Nadia Myre

Depuis trois décennies, Nadia Myre enrichit le domaine des arts visuels au Québec grâce à ses œuvres à la fois brillantes et touchantes, qui révèlent un attachement fort à ses racines autochtones et une grande sensibilité aux questions liées à l’identité, au langage, aux rapports de pouvoir, ainsi qu’aux blessures humaines et à leur cicatrisation. Suivant une démarche artistique qui se distingue par son caractère collaboratif et ses formes d’expression novatrices et variées, cette artiste multidisciplinaire de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg a contribué significativement à faire évoluer les perceptions de l’art autochtone contemporain.

Recevoir le prix Paul-Émile-Borduas à ce moment-ci de sa carrière « est un grand honneur », mentionne Nadia Myre. « Cela reconnaît non seulement le parcours de ma pratique, mais aussi les racines qui l’ont nourrie. Je pense en particulier à mon père, Robert Myre, dont la profonde conviction à l’endroit de la culture et l’engagement politique ont contribué à façonner la personne et l’artiste que je suis devenue. Je sais qu’il serait fier de voir cette reconnaissance, qui honore le travail que j’ai accompli – et que je poursuis – pour maintenir une pratique qui rassemble mes héritages algonquin et québécois. »

Dès ses premières œuvres au début des années 2000, Nadia Myre développe un langage visuel et conceptuel très personnel, mêlant habilement l’intime et le politique. À travers sa production artistique, elle suscite le dialogue et la réflexion sur l’identité autochtone et la transmission culturelle, comme dans History in Two Parts (2000) et la vidéo Portrait in Motion (2002), où l’artiste fait du canot un symbole de sa double identité algonquine et québécoise. En parallèle, elle propose, avec son projet Indian Act (2000-2003), rien de moins qu’une réinterprétation des 5 premiers chapitres de cette loi canadienne datant de 1876 au moyen de la technique du perlage. Cette œuvre colossale et percutante, réalisée grâce à la contribution de quelque 250 personnes, est considérée comme une référence incontournable en arts visuels au Québec comme à l’international.

Après cette période d’exploration de sa culture traditionnelle, Nadia Myre s’engage dans une réflexion sur la mémoire et la guérison collectives, notamment dans sa série The Scar Project (2005-2013), pour laquelle elle sollicite de nouveau la collaboration de participantes et de participants. Ce projet de longue haleine a mené à la couture de près de 1400 cicatrices, comme autant de témoignages de douleurs individuelles, déployées dans une perspective universelle. L’installation est exposée en permanence au Musée national des beaux-arts du Québec.

Dans les années 2010, l’artiste montréalaise montre un intérêt grandissant pour l’engagement communautaire, notamment dans A Casual Reconstruction (2015), une œuvre à cheval entre le théâtre et l’art vidéo, et Code Switching and Other Work (2018), qui consiste en un assemblage de fragments de pipes trouvés dans la Tamise. Elle intégrera par la suite la photographie et le numérique dans sa pratique, comme dans [In]tangible Tangles (2021), constituée d’images retravaillées de mocassins rappelant la triste découverte de 215 dépouilles d’enfants à l’emplacement d’un ancien pensionnat autochtone à Kamloops, en Colombie-Britannique.

C’est d’ailleurs dans la suite de cette nouvelle approche que s’inscrit l’exposition Tout geste est/et politique. Nadia Myre, Robert Myre & Molinari (2024), dans laquelle l’artiste met en relation l’engagement de son père, la pratique artistique de Guido Molinari et sa propre démarche à travers une juxtaposition d’archives familiales et d’œuvres contemporaines. 

La volonté de Nadia Myre de promouvoir le patrimoine autochtone s’étend aussi à l’art public. Parmi ses œuvres les plus en vue, Dans l’attente… While Waiting (2019), inspirée d’une reproduction du traité de la Grande Paix de Montréal de 1701, s’impose comme un point de repère à l’entrée de la métropole depuis l’autoroute Bonaventure. 

Récompensée par de nombreux prix, celle pour qui la création a d’abord servi à se réapproprier sa culture traditionnelle est devenue un véritable modèle de la valorisation des cultures autochtones à travers l’art. Son œuvre occupe aujourd’hui une place majeure dans les collections des plus importantes institutions culturelles du Québec et du pays. Le Musée des beaux-arts du Canada a d’ailleurs présenté, en 2025, une rétrospective de son riche parcours artistique, de même que de nouvelles œuvres créées en France, dans l’exposition Nadia Myre. Vagues du désir.

Nadia Myre se dit particulièrement fière de cette exposition. « Ce projet a été significatif puisqu’il a permis de voir l’évolution de mon parcours dans son ensemble, de tisser des liens entre mes premières œuvres et mes projets plus récents, et de mettre en lumière les thèmes de la mémoire, de la résilience et du dialogue culturel qui continuent d’orienter mon travail », explique-t-elle, en souhaitant que sa pratique « continue d’ouvrir des possibilités de réflexion, de connexion et de transformation, bien au-delà de chaque projet individuel ».

Francine Bernier

Francine Bernier compte parmi les personnalités les plus influentes du milieu culturel québécois. À la tête de l’Agora de la danse depuis 33 ans à titre de directrice générale et artistique, cette passionnée des arts vivants a su transformer ce lieu en un pôle incontournable de création, d’innovation et de diffusion en danse contemporaine. Très nombreuses sont d’ailleurs les personnes à saluer sa vision ambitieuse et audacieuse, de même que son apport précieux comme bâtisseuse. Et pour cause : grande rassembleuse, animée d’une détermination sans faille, elle a joué un rôle majeur dans le développement et le rayonnement de la danse tant à Montréal et au Québec qu’à l’international, et elle continue d’y œuvrer avec une constante vivacité.

Francine Bernier dit recevoir le prix Denise-Filiatrault comme une reconnaissance de l’importance du métier de gestionnaire en culture. « Ce prix reconnaît la valeur du travail que nous faisons pour soutenir la création québécoise, s’exprime-t-elle. Il honore aussi, à travers moi, tous ceux et celles qui s’affairent quotidiennement à ce que la création artistique puisse s’épanouir dans les meilleures conditions possibles. »

Dès le début de sa carrière dans les années 1980, Francine Bernier se consacre au développement des arts de la scène, d’abord comme travailleuse en théâtre jeunesse, notamment à la Nouvelle Compagnie théâtrale (l’ancêtre du Théâtre Denise-Pelletier), au Théâtre de l’Œil et au Festival québécois de théâtre pour enfants. Elle se spécialise par la suite dans le théâtre pour adultes, alors qu’elle occupe un poste de gestionnaire au Centre des auteurs dramatiques, puis de conseillère en théâtre au Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal, avant de mettre son expertise au service des institutions reconnues que sont le Théâtre d’Aujourd’hui, ESPACE GO et Espace Libre, où elle agit à titre de coordonnatrice.

Lorsque Francine Bernier prend la barre de l’Agora de la danse en 1992, elle hérite d’un lieu où tout est à bâtir pour assurer sa pérennité et son développement, un défi qu’elle relèvera avec brio grâce à son remarquable leadership et à sa forte capacité à innover dans la recherche de solutions. Endossant simultanément les fonctions de directrice générale et de directrice artistique, elle démontrera une habileté prodigieuse à conjuguer rigueur administrative et vision artistique, s’employant à créer un lieu plus dynamique et accueillant, d’abord et avant tout au service des artistes et de leur inventivité. Elle se dit d’ailleurs particulièrement fière d’œuvrer à « soutenir le développement du travail d’artistes québécois, que ce soit en théâtre ou en danse ».

Pour concrétiser ses visées, celle qui ne manque pas d’ambition ni de ténacité opérera, de 2013  à  2017, le déménagement de l’Agora de la danse de la rue Cherrier vers l’édifice Wilder, au cœur du Quartier des spectacles, faisant de l’organisme culturel montréalais l’institution phare de création et d’innovation en danse que l’on connaît aujourd’hui. Cette importante réalisation témoigne sans contredit de l’aptitude exceptionnelle à convaincre et à mobiliser de cette pionnière visionnaire. 

Si l’Agora s’est imposée comme un pilier de la danse contemporaine sous la gouverne de Francine Bernier, accueillant quelque 370  productions, dont une majorité d’œuvres du Québec, elle doit aussi son essor à l’engagement de sa directrice à développer des partenariats artistiques durables avec des institutions, des compagnies ou encore des festivals d’un peu partout dans le monde, notamment de France, de Catalogne, de Belgique, d’Italie et du Japon. En favorisant ainsi l’établissement de ponts entre les cultures, Francine Bernier contribue, depuis le début de son mandat, à renforcer significativement le rayonnement international de la danse contemporaine québécoise.

« La visibilité du travail des créateurs et des créatrices en danse est un défi », reconnaît-elle. Ce qu’elle souhaite par-dessus tout est « que leurs spectacles soient accessibles sur l’ensemble du territoire québécois et que plus de gens puissent découvrir la richesse de la danse québécoise, notamment dans les régions éloignées des grands centres urbains ».

Travailleuse de l’ombre dotée à la fois d’un franc-parler et d’une admirable capacité d’écoute, Francine Bernier incarne un modèle remarquable de gestionnaire culturelle. Grâce à ses initiatives novatrices, à son esprit de collaboration et à sa profonde compréhension des enjeux artistiques et politiques, elle a contribué concrètement à revitaliser l’écosystème de la danse contemporaine québécoise et, encore aujourd’hui, participe à le faire briller plus que jamais. 

René Provost

René Provost est une figure incontournable du droit international, reconnu pour ses travaux novateurs sur la protection des droits de la personne en temps de guerre. Professeur à la Faculté de droit de l’Université McGill et titulaire de la Chaire James McGill sur la justice au-delà de l’État, il a redéfini la compréhension des normes juridiques dans les conflits armés. Membre élu de la Société royale du Canada et avocat émérite du Barreau du Québec, il a influencé considérablement par ses recherches la jurisprudence internationale et les pratiques des organisations non gouvernementales.

« Il m’est arrivé d’avoir des doutes quant à l’utilité de consacrer tant d’années à tenter de changer, par l’entremise du droit, la réalité apparemment irrépressible de la guerre dans la vie humaine, de penser que j’aurais mieux fait de travailler sur des questions juridiques plus immédiates ou encore de me joindre à une organisation humanitaire qui agit sur le terrain. Recevoir le prix Léon-Gérin, c’est la validation qu’une recherche peut contribuer à combattre l’arbitraire de la violence de la guerre », confie-t-il avec humilité.

Le parcours de René Provost est jalonné de contributions qui ont transformé le droit international. Après avoir obtenu un doctorat de l’Université d’Oxford, il a été le premier juriste à analyser systématiquement l’interaction entre le droit international humanitaire et le droit international relatif aux droits de la personne en période de guerre. Son ouvrage phare, International Human Rights and Humanitarian Law (2002), est devenu une référence incontournable : plus de 600 livres et articles s’y réfèrent, et il a directement influencé la jurisprudence du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

Faisant preuve d’une audace intellectuelle remarquable, il a ensuite exploré l’interaction entre les normes culturelles locales et le droit pénal international. Ses recherches ont culminé avec la publication de Rebel Courts: The Administration of Justice by Armed Insurgents (2021). Cet ouvrage, qui a reçu le prestigieux Certificate of Merit de l’American Society of International Law, est la première étude approfondie des systèmes judiciaires mis en place par des groupes armés non étatiques. Ses travaux soutiennent activement des ONG, comme l’Appel de Genève, dans leurs efforts pour encourager ces groupes à respecter le droit international.

Ce dont il se dit le plus fier, c’est d’avoir « mené des recherches qui vont au-delà de l’évidente horreur de la guerre pour mettre à jour des dynamiques de violence et de résilience sur lesquelles peuvent agir les normes du droit international. Rien de plus facile que de tomber dans le cynisme et le fatalisme face à la guerre; à défaut de découvrir un moyen de l’éradiquer, il faut continuer à œuvrer pour changer par le droit les pratiques et les discours pour amenuiser progressivement l’injustice de la guerre. » René Provost poursuit son engagement pour une justice plus inclusive. Ses recherches actuelles, menées en collaboration avec des partenaires autochtones, visent à établir les bases constitutionnelles d’une administration de la justice par des tribunaux autochtones appliquant les traditions juridiques autochtones.

Fondateur du Centre sur les droits de la personne et le pluralisme juridique de McGill, il a supervisé plus de 80 étudiantes et étudiants à la maîtrise et au doctorat, créé un programme de stages internationaux en droits de la personne conférant une expérience de terrain auprès d’ONG et de tribunaux dans toutes les régions du monde, et fondé la Clinique de justice internationale de McGill, qui permet à des étudiantes et étudiants de contribuer concrètement aux travaux de tribunaux internationaux. Par ailleurs, son engagement pour soutenir les travaux de chercheuses et chercheurs francophones en droit international est tout aussi notable. L’Annuaire canadien de droit international est devenu sous sa direction la publication en français la plus influente de son domaine.

« J’ai fait mes premiers pas dans le droit des conflits armés en travaillant comme avocat bénévole pour Human Rights Watch au début des années 1990, sur un projet autour de la famine comme arme de guerre. Trente-cinq ans plus tard, la question reste tristement autant d’actualité. C’est un exemple parmi tant d’autres dont on pourrait déduire que tout reste à faire, que l’effort est vain. Ma conviction, au contraire, est que les règles inscrites dans les Conventions de Genève et même les idéaux de la Déclaration universelle des droits de l’homme ont un impact sur certains acteurs dans certains contextes. Cela se traduit par des choix qui font la différence entre la vie et la mort pour des milliers d’individus. »

En formant une nouvelle génération de juristes critiques et engagés, et en continuant à explorer des terrains juridiques complexes, René Provost laisse un héritage durable, marqué par la rigueur, l’innovation et un profond sens de la responsabilité sociale.

Richard Boudreault

Scientifique et entrepreneur visionnaire, Richard Boudreault est un pionnier de l’innovation technologique au Québec. Son parcours exceptionnel, qui s’étend des nanotechnologies à la robotique spatiale, illustre sa capacité unique à transformer des avancées scientifiques en entreprises prospères et en solutions concrètes aux grands défis sociétaux. Professeur associé à Polytechnique Montréal et à l’Université de Waterloo, il est également Fellow de la Société royale du Canada, de l’Académie canadienne du génie et de l’Académie mondiale des arts et des sciences.

Physicien professionnel avec une formation en génie de l’Université Cornell, Richard Boudreault possède un MBA ainsi qu’une maîtrise et un doctorat de l’Université de Sherbrooke en environnement et durabilité Il a bâti sa carrière à l’intersection de la science, de l’entrepreneuriat et de l’engagement social. Détenteur de plus de 120 brevets internationaux et auteur de 136 publications scientifiques, il illustre avec éclat ce qu’il qualifie lui-même de trajectoire guidée par la conviction que «la science et la technologie doivent servir le bien commun. Ce prix Lise-Watier souligne l’importance de bâtir des ponts entre disciplines, entre savoirs autochtones et scientifiques, entre le monde académique et l’action sur le terrain.»

Sa carrière est une illustration remarquable du lien entre la science et l’entrepreneuriat. Il a fondé ou dirigé une vingtaine d’entreprises technologiques, créant des milliers d’emplois. Parmi ses premières réussites, HumanWare a développé des aides technologiques améliorant l’autonomie de milliers de personnes malvoyantes. Il a ensuite fondé Mechtronix, une entreprise de simulateurs de vol qui a créé 450 emplois avant d’être acquise par Textron puis CAE, démontrant sa capacité à bâtir des fleurons industriels.

Son esprit entrepreneurial l’a conduit à explorer des domaines variés avec un succès constant. Avec Orbite Aluminae, il a introduit des procédés de chimie verte pour le traitement durable de l’alumine. Plus récemment, sa société Awn Nanotech a mis au point une technologie capable d’extraire de l’eau potable de l’atmosphère, déjà en phase de commercialisation avec des partenaires comme Soprema et Amazon. Il a également développé des nanomatériaux conducteurs pour la sécurité aérienne et participé au développement du robot spatial Dextre, utilisé par la Station spatiale internationale. Il confie : «Ce qui me rend le plus fier, c’est d’avoir créé des entreprises et des centres de recherche qui traduisent des découvertes scientifiques en solutions concrètes pour le public, l’environnement et le climat. De la captation de GES à la production d’eau potable dans les communautés isolées, en passant par l’utilisation de technologies spatiales pour surveiller le pergélisol ou la déforestation, j’ai toujours cherché à relier science, impact économique et justice environnementale.»

Richard Boudreault ne se contente pas de créer des entreprises, il bâtit des écosystèmes d’innovation. Premier chef de la direction du Centre de technologies aérospatiales, il y a formé des générations de scientifiques en aérospatiale. Pendant 25 ans à l’Institut national d’optique, il a contribué à la création d’entreprises dérivées, comme EXFO et TeraXion, et a dirigé la création ou le codéveloppement de 10 centres de recherche internationaux.

Acteur influent, il a conseillé le gouvernement sur la stratégie spatiale canadienne et siège à la gouvernance de multiples institutions. Il préside le comité d’audit de l’INRS, où il a contribué à l’implantation de l’usine de vaccins Moderna à Laval, et il s’engage auprès des communautés autochtones et nordiques grâce à son rôle de président du conseil d’administration de l’Université des Premières Nations du Canada et de vice-président du Collège Aurora. Il préside également les conseils consultatifs de l’Institut de recherche Aurora et du centre BIOS², consacrés à la recherche en écologie arctique.

Aujourd’hui, il est président et chef de la direction d’Awn Nanotech, directeur des technologies chez Auxico pour la purification de terres rares, et scientifique en chef chez CSMC pour les technologies spatiales et l’énergie nucléaire. Son engagement à l’égard du développement durable se manifeste notamment à travers son projet d’afforestation au Bas-Arctique. Il raconte : «Mon rêve initial était de devenir astronaute. Finaliste en 1983, j’ai dû renoncer au vol habité pour des raisons de santé. Mais j’ai réalisé un rêve plus vaste : mon vaisseau spatial est devenu la planète elle-même. Mon idéal demeure : restaurer les équilibres fondamentaux de notre monde.»

Lauréat du prix Lionel-Boulet en 2023, du prix George E. Pake de l’American Physical Society en 2018, détenteur de la médaille d’or de la Société géographique royale du Canada et chevalier de l’Ordre des Palmes académiques en France en 2019, Richard Boudreault incarne un modèle d’innovation durable dont les retombées économiques, scientifiques et humaines rayonnent au Québec et dans le monde.

Jean-Marc Fontan

Jean-Marc Fontan est un sociologue engagé et un pionnier de la recherche partenariale au Québec. Professeur en sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis 1994, il a consacré sa carrière à bâtir des ponts entre le monde universitaire et les communautés, redéfinissant le rôle du chercheur comme acteur de changement social. Codirecteur du Réseau PhiLab, directeur de la collection Innovation sociale des Presses de l’Université du Québec, il a mis sur pied le premier dispositif québécois de recherche-intervention universitaire hors les murs : l’Incubateur universitaire Parole d’excluEs. Il valorise une approche scientifique où la recherche s’allie à l’action concrète pour répondre aux défis sociaux contemporains.

« Recevoir le prix Marie-Andrée-Bertrand est une reconnaissance publique du travail réalisé par les idéatrices et idéateurs du développement local afin de sortir des sentiers battus et d’ouvrir le champ des possibles. Ce prix reconnaît le leadership exercé par l’UQAM et le Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) dans le développement de connaissances critiques au service du bien-être des collectivités et des territoires. Il valide la pertinence de modalités de croisement des savoirs visant des changements significatifs aux niveaux individuel, collectif, organisationnel ou institutionnel.»

Titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise en anthropologie de l’Université de Montréal, il a poursuivi des études post-maîtrise en économie à Osaka, au Japon, avant d’obtenir son doctorat en sociologie à l’Université de Montréal. Cette formation multidisciplinaire lui a permis de développer une approche intégrée combinant sociologie économique, économie sociale, innovation sociale, philanthropie, développement territorial et théorie critique. Dès le début des années 1990, il a fait le choix de la recherche partenariale visant à coconstruire le savoir avec les personnes qui sont sur le terrain.

Son parcours se distingue par une série de réalisations majeures. Il a contribué à structurer le champ de l’économie sociale au Québec, notamment à travers le Consortium de recherche partenariale en économie sociale, projet qui a jeté les bases théoriques et accompagné la structuration du secteur. Il a participé au développement du CRISES et, plus tard, à la création de PhiLab, un réseau consacré à l’étude de la philanthropie et du rôle des fondations subventionnaires dans le changement social. À travers ces initiatives, il a favorisé la création de modèles méthodologiques de recherche collaborative, transdisciplinaire et critique, repris par des universitaires du Québec et d’ailleurs.

Jean-Marc Fontan a également innové par son engagement direct sur le terrain. Avec l’Incubateur universitaire Parole d’excluEs à Montréal-Nord, il a mis en place un modèle de recherche-action hors les murs pour lutter contre l’exclusion socioéconomique par la revitalisation territoriale. Ses travaux ont engendré des répercussions concrètesen matière de mobilisation des savoirs citoyens, de développement de politiques publiques, de réduction de l’exclusion, de veille et de transfert en évaluation de projets et en développement de communautés marginalisées. Ses publications et la direction de la collection Innovation sociale des PUQ ont légitimé l’innovation sociale comme champ de recherche universitaire et outil d’intervention publique.

Jean-Marc Fontan se dit profondément fier d’avoir accompagné « par la recherche, la formation et l’accompagnement universitaire, des initiatives locales innovantes mises en place par des spécialistes et la population, afin de revitaliser des territoires orphelins du développement. Cette implication, fondée sur la mobilisation de savoirs théoriques et pratiques, l’écoute et l’apprentissage conjoint, [lui] a permis de soutenir, avec des collègues du milieu universitaire, des innovations sociales dans différents secteurs et milieux: public, communautaire, syndical, de l’économie sociale et solidaire et philanthropique.»

Son engagement se manifeste également par la formation et le mentorat: il a formé de nombreuses cohortes d’étudiantes et d’étudiants aux cycles supérieurs, favorisant leur intégration à des projets de recherche appliquée et leur inscription dans la relève universitaire et communautaire. Son approche interdisciplinaire, son humilité, sa rigueur méthodologique et son leadership rassembleur ont inspiré tant ses collègues que la relève étudiante.

Pour lui, la recherche partenariale reste un idéal à poursuivre. Comme il le dit: «Au début de ma carrière, mon idéal était de contribuer, tant par le développement de nouvelles connaissances, la formation universitaire que le travail collaboratif, à l’établissement d’une société plus juste, plus solidaire, plus démocratique et plus écologique. Cet objectif n’est pas atteint et demeure d’actualité. Aujourd’hui, un regard rétrospectif sur ma carrière m’indique que cet idéal doit s’inscrire dans la modestie où les petits progrès, auxquels j’ai contribué à ma façon et en équipe, représentent de modestes apports indispensables à la poursuite et à l’atteinte de ce grand rêve.»

Aujourd’hui, Jean-Marc Fontan poursuit son travail au sein de PhiLab, de l’UQAM et de comités stratégiques, consolidant un héritage où la recherche et l’action sociale se conjuguent pour bâtir des sociétés plus inclusives, solidaires et écologiques.

Clément Gosselin

Pionnier internationalement reconnu de la robotique, Clément Gosselin a profondément marqué son domaine par ses innovations et son engagement pour l’excellence scientifique. Professeur titulaire au Département de génie mécanique de l’Université Laval, il dirige le Laboratoire de robotique et le Centre de recherche en robotique, vision et intelligence machine (CeRVIM), deux pôles majeurs d’innovation technologique au Québec. Ses travaux ont révolutionné la robotique grâce à l’introduction du concept d’intelligence mécanique : cette approche intègre directement des fonctionnalités intelligentes dans la structure même du robot, rendant les machines plus sûres, intuitives et robustes, sans qu’elles dépendent uniquement de logiciels complexes. 

Recevoir ce prix représente beaucoup pour le professeur Gosselin : « Il couvre le spectre complet des sciences naturelles et du génie et reconnaît par le fait même la nature fondamentale de mes travaux. En plus de la fierté, je ressens beaucoup de reconnaissance par rapport à ce prix. Il me rappelle la chance que j’ai eue d’avoir été formé par des chercheurs de calibre international, le privilège qui m’est donné de pouvoir travailler sur des sujets qui me passionnent et la satisfaction que j’éprouve à encadrer une relève brillante. » 

Formé à l’Université McGill, où il a obtenu son doctorat en génie mécanique en 1988, et après un parcours postdoctoral en France, Clément Gosselin s’est donné pour mission de rapprocher la robotique de la nature en repensant la mécanique, les transmissions et les architectures. Sa contribution la plus emblématique demeure le développement de la main robotique sous-actionnée, un modèle innovant, plus simple et adaptable, capable de fonctionner avec moins de moteurs. Cette technologie a été adaptée à des milieux exigeants, comme la décontamination nucléaire, la chirurgie robotique, les prothèses et la robotique spatiale, notamment en collaboration avec MDA Space pour le perfectionnement du Canadarm. En 2008, elle a été commercialisée pour des applications industrielles par la compagnie Robotiq, fondée par d’anciens étudiants de Clément Gosselin. Il est aussi l’inventeur de l’œil agile, un mécanisme sphérique d’orientation de caméra qui demeure une référence mondiale pour sa rapidité et sa précision. 

Ses travaux sur les robots parallèles ont transformé plusieurs secteurs industriels. Les chaînes de montage de General Motors s’appuient sur les principes de ses inventions pour développer des robots plus performants. Plus que de simples avancées techniques, ces innovations ouvrent la voie à des robots mieux intégrés dans notre société, plus accessibles et collaboratifs. 

« Un de mes rêves de recherche est de pouvoir concevoir des robots simples qui pourraient être utilisés par tout le monde de façon conviviale, par exemple à la maison. Ces robots n’existent pas encore, mais les multiples avancées de la robotique nous rapprochent pas à pas de cet objectif. En effet, on développe des robots pour le bien de l’humanité, et un chercheur n’a jamais terminé ses travaux, il restera toujours des objectifs et idéaux à poursuivre. » 

Au-delà de ses réalisations scientifiques, Clément Gosselin s’est illustré comme mentor et pédagogue. Fondateur du Laboratoire de robotique de l’Université Laval, il a formé 145 étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs. Il prône un enseignement d’excellence en français : en contribuant au vocabulaire de la robotique francophone pour l’Office québécois de la langue française en 1993 et en publiant un manuel de référence en 2023, il a facilité l’accès à la science pour la relève étudiante francophone au Québec et en Europe. 

Clément Gosselin confie : « Ma plus grande fierté réside dans les réalisations de mon équipe de recherche, dont plusieurs ont véritablement fait avancer la science de la robotique, entre autres dans le domaine des robots parallèles et des mains robotiques. Je suis particulièrement fier des travaux que j’ai menés sur les robots parallèles au début de ma carrière, car ceux-ci ont été repris par un grand nombre de chercheurs partout dans le monde. C’est aussi une très grande fierté pour moi de voir toutes les réalisations de la relève que j’ai formée aux cycles supérieurs. » 

Son travail continue de façonner l’avenir de la robotique. Il reste concentré sur la conception de robots collaboratifs, capables d’interagir naturellement et en toute sécurité avec les humains. Son rôle moteur dans le regroupement stratégique FRQNT-REPARTI, qui rassemble six universités et 400 étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs, atteste sa volonté de bâtir une relève dynamique et solidaire. 

Avec plus de 44 000 citations et des distinctions majeures, telles que le prix Killam en génie, le prix Urgel-Archambault de l’Acfas et l’Ordre du Canada, dont il est officier, son œuvre influence durablement l’industrie, la recherche et la formation à l’échelle internationale. Par la force de sa vision, ses inventions emblématiques et son engagement envers la relève, Clément Gosselin lègue un héritage indélébile à la science robotique moderne.

Philippe Pibarot

Philippe Pibarot est une référence mondiale en cardiologie structurelle et en maladies valvulaires cardiaques. Professeur titulaire à la Faculté de médecine de l’Université Laval, il dirige la recherche en cardiologie et le laboratoire central d’échocardiographie (Echo Core Lab) à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ). Rédacteur en chef du Journal of the Heart Valve Society, il conjugue leadership scientifique et engagement en transfert des connaissances et des technologies vers la pratique clinique.

Originaire de France, Philippe Pibarot a d’abord obtenu un doctorat en médecine vétérinaire à l’Université Claude Bernard de Lyon en 1987, avant d’effectuer un internat, une maîtrise en sciences vétérinaires et, enfin, un doctorat en sciences biomédicales, obtenu en 1995 à l’Université de Montréal. Ce parcours singulier, combinant médecine vétérinaire et sciences biomédicales, lui a permis d’acquérir une double culture scientifique et d’aborder les maladies cardiaques dans une perspective interdisciplinaire.

Son programme de recherche vise à améliorer le diagnostic, la prévention et le traitement des maladies valvulaires cardiaques, en particulier la sténose aortique, et à garantir un accès équitable aux soins pour l’ensemble de la population. Il a développé des outils d’imagerie cardiovasculaire novateurs pour déterminer, entre autres, l’indice de perte d’énergie, l’impédance valvulo-artérielle, la surface valvulaire aortique projetée et le score calcique de la valve aortique. Ces paramètres permettent aux spécialistes d’évaluer avec précision la sévérité des maladies valvulaires et de mieux anticiper le pronostic des patientes et patients.

En 2007, avec son équipe, Philippe Pibarot a découvert une nouvelle entité pathologique de la sténose valvulaire aortique, la «sténose aortique à bas débit et bas gradient paradoxal», qui touche jusqu’à 20% des patients atteints, et était auparavant sous-diagnostiquée et sous-traitée. «Cette découverte majeure a conduit à l’intégration, dans les recommandations nord-américaines et européennes pour la prise en charge des maladies valvulaires cardiaques, d’une nouvelle directive concernant le remplacement de la valve aortique chez ces patients. Cette découverte est considérée comme l’une des plus importantes dans le domaine au cours des 30 dernières années», explique-t-il.

Philippe Pibarot a également été un acteur central du développement et de l’évaluation du remplacement valvulaire aortique par cathéter (TAVI) et de la prévention des complications liées aux prothèses valvulaires. Il a dirigé ou codirigé plusieurs essais cliniques internationaux de grande envergure, dont EARLY TAVR, TAVR UNLOAD et PROGRESS, qui démontrent l’importance d’une intervention précoce pour améliorer la durée et la qualité de vie des patients. Il a supervisé l’essai Lp(a) FRONTIERS CAVS, visant à évaluer le Pelacarsen, un traitement innovant pour ralentir la progression de la sténose aortique.

Chercheur prolifique, Philippe Pibarot a publié plus de 850 articles et présenté plus de 1500 conférences à travers le monde. Ses travaux ont été cités plus de 115000 fois et lui ont valu de nombreuses distinctions, dont le Prix d’excellence en recherche de la Société canadienne de cardiologie, le Prix de la Conférence Feigenbaum de la Société américaine d’échocardiographie, un doctorat honoris causa de l’Université de Liège et le prix Fondation – carrière en recherche en santé de l’Université Laval. Il est membre de plusieurs sociétés savantes, notamment de la Société cardiovasculaire du Canada, de la Société européenne de cardiologie, de l’American Heart Association et de l’American College of Cardiology.

Mentor passionné et engagé, il a encadré plus de 80 étudiantes et étudiants, favorisant le développement de leaders en cardiologie et en recherche translationnelle. Son engagement humanitaire l’a mené au Népal en 2006 pour la mission «La Cordée du Cœur», visant à sensibiliser la population à la santé cardiaque et à la prévention. «Ce prix du Québec scientifique est très important pour moi et me touche particulièrement, d’abord parce que c’est un grand honneur et une grande reconnaissance pour moi et mon équipe à l’IUCPQ-UL. De plus, j’ai immigré au Québec pour étudier il y près de 35 ans, et le Québec a donc été ma terre d’accueil sur le plan personnel, professionnel et scientifique», confie-t-il.

Aujourd’hui, Philippe Pibarot fait partie d’un consortium de recherche multidisciplinaire axé sur l’avancement des connaissances sur les mécanismes, le diagnostic et le traitement des maladies cardiovasculaires, et réunissant des collègues d’expertises complémentaires en recherche fondamentale et translationnelle. Il reste animé par son idéal : «Mon objectif a toujours été de réaliser des découvertes qui améliorent le diagnostic, le traitement et la prévention des maladies valvulaires, et donc la qualité et la longévité de vie des patients. Avec mon équipe, je crois que nous avons atteint, en grande partie, cet idéal. Mais un chercheur ne doit jamais s’arrêter de rêver», affirme-t-il.

Grâce à la portée de ses découvertes, à son engagement pour les patients et à son rôle de mentor, Philippe Pibarot incarne l’excellence en cardiologie moderne. Son héritage se mesure autant par l’innovation scientifique que par l’amélioration concrète de la vie des personnes atteintes de maladies valvulaires, au Québec et dans le monde entier.

Helen Doyle

Helen Doyle s’impose comme une voix incontournable du cinéma documentaire depuis plus de cinq décennies. Son approche résolument féministe et empreinte d’humanité, combinée à sa volonté constante d’innovation et d’expérimentation artistique, alliant fiction, poésie, information et émotion, lui permet d’attirer l’attention sur des enjeux sociaux et politiques avec autant d’acuité que d’audace. Pionnière de l’art vidéo au Québec, la réalisatrice et scénariste a su faire de son engagement et de sa créativité les points d’ancrage d’un parcours qui se révélera remarquable et des plus inspirants, notamment pour les jeunes générations de femmes cinéastes et vidéastes.

Recevoir le prix Albert-Tessier représente pour Helen Doyle une occasion « de remercier ceux et celles qui [l’]accompagnent depuis [ses] premiers balbutiements pour devenir une « fille des vues ». Je pense particulièrement à toutes ces personnes derrière et devant la caméra qui m’ont fait confiance, qui m’accompagnent encore dans mes efforts de créer des « tatouages de la mémoire » », précise-t-elle.

C’est au sein de Vidéo Femmes, l’un des premiers centres de production, de diffusion et de distribution d’œuvres vidéographiques et cinématographiques féministes au Québec, dont elle participe à la fondation en 1973, qu’Helen Doyle amorce sa prometteuse carrière de documentariste. Ses premiers films, dont plusieurs sont réalisés en collaboration, accordent une place centrale à la libération de la parole féminine. Parmi ceux-ci, notons Philosophie de boudoir (1975), qui dénonce le caractère archaïque du Salon de la femme de Québec; Chaperons rouges (1979), qui traite des violences sexuelles et sexistes à l’endroit des femmes; C’est pas le pays des merveilles (1981) et Les mots… maux du silence (1982), portant respectivement sur la santé mentale et l’isolement des femmes. 

Plus tard dans les années 1980, après avoir quitté le collectif, Helen Doyle s’oriente davantage vers le cinéma, continuant de façonner sa signature singulière en explorant de nouveaux thèmes. Dans Le rêve de voler (1986), la cinéaste revisite le mythe d’Icare, en mettant en lumière l’univers fascinant des trapézistes, alors que dans Je t’aime gros, gros, gros (1994), elle propose une célébration de la rondeur, sur un ton humoristique et dans un esprit fantaisiste. C’est néanmoins avec Le rendez-vous de Sarajevo (1997) que la filmographie d’Helen Doyle connaît un véritable tournant, inaugurant une nouvelle étape de création, cette fois-ci basée sur une réflexion sur la guerre, la barbarie et l’engagement artistique.

En 2000, déterminée à poursuivre sur ce chemin jusque-là peu exploré dans son œuvre, la réalisatrice fonde sa propre maison de production : les Productions Tatouages de la mémoire. S’ensuit la création de documentaires tous plus percutants les uns que les autres. Sous la forme de fiction documentée, Soupirs d’âme (2004) porte un regard bouleversant sur le sort des enfants abandonnés et victimes des guerres, en faisant se côtoyer de manière inédite danse, photographie et document d’archives, soutenus par une narration personnelle. Puis, dans Birlyant, une histoire tchétchène (2008), Helen Doyle aborde le conflit tchétchène à travers la vie d’une musicienne. Tous deux produits par InformAction Films, Les messagers (2002) expose la mobilisation d’artistes en contexte de violences guerrières, tandis qu’avec Dans un océan d’images (2013), la cinéaste braque les projecteurs sur le travail des photojournalistes en zones de combat. Sa plus récente offrande cinématographique, Au lendemain de l’odyssée (2024), met en lumière la traite des femmes nigérianes. Abondamment récompensés au Québec comme à l’international, ces deux derniers films révèlent une fois de plus le talent extraordinaire de la documentariste à concevoir et à réaliser des œuvres aussi poignantes qu’empreintes d’espoir. 

Quand on lui demande de quel accomplissement professionnel elle est la plus fière, Helen Doyle répond d’emblée son plus récent film, Au lendemain de l’odyssée, avant de nuancer : « Mais je me sens comme le Petit Poucet : chacune de mes réalisations représente un petit caillou que je laisse sur mon passage [et] qui me permet à la fois de baliser mon parcours et de faire quelques retours en arrière pour mieux me projeter dans l’avenir. »

Tout au long de sa carrière, Helen Doyle a créé des objets de mémoire, de résistance et de dialogue, à travers une œuvre documentaire riche, au langage visuel distinctif, qui lui a valu de nombreux prix aussi bien au Québec et au Canada qu’à l’étranger. Son parcours brillant et son originalité font d’elle une cinéaste d’exception, incarnant parfaitement l’alliance entre l’exigence artistique et l’engagement social. Pour l’avenir, elle dit souhaiter « continuer de jouer un rôle de passeuse ». « Les femmes artistes, on ne peut pas s’asseoir sur nos modestes acquis. Il faut encore que nous fassions notre place dans toutes les formes d’art », souligne-t-elle en terminant. 

Yvon Rivard

Aimer, enseigner… et écrire. Tout au long de sa carrière et à l’image du titre de l’un de ses plus brillants essais, Yvon Rivard a su tisser des liens entre ses passions, qui constituent autant de piliers d’un parcours marqué par une grande humanité, une volonté continue de transmettre son savoir et de présenter un travail d’écriture d’une qualité irréprochable et dont le style, à la fois raffiné et limpide, demeure inimitable. Figure influente de la littérature des 50 dernières années au Québec, l’essayiste, romancier et professeur se distingue grâce à une œuvre d’une profondeur et d’une richesse exceptionnelles, révélant une sensibilité aiguë à l’expérience humaine et aux enjeux du monde.

Considérant avoir été formé « d’abord par des œuvres étrangères », Yvon Rivard reçoit le prix Athanase-David comme un « retour à la maison, heureux d’être accueilli par tous ces écrivains et ces écrivaines qui ont fait et continuent de faire du Québec une histoire sans fin, un pays où naître et à naître ».

Le talent d’Yvon Rivard retient l’attention aussi bien de la critique que du public dès la parution de ses premiers romans, Mort et naissance de Christophe Ulric, en 1976, et L’ombre et le double, en 1979. Celui qui dit trouver son inspiration « dans les lieux isolés, les gens simples, les séjours à l’étranger, les grandes souffrances et les petites joies » (L’actualité, 2014) est l’auteur d’une œuvre romanesque puissante, façonnée par une écriture toujours à la frontière entre la réalité et la fiction. Les silences du corbeau, premier volet d’une tétralogie mettant en scène son alter ego, poursuivie par Le milieu du jour (1995), Le siècle de Jeanne (2005) et Le dernier chalet (2018), viendront confirmer le statut influent de l’écrivain dans le paysage littéraire québécois. 

Acteur incontournable de la vie intellectuelle au Québec, Yvon Rivard a aussi écrit plusieurs essais remarquables contribuant significativement au rayonnement de ce genre littéraire, plus discret dans l’espace public, dont : Le bout cassé de tous les chemins (1993); Personne n’est une île (2006); Une idée simple (2010); Exercices d’amitié (2015), qui nous rappelle que le premier devoir de l’intellectuel est de porter assistance à autrui; Aimer, enseigner (2012), son grand plaidoyer pour une éducation émancipatrice; et Le chemin de l’école (2019). 

En plus de signer une œuvre marquante et abondamment récompensée, le titulaire d’un doctorat en littérature française de l’Université d’Aix-en-Provence a exercé un rôle de mentor auprès de la relève. À titre de professeur de création littéraire et de littérature à l’Université McGill de 1973 à 2008, Yvon Rivard a exercé une influence déterminante sur le parcours de plusieurs créatrices et créateurs qui occupent aujourd’hui une place importante dans la culture québécoise. Également poète, éditeur, critique et scénariste, il a été notamment membre de la revue Liberté de 1977 à 1995; chroniqueur littéraire à Radio-Canada de 1978 à 1988; a participé à la fondation, en 2002, de la revue Contre-jour, Cahiers littéraires; a collaboré à la revue L’inconvénient; a été conseiller en scénarisation; et a enseigné à l’Institut national de l’image et du son.

En rétrospective de son impressionnant parcours, Yvon Rivard se dit particulièrement « fier d’avoir pu écrire sans négliger l’enseignement et d’avoir pu enseigner sans [s’]éloigner de l’expérience littéraire, qui est toujours une découverte de soi passant par le souci de l’autre ». « Je suis fier de mes livres et de mes élèves, fier de ces livres écrits par quelqu’un à peine sorti du bois, fier de ces élèves qui ont fait beaucoup du peu reçu dans leurs cours », renchérit-il, en faisant allusion à ses racines, ancrées dans la campagne et les forêts en Mauricie.

Aujourd’hui à la retraite, Yvon Rivard est pourtant loin d’avoir dit son dernier mot. À l’aube de ses 80 ans, il vient de publier, en août 2025, un ouvrage intitulé La mort, la vie toujours recommencée : essai sur l’au-delà de la violence, dans lequel il pose un regard lucide sur l’omniprésence de la violence dans les rapports humains, tout en esquissant des solutions pour la résorber. Il mentionne d’ailleurs vouloir « contribuer à repenser l’éducation pour former des êtres moins violents, capables d’aimer, de désirer ce qu’ils ne voient pas, ne comprennent pas, ne sont pas encore ».

Pilier de la vie littéraire au Québec, le romancier et essayiste figure sans aucun doute parmi les grands bâtisseurs de la culture québécoise. Son talent extraordinaire d’écrivain magnifie la profondeur de ses réflexions, faisant de lui un véritable modèle pour ses héritiers et héritières.

Pierre Boyer-Mercier

Personnalité importante de l’architecture au Québec, Pierre Boyer-Mercier a mené une fructueuse carrière avec, pour fil conducteur, deux ambitions principales : construire et instruire. La première l’a amené à réaliser des projets d’envergure, notamment les Habitations Saint-Hubert, la bibliothèque Robert-Bourassa et la station de métro Acadie, tandis que la seconde, à cofonder la revue ARQ Architecture & design Québec et à former la relève. Pendant près de cinq décennies, le créateur, auteur, éditeur, chercheur et professeur a démontré une volonté continue de faire rayonner la qualité et l’inventivité de l’architecture québécoise, tout en contribuant à l’avancement de la profession. 

À ses yeux, recevoir le prix Ernest-Cormier ne constitue pas un achèvement, mais plutôt « une renaissance, en quelque sorte ». « J’y vois une incitation à continuer certains projets que j’avais entrepris pour les amener à leur plein aboutissement », précise-t-il. 

Dès le début de son parcours professionnel, Pierre Boyer-Mercier fait du domaine de l’habitation son champ d’études de prédilection, se concentrant particulièrement sur l’action prépondérante de l’architecture sur les communautés et les rapports de voisinage. Cet intérêt se manifeste aussi concrètement dans sa pratique. Pour lui, la démocratisation de l’architecture passe par la construction de lieux inspirants et agréables à habiter et à fréquenter. 

D’une élégante sobriété, les bâtiments qui portent la signature de Pierre Boyer-Mercier reflètent un souci d’intégration harmonieuse dans l’environnement et une réelle sensibilité aux besoins des différentes clientèles. L’école secondaire spécialisée Joseph-Charbonneau, à Montréal, dont la construction s’est terminée en 1980, en est un excellent exemple, tout comme les Habitations Notre-Dame (1987), qui attestent de l’intention de l’architecte d’articuler de manière cohérente le lien entre les espaces privés et partagés. Il en va de même pour les Habitations Saint-Hubert, construites en 1992, lesquelles se démarquent grâce à leur articulation au sol des domaines du privé et du public. Pierre Boyer-Mercier a en outre conçu, en 1988, la station de métro Acadie, un projet exemplaire d’intégration des arts à l’architecture publique, ainsi que la bibliothèque Robert-Bourassa, inaugurée en 1998, dont l’architecture se veut lumineuse et conviviale, contribuant à la qualité de vie des citoyennes et des citoyens de l’arrondissement d’Outremont. 

En parallèle de son travail de créateur, Pierre Boyer-Mercier cofonde, en 1981, la revue ARQ Architecture & design Québec, une véritable référence pour le milieu québécois de l’architecture, qu’il a dirigée pendant plus de 40 ans. Reconnue au Canada et à l’international, cette publication a mis en lumière le meilleur de l’architecture au Québec, sa riche histoire ainsi que celles et ceux qui l’ont façonnée. Comportant plus de 200 numéros, dans lesquels l’architecte montréalais a signé pas moins de 60 articles et 50 éditoriaux, elle représente un legs précieux laissé par Pierre Boyer-Mercier aux futures générations d’architectes.

« Ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir contribué, par la publication de la revue ARQ, au rayonnement de l’architecture du Québec et de ses architectes, ici et à l’étranger, en plus d’avoir constitué, au fil de ses 42 ans de parution, des archives couvrant une grande partie de la période moderniste au Québec. C’est aussi une grande fierté d’avoir fait connaître et d’avoir encouragé la jeune architecture, ainsi que [d’avoir] fait découvrir notre patrimoine, de même que celles et ceux qui en ont été les protagonistes », se réjouit Pierre Boyer-Mercier.

En tant que professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal pendant plus de 3 décennies, établissement où il a d’ailleurs lui-même obtenu son diplôme en 1967, celui pour qui l’architecture est une affaire de feu sacré s’est appliqué avec passion à transmettre son savoir à ses étudiantes et étudiants et à les sensibiliser à l’important rôle social et culturel de l’architecte. 

Mainte fois récompensé, Pierre Boyer-Mercier a pensé l’architecture tel un véritable art social. À travers l’enseignement, la pratique, la recherche et l’écriture, il a érigé un patrimoine architectural et culturel diversifié, révélant un désir profond de toujours intervenir avec pertinence, efficacité et humanité. 

Pour l’avenir, l’architecte dit souhaiter « mettre [son] expérience à profit et relancer, avec une nouvelle équipe, une publication sur l’architecture du Québec, voire une anthologie qui pourrait couvrir un plus large éventail de son histoire que celui couvert précédemment par ARQ Architecture & design Québec ». 

Robert Auclair

Avocat de formation, puis successivement conseiller, haut fonctionnaire et juge, Robert Auclair a consacré sa carrière à l’amélioration de la qualité de la langue française au Québec. Si l’homme presque centenaire a mené ses batailles linguistiques dans une relative discrétion, il n’en a pas moins laissé une empreinte forte, tangible et durable sur la société québécoise. En témoigne son impressionnante liste de victoires, fruits d’une rigueur et d’une persévérance exceptionnelles. C’est grâce à lui si, par exemple, les Québécoises et les Québécois achètent leur vin à la Société des alcools et non plus à la « Commission des liqueurs » et s’ils produisent leurs déclarations de revenus, plutôt que leurs « rapports d’impôt ». Celui qui a promu avec vigueur l’emploi d’équivalents français en remplacement des anglicismes et autres calques de l’anglais, notamment dans le monde du travail, laisse un héritage inspirant aux plus jeunes générations, à qui il appartient de poursuivre sa noble mission.

« Je ne surprendrai personne en disant qu’obtenir un Prix du Québec culturel à l’âge de 99 ans, ça vient… boucler la boucle », répond le principal intéressé lorsqu’on lui demande ce que représente pour lui le fait de recevoir le prix Georges-Émile-Lapalme. « C’est une marque de reconnaissance qui me va droit au cœur. Ce prix vient me confirmer que mes interventions ont pu être pertinentes et que mes efforts ont pu donner quelques bons résultats. J’accepte cette distinction honorifique avec joie, bien humblement », poursuit-il.

Après avoir grandement contribué à l’implantation de termes français dans les entreprises de pâtes et papiers alors qu’il était conseiller à la Fédération des travailleurs des pâtes et des papiers de 1962 à 1964, Robert Auclair s’est affairé à corriger le vocabulaire juridique et administratif de l’État comme conseiller au ministère du Travail dans les années 1960 et 1970, en participant notamment à la modernisation des lois relatives au travail. Puis, de 1979 à 1996, à titre de juge au Tribunal administratif du travail, il a continué de promouvoir un bon usage du français dans la rédaction des jugements et des actes de procédure. Également conférencier et chargé de cours à l’Université Laval pendant plusieurs années, l’homme de loi, aujourd’hui à la retraite, a en outre collaboré à la production de plusieurs ouvrages, dont Vocabulaire des conventions collectives (1982), Dictionnaire canadien des relations du travail (1986) et Rédaction d’une convention collective (2005). 

C’est en 1986 que le travail de l’ombre de Robert Auclair reçoit davantage de lumière avec la mise sur pied de l’Association des usagers de la langue française, devenue l’Association pour l’usage et le soutien de la langue française, mieux connue sous le nom de l’ASULF. Pendant les 22 années qu’il a présidé l’organisme, l’ardent défenseur du mot juste a contribué à faire changer de nombreuses formulations dans le français courant, luttant sans relâche contre l’emploi d’anglicismes. Toujours lié étroitement à l’Association, il en a été désigné président honoraire au terme de son dernier mandat, en 2008.

Sa contribution à la fondation de l’ASULF demeure une des plus grandes fiertés de Robert Auclair. « Je suis heureux de constater que l’Association est toujours bien vivante et active, bientôt 40 ans après des débuts enthousiastes, mais modestes. Nous avons réuni des gens qui, au moyen de suggestions constructives et d’interventions respectueuses, ont pu faire changer des choses pour améliorer la qualité de notre langue », se réjouit-il.

De « place de la justice » à « palais de justice », de « mail » à « courriel » ou de « Black Friday » à « Vendredi fou », le succès des contributions de Robert Auclair est plus vaste qu’il n’y paraît tant ses nombreuses propositions de francisation de termes ont fini par s’implanter tout aussi subtilement que solidement dans l’usage quotidien des Québécois et des Québécoises francophones. En agissant sur plusieurs fronts, notamment auprès des gouvernements, des associations, des entreprises et des médias, l’infatigable ambassadeur d’un français précis a contribué à enrichir la langue parlée et écrite au Québec de manière plus que significative.

Robert Auclair a consacré pas moins de sept décennies à sensibiliser la société québécoise à l’importance d’un bon usage du français. Son apport, en ce sens, demeure sans égal. Comment entrevoit-il l’avenir de langue française au Québec? « L’importance de la langue pour affirmer notre identité québécoise est évidente. La nécessité de la défendre et de la promouvoir dans le contexte nord-américain me paraît tout aussi évidente. Il faudra donc toujours se tenir debout et continuer le combat. Mais, je crois qu’il y a lieu d’être optimiste », soutient-il.

Céline Galipeau

Figure emblématique du journalisme au Québec, Céline Galipeau se distingue par sa rigueur et son approche humaine de l’actualité depuis plus de quatre décennies. Au fil de ces années, que ce soit comme correspondante à l’étranger ou chef d’antenne du Téléjournal de Radio-Canada, elle a su développer un lien fort avec le public et démontrer un talent inébranlable à traiter de sujets complexes avec autant de clarté que de profondeur. Officière de l’Ordre national du Québec, récipiendaire de la médaille d’honneur de l’Assemblée nationale ainsi que lauréate du prix Guy-Mauffette en 2021, elle obtient cette année le non moins prestigieux prix René-Lévesque, créé en 2023, faisant d’elle la toute première femme à remporter 2 Prix du Québec dans l’histoire de ceux-ci. Ce nouvel exploit vient s’ajouter au vaste palmarès des réussites de la journaliste aguerrie dont le parcours continue de briller sans faiblir.

Lorsqu’on lui demande ce que recevoir le prix René-Lévesque représente pour elle, Céline Galipeau répond spontanément : « Je n’y crois pas encore, c’est une immense surprise! ». Puis, elle ajoute : « Au-delà de son legs politique, René Lévesque restera à mes yeux un correspondant de guerre, un journaliste qui a marqué son époque. C’est grâce à lui, debout devant son tableau noir à l’émission Point de mire, que les Québécois et les Québécoises se sont ouverts au monde. Alors, recevoir ce prix me touche profondément. C’est une reconnaissance qui rejaillit sur toute l’équipe du Téléjournal, notamment nos correspondants à l’étranger, qui poursuivent courageusement dans cette voie tracée par monsieur Lévesque. »

C’est en 1984 que Céline Galipeau amorce sa carrière à Radio-Canada comme journaliste. Celle qui a longtemps caressé l’ambition d’occuper un poste de correspondante se verra accorder cette responsabilité, d’abord à Toronto, de 1989 à 1992, puis à Londres, à Moscou, à Paris et à Pékin. Ces différentes affectations l’amèneront à couvrir certains des plus importants conflits de la fin du 20e siècle et du début du 21e, notamment la guerre du Golfe, la guerre civile algérienne ainsi que les guerres de Tchétchénie et du Kosovo. Au cours de ces années, Céline Galipeau réalise aussi plusieurs reportages percutants, entre autres sur les femmes chinoises aux pieds de lotus, les femmes afghanes brûlées vives ou encore les veuves blanches de l’Inde. 

De retour au Québec en 2003, la grande reporter obtient le poste de présentatrice de l’édition de la fin de semaine du bulletin de fin de soirée de Radio-Canada, continuant néanmoins d’effectuer des reportages à l’étranger. Il en sera de même lorsqu’elle s’installera aux commandes du Téléjournal en 2009, alors qu’elle deviendra la première femme francophone à occuper un poste de chef d’antenne d’une télévision publique au Canada, fonction qu’elle exerce d’ailleurs toujours avec brio. 

« J’ai toujours voulu rapporter l’histoire en train de se faire, qu’elle soit belle ou horrible, mentionne Céline Galipeau. Sur le terrain d’abord, et depuis que je suis à la barre du Téléjournal, mon objectif, c’est de permettre aux téléspectateurs et aux téléspectatrices de mieux comprendre les enjeux, les conflits, de les rendre accessibles et de toucher les gens. »

Dans les dernières années, Céline Galipeau a également été à la barre d’émissions portant sur des enjeux sociaux et mondiaux cruciaux, notamment En direct du monde (2016-2018), Minuit moins une pour la planète (2019), Ces femmes qu’on tue (2020) et Une (autre) vie (2021), sur les conséquences humaines de la pandémie de COVID-19. Animée d’une passion indéfectible pour le reportage sur le terrain, celle qui a vu évoluer le métier de journaliste, en raison non seulement de la circulation toujours plus rapide de l’information, mais aussi des risques accrus pour les reporters en territoire étranger, s’est en outre rendue en Ukraine, en 2022, ainsi qu’en Israël, déterminée à offrir au public une information juste et éclairée sur les conflits qui s’y déroulent. 

Estimée tant par ses pairs que par son auditoire, Céline Galipeau a contribué et contribue toujours à hisser la profession de journaliste vers l’excellence, ce qui fait de cette pionnière un véritable modèle pour la relève en journalisme. Sa plus grande fierté? « Sans doute d’avoir réussi, au fil du temps, à établir un lien de confiance avec le public », conclut-elle en espérant « pouvoir continuer longtemps d’aller à la rencontre des gens, d’ici ou d’ailleurs, des hommes et des femmes qui ouvrent la voie aux changements, qui aident à améliorer le sort des populations ».

France Castel

Plus qu’une artiste aux 1000 talents, France Castel s’est révélée authentique et généreuse tout au long de son impressionnante carrière de près de 60 ans, suscitant l’affection et l’admiration tant de ses pairs que du public, toutes générations confondues. Au fil de ces années, la chanteuse, comédienne et animatrice a toujours su se réinventer grâce à son audace et à son ouverture. C’est assurément la raison pour laquelle cette grande amoureuse de la vie a suivi un parcours artistique jusqu’ici si riche et passionnant.

« Cette reconnaissance, à l’aube de mes 81 ans, me touche au plus profond », répond France Castel quand on lui demande ce que représente pour elle le fait de recevoir le prix Guy-Mauffette. « Elle me dit que, peut-être, j’ai laissé derrière moi quelque chose de tangible, de vrai et de valable », continue-t-elle.

France Castel fait officiellement son entrée dans l’industrie du spectacle en 1969 avec l’enregistrement de ses premières chansons originales, après avoir été soliste pour un groupe de jeunes musiciens de Sherbrooke, sa ville natale, et l’hôtesse de la populaire émission Les Couche-tard pendant Expo 67. 

Dans les années 1970, elle connaît ses plus grands succès en tant qu’interprète avec des chansons comme Château de sable et Du fil, des aiguilles et du coton. C’est aussi au cours de cette période qu’elle fait ses premières armes en tant qu’animatrice, à la CBC, à Toronto.

Au total, la chanteuse a contribué à plus d’une quinzaine d’albums et de compilations, en plus de participer au spectacle musical 1  fois 5 en 1976, considéré parmi les plus mémorables de l’histoire de la fête nationale du Québec. En 1980, elle prête sa magnifique voix à Stella Spotlight dans le célèbre opéra rock Starmania, un autre moment fort de sa carrière d’interprète. 

Depuis le milieu des années 1970, France Castel brille aussi merveilleusement au petit et au grand écran qu’au théâtre. Elle a joué dans pas moins d’une quarantaine d’émissions, une trentaine de films et de très nombreuses pièces. À la télé, elle a tenu des rôles remarqués dans une foule d’émissions à succès, comme le téléroman Sous un ciel variable (1993-1997), la série Les jeunes loups (2014-2016) et, plus récemment, la quotidienne STAT (2023-2024). Celle qui est tout aussi capable de faire rire que d’émouvoir a également pris part à quelques Bye bye. Au cinéma, elle a été de la distribution de plusieurs films d’André Forcier et de productions québécoises marquantes, telles que les comédies Karmina (1996) et Crème glacée, chocolat et autres consolations (2001). 

Véritable touche-à-tout, France Castel possède également un talent exceptionnel pour l’animation. Sa remarquable capacité d’écoute, son insatiable curiosité et son enthousiasme contagieux font d’elle une animatrice entière et sincère, habile à tisser des liens forts avec son équipe tout autant qu’avec ses invités et invitées. Que ce soit à la coanimation de Deux filles le matin et de Droit au cœur au début des années 2000, ou encore de Pour le plaisir de 2007 à 2015, elle a démontré de grandes qualités de communicatrice, qu’elle a aussi mises à profit à la radio, entre autres à la barre d’une émission consacrée au blues, en 2010, sur les ondes d’Espace musique.

Modèle de résilience et de bienveillance, France Castel s’est associée à plusieurs causes sociales, notamment à la lutte des femmes contre la pauvreté lors de la marche Du pain et des roses, en 1995. Elle se dit d’ailleurs profondément fière d’avoir eu « la chance de naviguer dans plusieurs univers artistiques et d’utiliser cette diversité d’expressions comme levier d’influence, notamment pour contribuer, à [sa] manière, à l’évolution de la condition féminine ». « J’ai tenté, à travers mes œuvres et mes prises de parole, de porter un message d’équité, de sensibilité et d’affirmation. Aujourd’hui, je suis fière d’avoir participé à cette progression, même humblement », ajoute-t-elle.

Malgré sa très prolifique carrière, France Castel n’a pas l’intention d’arrêter de nous surprendre. En plus d’avoir présenté un nouvel album de chansons originales en 2022, 46 ans après son dernier, elle est de la distribution du long métrage Habiter la maison, sorti en 2025. « Je souhaite que ma présence contribue à redéfinir la représentation des femmes de mon âge dans le paysage culturel, bien au-delà des modèles figés ou dépassés. Il est temps de revendiquer notre espace, de rappeler que l’art ne connaît pas d’âge, seulement la passion », conclut l’artiste au regard toujours pétillant.

William Moss

Pionnier de l’archéologie urbaine au Québec, William Moss a développé une expertise d’exception dans ce domaine, notamment comme responsable de l’archéologie à la Ville de Québec pendant plus de trois décennies, le premier à occuper un tel poste au Canada. Son approche novatrice, fondée sur le développement durable et la collaboration avec les partenaires, a eu une influence déterminante sur la pratique de l’archéologie non seulement au Québec, mais également ailleurs dans le monde. Grâce à elle, celui que plusieurs qualifient de visionnaire a contribué de manière significative à faire reconnaître l’archéologie comme un enjeu prioritaire par le milieu municipal, favorisant du même coup la préservation et la mise en valeur des trésors du patrimoine québécois.

William Moss dit recevoir le prix Gérard-Morisset « avec modestie, car, par sa nature même, l’archéologie est un travail d’équipe ». « Néanmoins, je me réjouis de constater que tous les axes de ma carrière soient reconnus comme un ensemble intégré, que les liens entre les différents volets de mes actions soient profitables à la collectivité », ajoute l’archéologue pour qui « cette reconnaissance [lui] rappelle [son] devoir de continuer à faire découvrir ce patrimoine qui nous fait mieux connaître notre présence dans ce beau coin du monde, pendant des millénaires, dans la longue durée ».

C’est en 1985 que William Moss obtient le poste d’archéologue principal au Service de l’aménagement du territoire de la Ville de Québec, alors que le Vieux-Québec vient tout juste d’être inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sous sa direction, jusqu’en 2018, quelque 200 études archéologiques seront réalisées avec la collaboration de partenaires importants, notamment l’Université Laval, sans compter celles effectuées auparavant pour Parcs Canada sur les fortifications de Québec, le ministère de la Culture et des Communications sur la Côte-Nord et la Municipalité de Tadoussac.

Cette collaboration, qu’il établit entre la Ville et l’Université Laval dès son entrée en fonction, mène à la réalisation de plusieurs chantiers-écoles sur des sites d’une valeur inestimable, dont l’îlot des Palais et l’îlot Hunt. D’autres recherches tout aussi majeures seront réalisées sous sa direction, entre autres à la place Royale, au Monastère des Récollets, sur le chantier naval du Roi et le complexe du Séminaire de Québec.

L’une des grandes fiertés de William Moss est, dit-il, « d’avoir pu intégrer la présence du patrimoine archéologique à la pensée municipale et contribué à implanter une pratique d’archéologie préventive enracinée dans la vision du développement durable du site du patrimoine mondial du Vieux-Québec et de l’ensemble du territoire de la ville de Québec ».

Soucieux de mettre en valeur et de rendre accessibles à la population les découvertes de ses équipes, celui pour qui l’archéologie constitue un bien commun et un héritage à partager a déployé plusieurs projets d’aménagement et d’interprétation. En témoignent le parc du Vieux-Passage dans le quartier Limoilou ou encore le parc du Sacré-Cœur dans l’arrondissement de Charlesbourg, qui intègrent harmonieusement les vestiges du passé dans le paysage contemporain, ou encore l’Auberge Saint-Antoine, cet hôtel-musée qui célèbre si bien le patrimoine de l’îlot Hunt.

Au fil de sa carrière, et bien au-delà de celle-ci, William Moss a publié de nombreux articles scientifiques, prononcé des dizaines de conférences dans des événements nationaux et internationaux, siégé à de multiples comités et organisé plusieurs colloques, notamment ceux de 2000 et de 2014 de la prestigieuse Society for Historical Archaeology, dont il a été le président au milieu des années 2000. Il a également participé à l’organisation de la 16e assemblée générale du Conseil international des monuments et des sites, qui s’est tenue à Québec en 2008, à l’occasion du 400e anniversaire de la ville. 

Comme si cet engagement déjà considérable ne lui suffisait pas, l’archéologue passionné a aussi enseigné à son alma mater, l’Université Laval, de 1997 à 2014, ainsi qu’à la School of Continuing and Professional Studies de l’Université de Virginie, aux États-Unis, et au programme Ville et villages d’art et du patrimoine. Il a été conférencier invité à l’Université de Zhengzhou, en Chine. 

Reconnu pour sa rigueur et ses qualités de rassembleur, William Moss a été un promoteur inlassable du patrimoine québécois sur la scène internationale et apôtre de la pratique de l’archéologie en français. Il a d’ailleurs obtenu de nombreux éloges et plusieurs distinctions tant au Québec et au Canada qu’à l’international. Aujourd’hui à la retraite, il continue d’intervenir dans les médias, de donner des conférences et de collaborer à des projets à titre de conseiller, comme pour le futur Musée national de l’histoire du Québec. Sans contredit, son legs est immense, car au-delà des pratiques innovantes qu’il a mises en place, il a déployé une vision unique servant de guide pour l’avancement de l’archéologie urbaine et la valorisation du patrimoine.

Chloé Sainte-Marie

Véritable incarnation de l’artiste libre et engagée, Chloé Sainte-Marie qualifie sa démarche de « travail de pollinisation ». « Comme la petite abeille qui sème son champ, je vais d’un poème à un autre, d’un poète à un autre », illustre-t-elle lors d’une entrevue diffusée à ICI Première en décembre 2022. Pourtant, l’œuvre de cette grande amoureuse des mots est beaucoup plus vaste que celle de porter la parole des poètes québécois et autochtones. Insufflant sa propre audace et sa fougue créatrice aux textes qu’elle habille de sa voix avec une touchante sincérité, celle qui est aussi comédienne possède en plus le don sublime de transformer chacun de ses spectacles en une expérience exaltante et inoubliable.

Pour cette artiste entière, recevoir le prix Denise-Pelletier lui « permet d’exprimer, sur la place publique, toute [sa] gratitude et [sa] reconnaissance à tous ceux et celles qui [lui] ont partagé leur savoir, leur langue, leur rêve, leur territoire ».

Révélée au public par Gilles Carle, dont elle a été la muse et la conjointe, Chloé Sainte-Marie commence sa carrière comme actrice dans les films du célèbre cinéaste, notamment dans Cinéma, cinéma (1985),La Postière (1991) et Pudding chômeur (1996). Elle a en outre jouéau théâtre dans la pièce La Terre est une pizza en 1990.

Son tout premier album lancé en 1993, L’emploi de mon temps, marque le début d’un impressionnant parcours musical pour Chloé Sainte-Marie, alors à l’aube de la trentaine. Ses trois suivants, Je pleure, tu pleures (1999), Je marche à toi (2002) et Parle-moi (2005), consacrés surtout à la poésie de Gaston Miron, de Joséphine Bacon, de Roland Giguère, de Patrice Desbiens, de Philippe McKenzie, de Denise Boucher et de Bruno Roy, viendront confirmer son statut d’artiste majeure de la chanson québécoise, saluée autant par le public que par la critique.

À la fin des années 2000, Chloé Sainte-Marie présente un album entièrement en langue innue, Nitshisseniten e tshissenitamin (Je sais que tu sais), langue qu’elle a apprise avec l’aide de son amie et mentore, la poète Joséphine Bacon. « Joséphine Bacon m’a dit un jour : « Je veux que tu chantes ma langue. » Cette rencontre a changé le cours de ma vie », confie-t-elle. 

Suivent, en 2011, le conte musical de Gilles Carle Une étoile m’a dit et, en 2014, À la croisée des silences qui, avec ses 57 textes, se révèle une véritable anthologie de la poésie québécoise. Sa plus récente offrande, Maudit Silence, un disque-livre publié en 2022, rassemble, quant à lui, 18 poèmes, mettant en lumière ce qui unit les cultures et les langues des 3 Amériques. L’interprète considère cette œuvre multiple et foisonnante comme la synthèse de son parcours des 25  dernières années. « Chanter les poètes des Amériques en innu, français, canayen, michif, exploréen, latin, créole haïtien, espagnol, portugais et anglais, m’a donné une profonde compréhension de notre histoire et a créé un dialogue entre les différentes nations transcendant les frontières », indique l’artiste.

Néanmoins, Chloé Sainte-Marie est loin de se limiter à faire entendre la voix des poètes. En parallèle de sa vie artistique déjà bien remplie, elle soutient aussi celle des personnes proches aidantes, une cause qui lui tient énormément à cœur, ayant elle-même pris soin de son conjoint atteint de la maladie de Parkinson et décédé en 2009. Cette rassembleuse a démontré une détermination exemplaire afin de mettre sur pied la Fondation Maison Gilles-Carle en 2008 et de créer la première maison en 2012, laquelle servira de tremplin pour la mise en place du réseau des Maisons Gilles-Carle en 2018, des lieux destinés à donner un répit aux personnes aidantes. Régulièrement sollicitée pour parler de son engagement, l’artiste représente sans aucun doute un modèle de ténacité et de solidarité.

Entre sa quête perpétuelle de liberté et son attachement profond au territoire, Chloé Sainte-Marie s’est forgé une identité artistique bien à elle en faisant briller non seulement les poètes francophones et autochtones, mais aussi toutes les personnes qui l’accompagnent dans la réalisation de ses ambitions. Cette humilité, combinée à son indéniable talent, fait d’elle l’une des artistes québécoises parmi les plus respectées et aimées. 

Qu’envisage Chloé Sainte-Marie pour la suite de sa carrière? « Publier une anthologie de tous les poèmes que j’ai chantés et dits, accompagnés d’un film hommage avec tous leurs auteurs », souhaite-t-elle. Puis, elle ajoute : « Je fais de la poésie une consommation quotidienne, une respiration naturelle, alors je ne m’arrête pas. Je suis actuellement en processus de création d’un nouvel album. Le sujet : une enquête musicale portant sur le désir de liberté, à travers les mots et les voix de celles qui ont entrepris cette quête envers et contre tout ».

Hany Moustapha

Figure centrale de l’innovation aérospatiale au Québec, Hany Moustapha est reconnu pour avoir bâti des ponts durables entre l’industrie, le milieu universitaire et la recherche. Professeur titulaire au Département de génie mécanique de l’École de technologie supérieure (ÉTS), il dirige les programmes en aérospatiale et le Pôle Innovation 4.0, un regroupement de professeures et professeurs engagés dans la transition numérique et technologique. Visionnaire et rassembleur, il a consacré sa carrière à créer des passerelles entre les sphères universitaire, industrielle et gouvernementale afin de faire avancer conjointement la technologie et la formation.

Hany Moustapha a exercé chez Pratt & Whitney Canada (P&WC) de 1978 à 2010, d’abord chercheur puis gestionnaire de technologie. Au cours de cette carrière au sein de l’industrie, il a dirigé des projets de conception et de développement de turbines, publié des articles et des livres de référence et acquis une réputation internationale dans le domaine de la propulsion aéronautique. Ses recherches et innovations ont notamment amélioré les performances des moteurs d’aéronefs avec des retombées économiques considérables pour le Québec et le Canada. Son action a largement dépassé la technique : il a mis en place des structures pour que l’industrie puisse travailler main dans la main avec les universités, former la relève et accélérer l’innovation.

C’est dans cette perspective qu’il a cofondé le Consortium de recherche et d’innovation en aérospatiale du Québec (CRIAQ), en 2002, dont la mission est de promouvoir des projets de recherche collaborative précompétitive entre les universités et l’industrie, avec un financement public et privé, afin d’encourager le transfert technologique, la formation de personnel hautement qualifié et l’émergence de solutions communes à des défis majeurs du secteur aéronautique. 

Depuis son arrivée à l’ÉTS en 2010, Hany Moustapha a fondé AÉROÉTS et renforcé les liens industrie-université. Il a été le titulaire de la première Chaire industrielle du Canada CRSNG-P&WC dans le domaine de la recherche aérospatiale, qui a permis de combler un manque important de données et de critères dans la littérature sur la phase de conception préliminaire des moteurs d’aéronefs. Il est directeur de la Chaire de recherche industrielle Siemens sur l’intégration des technologies de l’industrie 4.0, en plus d’être l’instigateur et le gestionnaire, en 2019, du Réseau d’innovation intelligente, numérique et verte (devenu le Réseau SDG InnovationTM), regroupant 8 universités québécoises, en collaboration avec plus de 60 entreprises. La recherche aéronautique de l’ÉTS a vu ses financements et le nombre de stages étudiants atteindre des niveaux record, tandis que ses collaborations touchent des partenaires comme la NASA, Airbus et Volvo Aero, pour ne nommer que ceux-là.

Hany Moustapha est également le directeur du projet Mobilité Aérienne Avancée, qui vise des services de transport aérien régional et urbain plus abordables, plus efficaces et plus respectueux de l’environnement, possibles grâce à des avancées technologiques majeures en propulsion électrique, secteur émergent dans le transport aérien.

Pour Hany Moustapha, la collaboration passe aussi par l’organisation de conférences et d’événements internationaux en aérospatiale, et il a travaillé à la promotion de Montréal comme un lieu de choix pour ces activités. Pas moins de 27 congrès en aérospatiale s’y sont tenus, avec des retombées économiques de plus de 10 M$. Son engagement lui a d’ailleurs valu le Prix de Grand Ambassadeur du Palais des congrès de Montréal en  2024.

Récompensé par de nombreuses distinctions, dont le titre de chevalier de l’Ordre national du Québec en 2013, il dit que recevoir le prix Lionel-Boulet le touche particulièrement parce que ce prix « reconnaît véritablement ce pour quoi [il s’est] investi, en matière de promotion et d’implication dans la recherche industrielle en collaboration avec les universités tout au long de [s]a carrière industrielle et universitaire ».

À l’approche de sa retraite, prévue en 2028, ses objectifs restent tournés vers l’avenir : « assurer la pérennité du Réseau Innovation SDGTM, préparer une relève solide pour le leadership du réseau, et soutenir Espace Aéro, la zone d’innovation en aérospatiale, en menant des recherches collaboratives industrie et universités sur la mobilité aérienne avancée, afin d’ouvrir la voie à des avions électriques à décollage et atterrissage verticaux pour transporter marchandises ou fournitures médicales dans des régions éloignées ».

Hany Moustapha laisse un héritage qui dépasse les réalisations techniques : il a transformé la façon dont on conçoit la recherche appliquée, non pas comme des projets isolés mais comme des efforts collectifs. Par sa contribution à de nombreuses initiatives de collaboration dans le secteur de l’aérospatiale, il incarne une innovation humaine : l’art de relier les gens, les idées et les institutions.

Edel Pérez-López

Natif de Güines, dans la province de Mayabeque à Cuba, Edel Pérez-López a grandi dans un environnement agricole qui a façonné sa passion pour l’agriculture et l’environnement. Après des études de biochimie à l’Université de La Havane, il a poursuivi un doctorat en écologie et biotechnologie appliquée à l’Université Veracruzana, au Mexique, où il a étudié une maladie bactérienne menaçant des variétés autochtones de maïs. Ses recherches postdoctorales l’ont ensuite conduit à l’Université Auburn, en Alabama, puis à l’Université de la Saskatchewan, où il s’est consacré à élucider les mécanismes moléculaires de la hernie des crucifères, une maladie causant d’importantes pertes économiques en Amérique du Nord.

En 2020, il s’est établi à Québec et a rapidement appris le français afin de lancer son propre programme de recherche à l’Université Laval. Il y est aujourd’hui professeur agrégé au Département de phytologie, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les invasions d’insectes vecteurs et les maladies émergentes des plantes, et directeur de l’EdeLab, laboratoire de phytoprotection durable. Ce laboratoire unique au Canada intègre la phytopathologie, l’entomologie, la microbiologie et l’intelligence artificielle pour développer des stratégies novatrices visant à protéger les cultures et à réduire l’usage des pesticides.

Entre 2021 et 2024, son équipe a démontré que les cicadelles, petits insectes vecteurs de bactéries, constituent d’excellents indicateurs des effets des changements climatiques sur l’agriculture. Ses travaux ont révélé l’arrivée de nouvelles espèces au Québec et mis en évidence les limites des insecticides actuellement utilisés par les productrices et producteurs agricoles. Pour offrir des solutions concrètes, le laboratoire a aussi étudié la diversité écologique et génétique des guêpes parasitoïdes locales capables de réguler naturellement ces insectes, ce qui a ouvert la voie à des stratégies de biocontrôle mieux adaptées aux réalités agricoles canadiennes.

Dans ce contexte, Edel Pérez-López a lancé le projet LeafHope, une initiative pancanadienne réunissant 18 partenaires, dont 8 associations représentant plus de 40 000 agricultrices et agriculteurs. Doté de plus de 7 M$ de financement du CRSNG et de contributions industrielles, le projet associe intelligence artificielle, biocontrôle et outils de suivi de terrain afin de mettre au point une « trousse de réduction des insecticides ». Le chercheur est comblé : « Je suis particulièrement fier d’avoir lancé LeafHope, un projet rassemblant chercheurs, producteurs et partenaires autour d’un objectif commun : réduire l’usage des insecticides. Mais je suis tout aussi fier de mes étudiantes et étudiants, de mes techniciennes, techniciens et postdocs, qui commencent déjà à bâtir leurs propres carrières indépendantes. Grâce au soutien du Québec, leurs réussites résonnent désormais du Québec vers le monde. »

Un autre pilier de ses recherches porte sur la hernie des crucifères. Grâce à la création de la seule collection mondiale de cet agent pathogène, son laboratoire a identifié des gènes essentiels que l’agent utilise pour manipuler la plante et favoriser la maladie. Ces découvertes, réalisées en collaboration avec l’industrie semencière, sont déjà intégrées à des programmes de sélection visant à développer de nouvelles variétés résistantes, à réduire leur dépendance aux pesticides et à renforcer la productivité agricole.

« Mon rêve de recherche est d’avoir une agriculture véritablement durable où les pesticides ne sont plus une nécessité, mais une exception. Dès mes premières études sur les maladies du maïs au Mexique, j’ai rêvé d’offrir aux agriculteurs des solutions scientifiques fiables, accessibles et respectueuses de la nature. Aujourd’hui, mes projets associent intelligence artificielle, biologie et écologie, et je crois qu’il reste encore beaucoup à accomplir. »

Depuis son arrivée à l’Université Laval, Edel Pérez-López a publié près de 40 articles scientifiques, et plus de 90 au total dans sa carrière. Il accorde une grande importance à la communication en français, un engagement récompensé par le prix Publication en français Gisèle-Lamoureux. Il a notamment contribué à la mise à jour du manuel de référence Nom des maladies des plantes au Canada et à la rédaction d’un chapitre d’anecdotes scientifiques visant à rendre la phytopathologie accessible au grand public.

Son influence dépasse la recherche universitaire. Cofondateur du réseau Pride in Microbiology, il a contribué à instaurer plusieurs initiatives en équité, diversité et inclusion au sein des sociétés savantes canadiennes. Il anime aussi le balado EdeLab & la Recherche expliquée, diffusé en français, en anglais et en espagnol, et écouté dans plus de 65 pays.

« Recevoir le prix Hubert-Reeves est un immense honneur. Ce prix symbolise la valeur de la recherche inclusive, collaborative et tournée vers la société. Il illustre comment un petit projet local a pu se transformer en une initiative pancanadienne à l’impact international. Cette distinction souligne le rôle essentiel des sciences dans la protection de l’environnement, la sécurité alimentaire et l’équité. »

Yves Bergeron

Pionnier de l’écologie forestière, Yves Bergeron a consacré sa carrière à transformer la compréhension et la gestion des forêts boréales et tempérées. Professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM depuis 1985 et de l’Institut de recherche sur les forêts de l’UQAT de 1998 à 2024, il est professeur émérite dans ces deux universités. Il est reconnu comme l’un des chercheurs les plus influents dans son domaine.

Dès ses premières recherches, il s’intéresse aux perturbations naturelles – incendies, épidémies d’insectes, chablis – et à leur rôle dans la dynamique forestière. Grâce à l’analyse des cernes de croissance des arbres et à des études paléoécologiques couvrant plusieurs millénaires, il démontre que ces perturbations ne sont pas de simples catastrophes, mais bien des forces structurantes de la biodiversité et de la résilience des écosystèmes. Cette conclusion le conduit à promouvoir l’aménagement écosystémique, une approche qui s’inspire du fonctionnement naturel de la forêt pour concilier aménagement forestier et préservation de la biodiversité.

À la tête de la Chaire industrielle CRSNG-UQAT-UQAM en aménagement forestier durable pendant 22 ans et de la Chaire de recherche du Canada en écologie et aménagement forestier durable pendant 19 ans, il a su créer un environnement scientifique fertile. Cofondateur en 1985 du Groupe de recherche en écologie forestière (devenu le Centre d’étude de la forêt), de l’Institut de recherche sur les forêts (IRF) en 2012 et du Laboratoire international de recherche sur les forêts froides (LIRFF) en 2021, il a contribué à structurer la recherche dans ce domaine au Québec et à l’international. 

Ses recherches ont eu un impact direct sur les politiques publiques. Il a participé aux travaux de la commission parlementaire sur la réforme de la Loi sur les forêts (2002) et du comité scientifique sur la limite nordique (2006-2015). Ses résultats ont contribué à inscrire l’aménagement écosystémique au cœur de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier et à établir la limite nordique des forêts attribuables. « J’ai participé à mettre un peu plus de science dans l’aménagement forestier, souligne-t-il, notamment en contribuant à ce que l’aménagement écosystémique soit maintenant au centre de la Loi sur les forêts. J’ai aussi contribué à ce que le Québec fixe une limite nordique au-delà de laquelle l’aménagement forestier n’était plus durable. »

Auteur ou coauteur de plus de 650 publications scientifiques, dont 8 ouvrages et 55 chapitres, Yves Bergeron est aujourd’hui l’un des chercheurs les plus cités dans son domaine, avec plus de 45 000 citations. Ses collaborations internationales l’ont mené à travailler avec la France, la Finlande, la Norvège, la Chine et la Russie, et à mettre sur pied une maîtrise bidiplômante entre l’Université de Montpellier et l’UQAT.

Ses contributions scientifiques et gouvernementales lui ont valu de nombreuses distinctions, dont le prix Marie-Victorin (2007), la médaille Romanowski de la Société royale du Canada (2014), la médaille Lawson de l’Association botanique du Canada (2020), un doctorat honoris causa de l’Université de Montpellier (2022) et le titre de chevalier de l’Ordre national du Québec (2024).

Recevoir le prix Armand-Frappier 2025 s’avère pour lui une grande fierté, mais qui s’accompagne d’un devoir. « Bien sûr, je suis honoré de recevoir le prix aujourd’hui. Cependant, je ne peux m’empêcher d’éprouver le sentiment du travail inachevé. Je demeure optimiste, car les ressources existent dans toutes les régions du Québec : il ne reste qu’à les fédérer autour d’un objectif commun, faire de la foresterie réellement durable. »

Au-delà des distinctions, il considère que son plus grand héritage est la relève qu’il a formée : « Je laisse derrière une relève étudiante bien préparée à relever les défis actuels et futurs. » Encadrer plus de 260 étudiantes et étudiants représente pour lui un accomplissement durable, plusieurs d’entre eux occupant aujourd’hui des postes clés dans le milieu universitaire, gouvernemental ou industriel.

Malgré ses succès, Yves Bergeron garde un regard lucide sur les défis à venir. « Il reste encore pas mal de chemin à faire avant que l’aménagement forestier vise la durabilité des forêts. Les contraintes économiques empêchent la mise en place sur le terrain d’une foresterie vraiment durable. Les liens entre les connaissances écologiques et l’action sur le terrain restent encore à se concrétiser. J’ai souvent rêvé d’une structure permanente de recherche qui puisse regrouper des chercheurs universitaires, gouvernementaux et les praticiens, mais bien que les ponts aient pu être créés, ce rêve reste à réaliser. »

Aujourd’hui, Yves Bergeron poursuit son engagement pour une foresterie durable, convaincu que la science, la formation et le dialogue – entre chercheurs, praticiens, décideurs et communautés, notamment autochtones – sont les clés d’un avenir résilient pour les écosystèmes forestiers.

Myriam Denov

Myriam Denov est une figure majeure dans le domaine du travail social, reconnue pour ses recherches révolutionnaires sur les enfants et les familles touchés par la guerre. Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enfants, les familles et les conflits armés, elle dirige des équipes multidisciplinaires Sud-Nord afin de relever les défis posés par les enfants soldats, les filles dans les groupes armés, et les migrations forcées. Professeure à l’Université McGill et membre de la Société royale du Canada, elle est une référence mondiale sur ces questions.

« Recevoir ce Prix du Québec est bien plus qu’une reconnaissance personnelle. Je le partage avec mes partenaires de recherche engagés au Sierra Leone, en Ouganda, au Rwanda, et c’est un hommage aux familles et aux enfants remarquables et courageux touchés par la guerre. Il met en lumière l’importance de donner une voix aux enfants touchés par les conflits », dit-elle en écho à son engagement continu.

Myriam Denov a mené des recherches majeures tout au long de sa carrière, apportant des contributions durables dans le domaine du travail social. Après avoir obtenu son baccalauréat à l’Université McGill, elle a poursuivi des études avancées en criminologie à l’Université d’Ottawa et à l’Université de Cambridge. Ses travaux se concentrent sur les enfants vivant dans des zones de conflit.

Elle a sensibilisé les gouvernements et les organisations internationales, dont l’ONU, aux violations des droits des enfants dans les conflits armés. En redéfinissant la perception des enfants soldats, elle a démontré qu’ils ne sont pas uniquement des victimes passives, mais qu’ils possèdent des stratégies de résistance malgré les conditions extrêmes. Ses recherches ont influencé des politiques internationales, notamment lors de sa collaboration avec le ministère de la Défense nationale du Canada.

Mme Denov a aussi mis en lumière le rôle des filles dans les conflits armés, montrant que leur contribution est cruciale au sein des groupes militaires. Même si les filles sont marginalisées dans les programmes de réhabilitation, ses travaux ont contribué à les inclure dans les politiques de reconstruction d’après-guerre.

Elle s’est également distinguée par ses recherches pionnières sur les enfants nés de viols en temps de guerre. En révélant les défis uniques auxquels ces enfants font face, que ce soit la violence, la stigmatisation ou la marginalisation, elle a influencé les initiatives internationales pour prévenir les violences sexuelles dans les conflits.

Ses approches innovantes, comme l’utilisation de méthodes artistiques pour sensibiliser et autonomiser les jeunes affectés par la guerre, ont changé la manière dont les chercheuses et chercheurs et les praticiennes et praticiens travaillent avec les enfants victimes de conflits. Grâce à des initiatives telles que la fondation du Global Child McGill, Myriam Denov a réussi à améliorer les politiques concernant les enfants réfugiés de guerre au Québec et au-delà.

« Dès le début de ma carrière scientifique, j’ai réalisé que des méthodes novatrices étaient nécessaires pour étudier les enfants touchés par la guerre. J’ai ainsi formé des jeunes à devenir des cochercheurs, les intégrant pleinement dans la collecte et l’analyse des données. » C’est dans cette démarche participative, donnant la voix aux enfants eux-mêmes, qu’elle trouve sa plus grande fierté.

Myriam Denov considère toutefois qu’il reste encore beaucoup à accomplir. Avec plus de 450 millions d’enfants vivant dans des zones de conflit, elle reste déterminée à poursuivre ses efforts pour protéger ces populations vulnérables. Elle l’explique ainsi : « mon travail continuera de tenter de défendre les intérêts des enfants affectés par la guerre, à travers la réalisation de projets scientifiques. Il reste tant à faire pour alléger le fardeau de ces enfants, victimes des stratégies violentes des belligérants. »

Robert J. Vallerand

Reconnu pour ses contributions révolutionnaires, qui ont transformé la compréhension de la motivation humaine et du bien-être, Robert J. Vallerand est une figure emblématique de la psychologie. Professeur titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les processus motivationnels et le fonctionnement optimal, il a repoussé les frontières du savoir grâce à des théories novatrices. Ses recherches sur la passion et la motivation ont eu des effets considérables, faisant avancer la psychologie moderne et influençant de nombreux domaines pratiques, tels que l’éducation, le sport, le travail et la santé mentale.

Pour lui, recevoir un Prix du Québec représente non seulement une reconnaissance personnelle, mais aussi un hommage à ses collaborateurs. « Ce prix représente une appréciation positive pour le travail accompli et un encouragement à poursuivre le travail entamé. Je ressens de la fierté pour moi-même, mais aussi pour mon université, mes collègues et étudiants actuels et anciens, ainsi que pour ma discipline, la psychologie. Je suis très reconnaissant envers ceux qui m’ont soutenu et ceux qui ont ouvert le chemin avant moi. »

Robert J. Vallerand a commencé sa carrière universitaire par une solide formation en psychologie sociale du sport et de la santé, comprenant un doctorat à l’Université de Montréal et des études postdoctorales en psychologie sociale expérimentale à l’Université de Waterloo. Ses recherches initiales sur la motivation intrinsèque et extrinsèque ont culminé dans le Modèle hiérarchique de la motivation. Cette théorie, qui évalue différents niveaux hiérarchiques de motivation, a révélé l’importance de la qualité de la motivation, et non uniquement son intensité, pour le bien-être psychologique, entre autres. Cette perspective a été validée par de nombreuses études et a trouvé des applications pratiques dans divers domaines, y compris la prévention des comportements à risque et la promotion de la santé mentale.

Son Modèle Dualiste de la Passion, présenté en 2003, a marqué une avancée majeure en ouvrant un nouveau champ d’étude scientifique sur la passion, qui distingue la passion harmonieuse de la passion obsessive. Cette théorie, qui explore les effets positifs et négatifs des deux types de passion, a été un tournant pour la compréhension de la motivation humaine. À ce sujet, son livre The Psychology of Passion: A Dualistic Model a reçu le prestigieux prix William James de l’American Psychological Association, qui souligne l’impact considérable de ses recherches.

Les contributions de Robert J. Vallerand vont au-delà de ses théories. En tant que président de l’International Positive Psychology Association, il a joué un rôle clé dans la promotion de la psychologie positive à l’échelle mondiale. Ses efforts ont contribué à une meilleure compréhension du bien-être et du bonheur dans divers contextes, influençant des communautés et organisations à travers le monde. Avec 12 ouvrages et plus de 450 articles et chapitres scientifiques, il est le psychologue social le plus cité au Canada et l’un des plus cités au monde (plus de 110 000 citations) : son influence est immense.

« L’accomplissement dont je suis le plus fier est d’avoir eu un impact global sur ma discipline. Ceci a été atteint à travers ma contribution en tant que directeur de départements et président de diverses associations scientifiques, celle de formateur de futures générations de professeurs universitaires et l’impact scientifique et appliqué de mes théories sur les processus motivationnels. J’ose espérer que cette contribution globale aura permis de faire progresser la psychologie de manière durable. »

Robert J. Vallerand a réalisé des avancées essentielles dans le domaine de la psychologie, mais il lui reste des objectifs à atteindre. « J’avais un idéal initial de contribuer à faire progresser mon champ de recherche et de le laisser un peu plus complet qu’à mon arrivée. Bien que j’aie accompli une partie de cet idéal, il reste encore beaucoup à faire. C’est notamment le cas en ce qui concerne le raffinement de nos modèles théoriques, menant ainsi à une meilleure compréhension du fonctionnement optimal humain, ainsi que la poursuite de la formation de futurs professeurs universitaires. » Il continue donc à œuvrer avec passion et détermination pour enrichir le champ de la psychologie et préparer les futures générations de chercheuses et chercheurs.