

Loin de se limiter à la sculpture, l’œuvre d’André Fournelle se déploie aussi dans des tableaux, des installations et des performances. Parmi les interventions les plus mémorables de l’artiste, notons Fires in Your Cities, en 1982, un grand X en tubes de néon apposé sur un immeuble qu’on s’apprêtait à démolir à Montréal. Tout aussi évocatrice, Lumière et silence, en 1999, sous le pont des Arts, à Paris, est considérée comme l’une des œuvres les plus spectaculaires d’André Fournelle. En 2005, l’artiste exécute une autre performance qui marquera l’imaginaire : à l’occasion de l’événement Les Incendiaires, présenté simultanément à Paris, au Centre Pompidou, et à Montréal, à la Place des fêtes, il fait brûler du charbon sur des lits en acier forgé afin de sensibiliser les citoyens au problème de l’errance.

Si l’activité artistique d’André Fournelle investit le champ de la critique sociale et politique, les matériaux qu’il emploie renvoient, en parallèle, à l’éphémère et aux cycles de la vie et de la mort. À titre d’exemple, Ligne d’or / Ligne de vie, résultat d’une performance de fonderie en direct réalisée en 2018 à la Fonderie Darling, rappelle la durée et la valeur aléatoires d’une vie.

Depuis le début de sa vaste et prolifique carrière, ce grand humaniste et artiste indigné produit des œuvres brillantes et poétiques, issues de pratiques innovantes, contribuant ainsi à l’avancement des arts. Il se pose en outre en pionnier dans le rayonnement de son art au-delà du territoire québécois, exposant son travail dans de multiples institutions ici comme à l’étranger, dont le Musée national des beaux-arts du Québec, la Galerie Clara Maria Sels à Düsseldorf, en Allemagne, la Chapelle des Brigittines à Bruxelles et l’Hôtel de la Monnaie à Paris.

Le plus grand souhait d’André Fournelle pour les années à venir est d’« avoir l’énergie, la santé, les facultés mentales, la passion, bref tout ce qu’il faut pour continuer à créer ». Du même souffle, il ajoute : « Et dans le prolongement de ce désir, je vous annonce, sans ironie d’ailleurs, que je n’ai aucunement l’intention de prendre ma retraite! »

Céline Galipeau

Rigoureuse, déterminée, passionnée, curieuse : les qualités que l’on reconnaît à Céline Galipeau font consensus. Présente dans l’univers télévisuel québécois depuis plus de 35 ans, cette journaliste aguerrie a développé un style et un ton à la fois humbles et affirmés qui ont façonné sa crédibilité. C’est grâce à l’ensemble de ces qualités remarquables qu’elle s’est taillée une place enviable dans le cœur des Québécoises et des Québécois, soucieuse de bien les informer et de les sensibiliser aux réalités du monde. Celle qui a couvert les événements marquants de la planète pendant deux décennies et qui est devenue la première femme chef d’antenne de la télévision publique canadienne en 2009 représente un modèle exceptionnel pour les jeunes qui aspirent à une carrière en journalisme.

Pour Céline Galipeau, recevoir le prix Guy-Mauffette 2021 est « un encouragement à continuer de pratiquer [son] métier avec intégrité, respect et humanité, comme [elle] essaie de le faire depuis toujours ». « C’est un prix qui rejaillit aussi sur toute l’équipe du Téléjournal. Et de le recevoir à l’ère de la désinformation, c’est encore plus précieux : c’est un message d’appui dans la recherche de la vérité qu’on poursuit soir après soir », ajoute-t-elle.

Née de l’union d’une mère infirmière d’origine vietnamienne et d’un père journaliste et diplomate canadien, Céline Galipeau se prédestinait au riche parcours professionnel et culturel qu’elle mènera adulte, elle qui a passé presque toute son enfance au Togo, au Sénégal, au Liban, en Cisjordanie et en Jordanie.

À l’âge de 20 ans, la jeune globe-trotteuse revient au Québec pour poursuivre des études en sciences politiques et en sociologie à l’Université McGill, avant d’entamer sa carrière à Radio-Canada en 1984. En 1989, elle devient correspondante nationale à Toronto, fonction qu’elle exercera jusqu’en 1992, puis à l’international, soit tour à tour à Londres, à Moscou, à Paris et à Pékin. Dans le cadre de ses affectations en Russie et en Chine, elle est une des premières femmes à occuper un poste de correspondante bilingue en anglais-français pour CBC et Radio-Canada.

Au cours de son parcours à l’étranger, Céline Galipeau couvre divers conflits, dont ceux du golfe persique, de la Tchétchénie, du Kosovo et de l’Afghanistan. En 2001, au Pakistan, elle doit porter le voile pour réaliser ses reportages. L’image de la journaliste, voilée et vêtue d’un gilet pare-balles, marquera les esprits.

Adoptant une approche humaine et engagée, Céline Galipeau s’illustre particulièrement par ses entrevues empreintes de curiosité et de respect et ses reportages sur le sort souvent brutal réservé aux femmes dans les milieux qui leur sont hostiles. Parmi ses reportages-chocs, notons ceux sur les Afghanes s’immolant par désespoir et les veuves blanches de l’Inde. Préoccupée par les conditions de vie des femmes de partout dans le monde, la journaliste a en outre produit une série de reportages sur la quatrième Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes en 1995 à Pékin, qui lui vaudra le prestigieux Prix Amnistie internationale. Encore récemment, en 2020, elle présentait une émission intitulée Ces femmes qu’on tue, sur le thème du féminicide.

D’autres émissions d’actualités internationales ont par ailleurs profité des talents d’animatrice de cette formidable ambassadrice du journalisme québécois, dont En direct du monde (2016-2018), avec les correspondants de Radio-Canada à l’étranger, et Minuit moins une pour la planète (2019), sur l’urgence climatique.

À la barre du Téléjournal de Radio-Canada depuis plus de 10 ans, Céline Galipeau expose aux téléspectateurs les histoires les plus importantes de notre époque, au moyen d’une couverture captivante des troubles politiques dans le monde et d’une fine analyse de l’actualité du jour. Si elle reste discrète et modeste devant les sujets qu’elle aborde, c’est d’abord et avant tout pour porter au premier plan la nouvelle, qu’elle communique avec autant de sensibilité que d’authenticité. « D’avoir contribué, à ma façon, à raconter le monde est sans doute ma plus grande fierté », affirme-t-elle.

Récompensée à maintes reprises, cette pionnière et travailleuse acharnée a notamment été nommée officière de l’Ordre national du Québec en 2009 et a reçu la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale en 2019.

Pour la suite de sa carrière, Céline Galipeau dit vouloir continuer d’aller à la rencontre des gens d’ici et d’ailleurs. « C’est essentiel, pour moi, de prendre le pouls d’une situation, de “sentir la poussière”, comme on dit. Je reste une reporter dans l’âme », confie-t-elle. « Un projet fou? De grandes entrevues avec des femmes aux quatre coins de la planète qui agissent pour faire changer les choses! »

Yvette Mollen

Selon l’UNESCO, pas moins de la moitié des 6000 langues connues sur la planète auront disparu d’ici la fin du siècle et, avec elles, des trésors du savoir humain. Pour Yvette Mollen, il n’est pas question de baisser les bras devant ces prévisions peu encourageantes. Déterminée à renverser le déclin de sa langue maternelle, l’innu-aimun, elle se consacre depuis plus de 25 ans à la préserver, à la transmettre et à la revitaliser.

L’obtention du prix Gérard-Morisset 2021 représente pour Yvette Mollen « une marque de reconnaissance de tout le travail accompli / nishtuapatakanu an kassinu ne atusseun ka ishpish tutaman, eukuan tshipa itenitakuan. Je crois en la sauvegarde de la langue innue et je travaille continuellement à cela. Je souhaite que tous les Innus soient de plus en plus conscients du danger qui guette leur langue ».

Yvette Mollen est née dans la communauté innue d’Ekuanitshit (Mingan), sur la Côte-Nord. D’abord comme enseignante au primaire, puis à titre de directrice du département Langue et culture de l’Institut Tshakapesh, de même que grâce à sa participation à la création de divers outils pédagogiques, elle présente un parcours professionnel exemplaire et cohérent. Sa plus grande ambition : assurer la survie de l’innu-aimun en favorisant le développement d’un intérêt, tant chez les jeunes Autochtones que chez les non-Autochtones, pour cette langue descriptive au vocabulaire riche et complexe.

Les contributions et les réalisations d’Yvette Mollen dans les domaines de l’enseignement et de la recherche universitaire sur les langues autochtones sont nombreuses. Au début des années 2010, la linguiste collabore notamment à la création du Dictionnaire pan-innu (innu-anglais, innu-français et vice-versa), puis à l’élaboration de la grammaire innue, lesquels viennent en appui à l’émergence d’une littérature autochtone. Elle participe de plus à la conception de jeux interactifs et de manuels d’enseignement, ainsi qu’à la composition d’un corpus important et inédit de livres jeunesse. « Je suis très fière d’avoir su amener les locuteurs à s’intéresser à leur belle langue maternelle », mentionne-t-elle.

Pierres angulaires du savoir innu et de la pérennité de la langue, ses travaux et les outils qu’elle a développés sont une source d’inspiration et de véritables modèles pour les communautés linguistiques de partout dans le monde menacées de disparition. Ils ont permis à Yvette Mollen de prononcer des conférences à l’étranger et d’y acquérir une reconnaissance. En 2020, cette pionnière recevait d’ailleurs le premier Prix de la valorisation des langues autochtones de l’Université de Montréal pour s’être démarquée dans ses efforts de protection de celles-ci.

Sa connaissance approfondie de la langue et de la culture innues a par ailleurs amené Yvette Mollen à traduire du français vers l’innu et de l’innu vers le français des documents administratifs ou relatifs aux négociations territoriales autochtones, à la santé, à la politique, etc. Celle qui partage avec passion la richesse de sa culture est la traductrice en innu-aimun de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones présentée à l’ONU, en 2010. Forte de son expertise et de sa notoriété, elle a de plus participé aux consultations du ministère du Patrimoine canadien sur la mise en œuvre de la Loi canadienne sur les langues autochtones.

Nommée professeure invitée au Département de littératures et de langues du monde et du Centre de langues de l’Université de Montréal en 2021, Yvette Mollen y enseigne l’innu depuis 2017. Cette nomination, qui s’inscrit dans la foulée du lancement du plan d’action Place aux Premiers Peuples de l’établissement universitaire, lui accorde notamment le mandat d’agir à titre d’experte-conseil pour la conception d’activités de formation ou de recherche en vue d’une meilleure intégration des savoirs et des pratiques autochtones.

Pour la suite de sa carrière, Yvette Mollen caresse de nombreux projets, dont celui d’enseigner l’innu à ses petits-enfants. « Tshika ui ashu-minakanuat innu-aimunnu anitshenat aianishkat tshe petuteht / La transmission de la langue doit se faire de génération en génération », affirme-t-elle.

Par son importante contribution, celle qui a consacré sa carrière à la survie de sa langue maternelle aura en outre permis de bâtir des passerelles entre allochtones et autochtones, favorisant la réconciliation. À la lumière de ses vastes réalisations, Yvette Mollen incarne rien de moins que l’excellence pour la protection et la valorisation d’un héritage unique au monde.

Claude Poirier

Pionnier dans la création d’outils valorisant les usages du français au Québec, Claude Poirier a bâti un héritage précieux dont profite l’ensemble de la francophonie. En effet, non seulement ses travaux ont servi à documenter le lexique québécois, mais ils ont également exercé une influence sur les dictionnaires de langue française, laquelle dure encore aujourd’hui. L’importante contribution du professeur et linguiste à l’essor de la lexicographie au Québec dans les années 1980 et à la reconnaissance du français tel que nous le parlons ici en font un véritable promoteur de la culture québécoise, ainsi que, plus largement, de la diversité francophone et de ses multiples accents.

Claude Poirier reçoit le prix Georges-Émile-Lapalme 2021 avec fierté. « Il représente la reconnaissance par mon pays, le Québec, des efforts qu’ont déployés les historiens de la langue pour réhabiliter le français québécois », affirme-t-il.

Titulaire d’un doctorat de l’Université des sciences humaines de Strasbourg, Claude Poirier amorce sa brillante carrière de professeur-chercheur en lexicologie et en lexicographie à l’Université Laval en 1975. La mise sur pied du laboratoire de recherche le Trésor de la langue française au Québec, dont il assurera la direction de 1983 jusqu’à sa retraite, en 2011, lui permettra de rassembler une documentation colossale pour réaliser son projet de Dictionnaire historique du français québécois, développé avec des collègues.

Les premiers résultats du Trésor de la langue française au Québec se font voir en 1985, avec la publication du Dictionnaire du français québécois, qui marque le début de la lexicographie québécoise moderne. Pendant cette période, Claude Poirier participera également à la rédaction du Dictionnaire du français Plus (1988), le premier ouvrage du genre à mettre en évidence les auteures et auteurs du Québec.

Puis, en 1998, paraît le Dictionnaire historique du français québécois. Cette œuvre unique constitue un apport magistral à la connaissance de l’histoire du français parlé au Québec. Dans la foulée du succès qu’obtient l’ouvrage, le Trésor de la langue française au Québec, qui comporte aujourd’hui une bibliothèque spécialisée, un fichier lexical de plus d’un million de fiches et une impressionnante base de données panfrancophone, deviendra le plus grand laboratoire de recherche en Amérique sur le français québécois et nord-américain.

Autre projet phare réalisé sous la direction de Claude Poirier, la Base de données lexicographiques panfrancophone, lancée en mars 2004, met en lumière certaines caractéristiques communes du français québécois avec d’autres variantes de la langue française. Celui qui est considéré comme l’une des personnalités centrales de la linguistique canadienne obtient la collaboration d’équipes de pays francophones de partout dans le monde pour alimenter cette banque de données créée par le Trésor de la langue française au Québec. En outre, Claude Poirier contribuera à accroître l’accessibilité aux renseignements colligés au moyen de la numérisation du fichier lexical, rendant plus de 400 000 fiches disponibles aux chercheurs du Québec et de l’étranger.

La Base de données lexicographiques panfrancophone est la réalisation dont Claude Poirier se réjouit le plus. « En comparant les usages québécois avec ceux d’une vingtaine de pays ou de régions de langue française, on a pu montrer que le Québec n’est pas isolé dans la francophonie, mais, au contraire, qu’il partage avec toutes les zones francophones du monde un grand nombre de mots et d’expressions », expose-t-il.

L’influence du travail de Claude Poirier s’étend à de nombreux autres outils linguistiques, comme le dictionnaire électronique du français en usage au Québec, Usito, auquel a collaboré Hélène Cajolet-Laganière. Le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française a également bénéficié de l’expertise de linguistes du Trésor de la langue française au Québec. Sous la direction de Claude Poirier, le laboratoire de recherche a formé pas moins de 230 étudiantes et étudiants, devenus enseignants, terminologues ou encore traducteurs, qui relaient avec fierté les aspirations du professeur.

Bénéficiant d’une grande notoriété, l’éminent chercheur est devenu un commentateur incontournable de la question linguistique au Québec, étant régulièrement sollicité pour des interventions dans les médias. Il a en outre rédigé de nombreux articles pour des revues scientifiques, codirigé des ouvrages collectifs et prononcé des conférences au Canada, aux États-Unis et en Europe. L’ensemble de son travail a été récompensé de plusieurs prix et distinctions.

Claude Poirier a contribué de manière exceptionnelle à l’avancement du savoir dans le domaine de la linguistique. Même à la retraite, il poursuit son œuvre en collaborant à la rédaction de la deuxième édition du Dictionnaire historique du français québécois et en travaillant à une histoire du français québécois.

Gérard Beaudet

Urbaniste émérite, Gérard Beaudet œuvre depuis plus de 40 ans à faire connaître et reconnaître le territoire québécois comme un bien commun et un legs précieux. Tant par ses qualités de professeur et de chercheur que grâce à ses nombreuses réalisations, cette figure incontournable de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire mène une carrière prolifique, laissant sa marque dans le paysage québécois. Grand communicateur et vulgarisateur, il fait preuve en outre d’un engagement profond à l’égard des enjeux urbanistiques, participant activement à la réflexion collective. Le prix Ernest-Cormier 2021 souligne l’apport remarquable de Gérard Beaudet, premier lauréat à recevoir cette reconnaissance pour son expertise éprouvée dans les domaines à la fois de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme.

Après des études en architecture, puis en urbanisme, Gérard Beaudet amorce sa carrière dans les années 1980 à la Société technique d’aménagement régional, où on lui confie rapidement des dossiers d’urbanisme de plusieurs municipalités de la région de Montréal. Ses réalisations seront le fruit d’une approche urbanistique tenant compte de la protection et de la valorisation du patrimoine. Pour Gérard Beaudet, le patrimoine est une dimension inhérente aux environnements bâtis et aux milieux de vie. C’est pourquoi il l’inscrit dans un contexte élargi d’action sur la ville.

À partir de 1989, celui qui a travaillé dans plusieurs régions, villes et secteurs urbains amorce un parcours d’enseignement universitaire. D’abord chargé de cours, puis professeur à l’Institut d’urbanisme (devenu l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal), il en sera le directeur, de 2001 à 2009. Les champs d’intérêt de recherche de Gérard Beaudet sont, entre autres, la régénération et la morphologie urbaines, l’urbanisme métropolitain, l’aménagement régional et touristique ainsi que le paysage.

Pendant ses années à la direction de l’École d’urbanisme, il engage une collaboration soutenue avec l’Union des municipalités du Québec, pour laquelle il rédigera une politique du transport et de la mobilité durable. Après son passage à plein temps à l’université, Gérard Beaudet maintient néanmoins des liens étroits avec le monde professionnel de l’urbanisme. Aujourd’hui coresponsable de l’Observatoire de la mobilité durable rattaché à l’École d’urbanisme, il est d’ailleurs parmi les tout premiers urbanistes québécois à s’intéresser à la mobilité.

Parallèlement, Gérard Beaudet multiplie les présences dans les médias écrits et électroniques et participe à un grand nombre d’activités à caractère scientifique, professionnel ou sociocommunautaire, ce qui fait sans aucun doute de lui l’un des urbanistes les plus lus et entendus du Québec. À ce jour, il a prononcé quelque 200 conférences et pris part à près de 80 panels. Il a réalisé plus de 200 entrevues à la radio et à la télévision, a présenté 80 chroniques et a été cité à plus de 300 reprises dans des articles ou des reportages, sur des thèmes aussi variés que le paysage, le récréotourisme, l’étalement urbain ou encore la dévitalisation des petites collectivités. Gérard Beaudet est de plus l’auteur, coauteur ou éditeur de 12 ouvrages, d’une trentaine de chapitres de livres, d’une soixantaine d’articles scientifiques et généralistes ainsi que d’une quarantaine de textes d’opinion. Ce sont par conséquent plusieurs dizaines, voire des centaines de milliers de personnes qu’il aura sensibilisées aux enjeux liés à l’urbanisme et à l’aménagement du territoire québécois, en plus des 2 500 étudiantes et étudiants qu’il aura formés.

Avec le recul, l’urbaniste se dit fier de la « continuité intellectuelle de son parcours ». « Je n’avais pas envisagé de travailler en pratique privée, de découvrir le récréotourisme, le paysage et le Québec des régions, de devenir président d’Héritage Montréal, de publier des ouvrages, de faire carrière à l’université, de devenir directeur de l’Institut d’urbanisme et de participer de manière assidue aux débats publics sur les questions d’aménagement, d’urbanisme et de conservation. Le grand timide que j’étais – et que je suis toujours – envisageait plutôt une carrière au ministère des Affaires culturelles [aujourd’hui le ministère de la Culture et des Communications]. Celle-ci s’est finalement résumée en un stage de deux mois », raconte-t-il.

L’apport de Gérard Beaudet au développement et au rayonnement de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire est indéniable. Grâce à ses accomplissements, le chercheur et urbaniste a su ériger des ponts entre l’aménagement du territoire et les enjeux de société, dans une volonté évidente de voir se développer une véritable identité territoriale. Pour l’avenir, il aspire à continuer « d’inspirer, autant que faire se peut, ceux et celles pour qui le bien commun est une des principales assises du vivre-ensemble et d’un rapport collectif équitable au territoire ».

Michel Rivard

« Le monde a besoin de magie », chantait Michel Rivard en 1979. Voilà probablement pourquoi, depuis plus de 40 ans, l’auteur-compositeur-interprète, guitariste et comédien œuvre à lui en insuffler. Mais pour ce monument de la culture québécoise, il n’y a pas de magie sans travail. Michel Rivard reçoit donc le prix Denise-Pelletier 2021 comme « une belle grosse tape sur l’épaule, un encouragement à continuer à chercher, à donner, et ce, jusqu’au bout de mon âge! » dit-il.

Fils d’un père comédien, le surnommé « Flybin » s’intéresse tôt à la musique et au théâtre. À 22 ans, il crée le groupe Beau Dommage avec d’autres membres de la troupe de théâtre musical et absurde La Quenouille bleue. Jusqu’à sa dissolution en 1978, la formation culte enfilera les succès, dont plusieurs deviendront des classiques du répertoire québécois. Parmi ceux-ci, Chinatown et la plus que célèbre Complainte du phoque en Alaska révèlent au grand public les talents du parolier, tandis que Ginette et 23 décembre dévoilent ceux du compositeur, auxquels s’ajoutent de remarquables qualités d’interprète.

Peu avant la séparation du groupe, Michel Rivard enregistre son premier album solo, Méfiez-vous du grand amour, suivi en 1979 par De Longueuil à Berlin. Au cours de cette période, il séjourne et se produit à Bruxelles et à Paris. À son retour au Québec, l’artiste se tourne un moment vers le théâtre et le cinéma, avant de former le Flybin Band, qui lui est toujours fidèle, et de faire paraître le disque Sauvage en 1983.

Onze autres albums suivront, dont Un trou dans les nuages (1987), Le goût de l’eau et autres chansons naïves (1992), Maudit bonheur (1998) et Roi de rien (2013). Ces œuvres aux sonorités folks-urbains-contemporains racontent le Québec de manière intime, avec acuité. Plusieurs chansons issues de cette vaste discographie resteront gravées dans notre mémoire collective, notamment Libérer le trésor, Le cœur de ma vie et La lune d’automne. L’auteur-compositeur prêtera aussi son exceptionnel talent de parolier à des personnalités reconnues de la chanson québécoise, dont le regretté Gerry Boulet (Toujours vivant) et Isabelle Boulay (Entre Matane et Bâton Rouge).

Artiste multidisciplinaire, Michel Rivard empruntera d’autres chemins à divers moments de sa carrière. Il se montrera notamment un improvisateur redoutable dans la Ligue nationale d’improvisation au cours des années 1980 et 1990, ce qui lui vaudra d’être intronisé au Temple de la renommée en 2002. Ce touche-à-tout a également joué au petit et au grand écran, de même qu’au théâtre; il a animé le gala de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo; et il a enseigné la création artistique au populaire concours Star Académie.

Le musicien charismatique s’est aussi illustré à titre de compositeur, notamment pour le film Les matins infidèles (1989), ainsi que pour l’opéra folk Les filles de Caleb. Ce spectacle grandiose présenté à l’aube des années 2010 l’a mené à écrire 36 chansons en moins de 2 ans.

Avec le recul, de quel aspect de son parcours Michel Rivard est-il le plus fier? « La constance! » s’exclame-t-il. « Au début de la vingtaine, je me suis lancé dans une aventure exaltante où se côtoyaient la chanson, le théâtre, l’écriture et l’humour. Comme je n’avais aucune formation officielle dans aucune de ces disciplines, j’ai appris en faisant, toujours curieux, toujours à l’affût, toujours gourmand de culture et de perfectionnement. J’ai eu 70 ans cette année, et rien n’a changé dans ma démarche. »

En 2019, tous les chemins artistiques qu’a suivis Michel Rivard depuis les débuts de sa carrière convergent vers L’origine de mes espèces, une proposition théâtrale où s’entremêlent chansons et monologues, autodérision et drame. Tout au long de ce récit chanté qui raconte sa jeunesse et l’histoire de ses parents, le conteur démontre une sincérité désarmante, sans jamais franchir les frontières de cette pudeur qu’on lui connaît. Avec cette œuvre magistrale, celui dont on dit qu’il est l’un des plus grands musiciens québécois de sa génération rehausse une fois de plus les sommets de son excellence. Et il n’a pas l’intention de s’arrêter là.

Au fil de ses projets et de ses succès, Michel Rivard s’est créé un style bien à lui, qui allie profondeur, humour et justesse dans le ton comme dans les mots. Avec plus de 2000 spectacles en carrière, quelque 25 albums (toutes contributions confondues) et une vingtaine de prix et de distinctions, dont le titre de chevalier de l’Ordre national du Québec, il constitue un véritable pilier des arts d’interprétation au Québec.

Michel Marc Bouchard

Figure majeure de la dramaturgie québécoise, Michel Marc Bouchard est l’auteur d’une œuvre monumentale s’étendant sur plus de 40 ans de création et de reconnaissance. Ses pièces, qui exposent son attachement indéfectible à ses racines jeannoises, se déploient dans des thèmes à portée universelle, contribuant ainsi à leur rayonnement sur la scène internationale. À ce jour, elles ont donné lieu à pas moins de 450 productions présentées dans quelque 30 pays et à de nombreuses traductions. Sans contredit, l’attribution du prix Athanase-David 2021 à Michel Marc Bouchard confirme l’appartenance de cet auteur remarquable à la lignée des grands dramaturges québécois qui l’ont précédé à titre de lauréats de ce Prix du Québec.

« C’est une grande surprise », répond Michel Marc Bouchard lorsqu’on lui demande ce que représente pour lui l’obtention du prix Athanase-David 2021. « Soudainement, on voit tout en perspective. Ça donne le vertige. On se rend compte qu’effectivement, on a apporté quelque chose à la culture, à la société québécoise. Peu de dramaturges ont obtenu ce prix, je suis donc extrêmement fier de le recevoir. J’ai le sentiment de contribuer ainsi à la reconnaissance des auteurs dramatiques, de les représenter. »

De La contre-nature de Chrysippe Tanguay, écologiste, sa première création en 1983, jusqu’à Embrasse, sa plus récente offrande en 2021, Michel Marc Bouchard a érigé une œuvre riche en histoires, livrées dans une écriture classique aux accents lyriques, mariant dans un habile équilibre le comique et le tragique. Ces histoires, opposant vérité et mensonge, brutalité et fragilité, et racontées par des personnages pour la plupart marginaux ou vulnérables, témoignent non seulement de son humanisme et de sa sensibilité à l’égard de sa société, mais également de sa fine intuition. Que ce soit l’adoption d’un enfant par un couple gai (La contre-nature de Chrysippe Tanguay, écologiste) ou la question d’identité de genre (Christine, la reine-garçon), les thèmes abordés ont souvent donné au brillant dramaturge une longueur d’avance sur son temps.

Au fil des années, Michel Marc Bouchard a enrichi le répertoire dramatique québécois de plus de 25 pièces et collaboré avec les metteurs en scène du Québec les plus importants, de même qu’avec les grands théâtres et festivals. Parmi ses œuvres les plus connues, notons : Les feluettes; Les muses orphelines; L’histoire de l’oie; Le voyage du couronnement; Le chemin des Passes-Dangereuses; Tom à la ferme; Christine, la reine-garçon; La divine illusion; et La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé.

Le prolifique dramaturge a été maintes fois récompensé et jouit d’une éblouissante reconnaissance à l’étranger.

Cette reconnaissance à l’international arrive d’ailleurs tôt dans la carrière de l’auteur. Dès la fin des années 1980, ses pièces commencent à voyager sur les scènes du monde entier et attirent un public sans cesse croissant. À elle seule, Les muses orphelines a été produite plus de 150 fois dans plus de 20 pays depuis sa création en 1988. L’histoire de l’oie (1989), qui aborde avec délicatesse et originalité le drame de la violence faite aux enfants, a également connu un succès retentissant. Récompensée d’une dizaine de prix, l’œuvre de théâtre jeunesse a été jouée sur cinq continents, et ce, pendant une quinzaine d’années.

Par ailleurs, celui qui se distingue aussi comme librettiste et scénariste a participé à l’adaptation des Feluettes pour l’opéra et a coscénarisé plusieurs versions cinématographiques de ses pièces, dont Tom à la ferme qui a fait partie de la sélection officielle du Festival de Venise en 2013.

En 2005, il a été notamment fait Officier de l’Ordre du Canada. En 2012, il a été fait chevalier de l’Ordre national du Québec et membre de l’Académie des lettres du Québec. Son nom figure au dictionnaire Larousse depuis 2016.

Écrivain engagé, Michel Marc Bouchard défend notamment dans ses textes les droits des personnes homosexuelles et la liberté d’affirmation. Endossant également le rôle de passeur, il a donné des classes de maître, entre autres à Barcelone et à Rome, et enseigne périodiquement depuis 2006 l’écriture dramatique à l’École nationale de théâtre du Canada.

La plus grande fierté de Michel Marc Bouchard? « D’avoir été un auteur dramatique en tout temps. J’ai gagné ma vie avec le théâtre, je n’ai écrit que du théâtre, ou presque. J’en suis vraiment fier. Rares sont les auteurs dramatiques qui ne s’accomplissent pas aussi dans d’autres formes littéraires », convient-il. Il envisage toutefois les années à venir un peu différemment : « J’aimerais un jour toucher à la prose, à la poésie, à la nouvelle. Je souhaite surtout pour le moment poursuivre la recherche, continuer d’entretenir la relation privilégiée avec le public, les “lecteurs” de mon théâtre. »

Serge Giguère

Si « c’est le visage qui fait l’âme du personnage », comme il est dit en amorce du documentaire Le mystère MacPherson, pour Serge Giguère, c’est le personnage qui fait l’âme de ses films. Car le cinéaste confère à chaque être humain qu’il révèle à travers sa caméra, avec respect et admiration, le pouvoir d’insuffler une personnalité à ses œuvres, dont il demeure néanmoins le créateur. S’inscrivant dans la tradition du cinéma direct, sa riche cinématographie, reliée par le fil conducteur de la culture populaire et de l’identité québécoise, est le fruit d’un véritable talent de portraitiste et d’une maîtrise exceptionnelle de l’image qui font de Serge Giguère l’un des plus grands artisans du documentaire québécois des dernières décennies.

Lorsqu’on demande au cinéaste ce que représente pour lui la réception du prix Albert-Tessier 2021, il répond d’abord avec humilité en être surpris, puis il ajoute aussitôt : « C’est un honneur. On peut dire que, si ma mère était encore là, elle serait fière de son petit gars! » s’esclaffe-t-il.

Serge Giguère débute dans le cinéma à la fin des années 1960 comme assistant-caméraman pour des films de fiction, avant de côtoyer et d’assister les grands du documentaire de l’époque, comme Pierre Perrault dont l’approche artistique inspirera la démarche créatrice du futur réalisateur. « À notre insu, on veut toujours ressembler aux personnes qu’on admire », mentionne-t-il. Le cinéaste apprend également au cours de cette période les rudiments de la direction photo. Pas moins d’une soixantaine de films et de nombreux réalisateurs auront bénéficié de son savoir-faire à la caméra, qu’il met d’abord et avant tout au service de l’œuvre.

Parallèlement à son métier de caméraman, Serge Giguère développe ses talents de réalisateur. En 1974, il cofonde Les Films d’aventures sociales du Québec et coréalise ses trois premiers films, dont le documentaire Belle famille (1978), tourné sur une période de six années. Déjà s’y trouvent les ingrédients fondamentaux de ce que deviendra le cinéma de Serge Giguère, façonné par l’amour des personnes auxquelles le documentariste donne la parole et une volonté patiente de saisir à leur contact des instants d’authenticité.

En 1984, Serge Giguère cocrée avec Sylvie Van Brabant Les Productions du Rapide-Blanc, vouées à la production de films d’auteur et de documentaires à portée sociale. Il y réalise notamment le film Oscar Thiffault (1987), qui marquera ses véritables débuts en tant que documentariste. Viendront ensuite Le roi du drum (1991), sur l’excentrique batteur Guy Nadon, puis 9, Saint-Augustin (1995), qui propose un voyage dans l’imaginaire d’un prêtre-ouvrier. Au fil de ces documentaires, le style du cinéaste s’affine et se cristallise. Le réalisateur tisse ainsi une cinématographie originale, intimiste et empreinte d’humanisme qui s’inscrit désormais dans l’histoire culturelle du Québec.

Cette fascinante cinématographie comprend également Le reel du mégaphone (1999), un portrait du syndicaliste et musicien Gilles Garand, et Suzor-Coté (2001), tout premier film consacré au célèbre artiste. « Je suis choyé d’avoir pu accéder à l’univers de personnages capables de témoigner de leur bagage culturel. Mes films servent à faire résonner leur histoire », explique le documentariste.

Avec les documentaires À force de rêves (2006) et Le mystère MacPherson (2014), Serge Giguère est au sommet de son art. Acclamés et récompensés, ces deux films permettent au cinéaste d’obtenir une plus vaste reconnaissance. Également très sensible aux enjeux de son époque, Serge Giguère proposera dans Le Nord au cœur (2012) le portrait du géographe, linguiste et ardent défenseur des peuples autochtones Louis-Edmond Hamelin. Sa plus récente offrande, Les lettres de ma mère (2018), suscite en outre l’admiration tant de la critique que du public pour sa maîtrise de l’art documentaire et son habileté à le renouveler.

En 2021, Serge Giguère dit aimer toujours autant les défis. Son actuel projet de documentaire en est d’ailleurs un de taille : créer un film avec des images et des textes accumulés sur une quarantaine d’années par lui à la caméra et un ami réalisateur, aujourd’hui décédé. « J’ai hâte de renouer avec les moments d’émerveillement devant le matériel tourné et d’y ajouter d’autres tournages pour actualiser ces “archives” », confie-t-il.

À titre de réalisateur ou de directeur photo, Serge Giguère œuvre avec passion depuis plus de 50 ans à ériger une cinématographie personnelle autour d’êtres inoubliables. Grâce à son travail soutenu et attentif, le cinéma québécois s’est enrichi de films attachants et vrais.

Céline Vaneeckhaute

Céline Vaneeckhaute œuvre dans le domaine de l’ingénierie des procédés verts et des bioraffineries. La récupération de ressources valorisables à partir des matières résiduelles et des eaux usées est au cœur de ses travaux.

La nature passionne la chercheuse depuis son plus jeune âge. « Petite, je travaillais dans le jardin avec ma mère, se remémore-t-elle. J’ai toujours voulu protéger l’environnement. Je voulais faire quelque chose d’utile pour la société. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi la bio-ingénierie avec une spécialisation en technologies environnementales à l’université. »

Ses travaux apportent des solutions à des problématiques environnementales très actuelles. Par exemple, l’une de ses plus récentes découvertes scientifiques a permis la mise au point d’une nouvelle technologie pour la récupération des excédents de phosphore dans l’eau, un polluant en cause dans la prolifération des algues bleu-vert. Une autre application concrète de ses recherches touche la biométhanisation et la valorisation des résidus organiques. Elle a créé en 2016 un laboratoire de recherche unique au Canada qui permet de simuler à petite échelle la récupération des biogaz et des engrais biosourcés, le tout en mettant à contribution des partenaires du milieu municipal et des entreprises privées pour stimuler la transition vers une économie circulaire axée sur les bioressources.

Arrivée au Québec en 2013 et nommée professeure agrégée à la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval en juin 2021, Céline Vaneeckhaute est déjà très accomplie dans son domaine. Elle a mis sur pied et dirige actuellement BioEngine, une équipe de 16 chercheurs. Sa production scientifique et son leadership international lui ont valu la Chaire de recherche du Canada en récupération des ressources et ingénierie des bioproduits, ce qui lui a permis de figurer parmi les plus jeunes titulaires de chaires au Canada.

Chercheuse prolifique, Céline Vaneeckhaute a publié plus de 50 articles dans des revues scientifiques et professionnelles, et a aussi pris part à plus de 100 conférences et événements professionnels sur invitation, ici et ailleurs dans le monde. Elle a également publié plus de 100 actes de congrès, une dizaine de chapitres de livres ainsi qu’un ouvrage complet intitulé Nutrient Recovery from Bio-Digestion Waste: From Field Experimentation to Model-based Optimization. Ses publications sont utilisées comme référence par plusieurs organismes gouvernementaux au Québec comme à l’étranger, tant pour appuyer le développement de réglementations portant sur les engrais biosourcés que pour aider la prise de décision concernant les technologies à implanter pour la gestion des matières résiduelles et des eaux usées. Les résultats de ses recherches, trouvant une multitude d’applications concrètes et répondant aux plus hautes exigences internationales, ont mené à l’invention ou à l’optimisation de procédés et de logiciels qui sont commercialisés ou en voie de l’être. En outre, la qualité de ses recherches lui a permis de récolter 2,7 millions de dollars à titre de chercheuse principale pour quelque 35 projets sous sa coordination dans les cinq dernières années. La professeure Vaneeckhaute est également chercheuse universitaire principale dans un projet industriel d’une valeur de plus de 6 millions de dollars financé par Technologies du développement durable Canada.

Se considérant comme une ambassadrice dans son milieu, elle estime que la communauté scientifique a un rôle très important à jouer non seulement pour trouver des stratégies plus durables pour résoudre les enjeux environnementaux de notre époque, mais également pour conscientiser et informer le grand public. « J’aime communiquer! », s’exclame-t-elle. « J’ai fait beaucoup d’études et maintenant je transmets mes connaissances avec le public et les étudiants par le biais de l’enseignement. Par exemple, si on construit une usine de biométhanisation dans une ville, il est important que les citoyens participent à la collecte des matières organiques, et c’est en leur expliquant les bienfaits d’un tel projet qu’ils le feront. » La professeure-chercheuse Vaneeckhaute a d’ailleurs fait partie du comité scientifique de l’exposition Ô merde!, en cours au Musée de la civilisation. Elle a aussi développé la World Association of Consciousness Education and the Ultimate Progress, un OBNL voué à l’éducation qui l’a amenée à voyager pendant six mois en Amérique du Nord afin de donner des conférences sur les changements climatiques.

« Je travaille par passion, mais l’équilibre est important pour tout le monde », explique cette lève-tôt, amoureuse des chiens et amatrice de course en sentier, de plein air, de voile, de ski, de piano et de peinture. « Il est important de faire ce qu’on aime et d’aider la société, mais il y a plus que le travail dans la vie. » Celle qui rêve d’une planète éco-intelligente et du renversement des changements climatiques espère à long terme poursuivre sa carrière universitaire ainsi que son rôle comme conseillère autonome et membre du bureau de direction de divers organismes en environnement. En parallèle, elle veut continuer à transmettre ses connaissances et à aider les étudiants à mettre sur pied des entreprises dans le secteur de l’environnement, afin d’influer sur le cours des choses et de vivre en accord avec ses valeurs.

Francine Saillant

Les travaux de Francine Saillant, professeure émérite au Département d’anthropologie de l’Université Laval, ont joué un rôle majeur dans la mise en œuvre d’innovations sociales dans différentes branches de l’anthropologie. La professeure explique son intérêt pour l’anthropologie par son immense curiosité : « Je possède ce désir de comprendre, de connaître et de transmettre des connaissances relatives aux expériences humaines. » Sa formation d’infirmière et sa connaissance du milieu de la santé ont pavé la voie à l’un de ses domaines de prédilection, l’anthropologie médicale.

Les contributions de la professeure Saillant sont remarquables sur plusieurs plans. D’abord, sa thèse doctorale, réalisée en 1988, a entre autres contribué à transformer les représentations du cancer et des soins à prodiguer aux patients en plaçant la parole des malades au cœur des approches préconisées. « Par cette thèse, je voulais démystifier l’expérience humaine de la maladie, saisir l’expérience humaine du malade au-delà des images de mort qu’on lui accolait », souligne-t-elle. Le livre tiré de sa thèse doctorale, Cancer et culture, est un ouvrage de référence clé dans le domaine des soins palliatifs et des soins oncologiques.

Ses nombreuses recherches sur la santé ont conduit à plusieurs résultats concrets, notamment la création d’une base de données unique au Canada sur les médecines populaires utilisées par les femmes et les familles ainsi que la reconnaissance de certaines thérapies non conventionnelles. « Cette base de données, toujours active de nos jours, sert d’archives pour les futurs chercheurs. Ils pourront se baser sur ces données afin de poursuivre des recherches, en particulier sur la phytothérapie et des plantes utiles et connues localement depuis longtemps », explique celle qui, en sus de cette contribution, a su mettre en évidence la large contribution des femmes aux soins de santé, hier comme aujourd’hui.

Francine Saillant se démarque également par l’utilisation de toutes sortes de méthodes de diffusion des résultats. À cet égard, elle favorise, lorsque possible, l’art pour soutenir ses travaux de recherche, notamment la production de films et documentaires : « Les méthodes de diffusion artistiques sont une manière de travailler la partie sensible des contenus des recherches. Ce type de diffusion permet que les humains soient placés au premier plan des recherches, qu’ils se reconnaissent. » À cela s’ajoute le recours aux formats muséologiques et d’expositions.

Plusieurs témoignages de chercheurs et chercheuses notent l’importance que la professeure émérite accorde à l’engagement social. « C’est faire de la science avec une conscience sociale. Les recherches que j’ai menées accompagnent ma contribution sociale et mon désir de changement dans nos sociétés », affirme-t-elle. Tout au long de sa carrière, Francine Saillant s’est intéressée à la promotion des droits des personnes marginalisées, et à la justice sociale, notamment.

Deux études expriment ce souci d’engagement social. D’abord, dans sa recherche ethnologique Le mouvement noir au Brésil, l’anthropologue a tenté de comprendre la notion de réparation du point de vue d’acteurs agissant pour l’amélioration du sort réservé aux populations afro-brésiliennes. « Pendant six ou sept ans, j’ai suivi le mouvement noir au Brésil dans ses actions politiques, juridiques, symboliques et spirituelles. Je voulais comprendre la vision de ce mouvement dans leurs enjeux de reconnaissance et surtout les différentes conceptions et approches des réparations. » Ces travaux mèneront à la publication de plusieurs ouvrages, dont Le mouvement noir au Brésil, qui lui vaudra, en 2016, le prix Luc-Lacourcière, remis au meilleur ouvrage scientifique en ethnologie-anthropologie, ainsi qu’à la réalisation d’un coffret de quatre vidéos, Resistência, relayé sur trois continents par l’UNESCO.

La seconde étude, InterReconnaissance, visait à raconter les changements en matière de droits des personnes marginalisées au Québec, du point de vue de l’anthropologie des droits de la personne. « En se basant sur les récits des leaders des groupes communautaires, notre équipe de chercheurs voulait transmettre la mémoire de leurs actions majeures et de leurs efforts pour l’amélioration du sort des personnes handicapées, des immigrants, des femmes, des personnes atteintes de troubles de santé mentale ainsi que des personnes LGBT, et cela sur 50 ans », explique la récipiendaire du prix Marie-Andrée-Bertrand 2021. Plus de 230 entretiens en profondeur ont été réalisés, mais aussi des actions artistiques significatives et des objets ont été retrouvés, le tout ayant conduit à une publication, InterReconnaissance. La mémoire des droits dans le milieu communautaire au Québec (codirigée avec Ève Lamoureux, 2018), et à une exposition itinérante, Une mémoire citoyenne se raconte (2018-2020). La plus grande satisfaction pour elle est de voir ses travaux de recherche aboutir à des actions concrètes et parvenir à un large public.

Or, l’engagement social n’est pas seulement perceptible dans les objets d’étude de Francine Saillant. Il l’est également dans l’appui qu’elle accorde aux étudiants et étudiantes des cycles supérieurs. D’ailleurs, au cours de sa carrière, elle a dirigé plus de 100 étudiants et postdoctorants, dont de très nombreux ont obtenu des postes de prestige, ce qui illustre l’importance de la transmission et du partage des connaissances avec les jeunes chercheurs. « J’ai eu plusieurs modèles au cours de ma carrière, et c’est gratifiant de l’être à mon tour », souligne-t-elle.

Federico Rosei

Federico Rosei possède une expertise mondialement reconnue sur la croissance et la caractérisation des matériaux nanostructurés. Membre du corps professoral au centre Énergie Matériaux Télécommunications de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) depuis 2002, il met ses connaissances au profit de l’avancement de la connaissance des sciences et de l’ingénierie ainsi que de la formation de personnel hautement qualifié.

« La science, la technologie et l’ingénierie, c’est une affaire de famille », lance le professeur pour expliquer d’où vient sa passion pour ce vaste domaine. Il s’engage donc sur la voie des sciences de base, domaine dans lequel il réalise, en 2001, son doctorat à l’Université de Rome La Sapienza, une des plus anciennes au monde. « Ce doctorat m’a permis de me former comme physicien et de développer une expertise pointue et des compétences de chercheur sur la formation d’alliages dans des nanostructures de semi-conducteur. » Il fait par la suite au Danemark un stage postdoctoral portant sur l’interaction entre les molécules organiques et les surfaces métalliques.  

Le professeur Rosei résume ainsi son domaine d’expertise, les nanomatériaux : « D’abord, les nanostructures sont des “morceaux” de matière de dimensions nanométriques, donc un mètre que l’on divise par un milliard. Les propriétés de la matière que l’on visualise à l’échelle nanométrique se transforment. L’étude des matériaux à très petite échelle permet donc d’explorer de nouveaux phénomènes, et d’utiliser les nanomatériaux comme des briques élémentaires pour la fabrication de nouvelles technologies, notamment dans les domaines des énergies renouvelables, de l’électronique, de l’optoélectronique et du secteur biomédical. »

Depuis la parution de son premier article scientifique en 2000, le professeur Rosei a notamment publié 395 articles de revues avec comité de lecture et écrit des livres et des chapitres de livres, en plus d’avoir prononcé des centaines de conférences sur invitation et participé à des séminaires dans 49 pays. « Les articles sont les produits d’un scientifique. Les résultats et la connaissance n’existent pas tant qu’ils ne sont pas publiés. Et, surtout, les articles scientifiques sont importants dans la formation des jeunes scientifiques et le développement des connaissances à l’international. »

L’INRS propose une formation axée sur la recherche multidisciplinaire exclusivement aux étudiants de deuxième ou troisième cycle. Une composante qu’apprécie le professeur Rosei : « La possibilité de faire de la recherche de haut niveau tout en supervisant de jeunes chercheurs m’attirait beaucoup. » Un autre élément a également poussé l’Italien d’origine à choisir le Québec : « L’offre de l’INRS était une superbe occasion pour moi de passer d’une situation de chercheur postdoctoral à un poste indépendant de chercheur et de mentor pour les jeunes, en plus de contribuer à mon domaine d’expertise aux côtés de brillants chercheurs. »

Federico Rosei tire une grande fierté dans la formation des jeunes chercheurs. Tout au long de sa carrière, il a formé plus de 160 chercheurs à tous les niveaux. « Je suis évidemment fier des travaux que j’ai menés au cours de ma carrière, mais je suis encore plus satisfait d’avoir contribué à la formation des jeunes, autant à l’INRS qu’à l’international », se réjouit-il. Miser sur la formation à l’international est une composante centrale de la vision de l’enseignement du professeur Rosei.

En 2014, le professeur Rosei lance la Chaire de l’UNESCO sur les matériaux et les technologies pour la conversion, l’économie et le stockage de l’énergie. Cette chaire propose différentes recherches sur les défis que posent le développement durable et l’énergie renouvelable. Qui plus est, cette chaire de recherche concrétise le souhait du professeur Rosei de transmettre ses connaissances aux jeunes générations et de contribuer à une transmission du savoir à l’international. « Cette chaire privilégie l’éducation et la science par différentes initiatives pour favoriser la collaboration entre des chercheurs des pays fortunés et le transfert de connaissances avec des chercheurs dans des pays en voie de développement », explique-t-il.

La science est un château de connaissances, et il s’estime choyé de pouvoir participer à sa construction. Il reste que le développement des connaissances passe par la formation de nouvelles générations de chercheurs : « Sans aucun doute, ce qui permet de poursuivre la construction de ce château de connaissances, c’est la formation de chercheurs, surtout à l’international… Pour qu’ils puissent bâtir un étage supplémentaire sur le château que j’ai aidé à construire. »

Michel L. Tremblay

Michel L. Tremblay est reconnu mondialement pour ses travaux sur le cancer et d’autres maladies impliquant les protéines tyrosine phosphatases.

Menant ses recherches à l’Université McGill depuis 1992, il a été l’un des premiers à identifier plusieurs de ces protéines, à démontrer leur importance dans les modèles animaux et à valider leurs valeurs comme cibles possibles dans le traitement de plusieurs maladies comme le cancer, le diabète et la maladie d’Alzheimer.

Au cours de sa carrière, il a fondé le Centre de recherche sur le cancer Rosalind-et-Morris-Goodman, qu’il a dirigé jusqu’en 2012. Titulaire de la Chaire de recherche Jeanne-et-Jean-Louis-Lévesque, il a mis sur pied de solides réseaux de recherche. Il a aussi contribué à la signature d’ententes interuniversitaires qui ont ouvert la porte à de nouveaux échanges à l’international.

Michel L. Tremblay fait preuve d’une grande humilité. En dépit de ses réalisations, il attribue sa carrière exceptionnelle en partie au destin. Il se dit notamment fortuné d’avoir rencontré de formidables collègues et étudiants, des assistants et associés de recherche d’excellence, et grâce à toutes ces collaborations, d’avoir remporté le prix Armand-Frappier en 2013.

C’est toutefois un triste événement qui a orienté sa spécialité. Tandis qu’il étudie à la maîtrise en virologie à l’Université de Sherbrooke, sa mère décède d’un cancer du sein. Il décide alors de poursuivre ses études de doctorat à l’Université McMaster, à Hamilton, où il étudie le rôle de l’adénovirus dans le cancer.

Par la suite, grâce à ses travaux sur les cellules souches embryonnaires, menés lors de son postdoctorat aux National Institutes of Health (NIH) des États-Unis, il a généré le premier modèle d’une souris par recombinaison homologue reproduisant une maladie humaine, la maladie de Gaucher.

Michel L. Tremblay a publié dans les plus grandes revues scientifiques. On lui doit plus de 240 articles et chapitres de livres, en grande majorité dans le domaine des protéines phosphatases. Son laboratoire a été le premier à publier le rôle modulateur de l’une de ces protéines, la PTP1B, sur le récepteur de l’insuline, dans la revue Science.

Les travaux du professeur Tremblay sur la PTP1B ont amené des compagnies pharmaceutiques à développer des inhibiteurs de cette phosphatase, notamment pour le traitement du diabète. Certains de ces traitements sont actuellement en phase clinique.

« J’ai été bien appuyé durant toute ma carrière. Mon laboratoire va bien, je suis très fier d’avoir reçu des subventions tout au long de ces années de recherche », exprime-t-il, reconnaissant. Une quinzaine d’étudiants et d’étudiantes originaires de différents pays travaillent aujourd’hui dans son laboratoire, où les locaux offrent une jolie vue sur les environs; une gracieuseté de Michel L. Tremblay, qui a chapeauté l’aménagement du centre.

En plus de ses activités de recherche, Michel L. Tremblay a démarré trois entreprises durant sa carrière, dont Mispro Biotech, qui propose des installations de recherche et des laboratoires collaboratifs pour les compagnies de biotechnologies. Implantée au Canada et aux États-Unis, l’entreprise connaît une croissance importante. Le chercheur a également cofondé Kanyr Pharma pour pouvoir convertir les connaissances sur les protéines tyrosine phosphatases en de nouvelles applications cliniques. L’entreprise travaille à développer des technologies pour des traitements novateurs visant à améliorer le système immunitaire contre le cancer.

Ce père de quatre enfants et grand-père de trois petits-enfants reçoit le prix Wilder-Penfield avec un sens des responsabilités. « Il y a tellement de problèmes de société où les sciences peuvent contribuer à la solution, souligne-t-il. Nous avons comme scientifiques un devoir d’être présents et de nous engager pour vaincre les maladies, pour améliorer le climat, dans la promotion d’une société juste et dans d’autres causes où l’on peut faire une différence positive. »

Michel L. Tremblay s’implique dans une multitude de comités et d’organisations, dont l’Académie des sciences de la Société royale du Canada, le comité consultatif de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences et plusieurs comités scientifiques, notamment à la Société de recherche sur le cancer et à la Société canadienne du cancer.

Il continue d’enseigner la génétique et la biologie moléculaire, entre autres, et participe activement aux processus de transfert technologique des centres de recherche aux secteurs privés. Il consacre aussi ses énergies au Réseau de médecine régénérative de l’Université McGill, un organisme qu’il dirige depuis 2017 et qui vise à faire avancer les connaissances sur les cellules souches et autres thérapies cellulaires. « C’est le futur de la médecine », lance-t-il, heureux de contribuer à former une nouvelle génération de chercheurs dans ce domaine.

Patrice J. Mangin

Professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) au Département de génie chimique, et désormais au Département de management, Patrice J. Mangin mène une brillante carrière en sciences et en affaires.

À l’UQTR, il dirige l’Institut d’innovations en écomatériaux, écoproduits et écoénergies (I2E3) à base de biomasse, en plus d’être titulaire de la Chaire de recherche sur la bioéconomie/bioénergie régionale.

Patrice J. Mangin est également le fondateur et directeur général de Bioénergie La Tuque. C’est en voyant les résidus forestiers laissés dans les environs qu’il a eu l’idée d’en faire de la matière première pour produire des diesels, des essences et des kérosènes renouvelables.

Le projet de bioraffinerie prévoit la production de près de 250 millions de litres de carburants renouvelables à partir de cette matière. Le siège social de l’entreprise est situé à Wemotaci, en territoire Atikamekw.

En parallèle, Patrice J. Mangin travaille comme conseiller scientifique pour l’entreprise H2V Énergies, qui vise à implanter à Bécancour la première usine canadienne d’hydrogène à base de biomasse.

L’intérêt de Patrice J. Mangin pour la forêt remonte à son enfance en Alsace (France). Dès l’âge de 5 ans, celui-ci s’adonne à la pêche, à la cueillette des champignons et à la coupe du bois de chauffage en compagnie de son père. « J’adore la nature! J’ai besoin de me promener en forêt pour me ressourcer », confie-t-il.

Après avoir obtenu un diplôme d’ingénieur de l’École française de papeterie de Grenoble, Patrice J. Mangin émigre au Québec en 1976, où il amorce sa carrière de chercheur à l’UQTR. Il travaille aussi durant 17 ans à l’Institut canadien de recherches sur les pâtes et papiers (PAPRICAN), où il développe une expertise dans la résolution des problèmes d’impression en misant sur des approches innovantes et des essais basés sur la compréhension scientifique approfondie des phénomènes impliqués.

En 1995, il devient titulaire de la Chaire industrielle de recherche de l’Institut royal de technologie de Stockholm, en Suède. Puis, en 1997, le Centre technique du papier (CTP) de Grenoble lui confie son redressement; un mandat que, comme directeur général, il relève haut la main.

Il revient au Québec en 2005 pour se joindre à l’équipe du Département de génie chimique de l’UQTR, où sa carrière de professeur-chercheur prend un nouvel envol. Il y travaillera pendant 15 ans. Patrice J. Mangin devient titulaire de la Chaire de recherche Québecor en impression et en communication graphique (2005-2008) et il est nommé directeur général du Centre intégré en pâtes et papiers (CIPP), un poste qu’il occupera jusqu’en 2012. Il gère de main de maître la construction du centre, un chantier de 90 millions de dollars, et lui donne ses orientations de recherche.

Patrice J. Mangin contribue ainsi à l’évolution des technologies du papier, notamment dans le domaine des papiers bioactifs et des papiers à base de filaments de nanocellulose. Il participe aussi au développement des technologies de transformation de la biomasse forestière au Québec, en favorisant la croissance d’une industrie verte tirant parti des résultats de la recherche.

Dans une lettre d’appui à sa candidature au prix Lionel-Boulet, le grand chef et président du Conseil de la Nation Atikamekw, Constant Awashish, dit partager ses valeurs tant en matière d’environnement que d’amour de la forêt : « Il est un modèle à suivre pour toute personne qui croit que l’avenir est aux énergies renouvelables dans la lutte aux changements climatiques. Un grand visionnaire, un entrepreneur qui fait de la lutte aux changements climatiques et du progrès social sa ligne de vie. »

Le professeur Mangin considère que la recherche doit être mise en œuvre dans l’industrie pour faire avancer la société. Cette vision l’amène à communiquer publiquement les résultats de ses recherches, sans déposer de demande de brevet. Son but : que les résultats de recherche soient appliqués rapidement et sans limitation.

Auteur ou coauteur de 340 publications et présentations, et de très nombreux séminaires industriels, Patrice J. Mangin se dit habile pour réunir des équipes et les motiver. Reconnu pour sa transparence, il veille à aller chercher le meilleur en chaque personne. Des qualités qu’il reconnaît devoir à ses mentors.

Le prix Lionel-Boulet vient souligner sa carrière remarquable en recherche dans le domaine industriel. « Quand j’ai eu la nouvelle, j’étais bouche bée! Je n’y croyais pas, car il y a énormément de gens qui le méritent. Je suis très honoré que les membres du jury m’aient sélectionné cette année. »

Morag Park

Les nombreux travaux de Morag Park, chercheuse et professeure à l’Université McGill, ont contribué à étoffer la compréhension du cancer. La professeure Park a développé une spécialité dans le métabolisme cellulaire de la formation des cancers et la compréhension des modifications génétiques. Son implication remarquable dans divers regroupements de recherche contre le cancer a aussi permis d’améliorer les infrastructures, d’établir de nouveaux programmes et de créer de nouveaux instituts de recherche tant au Québec qu’au Canada et ailleurs dans le monde.

« Du point de vue de la recherche, le cancer est à la fois stimulant et intéressant. L’avancement de la recherche nous permet de comprendre la physiologie des cellules normales du corps humain et comment certaines cellules deviennent cancéreuses », souligne la professeure-chercheuse. D’ailleurs, grâce aux recherches de celle qui détient un doctorat en virologie de l’Université de Glasgow et de ses collègues, les médecins peuvent dorénavant traiter le patient selon son propre cancer. En effet, selon les réponses du système immunitaire du patient à différents soins oncologiques, ils peuvent lui proposer un traitement adapté à ses réponses physiologiques.

Le prochain défi dans la recherche est de comprendre ce qui cause le cancer. À ce sujet, Morag Park est catégorique : « Personne ne pourra y arriver seul. Nous devons travailler ensemble, autant les centres de recherche que les universités, pour arriver à notre but commun. » Au cours de sa prolifique carrière, elle a su par son leadership rassembler des collaborateurs de diverses spécialités. Ces collaborations ont notamment mené à la création, en 1999, de la première banque de tumeurs cancéreuses du sein au Québec, une initiative qui aide à construire un écosystème de recherche et de collaboration pour les chercheurs en oncologie. « Avec cette banque, nous pouvons, par exemple, faire croître les tumeurs afin de mesurer leur évolution dans le temps. Ultimement, les recherches menées avec cette banque changeront la manière dont nous traiterons les patients », explique la chercheuse.

L’une des avancées majeures à laquelle Morag Park a contribué est la recherche dans le domaine des mécanismes oncogéniques d’activation des récepteurs tyrosine kinases (RTK). Elle a notamment cloné et séquencé le récepteur tyrosine kinase MET, ce qui a rendu possible l’identification de mécanismes moléculaires critiques dans l’activation des RTK, à l’origine de nombreux cancers courants. Cette découverte a permis d’établir que le récepteur tyrosine kinase MET constitue une cible thérapeutique importante dans le traitement de plusieurs cancers. À ce jour, la scientifique a publié plus de 230 articles dans plusieurs revues prestigieuses et a présenté plus de 250 conférences tant au Canada qu’à l’international.

En plus de son implication dans l’administration et la gestion de la recherche, Morag Park enseigne à l’Université McGill. « L’enseignement forme la prochaine génération de chercheurs, mais aussi la prochaine génération à œuvrer dans nos communautés. Par l’éducation, on peut responsabiliser et stimuler les étudiants. On leur apprend comment devenir des penseurs critiques sur une foule de sujets, pas seulement sur leur domaine d’étude. C’est un luxe d’enseigner », souligne-t-elle. Une autre cause qui lui tient à cœur est l’avancement des femmes en sciences. Comme mentor de plusieurs femmes scientifiques, elle souhaite stimuler l’intérêt des femmes pour la science. « Nous devons recruter des femmes et développer un écosystème où les chercheuses sont reconnues et incluses », affirme-t-elle.

Pas de doute, en plus d’être une scientifique de renom et mentor pour plusieurs, Morag Park est également chef de file dans l’administration et la gestion de la recherche, comme en témoigne son engagement dans plusieurs organismes et centres de recherche pour le cancer. Qui plus est, plusieurs de ses découvertes sont devenues des concepts majeurs en oncologie qui ont mené au développement de techniques de dépistage ainsi que de nouvelles thérapies dans le traitement du cancer.

André Blais

Chercheur expérimenté aux idées novatrices, André Blais est l’un des politicologues les plus reconnus dans le monde dans l’étude des élections. Professeur titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche en études électorales, il s’intéresse particulièrement aux comportements politiques, à l’opinion publique, aux systèmes électoraux et à la participation politique des citoyens.

Sa passion pour la science politique est sentie et profonde. « Je suis fasciné par les comportements sociaux! », dit-il. « J’ai la conviction que l’on doit s’intéresser aux comportements des individus qui composent la société pour bien la comprendre. » C’est exactement ce que le professeur Blais a fait tout au long de sa carrière.

Son apport à l’avancement de la recherche en science politique est impressionnant. Il compte à son actif 22 livres, 9 collections d’essais, 226 articles de revues scientifiques avec comité de lecture et 109 chapitres de livres, qui ont suscité plusieurs dizaines de milliers de citations. Ses réalisations sont selon lui le fruit d’un travail d’équipe : « Je conçois la recherche comme une entreprise collective. Je suis fier de mes réalisations et je veux bien prendre une part de crédit, mais je suis parfaitement conscient que la contribution de mes coauteurs et coautrices a été aussi importante que la mienne. »

Nonobstant sa quantité phénoménale de publications, André Blais se démarque par une démarche scientifique créative et originale, laquelle lui a permis de faire des découvertes importantes en matière de compréhension des comportements des électeurs. Sa curiosité intellectuelle et son inspiration sont alimentées d’échanges et de rencontres : « Je trouve une inspiration dans les recherches que je lis et que je trouve formidables, et à travers des discussions passionnantes que j’ai avec des collègues », affirme-t-il. Il ajoute que « c’est en étant confronté dans nos idées que naît le désir de comprendre… et en plus, ça permet de nouer des amitiés ».

André Blais a participé activement à la révolution expérimentale qui a marqué la science politique au tournant des années 1990. « Cette méthodologie permet de tester des hypothèses causales à l’aide de groupes expérimentaux et témoins, et de mesurer les effets de manière précise », explique-t-il.

En matière de recherche, le professeur André Blais est une sommité dans les études portant sur les comportements électoraux, les systèmes électoraux et la décision des électeurs de voter ou non. Ces recherches visent à comprendre les facteurs individuels et contextuels, notamment les règles électorales, qui influencent la décision d’un électeur de voter ou de s’abstenir ainsi que celle de voter de façon sincère ou stratégique. Fait à noter, plusieurs des ouvrages d’André Blais ont un titre court qui se termine par un point d’interrogation. « J’ai une prédilection pour les titres se terminant avec un point d’interrogation, ce qui reflète ma conception de la recherche, qui consiste à donner les réponses les plus claires possible aux questions les plus simples possible », mentionne-t-il.

D’ailleurs, l’une des recherches d’André Blais qui a eu le plus de retentissement dans l’étude de la science politique est celle qui a mené à son livre To vote or not to vote?. Cet ouvrage de référence repose sur une question en apparence simple : qu’est-ce qui pousse les électeurs à voter ou à ne pas voter lors d’élections? La réponse n’est toutefois pas si simple! « La théorie du choix rationnel est utile et explique certaines choses. Mais cette théorie a ses limites et n’explique pas tout. La décision de voter ou de ne pas voter ne repose pas uniquement sur une analyse des coûts et bénéfices qu’apporte le vote. C’est beaucoup plus complexe. »

La contribution d’André Blais à son domaine de prédilection comprend également la formation d’une nouvelle génération, à la maîtrise, au doctorat et au postdoctorat. « Je retire un très grand plaisir à travailler avec les étudiants. Les jeunes sont brillants. C’est enrichissant de dialoguer avec eux et de comprendre les questions politiques que les jeunes se posent. C’est un luxe de pouvoir échanger avec eux. » Le professeur Blais a contribué à l’avancement de la connaissance en science politique grâce à sa passion pour ce champ d’expertise, mais aussi grâce à sa curiosité insatiable à l’égard de ce qui motive l’être humain.